Chapitre 15

Je n'ai jamais connu un garçon aussi mignon que Harry Potter et même si je sais qu'il est un peu fâché contre moi, j'ai foi que ça ira! Il est celui que je veux, et je suis celui qu'il veut. Vivement rouler avec lui sous les draps, et on oubliera tout ça!

C'est le lendemain que nous avons enfin du temps à passer ensemble, et surtout l'occasion de revenir sur ma petite épopée invisible. On n'a pas pu mettre les choses au clair la veille, car Granger et Weasley l'accompagnaient quand il m'a retrouvé, et après un moment tendu sur un fil fin entre l'hilarité et la crise, ils sont repartis tous les trois de leur côté.

— Tu m'en veux pas?

Pas besoin de préciser pourquoi. Je suis un voleur et un espion. Un grand méchant !

— Un peu, me répond-il, mais ça ressemble plutôt à un faux-semblant.

Je n'ai pas revu sa cape d'invisibilité, il ne l'a pas avec lui en ce moment, et je serais étonné de jamais en réentendre parler. Je lui souris innocemment, comme un gamin découvert la main dans le pot de chocogrenouilles.

— En fait, c'est que je ne suis pas vraiment surpris.

Je l'avais entrevu. Ses joues rosissent et il force la ligne sérieuse de ses lèvres : en fait ça lui plaît de savoir que je l'ai épié !

— Par contre, Hermione est furieuse.

— Elle l'était déjà, si j'ai bien compris.

— Eh bien, elle l'est plus encore. Tu lui donnes des raisons additionnelles de se méfier de toi.

— T'avais qu'à ne pas lui dire que j'étais là!

— T'avais qu'à ne pas m'espionner encore! rétorque-t-il sévèrement, même si je vois bien qu'il trouve ça aussi amusant que moi.

— C'était la première fois.

— Mais bien sûr, répond-il à mon mensonge flagrant.

— Comment aurais-je fait, avant, sans pouvoir être invisible?

— C'est bien ce que je te dis : jamais par le passé je n'ai remarqué que me fixais, que tu m'écoutais, que tu me suivais…

Son sarcasme m'aguiche ; mon bluff lui a tiré des yeux langoureux.

— De toute façon, je n'aime pas spécialement te surveiller de loin.

— Non, non, évidemment, rigole-t-il.

— Pas quand je pourrais te déshabiller à la place…


Quand même, j'ai peine à y croire : il est vraiment content que je l'espionne ! Harry, résiste-moi un peu !

Mon lion ne sait toutefois pas tout ce que j'ai accompli, sous sa cape. Je me tais, heureux qu'il ne m'ait pas trouvé une ou deux minutes plus tôt, alors que j'ensorcelais les Serdaigles.

Je ne dis pas non plus à Harry tout ce que j'ai capté de sa dispute avec ses amis. Malgré la révolte redoutable que m'insufflent leurs mesquineries, c'est plus facile de simuler l'ignorance, et j'évite aussi à Harry de se sentir coupable. Ce que j'en tire, pour moi-même, c'est la confirmation de ce que Weasley et Granger pensent réellement de nous : et c'est exactement ce qui était attendu, sans surprise. Weasley s'était tenu tranquille jusqu'ici, bien que je remarque son indisposition chaque fois que j'apparais. Ça ne m'étonne pas qu'il ait tenté quelque chose. Reste que d'impliquer un professeur, de nous « dénoncer » à Hagrid… Argh! Je suis dégoûté.

Mais bon! Essayez de me repousser tant que vous le voudrez, je vais me battre pour me frayer un chemin auprès de Potter : je l'ai bien fait jusqu'à présent. Vous ne pouvez pas m'en empêcher! Surtout quand je pense à Harry, comme il s'est tenu. Il nous a défendus… Ça me fait sourire et ça m'encourage.

Harry m'admet plus tard qu'il se servait de ce parchemin magique (qui indique les passages secrets ET la localisation des occupants du château! Incroyable!) pour me croiser quand il en avait envie. Je trouve ça à la fois excitant et frustrant. Profitant de l'occasion alors qu'on met cartes sur table quant à l'utilisation de ses objets magiques, je lui pose une question qui m'a traversé l'esprit :

— Pourquoi tu ne portais pas ta cape, quand tu m'épiais le soir de mon rendez-vous avec Goldstein?

Harry marque un temps d'arrêt, et tourne le cou pour me faire face.

— Ton rendez-vous avec Goldstein? La nuit où on a fui Rusard?

Merlin. Qu'est-ce que je viens de dire ?! Mais quel maladroit ! Il ne le savait toujours pas! Bon, j'assume ma gaffe et me présente puissant, grandiose et expérimenté, ou je nie?

Mon compagnon voit clair en moi. Après avoir précisé qu'on parle bien du même soir, il aborde ça directement.

— Sois honnête… Tu fréquentais Anthony Goldstein? Après qu'on l'ait croisé l'autre jour, ça ne m'étonne pas vraiment... Tu ne m'as rien dit pour ne pas me déranger…?

Je suis fourbe, insincère.

— Potter, je n'allais pas t'attendre éternellement.

— Éternellement?

Harry plisse le front songeur, poursuivant lentement :

— Non, mais c'était avant... Cette nuit-là, c'était avant que tu me pousses, avant nos malentendus.

Il a l'air perplexe, tentant de se remémorer l'ordre et la séquence des événements.

— Oui, durant ces jours-là… Parfois, tu sais, tu me souriais, tu me parlais…

Quoi? Mais non, c'est lui qui me souriait et me regardait avec suggestion! Je n'ai jamais été gentil, je ne lui ai jamais tendu la main!

Ou… Ne m'en rendais-je seulement pas compte?

Non, impossible. Il projette. Il a bien pu imaginer ce qu'il voulait. : je n'étais pas si transparent. Je ne savais pas moi-même qu'il me plaisait.

Non, à vrai dire, il ne me plaisait même pas encore! J'avais le droit de rencontrer Goldstein!

Harry paraît déçu, un peu désenchanté.

— De toute façon, finit-il par répondre, je n'étais pas invisible parce que… j'avais l'intention que tu me découvres.

Voilà, il l'a admis ! Ah, mon lion, tu vois bien que c'est toi qui jouais à des jeux, avec moi, tout ce temps !

— Mais je l'avais amenée avec moi, au cas où j'aie besoin de te suivre. Je ne savais pas ce que tu faisais là, à attendre seul tard le soir.

— Ça ne te regardait pas !

— Tu aurais pu être en train de mijoter quelque chose, préparer un mauvais coup!

— Ça ne te donne pas raison !

— Mais tu ne faisais que voir Goldstein, hum… Alors même que tu flirtais aussi avec moi…

— Non! m'exclamé-je vivement pour le démentir.

— Non quoi? Tu ne le fréquentais pas?

Je n'ai pas envie de lui dire tout ça. Je ne vais quand même pas lui révéler que l'autre garçon m'a posé un lapin et choisi, a préféré à moi, un semblable Serdaigle? Surtout que je m'intéressais à lui seulement par obstination à résister à Potter lui-même. Mais … Ah, non!

J'opte finalement pour une sorte de franchise :

— Je ne l'ai pas vraiment fréquenté, non. Et je préfère ne pas en parler.

M'adressant un dernier coup d'œil un peu amusé, mais surtout suspicieux, Harry n'insiste pas.

— Toi, t'as été avec d'autres? le questionné-je à son tour.

— Non, répond-il simplement.

On a déjà évoqué tout ça lors de notre première vraie discussion, et si moi je camouflais la vérité, lui pouvait bien en faire autant. Toutefois, à en croire les conversations épiées, je ne suppose pas qu'il ait eu quelqu'un d'autre... Enfin, autre que Ginny Weasley...

Mais sa façon de répliquer me déplaît, son ton un peu pointu. Peut-être n'est-ce que pour s'opposer à moi? Est-il embêté? S'il est jaloux, j'ai bien fait de minimiser mes contacts avec les Serdaigles en parlant d'eux la première fois!

De toute façon, je m'efforce à croire que notre passé à chacun n'a pas d'incidence sur le présent à deux. Mais pourquoi est-ce que ça me contrarie quand même?

On n'aurait pas dû aborder tout ça. À certains égards, quand on jouait au silence sans s'ouvrir sur nous deux, certaines choses demeuraient plus faciles.


Finalement, presque à mon horreur, les deux tourtereaux de Serdaigle ont été retrouvés avant que mon maléfice ne s'estompe.

Hélas! J'aurai au moins essayé de les protéger en refermant la porte. Ce n'est pas de ma faute.

Cependant, la suite des événements prend une tournure que je n'aurais su prévoir. C'est un quelconque préfet de Poufsouffle qui est tombé sur eux, trop bon pour ce qu'ils méritaient. Non seulement ne les punit-il pas, mais ayant la justice à cœur ou autre sottise, il détermine qu'il s'agit d'un acte haineux, si bien qu'une campagne de sensibilisation sur la diversité et le respect est lancée officieusement dans toute l'école. J'ai, d'une certaine façon, exposé Corner et Goldstein à tout le monde, et ils deviennent des sortes de vedettes, soit chouchoutés ou méprisés, vu l'homophobie rampante dans les mœurs, mais bien le centre de l'attention.

Cette conscience collective des dimensions gays d'amitié entre garçons (ou entre filles, j'imagine) ne peut que nuire à ma discrétion avec Potter. Par exemple, Finnigan, au lieu d'être hostile, a plutôt été grivois, en nous désignant, la dernière fois que je suis passé le voir parmi les Gryfs. Ce n'éteint que des plaisanteries, mais rah! Tous ces insolents me dérangent!

Malgré cela, Harry et moi partageons de plus en plus de repas dans la Grande Salle. On se retient quand même de s'y accompagner aux heures de pointe, mais chaque jour il semble qu'on relâche un peu notre garde, même s'il nous faut toujours jongler avec le caractère de nos amis et éviter de les avoir présents en même temps. Pansy, Weasley et Granger, ces trois terreurs, ne nous feront jamais cadeau de quiétude.

Weasley m'embusque d'ailleurs dans une conversation des plus désagréables, et ce, pour ne rien arranger tôt un matin, où mon humeur et ma patience sont ébréchées d'avance, et en très mince disponibilité.

— Malfoy, je veux te reparler de ce que tu as peut-être entendu quand tu nous espionnais dehors, me dit-il en se penchant vers moi, alors que – comment cela a-t-il pu se produire? – nous sommes assis que tous les deux, à l'extrémité d'une table.

Je cherche Harry du regard, qui n'est encore nulle part en vue. Aucun renfort pour moi.

— Potter se lève bientôt, ou il fait la grasse matinée? demandé-je sans lui répondre, plus déplaisant que je l'avais souhaité.

— Il va nous rejoindre…

Un silence inconfortable s'ensuit. J'hésite à m'en aller avec mon repas et simplement m'installer ailleurs, mais l'injure ne ferait qu'alimenter notre animosité encore réelle, qu'on a appris à taire ces derniers jours pour Harry.

Weasley trépigne, jouant dans son assiette avec sa fourchette, la tête baissée. Je l'observe faire en tentant de ne pas grimacer, mon malaise grandissant.

— Tu as su ce que je pensais de toute cette histoire, reprend-il enfin.

Feignons l'incompréhension :

— Quelle histoire?

Votre histoire, précise-t-il.

Je hausse les épaules.

— Je ne m'attendais pas à autre chose. Et honnêtement, ça nous est égal, quoi que tu puisses en penser. Idéalement, tu n'en aurais rien su, Weasley, ajouté-je pour insister. Ça ne te concerne pas.

C'est mon interlocuteur qui hausse les épaules maintenant, comme un reflet. Il me fixe sans cligner des yeux, l'air déterminé, plein de contenance.

— Tu parles pour toi-même, Malfoy. Pour Harry, c'est important, ce qu'on en pense, et qu'on arrête de se battre avec toi, et tout ça.

C'est vrai, une chose que j'ai tirée de leur dispute, c'est que Harry souhaite qu'on apprenne à se connaître… J'acquiesce, admettant la vraisemblance, mais sans sourire.

— Malfoy, tu dois concevoir que c'est bizarre. Permets-moi quand même de le dire…

Je le toise froidement. Il manque tellement de tact, c'est déprimant. Il devrait laisser ce genre de conversations à Granger, désagréable mais au moins décente et habile. Je présume qu'il agit bravement de son propre chef, et c'est honteux.

Mais qu'est-ce qu'il y a, Weasley? Qu'est-ce que tu me cherches? As-tu besoin que je t'explique comment ça marche entre deux garçons? J'ai la violente envie de l'accabler de paroles crues : il y a plusieurs façons de s'emboîter, tu veux que je te les explique?

Il est tellement nuisible!

Mais oh, pourquoi se surprend-il de ce qui se passe ? Il devrait en avoir vu d'autres : à la ribambelle de frères qu'ils sont, il doit bien y avoir un ou deux homos parmi eux!

— Quelle est ta vraie raison de t'intéresser à Harry?

— On est ensemble, c'est tout.

Je ne m'empourprerai pas, je ne serai ni gêné, ni inconfortable.

— Vraiment? questionne le rouquin, une expression préoccupée.

Je ne vois pas quel est le but de cet interrogatoire. Croit-il vraiment que j'ai des arrière-pensées? Et puis, si j'avais un agenda diabolique, je ne le partagerais pas, ici, maintenant, et jamais à lui. Est-ce seulement pour me mettre en garde?

— Qu'est-ce que tu ne comprends pas, Weasley? On couche ensemble, tu veux un dessin?

Il baisse les yeux une seconde, avant de me fixer à nouveau, dubitatif.

— Mais donc… c'est juste… physique?

Il s'empêtre dans ses mots, véritablement embarrassé. Je me sens piqué, mon intimité forcée à jour, impudiquement, mais un fond de hargne féroce me fait lui tenir tête et j'hésite sur ma réponse. Je voulais que ce soit seulement physique, ce l'était au début (je crois?), j'aime prétendre que ce l'est… Mais de toute évidence…

— Si c'était le cas, penses-tu que je serais assis avec toi en ce moment, en train d'avoir cette conversation?

Weasley grimace, puis acquiesce. Un autre moment de silence y succède ; je bois une lente gorgée d'eau pour meubler les secondes. Un coup d'œil chez les Serpentards : non, personne ne fait attention à nous, heureusement. Je devrais vraiment me pousser …

Les questions suivantes me font presque m'étouffer avec mon verre d'eau.

— Pourquoi Harry? Qu'est-ce que tu lui trouves?

Non, mais, ça va pas ces questions? Je ne vais pas lui parler des yeux verts et de l'entrejambe de son meilleur pote! Ça suffit! Je le lui dis :

— Tu dépasses les limites. Tout ça ne te regarde pas. Mais on est ensemble, oui, réellement, et tu devras t'y faire.

Weasley secoue la tête.

— C'est ça, justement. Je n'arrive pas à m'y faire, je ne peux pas comprendre que ça arrive subitement…

Subitement? Ça a pris des semaines à se faire, il n'y avait rien de soudain. T'es juste en retard sur les nouvelles, idiot. Soupirant, je découvre alors ce que je dois faire. Je ne peux pas croire que c'est moi qui vais apaiser Weasley. Potter, tu ne peux pas gérer tes amis toi-même? Me calmant d'une grande inspiration pour ne pas l'insulter rudement comme je l'aurais fait encore récemment, et avisant un ton le moins condescendant possible, je me lance :

— Je sais que par le passé, je ne lui ai pas fait la vie facile. Je n'ai pas oublié toutes ces années à se battre et se saboter l'un l'autre, et même toi et Granger, du coup. Mais c'était avant, quand on ne se connaissait pas… On est plus vieux, notre relation et nos perspectives ont changé, et au fond, Potter et moi, on n'est pas si différents. Alors… C'est tout.

Weasley m'a écouté. Je ne sais pas si ces quelques phrases peuvent amener lucidité dans son cerveau borné.

— Et ne t'en fais pas, ajouté-je. Je ne lui veux aucun mal!

J'essaie de lui accorder un sourire affable, qui se dessine sûrement tout faux, mais pardonnez-moi, je suis incapable de me montrer sincère, vulnérable et bienveillant avec Weasley. J'espère que mes mots auront trouvé accueil. Il hoche la tête, plus comme pour lui-même, puis recommence à manger. Je l'imite, et pendant une minute ou deux, on reste face à face, dans un semblant de paix. C'est lui qui rompt le silence à nouveau.

— Tu sais, Malfoy… Tu aurais pu simplement... sympathiser d'abord.

— Mais j'ai essayé ! crié-je, soudain agacé.

Quel con! me tais-je.

J'imagine qu'il a encore de travers l'épisode du Quidditch, ou le coup de poing dans le hall. Mais de toute manière, quoi, s'attendaient-ils à ce que je fasse causette d'abord et que je m'abaisse à des lieux communs et à me montrer appréciable pour obtenir l'amitié de Potter et même de ses copains, et qu'après seulement je le séduirais ? Et puis, le mauvais sang entre nous, il coulait profondément, et à mes premières tentatives pacifiques de contact, tout s'est gâté. Oublie-t-il tous mes essais? Ou est-ce que Potter lui a aussi laissé croire qu'il était une victime dans tout ça?

Je m'insurge.

Attendaient-ils de moi autre chose que du drame ? Je tiens compagnie de Pansy Parkinson, Merlin !

— En tout cas… dit Weasley sur un ton de conclusion, posant ses ustensiles, mais sans faire mine de se lever.

Je le fixe, meurtrier. J'aurais dû dire tout haut tout ce que je viens de penser.

— J'imagine que je comprends mieux, concède-t-il. Même si ça ne se peut pas, ça ne se peut pas… Je vais peut-être finir par me réveiller.

Il ajoute en rigolant :

— Ou peut-être que vous allez vous réveiller!

Je ne trouve pas ça drôle.

— Un petit conseil, dit-il finalement. J'ai peur que vous ne vous rendiez pas compte, vous ne voyez pas clair, en ce moment. Ce que vous faîtes, et quand ce sera su… Ça donne un précédent. Ça va vous suivre après. Alors au moins, soyez discrets.

J'ai peine à comprendre le réel sens de ce dialogue. Un instant, je me demande si ce n'était pas moyen maladroit de mettre cartes sur table et d'enterrer la hache de guerre… Mais, non Weasley. Je ne crois pas, je ne te crois pas.

Il regarde au loin et ne fait plus attention à moi, comme si nous n'étions pas assis seuls face à face suite à un tête-à-tête des plus singuliers. Il semble être passé à autre chose et se prépare une tranche de pain, que je l'observe ensuite mastiquer. Je demeure rageur, dégoûté.

Au moins il a eu la décence de me parler en solitaire. Pas d'oreilles indiscrètes de gryffons fâcheux ou de serpents curieux.

Ah ! Qu'il me dise de tout ça de cette manière – si profane, si envahissant! Ça m'horripile.


Les propos intrusifs et impertinents de Weasley me donnent envie de faire tout le contraire, et embrasser Harry à pleine bouche au milieu de la Grande Salle. J'en fantasme, arrêter Harry en entrant, une main sur l'épaule, et lui dire cérémonieusement :

— Bon, j'en ai marre de se cacher, je te roule une pelle ici et maintenant.

Et mon pauvre Harry aurait un air étonné, trop mignon, et je lui expliquerais que c'est la seule solution. Et il me dirait que non, on peut bien rester discrets et n'en parler qu'à nos proches. Et je serais sourd, et rapide, et je l'embrasserais, et tout compte fait il serait d'accord.

Et ainsi, on serait si puissants, tous les deux, glorieux.

Mais ce n'est qu'une fantaisie. Je n'ai aucune intention de le faire.

Weasley marque un point. Pour être honnête, ça me soûle, ça me répugne : la dimension sociale de notre relation me pèse beaucoup. Je ne sais pas comment la gérer. Harry ne veut pas non plus s'afficher. J'ai une fois évoqué en blague mon rêve de couple flamboyant et provocant, et les yeux verts de mon compagnon se sont assombris de crainte, si bien que je n'en ai plus refait mention.

Problème, dans mon humeur maussade que je peux au moins attribuer à Weasley : je me suis mis à me demander s'il n'y a pas quelque chose d'autre derrière sa réticence à se montrer avec moi. Son ami l'a-t-il convaincu d'être prudent? Ou pire, doute-t-il encore de nous?

Entre nous, intimement, tout se passe bien. Tous les deux, ça n'a jamais été aussi aisé. Donc le trouble doit venir de l'extérieur.

Des fois, je l'ai vu guetter d'un œil inquiet les allées et venues dans la Grande Salle. Craint-il ce que les professeurs en pensent, s'ils nous surprennent? Je l'ai remarqué qui étudiait Goldstein et Corner, qui tantôt sont inséparables, tantôt s'assoient chacun à une extrémité de la table des Serdaigles. Leur moment sous les projecteurs, affichés comme homos, ne leur réussit pas forcément. Quel drame anime leur relation? Je m'en moque. Tant mieux, après ce qu'ils m'ont fait subir. Mais ça semble éveiller la curiosité de Harry :

— On devrait peut-être parler avec eux, me dit-il un jour, désignant le couple installé ensemble.

— Pour quoi faire? répliqué-je, embêté à l'idée.

— Tu m'as pas dit que vous étiez au moins amis? Mais je ne vous vois jamais discuter.

Est-il envieux de leur couple? Ou s'intéressait-il à l'un d'entre eux? C'est moi qui vais être jaloux!

Et ça me contrarie – aller leur parler, nous deux garçons, à eux deux gays – c'est carrément un coming out. Pourquoi Harry ne veut-il pas s'afficher avec moi pour moi-même, mais est-il prêt à risquer les commérages pour approcher les Serdaigles?

La demi-heure suivante, je boude, et il ne s'en rend même pas compte.

Malheureusement, on reparle souvent d'eux : Harry trouve ça abominable, ce qui est arrivé aux Serdaigles. Il s'en montre choqué, insurgé ; il se demande qui est si homophobe et vilain pour motiver un tel geste, les attaquer et les exposer dans leur intimité. Ses instincts de Gryffondor le rendent presque enclin à s'en mêler : chercher le coupable, tenter de réparer.

Je me recroqueville sur moi-même : sans qu'il me réprimande directement, chaque fois qu'il le mentionne, je me trouve penaud. Parce que c'est Harry qui le dit, je m'en sens encore plus mal, même repentant. C'est vrai, c'était une erreur de leur faire ça. Je voulais les punir, mais à y resonger, j'aurais pu choisir un truc qui ne risquerait pas de les dévoiler au grand jour.

Je ramène ça à moi : si on me faisait pareil, que j'étais surpris avec un autre gars, révélé malgré moi, su et connu de tous, des profs, éventuellement de ma famille… Non, ça n'irait pas.

Pour garder les apparences et parce que je stresse un peu, je fais démonstration d'une indignation partagée avec Harry : pauvres Serdaigles quand même! Solidarité entre gays, blablabla.

Il ne peut pas savoir que c'est moi ! Mais je suis à deux cheveux d'être découvert : je n'ai pas été subtil ni prudent. S'il en vient à en parler avec eux, il saura… L'incident a eu lieu pendant que j'avais dérobé – non, c'est vrai, emprunté – sa cape d'invisibilité ! Et le malfaiteur n'a pas été vu. Sérieusement, comme intrigue policière, c'est complètement nul. Je n'ai pas d'alibi ! Je n'en ai pas, car c'est bien moi le coupable !

Je vais devoir forger quelque mensonge avec la complicité de Pansy…

Le pire, c'est que je ne me tiens pas vraiment comme responsable de ce qui leur arrive. Je ne crois pas avoir à rendre compte de quoi que ce soit. Bon, cette attitude est peut-être un de mes travers... Mais d'en prendre conscience ne le corrige pas. On ne peut pas se sentir mal, s'excuser, s'en faire pour tout le monde! Je porte déjà mon lot. Alors désolé, mais au fond, tant pis pour eux. Il ne faut rien exagérer non plus…

Merlin, oui pauvres Serdaigles, mais pauvre moi aussi. Ça va me retomber dessus, je vais avoir des ennuis. Pour tout ça, je regrette ce que j'ai fait, Harry …

La sortie du placard brusque et imprévue des Serdaigles me fait aussi réfléchir sur moi-même et entretenir une importante préoccupation : mes parents. Ils étaient d'ailleurs restés dans le fond de mes pensées, sombrement, depuis la première fois où j'ai considéré leur éventuelle notion de Potter et moi.

Ça m'étonne que Harry ne m'ait jamais posé de questions directes à leur sujet. Des résidus de notre trêve de paroles sensibles, peut-être.

Que je sois gay, ou du moins, attiré par les hommes, ce n'est pas un problème en soi. Ce que je fais de mon temps libre et en privé, ils ne s'en soucieraient pas. Tant que passe mon nom de famille et qu'on maintienne la lignée pure, donc par un mariage et un bébé, je peux être homo parallèlement, pour ce qu'ils en ont à faire.

Mais de m'afficher avec Harry Potter, comme je suis presque en train de le faire… Je pousse les limites, là. Ça sort de ma sphère personnelle. Si on est vu ensemble, Weasley a raison, ça peut avoir des répercussions. Et si l'info se rend à la maison, je ne donne pas cher de ma peau.

— Oui, Père. Je me fais Potter, le Survivant.

— Oui, Père. Je me suis entiché de Harry Potter.

Encore pire.

Enfin, j'ai toujours de la marge pour contrôler le dommage… C'était bien mon plan : en profiter, cette année, dans cet univers fermé qu'est cette école, où je peux faire ce que je veux, être moi-même, tranquille. J'ai du jeu, on est à Poudlard, ce n'est pas le vrai monde. Même si je perds un peu les rênes ici … Je me rends compte que depuis Harry, surtout au début, je me suis laissé aller à un emballement exagéré, carrément aveugle. Je vis dangereusement, et mon comportement manque gravement de précautions.

Quoi faire, donc? En attendant d'y voir clair, d'abord, rester prudent. Laisser les rumeurs courir, si elles naissent, et les laisser s'essouffler et s'éteindre.

En tout cas, ça n'aidera évidemment pas ma discrétion si Harry poursuit ses idées de sympathiser avec les garçons de Serdaigles…

Et tragédie, quand je me pointe à la Grande Salle le lendemain matin, le célèbre Harry Potter - nouveau « compagnon » inséparable du populaire Draco Malfoy - est effectivement debout, à la table des aigles et à la vue de tous, et mon lion discute haut et fort avec les deux têtes d'affiche de l'homosexualité : Michael Corner et Anthony Goldstein.

Au-delà de la crainte pour mon image par répercussion, j'ai un réflexe hostile et territorial qui m'étonne et je marche rapidement en ligne droite, directement vers eux.

Ils interrompent leur légère causerie quand j'arrive en trombe. Je me demande ce que Potter avait trouvé comme prétexte pour leur adresser la parole.

— Hé, Draco!

Je ne sais pas quoi dire. Mes yeux sautent d'un visage à l'autre alors que je les salue, et je me plante aux côtés de Harry, tendant l'oreille.

Mais leur discussion ne redémarre pas. Goldstein louche dans ma direction d'un air sceptique, tandis que Corner paraît surpris de mon apparition, affable de ses grands yeux innocents, mais muet. Ça m'énerve, je me sens de trop, si bien que je m'éloigne, après un sourire crispé à Harry.

M'étonnant moi-même, je vais l'attendre à la table des Gryffondors plutôt que de retourner parmi mes propres amis, et je me laisse tomber face à Weasley, qui me dévisage la bouche pleine et ouverte, abasourdi. Me rendant compte d'où je suis, seul, mon expression mime la sienne.

Le rouquin me sourit faiblement, je crois qu'il comprend ce qui s'est passé, transcendant au-delà de sa niaise perceptivité habituelle.

Il tente alors de me faire un peu la conversation : un élan de sympathie?! Ça attise mon irritation! On est amis maintenant? Non, j'ai bien saisi ses menaces l'autre fois, et je ne crois pas à son théâtre. Et Weasley, pourquoi saboter une si belle relation de haine? J'ai déjà perdu mon ennemi en Potter, laisse-moi au moins te garder toi. Tu es méprisable, je te le reflète, tu me détestes. C'est très bien comme ça!

Las, je me relève presque aussitôt – non, ce n'est pas embarrassant – et vais plutôt chez les miens, avec Pansy qui parle fort, mais dont je profiterai de la présence bête mais confortable et familière. Si Potter veut passer du temps avec moi, il viendra chez les serpents. On n'aura qu'à s'installer loin de Pansy. On ira avec Theo, qui ne saisit jamais rien.

Quand Harry me rejoint effectivement à la table des Serpentards quelques minutes plus tard, je m'en fous des regards sur nous, je m'en fous de notre discrétion.

Regardez comme je vire sans détour le 4e année assis à ma gauche pour faire une place pour mon copain à mes côtés.

Potter est mon copain !


Pas de fumée sans feu. J'ai raison de m'inquiéter, parce qu'après quelques fois à reproduire son manège de passer leur dire bonjour et converser, Harry semble se lier d'amitié avec les deux garçons, surtout avec Corner.

Je m'obstine à m'installer dos à la table des Serdaigles, pour ne pas les voir. J'ai définitivement l'air indifférent – mieux : de ne même pas m'en rendre compte.

— Arrête de te tortiller! raille Pansy, alors que je me retourne à répétition pour les épier, sans modestie.

Laissez mon lion tranquille! Je ne supporte pas qu'ils lui parlent!

Bien que je parvienne à rester à distance au début, je me trouve éventuellement et malgré moi à suivre Harry, parce qu'il est le seul avec qui j'ai réellement envie de passer du temps. Désolé, Pansy.

Et je finis par échanger quelques mots avec Corner, par moi-même, et même à m'adresser directement à son petit ami, si bien que me revoici à causer avec Anthony Goldstein, comme si je lui pardonnais les préjudices qu'il m'a causés. Tout ça est bien inconfortable, mais ils ne semblent pas me soupçonner dans l'affaire de leur attaque, et je me détends un peu.

Mais Merlin, cette fraternité entre maisons à laquelle je m'adonne, c'est presque du Poudlard unifié, de la grosse utopie absurde. Où va le monde? Je suis dégoûté. Pour me calmer, je me dis qu'entre homos, on peut bien sympathiser. Au risque encore de perdre le contrôle de mon image…

Ceci dit, quand un ou l'autre des Serdaigles dit quelque chose qui fait un peu trop rire Harry, ou quand je vois que l'un d'eux le regarde trop intensément, je sens une désagréable émotion monter et je sais que ça n'a pas sa place. Mais je le ressens, donc c'est valide.

— Dray, tu vas devoir lâcher prise, me dit Blaise alors qu'on aperçoit, au détour d'un couloir, Michael Corner et Harry encore une fois flânant au loin, cette fois sans moi, et qu'une grimace me saute aux lèvres.

Il doit bien lui parler autant qu'à moi. Tout ce que j'ai de plus, c'est qu'il couche avec moi. Du moins, j'espère qu'il ne se le fait pas aussi !

Je grogne mon acquiescement à Blaise, mais il pose une main sur mon épaule, et me dit avec aplomb :

— Sérieusement.

Sa maturité m'énerve. Encore une fois, il ne peut pas comprendre!

Au fond, je me fiche d'avec qui Harry traîne, mais ces deux garçons… Ils sont dangereux. J'ai raison de me méfier d'eux. Ils ont des intentions pas nettes, je ne peux pas les sentir, et ils me rendent vulnérable.

— Tu réalises que Harry est un jeune homme bien autonome et capable d'avoir une conversation avec quelqu'un d'autre, gérer ses relations, et, au pire, les repousser s'ils ne sont pas adéquats?

Vu comment il a géré ses débuts avec moi, j'en doute, me dis-je, mais je garde mes ruminations pour moi-même.

Et de voir Harry sourire à un autre garçon gay, ça me ramène aussi à d'anciens questionnements. A-t-il été avec quelqu'un d'autre? On n'y est jamais revenu, ultimement. Ça devrait m'indifférer, mais…

Jalousie. Je suis jaloux. Et mon imagination ne fait qu'entretenir les possibilités et les ennuis.

Potter était refoulé, mais il ne me dit pas tout. Et si ses idées de ne parler de rien de nous, ce n'était pas pour que je me taise, mais que pour lui n'ait rien à admettre ?

Es-tu malhonnête sur ton passé ? Sur tes ambitions ? Sur tes circonstances?

Pourquoi t'intéresses-tu à ces deux autres garçons, Potter? Me rejettes-tu déjà?

Argh. C'est hors de question.

En tout cas, si un des deux Serdaigles séduit mon copain, c'est un homme mort.