Chapitre 11

Ce sera très facile. Un tout petit compromis, si simple.

Nous ne discuterons ni de nos différences, ni de nos anciennes querelles, ni de la tension des dernières semaines, ni du futur, ni de nos amis …

— Ni de ta famille, poursuit Potter, comme pour faire écho à mes pensées.

J'acquiesce, encaissant majestueusement le coup, sans même broncher. Pardon, Père. Peu importe, Père ! En mon for intérieur, je rayonne.

— Ni de tes autres conquêtes, ajoute l'impudent après un moment de réflexion.

— Non, mais ça va! tranché-je finalement.

Mon ton est agacé, mais il n'en est rien. Tout ce que tu veux Potter ! Et d'ailleurs, comme ça je n'aurai pas à admettre qu'il n'y a eu personne d'autre que toi.

Je regarde mon compagnon, son front plissé, ses yeux encore songeurs. Compromis, tu parles! Personne ne doit jamais savoir tout ce que je fais mine d'accepter cet après-midi, assis sous un arbre et noyé dans un torrent d'yeux verts. Je me découvre que blotti contre le torse d'un autre homme, je cède plus facilement aux accommodements. Qui l'aurait cru?

On me trouverait minable. Désespéré. Moi, je sais que m'y prête sciemment. Je veux que ça marche. Je veux Potter. Et si je dois me couper la langue pour l'avoir, eh bien, je le ferai ! Potter ne veut rien discuter? On ne parlera de rien. Et ce ne sera pas pitoyable de ma part : ce sera ma victoire ! J'aurai ce que je veux. Je l'aurai !

— Alors ça va maintenant ? dis-je. Autre chose à m'interdire ?

— J'y réfléchis, répond mon lion très sérieusement.

Ma foi ! Mon lion… Déjà les pronoms possessifs. Je me le suis approprié si vite.

Il me sourit, sans doute disait-il ça pour rire. Je fonds. Mes lèvres impatientes s'approchent des siennes, mais il tourne le menton. Cette fois, ça me blesse.

— Harry !

— Est-ce qu'on pourra vraiment éviter de parler de tout ça? médite-t-il à haute voix.

Tout près de le supplier de m'embrasser à nouveau, je me reprends de justesse. Ça fait vingt minutes que les barrières sont tombées et que je joue le jeu, mais déjà réclamer ainsi? Ah, ça, non !

Ce doit être le froid qui ralentit mon jugement. On commence à se les geler, dehors.

— Alors, c'est bon, tu veux m'interdire de parler tout court, ou bien on peut rentrer ?

Potter me sourit à nouveau et je craque encore, puis on se lève pour prendre la direction du château. Dire qu'au début, c'était mon idée, d'éviter de parler de « nous deux ». Parce que je sais qu'on ne se comprendra pas, du moins, pas encore.

— Ça n'a aucun sens, continue de songer Potter. Ça ne règle aucun problème.

— Tais-toi, lui dis-je doucement, et cette fois son visage m'accueille.

Je goûte ses lèvres entrouvertes, gourmand de son baiser. Entre deux souffles, je lui murmure :

— J'ai une autre idée : il n'y aura pas de problèmes.

Trop vite, nous nous retrouvons à proximité des tours de Poudlard, et je remarque que Potter prend ses distances. Je réfrène mon impulsion de bondir pour marcher tout contre lui.

— T'as quoi cet après-midi? demandé-je d'un ton gentil, bien que j'aie fini par apprendre par cœur son emploi du temps durant mes jours d'espionnage.

— J'ai manqué mon cours de botanique, par ta faute, me dit-il doucement. Quelle chance qu'on n'ait pas cette classe ensemble, les autres auraient trouvé ça drôle qu'on soit tous les deux absents.

Je hausse les épaules. Les autres… ils remarqueront notre jeu bien assez tôt. Une certaine appréhension m'accable alors, que je ravale pour l'instant. On verra ça plus tard. Pour amoindrir l'inconfort, on rigole ensemble des têtes qu'ont faites tous nos amis quand on est sorti du cours de potions, mais je réalise que le cœur de Potter n'y est pas.

Alors qu'on rejoint finalement le hall d'entrée, j'espère qu'il m'embrasse une dernière fois, ou qu'il me touche, ou qu'il me fasse un sourire au moins, mais rien. Chaque pas nous ramenant au château l'a éloigné un peu plus de moi.

Nous ne disons plus un mot. L'air devient pesant de notre silence.

Est-ce de ma faute? S'est-il rendu compte de mon insincérité? J'étais très sincère! N'importe quoi Potter, on évitera de parler de tout ce que tu veux! De quoi ai-je l'air de l'extérieur? Trop froid? Indifférent?

Soudain je ne sais plus.

Ça m'assaille alors : je suis obsédé par lui. Bien sûr qu'on n'allait pas se dénuder et s'envoyer en l'air en plein parc de Poudlard, mais n'était-ce pas mon objectif réel? Ce qui vient de se passer et ce que j'ai ressenti est manifestement bien au-delà de ça. L'embrasser, l'amadouer, partager cet instant intime avec lui était précieux, glorieux, étrangement suffisant.

Bientôt, on fait halte au coin d'un dernier couloir qui divise nos routes respectives. Mon regard tombe sur la cage d'escalier qui m'attend. Je ne veux pas descendre.

— Bon alors … commence évasivement Potter.

Il parle à voix basse, garde la tête baissée, et s'est écarté drôlement de moi, bien que cette aile du château soit déserte à cette heure-ci.

Non, non, non, non, non! J'ai soudain le pire des mauvais pressentiments. Je veux lui manifester à quel point cet après-midi avec lui m'a comblé! Mais pourquoi est-ce que je sens mes traits figés en une moue si distante, si inexpressive, alors? De toute manière, il ne me regarde pas.

Les secondes se succèdent et on ne se dit rien. Je le dévisage, il fixe le sol.

— On va se revoir? demandé-je soudain, d'une voix pathétique.

— Sûrement, acquiesce simplement Potter.

Après un autre silence, il se détourne complètement, et sans me regarder lance un dernier au revoir, à peine prononcé.

Immobile au milieu du couloir, je le regarde s'éloigner, perplexe et paniqué. Que s'est-il passé et comment tout s'est-il glacé si vite?

Bouffée d'affolement.

Qu'est-ce qu'il y a encore, Potter ?!


— Il ne vient pas, dis-je à Pansy.

— Quoi? croasse-t-elle, se tournant vers moi.

Je boude et répète farouchement :

— Il ne vient pas.

On siège tous les deux au trône que je me suis élu dans un coin de la salle commune. C'est le meilleur endroit que j'ai trouvé, celui où je me rends le moins compte des regards curieux me visant ces jours-ci. Sans doute à cause de Potter! Ou indirectement, à cause de l'humeur massacrante qu'il m'a provoquée.

Je permets à Pansy de me tenir compagnie, à condition qu'elle cesse de commenter mes lèvres rougies, irritées à vif. Cette première séance de bécotage a laissé ses traces, ma bouche était en feu, et mon amie en a hurlé de rire. Moi, je ne suis pas d'état d'âme à rigoler.

Potter ne me donne plus signe de vie, alors que je l'attends sagement depuis des jours, et des jours, et des jours! Il ne vient pas à moi. Rien, rien n'a changé. Mon coup de poing n'avait rien changé, l'altercation avec Granger n'avait rien donné, et voici que notre discussion n'a rien amélioré non plus, ni nos baisers. On a joué aux compromis et ça n'a rien, rien changé! J'espérais que la manière dont on s'est séparés ne relève que d'un accès de timidité… mais il a dû se mettre à douter. Prendre peur, se dégonfler. Si ça se trouve, la sang-de-bourbe l'a convaincu qu'il était mieux sans moi.

— C'est la faute de Granger! déclaré-je.

Pansy glousse doucement, s'amusant manifestement à mes dépens, malgré mes menaces. J'aime pas trop, mais tant pis. Le prince des Serpentards a besoin de ventiler.

— Je l'ai vu, il t'évite, dit-elle simplement, comme pour me faire souffrir.

Je préfère sa franchise que d'être consolé comme le ferait… personne, en réalité. Personne ne me console jamais. Merlin.

— Je sais qu'il m'évite.

— Fais-le payer! propose Pansy.

— Ce n'est plus si simple.

Il continue de vivre, de respirer, de bouger, de manger, sans moi. J'étais pourtant certain que cette fois, je n'avais plus qu'à l'attendre, et qu'enfin on cesserait de se retenir de notre attirance mutuelle. Il me l'avait dit ! Il m'avait dit qu'on se reverrait, pourquoi l'avoir prétendu si c'était pour reculer encore? Mon cœur s'est emballé, j'ai été sur un nuage – quoi – à peine le temps de le réaliser? Et maintenant tout est gâché, à peine décollé mon envol s'écrase, mes sentiments emmêlés.

Je lui ai écrit une lettre, très personnelle, où je couche sur papier d'une plume pathétique tout ce qu'il devrait et voudrait entendre. La façon dont ça s'est passé au Quidditch, mes réelles intentions, la manière dont il m'obsède …

Merci à ma flemme de la poster immédiatement ! Je l'ai déchirée le lendemain matin, horrifié. Je n'avouerai jamais tout ça. Jamais.

Mon élan de sensibilité débile me répugne, au point où je doute même de ma sincérité. Moi qui suis si noble, maintenant compromis par l'émotion ! C'est surtout que je ne sais plus de quelle manière l'atteindre, ou comment lui tendre la main.

Je ne suis pas naïf : ces émotions sont réelles, et terrifiantes de nouveauté. Je n'avais jamais été envahi ainsi, entraîné par la passion. Je voudrais tout oublier, tout effacer, mais je suis trop impliqué. J'y suis trop profond. Impossible d'arrêter, Potter. Impossible. Impossible ! Comment est-ce arrivé ?

Je pose un regard noir sur Pansy. Mon amie lève le menton, étonnée de mon courroux bouillonnant, à une parole près de pleuvoir sur elle.

C'est de sa faute, en fait. Tout ça est de la faute de Pansy. C'est elle qui m'a poussé vers Potter, qui m'a mis ces idées en tête. Pire, à force de l'évoquer, tout ça est devenu réel! À force de parler de lui, je suis tombé dans un piège, celui de l'infatuation.

Est-ce seulement égal? Réciproquement, lui, pense-t-il à moi plus qu'il n'en a besoin? J'existe à ses yeux quand je le provoque, quand je l'énerve ; quand il surprend mes malfaisances ou qu'il me croit comploter, ce qui est souvent ce que je fais, effectivement. Mais au-delà de cela, est-il dans le même état que moi?

Non! Sinon je ne serais pas ici, seul sans lui, à l'attendre.

Argh. J'aurais dû être plus insistant à l'embêter. Plus acharné encore que je l'ai été, pour être certain qu'il ne pense qu'à moi, en tout temps !

Que suis-je pour lui? Probablement qu'un fantasme, dangereux. Ah! Il m'énerve! Au point de ne même plus blâmer Pansy, et de focaliser mes ruminations et mon irritation sur Potter et surtout sur moi-même.

— Dis-moi ce qui cloche chez moi, Pansy. Allez, je t'écoute.

Trop ravie de l'invitation, elle semble chercher sur quoi me critiquer. Qu'elle surveille ses mots, parce que je ne tolérerai quand même pas n'importe quoi. Finalement, elle sourit, mielleuse :

— Dray, tu es, sur tous les aspects, complètement hors de son niveau. Il ne te mérite pas. Harry Potter n'est pas net, on le sait depuis la première année!

Je m'en régale, satisfait. Bonne réponse, très véridique! Impossible de concevoir que j'aie fait la moindre erreur cette fois. Je repense à notre moment ensemble : tout était parfait. Si quelque chose cloche, c'est forcément de son côté.

Voyant Blaise apparaître à sa sortie des dortoirs, je saute précipitamment sur mes pieds. Pansy constate ma réaction et se marre à nouveau.

— De toute façon, je sais qui tu aimes vraiment… dit-elle avec sous-entendu.

— Pas du tout, lui rétorqué-je férocement.

Tant pis pour l'apparence de cette scène : sans ajouter quoi que ce soit, je quitte la salle. C'est fâcheux que Pansy se fasse des idées sur mes sentiments pour Blaise : il n'en est rien. C'est simplement qu'il me faut maintenant le fuir continuellement, parce que je suis certain qu'il a tout deviné quant à Potter et moi. Peu probable qu'il me confronte et qu'il me demande des explications, que de toute manière je ne daignerais pas produire! Et j'imagine que lorsqu'il l'apprendra véritablement, il n'aura aucun commentaire, aucune réaction. Mais je crains son regard, ce qu'il trahirait de honte ou de désapprobation.

Oh combien je tiens à rester idem à ses yeux… Respecté.

Alors que je tourne dans les couloirs sans destination précise, un voile de déprime m'assombrit les idées. Me revoici pris avec ces mêmes soucis chroniques : je m'abaisse à repomper un peu ce Gryffondor de mes deux, ou je reste orgueilleusement à patienter jusqu'à ce qu'il me tombe aux pieds de lui-même? J'ai changé de stratégie tellement de fois que je ne sais plus où j'en suis.

Merlin…

Et si Pansy avait raison? Et si au fond de moi, Potter n'était qu'une distraction? Blaise. J'imagine qu'il m'a déjà plu, avant, possiblement. Dans une innocence enfantine, j'admirais mon bel ami, je l'estimais. Différemment des autres garçons autour de moi, sans tout à fait m'en rendre compte. C'est peut-être mon contact à lui, si je puis dire, qui m'a ouvert les yeux sur moi-même.

Une plaisanterie de Pansy me revient tout à coup en mémoire. C'était il y a quelques semaines, avant que je ne prenne conscience de ma dynamique avec Potter. De toute évidence, Pansy l'avait déjà comprise, parce qu'elle a demandé à Blaise, au milieu de ragots sur un couple quelconque et après m'avoir fait un drôle de sourire :

— Et toi, Blaise… Tu sortirais avec quelqu'un de Gryffondor?

Horrible Pansy! Je n'avais pas saisi son « Et toi » alors qu'elle me regardait tout en posant la question à notre ami !

La réponse de Blaise :

— Hum. Il y a des filles pas mal, mais en général, je m'entends mieux avec notre maison.

Je rage, à retardement. Je revois Pansy qui hausse les sourcils en se tournant encore vers moi, suggestive.

Merlin, je l'étranglerais.

Mais de toute façon, pour ce qui est de Blaise, c'est clair et net. Il n'est pas gay, et même s'il ne s'oppose pas aux Gryffondors en bloc, Harry Potter est un cas particulier. Je n'oserai pas lui admettre officiellement tout ce que j'ai fait avec lui.

Et je reviens à la même chose. Retour à ma réalité. Blaise ne m'intéresse pas. Je veux trop Potter.


J'ai mon plan : le trouver, faire mine de ne pas le voir pour qu'il me laisse approcher, puis soudain jaillir comme un fauve, le secouer pour qu'il se réveille, et peut-être enfin le baiser ! Très facile.

Mon expression d'ennui finement maîtrisée est toute prête, je l'arbore déjà sur mon visage d'ange en sillonnant les couloirs à sa recherche, au cas où Potter ne surgisse de nulle part.

Ce qui est exactement ce qu'il fait : par-derrière, je sens qu'on me tire l'épaule, et avant de parvenir à me retourner, Potter me fait trébucher dans une salle de classe vide. En un éclair, il referme la porte derrière lui et pose ses lèvres sur les miennes.

Alors que notre accolade s'éternise, ma tête tourne et je ne peux m'empêcher de m'accrocher à lui, presque désespérément. Mon cœur fait littéralement des culbutes dans ma poitrine.

Quand il me permet enfin de respirer, ou plutôt, quand je le laisse enfin reculer, Potter m'offre son plus beau sourire, reculant la tête, ses yeux verts rieurs.

— J'avais hâte de te voir ! C'est tellement étrange.

Je n'ai jamais été si partagé entre deux émotions : le soulagement total de le retrouver, et l'aversion qui me monte d'avoir été ignoré puis embrassé au moment où ça lui convient.

Encore abasourdi, je tente de reprendre contenance, me préparant à l'engueuler comme il se doit, mais ses lèvres rencontrent les miennes de nouveau et me réduisent au silence. L'excitation récupère le dessus, bien qu'après quelques secondes, je sente mon souffle qui se fait court, m'obligeant à le repousser. Mes poumons ne se sont pas encore remis du premier baiser ! Mon émoi labile fait des montagnes russes et le manque d'oxygène décuple mon agressivité :

— Tu dois m'expliquer ! Pourquoi tu m'ignores depuis une semaine ?!

Bon, seulement trois jours en réalité, j'admets maintenant avoir exagéré combien de temps s'est écoulé, mais peu importe. Ça m'a paru si long !

Alors que je fais un mouvement pour me dégager et bouder, ses mains m'attirent contre lui.

— T'es pas drôle, dis-je la tête sur son épaule. Je t'ai attendu.

— Mais non, t'étais sans doute occupé, et moi aussi.

— NON Potter, je ne peux pas être « occupé » quand je ne fais qu'attendre après toi !

Merlin ! J'ai dit ça tout haut ! Normalement, j'aurais gardé ce genre de réplique pour moi-même, et répondu par quelque chose de posé et indifférent, à défaut d'être sincère. Potter, qu'est-ce que tu me fais ?

Il me laisse aller à mes bêtes introspections dans ses bras. C'est différent que de l'embrasser, et d'abord tendu et incertain de cette nouveauté, je m'abandonne à son contact.

Ai-je envie de ça ? C'est plus tendre, plus doux, et très distinct de l'enivrement toxique de notre passion. Une dimension qui pourrait m'être inconfortable, maintenant qu'elle s'actualise.

Mais Potter me tient, et je n'essaie plus de m'extirper. Ses bras m'apaisent, son torse est tiède contre le mien. Il sent bon. Je suis bien.

Il a raison : comme c'est étrange !

Puis lorsqu'il se met à caresser doucement le bas de mon dos, même à travers mes vêtements, je frissonne et me libère de son étreinte.

— Mais on fait quoi là ? finis-je par grommeler, essayant de reprendre mes esprits et de calmer l'élan primaire qu'il m'a suscité.

— Bah, on se revoit, comme on avait dit.

Je regarde autour de nous, cette salle de classe sentant le renfermé, sans fenêtre, et où on pourrait être surpris à tout moment.

— C'est ça que tu appelles « se revoir » ? C'est tout ce que tu as trouvé ? Ici, maintenant ? Pour quoi faire ?

Potter hausse les épaules.

— J'en sais rien. S'embrasser. Être ensemble. Qu'est-ce que tu imaginais ?

Je secoue la tête. Au fond, je suis surtout contrarié par ma hâte des derniers jours, et qu'on se retrouve ensemble au moment où il le décide.

Ce ne sera pas toujours comme ça, Potter !

Mais je suis si heureux de le revoir, n'importe où, et surtout rassuré qu'il n'ait pas changé d'idée.

Son mouvement me laisse croire qu'il va me prendre encore dans ses bras, mais il relève soudain les épaules, comme se ravisant. Il baisse la voix en une intonation de confidence :

— C'est vraiment très bizarre, de te connaître comme ça… Mais peut-être que tu as raison. On peut se voir sans se parler, sans … se comprendre. On peut… passer du temps ensemble même si… on est différents.

Je crois bien qu'il fait référence à mon fameux : « on peut se désirer et se détester en même temps », mais en l'adoucissant. Ça me met mal.

— Je ne te fais pas confiance pour autant, précise-t-il comme une pensée après coup.

Potter s'assoit sur un bureau, et je me plante debout devant lui. On se dévisage un long moment. Quand je note qu'il ne cesse de glisser des coups d'œil à la porte de la classe, je la scelle d'un sort. Ce ne sera pas à l'épreuve d'un prof, mais prenons le risque…

Je ne sais pas trop quoi penser de ce qu'il vient de me dire.

J'essaie de lancer la conversation avec le Gryffondor, mais il reste évasif sur tout. Plusieurs fois, il me ramène directement à nos règles : il ne parlera pas de ses amis, ni de ses secrets, ni de son passé, et blablabla ! Ce que j'en comprends, c'est qu'il ne me parlera de rien du tout.

Je suis surpris de combien il a changé. De l'homo quasi refoulé ne voulant pas que je le déteste, il joue à présent à un drôle de jeu. Ou bien s'amuse-t-il de cette ambiguïté ridicule, qui ne pourra pas durer de toute façon ?

Il ne me pose aucune question non plus.

— Tu es … vraiment frustrant, lui dis-je finalement, après un malencontreux silence s'étant étiré trop longtemps.

Ça résume bien mes dernières deux minutes de réflexions.

— Pourquoi? s'enquit innocemment mon lion, inclinant mignonnement la tête.

— Je ne sais vraiment plus quoi dire.

— Alors ne dit rien.

— Mais je veux te parler!

Eh bien! Surpris de l'apprendre moi-même, spontanément, je me sens mis à nu. C'est ça que je veux vraiment, aujourd'hui? Et les plans de mettre nuit et le faire jouir, que sont-ils devenus?

— Tu ne peux pas toujours avoir ce que tu veux, Malfoy.

Ce petit ton suffisant qu'il prend, aussi sexy soit-il, ainsi que l'élocution de mon nom, me paraissent une claire provocation.

— Mais ça rime à quoi ? On peut quand même discuter de certaines choses !

— Bah… je ne vois pas de quoi, moi non plus.

— On a parlé ensemble, l'autre fois, protesté-je farouchement. En quoi est-ce différent ?

Il hausse les épaules.

— Tu as tout interdit ! Maintenant plus rien n'est naturel !

Potter hausse les épaules encore et prend un petit air buté, que je ne peux m'empêcher de trouver adorable, malgré ma frustration.

— On peut faire autre chose que discuter, tente-t-il.

Bonne idée, finalement. Coucher ensemble, voilà ce qu'on fera. Et rien d'autre. Je me ravise sur tout autre projet imaginé avec ce crétin. Et qu'il ne me prenne plus dans ses bras, le feeling n'y est pas.

— Nos devoirs, continue-t-il. On peut les faire ensemble, surtout qu'on a plein de cours en commun pour les ASPIC. Ah, ou jouer au Quidditch.

Consterné, je suis incapable de déterminer s'il est sérieux ou pas. Il commence vraiment à m'énerver ! Est-il gay, ou veut-il juste être mon ami, ou quoi ?

Puis ses lèvres sont à nouveau sur mon visage. D'abord doucement contre ma joue, puis sur mon menton, avant de remonter à mes lèvres. Ça me chatouille, ça m'embrase, ça fait taire mes protestations plus efficacement que quoi que ce soit d'autre.

Et à nouveau, je sens l'air qui se fait rare. Je manque toujours de souffle quand on s'embrasse. Qu'est-ce que je n'ai pas compris à l'art du french ? C'est difficile ! … mais pas question que ce soit moi qui rompe ce baiser, ah ça non !

Au bout d'un instant, c'en est trop, et je pose mon visage dans le creux du cou de Potter, essoufflé et défait.

Il continue de me serrer par la taille, mais toujours sans rien dire. Ni sans aller plus loin que de simplement me tenir contre lui.

Les questions se bousculent dans ma tête au fil des secondes qui passent. Pourquoi seulement être ainsi près de lui me paraît-il suffisant ? Pourquoi n'ai-je pas l'impression de perdre mon temps ? Ce moment est bénin, mais étrangement plein de sens. Quelque chose vibre en moi, joyeusement.

Mais tout de même…

Où s'en va-t-on ?


On se revoit quelques fois. Toujours de la même façon, sans rendez-vous, en se croisant par hasard. On se trouve alors un coin désert, et on passe du temps ensemble, à s'embrasser et à s'enlacer et on réussit sordidement et assidûment à ne rien se dire. Chaque fois je crois que ce sera différent, et ce ne l'est pas.

Il m'embrasse, toujours si divinement, mais c'est tout.

Tout. Il y a même une fois où on n'a même pas ouvert la bouche, sauf pour que nos langues se rencontrent. Ni bonjour, ni au revoir. Que du silence.

C'est terrible, me dis-je ; notre duel d'Accio silencieux était-il un présage? Je le défie sans le formuler, une invocation muette de ma volonté qui le supplie de se relâcher.

Je sais qu'il veut tout ça aussi. Son regard plein d'expectative, et la façon dont son corps me parle, lui, me rappellent et confirment qu'on est tous les deux là-dedans, et ce n'est pas que moi qui m'emballe et me languis de lui. L'attirance est réciproque. En un sens, je m'émerveille qu'il veuille vraiment de moi, m'embrasser, me serrer contre lui. Mais bien sûr, je suis un prince, il ne réalise pas sa chance ! … serait ce que je dirais à Pansy. En mon fond d'âme, presque vulnérable, zut, je suis étranger à moi-même, presque d'un autre caractère, ému et égaré.

Cela dit, je finis par tellement regretter la façon dont les choses se sont placées entre nous. Oui, on se fréquente. (Merlin, je fréquente Potter !) Mais c'est… moins agréable qu'attendu. Moins jouissif, moins serein, moins satisfaisant aussi, à la longue. Je comprends bien l'idée théorique de ne pas parler. Passer du temps ensemble, puisqu'on en a envie, mais en évitant la confrontation sur nos passés et futurs respectifs, notre histoire d'ennemis, les tumultes des derniers temps, nos différences irréconciliables. Mais nos silences sont de plus en plus lourds, et je crains perpétuellement le moment où il recommencera à me fuir et m'ignorer. Une pesante dualité règne entre le paradis de ses bras et tout ce qu'on pourrait faire de plus qui m'est inaccessible. Toutes mes énergies et pensées sont consacrées à cette relation étrange : j'ai même complètement raté la préparation d'une potion, et Snape m'a rabroué devant tout le monde. Ce n'était jamais arrivé avant. C'est inacceptable.

J'ai appris, lors de notre deuxième rencontre et de mes tentatives de bavardage léger, qu'il a finalement tout déballé à Granger (dégoût : encore la sang-de-bourbe dans mes affaires personnelles) et qu'elle est tout à fait d'accord avec l'idée que nous nous fréquentions sans parler, sans développer quoi que ce soit.

Elle s'imagine qu'on est … des amis avec bénéfices, quoi ? Mais sans être amis, simplement pour les bénéfices. Quoiqu'il n'y a aucun bénéfice non plus jusqu'à présent ! Je ne l'ai même pas revu nu depuis les douches ! Ma parole, Potter, on est quoi alors ?

J'imagine que le mot doit courir, que d'autres que Granger peuvent se douter qu'il se trame quelque chose entre nous. Merlin, je me ferais la vedette des commérages. Et ceux-ci sauraient être drôlement plus excitants que la réalité : on dira qu'on couche ensemble, etcetera. Et dans l'imaginaire collectif, on se figurera bien que tous les deux, on se parle. Qu'on se dit des trucs, Merlin !

Et moi qui trouvais ennuyeux ses propos avec ses amis, en les espionnant! Aujourd'hui, j'aimerais qu'il s'exprime, qu'il me raconte n'importe quoi, les plus banales platitudes, tant qu'il m'offre de lui-même et que j'entende le timbre de sa voix.

Nous avons eu cette drôle d'altercation avec Pansy, qui a commencé à se lasser de mes histoires de Gryffondors, mais qui s'enquit quelques fois de mes états anxieux ou exaspérés. Une fois où je revenais, en compagnie de Potter, d'une courte séance de bécots toute en mutisme, nous avons croisé ma terrible amie.

— Dray ! Mais où étais-tu ? s'est-elle écriée en regardant mon compagnon plutôt que moi.

J'ai haussé les épaules, désignant quand même Potter du menton. Elle a émis un gloussement aigu, tout d'amusement.

— Tout ce temps ?! Tous les deux !? Ah, mais de quoi pouvez-vous bien parler ?

Plus fort que moi : un sourire sarcastique en coin, j'ai jeté un coup d'œil à Potter, qui a baissé la tête. Voilà que cet idiot était confronté à combien son manège est ridicule.

— On ne parle pas beaucoup, ai-je répondu simplement, bien conscient que ça s'interprète facilement comme un « on baise tout le temps. »

D'ailleurs, c'est la marque que j'entretiendrai et prétendrai, si notre liaison vient au grand jour. Que du sexe, que physique. Oui.

En plus de lui passer un message, cette courte rencontre a permis à Potter d'apprendre que Pansy sait pour nous, et également qu'il faut se méfier d'elle. Je l'aurais bien mis en garde avant, mais puisque nos amis sont une, parmi tant d'autres, des choses qu'on tait… Bien fait pour lui.

Parfois, toutefois, je crois qu'il se pose des questions. Ses prunelles émeraude ont cette petite lueur interrogatrice, qu'il réfrène presque instantanément. Il s'en tient à ses foutues règles, qui ont complètement dégénéré jusqu'à empêcher toute conversation.

Chaque fois que je m'échauffe, que je chiale, que je doute, il m'embrasse. Et à mes dépens, ça fonctionne à tout coup. Non mais ! Je suis manipulé, c'est insupportable. Il m'embrasse, il m'embrasse, il m'embrasse…

D'ailleurs, une autre chose qui me reste à élucider :

— Comment tu fais pour tenir si longtemps ! crié-je, le repoussant une fois de plus, complètement hors d'haleine après un interminable baiser.

Le visage de Potter s'illumine d'un grand sourire, et il se penche en murmurant :

— Très simple, je respire.

Je perçois pour la première fois son souffle sur mon visage, et comprends qu'il ne fait que respirer par le nez, et prendre des bouffées d'air au besoin. Naturellement.

Je suis un idiot ! Je ne m'en étais même pas aperçu ! Automatiquement, moi, je retenais ma respiration, par respect, par pudeur ! Pour justement ne pas respirer dans son visage !

— Mais fais ce que tu préfères, dit-il narquois.

Alors que j'use de grands efforts pour ménager mon irritation dirigée à la fois contre lui et moi-même, je perçois dans son étreinte le gonflement de son pantalon.

Risquant un coup d'œil, son entrejambe est repérable en une bosse, qui repose contre ma ceinture. Aussitôt, je rejoins le même état. Il est tout contre moi, et c'est intenable. Je veux le déshabiller immédiatement. Voyons voir si l'embrasser en bas m'essoufflera autant !

Alors que mes mains glissent agilement sur la bordure de son pantalon, Potter m'interrompt.

— C'est pas le moment, t'as vu où on est… ?

Regard circulaire à cette salle de cours : pas trop génial pour notre vrai premier contact, mais à ce point-ci POURQUOI PAS ?

Doucement, il ramène mes bras autour de sa taille, et m'enlace de retour. Je sens toujours la pression de son bas-ventre tendu contre moi, et je ne peux pas me calmer.

Ce n'est pas la première fois qu'un tel tableau se dessine. Il joue avec moi. Je me rappelle lui sous les douches, et c'est d'autant plus difficile de ne pas flancher. Je connais le creux de ses hanches, son intimité virile, et je rêve de ses fesses à longueur de temps… Comment peut-il résister, lui ? Je crains presque qu'on ne s'embourbe dans une dynamique platonique…

Mais c'est lui qui décide. Il choisit que ce ne sera pas maintenant. Il décide de tout, tout le temps.

Potter ! Je t'emmerde. Je dois reprendre le dessus au plus vite. Mais en suis-je seulement capable ?