Je déteste ses yeux

Chapitre 13

Au moment de m'introduire dans le repaire de mon lion, sa cape d'invisibilité avait peut-être paru superflue, presque seulement procurée comme artifice à notre jeu de séduction, mais j'en ai bien eu besoin pour repartir. On est restés au lit si longtemps, après nos ébats, que les autres élèves affluaient à leur retour de Pré-au-Lard avant qu'on se décide de bouger. On s'est rhabillés dans la précipitation, et on a filé droit à l'extérieur de la salle commune, moi sous le couvert du tissu magique, passant inaperçu devant tous ces pauvres gryffons, ignorants du conquérant serpent intrus parmi eux!

J'espère ne rien laisser derrière moi dans ce dortoir, parce que je doute bien d'avoir jamais la chance d'y retourner. C'était délicieux, mais ce serait drôlement compliqué d'y accéder dans le futur. Une tour bien gardée, l'antre interdit de mon amant, inapprochable, impénétrable…

À moins qu'il me laisse sa cape d'invisibilité…

— C'en est hors de question, tranche Potter avec un sourire découragé. Je ne peux pas te faire confiance avec un pouvoir comme ça, et tu sais très bien que j'ai raison!

— Mais pour venir te voir… tenté-je piteusement, bien conscient que c'est le seul argument qui toucherait peut-être cible.

Harry rigole et secoue la tête.

On s'est trouvé une salle de classe recluse pour terminer de se dire au revoir. Peu de risques qu'on soit dérangés, mais Potter referme la porte derrière lui et la verrouille quand même d'un sort.

Ce genre de lieux est plus familier à nos accolades, mais me semble maintenant si inadéquat à nous deux…

Où nous retrouverons-nous les prochaines fois?

Harry m'enlace pour la millième fois aujourd'hui. Je retourne son étreinte et laisse ma main glisser au pli de son pantalon, sans intention particulière, juste parce que je le peux, parce que c'est connu, parce que j'en ai le droit. Il me laisse faire, naturellement.

Le soir s'installe et je n'arrive pas à le quitter. On a manqué le repas, et on reste enfermés seuls. On parle un tout petit peu, surtout de sujets peu menaçants ; j'en apprends plus sur lui, et j'imagine que lui aussi sur moi. On aborde même des thèmes défendus, et cette fois, il ne s'en offusque pas.

Est-ce la satisfaction physique et sexuelle qui nous rend plus doux, en harmonie tous les deux? Ou bien il en avait marre du silence lui aussi… Ou est-ce l'aboutissement de ses déclarations de me connaître et me comprendre, à présent ?

Je n'ai jamais été aussi dévoilé qu'aujourd'hui avec lui. Il m'a mis à nu, au sens propre et figuré. Tant physiquement qu'émotivement.

Quand j'aurai l'occasion de me ressaisir, je serai étonné du déroulement de l'après-midi, surtout de cette prolongation après l'acte. Je reste avec lui, je veux rester avec lui. J'avais continué à me prétendre ne désirer qu'une seule nuit, parfois. Eh bien. Impossible après y avoir goûté.

Pour la suite, nous ne savons pas très bien comment procéder. Le projet de nos prochaines rencontres se pointe dans la conversation, et repart, sans avoir statué. Quoi faire, comment le faire? Tout me semble différent maintenant, plus engagé, plus réel. Si on se fréquente vraiment, ça finira par nous échapper. Déjà aujourd'hui, nous n'avons pas été si discrets, à nous balader ensemble et à être surpris par Anthony Goldstein.

— Es-tu prêt à tout ça? lui demandé-je calmement.

Son haussement d'épaules est décisif : on en reste là.

J'ai fait préciser à Potter qui est vraiment au courant de ce qui se passe entre nous. Le « tout le monde » qu'il avait évoqué, mis à part Granger, n'est en fait que des Weasley. Bien que rassuré de sa discrétion, je suis dépité : c'est presque aussi bien se dévoiler publiquement alors! S'aimer en cachette aurait pu être amusant et excitant, mais je n'ai aucune envie de partager de secret complice avec les Weasley.

Mais… non. On restera effacés. Je crois que Harry n'est pas prêt à s'afficher, et moi non plus de toute façon… Un semblant de prudence lucide me revient. Je dois me donner du recul sur tout ça avant de prendre des décisions irréparables. Je ne vois pas clair, sous l'influence de ses yeux verts. Quelles répercussions futures pourrait avoir une telle liaison? Surtout si publique… Je me garde bien de trop y penser, tant que le peux.

Attendons un peu de voir. Quelle est notre suite?


Je regrette terriblement d'avoir été aussi distrait par la passion lorsque j'ai visité le dortoir des Gryffondors. Effectivement, je n'y ai plus accès, et j'ai manqué mon unique occasion de laisser un maléfice sournois sur le lit de Weasley, ou de fouiller à son insu dans les affaires de Potter. Ah, pitié, je veux cette cape d'invisibilité! Elle me conviendrait si parfaitement!

Les jours se succèdent et les semaines passent, voire des mois! et je ne l'ai plus revu nu. En fait, je l'ai à peine revu. J'oublie presque quel goût il avait. Merlin.

— T'exagères encore, fait Harry, regardant par-dessus son épaule pour s'assurer qu'aucune oreille indiscrète ne capte notre échange imprévu, alors que je l'ai embusqué à sa sortie d'une classe.

Rassurant, il pose sur moi un sourire gentil, patient.

— Pré-au-lard, c'était il y a six jours.

— C'est trop long! chigné-je.

Je sais très bien que cet idiot a très envie de moi aussi. Mais je ne peux pas comprendre pourquoi il ne me laisse pas provoquer les choses. Même ces rencontres au hasard, nos baisers volés quelques minutes, qu'il m'accordait auparavant, m'ont été retirées ces derniers jours. Il me sourit, il me parle un peu, mais c'est tout. Rien de plus.

Bon, le voile est levé, et toutes nos attitudes hostiles ou neutres ont cessé. Ça paraît ancien, de prétendument s'ignorer l'un l'autre ; il arrive même qu'on discute un peu, en se croisant, sans même se cacher. Durant les cours qu'on a ensemble, nos coups d'œil échangés sont pleinement assumés.

Ses yeux verts me font fondre, oui, mais me narguent, intouchables. Je les déteste alors, autant que je les aime. Ce n'est pas assez.

— Pas de précipitation, dit-il. Ce n'est pas le bon moment, les occasions manquent…

— Elles ne manquent pas si on les crée!

— Je veux être prudent.

Au diable ta prudence, Potter, après tous ces jours! On dirait presque que cet idiot ne veut plus m'embrasser ! Je vais devenir fou. Il est détestable. Il est horrible. Il est… tout ce que je désire.

— J'ai des tas d'études, vraiment. On se dit à plus tard, Malfoy…

Avant de faire volte-face, il se ravise et guette à droite, puis à gauche, avant de poser une main sur mon épaule qu'il sert délicatement. Il laisse doucement glisser le bout de ses doigts le long de mon torse, suivant son geste du regard, puis il relève la tête, et d'un dernier clin d'oeil complice, hoche le menton en signe d'au revoir.

… C'est bien mignon, mais qu'est-ce que c'est que ça ?!

J'ai presque l'impression de lire de la condescendance, voire de la pitié dans son attitude, alors que je lui manifeste mon empressement de le revoir. C'est si injuste. Encore une fois, il me met dans un rôle qui ne me convient pas. Mais si je n'adopte pas cette posture, puis-je compter sur lui pour encourager les choses? Ou va-t-il nous laisser s'éloigner et s'éteindre encore, malgré tout ce qu'on a vécu, malgré tout ce qu'on a à vivre? J'étais juste un bon coup, pour toi, Potter?!

Dire que j'ai visualisé, presque fantasmé, après notre rendez-vous, sur le couple légendaire que nous formerions, qui serait connu de tous. Nos confrères nous jalouseraient, nous nous régalerions de l'inconfort qu'on provoque aux esprits fermés, nous serions forts et flamboyants, beaux et enviés, le duo parfait. Ah, comme cette gloire partagée, je la savourait presque déjà. Harry Potter et Draco Malfoy, Potter et moi.

Mais ça n'arrivera jamais. Je me lasse de tout ça. Par moments je crois que ça n'ira pas plus loin, il ne sait pas ce qu'il veut, et il y a des limites à me faire perdre mon temps si précieux. Je n'ai plus de patience.

Oui, c'en est assez, m'encouragé-je, sentant que ce train de pensées me console et calme la sensation désagréable de rejet.

Rappelle-toi, Draco.

Je n'ai aucune estime pour lui, aucune affection, aucune sensibilité, que du désir. Alors pourquoi respecterais-je son calendrier, attendre qu'il soit confortable, qu'il soit prêt, qu'il veuille de moi ? Continuer à se voir quand il le décide, quand ça lui plaît...

Je suis entraîné par la passion, elle a pour tort de m'aveugler quant à moi-même.

J'ai souffert suffisamment de lui, pour lui. Et si ce n'est que du désir, je peux le ravaler. J'ai eu ce que je voulais, j'y ai goûté et je suis satisfait. Je devrais en être satisfait. N'était-ce pas tout ce que je voulais ?


J'ai remarqué que quelques fois, dernièrement, quand je pense à Potter, je le nomme Harry dans ma tête. Je ne sais pas comment j'ai commencé. Quand j'en prends conscience, son prénom me fait un drôle d'effet. Mais je ne vois pas pourquoi ou comment le combattre. Harry…

Il m'a déjà appelé Draco, deux ou trois fois peut-être, je crois. Ces barrières qui tombent... Je ne sais pas. J'ai cette terrible impression de perdre le contrôle. C'est peut-être pour ça que je ne veux plus l'attendre. Me ressaisir, être plus moi-même. Comment faire?

Mais je ne me ressaisis pas, jusqu'à même complètement me planter à un contrôle de métamorphose. Quelle honte ! Je demanderai à McGonagall une reprise en inventant avoir été malade, ou quelque chose comme ça. Moi, Draco Malfoy, user de la maladie qui me fait horreur comme excuse, encore une fois. C'est inacceptable !

Chaque pensée pour Potter gronde comme un orage dans ma tête. Ça fait plusieurs jours qu'on ne s'est même pas embrassés. Je l'ai vu quelques minutes ce matin, on a discuté légèrement, il était beau, ça m'a frustré ensuite.

Au moins, le changement dans notre attitude, à Harry et moi, a peut-être calmé Granger. Je ne sens plus son regard meurtrier lorsque nous sommes ensemble. Sa tête est toujours penchée sur un bouquin de toute façon, ces jours-ci.

Si seulement ça pacifiait aussi Pansy… Pourquoi mais pourquoi est-elle au fait de tout ce qui se passe dans ma vie? Quelle malédiction m'a-t-on jetée pour que je me confie à elle systématiquement, dans des élans de faiblesse répétés, récidivant chaque fois malgré les conséquences?

Assis avec elle dans notre coin habituel de la salle commune, j'« étudie ».

C'est-à-dire que je prétends réviser, tout en entretenant des pensées lascives et vibrantes, carrément graphiques.

Je l'avais bien imaginé nu avant, mais c'est très différent et plus grandiose maintenant, images réelles à l'appui, et pas que reconstituées de ce bref coup d'œil sous la vapeur d'eau des douches, alors que nous étions brassés dans une tornade d'émotions inexprimées et de désir inassouvi.

Je le revisite en rêve éveillé : cette protubérance, cette extension de lui qui se dresse devant moi, libre et dépouillée de tout vêtement superflu. Même en souvenir, ça me suscite une réaction violente, un transport physique. Je suis ému, mon cœur bat ou plutôt se débat, c'est à la fois magnifique et grotesque, intimidant mais si tentant. Je ne peux pas m'enlever l'image de la tête, comme je ne pouvais pas m'en détacher les yeux en vrai, m'émerveillant tantôt de sa forme, de sa position, de son existence même.

Je ris de moi-même. Je ne regardais plus ses yeux verts, alors, je les avais presque oubliés.

Et soudain le souvenir n'est plus suffisant. J'ai besoin de le voir.

Le voir? Non. Je dois toucher, l'adorer, le ressentir.

Mais il n'est pas là. Il n'est plus là. Je me tords de frustration !

— Ça va Draco? Tu respires bizarrement.

Reprenant contenance, je me force à lire un paragraphe en choisissant d'ignorer le commentaire de Pansy. Il faut que je gobe toute cette matière, je ne peux pas me permettre un autre échec aux évaluations qui arrivent! Par un effort surhumain, j'arrive enfin à me concentrer sur mes révisions lorsque mon amie me fait sursauter : sans crier gare, elle repousse théâtralement ses notes de sortilèges, les feuilles s'éparpillant sur la table en un froissement sonore.

— Impossible d'étudier dans ces conditions, ah! Comme mon cœur est tourmenté! déclare-t-elle en un sanglot dramatique.

Puis comme en un soubresaut de surprise, elle tourne de grands yeux vers moi :

— Ah, non, pardon! Ça c'est toi.

Merlin…

— Laisse-moi tranquille, grogné-je sans la regarder, souhaitant vraiment garder ma concentration.

Mais je n'en attendais pas moins de Pansy, qui se fait comédienne quand elle n'a pas envie de réviser.

Mon bas ventre entier irradie toujours d'une drôle de délicieuse sensation, suscitée impudiquement en pleine salle commune, et ces lignes de théorie sont ma seule issue pour la dissiper. Mes yeux plissés tentent de me plonger dans le texte, ne plus faire qu'un avec ce parchemin ennuyeux.

— Pourquoi tu ne retournes pas auprès du Serdaigle? demande Pansy, indifférente à mon non verbal.

— Je croyais que tu ne l'aimais pas, que « tu ne l'avais jamais aimé », lui rappelé-je sarcastiquement.

— Oh, j'avais dit ça pour t'embêter. Il est mignon pour un homo.

Ça veut dire quoi? Une nouvelle sorte de provocation? Pour un homo… Je soupire fort pour qu'elle l'entende.

— M'enfin, ce serait bête que tu lâches prise, j'imagine. Tu as chassé Potter si longtemps… Tu n'abandonnerais pas au moment où tu l'as enfin, cruel ! … Ou si ?

Elle m'énerve ! Mon geste pour me retourner et la fixer hargneusement est trop brusque : accidentellement, je fais tomber mes propres parchemins, qui rejoignent ceux de Pansy sur le plancher.

J'ai repensé à Goldstein et moi, justement, ce matin. J'ai réalisé combien ce garçon ne m'était qu'accessoire. Quand on flirtait, tout était à propos de moi, de mes envies et accomplissements. Avec Harry, c'est différent…

Pansy me dévisage en souriant bêtement. Argh, pourquoi je continue de traîner avec elle? Je devrais recommencer à me tenir avec Theo, qui est si tranquille… Où est-il? J'ai besoin de rescousse !

Mais à mon grand inconfort, Blaise, plutôt que Theodore, s'est justement levé d'où il était lui-même installé pour étudier, et d'un pas posé, il nous rejoint. Le garçon se penche pour ramasser les feuilles tombées, constatant la scène causée par Pansy avec un amusement sceptique.

— Bon bon… Qu'est-ce qui se passe ici ?

Je récupère mon parchemin sans croiser son regard. Je l'évite toujours, bien que ça devienne effarant. Comme par égard pour un égal, Blaise a tenu ses distances. Mais il est copain avec Pansy aussi, j'imagine, ils ont le droit d'interagir… Moi, je me tairai.

M'enfonçant davantage dans la révision de mes notes, mes yeux parcourent les lettres et les mots sans vraiment les lire, guettant la conversation à suivre.

— Je parlais des désastres de ma vie amoureuse, clame Pansy, apparemment ravie de la distraction et de l'attention.

— Ah, pauvre Pansy, fait Blaise avec plus d'ironie que de sympathie.

Pauvre Pansy? Non mais.

Il s'assoit quand même en face de nous, à mon désespoir. Vraiment, je vais aller trouver Theo.

— T'avais pas quelque chose avec Montague ?

— Pouah! Mais c'est terminé depuis longtemps!

— Ah bon?

Pansy est inarrêtable.

— Et tu sais, il jouait chasseur, n'est-ce pas ?

— Oui…

— Je crois qu'un chasseur, c'est pas pour moi. Je me verrais plutôt avec un batteur. Tu sais, un batteur avec des gros bras. Et des gros cognards!

Tandis qu'elle ricane, je ne peux pas m'empêcher d'écouter, le nez toujours penché sur mes parchemins. J'imagine qu'à choisir, moi, j'ai toujours aimé les gardiens. Leur stature, peut-être, leur rôle sur le terrain si différent du mien.

… Weasley est gardien. Je retire ça.

— Et toi Blaise?

Elle ne le laisse même pas commencer à répondre.

— Draco, lui, ça lui prend un attrapeur, évidemment. Une vedette, un semblable. Un bel attrapeur, tout vif à attraper!

Je ne lève pas les yeux, gêné mais prétendant ne rien avoir entendu. Blaise rit légèrement, sa consternation amusée flagrante.

— Bon, je crois que je vais y aller, si c'est ce genre de trucs dont vous discutez…

Effectivement, tout ça est absurde et ridicule. Il fait mine de se lever. En d'autres temps, je l'aurais supplié de rester pour m'aider à tolérer Pansy, mais oui, qu'il s'en aille, avant d'être coincé à interagir avec lui…!

Et alors, justement, je sens distinctement son attention posée sur moi.

— Ça va, Dray?

Pansy se sent admise de répondre à ma place.

— Il est distrait, ah, ça ne va pas, il va rater tous ses examens.

Blaise se rassied, et croise les bras.

— T'as encore des ennuis avec Potter? dit-il soudain avec sollicitude.

Pansy pouffe, et je lève enfin la tête vers l'autre garçon, inconfortable. Pourquoi me parle-t-il de Potter directement? Où est passé le respect pudique pour ma vie privée, duquel silencieusement je le remerciais?

Puis… quelque chose cède en moi. Quand je rencontre finalement ses yeux et perçois son accueil patient, quand je constate avec quelle considération bienveillante ses sourcils sont froncés et ses lèvres retroussées, une vague s'abat dans ma poitrine et l'eau me monte presque aux yeux. Je réalise que ma limite était atteinte : je ne peux plus me contenir. Soudain les mots m'échappent avant que je ne puisse les en empêcher, et sans prévenir, je suis empêtré dans une logorrhée effrénée, incontrôlable, et je lui dis tout. Mon pauvre ami, qui d'un air ahuri écoute attentivement mon discours décousu et est le récipiendaire inattendu d'une tempête de confidences que je n'ai jamais partagées.

Le plus terrible, c'est que Pansy est toujours là, juste à côté, en audience indésirable. Mais je ne peux pas m'arrêter.

Je leur raconte ces débuts de complicité entre Harry et moi, que je n'ai pas su gérer, ce va-et-vient interminable, tous les signaux mixtes qu'il m'envoyait. Nos malentendus, cette attaque au Quidditch qui n'était qu'un accident, sa réaction et ce que ça m'a fait, puis les douches et son rejet, ses indécisions et hésitations, moi laissé en suspens… Je leur témoigne de ma dérive dans ce jeu éphémère : d'un défi ou une distraction, c'est devenu enivrant, obsessif, Potter me troublant même en son absence.

Je leur parle de ses horribles amis qui me diabolisent, de cette sotte de Granger et de ses menaces injustes… Je leur confie mes efforts pour nous rapprocher, tout sur mes épaules, comme je me suis battu pour lui. Et alors, même une fois gagnée, cette relation qui me tue : ma négation par mon amant qui me réduit au silence, son insolence de me tenir à distance et décider quand et comment sont les choses entre nous, et puis maintenant, alors que tout allait bien, de nouveau cette absence, ce rejet, cette solitude inassouvie et la déception…

Sans le dire en mots, c'est évident : ce qui en ressort, c'est mon manque de lui, et mon incrédulité.

Quand j'ai terminé, Blaise reste songeur. Il m'a écouté avec attention, sans m'interrompre. Même Pansy s'est tue, la bouche légèrement entrouverte d'étonnement, ses yeux vides de moquerie pour une fois.

J'en avais déjà partagé des bouts avec Pansy, mais pas comme ça. M'exprimant sincèrement pour la première fois en verbalisant toute cette histoire, je me rends compte que je suis épuisé. J'ai parlé vite, un peu incohérent, pas plus de deux ou trois minutes, mais j'ai l'impression d'avoir discouru des heures. Mon souffle se trouve court, mon cœur effréné. Durant les secondes suivantes où mes amis m'étudient en silence, je m'auto-analyse déjà, me ressaisissant, contrôlant ma respiration. Mes mots étaient posés et ma voix retenue, j'ai gardé contenance et allure, mais je me sens rouge de honte, ébroué d'émotion, les yeux humides. Je ne crois pas avoir attiré l'attention d'autres élèves, au moins. De loin, rien ne paraîtra. En toute semblance, tout va bien.

Maintenant, ombre de moi-même, je compte sur la sympathie de mes amis, devant tant de vulnérabilités et révélations de ma part.

Allez, j'en ai besoin... Tout est si difficile...

Mais Blaise me regarde avec considération et dit simplement :

— Bah… ça va, alors.

La chaleur me monte au visage.

— Ça va ?!

Mon ami hausse les épaules, souriant avec soulagement.

— Je me doutais de ce qu'il y avait entre vous deux, mais j'attendais que tu me l'annonces… Bon, j'admets que c'est très, très étonnant, mais Draco, si tu fréquentes Potter… Même si c'est improbable... Si c'est ce que tu veux, tant mieux!

Je suis estomaqué.

— Comment ça ? dis-je sèchement, sans comprendre.

— Ça n'a pas été facile, mais vous vous êtes trouvés? Alors...

Une colère redoutable m'engouffre, armant brusquement mon âme fragile et sensible. Il n'a pas saisi? Me suis-je mal exprimé?

— Tu n'as pas entendu? Il agit encore bizarrement, il me repousse sans raison… Depuis des semaines!

C'est Pansy qui me corrige :

— Même pas deux semaines, depuis Pré-Au-Lard, Draco…

J'ai peine à y croire, ça me semble beaucoup plus, mais de toute façon, combien de temps n'a aucune importance.

— Vous n'avez rien écouté? Il me rejette à nouveau! J'ai tout concédé, je marche sur mon orgueil depuis des mois, et Potter recommence à m'ignorer!

Blaise lève un sourcil amusé, et sa voix est enjouée, cette fois :

— T'ignore-t-il vraiment?

— Oui! craché-je.

— N'étiez-vous pas tous les deux en train de bavarder ce matin même dans la Grande Salle, après le petit-déj ?

Furieux, je le contemple froidement. Il dit vrai, mais comment est-ce que cette rencontre peut compter? On s'est à peine croisés, pas cinq minutes, et il avait autre chose à faire après. Devant tout le monde, je n'ai pas pu le toucher, l'embrasser.

Je l'explique à Blaise, qui acquiesce, mais ne se ravise pas.

— Mais voilà, conclut-il. Il ne t'ignore pas! Je vous ai même vus rigoler ensemble.

Pansy intervient :

— Millicent trouvait ça mignon, moi trop embarrassant, deux gars normaux complètement hébétés par l'amour… Ah!

Je sursaute au mot employé, et considère une seconde la scène qu'elle décrit. Était-ce l'impression que nous donnions? Je ne l'ai pas vécue comme ça …

Blaise hoche la tête, comme pour lui-même, satisfait du point établi. Je serre la mâchoire, confus. Pourquoi ne voit-il pas ma souffrance? Pourquoi ne reconnaît-il pas l'injustice que j'ai subite ?

En temps normal, je ne me soucie pas d'être compris. Si dans leur médiocrité, les autres ne conçoivent pas mes idées ou mes actions, tant pis pour eux, ce n'est pas moi qui vais m'abaisser à leur expliquer. Mais cette fois, je suis trop exalté pour lâcher prise. Je relance, creusant plus lointainement :

— Depuis le début, c'est sans arrêt oui, mais non. On avance d'un pas, et on recule de deux. Il m'a tellement humilié que je ne pourrai jamais lui pardonner. Et à quel point peut-on ne pas s'assumer? M'embrasser et dans la même minute me dire qu'il ne veut pas, qu'il n'est pas sûr…! C'est moi qui en paie le prix. C'était évident qu'il est gay, mais il était trop lâche pour l'accepter.

Au fond, je découvre que de parler en mal de Harry ne me fait aucun bien, et même le contraire. J'ai un goût amer dans la bouche. Peut-être si mes amis acquiesçaient… mais c'est en vain. De nouveau songeur, Blaise me répond comme s'il s'y était préparé :

— Il t'a donné du mal, mais tu sais, il est humain. Je le vois un peu comme un gamin qui apprend à vivre sa vie… Des fois, je pense à comment ça doit pas être simple pour quelqu'un comme lui. Il est une célébrité, un orphelin, et en fait un héros de la vraie vie. Comment dire… ? Il est énervant, c'est sûr, mais je pense que Potter fait de son mieux avec son sort, et qu'il essaie de composer avec les attentes de tout le monde… Sans compter que s'il est gay, ça complique les choses.

Je reste muet. Ouvertement vexé. Complètement sidéré. Quoi ?!

— Et puis, on doit dire qu'il s'en tire quand même pas mal. Il a quelques exploits et réussites à son actif…

FOUTAISES! Ses exploits? QUE DE LA CHANCE!

— Alors toi de débarquer et venir déranger tout ça…

Et c'est moi maintenant qui suis le dérangement? Je ne comprends pas. T'es son pote ou le mien?

Je hurle en mon for intérieur, mais ma rage est amenuisée par la vérité qui pointe à travers les mots de Blaise. Je sens que je ne vois pas les choses de la bonne manière... mais je refuse de lâcher prise, de laisser tomber. De me laisser tomber. Ma souffrance a un sens et une explication! Elle est valide!

— Donc, ça va, répète Blaise, comme pour asseoir sa conclusion.

Je reste silencieux. Mon regard cherche auprès de Pansy un renfort désespéré, mais elle ne commente pas, l'air attablée pour la suite du spectacle.

— Alors maintenant, Draco, calme-toi et peut-être qu'il faut juste que tu sois encore un peu patient? Si j'ai bien compris, c'est tout nouveau, et c'est pas plus mal de commencer tranquillement à se fréquenter…

— Est-ce qu'on peut appeler ça se fréquenter? rétorqué-je. Il me voit presque par charité. On se croise à peine… et il me parle avec pitié!

Je me rappelle nos réponses contraires, quand Goldstein nous a posé la question. Comment nous qualifier? Je ne sais même pas ce que j'en pense moi-même.

J'ouvre la bouche et mes mots trébuchent les uns dans les autres à nouveau, alors que je glisse dans le blâme et la rancœur. C'est insupportable. Insupportable!

— Honnêtement, ça ne semble pas … de la pitié, dit Blaise dubitatif. Il est peut-être juste moins obsédé que toi?

Il se ravise, grimaçant du mot employé :

— Pas obsédé, disons... pressé...

Pansy, brisant son long silence, se tord soudain de rire.

S'ils savaient l'intensité de notre lien, ils constateraient le total irrespect de Harry en le négligeant ainsi. Un irrespect envers moi, mais aussi envers lui-même! Ils ne peuvent pas imaginer. Ça ne me plaît pas. Et quelle impolitesse à mon égard ! Prennent-ils le côté du Gryffondor? Je regrette de m'être confié, de leur avoir dit quoi que ce soit!

— Au fond, Draco, je parie que tu adores qu'il te résiste ! commente Pansy, dont le cri hilare devient strident.

Non mais on se moque de moi ?!

Blaise paraît tenter de contenir les provocations de Pansy en lui lançant un regard entendu, puis il s'accoude sur la table, se penchant vers moi :

— T'as pas l'air convaincu, Draco. Pourquoi? Ah, aussi, redis-moi ce truc où il ne veut pas que vous parliez…?

Dans mon récit émotif, la chronologie n'était peut-être pas parfaite.

— En fait, pour ça, c'est réglé... Des dires de Potter, à se voir sans qu'on discute vraiment, au début, ça lui a permis de mieux me « connaître ».

Pansy pleure de rire, elle utilise ses parchemins de révision pour essuyer ses larmes, tandis que je me cambre de dérision, à y repenser. Pfff ! Potter se méprend, je suis bien hors de ses interprétations, au-delà de sa conception! Qu'est-ce qu'il croit? Mes mille subtilités et contradictions, mon intelligence, mes ruses, mon ambition, rien de tout ça ne tient pas dans ses paumes de Gryffondor! Si quelqu'un peut me comprendre, ce n'est certainement pas lui. Je ne me comprends pas moi-même !

Mais grâce à ça, c'est vrai, il ne m'antagonise plus. Au moins…

— Draco. Plus tu en parles, plus tu l'exprimes toi-même, sans l'admettre. Tout va bien.

Je dévisage Blaise, une graine de perplexité plantée en moi.

Mais si j'ai tort dans mon tourment, pourquoi Harry ne m'accorde-t-il aucun temps cette semaine? Pourquoi me renie-t-il sordidement? Je le répète à Blaise, qui reste sourd à mes plaintes.

— Des semaines et des semaines d'efforts, il a le beau rôle, je me réduis à lui courir après, et encore une fois, il n'a pas de temps. Il dit plus tard. Plus tard quand?

Blaise secoue la tête, semblant progressivement s'irriter de mon attitude. Je reprends de plus belle mon monologue de victime. Ça ne va pas, OK? Ça ne va pas!

— Dray, tente-t-il de m'interrompre. Dray. Draco!

Je me tais et le toise furieusement.

— Nous sommes en période d'EXAMENS.

Mes yeux se posent sur mes feuilles de révision, puis sur les notes de cours de Pansy toujours éparpillées autour de nous. Je repense aux mots de Harry, qui voulait étudier… À Granger, trop concentrée dans ses lectures pour m'embêter. La honte de mon échec en métamorphose me prend au ventre. Tout le monde consacre son temps à l'étude, en ce moment. Tout le monde, sauf moi.

— Attends de voir, dit Blaise calmement. C'est nouveau, sûrement éprouvant pour lui aussi. Et ce sont des contrôles super importants qui arrivent… Après les examens, tu auras une meilleure idée, il va sûrement être plus disponible...

Interdit, je considère encore ce détail. Pour moi, le temps est continu, et les aléas de l'école ou de la vie n'ont pas d'impact sur Potter et moi. Il m'obsède jour et nuit, peu importe. Mais Blaise a marqué un point final, signalant ma défaite. Je ne portais pas attention aux circonstances externes à nous deux. Je ne voyais que le rejet.

Pansy est à bout de souffle à force de rigoler. Elle intervient enfin :

— Maintenant, Draco, pense avec ta tête plutôt qu'avec autre chose et rattrape ton retard en Sortilèges! Normalement, c'est toi qui m'aides à me préparer! Et par pitié, oublie un peu ton amoureux, tu nous fous la honte à chialer comme ça !