Chapitre 17

Si Harry se sent si confiant et qu'il continue de m'exprimer ce qu'il pense de moi, je lui rendrai bien la pareille et je lui dirai ceci : tu attires le trouble, ou tu te fous le nez dedans, inexorablement. Et là, tu es en train de te mêler à des Serdaigles sortant de nulle part, et de forcer une amitié douteuse, à tes dépens et aux miens !

Je reconnaîtrai qu'enfin, tu as déjà fait pire pour te mettre en danger… entre te frotter à des mages noirs, ou à deux garçons gays, bien que nuisibles… ces derniers sont un moindre mal.

Mais reste que : tu es le trouble incarné, et je le savais depuis le début ! Potter, tu es un volcan qui n'attend qu'à entrer en éruption ; ta baguette magique vibre d'un sort prêt à détoner. Un air fougueux et brave, un calme ardent mais friable ; il suffit de trouver le déclencheur, le mot de trop, ou le regard pas comme il faut, et ça y est tu sautes, ta colère grimpe, tes yeux se plissent, et ah, cette rage, je la connais, si enivrante, surtout si elle m'est accordée.

Je lui dirai cela. Tout en en lyrisme, inspiré par lui.

Je lui dirai, si j'en ai l'occasion.

En attendant, je n'ai qu'une envie : je dois trouver un moyen de pousser à Harry à péter les plombs.


Je devine un relâchement de ma part, une indifférence quant aux enjeux sérieux que je sais remuer sous la surface. Je détourne le regard, ferme les yeux et enfouis ma tête dans le sable : j'ai des tas de mécanismes bien éprouvés et efficaces pour éviter les idées désagréables. Je parviens à oublier mes parents et ignorer le fait qu'on s'affiche, qu'on risque d'être découverts, ce que Granger et Weasley pensent de moi, mon comportement chaotique en général dernièrement.

L'unique objet de mon intérêt est Harry.

Et ma lubie actuelle, c'est de le ranimer les flammes de sa colère! J'essaie désespérément de l'amener à se brusquer. Depuis qu'on se fréquente, c'est comme s'il était devenu imperméable à mes offenses. Au mieux, je récolte un coup d'œil ironique, ou une de ses réponses sarcastiques, et on en rit, sur un terrain d'entente et de compréhension ; on ne se dispute pas vraiment. Son exaspération est amusée, en dissonance avec mes intentions mesquines. Mais pire : j'use de mauvaise foi en blague, et je sais que ça le divertit, maintenant... Comment l'irriter alors, au moins un peu, pour retrouver sa fougue qui – en fantasme – me fait tant envie et fascination? Comment faisais-je avant? Ça m'était si facile. Une seconde nature jadis ; un véritable défi en ces nouveaux temps.

Je m'ennuie de me battre avec lui! Je me rappelle aussi les douches, c'était si excitant, de le confronter sous l'eau, de l'embrasser. Il m'a planté là, mais c'était un bon moment, je ne regrette rien. Quel enfoiré ! Résiste-moi, Harry!

Faudrait bien qu'on se dispute et qu'on couche ensemble en même temps!

Ça arrivera sans doute. Je le présage : j'en suis contrarié et allumé d'avance.

Ainsi, je tente de le provoquer, un jeu dangereux, mais tristement vain.

— En voici une qui n'obtiendra pas ses BUSE, commenté-je avec dédain alors qu'on croise une fille à l'air niais, qui spontanément trébuche dans ses pas et s'étale sur le sol en un craquement, celui de sa baguette.

Harry me regarde avec un agacement loufoque et court à la rescousse, alimentant mon inspiration pour le taquiner. Je l'attends alors qu'il aide la malhabile à se relever, et qu'elle se sauve, rouge d'embarras.

— Quelle chance elle a! Elle pourra le raconter à ses enfants et petits-enfants. Secourue par Harry Potter alors qu'elle s'affalait honteusement et sans aucune raison au milieu du couloir.

— Ouais! répond Harry avec un orgueil simulé.

Je lui donne doucement un coup de coude, affectueux, alors qu'on se remet en marche.

— Ah, comme j'aimerais être assisté par un si vaillant Gryffondor, si je n'étais qu'une pauvre Poufsouffle, rêvassé-je.

Harry rigole, enjoué. Je souris malgré moi parce qu'il est mignon et que son amusement est contagieux, mais je n'atteins pas l'effet escompté ! Dis-moi que j'exagère, Potter! Rabroue-moi un peu!

— T'aurais pu la laisser là, elle se serait redressée toute seule, elle en aurait peut-être tiré quelque chose, appris à se tenir debout comme une personne normale, continué-je avec venin.

Un venin bénin, une tirade banale.

Argh ! Peut-être que si c'est moi qui cause la prochaine chute et pousse un Poufsouffle par terre, il s'énerva enfin!

— Tu n'en attendais pas moins de moi ! déclare Harry.

Il prend une pose caricaturale, le poing levé hardiment alors qu'il porte son autre main en soucoupe au-dessus de ses yeux, dévoilant peut-être inconsciemment sa cicatrice. Il a tout l'air d'un bienfaiteur.

— Je suis un Gryffondor! Pour quelle cause désespérée vais-je me sacrifier aujourd'hui? mime-t-il de chercher.

Mon lion a de l'autodérision, et c'est moi qui pouffe. Il se ressaisit, regarde autour de lui timidement, et se cale à nouveau à mes côtés, trottinant silencieusement.

Je veux le voir perdre son sang-froid! Cet idiot est trop bon pour lui-même, trop bon pour le monde.

— Pas si gryffondor que ça, quand on y pense. Avec toutes tes manigances et tes ruses.

— Mes ruses pour t'avoir dans mon lit!

— Aussi, mais je parle de ta cape, de ta carte… j'attends encore le prochain artefact douteux que tu vas me sortir. Drôlement serpentard.

— Eh bien, on m'a remis l'épée de Godric Gryffondor lui-même, me dit-il avec un sourire complaisant. Je crois que c'est suffisant comme preuve que je suis à ma place!

— M'ouais. Ils te l'ont retirée aussi, non? Où est-elle?

Il ne se fâche pas ! Il rit avec moi !

Je vais devoir être plus méchant. Ah, Harry, tu es trop adorable.

— Mais tu sais, dit-il sérieusement. J'aurais peut-être pu me retrouver placé à Serpentard. Le Choixpeau a hésité.

Cette révélation me laisse songeur, mais peu étonné, sinon qu'il la partage avec moi. Jamais il ne l'aurait fait, avant. Je ne doute toutefois pas de sa véracité, ses traits serpentards trop manifestes.

— Je ne te crois pas, répliqué-je quand même.

Sa moue se fait insistante.

— Si, si. Je te le jure.

— Je ne vois pas sur quelles bases on t'aurait mis chez nous.

Oui, bon. Je contredis ce que j'énonçais il y a pas une minute. Et alors? Ça fait de moi un garçon d'autant plus intéressant.

Harry ne le manque pas, ça paraît dans ses prunelles moqueuses.

— Je ne sais pas ce qui m'aurait fait atterrir chez Serpentard, mais je sais pourquoi on ne m'y a pas mis !

— Pourquoi?

— Parce que je l'ai demandé, parce que je ne voulais pas être avec toi!

L'insolent ricane. Je l'interroge du regard, me montrant dubitatif et offusqué. Il blague ?

— Pas vrai…

— Écoute, tu disais déjà plein de bêtises, et j'avais rencontré Ron…

C'est moi qui commence à me contrarier, tandis que je n'ai toujours rien sur lui ! Mais c'est rare qu'on parle du passé, et si je le laisse faire, j'y trouverai peut-être une voie jusqu'à son courroux… Je lui permets donc un moment de réfléchir, guettant les souvenirs flottant derrière ses prunelles vertes, me remémorant moi-même nos premières altercations. Des « bêtises » que j'aurais soi-disant proférées… Que se rappelle-t-il? À cette époque-là, j'étais fier, encore plus fier qu'aujourd'hui, et tout ce que j'avais essayé de faire, c'était de bien paraître, peut-être inconsciemment l'impressionner, et le prévenir de ne pas traîner avec n'importe qui, par exemple justement les Weasley!

— Mais bon, si les choses avaient été différentes… Je crois bien qu'elles auraient pu l'être, en fait.

Harry me considère avec attention, comme s'il imaginait cette histoire alternative, si on n'avait pas été séparés et rivaux dès notre rencontre. J'aurais eu tant à partager avec lui, comme ami, déjà en première année. Je me rappelle le désappointement de le voir filer, lui déjà si populaire et magnétique ; un regret rapidement remplacé par une haine sans fond. Et peut-être sans réel fondement, non plus! J'imagine qu'en réalité, sans le réaliser, il m'attirait déjà.

— M'ouais…

Le pire, c'est que j'ai été vraiment déçu. En grandissant, on m'avait parlé du célèbre Harry Potter, et on m'avait laissé croire qu'il serait un ami. Un allié. Un mage puissant autour de qui se rallier un jour, nous les vieilles familles sorcières. J'avais eu hâte de le rencontrer. Sans compter la pression de mon père qui continuait de me pousser à tomber dans les bonnes grâces du Survivant, même si je lui dessinais bien que ce fameux Potter n'était qu'un idiot, ami des Weasley, chouchou du directeur. Éventuellement, ça s'est éloigné de ça. C'est là que j'ai voulu le dépasser, et lui rendre la vie misérable…

Harry me décoche un petit sourire en coin qui me sort de mes contemplations et me ramène au moment présent.

— Mais j'ai été chanceux en fait ! Te croiser m'a mis en garde contre Serpentard, ça m'a bien guidé, ça m'a sauvé.

Je grimace, quand même dérangé par cette vision des choses, et habité du regret de ce qui aurait pu arriver. Puis je me renfrogne davantage : il dit ça pour m'embêter, et c'est vraiment moi qui me trouve indigné, alors que le plan est que ce soit lui qui se fâche ! Ou au moins, tous les deux.

— Alors tu as choisi Weasley plutôt que moi, l'accusé-je, le ton buté plus pour l'effet qu'en véritable ressenti.

— Et je referais le même choix !

— Ah ouais? Encore aujourd'hui? Répète un peu ça…

Je lui attrape une fesse pour la pincer doucement, et il sautille pour s'éloigner en riant.

Bon, je n'aurais pas dû faire ça, notre discussion tendra encore à glisser en attouchements.

Je m'apprête à médire de Weasley, pour qu'il se fâche enfin, mais les mots s'égarent avant d'atteindre mes lèvres… Maintenant porté à la réflexion, je me rends compte que je ne souhaite pas non plus le blesser, et c'est ce qui risque d'en découler.

Alors, au milieu de cet échange, je prends conscience de ma prudence. Malgré tout, je marche sur des œufs, procède précautionneusement, presque sur la pointe des pieds. Je ne veux pas lui faire de tort, ni le perdre. Son ardeur candide et son humanité, qui brillent si fort en lui, je les admire et tiens à les préserver. Ça m'a pris plus de six ans pour y avoir accès, la vie l'a gardé si loin de moi, si longtemps… C'est maintenant comme si ces vertus n'existaient plus qu'en lui, tout du moins, ce n'est que là que je les vois.

Je veux le fâcher, mais le protéger. C'est une véritable contradiction !

Je n'ose donc le taquiner que sur des sujets qui ne sont pas… personnels. Pas graves. Ça me laisse les mains liées, la langue engourdie. Quoi dire, quand je suis si autocritique et attentif, si peu spontané?

Je m'ébroue soudain, pour m'extirper de moi-même.

Un peu de front, Draco!

Peut-être réussirai-je quand même à l'exaspérer si je persiste ! Allez, allez.

J'essaie de m'inspirer de Pansy – comment me frustre-t-elle, elle ? Mais non, rien n'y fait : l'art de Pansy me dépasse.

Je considère d'autres stratégies. Usons de ma mauvaise foi habituelle :

— Alors tu es un Serpentard infiltré chez les Gryffondors, tout ce temps.

— Pas tout à fait, rigole-t-il.

— Hé, c'est toi qui le dis.

— Ce n'est pas que j'ai dit !

Je croise les bras, flegmatique.

— Ma vision de toi vient d'être changée à jamais.

Je ne lui exprime pas combien c'est décevant qu'il ait choisi Weasley plutôt que moi. Qu'il s'agit d'une famille désolante et peu recommandable. Un demeuré, renfrogné et ignare, insensible au beau, assurément. Sinon, même sans être homo, au moins m'aborderait-il avec égard, ou la minimale contemplation. Sa famille est pourtant pure et ancienne, mais ils ont fait fausse route, quelques générations en arrière, et de toute évidence, ils ne se revalorisent pas. Ils ne défendent pas leur noblesse et ne la respectent pas ; leurs idées libérales, égalitaires et inclusives sont complètement irréalistes.

Je pense tout ça, et ça fâcherait Harry, mais je ne le dirai pas. Il ne m'a jamais demandé d'arrêter d'insulter ses amis : je l'ai fait moi-même. Il m'a dans sa poche.

— Il fait beau aujourd'hui...

Des mots vides, comme on change de sujet et tourne la page sur une conversation. On a rejoint les grandes portes menant à l'extérieur, et Harry court au-devant de moi, presque enfantin, heureux de sortir. La brise s'engouffre dans son cou et il resserre sa cape, mais ses cheveux – trop longs, en passant, mais j'aime ça – sont eux secoués par le vent, alors qu'il pivote vers moi. Son petit air sauvage me charme.

Je l'étudie.

Tel est le visage d'une âme sans artifice. Je m'y connais bien en beauté masculine ; pour ce qui est de moi-même, je sais me maîtriser et m'arranger parfaitement. Lui est superbe, si naturel, sans recul et sans analyse ; moi si réfléchi.

Harry est revenu vers moi sur le pavé dallé, à l'embrasure du château. Il me raconte un truc, ses lèvres délicieuses bougent et s'étirent, sa figure contractée, expressive, ses yeux se plissant et s'agrandissant au fil des phrases. Moi, mes pensées fuient.

Le vois-je tel qu'il est? Ou suis-je en train de l'idéaliser?

Ce n'est pas que lui, qui m'a mis à jour dans le silence : j'ai aussi appris à le connaître dans le mutisme de son inconscience, quand je le visitais à l'infirmerie, quand je lui découvrais un autre visage que celui de l'arrogance. Ses paupières fermées me donnaient une autre fenêtre sur son âme que la façade de son rapport à moi.

J'aimerais bien reprendre sa cape d'invisibilité, et cette fois, je ne m'en servirais que pour l'observer, lui, que lui. Rien de mieux pour démasquer quelqu'un que de le voir au naturel, quand il se pense seul. J'imagine Harry, intrépide, diligent. Ses pensées incompréhensibles pour moi … Visualisé ainsi, je le trouve tellement parfait.

J'ai un instant l'envie de m'approcher et l'embrasser, que je refrène par pudeur, puis aussitôt je songe à la lâcheté de ne pas m'exécuter. Surtout si c'est spontané, séduisant, peut-être même en tirerais-je profit…

Puis le moment est passé. J'ai trop réfléchi. Et je n'oserai pas lui donner un baiser maintenant, ou ici.

Je dois sortir de ma propre tête!

Harry m'adresse un sourire et je réalise que je ne l'écoutais pas. Il doit s'en rendre compte aussi.

— Je t'ennuie?

Je me gronde moi-même, je me fais violence, mais il sourit toujours.

Son cœur est brave, ses intentions sont toujours touchantes. Il a tous les défauts d'un Gryffondor – il est bien à sa place, en fait – mais sa façon de les incarner m'émeut éperdument.

En bref, je suis réduit, face à lui. Et le fait de ne plus savoir l'agacer en est une preuve irrévocable! J'ai perdu mes repères, mes cibles. Sans être authentiquement vil et provocant, qui suis-je?

Les sujets potentiels se bousculent dans ma tête : discréditer son Éclair de Feu ! Dire du mal des moldus – il s'en fait souvent le défenseur. Ah, le taquiner sur ses piètres compétences en Potions. Ou je pourrais toujours reparler des Serdaigles…

Mentir. Ou dire quelque chose de cru – ça le gêne chaque fois. Une quelconque atteinte à sa pudeur.

Je tente de manipuler la conversation. Le mettre injustement devant un fait accompli!

Ça ne fonctionne pas et je suis impuissant. C'est moi qui me contrarie en me heurtant à sa bienveillance, surtout à mon égard. Ah! Potter !

À quel rôle me condamnes-tu !

Qu'est-ce que je suis devenu …


Bien qu'il ait rigolé en évoquant son placement possible chez Serpentard, je me demande s'il en a souffert. A-t-il douté de son identité? Quand il a été question de moi, le Choixpeau n'avait aucun doute.

Si je creuse, si un jour j'arrive à mieux le discerner et à bien le connaître au-delà de notre amitié, de nos rires, de la chambre à coucher, peut-être verrai-je vraiment qui et comment il est. Au fond, outre ce que j'ai observé toutes ces années, je ne sais presque rien de son passé, à cause de cette séparation tragique par nos maisons. Que pensait-il, tout ce temps? Comment vivait-il, que se figurait-il de moi? Des autres garçons? Qui a-t-il aimé avant moi? Un des Weasleys? Cedric Diggory ?

De retour dans la salle commune, alors que je songe à tout ça, je me faufile sur la pointe des pieds et contourne Pansy qui, le dos tourné, ne m'aperçoit pas, pour une fois. Millicent, en sa compagnie, abrège son geste de salutations quand je lui fais furieusement signe de se taire (trancher la gorge). Elle baisse le regard : je crois qu'elle a compris que je désire rester paisible – c'est-à-dire sans Pansy.

Mais impossible d'être tranquille plus d'une minute dans ce château! Même chez les Serpentards! Car à peine installé dans un coin, à côté de Theo qui n'a pas dit un mot pour signifier avoir remarqué ma présence, je suis rejoint par un garçon qui approche timidement dans ma direction. Il hésite et trépigne, tardant à m'adresser la parole bien qu'il soit arrivé face à moi. Je l'examine impassiblement : il est en troisième, a l'air un peu efféminé, je ne parviens pas à me souvenir de son nom.

Theo ne lève même pas le nez de ses trucs, imperturbable comme toujours.

Le jeune s'éternise avant de s'exprimer, mais je décèle aussitôt, dans ses manières détournées, ses véritables intentions. Il me pose d'abord une question générale, à propos du dernier match de Quidditch – toujours un sujet commode sur lequel retomber. Je réponds brièvement et sans lui tendre de perche, sans engager le dialogue ou l'aider à se désempêtrer de son malaise.

Le problème – son problème – c'est que j'ai le genre d'énergie qui intimide complètement, et je ne suis pas d'humeur particulièrement clémente pour lui rendre la vie facile.

Il s'enfonce sous mes yeux froids, alors que je demeure assis les jambes croisées à le dévisager et qu'il balbutie et s'attarde l'air d'hésiter.

— Je voulais aussi te demander…

Le pauvre enfant a chaud malgré l'air frisquet et l'humidité pénétrante des cachots ; son visage est rouge d'effort et une mèche de cheveux foncés s'est collée de sueur sur son front.

— As-tu encore ton livre de Sortilèges de troisième ? J'ai perdu le mien et je cherche à l'emprunter…

C'est tellement maladroit. Le pire, c'est que ça devait être prévu mot à mot, mais il improvise l'application de son plan et ça paraît.

— Il y a des exemplaires à la bibliothèque, dis-je avec indifférence.

Ce n'est qu'un prétexte de toute façon, il a probablement toujours bel et bien son livre sagement rangé dans son dortoir. Il ne veut pas vraiment me parler ni de balai, ni de notes de cours.

Je le toise, camouflant au fond ma propre incrédulité, voire indisposition. Je sais ce que ce garçon fait là. Sa façon de se tenir, de se coiffer ; sa manière de projeter sa voix – il est transparent. Contrairement à Harry et moi, lui, même sans s'afficher avec quelqu'un, il ne laisse aucune place au doute.

C'est très bien – mon impression précédente de lui était d'un garçon intelligent, raisonnable. Je le replace tout à coup : un Pummel, pas une grande famille, sans grande influence, mais respectable quand même.

Ce qui cloche, voici : pourquoi veut-il parler avec moi ?! On ne se connaît pas.

Suis-je devenu si limpide, si assurément gay, que des inconnus se sentent admis de m'aborder sans préambule? Sur quelle base, sur quelle affinité ?

Je serre la mâchoire et le jauge en silence. Visiblement, le garçon ne sait plus quoi dire non plus.

Theo lève alors la tête, et pose son attention sur notre visiteur. À nos deux paires d'yeux sur lui, le pauvre Pummel frémit.

Je me rends compte du courage qu'il a dû rassembler pour être là. Je demeure plusieurs années plus vieux que lui – assurément imposant.

Et sa manière d'approcher : un vrai Serpentard! Sournois, indirect. Si je collaborais et acceptais de voir les choses en face – qu'il sollicite Draco l'homo, pas Draco Malfoy – ça aurait fonctionné. On pourrait bavarder un peu.

Mais je refuse de l'admettre. Qu'a-t-il à être là?! S'est-il entiché de moi? Rusé, s'est-il dit qu'il arriverait à susciter mon intérêt? Ou ma protection ? Souffre-t-il d'intimidation depuis que les homos sont le sujet de l'heure? A-t-il lui-même un rival délicieux chez Gryffondor qu'il ne sait plus comment gérer? Déteste-t-il ses yeux autant que je détestais ceux de Potter?

Je ne le saurai jamais. Je ne lui ouvre pas la porte, je reste un mur, je ne relève pas sa détresse poignante. Mon air fixe lui transmet ceci : je connais tes approches de serpent. Tu ne m'émouvras pas, et surtout, je ne peux pas avoir un rôle de modèle pour toi.

En demeurant immobile à soutenir nos regards, il insiste presque, ça devient effarant ; je crois que je vais le chasser d'une réplique, mais suis délivré autrement :

— Draco ! éclate une voix criarde, et mon cou tombe de découragement alors que Pansy m'a découvert et arrive en trombe.

Avant que j'aie le temps de relever la tête, Pummel a disparu.

— Dis donc ! Ça fait longtemps que t'es là? Je t'ai pas vu rentrer! Écoute-moi, j'ai plein de choses à te raconter!

Dans une séquence toute en fluidité, Theo se lève presque automatiquement et Pansy prend sa place. Mon ami taciturne me jette un regard d'encouragement en rassemblant ses affaires avant de s'éloigner lui aussi, me laissant seul avec ma nouvelle compagnie qui ouvre la bouche pour déblatérer et, pour ainsi dire, ne plus jamais la refermer.

Ainsi va le restant de ma soirée.


J'avais déjà assez de raisons de douter de moi-même. Voici que si les élèves de troisième année se croient permis et avisés de m'accoster sans gêne : c'est presque ma dignité qui y passe! Mon aura et le mythe qui me précède ne refrènent-il plus personne?

Absurdement, je me trouve préoccupé pour ce malheureux Pummel. Mais je ne peux rien pour lui… Ça n'aurait servi à rien de lui offrir la moindre ouverture.

Harry me l'a dit – ce n'est pas parce que je suis gay que je suis plus abordable ! Non mais détrompez-vous!

Ah, même, j'aurais dû lui faire peur.

Petit effronté ! Tu ne connais rien, tu ne sais rien. J'ai sur lèvres des maléfices qui feraient frémir tes parents, alors garde tes distances!

Harry aurait sans doute accueilli un insolent, mais égaré, petit troisième année. Je n'ai pas sa bonté, sa proactivité, ni sa faiblesse. Que Pummel fasse son chemin lui-même, comme j'ai fait le mien. C'est formateur : la preuve, je m'en tire très bien sans aide !

Non, le lendemain, je ne « surveille » pas Pummel – c'est un hasard que je remarque dans la Grande Salle qu'il est bel et bien assis entouré d'amis, à tous les trois repas de la journée.

Voilà – il n'a pas besoin de moi. Il a plein de copains, qui de toute évidence savent son homosexualité, vu que c'est écrit dans son front.

Ce petit impertinent ne voulait que me déranger.

Je détourne mon attention du jeune Serpentard et sourit nerveusement à Harry, qui m'observait.

Bon, comment vais-je le faire exploser, aujourd'hui? Mes efforts demeurent toujours futiles. Il est inconscient et posé, un peu comme Theo presque! Mais je sais, je sais!, ce qui se cache derrière ton apparent calme : je sais ta fougue, ton impétuosité, et je les désire avec ardeur.

Mais ah, je suis las.

Mes fantasmes de lui fâché…

De toute manière, dans n'importe quel état, tout en lui me suscite érotisme et convoitise. Les émotions qui passent sur son visage, son cou, ses épaules, ses aisselles, son nombril… ce qui se trouve en dessous. Tout.

Bon, ces derniers mots sont un peu de trop évocateurs à produire en pleine Grande Salle.

Mais dans n'importe quelle condition, je le regarderais aller longtemps, tout le temps. Il est là, à côté de moi. La réalité est meilleure que le fantasme.

Si je devais te dire ce que je pense de toi, Harry, j'ajouterais enfin ceci : tu es lumineux, je suis attiré vers toi comme un aimant; les espoirs qui reposent en toi sont bien placés, et je me dois de te protéger de tout, incluant de moi-même.

Au petit moi du passé en première, deuxième, troisième année… : tu n'as aucune idée de ce qui t'attend. Tu ne le sais pas encore, ce sera tellement bon!

J'espère que ça vaut aussi pour toi, Pummel.