Chapitre 10
Je n'ai jamais cru au destin. Il m'est arrivé d'y songer et de contempler l'idée, par jeu, pour rire, pour m'amuser quoi. Mais voilà, Potter et moi, ça doit être écrit quelque part, parce que malgré tous nos bouleversements, ça se réalise enfin.
Enfin !
J'ai la chance que je mérite : sans avoir à forcer quoi que ce soit, il me revient de lui-même, lui et ses yeux verts détestables, et le reste de son corps trop désirable ! Comme prévu !
Ça fait plusieurs fois que je le vois hésiter en m'apercevant. Flancher. Trépigner sur place. Renoncer et passer le chemin. Déshonorer de lâcheté la maison qui l'a accueilli, oui !
Je sais que viendra le moment où mon cher Gryffondor cédera. Et j'ai l'idée certaine, ancrée profondément en moi, que cet instant arrivera enfin d'ici la fin de ce cours de potions sacré. Ça me monte des tripes, comme un drôle de grondement, et les fumées et vapeurs des chaudrons bouillants n'ont rien pour valoir la chaleur intense qui émane de ma poitrine.
Déjà cette journée a bien commencé : je l'ai happé à la sortie d'une salle de classe, d'où il émergeait le visage éclairé et les yeux brillants ; il lançait un au revoir à un collègue par-dessus son épaule, et replaçait inconsciemment par le travers de sa robe un pan de sa chemise sous l'élastique de son pantalon. Puis il a vu qu'immobile, je l'observais ; son geste s'est figé, comme son pas qui s'est arrêté, et il m'a dévisagé avec surprise quelques instants, avant de brusquement se rabrouer, terminer de glisser sa chemise sous mon regard allumé, et s'engager dans le corridor. Ce qui est magnifique, c'est que nous allions au même endroit, tout droit vers notre cours en commun, Potions.
Assis tout près de Potter, je partage son équipe à nouveau, toujours cette faveur de Snape qui a formé lui-même les groupes de travail. Je crois qu'il a effectué cette désignation pour délibérément déranger le Gryffondor, et ce à mes dépens. Mais à ce jour, notre professeur se rendrait malade à découvrir ce qui se joue réellement dans notre duo! Ça me fait marrer. Snape ne comprend pas le destin et en est même l'outil ! Sans doute de toute manière n'a-t-il jamais aimé, lui !
J'ai vite fait de régler l'essentiel de la préparation – fastoche, comme potion – sans trop consulter Potter, qui m'aurait ralenti, puis le travail accompli, je m'installe confortablement contre le dossier de ma chaise et m'adonne au luxe d'observer mon magnifique coéquipier.
La mine défaite, il acte l'indifférence, mais tu sais, tu as toute l'heure Potter, et celle-ci sera très longue si tu es résolu à m'ignorer !
Je détaille ses traits, la ligne de sa mâchoire, l'ombre d'une barbe qu'il n'a pas rasée aujourd'hui. Pourquoi donc, lion ? D'habitude, tu es impeccable. Ses yeux sont cernés, sans doute d'une nuit écourtée de mauvais sommeil. Suis-je la cause de tes insomnies, Potter ? Je n'en ai pas le moindre doute !
— Arrête de me regarder, grogne-t-il soudain.
— Je ne te regarde pas, dis-je, le regardant.
Il ne répond rien, évitant d'établir un contact visuel. Le sang bat à sa tempe, mais il n'est pas fâché, seulement mal à l'aise. Dommage pour lui, mais je peux très bien vivre avec son inconfort ! Et je n'arrêterai pas de le reluquer pour autant.
Les minutes passent et je me distrais à le voir scruter désespérément le tableau noir de Snape et remuer sur sa chaise pour trouver quelque chose à ajouter à notre potion. C'est inutile, j'ai réellement tout terminé.
— J'arrive pas à croire que tu avais déjà tout préparé avant le cours, maugrée Potter sans se tourner vers moi. On n'a plus rien à faire, maintenant…
Avais-je par quelque préméditation coupé préalablement tous les ingrédients nécessaires afin d'étirer mon temps libre à partager avec Potter aujourd'hui? Qui, moi ?
— On s'ennuie, M. Potter ? s'enquit Snape, s'arrêtant au-dessus de notre marmite.
Il se penche et évalue notre (ou plutôt, mon) travail un moment, avant de relever le nez pour commenter :
— L'aide de M. Malfoy ne fera pas de tort à votre moyenne.
Je souris à Potter de toutes mes dents. Celui-ci attrape mon expression et s'assombrit davantage. Encore plus d'une demi-heure ; je vois bien qu'il va finir par craquer, m'engueuler, et une fois les masques tombés, je sais que je l'aurai.
— Malfoy, qu'est-ce que tu veux ? dit-il d'une voix exagérément agacée pour la situation.
« Te faire toutes sortes de choses indécentes » serait ma réponse sincère, mais je la garde pour moi.
— Arrête de m'observer !
Question indécence, j'admets que la façon dont je détaille chacune des parcelles de ta figure est déjà assez impudique en soi. Tu dois bien être la première personne qui reçoit mon attention de manière aussi soutenue… Je ne m'étais jamais intéressé à tous les mystères que peut receler un visage, autrement que mon reflet dans le miroir. Il me semble en avoir saisi toutes les subtilités, et être devenu un apte juge de la beauté d'un homme : tu es ravissant.
Quand les yeux de Potter croisent accidentellement les miens, autrement que son embarras, j'y lis autre chose. Qu'est-ce que c'est ? D'étranges lueurs...
Snape s'approche à nouveau et sa voix sèche nous fait bondir tous les deux.
— M. Malfoy, M. Potter, si c'est pour un jeu de regards aussi grotesque que vous restez dans ma salle de classe, je vous invite à sortir. Votre potion telle qu'elle est obtiendra déjà une note parfaite – du moins, pour M. Malfoy, et selon l'effort que j'ai pu observer pour M. Potter.
Weasley nous suit de ses deux globes incrédules tandis que nous rangeons le matériel. Je lui grimace joyeusement. Qu'il continue d'écraser des pattes de sauterelles pendant que Potter et moi allons nous découvrir passionnément!
C'est presque un miracle que Snape laisse quelqu'un quitter son cours avant la fin. Il y a le destin qui met son nez dans tout ça, j'en suis sûr.
Alors que nous nous dirigeons vers la sortie, tous nos camarades de classe suivent notre progression. Je me sens comme un roi qui quitte sa cour en paradant devant ses sujets : Michael Corner qui hausse un sourci perplexe, Blaise avec le visage en forme de point d'interrogation, Pansy qui ricane, Granger qui se mord la lèvre vulgairement – tu fais bien de craindre le pire, Granger! –, Weasley qui rage manifestement contre Snape et le oh-si-vil Serpentard que je suis !
À l'extérieur, Potter s'éloigne sans m'attendre. Je lui emboîte le pas.
— Tu vas où ? lancé-je.
— Faire du Quidditch.
Puis il prend la peine d'ajouter, comme une déclaration théâtrale et singulièrement absurde en ces circonstances :
— Je ne vois pas en quoi ça t'intéresse.
Nous le savons tous les deux très bien.
En tout cas, pas question qu'il se sauve : je vais le suivre en balai volant s'il le faut. Je ne suis pas inquiet, je sens que je n'ai pas à faire le moindre effort. La destinée met tout en place, aujourd'hui : d'abord notre équipe, puis la potion si facile à préparer, puis notre sortie hâtive du cours…
Et voilà. La première cage d'escalier que nous empruntons se trouve être renversée et scellée: phénomène magique particulier du château qui cause l'apparition imprévisible de culs-de-sac. Habituellement fâcheux, les murs mêmes de cette école jouent en ma faveur aujourd'hui : Potter est figé devant son chemin sans issue et je me galvanise de la situation. Il ne se retourne pas : il sait que je suis derrière lui, il sait qu'il est pris.
— Pas de chance, fais-je doucement en m'approchant de lui.
Vivement, il vire sur ses pieds et me fait face. Ses yeux embrassent brièvement les miens, puis il se dépêche de rebrousser le chemin, me contournant.
Sans dire un mot, je fais un pas de côté et me pose devant lui, souriant paisiblement.
— Pousse-toi de là, Malfoy, dit-il avec force en serrant la mâchoire.
Ce n'est toutefois pas mon ennemi enflammé prêt à lutter et exploser, loin de là. Je te devine, Potter, tu n'es pas fâché réellement, ni même énervé : tu ne sais tout simplement pas quoi faire.
Je lui souris à nouveau. Je veux être bienveillant, cette fois. Maître du jeu, mais bienveillant.
Potter fait mine de me dépasser par la droite je bouge agilement pour rester dans son trajet, lui arrachant un grognement.
— Potter. Ne serait-ce pas finalement le temps de parler un peu?
Il hausse les épaules. Il sait comme moi que c'est devenu aberrant. Il faut qu'on communique.
— On n'a rien à se dire, rétorque-t-il malgré tout.
Encore la même chanson. Et c'est faux, j'ai un procès entier à lui faire passer et également pas mal de trucs à lui faire avouer et regretter. Diplomate, je me retiens : nous n'en sommes pas là.
— Au contraire. J'aimerais bien qu'on reprenne notre conversation là où elle a été interrompue la dernière fois.
— On avait terminé, tranche-t-il, sérieux.
— Pas moi. Je vais te rafraîchir la mémoire : tu me disais que tu n'étais pas gay. Tu le prétends toujours?
Après un instant stupéfait, il secoue les épaules. Je m'amuse de plus en plus, ça doit paraître dans mon expression.
— Je ne veux pas parler de ça avec toi.
L'idiot porte une main à son visage. Ah, la baffe qu'il a reçue le hante toujours. Pourquoi ramener ça ? Pourquoi nous ajoute-t-il des barrières ?
— Non, je ne te frapperai plus, dis-je comme une promesse.
Puisqu'il reste neutre, je renchéris :
— Ce n'était pas prémédité. Je ne voulais pas t'humilier. C'est juste à cause de Weasley qui est arrivé et a surpris notre… échange.
Et surtout qu'il m'aurait vu craquer et t'embrasser.
— Je ne comprends pas, fait Potter.
Je constate alors, tristement, qu'il est sincère.
— Pourquoi vouloir me parler si tu en as honte au point de me frapper ? Tu vas me cogner encore si quelqu'un nous aperçoit ?
Il se montre vain. Il ne saisit pas. Il veut que j'avoue que c'était sur un coup de faiblesse ou quoi ? Faut-il vraiment tout expliciter, tout mettre en mots ? Même si je le disais, réalisé-je, il ne serait pas satisfait. Il ne peut pas concevoir que ma seule issue était de lui donner mon poing. Que le coup est même parti tout seul.
— Ça ne sert à rien. Tu ne comprendrais pas.
J'hésite. Je ne veux pas l'insulter... N'a-t-il pas justement dit à Granger qu'il aimerait me comprendre? Mais il ne peut pas imaginer… Mes réflexes, ma vigilance constante quant à cette image à maintenir…
— Je regrette. Je … n'aurais pas dû te frapper. Vraiment, je le regrette.
Je me suis presque excusé, Merlin. Ne gaspillons pas mes canons dès nos premières mêlées!
Potter me considère pensivement. Au moins, il n'essaie plus de partir. Je réalise brusquement que ma contenance m'a échappé au cours de ce bref échange et je reprends la face.
Mais… je ne sais plus quoi dire. Le silence s'étire et les secondes s'écoulent. Mon masque est figé en un rictus peut-être espiègle, mais mon cerveau tourne à toute allure à la recherche d'une avenue. Destin, aide-moi ! Qu'est-ce qui nous bloque? Le cul-de-sac n'est pas que l'obstacle derrière Potter : on l'incarne même, métaphysique entre nous deux. Allez, Potter. Je te connais plus loquace que ça, du temps où tu me détestais… Confronte-moi, pour souffler du vent dans les voiles de notre conversation…
Ce sont les malentendus ? Le désir ? Bon sang, Potter a raison, nous n'avons rien à nous dire pour l'instant. Il y a trop de barrières. Il faut les briser. Il faut les briser !
— Je ne te suis pas, Malfoy. Tu vas devoir m'expliquer.
Je crois bien que ce sont les paroles les plus braves qu'il ne m'ait jamais dites, même s'il ne me regarde pas en les prononçant. Un pas vers l'avant, le premier, vraiment.
Les yeux grands, je lui fais signe de poursuivre.
— Je n'arrive pas à te suivre. On s'est toujours fait la guerre, c'était devenu normal, je ne te demandais pas plus. Puis tu t'es mis à agir bizarrement et je ne comprends pas ce que tu veux.
Mes épaules se soulèvent.
— C'est toi qui ne sais vraiment pas ce que tu veux.
— OK, concède-t-il avec emportement. Je suis... comme tu crois. Mais j'ai encore du mal à m'y faire, contrairement à toi, alors donne-moi une chance… mais ça ne change rien. Tu me mènes en bateau, tu fais comme si tu … t'intéressais à moi…
Il rapporte brusquement ses yeux verts perçants sur moi.
— N'est-ce pas ?
Je suis hébété et incapable de l'admettre, interpellé directement.
— Pfff.
Pris au dépourvu, c'est ma seule réponse. Il semble que Potter prenne ça pour un acquiescement, et je m'en sens instantanément agressif. Je n'ai rien avoué !
Il poursuit :
— Peu importe ce que tu penses au fond, je ne sais pas à quel jeu pervers tu joues… Mais tu me tournes autour… Si on est … gays tous les deux, je peux comprendre, mais c'est pas ça le problème! Même si j'ai pensé qu'être homo faisait de toi quelqu'un de différent et même que ça nous rapprochait, tu restes bien un Serpendard et une personne abjecte, et tu profites de la situation pour ... pour…
Sa phrase perd la route, il s'égare en soupirant et se tait un instant. Mon masque est froid, mais mon cœur bat à toute allure.
— Peu importe, conclut-il, comme pour se dégager de ses propos.
Il secoue la tête, puis la suite de ses paroles lui échappent :
— Tu m'as presque tué juste pour un match de Quidditch! Ensuite tu relances les insultes et la guerre… Et malgré ça, tu recommences à flirter, et je ne comprends rien ! Pourquoi tu flirtes, si tu me détestes ?
Alors qu'il vide son sac, je constate encore, à ses yeux dilatés, à sa voix rauque, qu'il n'arrive vraiment pas à se figurer ce qui se passe. Je me mords l'intérieur de la lèvre. C'est pourtant si simple. Mais comment le lui montrer?
— D'où te vient l'idée que je devais te chouchouter tout d'un coup ? On peut se détester et se désirer en même temps !
Avais-je besoin de peindre les choses ainsi? C'est évident pourtant!
Je le vois hésiter, et je regrette mes paroles. C'est trop simple. Je dois le rassurer. Je dois… être bienveillant.
Potter secoue la tête à nouveau, fixant maintenant le sol.
— C'est tout ? Non, c'est trop facile, fait-il écho à mes pensées.
Il grogne, et ça me fait quelque chose dans le ventre. Je guette la délibération qui transparaît sur ses traits.
— Allons ailleurs. Je veux bien qu'on parle… si tu m'expliques… Si tu arrêtes de dire n'importe quoi…
L'excitation monte en moi. Il faut juste que je trouve quoi dire, comment le lui dire, exactement.
— On va dehors ? suggéré-je.
— OK.
Sur le chemin, Potter est muet. Il marche un peu devant moi, le pas rapide. Je lui succède sans rompre le silence. Nous croisons McGonagall, qui nous considère avec un étonnement non dissimulé. Ni l'un ni l'autre ne commentons, se contentant de la saluer d'une même voix.
Alors que nous mettons le nez à l'extérieur, Potter me place dans une position très inconfortable. L'air solennel, il s'arrête et parle à nouveau sans me faire face :
— Tu sais ce que tu as dit…
— Quoi ? fais-je plus sèchement qu'escompté.
— Qu'on peut se détester et se désirer en même temps…
Instant de silence.
— Si tu me détestes, je ne veux pas poursuivre cette discussion.
Je reste interdit, et frustré. C'est bien ce que je croyais. Qu'il est rigide ! Il ne peut pas se figurer que j'aie envie de coucher avec lui même si je le hais de toute mon âme ! Qu'est-ce qu'il attend, comme aveu ? Il veut le monde entier à ses pieds, en amour avec lui, ou quoi ?! Pourquoi espère-t-il la paix ? Ce drôle de statu quo n'est-il pas suffisant? Et surtout pourquoi souhaite-t-il qu'on ait besoin de se le dire, si on ne se déteste plus ?!
Je le toise avec irritation. Potter est tourné vers le parc, me donnant vision de son profil. Il contemple l'horizon où se découpent les arbres de la forêt interdite. Que se passe-t-il dans cette si belle tête obstinée? Pourquoi, à nouveau, ajoute-t-il des barrières ? Cette journée doit finir en un baiser, ou plus, il n'en est pas autrement, c'est le destin.
Une idée me vient. Ma voix devient grave. N'avais-je pas déjà énoncé une débilité réconciliatrice du genre, dans les vestiaires?
— Sous les douches… je ne te détestais pas.
Potter me jette un bref coup d'œil en biais. Tendu, j'attends son verdict. Puis, secouant la tête, il reprend sa marche, et j'en déduis que ma réponse passe. Un grand sourire sur les lèvres, je me précipite sur ses pas.
Après plusieurs minutes de procession sur l'herbe du parc, nous nous arrêtons à quelques mètres du bord du lac. L'excitation ne parvient pas à me faire oublier la fraîcheur de l'air. Le temps est plus clément que le jour où j'ai été ramené par Michael Corner, mais le vent me gèle tout de même le bout du nez.
Avisant un arbre, Potter se laisse glisser à son pied, s'adossant sur le large tronc. Je l'imite sans tarder. Cela est-il donc le lieu où notre destinée doit s'accomplir ?
— C'est trop étrange, dit Potter.
— Quoi donc ? fais-je franchement.
— D'être assis avec toi, d'avoir une conversation avec toi. Je ne devrais pas être ici, Hermione va flipper. Depuis que je te connais, tu n'as été que mon ennemi. Mais j'avoue qu'après ces dernières semaines, peut-être qu'on a des choses à … régler …
La marche a dû le calmer. Commence-t-il à l'accepter un peu ? Je crois qu'on veut tous les deux être ici, l'un avec l'autre, mais qu'on ne sait pas comment le faire et dans son cas, se le justifier. Nous savons ce qui se joue. Notre attirance est mutuelle, mais embrouillée par notre passé. Le silence plane pendant quelques secondes et Potter ne me regarde pas. Je crains qu'on s'enfonce.
— Peut-être qu'on pourrait essayer de parler d'autre chose, proposé-je.
— De quoi ?
— Pas de nous deux. Même si on tente de s'entendre et de mettre les choses au clair, je crois qu'on ne se comprendra pas…
La réalisation s'installe au fil de mes mots. Il est trop tôt. Je ne sais pas quoi lui dire. J'ai l'impression de le tenir entre mes paumes et que n'importe laquelle de mes paroles risque de l'écraser. Le statu quo est profitable. Car honnêtement, aspirer à se comprendre? J'en doute.
— D'accord, répond simplement Potter après un temps. Parlons d'autre chose.
— Pas de nous deux, acquiescé-je.
— Pas de nous deux, répète-t-il.
Nos regards se croisent et ma joie est authentique. Ses yeux verts sont traversés d'autre chose. Est-ce cela, notre nouvelle complicité?
On échange quelques banalités sur le cours de potions qu'on vient de quitter, mais c'est flagrant que ni l'un ni l'autre n'avons vraiment d'intérêt à discuter de ça. Je finis par me mouiller, le questionnant le premier : si on ne parle pas de nous, on peut peut-être régler la question de l'homosexualité pour de bon, et ainsi repartir sur des bonnes bases.
— Alors… Harry Potter est gay.
Il a sans doute besoin de l'entendre ainsi. Je l'ai déclaré d'une voix empreinte de respect, et surtout d'approbation.
Potter rougit.
— Oui.
— Raconte-moi ça.
Je lui laisses quelques secondes pour redescendre de son embarras transparent.
— Qu'est-ce que tu veux savoir? Tu connais … ce que c'est.
Je lui hausse les sourcils et lève les mains en l'air : évidemment, mais encore?
— Depuis combien de temps je le sais? À qui j'en ai parlé? Si j'ai déjà fréquenté quelqu'un?
— Ouais. Tout ça. Ce que tu as envie de me dire.
Il a complètement omis tout rapport à moi dans son énumération. Ça va, pour l'instant…
Potter délibère un instant, songeur. Je l'observe, et cette fois, ce n'est ni à la dérobée, ni avec l'impression de transgresser un interdit. C'est normal que je le scrute, de l'envelopper de mon regard avec intérêt et sollicitude. Il lève la tête vers moi, soudain avide.
— Je n'ai jamais l'occasion d'en parler. Je n'ai pas vécu dans une famille sorcière et je ne sais rien, j'ai aucune référence. À quel point est-ce que c'est tabou?
Je décide de répondre franchement.
— Ce l'est un peu. Ça dépend des gens.
Ne sais-tu rien des normes sociales et culturelles, Potter? Il a grandi avec des idées moldues, c'est affreux!
— Alors quoi, c'est pas permis chez les moldus? lui demandé-je en retour.
Je les imagine tantôt des arriérés préhistoriques, tantôt idéalisés dans une sorte de permissivité chaotique et indécente. Un beau petit copain moldu, ça ce serait le sommet du tabou pour moi !
— Pas complètement, dit Harry après avoir marqué une pause. Ça doit être pareil que chez les sorciers, alors. Mais disons que je proviens d'une maisonnée plutôt conservatrice.
Je suis conservateur : je n'aime pas trop comment il a dit ça!
— C'est que ça vient avec un style de vie, reprend-il songeur. Des risques peut-être. C'est mal vu, en tout cas.
— Ah.
Je réponds platement, ce mot neutre découlant plus mon étonnement qu'une réaction calculée. Bien sûr que vivre comme homo nous fait déroger du schéma traditionnel! C'est pour ça que je suis si prudent, pour garder les apparences et ne pas compromettre mon futur.
Mais Potter est resté vague, et je manque peut-être quelque chose. Que peuvent bien faire ces moldus gays de si dangereux?
Pas question de paraître ignorant : j'acquiesce finalement, lentement, et Harry hoche la tête en retour, lorgnant comme s'il m'analysait. Ça me trouble : je reprends le dialogue en une question.
— Et les Weasley ?
Je sais qu'il était déconnecté du monde de la magie la moitié de sa vie… Mais il a quand même des amis!
Potter hausse les épaules.
— Ils n'en parlent pas.
— Toi et Weasley vous n'êtes pas … ?
— Bien sûr que non ! On a l'air ensemble?
Je sais bien que c'est improbable au fond, mais la question est venue toute seule, encore à cause des suppositions de Blaise. Potter me dévisage, offusqué.
— Pas vraiment. Peut-être quelques fois.
— Ouf, soupire-t-il. Je dois faire attention… Je n'ai encore rien dit à Ron.
— Ah, dis-je d'un ton pacifique, avant d'ajouter sans réfléchir : tu vois, on a ça en commun. Je ne veux rien dire à Blaise non plus.
Potter me considère, puis reporte son regard sur l'eau. Il reste muet quelques instants, et à ma surprise, il se lance alors dans un long discours. Je savais que tu en avais large à raconter, Potter!
Il se confie sur la pression qu'il ressent comme « survivant », dans un futur incertain. Qu'il a préféré cacher et inconsciemment refouler sa sexualité, sans repères pour la valider. J'en devine que ses références – uniquement les vulgaires Weasley, finalement, quoi – ne sont pas mieux que mes parents à ce sujet. Pas que je me plaise à faire des rapprochements entre nos familles… Il me parle un peu trop longuement de Ginny Weasley et de comme il a souhaité que ça fonctionne avec elle, sans succès. Je n'aime pas trop imaginer l'objet de tous mes fantasmes avec cette fille, mais je l'écoute respectueusement, et avec une attention sincère. Ses difficultés sont loin de m'émouvoir, mais j'admets ne jamais avoir réfléchi avec empathie aux attentes qu'il doit ressentir.
— Donc… c'est pour ça que j'ai eu du mal, conclut-il. Mais je m'y fais depuis les derniers mois...
— Les derniers mois? Tu me disais pourtant que c'était pas ton truc il y a pas deux semaines, provoqué-je.
— J'hésitais. C'est pas facile…
— Mais ça paraissait ! Sous les douches aussi d'ailleurs.
— Oui, mais avec toi, je …
Potter se referme.
— On avait dit qu'on parlait d'autre chose. Pas … de nous deux, et de ça.
Je pince les lèvres. Rester bienveillant. Respecter nos règles. Fais attention, Draco... ! Cette discussion représente tout. Tout!
— Toi ? reprend Potter quand même. Tu n'as pas l'air de prendre la tête avec ça. Être … euhm. Différent.
Alors que lui me dévoile encore l'étendue de son inconfort en allant jusqu'à omettre le qualificatif homo, je me rends compte que j'ai assurément projeté jusqu'ici l'image d'un mec très à l'aise avec lui-même et sa différence. Mais maintenant qu'est venu mon tour de parler, je me trouve la voix faible et hésitante. Je n'ai pas envie de livrer des confidences…
— Ouais… dis-je évasivement.
Mes yeux croisant brièvement le regard vert attentif de mon interlocuteur, je m'efforce d'élaborer minimalement.
— Ouais, moi ça va. J'ai toujours su qui je suis. Quelques Serpentards savent aussi, ou ils le soupçonnent. Mais ça ne les regarde pas.
Je ne suis pas aussi sûr de moi-même qu'il n'en paraît, mais ça me sert mieux de rester assertif, du moins en surface. Je dois tenir front.
— Je m'en moque, de ce que les autres pensent, dis-je avec vanité. Je fais ce que je veux.
Et j'offre à Potter mon plus fier sourire, satisfait de moi-même. Oui, c'est comme ça que je veux me présenter à lui.
— Mais pourquoi le caches-tu à Zabini alors ? interroge Potter. Il te plaît ?
Non seulement il me démontre qu'il est à l'écoute de mes contradictions, mais son ton perspicace me donne envie de le taper! Ou non, simplement de le rabrouer. Le rabrouer et me jetant dans ses bras, voilà! Je nie vivement et change de sujet.
— Tu as su comment, pour moi?
— Ah, seulement par comment tu agissais avec moi. Ça ne paraît pas spécialement, sinon.
Moment de malaise. Tous deux vigilants à éviter de s'approcher du « nous », on partage un silence indécis. Nous ne sommes assurément pas prêts à revenir sur comment moi j'ai agi avec lui. Je réoriente :
— Je suis quand même content que des ragots sur mon orientation sexuelle ne circulent pas jusque chez les Gryffs.
Potter rigole.
— Puis, as-tu déjà eu des expériences … avec des garçons ?
Sa question me prend au dépourvu.
— Je n'ai pas envie de répondre à ça.
— Pourquoi? … Zabini? retente-t-il.
— Pas du tout. Je t'ai dit qu'il n'a aucune idée que je préfère les mecs !
C'est probablement puéril d'obscurcir ceci, mais je ne veux pas reconnaître que mes quelques tentatives de rencontrer des garçons sont restées vaines.
— J'imagine qu'il y a eu au moins le soir où on s'était vu… Et tu attendais quelqu'un… ?
Je me tourne vers le Gryffondor, vexé. C'est pour rire ? Il parle de la soirée avec Anthony Goldstein qu'il a lui-même sabotée en me suivant, et où le Serdaigle ne s'est jamais montré le bec !
— C'était le soir où tu m'espionnais, accusé-je, le ton piquant.
— Pas du tout ! s'exclame Potter.
Je note son expression déridée et j'en profite.
— Ne mens pas. Quand je t'ai vu dans le recoin sombre, tu t'es sauvé. Tu étais clairement en train de m'épier, pour une raison très louche.
— Coïncidence, fait-il.
— Mauvais endroit au mauvais moment ? chanté-je, sarcastique.
— Exactement.
Je pousse ma chance un peu plus loin :
— Tu ne m'étais pas hostile, ce soir-là.
La mine de Potter se fane aussi rapidement qu'elle s'était enjouée.
— Ouais, mais tu sais, pas longtemps après… Tu m'as poussé de mon balai.
Cul-de-sac. Je ne lui avouerai jamais que je ne l'ai pas poussé volontairement !
— Fausse route, dis-je. On ne parle pas de ça.
Potter sourit, et hoche la tête. S'il s'adoucit même quant à sa chute de balai, je crois que je l'ai!
Presque sans m'en rendre compte, nos voix se sont déliées, tout est plus naturel. Je suis hyper conscient de sa proximité physique, plus près de moi que jamais auparavant. En bougeant pour parler ou en nous retournant, on s'effleure quelques fois, sans forcer le toucher, mais sans l'éviter non plus. La tension monte en moi, malgré l'aise qui a commencé à s'installer.
C'est bizarre de m'adresser à lui normalement. Comme un voile qui tombe, une page qui se tourne, maintenant que je lui parle, que je lui parle vraiment. De la bataille à la séduction, toute notre relation demeurait un combat, de la défiance. En ce moment… je suis moi-même. Je lui donne accès à moi, sans masque (ou presque), sans jouer de rôle (ou à peine). Ça se révèle à moi, une nouvelle façon de l'aborder : il n'y a plus de retour en arrière.
Je regarde Potter longuement. Madame Destinée me murmure de saisir l'occasion. Ma seule idée est tout à fait ridicule, mais tant pis.
— Malgré tout ça. En dehors de tout ça, ce dont on ne parle pas...
— On ne peut pas changer qui nous sommes, dit-il fatidique.
— Non, mais tu arrives très bien à fermer les yeux sur ce que tu ressens !
Contrairement à moi. Je crois…
Il m'a interrompu, j'ai répliqué du tac au tac ; mon compagnon fronce les sourcils. Je me retiens d'ajouter quoi que ce soit de fâcheux, ce moment est trop fragile. Je dois me contrôler et ne saisir que les ouvertures que Potter m'offre...
Je lui fais un sourire en coin charmeur, puis recommence, sans trop savoir où je m'en vais :
— Donc. Je disais. En dehors de tout ça.
Il m'écoute.
— Ce dont on ne parle pas.
Potter hoche la tête. Je peux poursuivre cette fois.
— J'ai commencé à avoir des drôles d'idées, quelques fois.
Potter a l'air perplexe.
— Quel genre d'idées ?
— Des idées sur toi. Et moi.
Avant de continuer, je tâte sa réaction. Tant qu'à jouer à notre jeu absurde, faisons-le explicitement :
— C'est correct, ça? Ça ne te brusque pas?
Il fait non de la tête, puis sourit timidement, adorablement. S'il cherche à ce que je l'embrasse sur-le-champ…!
— Et qu'en fais-tu, de tes fameuses idées ? demande-t-il.
Je hausse les épaules.
— Bah, tu vois. On est ici, c'était une de mes idées !
Il rigole.
— Tu veux que je t'en montre une autre ?
— Pourquoi pas?
Je pose ma main sur la sienne, à plat sur l'herbe éparse d'automne. Nous gardons tous les deux les yeux baissés, observant ce contact improbable, irréel.
— Qu'est-ce qu'on fait? demande-t-il à voix basse.
Il faut que le langage trouve une voie pour le convaincre… Il ne sortira pas de cette conversation indemne. Et moi non plus. J'ai perdu trop d'énergies avec lui. J'ai trop envie de lui.
— As-tu une idée ? l'encouragé-je.
— Peut-être…
L'ai-je apprivoisé enfin ? Si c'est lui qui continue le jeu, je vais lui suivre, aveuglément.
J'ai ramené mon attention à son visage : ses yeux verts sont ardents, mais candides. Potter penche la tête. Il semble hésiter à poursuivre. Il est assis tout prêt de moi. Nos épaules se touchent. L'instant est parfait. Je pourrais l'embrasser maintenant.
— Veux-tu jouer au Quidditch ? demande-t-il en se levant soudain, se dégageant de ma main brusquement, et mettant quelques pas entre nous.
Incrédule, je secoue la tête.
— On n'a pas fini de parler!
Voyant qu'il ne revient pas vers moi, je tente :
— J'avais d'autres idées !
— Tu me les diras après. Si tu gagnes. Peut-être.
Je suis alarmé. Tu fuis, Potter! Tu es totalement en train de fuir la conversation! Et mon baiser! Je vais te repasser le choixpeau et te ranger chez les sales Poufsouffles, ma parole!
— Tu acceptes?
Je me lève, tremblant. Il fait très froid, maintenant. Mon nez est bien gelé. J'ai peine à croire à l'échange qui vient d'avoir lieu, et à cette rapide chute, au pire moment, me laissant fébrile, abasourdi. Potter reste debout devant moi, l'expression impénétrable.
Puis mes yeux se plissent de scepticisme.
Jouer au Quidditch? Il n'a pas son balai. On n'a pas d'équipement. Le stade est de l'autre côté du parc. Qu'est-ce qu'il raconte?
— Draco, dit-il.
Mon estomac s'envole. Je perds pieds.
— Oublie toutes mes idées. Laisse-moi seulement t'embrasser.
Je n'ordonne pas. Je le lui demande, et je sais qu'il va accepter. Je le sais cette fois.
Il ne répond pas. Son accord est implicite alors que je m'approche.
Tu parles, Potter! Aller jouer au Quidditch.
N'importe quoi.
On ne joue pas au Quidditch. Mes lèvres sont sur les siennes et notre étreinte s'éternise. Je l'embrasse doucement, longuement, indéfiniment. Mes bras parcourent son corps. Les siens me tiennent contre lui.
Et mon nez se réchauffe contre sa joue.
Ça, c'était mon idée favorite.
Je n'ai jamais réellement cru au destin. Mais voilà, Potter et moi, ça doit être écrit quelque part, parce que c'est finalement en train d'arriver.
J'ai la chance que je mérite! Il m'est revenu de lui-même.
Lui et ses yeux verts, et son corps vraiment trop, trop désirable.
