Chapitre 14

Je me sens lucide, apaisé, revigoré. Je vois Pansy d'une autre manière, me trouvant même redevable. Bon, elle n'y est pour rien, c'est à Blaise que je dois ma sérénité retrouvée, mais il me faut admettre que l'amitié de Pansy m'est précieuse, et je suis reconnaissant qu'elle m'accompagne depuis le début dans ces histoires douteuses d'amant Gryffondor.

Pour être honnête, je n'ai pas rendu d'elle un portrait tout à fait juste. Je conviens que je la présente très accessoire, mais Pansy, bien qu'insupportable, est quelqu'un que j'estime malgré tout. Déterminée, intelligente, ingénieuse. L'esprit vif et l'insulte acérée. Et… une personne à part entière. Elle a sa propre vie, ses propres idées, ses propres drames, ses propres flammes, ses propres intrigues. Mais le fait est que … sa vie ne m'intéresse pas vraiment. Alors je n'en parle pas.

Et si SEULEMENT elle ne s'intéressait pas autant à la mienne non plus!

— Alors Draco… Ton Potter, tu ne l'as vraiment pas poussé de son balai? T'as menti à tout le monde?

Elle hurle de rire pour la douzième fois alors que j'avoue mon imposture.

… Et je regrette l'intégralité ce que je viens de formuler. Merlin, pourquoi a-t-il fallu que je parle devant elle? Je retire tout ce que j'ai dit! Je la maudis et ne souffrirai pas cette insolence!

Après le moment décisif que représente ma conversation avec Blaise, Pansy tente quand même de me semer de nouveaux doutes. Elle me susurre des bêtises, tantôt qu'elle a vu Potter se sauver en m'apercevant, ou encore qu'une rumeur court qu'il aurait été surpris au lit avec la cadette Weasley. Je prends ses mensonges pour des défis, testant ma confiance et ma patience, entièrement renouvelées par mon changement de perspective opéré. En comprenant que nous sommes en période de contrôles et que cet idiot, ce mignon et brillant idiot, décide de se concentrer à réviser, d'un seul coup, ce n'est plus moi le problème, ce sont simplement les études.

Tout étant considéré, je persiste à croire que Blaise ne saisit pas l'insulte et l'injure, ainsi que les tourments que mon lion m'a causés jusqu'ici. J'en ai bavé, j'ai porté notre flambeau, et je suis un peu froissé qu'on n'ait pas reconnu la montagne que j'ai franchie pour réussir à l'apprivoiser. Mais ce que Blaise m'a appris, et pour ça, je l'en remercie en toute candeur : tout va bien. En ce moment, Potter et moi, on est à un bel endroit. Y a qu'à attendre un peu.

Et puis, quand la semaine d'examens se termine …

Oui, comme promis et espéré, Potter m'invite immédiatement à passer tout l'après-midi avec lui, et on dirait que les barrières sont tombées.

Blaise avait raison. (Et Pansy la menteuse et fouteuse de trouble avait tort.)

On se retrouve, bon, toujours en secret, mais au moins on se retrouve, un rendez-vous prévu, planifié, un moment qui nous est réservé. Vite, mes préoccupations convergent sur le lieu de notre rencontre. Je reste peu enclin à retourner dans les salles de classe : trop de risques d'être découverts, et peu idéal pour le déshabiller, etcetera. Depuis qu'on a connu plus, je veux plus, j'ai besoin de plus.

Le château doit être truffé de mécanismes pour empêcher ou signaler des rapprochements jugés inappropriés – ne pensons qu'à comment sont ensorcelés les dortoirs et les vestiaires. C'est au moins un avantage d'être deux garçons : les sortilèges sont en retard sur notre temps, ou bien les tabous profondément ancrés ont préséance sur la réalité et font que la dimension d'une relation comme la nôtre est ignorée. J'imagine que Potter et moi ne sommes pas les seuls : combien de nos collègues de classe se sont-ils adonnés à des essais, des attouchements inavoués, pour assouvir leur curiosité? Mais peu importe, de toute façon : même si rien ne nous empêche de nous fréquenter, il nous faut quand même trouver un endroit où on ne sera pas dérangés.

Et Potter, cette fois encore, a déjà tout prévu.

— Où on va?

— Tu verras.

C'est insupportable ! Je veux savoir où il m'amène!

Potter me sourit, constatant mon impatience. Il est plus sexy que jamais ; loin de m'en émouvoir, ce petit air me signale plutôt une défaite de ma part. Il décide encore! Et quand il sourit et que je rage, je n'ai clairement pas le dessus.

Mais... je ne rage pas vraiment, c'est que pour la forme. Je délaisse même mes envies de mener : tant qu'on est ensemble !

Apparemment, il possède une sorte de carte où se dévoilent toutes sortes de passages secrets, et qui permet de s'orienter dans le château. D'abord la cape d'invisibilité, puis ça! Ces Gryffons sont tellement sournois. Mais maintenant, c'est moi qui en profite, et je marche sur les pas de Potter dans les couloirs, sentant l'excitation grandir dans mon ventre à mesure que nous grimpons les étages.

Au cinquième, au bout d'une aile qui m'avait toujours parue inutilisée et sans issue, l'autre garçon tire sa baguette et fait pivoter une statue, révélant un nouveau corridor étroit, qui se termine en une petite salle lumineuse, bordée de fenêtres hautes. En plus de quelques sièges, deux larges plantes en pot décorent et meublent la pièce ; c'est minimal mais ça comble bien l'espace. Surtout, calé contre le plus long mur trône un immense lit, surélevé et couvert de draps.

— Ouah, échappé-je, impressionné, plus par l'existence de ces lieux que la déco.

— Je gardais ça pour… aujourd'hui.

Les yeux ronds, j'observe l'environnement, pour réaliser que ce ne peut pas être les ornements habituels. Ça a quelque chose d'impromptu : ce lit ne semble pas à sa place. Le style et les couleurs des canapés jurent avec celles du mobilier, tout comme avec les grands rideaux, que Potter tire devant les fenêtres, créant une pénombre intime.

C'est trop hétéroclite. Est-ce que Potter a préparé l'endroit spécialement pour notre journée ensemble?

— Comment t'as transporté tout ça ici?

Il me sourit.

— J'ai eu de l'aide des elfes de maison.

Je grogne en devinant les dessous de cette opération.

— Dobby?

Potter hoche la tête en s'égayant davantage, et bien que seulement vaguement embêté, je feins la colère.

— Pourquoi cet abruti–

Shhh, Malfoy, me coupe-t-il. Dis pas ça.

Son ton tranchant, loin de blesser, déclenche une vague d'excitation dans ma poitrine.

— Ne t'en fais pas. J'ai tout pardonné à Dobby, dis-je sans m'empêcher de mentir.

Je m'approche de Potter pour l'embrasser et surtout taire ses propos innocents, mais énoncés avec une note de malice.

— Attends, attends, parlons un peu, s'exclame-t-il en me tournant le dos.

Mes lèvres mordent le vide alors qu'il s'éloigne, faisant quelques pas pour observer la pièce. Incroyable! Il évite un baiser pour… parler? Lui? Avec moi?

— Il n'était pas content, reprend-il. Pauvre Dobby.

Pour parler de Dobby ?!

— Surtout quand je lui ai dit que c'était pour venir avec toi, ici.

Je ne retiens pas ma grimace de dégoût, surtout en réaction à la mimique taquine de mon compagnon. Il le fait exprès!

Mais en quoi cela concernait-il Dobby, de toute façon? Pour installer un lit et des fleurs, il y avait mille autres moyens. T'es un sorcier ou pas, Potter? Et pourquoi m'inclure là-dedans ?!

— Tu sais, il te redoute encore! Vous étiez horribles avec lui!

Redoute? Je crois que c'est un gros mot. Il est content de me voir quand je lui vole un ou deux repas aux cuisines… Non ?

— Mais il n'a pas tout à fait compris, je crois. Ce que nous allons faire…

Je souris cette fois.

— Oui, qu'allons-nous faire, Potter?

Quand je tente de l'enlacer, il ne m'évite pas. On se dévore la bouche l'un l'autre, longuement et lascivement.

Sans tarder, nos vêtements se sont envolés, et on se dévore bien d'autres choses que la bouche.

Ce moment est magique, mais trop rapide. J'avais trop attendu. Lui aussi, je crois.

Étourdi et la tête pleine d'endorphines, mais déçu de notre précipitation et de cette culmination presque expédiée, je m'allonge dans le creux de son épaule, respirant son odeur, ma main caressant son ventre nu, me fascinant à l'observer monter et descendre au fil de ses respirations, à mesure qu'il reprend son souffle.

Harry a un bras autour de mon dos, serrant mes côtes. Je roule contre lui pour poser un baiser sur sa joue, et sens son visage se contracter en sourire.

— Merci de m'avoir attendu, dit-il timidement.

J'attends un instant qu'il poursuive, sans le presser. Mais il se tait.

— Durant ces deux dernières semaines? précisé-je.

— Oui. Je sais que tu étais impatient. Mais tu sais, moi aussi.

— Ça ne me dérange pas de t'attendre, le rassuré-je, les lèvres dans son cou. Je savais que le moment viendrait, et je savais que ce serait bien.

Il rit doucement, et je me serre plus fort contre lui.

— Mais tu m'as manqué, ajouté-je, et ceci au moins est authentique, et trahi par l'ardeur dans ma voix.

Harry reste silencieux, et ne retourne pas mon aveu. En fait, je préfère ça. Quelque chose de trop sensible et vulnérable apparaît entre nous, et en en prenant conscience, j'ai soudain un peu chaud.

— Mais Potter, déclaré-je en me renfrognant, on aurait quand même pu coucher ensemble! C'est une façon fantastique de réduire le stress des contrôles.

Je ne lui mentionnerai pas mon échec honteux à l'examen de métamorphose. S'il savait, si ça s'ébruitait… Pas que j'aie spécialement besoin de cartonner aux ASPIC – mon avenir est assuré, c'est surtout par vanité et pour les honneurs qui vont avec. Mais quand même.

Harry soulève la tête et m'embrasse doucement.

Vraiment, Blaise, tu avais raison. Tout va bien.

Une bouffée de joie m'envahit, différente de la passion brûlante, du désir lancinant, de l'attente obsessive. Je m'émerveille d'être près de lui, si j'y pense trop mon cœur bat la chamade. Est-ce que c'est ça, avoir des papillons dans le ventre?

Chaque fois que je pense à lui, quelque chose en moi se ramollit.

Il me caresse à nouveau.

Et physiquement au contraire, je durcis, et c'est reparti.


Je repense à ma réponse, quand il était question de l'attendre.

J'aurais dû le confronter! Je l'ai drôlement attendu, et ce n'était pas correct.

Non, j'aurais dû me montrer indifférent. Je ne l'ai pas attendu! Aucun problème, j'avais beaucoup à faire et j'étais trop occupé, moi aussi ! J'ai même pas remarqué le temps qui s'était écoulé.

Non, non. J'aurais plutôt dû lui dire que je l'ai attendu et que j'en ai souffert, mais que je l'acceptais.

Ah, mais qui suis-je, au fond?

Je ne sais plus sur quel pied danser, quelle attitude adopter, quelle posture est vraiment sincère. Quelle est la bonne façon de me respecter moi-même? En m'abandonnant à nous deux et en m'offrant Potter sans plus réfléchir, ou en me dressant sur mes principes et cultivant mon orgueil?

On n'est toujours pas vraiment publics, mais on fait de moins en moins attention. On se parle très souvent, même devant tout le monde, même dans la Grande Salle. Bon, jamais bien longtemps, parce que les regards étonnés ne cessent de nous suivre et bien que j'aime l'attention, ça finit par m'incommoder. Ces autres élèves bornés sont coincés dans le passé, dans leur souvenir de notre inimité, et ne peuvent pas lâcher prise ; ils nous lorgnent, Harry et moi paisibles, comme des bêtes de cirque. Il a fallu une fois que Potter aille directement calmer Dean Thomas et Seamus Finnigan dont les tirades commençaient à dégénérer, donc on évite la table des Gryfs ; pour ce qui est des Serpentards, j'ai toujours peur que Pansy dise à Harry quelque chose de faux qui le ferait sourciller, ou pire, quelque chose de vrai, qui aurait un effet encore pire! Cette fille connaît trop de secrets, j'ai besoin de lui trouver un cadavre dans le placard pour la faire chanter et m'assurer qu'elle se taise.

Mais donc, la table des Serpentards, on s'en abstient aussi.

Ceci dit, on partage nos corps, pas besoin de partager nos amis.

J'ai quand même vu Blaise adresser la parole à Harry, à la fin d'un cours de potions. Ça m'a surpris et je suis resté à l'écart en les observant curieusement. Harry m'a raconté après qu'ils avaient parlé de Quidditch et d'un nouveau balai en conception. Il semblait aussi surpris que moi de cet échange sans animosité.

Je réalise que la question générale de moi qui aime les hommes n'a même pas été abordée avec Blaise. On a discuté du cas spécifique et actuel de Potter, mais c'est tout. Il devait bien le savoir, au fond. C'est au moins ça de réglé, et je suis content qu'il n'en fasse pas d'histoires. Il me prouve à nouveau qu'entre Serpentards sang pur, on se respecte, et on s'entraide. Reste que, comment se fait-il que ça ne le dérange pas plus, que je sois avec Potter? L'ennemi numéro un, le Survivant, un Gryffondor!

Outre Blaise, Pansy, Granger et (argh!) les Weasley, personne n'est vraiment officiellement dans le secret. Ah, si, sans doute ces maudits Serdaigles, mais eux non plus n'ont pas fait de coming out, alors ça m'étonnerait qu'ils disent quoi que ce soit.

Harry et moi sommes vus comme des amis, pas amants. Les autres élèves dévisagent ce duo inattendu d'anciens ennemis jurés, mais ne perçoivent qu'une fraternité cordiale et superficielle, habile couverture pour l'attirance insatiable entre nous.

Même ce pauvre Theo est dans le néant. Ne comprenant rien à ce qui se passe, il a repris avec moi ses distances habituelles.

J'ai soudain une sombre pensée. Mes parents. Étrangement, je ne les avais pas vraiment considérés dernièrement. S'ils apprenaient mes nouvelles fréquentations, j'imagine qu'ils auraient … certaines opinions …

Potter n'a pas de famille, lui, c'est facile, il fait ce qu'il veut.

Mais hum. Comme c'est étrange, de ne pas y avoir sérieusement réfléchi avant.

Ai-je fait preuve de déni? Moi?


Il m'a prêté sa cape !

Sa cape d'invisibilité!

Enfin, pas exactement un emprunt, mais je considère qu'il me l'a d'une certaine manière confiée, en l'oubliant en partant. Merlin, Potter, comment peux-tu être si étourdi? Jamais je ne départirais une seule seconde d'un tel artefact !

Bon, je dois concevoir que notre passion t'aura distrait. Et c'est sûr, par tes yeux en étoile, tes joues rouges, ton souffle exalté, tu n'étais pas tout à fait toi-même, ni prudent en quittant notre repaire. Et pas de bol que tu ailles le premier, un peu vite en voyant l'heure tardive, sans penser à ta cape, qui n'était plus en vue!

Ah, mais si je l'avais ramassée, pliée et rangée, ce n'était pas une machination pour que tu l'oublies! Une simple précaution, pour ne pas l'abîmer, pour ne pas, par exemple, que nous glissions dessus alors que nous tourbillonnions en nous embrassant dans cette pièce secrète qui est devenue la scène de nos ébats.

Je ne sais pas pourquoi il avait sa cape avec lui. Une quelconque manigance de Gryffondors, probablement, avec ses deux complices habituels, et ça ne m'intéresse pas vraiment. Et il n'en avait visiblement pas besoin pour rentrer, donc je crois bien que c'est à moi de la garder et d'en faire bon usage jusqu'à ce que je puisse la lui rendre.

— T'aurais pas dû, me dit Theo, bien neutre.

Mais il retient son souffle et se fascine de l'objet magique, et avec raison. Theo a un bon œil pour ce genre de merveilles.

— Mon père en avait une, dit-il, mais pas comme celle-là. Ouah.

Je n'ai pas fait exprès de la lui montrer : il était seul dans la salle commune quand je suis rentré, et c'était plus fort que moi, je savais qu'il apprécierait.

Vaniteux, tirant orgueil en m'attribuant cette cape qui n'est même pas la mienne, je hoche la tête fièrement.

— Tu vas la garder?

J'ai dû un peu changer les circonstances de mon acquisition auprès de Theo. Ai-je prétendu que je l'avais carrément subtilisée à mon nouvel ami? Quelque chose comme ça.

— J'aimerais bien, mais non, quand même! Je vais lui redonner demain. Ou après-demain.

Le Serpentard lève les sourcils.

— Tu vas t'en servir?

Je hausse les épaules en sentant un rictus malicieux se traduire sur mon visage, malgré moi. Theo est étonné : il n'a pas mon esprit créatif. J'ai plein de projets potentiels ! Je peux aller épier. Savoir ce que Potter pense vraiment. Et ensorceler Weasley! Et aller foutre une frousse à Pansy. Oh, trop bien! Heureusement qu'il n'y a pas classe demain!

Je dois seulement bien calculer mes limites, et peser ce qui s'avérerait exagéré, pour Harry… Je ne veux pas briser sa confiance. Ceci dit, ce qu'il ne saura pas ne le dérangera pas.

— Il est chanceux, Potter. Je me demande où il l'a obtenue.

— Moi aussi.

— En tout cas, Draco, fais attention de ne pas te faire prendre, conseille mon ami sérieusement. Bon, je vais me coucher…

Alors qu'il se lève de sa chaise en s'étirant, je profite de notre solitude pour interpeller Theo avant qu'il ne s'éloigne :

— Hé, est-ce que ça te gêne? Que je traîne avec Potter, ces temps-ci…

Mon ami se tourne vers moi, m'observe une seconde, puis il secoue la tête d'un air indifférent.

— C'est cool, dit-il simplement. Bonne nuit!

Je le suis des yeux alors qu'il se dirige lentement vers le dortoir. J'en comprends que ça lui passe complètement par-dessus la tête. Même s'il ne soupçonne pas la nature réelle de notre relation, je crois que ça ne lui ferait vraiment ni chaud ni froid. S'il s'est éloigné de moi, c'est par son tempérament solitaire, simplement. Theo est quand même un garçon spécial.

Je baisse la tête pour observer de nouveau ce précieux tissu entre mes mains. Pour le plaisir, je l'enfile et descends au dortoir silencieusement. Theo est encore en train de se déshabiller à côté de son lit, et il ne détecte pas ma présence, alors que je le dépasse. Je me retiens de ricaner bruyamment de joie.

Enivré, je jette un coup d'œil indiscret à un ou deux de mes camarades endormis. Quelle liberté! Je m'abstiens quant à Blaise, je n'oserais pas.

Je crois que j'aurai du mal à trouver le sommeil. J'ai tellement d'idées pour demain!


Mouais…

Évidemment, ça allait se retourner contre moi, ce truc. J'ai pas la chance que je mérite. Je n'ai jamais eu aussi froid !

Bon, je me suis d'abord bien amusé en matinée, à suivre Pansy, faire bouger ses trucs et lui taper sur l'épaule sans être visible.

J'apprécie son esprit bien ancré, elle n'a pas pris peur et bien compris que quelqu'un l'embêtait, mais je me suis quand même régalé de voir son exaspération s'approfondir. Quand c'est devenu hasardeux et qu'elle s'est mise à crier, je me suis poussé.

Ce qui m'a mené direct en quête des Gryffondors, et c'est là que ça s'est gâté. Je les ai trouvés dans le hall d'entrée, alors que le trio habituel sortait, malgré la météo dégueulasse que nous avons ces derniers jours.

Eux revêtaient d'épaisses capes rembourrées, mais moi je n'avais pas le temps de monter mieux m'habiller, au risque de perdre leur trace. Je me suis lancé à leur suite sur les terrains de l'école, grelottant dès les premiers pas, et j'ai rapidement deviné qu'ils allaient rendre visite à Hagrid, cette brute de demi-géant et pauvre excuse pour un professeur.

J'ai toujours une dent contre lui, parce qu'il est bien le genre de prof qui ne convient ni à son rôle d'enseignant ni à moi comme élève. Il ne gobe pas ma mauvaise foi, me remet à ma place ; il est impossible à flatter, et n'est impressionné ni par mon charisme, ni par ma famille, ni par mon talent.

J'ai pensé me faufiler à l'intérieur de sa hutte quand il a ouvert la porte et que les trois Gryffondors s'y sont réfugiés, mais je ne sais pas si la cape est à l'épreuve de son chien. Il me fallait donc les attendre dehors.

Potter et ses amis ont dû y rester plus d'une heure. Je croyais mourir de froid et d'ennui. J'ai eu beau tendre l'oreille à la fenêtre, ou contre la porte, je n'entendais rien à cause du vent. À moment donné, j'ai craint de m'évanouir, en hypothermie. Je me suis dit que sous cette cape, au moins cet impertinent de Michael Corner ne me retrouverait pas pour m'humilier (mais je crèverais sans doute congelé. Est-ce mieux?).

Enfin, quand les Gryffondors sont ressortis, j'ai forcé mes muscles ankylosés et articulations endolories pour les accompagner, et constaté, horrifié, qu'ils ne reprenaient pas la direction du château, mais semblaient s'engager dans une promenade.

Pour faire quoi !?

Donc me voici qui les poursuis, transi et rageur, jurant sous mon souffle, et regrettant presque mes machinations et projets d'espionnage.

Ne réalisez-vous pas que je souffre? Foutu Potter. En plus, avec ce chapeau de laine qu'il porte, je n'arrive même pas à bien le voir et apprécier sa figure.

Puis je capte subitement pourquoi ils ne rentrent pas immédiatement. On se trouve alors à l'abri du vent, au détour d'une tourelle du château, et j'entends enfin leurs paroles : ils se disputent. Fasciné, je m'approche.

— On ne va pas faire semblant que tout est normal, lance Weasley en regardant Granger.

Potter s'arrête et se tourne vers lui.

— Je ne peux pas croire que Hagrid n'ait rien dit, déplore le rouquin, et j'entends bien sa voix, car il crie maintenant.

— Qu'est-ce que tu voulais qu'il fasse? rétorque Potter, irrité. Moi, je n'arrive pas à croire que tu as amené le sujet devant lui! Je ne voulais pas lui en parler !

Granger s'interpose entre les deux.

— Effectivement Ron, on n'avait pas à s'en mêler. Mais Harry, finalement tout va bien, non? Il a bien accueilli la nouvelle.

Potter a l'air furieux, il fixe Weasley.

— Tout va bien avec Hagrid, mais pas avec Ron ! Non mais qu'est-ce que ça peut bien faire? Qu'est-ce que tu ne comprends pas?

— Toi, qu'est-ce que tu ne comprends pas?! Tu ne vois pas clair? Toi et la fouine? Vraiment?

La fouine, me dis-je. Ah, c'est moi, ça! Le feu de leurs répliques m'a presque fait oublier mon état gelé.

— Ne l'appelle pas comme ça…

— On vous a lancé un sortilège ou quoi ?

— Mais non !

— Ah, un philtre d'amour, alors. Ça ne peut pas être autre chose!

Granger se tourne vers Potter, fronçant les sourcils, comme surprise de ne pas l'avoir considéré plus tôt.

— Harry, tu n'as pas bu quelque chose qui ne t'appartient pas, dernièrement…?

Rebuté, il fait dos à ses amis et s'éloigne de quelques pas. Granger et Weasley s'élancent derrière lui, et je perds quelques phrases de leur échange. Il me faut m'approcher beaucoup plus près, cette fois, pour discerner leurs paroles à nouveau.

— … ça a changé, c'est tout ! crie Potter en réponse à quelque chose lancé par le roux.

— Un jour ennemi et le lendemain amoureux? insiste Weasley. Je ne comprends pas.

— Ça fait longtemps que nous ne sommes plus ennemis, dit Harry.

Il ne l'a pas repris sur le mot amoureux, et je le remarque. Et quant à être ennemis… Je le percevais encore comme ma némésis, moi. Je le perçois toujours comme ça, en fait! Ce n'est qu'un aspect de notre relation.

Une rafale emporte leurs répliques suivantes.

— … un tricheur, un menteur, un manipulateur, déclare Weasley, et je crois qu'il aurait continué, s'il n'avait pas été interrompu en trébuchant sur le dénivelé du sol. Quel empoté!

Je me rends compte que Harry défend ma réputation auprès de ses amis et sous la cape d'invisibilité, je rougis grossièrement, touché.

— Oui, reconnaît Harry, il était problématique, avant, mais là ça va, vraiment…

Avant ?

— Vous verrez, en apprenant à le connaître.

Weasley se tourne vers Granger.

— Parce qu'il est soudain racheté pour tout ce qu'il nous a fait?

— Laisse tomber, concède Granger, résignée. J'ai déjà essayé. Tu sais Harry, je continue à trouver qu'il ne t'a pas bien traité, du tout. Toute cette violence, ce va-et-vient. OK, je vois maintenant que ses sentiments ou intentions sont peut-être... au fond… réciproques aux tiennes.

Mon lion hoche la tête.

— Mais c'est comme s'il ne comprenait pas que ce qu'il fait est … mal.

Potter reste silencieux.

— Rah, Harry. Pas mal, mais disons, maladroit et… S'il agit comme ça maintenant, je me demande ce que ce sera après… Qu'est-ce qui t'attend? Si à chaque détour de route il t'attaque ou te fait du tort… Il est tellement immature.

Harry hausse les épaules. Est-elle en train de le convaincre? Au-delà de la curiosité, je sens la colère monter, alors que Weasley approuve :

— Ouais, tu penses peut-être l'avoir apprivoisé, mais c'est comme ça : les bêtes sauvages sont imprévisibles, on ne sait jamais quand elles vont se retourner contre toi!

Non mais quels effrontés ! Quels mauvais juges! Leur intention est peut-être de protéger leur ami de moi, mais ça me dégoûte. Ne voient-ils pas le tourment qu'ils lui causent ? J'ai qu'une envie : sortir ma baguette et de leur lancer un sort pour faire cesser cette diffamation. Harry ne répond toujours rien. Combien est transmis en non verbal, sans que je le perçoive d'où je suis?

— On veut ton bien… reprend Granger.

Weasley secoue la tête.

— C'est même pas ça ! Non. Je ne peux même pas croire qu'on parle de ça. Non non non. Revenons à la base. Harry et Draco Malfoy? Ça ne se peut même pas. Harry, si tu préfères vraiment les gars, je suis même prêt à, euhm, t'aider à en trouver un, n'importe quoi, mais pas lui!

Ils s'éloignent un peu alors qu'une bourrasque, sifflant de plus belle, s'engouffre sous la cape d'invisibilité. J'en agrippe précipitamment les pans pour éviter qu'elle ne soit soufflée par-dessus ma tête et me révèle honteusement. Me rassurant en les laissant prendre un peu de distance, je perds complètement le son de leur voix. On dirait qu'ils parlent toujours, mais plus calmement. Acceptent-ils de ne pas s'entendre? Comment restent-ils ensemble, bien que fâchés? Moi, j'aurais tourné le dos depuis longtemps. Ça me rappelle un peu Pansy et moi, mais jamais je ne tolérerais que Pansy me manque de respect comme eux l'ont fait. Je ne la laisse quand même pas dire ce qu'elle veut !

Ces enfoirés ne réalisent pas qu'ils vont me rendre malade à les pourchasser dans l'automne. Quand je les rattrape, ils semblent s'être enfin décidés à rentrer s'abriter. Harry s'est arrêté, fouillant dans ses proches. Bien sûr, ils parlent toujours de moi.

— Je ne l'ai pas vu aujourd'hui. Je croyais le croiser au petit déjeuner, mais…

Mais j'étais trop pris à tourmenter Pansy !

Mon Gryffondor tire un bout de parchemin jauni dans ses mains, et marmonnant quelque chose, il penche la nuque pour le consulter ou le lire. Je reconnais sa carte de passages secrets. Il l'observe un instant, puis soudain, il lève vivement la tête, directement vers moi, son regard balayant large dans ma direction. Il a un drôle d'air.

Je regarde derrière moi : il n'y a rien, qu'une faible bruine qui tombe dissipée, presque insubstantielle.

L'air me manque alors que mon souffle est coupé d'effroi : me voit-il? Je piétine, tenant la cape tirée autour de mon corps : non, je suis bien dissimulé par le tissu! Les yeux de Harry passent encore deux ou trois fois du parchemin à ma présence invisible, et il fait un pas dans ma direction, en serrant la mâchoire.

Non, non! Il m'aurait découvert ?!

Je déguerpis.

J'étais invisible! Est-ce que sa carte lui montre aussi où je suis ? Où se trouve tout le monde?

Ça m'est facile de contourner le trio et d'entrer dans le château avant eux. Sans m'arrêter, je file jusqu'aux cachots pour me réfugier en sécurité dans la salle commune, là où je sais qu'il ne pourra pas m'atteindre. J'ai envie de cacher la cape d'invisibilité, prétendre ne jamais l'avoir eue.

Cette satanée carte lui permet-elle vraiment de savoir où je suis ? Quelle arrogance! Quelle tricherie ! Comme c'est injuste, que tu aies tous ces outils! Alors que moi, je n'avais que mon espoir, pour te trouver!

Avec tout ça, Potter ferait un excellent Serpentard. Il aurait dû être placé avec moi. On dormirait dans la même pièce tout le temps et je n'aurais pas à me taper les insultes de Weasley et Granger. Je me demande où ils ont pu se dégotter un objet magique comme celui-là. J'essaierai d'en avoir un aussi, peut-être sur ce marché noir que Père fréquente…

Retrouvant mon calme, je prends le temps de réfléchir à ce qui vient de se dérouler. Si Harry m'a vraiment découvert, ai-je trahi sa confiance?

Nah… Il saura très bien que c'est le genre de trucs que je fais! Si je ne l'avais pas fait, je le décevrais, je ne serais pas fidèle à ses attentes de moi et mes manigances. Allez, Potter, tu me connais. C'était bénin, pas méchant. ... En fait, je pense beaucoup plus au fait de m'être fait surprendre – je crois – qu'aux propos que j'ai entendus. Bon, ça confirme la vision qu'ont Granger et Weasley de moi. Deux timbrés, deux impertinents, deux vraies nuisances, pires que Pansy.

Une fois réchauffé et m'étant ressaisi et rassuré moi-même – impossible que Potter m'en veuille vraiment – (heureusement, justement, que je n'ai pas croisé Pansy qui m'aurait fait douter de moi-même), je décide de trouver Harry et lui ramener sa cape.

Mais avant… il me reste un petit détour à faire, une toute petite vengeance à mettre en oeuvre. J'y tiens trop.

Je sais où Corner et Goldstein se tiennent souvent. Je les ai étudiés, et sans surprise, ils se rejoignent à tout coup dans la salle de classe où ce dernier m'avait donné rendez-vous la nuit. Libres de cours, aujourd'hui, j'ai des chances de les y trouver. Et effectivement, en approchant, bien dissimulé sour ma cape, je découvre la porte de la salle close. Mais ce que j'y entends, au-delà, trahit sans contredit leur présence.

Oh là là, ça devient chaud entre eux deux : un des deux garçons gémit doucement, et un bruit vrombissant retentit, comme les pattes d'un meuble qui dérapent sur le sol, peut-être un bureau! Ils pourraient au moins garder leurs arrières avec un sort de silence ! Les Serdaigles sont bien « intelligents », mais ces écervelés m'épatent de leur inconscience.

En tout cas, c'est parfait pour mettre à exécution un plan nouvellement inspiré et tout à fait irréfléchi! Moi qui ne voulais que répéter mon jeu de ce matin avec Pansy, ceci est beaucoup mieux!

J'imagine qu'ils ont au moins scellé la porte. Prêt à agir, je tends ma baguette.

Alohomora!

La porte déverrouillée s'ouvre sous le fracas de mon coup de pied qui suit.

Petrificus Totalus ! Petrificus Totalus !

Impossible qu'ils reconnaissent ma voix : j'ai conjuré les formules non verbalement, me régalant de l'ironie du silence cette fois. Anonyme et invisible, seulement maintenant que la magie a opéré et que mon œuvre est faite, je les observe, tous les deux nus, effectivement affalés l'un sur l'autre, sur une table.

Oh, là là, en effet.

J'ouvre grand la porte, pour bien les exposer, et après un dernier survol satisfait de la scène, je m'en vais.

Bon, mes sorts ne dureront pas très longtemps, quelques minutes tout au plus, mais ça va leur faire une sacrée frousse et il y a quand même un faible risque qu'on les découvre !

Et on va voir si vous vous aimez tant que ça, pétrifiés carrément l'un dans l'autre. La prochaine fois, soyez plus discrets!

Je fais quelques pas, puis me ravise, moi-même paralysé un instant par une drôle d'émotion. C'est quand même très vilain… et périlleux, pour eux. Après une hésitation, je reviens sur mon chemin, et toujours invisible, je referme délicatement la porte de la salle de classe, camouflant les deux Serdaigles qui – sans surprise – n'ont pas bougé d'un poil. M'éloignant à nouveau, quelque chose me rend inconfortable avec cet acte improvisé. J'ai frappé fort et ils le méritaient, mais … peut-être pas comme ça ? Est-ce des remords? De la culpabilité?

Me gardant d'à nouveau revenir pour les libérer du maléfice – j'aurais l'air de quoi, franchement ?! – je déambule aléatoirement dans le château, me forçant à savourer ma vengeance, attendant de tomber sur Potter. Je vais peut-être aller squatter près de la tour des Gryffondors…

Mais au détour d'un corridor, une main attrape mon épaule invisible et m'arrache vivement ma cape chérie. Il m'a retrouvé le premier.

— Te voilà.

Harry se dresse droit devant moi et son regard émeraude m'évalue. Je ne sais pas s'il est fâché ou amusé. Je me fais contrit, mes joues sans doute rosies.

— Tu as quelque chose qui m'appartient, je crois, dit-il en rangeant son fameux parchemin, puis il termine de m'extirper la cape et la roule sous son bras.

Je regarde avec regret le tissu m'échapper pour toujours. Il ne me la confiera jamais plus, ça c'est certain. Mes yeux rencontrent les siens, et je vois ses lèvres plissées en une moue grave retenir un sourire.

Je lui fais ma meilleure tête d'ange.

Harry roule les yeux ostensiblement, puis on se met à rire tous les deux.

Je voudrais l'embrasser ici, au milieu du couloir.

Il n'est pas vraiment fâché. Il ne sait pas non plus tout ce que je viens de faire, mais…

Il n'est pas fâché. Il me connaît.

Ah, Harry …