Chapitre 18
Vincent Pummel a quoi, 14 ans? (Je le connais, en fait, son prénom. Je l'admets à contrecœur.) Déjà il vit ses propres drames, me dis-je. Sinon de quoi aurait-il voulu me parler? Tu faisais quoi, toi, Potter, à cet âge-là? En dehors de m'énerver… Qui étais-tu, de qui t'éprenais-tu? C'est drôle mes doutes sur son histoire, mon envie de douter, presque un besoin. Pourquoi, mais d'où ça vient?
Je ne suis qu'un jeune homme qui fait de son mieux, vous savez. C'est comme ça que je vis, que je pense, que je parle, que je doute et que j'aime – maintenant que j'aime! Merlin… – avec suspicion, avec vanité, avec dignité, et avec la dualité de trouver Harry Potter parfait, mais d'être incapable de lâcher prise en me questionnant sur son passé.
Ce matin, Harry m'arrive les traits tirés sur une mine bien pâle. Un fond nerveux habite ses mouvements et même sa posture, alors qu'il se laisse tomber assis près de moi, chez Serpentard dans la Grande Salle, mais sans véritablement prendre place à table.
— Draco, j'aimerais te parler. En privé.
Je dépose délicatement ma tasse de café, et jette un coup d'œil foudroyant à Pansy, qui étonnamment, s'abstient d'ouvrir la bouche. L'interrogeant silencieusement, je suis Harry dans le Grand Hall, faisant fi des possibles regards nous suivant. Je me retourne à quelques reprises pour m'assurer que par machination diabolique Pansy ne nous talonne pas – je ne sais pas pourquoi, juste un mauvais pressentiment.
Une fois seuls, Harry observe autour de nous, et s'exprime d'une voix qui ne lui ressemble pas. Il est cerné, anxieux, énervé.
— Les gens se doutent pour nous, dit-il comme s'il m'apprenait quelque chose.
Dubitatif, je hoche la tête lentement, mon expression étonnée semblant répondre à son annonce : je fais surtout cette tête en réaction à son état, mais bon.
— Je veux dire : ils se doutent vraiment, maintenant.
Il me répète, d'une voix basse et rapide, la conversation qu'il a eue avec Granger la veille. D'abord, elle l'a averti de notre notoriété, un peu comme Pansy et Weasley l'ont déjà fait : et voilà! On le sait, ces trois trouble-fêtes ne peuvent pas arrêter de nous déranger. Puis le hic : apparemment, Granger trouve ça formidable, la lumière faite sur la diversité d'orientation sexuelle, et elle l'encourage tout d'un coup à s'afficher publiquement, à nous afficher publiquement.
Harry fait les cent pas, agité. Remarquant la peinture d'un sorcier du XVIe siècle qui louche depuis sa toile dans notre direction, j'entraîne le Gryffondor un peu plus loin.
— T'en penses quoi ? Elle dit que de toute façon, tout le monde l'aura deviné. Alors on devrait arrêter de se cacher et le ... proclamer fièrement.
Fièrement? Je rage. Se rend-elle compte des répercussions impliquées sur nous comme individus? J'ai bien notion de ses idéaux de justice sociale, mais…
— Je ne sais pas quoi faire, me confie Harry, et il me paraît presque sur le bord des larmes.
La bouffée d'attendrissement qui me monte est futile : je ne peux pas le prendre dans mes bras ici. À la place, je vérifie autour de nous si nous sommes observés.
— Je tiens à toi, me chuchote-t-il, et il me semble que c'est la première fois qu'il exprime quelque chose aussi directement.
Je cède. Ma main est sur son bras, puis sur son épaule. Puis elle est revenue contre mon flanc, retenue par où nous sommes, par qui pourrait nous voir.
— Pourquoi maintenant? demandé-je, me sentant chercher à tâtons ce qui se trouve vraiment derrière le désarroi de mon compagnon.
Ce n'est pas comme si c'était nouveau. On est conscients du risque, de l'interdit, des regards des autres depuis le commencement. Mais après les balbutiements de nos débuts, Harry m'avait récemment paru presque insouciant, sinon très à l'aise. Fort, solide.
Brave.
Je rage. Qu'est-ce que son amie a bien pu lui dire exactement?
Comme un retour du balancier après mon émotion tendre, je devine mes traits durcis. Me suis-je même éloigné de lui d'un pas? J'ai cette attitude glaciale qui m'est familière – impassible, en toute défense. Ou, me dit une petite voix, celle qui relève de mon insécurité et de mon envie de douter.
— Ça venait de nulle part, elle a abordé le sujet tout d'un coup, comme si elle en était arrivée à cette suggestion après avoir étudié la question.
Je soupire d'agacement, alors que Harry continue :
— Elle oublie que je suis détesté la moitié du temps, on me prend pour un mage noir, ou pour un menteur, le monde entier a toujours quelque chose à me reprocher ! Et là en plus, je serais…
Harry se tait et ravale la fin de sa phrase, omettant de se qualifier de quoi que ce soit. Régresse-t-il à ce point?
Je reste songeur encore un instant ; en réalité, sans savoir comment réagir. Je me trouve gauche de cette hésitation, et ça me gêne. Puis une nouvelle poigne de colère me prend. Qu'est-ce que tu es en train de faire, Granger? Ça ne te regarde surtout pas. Je ne veux pas que ça l'éloigne de moi. Vas-tu te taire? Ça me nuit aussi!
J'ouvre la bouche prudemment :
— Tu veux faire quoi ? Tu préfères qu'on s'affiche ?
Harry ne répond rien, il se frotte un œil, et se tourne encore pour un survol de nos environs. Ça me rend malade, on est tous les deux paranos d'être surpris, même par les portraits!
— Je sais pas. Je sais pas…
— Tu crois que je ne voudrai pas, deviné-je soudain.
Il me dévisage, respirant profondément. C'est dans ce petit coup d'œil par en dessous, par cette espèce de mesure dans son hésitation : j'ai vu juste.
— Est-ce qu'on devrait ?
Je secoue la tête, soucieux de répondre avec les mots qu'il faut. Une part de moi voudrait provoquer, par dépit et indignation : l'état de mon copain me suscite des envies d'insurrection. On existe! On est partout. Ce n'est ni spécial ni original, deux gars ensemble. Regardez les Serdaigles, regardez Pummel ! Ceci dit ... ce n'est qu'une minuscule part de moi, et je ne lui donne pas voix. Même sans compter mes contextes personnels, l'ambiance est à le taire, à ne pas le montrer, à ne pas le revendiquer. Ça ne m'a d'ailleurs pas facilité à me l'admettre à moi-même, quoique je n'aie aucun mal à être honnête avec moi-même en général. Mais c'est comme ça. Ce n'est pas nous qui allons changer quoi que ce soit.
— C'est injuste, dit Harry. On ne devrait pas être mis dans cette position. On a le droit…
Horreur. Je comprends où il s'en va.
— Et là, d'agir comme ça, de se cacher, le risque d'être découverts… c'est comme si on leur donnait raison.
Merlin – tu es bien à ta place chez Gryffondor! J'aurais dû le voir venir : le garçon qui se dresse contre l'adversité, qui saurait faire face aux insultes et aux provocations – surtout qu'il est déjà passé par là. J'étais un de ses tourmenteurs. Et s'est-il jamais soumis? Non. C'est un combattant.
— C'est pour ça que peut-être que Hermione a raison…
Anxieux et agité, Harry trépigne. Finalement, tout cet émoi labile de sa part, n'est-il que dirigé pour moi ? Lui, il serait déjà prêt, voire résigné à sortir du placard.
J'aurais dû le prédire et le saboter en amont ! Lui retirer ces idées terribles avant même qu'elles ne se forment. Qu'ai-je imaginé? Que le fameux Harry Potter accepterait de vivre en cachette ?
Je pense à ma vie. À mes parents. À mes opportunités. Elles pèsent sur moi et m'immobilisent comme un boulet à ma cheville. Grisé par le désir, je n'ai pas été prudent, je me suis même mis aveuglément à risque depuis le début de l'année. Le danger de la transparence m'apparaît maintenant qu'on l'aborde de face : béant, terrifiant. Alors que l'orgueil et la colère bombent en moi, contractant peut-être ce qui me m'irradiait d'espoir et d'illusion, ça m'est soudain évident. Il n'est pas question que je m'affiche comme homo, et surtout pas avec Harry Potter. Non, mais à quoi ai-je rêvassé ? Un couple fier et flamboyant? Non, très peu pour moi!
— Non, déclaré-je. Non.
Je le répète avec aplomb.
— On doit rester discrets.
Harry m'écoute, ses prunelles émeraude attentives.
— C'est déjà pas mal d'être amis aux yeux de tous. Mais il faut qu'on en reste là. Si on va plus loin, ce ne sera pas prudent. Ce ne sera pas prudent pour toi.
Suis-je sincère? C'est surtout pour moi-même. Mais pour lui, aussi! Je me sens attaqué, poussé dans mes retranchements, et je dois me battre pour moi-même. Préserver mon intimité. Je ne peux pas.
— Ce serait du suicide, dis-je, pesant mes mots, exagérés mais sentis.
J'ai la réponse à la question de Pansy : je sais ce que je vais faire. Je vais les démentir, les rumeurs. Je vais vivre en secret et en silence, et être celui que je veux, mais également paraître celui que je veux, une image en tout point contrôlée et construite, parfaite et m'ouvrant les portes que je désire.
Potter, nous ne pouvons pas nous révéler au grand jour. Ça ne me conviendrait pas.
Après un moment de méditation, Harry acquiesce.
— Tu dois dire à Granger, lui dicté-je avec une fausse assurance, que tout ça ne la regarde pas, et qu'elle perd de vue ta situation. Notre situation.
Harry hoche la tête, peut-être déçu, mais assurément aussi soulagé, au fond. Peu importe, de toute façon.
Incroyable. Granger nous utiliserait, presque elle nous militariserait! Pour ses idéologies impossibles!
— On n'est pas une arme à brandir. Toi et moi, on vaut plus que ça.
Je regarde – encore – que nous sommes seuls, puis pose une main furtive sur l'épaule de mon compagnon, la serrant doucement.
— Laisse quelqu'un d'autre porter ce flambeau, lui dis-je toujours du même ton. Tu ne peux pas te battre pour toutes les causes… Tes amis serdaigles se sont déjà proposés pour nous représenter et le font bien, non?
Wouah, mon hypocrisie est en pleine forme.
Merlin, ceci devient … difficile.
Harry n'a pas été clair, je ne sais pas exactement ce qu'il voulait et s'il espérait personnellement une réaction différente de ma part. Je ne lui ai pas donné la chance de s'exprimer plus longtemps : valait mieux lui couper l'herbe sous les pieds, vivement, avant que ne s'enracinent des idées inconvenantes.
Le lendemain, quand je trouve mon lion en train de renifler, mon premier réflexe est de croire qu'il sanglote et j'accours, alarmé, impatient de savoir ce qui s'est passé ou ce que Granger a bien pu encore dégoter comme bêtise. Il se trouve qu'il n'en est rien.
Harry a le nez qui coule, et en plus il se met à tousser.
Ahh!
Je m'efforce quelques pensées empathiques – mon pauvre Harry est bien malmené, cette semaine – mais honnêtement ça me répugne un peu. Même si je ne veux pas le lui montrer, mes lèvres hasardent pour éviter ses baisers directs, et je sens malgré moi mes épaules se voûter quand il m'enlace. N'empêche que je force mes bras autour de lui : alors, le garçon me paraît tout petit près de moi, réduit par son rhume et fragilisé par toute la pression que lui insuffle son amie. Il a besoin de moi, il a besoin d'être rassuré.
Et peut-être que moi aussi. Ça m'a tourmenté toute la nuit! Ma colère est bien cultivée : j'aurais envie de crier encore à mon compagnon que Granger l'utilise, à des fins nobles mais futiles et pour ses idéaux – mais je crains que de persister à présenter les choses ainsi ne soit que l'élan dont Harry ait besoin pour sortir du placard. Il se régalerait de devenir un martyre, je gage.
Donc je me tais, et décide de ne plus jamais mentionner ce fâcheux projet et seulement de le garder près de moi, malgré son horrible rhume.
— Fais gaffe, on va nous voir, me dit Harry dans un état d'alerte que je ne lui avais plus vu depuis longtemps.
Il s'écarte de moi, et c'est désolant, mais quand même un soulagement vu ses éternuements.
— Draco, comment te sens-tu, toi?
Comment je me sens, à l'entendre parler du nez? Limite, horrifié. Il sait mon rapport à la maladie ! Ses « T » sont des « D », et ses « C » sont des « G ». Mon prénom est carrément devenu Drago!
Il se mouche pudiquement, se retournant légèrement. Au moins !
— Quoi, t'as peur de l'attraper? Vu tout ce qu'on a partagé cette semaine, le mal est fait.
Je frissonne à l'idée, et retiens un regard foudroyant – ce n'est quand même pas de sa faute.
— Tu ferais mieux d'aller voir Pomfresh, lui dis-je très sérieusement.
Vu que je me suis fait copain avec l'infirmière quand je veillais sur Harry blessé, je n'hésiterai pas à la consulter au moindre symptôme, moi. Si elle a des tisanes, pommades et sortilèges pour arrêter le mal dans son élan - pitié, qu'elle me les fournisse !
Mais peu de risques qu'il me contamine, en fait, parce que Harry continue de garder ses distances, et encore plus lorsqu'on rejoint la vie du château dans la Grande Salle. Blindé d'une nouvelle hyperconscience des regards sur lui, il se tient tout loin de moi, exagérément retiré, inconfortablement hors de portée.
Plus ridicule encore, quand on retrouve ses compagnons de Gryffondor à leur table, il hésite, et ne s'installe pas à côté de Ron Weasley, où il se dirigeait par habitude. Prudent, il met un siège d'écart entre eux, et prend place près de la sœur Weasley. Franchement, Potter, tu n'as pas à t'éloigner physiquement de tous les garçons, c'est énorme !
Comme entendu, je le laisse à ses amis et vais m'asseoir avec Pansy et Millicent – pas de proximité masculine moi non plus, mais ce n'est pas un calcul désespéré dans mon cas!
Plus fort que moi, comme un nouveau réflexe, mon regard parcourt la table à la recherche de Vincent Pummel ; le garçon est absent. Où est-il passé, lui serait-il arrivé quelque chose..!? Ah, non, le voici tout au fond. Ses yeux sombres rencontrent d'ailleurs les miens et je détourne la tête comme si je ne l'avais pas remarqué.
Alors que je discute légèrement avec mes copines, je savoure d'être parmi les miens, à Serpentard. J'ai la réflexion que la nouvelle circonspection de Harry aura de bon de l'éloigner sans doute des Serdaigles. Enfin ! Chacun chez soi : à vrai dire, je n'aime pas particulièrement les barrières floues entre les maisons, dernièrement. Toutes ces nouvelles fréquentations… La répartition a une raison d'être : nous rassembler avec les nôtres, nous séparer des autres, nous protéger. Harry est une exception : d'ailleurs, comme un regret dont on n'arrive pas à se consoler, je me languis toujours qu'il ait été envoyé chez Gryffondor. Qu'il soit si vite tombé entre les griffes de Dumbledore. Que sa célébrité, ses amis et les intrigues dans lesquelles il s'est perdu l'aient entraîné si loin de moi et de mon monde. À sa place à Serpentard, avec ses artefacts magiques sournois et ambitieux, on ne serait pas devenus ennemis de facto. Ce serait plus aisé de s'aimer discrètement. Il aurait été assis à côté de moi, maintenant, au lieu de Pansy – désolé, Pansy – et il serait en train de discuter avec Pummel et tous les impertinents de troisième année qui ont besoin d'un modèle et d'un exemple de valeur.
Je croise son regard émeraude à quelques reprises durant le repas. De simples coups d'œil, une complicité discrète. Quand il me sourit, une esquisse coquine et prometteuse sur son visage que je reconnais, je me dis que c'est parfait : c'est ça que je veux de lui. Son intimité, son contact – en privé et à la dérobée.
En sortant, j'attends mon amant secret près du hall d'entrée, laissant mes amis aller au-devant. Sans tarder, il me rejoint enfin ! … Mais il est accompagné de Granger qui le suit, les bras croisés. Sans s'arrêter, Harry me fait un signe furtif et on s'engage dans les couloirs.
— Qu'est-ce qu'il y a? demandé-je.
Harry avance rapidement à mes côtés, les traits préoccupés. Avant qu'il me réponde, il semble retenir un éternuement ; je bondis loin de lui malgré moi et Granger laisse échapper un bref rire moqueur, l'insolente.
— Ça ne se règle pas, grogne Harry de sa petite voix enrouée. Dean a encore faire des allusions sur nous deux.
Ce n'est pas la première fois que ce groupe de Gryffondors se pense malin et s'en permet, donc je ne suis pas étonné. Granger a un petit air au courant, genre « je t'avais prévenu ». Ses lèvres se sont retroussées en une moue attentive.
— Je crois qu'ils savent vraiment, pour nous, déplore Harry.
— C'est pour ça que vous ne devriez pas attendre pour vous afficher, soupire Granger.
Je lui jette un regard mauvais. Deuxième manche de ce fâcheux combat, semble-t-il!
— On n'attend pas, on ne le fera tout simplement jamais.
C'est elle qui roule les yeux.
— Mais ils le savent !
— Tu leur as confirmé? demandé-je vivement à Harry.
— Non.
— Ils ne nous ont pas surpris, que je sache?
— Non… je ne crois pas.
— Alors ils ne le savent pas! dis-je froidement, comme une évidence, ajoutant même à mon ton une touche d'exaspération.
— Je n'en serais pas si cert...-
— Mais bien sûr que non, coupé-je Granger. Ce ne sont que des blagues, ils se croient comiques et ils ne le pensent pas. Ils n'ont aucune idée qu'ils visent dans le mille, il n'y a aucune raison de s'en faire.
Harry lève ses yeux verts sur moi, perplexe.
— Tu crois vraiment?
Granger toussote pour récupérer l'attention, mais je la surplombe en répondant aussitôt :
— Mais oui!
Je suis sûr de mon coup, et je dois rattraper ce dérapage magistral et rassurer mon pauvre copain enrhumé. Non mais Granger, comme tu es drôle! Un parasite. Pareille à Pansy, voire pire, plus nuisible encore. J'essaie d'en rire, en la toisant, un rire jaune, ironique.
Mon sourire confiant semble porter fruit, et Harry a enfin l'air de se détendre un peu.
— S'ils nous croyaient vraiment homos et ensemble, ils ne se permettraient pas de te taquiner. Je me trompe, ou ce sont tes amis? Ils te respectent.
Il est bien naïf de croire en la bonne foi de ces Gryffondors à la con, mais encore, je semble marquer un point et Harry acquiesce, laissant retomber ses épaules.
Après un instant, alors qu'on atteint la bibliothèque – misère, on dirait que je vais réviser avec Granger, aujourd'hui – elle reprend :
— Je continue de penser que vous ne pouvez pas cacher qui vous êtes et que ça se sortira éventuellement de toute façon, et …
Sa voix s'éteint quand on croise une autre élève. Granger plisse les lèvres, se taisant soudainement, et je découvre alors que malgré ses intrusions, elle ne nous trahira pas. Elle termine discrètement lorsque l'autre est passée :
— Vous auriez une belle plateforme et ce serait un bon moment, maintenant.
Je soupire, tentant de discréditer ses propos, bien que je voie son point.
— Bien sûr que non, on sait passer inaperçus.
— Et il est trop tôt, approuve Harry comme s'il essayait de se convaincre. Ça n'en vaut pas la peine, on ne sait même pas nécessairement si ça durera entre n…-
Ma tête se tourne vers lui d'un seul coup. Harry semble se rétracter, ses derniers mots s'égarant en suspension.
— Je veux dire… Pas que je veux que ça se termine, mais…
Je secoue le menton pour qu'il arrête de parler et de s'enfoncer. : j'ai compris ce qu'il essayait de dire, bien que ça me heurte. Il choisit d'être réaliste sur ce qu'il adviendra de nous deux – tout comme moi – mais de l'entendre douter et l'exprimer, c'est différent de mes propres ruminations.
— Ouais, dis-je surtout pour Granger, la toisant avec assurance. OK, on décidera un jour de s'afficher si ça dure, et si ça devient pertinent et avantageux. En attendant, tenons-nous tranquilles le temps que les commérages nous oublient.
J'en profite une petite remarque stratégique supplémentaire:
— C'est sûr qu'on devrait faire attention avec qui on s'associe, aussi.
Cette fois, Harry hoche vivement la tête. J'espère qu'il renonce déjà à son amitié avec Corner et Goldstein!
J'ai bien cru que ça se solderait comme ça : Draco Malfoy, roi des apparences et aux rênes de son destin. Batifolant avec un Gryffondor en secret, maître du jeu. Déjà trop exposé, mais contrôlant les fuites, et avec un avenir en or, sécurisé.
Inexplicablement, j'avais tort, ou mal évalué Potter.
Bientôt, il fait un 180 degrés et revient lui-même à la charge. Ça semble provenir d'une telle profonde conviction de sa part que je le crois, et n'en blâme même pas Granger.
— Je n'en peux plus. Faire attention, se cacher, ça gâche tout.
— Ça n'a rien dérangé jusqu'ici, dis-je langoureusement en tendant une main vers son ventre, à couvert de sa cape.
Il remue du bassin pour me chasser.
— J'ai l'impression de ne pas me regarder en face, maintenant. Je veux que ça sorte! Être transparent auprès des gens qui croient me connaître !
— Tu ne dois rien à personne, surtout pas de la transparence. As-tu vraiment réfléchi à leur réaction?
— On a un rôle à jouer, insiste-t-il.
— Ils vont te déchirer.
— Non, je te dis, ça va. Je suis prêt. Le serais-tu?
Je rencontre ses mots avec résistance.
— Pourquoi t'en fais-tu avec ça? Je ne sais pas où Granger a trouvé cette idée, mais ça sentait mauvais. Ne t'embarrasse pas à y penser, il n'y a aucun problème avec notre arrangement actuel.
Je suis confronté, et je me voile un peu. Harry veut vraiment s'afficher publiquement avec moi. Ça a quelque chose de beau et flatteur, mais…
Pour toutes les raisons que j'accepte maintenant, je ne peux pas.
De plus, c'est superflu au désir et à la complicité qui nous unissent.
Je décide de le lui dire. (Seulement ce dernier point.)
— C'est tout ce qu'on est alors? me provoque-t-il, dépité. Un bon coup en cachette, à taire?
— Ce n'est pas ce que j'ai dit.
— En quoi sommes-nous différents de ça pour toi, alors?
— On est devenus amis aussi. Aux yeux de tout le monde.
Harry hausse les épaules.
— On se parle, ajouté-je sarcastiquement, en clin d'œil à nos débuts.
Il m'ignore :
— On a le droit d'être ensemble. On peut faire bouger les choses. N'as-tu pas assez d'orgueil et de fierté pour être toi-même?
Le moi-même qu'il pense connaître et comprendre, grimacé-je silencieusement. Mais Potter, c'est toi qui tentes de me manipuler, maintenant! Me parler d'orgueil…
C'est de bonne guerre.
Je fais les cent pas, m'éloignant un peu de lui et remuant mes pensées. Le jeune Pummel et sa détresse possible me passent encore par la tête, et je me renfrogne davantage, avant de choisir un autre plan de match.
— Tu ne te rends pas compte, Harry. Je te jure, c'est pour toi, pour te protéger. Tu ne sais pas ce qui va te tomber dessus, ce que c'est d'avoir le mauvais rôle, d'être jugé.
Par ses yeux ahuris et son expression bouche bée, je réalise que j'ai commis une erreur.
— Je ne sais pas ce que c'est ? Oublies-tu comment j'ai été traité depuis que je suis apparu dans le monde de la magie à 11 ans comme supposé sauveur et complètement ignorant? Comment c'était quand on croyait que j'avais ouvert la Chambre des Secrets? Ou quand on m'accusait d'être entré par tricherie dans le Tournoi des Trois Sorciers? Quand on m'a cru possédé ?
Il ne le dit pas – il n'a pas besoin de le dire – mais le pire, c'est que j'ai souvent été un des instigateurs de toute cette haine qu'il a reçue.
— Ça va être tout ça encore, et pire, persisté-je.
Je décide de construire là-dessus et lui explique le cauchemar que justement ça deviendrait, d'être gay par-dessus tout ça. Mon argumentation est habile et subtile, mais rate la cible. Il n'y répond pas, il a déjà songé à tout ça.
Harry baisse la tête, l'air dépité.
— Tu essaies de me décourager. Tu ne veux pas.
— Je suis lucide, contrairement à Granger, et prudent.
— Tu ne veux pas t'afficher avec moi…
— Je les entends, insisté-je. Tu sais ce qu'ils disent, ce qu'ils diront. Coucher avec un Malfoy, c'est comme avec un serpent. Ils vont t'insulter, et m'insulter. Ils vont nous agresser. Ils vont prétendre que je t'ai mal influencé, ils vont tenter de nous empêcher d'être ensemble.
Il m'écoute, mais je crois que je parle pour rien.
— Et tu seras rejeté. Et pas qu'ici. Dans tout le monde de la magie. Tu te fermeras des portes. Les gens ne te verront plus de la même façon, ils te diront que tu n'as pas le droit, mais le mal sera fait. Ça va tout changer, ça va tout déranger.
Harry me grimace comme à l'impertinent que je suis, que je me rappelle avoir été si longtemps à ses yeux. Je crois un instant qu'il va se fâcher, s'enflammer (et au lieu de m'en réjouir, en ce contexte, j'ai courbé l'échine et rentré les épaules), mais sa tension retombe et il se calme. Il me considère avec délicatesse.
Ce n'est pas correct, ce que je dis. C'est exagéré. Ça ne s'applique probablement même pas à lui. Oui, ça fera controverse, et donnera une nouvelle orientation à sa vie, mais …
Il n'est pas dans mes dispositions et mon pétrin. Ce dont je l'ai prévenu, c'était de la complète projection.
Et il le sait.
— OK, dit-il avec un soupçon de dérision. Content que tu aies ma situation à cœur.
— Oui, dis-je faiblement.
Ça a un goût de déception ; cette conclusion me fait l'effet d'une douche froide, mais un silence paisible s'établit entre nous. Harry s'approche doucement de moi.
On dirait qu'il va ouvrir la bouche à nouveau, mais finalement non : il ne pose qu'une main sur mon bras. Je garde la nuque baissée, mes yeux fixent un point invisible sur son torse et évitent son regard.
Je voulais le convaincre, mais je me suis montré étrangement vulnérable. Et c'est évident maintenant, plus que jamais, que je perds le contrôle de qui je suis et je veux être. Les rênes m'échappent, je les retiens furieusement et refuse de les lâcher, mais elles glissent quand même et me brûlent les doigts. Je ne veux pas faire de coming out public. Je ne veux pas que ça sorte d'ici. Je suis forcé de l'admettre, et sans le dire directement, Harry l'a compris.
Je crois qu'il va me questionner sur ma famille. Sur ce qui ne va pas avec moi, ou sur ce que je pense vraiment.
Mais il ne le fait pas. On en reste là.
Coucher avec un serpent, ai-je dit.
Je pensais à un serpent venimeux.
Je suis un serpent inoffensif. Le genre de créature magique terrifiante de son apparence, mais ce n'est que de l'artifice, pour éloigner les prédateurs. Au fond, si vulnérable.
Qu'en sera-t-il Potter? Vas-tu faire une sortie authentique et m'entraîner dans ton sillage – dans ta gloire et ma disgrâce?
J'en parle à Pansy, plutôt qu'à Blaise : grave erreur.
Dans la version que j'en présente, Granger a tout d'un démon, Harry est mené et affligé de grandes idées dangereuses, et je me fais le défenseur de notre vie privée, et la victime des circonstances. Ma foi, c'est un portrait assez juste.
Harry est trop honorable pour ce monde hideux, et je ne sais pas comment le suivre. Comment préserver à la fois ses vertus et mes propres obligations? Avec espérance, je compte sur son respect, et sa bonté. Et je nous protège.
Pansy renifle d'un bizarre de ricanement et pose un regard sombre sur moi. Pas une trace de sympathie : elle cherche ma perte, ou quoi ? Si elle me sert un : « je te l'avais dit », je vais hurler. Mais mon amie demeure muette un moment et me guette.
— Est-ce que je peux seulement dire une chose?
Comme si j'avais le moindre pouvoir de l'en empêcher.
Elle pouffe enfin, et lance d'un ton complètement sordide :
— Pauvre petit Potter, qui a besoin d'être sauvé de lui-même par Draco Malfoy!
— Qu'est-ce que tu veux dire?
— Il n'a pas besoin que tu décides pour lui, et il fera bien ce qu'il souhaite !
— C'est bien ça le problème!
— Il n'est pas comme tu le crois, mon pauvre Draco.
Pansy secoue son cou fin, croise les bras, et se penche vers moi. Elle a pris une intonation qui ne lui sied pas, comme si elle imitait Blaise quand il me donne des conseils. C'est là que je commence à véritablement regretter d'avoir apporté mes tourments à son oreille impitoyable.
— Et tu vois, je t'avais bien dit que tu finirais par te réveiller.
Argh!
— Et je t'annonce que tu n'as pas terminé, ce sera comme un mauvais rêve dans un mauvais rêve. Tu vas encore ouvrir les yeux, encore et encore, et te rendre compte que c'est un vrai cauchemar!
Maintenant, elle a presque un ton de malédiction et j'ai l'impression qu'elle me maudit. Je veux la faire taire, mais mes protestations restent coincées dans ma gorge.
Puis son sourire se fait radieux.
— Mais non, Draco, je rigole! Mais tu es vraiment à deux cheveux d'être dévoilé!
Merlin.
— Je sais…!
— Qu'est-ce qu'on va faire ?!
On? Peut-elle m'aider? Elle a un sourire éclatant, et semble toute excitée en reprenant :
— Ah hélas, il est trop tard pour que je pose pour ta petite amie. J'ai commencé à voir quelqu'un !
Je suis trop pris par mes problèmes. Ma tête tourne à toute allure et je crois que je n'enregistre même pas proprement cette information, je ne lui demande pas qui elle fréquente. Après un moment de réflexion, je relance d'une voix ténue :
— Qu'est-ce que tu voulais dire? Par Potter n'est pas comme je crois…?
Pansy hausse les épaules. Elle met un moment à me répondre, soudain moins enjouée.
— Bon, je ne le connais pas beaucoup …
Ce n'est pas par hasard ! On t'évite!
— … du moins, pour l'instant…
Jamais !
— … mais ton Potter, il n'est pas comme tu me le décris. Tu vois, déjà il te saute en pleine face.
Je cherchais une explosion de colère, une confrontation aux répercussions lascives, mais cet horrible malaise est bien différent. …Oui, je perçois maintenant, avec un inconfort marqué, des dimensions à Harry que je choisis d'ignorer. Oui, car pourquoi sinon serais-je surpris de ces développements? Pourquoi aurais-je si peur de la suite?
J'invite Pansy à poursuivre, ayant désespérément besoin qu'elle mette des mots sur ce que je n'arrive pas moi-même à saisir et formuler. Étrangement, quelque chose comme de l'exaspération se traduit dans la posture de mon amie : ses bras qui sont restés croisés, ses épaules qui se sont relevées, et sa moue ennuyée... Ça me laisse croire qu'elle n'a plus spécialement envie de parler. En a-t-elle marre de cette conversation? Pourquoi est-elle vexée?
Je la supplie presque. Je lui demander à nouveau ce qu'elle a observé et ce qu'elle voulait dire. Soupirant exagérément, Pansy m'explique finalement :
— Tu es pris de court parce que tu l'estimes trop, c'en est ridicule. T'en rends-tu compte, de comment tu me parles de lui dernièrement? De toute évidence, tu l'idéalises, bon : quand tu es amoureux tu es con, je le conçois, mais… Tu l'as mis dans une case. Potter ne va pas toujours agir comme dans tes rêves. Tu n'as pas besoin de le protéger, ou de le gérer. Je crois que tu as perdu de vue qui il est vraiment. Et s'il veut faire son coming out, il va le faire, bien malgré toi.
L'air fâchée, Pansy me fait soudain dos en se taisant, s'affairant dans ses effets personnels. Je la laisse à son drôle de comportement, digérant ses observations qui me provoquent presque un malaise physique.
C'est vrai que je trouve Harry parfait. Que je me suis donné des raisons de le protéger… Je me revois tourner la langue sept fois dans ma bouche pour éviter de le blesser, même si je désirais l'embêter. Il est si mignon quand il rit, il est si bon et vaillant, il ne devine pas le mal dans le monde, il me pardonne tous mes torts, candide et confiant, il a besoin que je le garde…
Ce train de pensée a un goût amer et des échos tous fallacieux.
Potter n'est pas si innocent.
Ni si bienveillant, ni si vulnérable. C'était infantilisant, carrément réducteur de le concevoir comme ça. Pourquoi ai-je fait ça? Quel sentiment trompeur m'a aveuglé? Ça me facilitait les choses aussi. J'avais une impression de contrôle.
S'en est-il rendu compte?
Pansy me sort de ma torpeur, belliqueuse :
—Alors, quand est-ce que tu vas rompre avec lui?
J'ai mal à la poitrine. Puis avec ahurissement, je réalise que dans tout ça, l'idée de m'éloigner de lui ou de le laisser pour me préserver ne m'a même pas parcouru l'esprit. C'en est hors de question.
Je croyais être ce genre de gars supérieur, indifférent, qui flirte et m'immiscerais imperceptiblement dans la vie de quelqu'un, imperméable et insensible. Et qui en ressortirais à ma guise, sans émoi.
Ceci est tout le contraire. Les ramifications sont nombreuses, et tout se mêle ; je n'ai aucune subtilité, je suis sans discernement, une brute confuse, et sans humilité, je risque de la lui faire sauter, sa vie, et lui la mienne réciproquement.
J'ai les mains liées. Les rênes, au fond, je ne les tiens même pas. J'essaie de garder un souvenir de mon front … n'aurais-je pas été capable de demeurer un fier Malfoy? De continuer de me dire que Potter en a, de la chance, que je daigne le regarder, l'embrasser, ne parlons pas de l'aimer?
Que je daigne me soumettre. Le laisser mener.
Il en a de la chance.
Il en a…
Honnêtement, mes prétentions tombent, comme mes illusions, et je ne crois plus à mon spectacle, personne n'y croit plus non plus : ni Pansy, ni Granger, c'est bien évident.
C'est moi qui ai de la chance.
Pour le temps que ça durera.
