Chapitre 19
J'ai eu chaud. Quand il a voulu nous dévoiler à tous, j'ai même eu très peur. Peur de notre rapport de force, de cette balance qui tanguait et qui s'est restabilisée en équilibre précaire, mais me donne toute l'impression d'avoir failli s'écrouler.
Avec Harry, on en finit par maintenir le statu quo ; rien ne change pour le moment. Comme dans bien des circonstances, ne rien faire, ne rien provoquer et ne surtout rien changer est profitable ! Ma noblesse, sa popularité, notre statut de septième année ne sont pas des garanties pour faire n'importe quoi. Les privilèges peuvent être retirés, ma famille en sait quelque chose. C'est pour ça aussi que j'ai appris à bien me tenir, en tout temps, irréprochablement !
Donc ça va. Toutefois, lorsque l'enjeu reviendra… Oserai-je le menacer de rupture, s'il va de l'avant avec ses espoirs de transparence? Me brandira-t-il le même avertissement, devant mon obstination contraire?
On n'a pas rencontré l'impasse, mais je reste sidéré.
J'en parle à Blaise cette fois, plutôt qu'à Pansy : terrible erreur!
Mon intention est de me montrer en contrôle et corriger un peu le tir: je lui dis un truc râleur, genre « Ah, Potter aimerait s'afficher, je l'ai convaincu que c'était une idée dangereuse, bravo à moi, haha... ».
Je teste en même temps mes mensonges et apparences, mais Blaise est perspicace.
— Tu vas vraiment prétendre que c'est pour lui que tu veux rester discret?
Mon ami serpentard n'a pas l'air enchanté de cette conversation : quoi, ça n'intéresse plus personne, maintenant? Après qu'ils se soient tous fourré le nez dans mes affaires personnelles pendant des semaines?
Je ravale mon irritation et tente de connecter avec lui, en tant qu'héritier sang-pur :
— Blaise, tu sais d'où on vient et qui nous sommes. À ma place, tu le ferais, ton coming out, toi ?
Ma question le fait grimacer et regarder autour ; je crois qu'il n'aime pas ce que ça implique. Je fais ricochet sans lui laisser le temps de répondre :
— Selon moi, c'est la faute des Serdaigles. Ils ont une mauvaise influence.
Je jure un peu et médis d'eux, c'est bien senti, ça donne tout à fait une image de distance et de contrôle : je connais mon ennemi et surtout, il est externe à moi-même. Blaise m'écoute, sans vraiment m'encourager comme je l'espérais, mais sans me contredire non plus.
Devant son absence de réaction, je finis par la solliciter :
— Quelle impression on rend, selon toi ? Est-ce qu'on a déjà l'air de deux tapettes à se fréquenter sans cesse?
— Je ne sais pas.
Il reste silencieux, étrangement prudent. Est-ce une façon de me dire que oui, sans oser le formuler? Blaise, entre nous, tu me dois bien au moins ta franchise ! Je l'accueille toujours avec modestie et respect!
— Je ne sais pas quoi te dire, Draco. Oui, ça soulève quand même des doutes, mais … les gens ne s'intéressent pas tant que ça à toi, ou à vous. Je crois que tu exagères.
— Ce que je veux savoir, c'est si fréquenter Potter va tacher ma réputation!
— Est-ce que c'est tout ce qu'il représente pour toi ? Une marque à ton honneur?
— Bien sûr que non !
Un sourcil levé, les yeux foncés du Serpentard me toisent. Je ne demandais que son écoute et d'être rassuré, pas des questions insidieuses qui me dérobent ma crédibilité et de ma moralité! Mais où veut-il en venir? Je croise les bras, rageur, prêt à m'en aller. C'était la pire des gaffes, de lui parler : j'aime toujours mieux les moqueries de Pansy, et même son inexplicable hargne ces jours-ci, comme si insatisfaite elle m'en voulait pour quelque chose.
— Tu me comprends! tenté-je de réveiller Blaise. Je ne peux pas faire n'importe quoi!
— Mais Draco. Au fond, tout le monde s'en fout.
— Oui, tant qu'on est à Poudlard! Ça ne compte pas!
Il hausse lentement les épaules.
— Pas ma famille! ajouté-je.
Blaise finit par acquiescer, comme s'il m'accordait enfin au moins ce point.
Lui et ses privilèges d'hétérosexuel, il ne me comprend pas et ne fait pas le moindre effort. À moins qu'il ait souhaité me faire savoir indirectement que mes problèmes l'ennuient? Si c'est le cas, je me tairai, dorénavant!
Ça m'enrage. Ah ouais, tout le monde s'en fout? Vous Serpentards, vous tous qui ne me confrontez pas sur mes nouvelles fréquentations, vous manquez de cran! J'en suis presque déçu, à y songer : sont-ils complètement mous? Ils devraient sauter en l'air! Je fraternise avec l'ennemi, aux yeux de tous, et pour ceux qui le savent : je couche même avec l'opposant! Je me figurais qu'on n'ait rien dit, car on me respecte trop, moi et mes choix. Mais je comprends maintenant que tout le monde est centré sur soi-même, et complètement inapte à réaliser combien cette situation est criante d'aberration et de danger !
Pas pour les vanter, mais au moins, les Gryffondors réagissent, eux. Harry a bien dû nous défendre et calmer le jeu face aux blagues et craintes de ses confrères. Merlin, ça, c'était normal !
Et donc, j'en suis là, me sentant étrangement seul.
— Alors, hum... Harry...
Pansy ne s'habitue pas à l'appeler par son prénom. Pour moi aussi, ça a pris du temps, mais ça s'est fait naturellement. J'aime son prénom sur mes lèvres. J'aime ma voix quand elle le porte. Celle de Pansy l'appelle comme on profère un maléfice, présageant déjà les bêtises qu'elle va nous sortir.
Je la vois hésiter. Pourtant, malgré sa pause, son timbre est fort et clair. Elle a bien une idée en tête.
— Draco ne t'oblige pas trop souvent à fermer les yeux?
Je. Vais. L'étrangler.
— Pansy, va-t'en.
Harry se montre perplexe.
— Quoi, comment ça?
— Oh, Draco, tu ne lui as jamais dit?
Elle prend un air angélique ; je vais le lui arracher son sourire. Si elle me fait un clin d'œil, je ne réponds plus de mes actes.
— Il n'aime pas tes yeux.
Harry se tourne vers moi, sceptique, mais un peu blessé. Mon cœur manque un battement.
— T'aimes pas mes yeux...?
Il est trop mignon avec son visage innocent. Je ne le supporte pas, je veux le serrer dans mes bras. Puis je fais l'effort de me rappeler qu'il n'est pas aussi vulnérable que je le pense. Pansy, par contre, est aussi détestable que je l'ai toujours su!
— Ne sois pas stupide.
J'esquisse quand même un geste pour m'approcher de mon compagnon, mais Pansy, dans sa mascarade, s'interpose entre nous deux.
— Tu ne connais pas la meilleure? reprend-elle. Quand tu étais à l'infirmerie et inconscient, Draco en profitait pour t'observer pendant que tu avais les yeux fermés!
Harry fronce les sourcils et la considère d'un drôle d'air, alors que Pansy éclate de rire.
— Tes yeux le terrifient !
Il m'interroge du regard, déconcerté, tandis que mon amie rit de plus belle. Je soupire.
— Elle est folle, c'est n'importe quoi. On va ailleurs.
Nous nous éloignons sous les cris hystériques du monstre, qui en met encore pour le spectacle et continue de hurler que j'ai peur de ses yeux. Je n'en peux plus. Un sortilège impardonnable, lancé sur elle, serait sans nul doute acquitté. On attesterait sans contredit qu'elle l'a bien cherché! Si c'est moi qui le lui balayais, je ne considérerai pas mon acte un crime!
Surtout qu'elle s'épanche dans les sournoiseries, comme si elle avait vraiment une dent contre moi, je ne comprends rien.
En dehors de Pansy, au moins, tout va bien, me rassuré-je. Harry ne reparle pas de son désir de transparence et son envie de reconnaissance. On est de retour à notre dynamique précédente, avant l'intervention inopportune de Granger. Elle non plus n'a plus rien dit : Harry a-t-il répété à son amie mes machinations malhonnêtes pour le convaincre de changer d'idée? Il a peut-être trouvé un moyen de calmer le jeu et à nouveau il me préserve, il me défend et protège mon intégrité auprès des Gryffondors et de leurs grands projets.
Bon, hélas, Harry a aussi laissé tomber ses précautions exagérées : il traîne de nouveau chez Serdaigle, mais que puis-je y faire? Au moins, on continue à mettre en scène une banale amitié. J'ai également mis de côté mes tentatives de déclencher sa colère : aussi bien que ça reste un fantasme. Je ne veux plus me disputer avec lui. Surtout que j'apprends à le considérer autrement, me méfiant de mes penchants à le glorifier. Potter un garçon normal, bien à part de moi et de mes conceptions, et de le sentir de nouveau si complexe et imprévisible, je m'émerveille encore plus de sa compagnie. Ce qui pourrait me pousser à recommencer à l'idéaliser. Donc je me surveille.
À des niveaux plus personnels, je demeure délicat : tout ça a ramené mes craintes et mon embarras plus près de la surface. J'essaie d'oublier mon malaise, mes parents, mes doutes, Blaise… Non, je n'essaie pas. J'y parviens. Tout va bien.
En dehors de la crisette de Pansy, tout va bien.
Nos pas nous guident dans les couloirs, et nous marchons sans direction précise, mais j'ai une petite idée d'où nous nous retrouverons.
— Alors, sourit Harry, tu venais vraiment me voir à l'infirmerie?
— Bof. Une ou deux fois.
— C'est pas l'impression que donnait Pansy!
Sur les lèvres de Harry, le prénom de Pansy aussi est bizarre. En fait, prononcé par quiconque, je jurerais que l'on conjure une entité démoniaque.
De reparler de l'infirmerie me gêne un peu, me remémorant l'indécence de mon obsession, mon incapacité à dompter ma fascination et de résister à aller l'observer. J'étais attiré, impuissant. L'incrédulité de ce qui se dessinait et de ce que je réalisais était trop grande.
Harry me regarde avec un sourire en coin, qui me rassure, mais me pousse à me braquer :
— Quoi, tu vas me sortir que tu sentais ma présence dans ton sommeil, ou une autre invention impossible comme ça?
Ça le fait rire, et il secoue le menton en détournant la tête.
— Non, non.
On rejoue un peu à mes faux-semblants ; je pourrais lui admettre que j'allais tout le temps, mais mon rôle trompeur et refermé nous amuse tous les deux.
— Je me suis peut-être retrouvé à l'infirmerie par hasard deux ou trois fois.
— Bon, déjà c'est passé de « une à deux » à « de deux à trois » fois!
— Par hasard!
— Parce que l'infirmerie est bien un endroit où on tombe par hasard.
— Oui. Trompé de chemin en allant en cours de Potions, ou à la Grande Salle.
— Ah ! Puis découvrant l'infirmerie tu te disais : oh, c'est vrai, il y a Potter qui s'y trouve, tant qu'à être là, entrons voir s'il va survivre?
— M'ouais. C'est à peu près ça.
Je reste silencieux un moment. Nous déambulons toujours d'un pas léger dans les couloirs, mais nous nous dirigeons assurément vers là où je croyais. Les gens qui nous croisent ont-il la moindre idée que dans quelques minutes, nous ne serons plus deux piquets à distance l'un de l'autre, habillés, mais bien nus et enlacés?
Étrange que Harry n'ait pas su que je le visitais, inconscient. Pour moi, c'était un moment tournant. C'est toi qui étais en silence, alors, Potter…
J'arrête mon jeu :
— Weasley ne t'a pas raconté qu'il m'y avait rencontré? Avec Granger.
— Oh! Alors c'est moi que tu venais voir à ce moment-là? Ron en a ri longtemps, il pensait que tu étais venu pour Urquhart, mais il avait eu congé et ça t'avait humilié.
Satané Weasley.
— Je déteste Urquhart, pesté-je.
— Bon, un autre!
Ça aussi ça le fait rire. Je reste sérieux puis concède enfin, après une pause:
— C'est sûr que j'étais à ton chevet. C'était la moindre des choses, après, hum… t'avoir fait tomber…
C'est encore un peu ambigu. Je crois qu'il l'a déduit, mais je ne lui ai jamais tout à fait dit que c'était accidentel.
Enfin, on est arrivés devant le passage secret qui dissimule note repaire du cinquième étage. Harry me fixe, enjôleur, ses idées transparentes par son air langoureux.
— Oh, regarde où on est! Quel hasard, tiens, puisqu'on est ici… commence-t-il, coquin.
Il me provoque ! Je fais mine de chercher autour :
— Quoi, l'infirmerie?
— Non…
Nous n'avons pas franchi le passage que mes mains sont déjà sous son chandail.
En pénétrant, cependant, on arrête net, frappés par l'allure des lieux. Cette pièce qui est la nôtre, que nous avons toujours trouvée telle que nous l'avions laissée, semble avoir été complètement transformée. Le lit est poussé au fond, les chaises où nous suspendons nos vêtements sont rangées autour d'une table. Des feuilles de papier et des morceaux de parchemin jonchent le sol et la table, comme laissés en plan par quelqu'un qui s'est absenté un moment.
— Quelqu'un d'autre connaît ce passage? m'exclamé-je, offusqué.
— Possible, dit Harry, hésitant. En fait, oui, j'y suis déjà venu avec d'autres…
Constatant mon expression, il s'empresse de préciser :
— Pas d'autres gars! Je veux dire, avec mes amis. Tu sais, Ron, Ginny… Et ils ont peut-être invité des gens eux aussi…
— Tu as partagé notre endroit à d'autres personnes !
— Depuis longtemps ! Bien avant toi et moi ! Et ce n'est pas comme si l'espace nous appartenait!
Je rouspète sourdement, pour faire un peu théâtre de mon irritation. Je garde surtout en mémoire qu'il avait proposé une fois de révéler l'existence du passage à Goldstein et Corner, pour qu'ils puissent en profiter comme nous! Non mais franchement! Je m'y suis catégoriquement opposé, on ne va pas partager quand même! Il doit y avoir des dizaines d'autres chambres secrètes, dans ce château. Et de toute manière, peut-être au drame de leurs autres compagnons, ne partagent-ils pas déjà le même dortoir?
Harry sort sa petite carte, pour s'assurer que personne n'est en vue. Chaque fois que je l'entends « jurer solennellement que ses intentions sont mauvaises », je me retiens de vociférer de dérision. C'est quoi ce truc, une déclaration si inepte! Ce n'est manifestement pas un Serpentard qui l'a conçue. Mais pour qui se prennent ces Gryffondors, à prétendre être mauvais alors qu'ils sont bons, puérilement pieux?
Harry guette les allées et venues pendant une minute, alors que je laisse quand même mes mains parcourir son corps sous ses vêtements. J'ai inspecté un instant les papiers oubliés derrière : rien d'intéressant ou de révélateur, surtout de l'écriture manuscrite que je n'ai pas envie de déchiffrer, probablement des notes de cours. L'attente est mieux utilisée à caresser discrètement le corps mon compagnon.
— Bah. S'il y avait quelqu'un, il ne revient pas maintenant…
Harry se retourne vers moi avec son regard vert espiègle. J'ai envie de lui comme jamais ; ou plutôt, comme toujours. Une certaine partie de moi sait que l'impulsivité et le désir surplombent un peu la prudence qui serait de mise... Ma discrétion ne tient qu'à un fil! Si notre repaire est compromis, je ne peux pas prendre de risques! Mais on a peu de jugement, et peu de retenue. Une minute plus tard, on est en sous-vêtements, et on s'embrasse langoureusement.
— Alors, qu'est-ce qu'ils ont, mes yeux…?
Harry se dresse par-dessus moi, à quatre pattes et nos têtes à niveau. Ses jambes touchent aux miennes ; je suis hyper conscient de son genou droit, fléchi tout prêt de mon entrejambe. Je peux fixer son visage avec passion : je suis tombé sur le dos sur notre lit quand il m'a poussé doucement ; on n'a même pas pris le temps de replacer le meuble, demeuré au fond de la pièce. Sa nouvelle disposition donne une perspective étrangère et différente à la scène de nos ébats pourtant devenue habituelle et bien connue.
— Tais-toi, dis-je en attirant l'autre garçon sur moi.
Son front touche mon cou et son souffle me chatouille alors qu'il rigole. Ses paumes se posent délicatement sur mes pectoraux, alors qu'il laisse aller son poids contre moi ; j'en profite pour pivoter et me retrouver en haut, le surplombant.
— Visiblement, toi et Pansy en aviez quelque chose à dire !
Il rit toujours, maintenant lui-même à plat sous moi, ses poignets entre mes mains.
Mais qu'il ne me reparle surtout pas de Pansy maintenant!
— Oublie ça. Si je commence, je ne pourrai plus m'arrêter, je vais aussi te parler de ton sale caractère de Gryffondor ou de tes cheveux tous mêlés!
Il adore ça, mes petites menaces, et il tente de lever la tête pour m'embrasser. Je le garde retenu et bien coincé ; il se débat légèrement sous mon regard allumé.
Harry s'est échauffé, je lis le désir dans ses mouvements plus empressés et ses yeux plissés. Il est vraiment bien foutu et je n'arrive pas à m'y faire. Sauf peut-être justement ses cheveux emmêlés que je n'ai pas mentionnés au hasard... J'ai quelques produits et un ou deux sorts qui ne feraient pas de mal à ses couettes indomptables!
Mais son allure normale me plaît aussi.
Son allure naturelle.
Son allure quand il est tout nu !
Mais qu'est-ce qu'on attend, encore encombrés de tissus superflus?
Nous bougeons l'un contre l'autre un moment, est-ce durant des secondes ou des minutes? Il me rend fou. Il est tellement adroit, trop habile à m'étreindre et appuyer là où il faut. D'expérimenter à deux nous a améliorés !
Une pensée me traverse alors l'esprit, quant à ses habiletés, et mon humeur bat de l'aile un instant, assombrie de mes doutes familiers. Me figeant imperceptiblement, je décide de poser la question de nouveau, surtout qu'il me dit être venu ici même avec d'autres.
— N'avais-tu eu vraiment eu aucune autre expérience avec des garçons avant moi?
Ça fait un moment que je ne l'ai plus interrogé, mais il ne m'a jamais fourni de réponse définitive. Il prétend que non, mais… est-ce mon caractère possessif et ma nature méfiante? Il est trop bon au lit. Ou est-ce moi qui suis trop accroc et n'ai pas de comparatif? Puis je suis démangé d'une présomption que je n'arrive pas à gratter et après l'avoir tant idéalisé, le doute sur lui et son passé me semble d'autant plus valide.
— Non, fait Harry encore, et il parvient à m'embrasser cette fois.
Je suis toujours sûr qu'il ment, maintenant que j'ai emboîté ce terrain de réflexions. Ou bien j'ai peur, c'est tout : pourquoi me ment-il ? Qui couvre-t-il? Foutu Potter. S'il n'avait pas de si délicieuses lèvres et qu'elles n'étaient pas en train de me faire frissonner depuis les tréfonds de mon être, je l'interrogerais davantage. Pour le moment, je crois que je vais plutôt me contenter d'apprécier la caresse de ses mains qui ont encore trouvé l'endroit idéal, au carrefour de mes hanches...
Mais qu'il ne se fasse pas d'idées, je vais y revenir...
Mais je n'y pense même plus. Là j'ai tout oublié, alors que les sensations affluent, et que je ne pense plus qu'à lui, et qu'à nous...
— Tu es beau, lui dis-je entre deux baisers.
Voilà, je lui parle de lui. Indirectement de ses yeux, de ses cheveux, de sa cicatrice, de tout lui-même. J'a bien le droit de commenter de son physique! Et aussi de critiquer sa garde-robe ridicule, mais ... maintenant, ça y est, enfin! Il ne porte plus rien.
Je me retrouve assis sur le ventre de Harry, serrant les genoux autour de ses flancs sans l'empêcher de remuer. Il me sourit timidement et j'incline le torse pour déposer un baiser d'abord fuyant sur ses lèvres. Puis ma langue glisse sur ses dents, il ouvre davantage la bouche, notre baiser s'approfondit, jusqu'à nous perdre dans notre univers.
Sous moi, son gonflement qui m'effleure me ramène à la réalité. Le mien est raide contre son ventre, et tout prêt à plus. Je me redresse et me dandine pour avancer sur lui, approchant le bassin de sa tête, alors qu'il lève la nuque et me tire vers lui. Je me donne complètement à lui, tout près de se lèvres...
Je ne sais pas si je perçois d'abord l'éclat sonore qui nous parvient de derrière, ou l'énorme sursaut de Harry qui se retire vivement et se renverse sur une épaule pour faire face à la source du bruit. Automatiquement, mon cou se tend douloureusement pour voir derrière moi ; Harry crie un aïe! alors qu'un de mes genoux l'écrase ; je suis plus rapide que lui pour réagir, et en un réflexe, avant de même comprendre ce qui se passe, j'ai attrapé ma baguette magique et je la brandis vers l'intrus apparu dans l'enclosure du passage.
— Petrificus Totalus !
Entre mes jambes, Harry lève de grands yeux ahuris et on partage un regard horrifié. Puis il s'extirpe de sous moi et bondit hors du lit.
— Draco ! Qu'est-ce que tu as fait ?!
Mon coeur bat la chamade, éberlué, incapable de comprendre ce qui s'est passé durant les cinq dernières secondes. Incrédule, je contemple ma baguette tendue et la fille qui vient de faire irruption, maintenant figée. Je reconnais enfin Ginny Weasley.
Merlin ! On s'est fait surprendre en pleine action par Ginny Weasley !
Merlin ! J'ai ensorcelé sa copine !
Alors que ses traits demeurent paralysés en une expression d'étonnement déformée, les yeux de la rouquine continuent de nous scruter.
— Elle m'a surpris ! me justifié-je, sincère, énervé, paniqué!
Mais... mes réflexes sont excellents quand même ! Elle n'a pas eu le temps de dire un mot!
— Libère-la ! me crie Harry, comme fâché.
Il est complètement nu, agitant les bras, et l'érection que j'avais commencé à perdre sous la stupeur pointe de retour vers le plafond. Les yeux de mon lion louchent en direction de mon ventre, et je vois ses traits se froncer encore davantage.
— Donne-moi ta baguette ! décide-t-il, me l'arrachant des mains pour la pointer vers son amie.
Merlin qu'il est sexy, nu avec une baguette.
Agile, je la lui reprends avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit et je cours me réfugier dans un coin de la chambre, où notre visiteuse ne pourrait me voir sans se tourner.
— Attends avant de la secourir, on va se rhabiller !
Au moins, elle est restée à peu près debout, immobilisée en équilibre fragile contre le mur devant lequel elle s'était arrêtée.
L'affolement cède, remplacé d'une honte monumentale qui s'abat sur moi. Weasley ! Mais que fait-elle là ? En voilà une autre à ajouter sur ma liste de « ils vont me le payer »!
Harry m'imite finalement, attrapant ses vêtements.
— Désolé ! dit-il à Weasley. On se dépêche. Je suis tellement désolé que tu nous aies trouvés comme ça…
Je rigole. Il le faut bien, sinon mon orgueil blessé va me faire hurler ou casser quelque chose. Moi qui aimais tant la croiser et me sentir supérieur à elle. Maintenant, elle tirera les ficelles, si elle le souhaite. Les rôles sont tout à fait renversés!
Je crois que me pensées qui tournent à toute allure sont mon absolution. Je ne peux pas accepter ce qui vient d'arriver.
— Je déteste la laisser dans cet état-là ! se plaint Harry à voix haute, trébuchant à essayer de se glisser dans son pantalon.
— Oh, allez, le consolé-je. Elle est seulement pétrifiée.
Le visage de Harry est déformé d'indignation.
— Seulement pétrifiée ?!
Je sens qu'il n'y aura pas de suite à ce qu'on avait commencé, si ça continue comme ça. Mais pourquoi se préoccupe-t-il de l'état de son amie, comme si ça valait plus que l'embarras de s'être fait prendre!
Maladroitement, nous terminons d'enfiler nos vêtements. J'essaie de me rassurer. C'est pas grave d'avoir été surpris… De toute façon, elle était déjà au courant pour nous. Elle se … figurera mieux ce qu'on fait ensemble, c'est tout !
Trop distrait pendant qu'on se change, Harry se glisse dans ma robe de sorcier. Amusé, je le laisse faire. Mon uniforme est drôlement chic, dite donc ! Surtout sur mon copain. Je suis fier !
Il est rapide à se couvrir, peut-être encore plus paniqué que moi. N'attendant même pas que j'aie terminé de boutonner ma chemise, Harry s'approche de son amie et la relâche du sortilège, s'excusant misérablement à nouveau.
— Merlin ! Morgane ! se contente de jurer l'horrible rouquine, sous le choc.
Avant qu'aucun d'entre nous n'ait le temps d'ajouter quelque chose, de nouveaux pas retentissants se font entendre derrière le mur menant à la pièce secrète.
— Ginny ? T'es là ?
Apparaissent deux de ses copines, une petite blonde bizarre dont je ne connais pas le nom et une deuxième au teint foncé qui ne me dit rien non plus.
— Ah ! Harry !
Weasley se retourne vers les nouvelles arrivantes, le rouge aux joues, leur faisant signe de ne pas entrer. Mais trop tard, la blonde se penche par-dessus son épaule.
— Tiens, bonjour Harry ! Et…
Ses salutations perdent leur fil quand elle m'aperçoit. Je la toise avec divertissement, pour garder la face, ravalant désespérément l'horreur qui se creuse en abîme en moi. Je sens me monter une hilarité qui supplante mon malaise et est la seule chose qui me retient de déguerpir de cette scène foireuse.
Harry répond à l'interpellation d'un signe de main, puis à contrecœur, Weasley se pousse du chemin, permettant aux deux filles de nous rejoindre à l'intérieur. Bon, définitivement, notre repaire privé est pour toujours perdu.
— Dis… Pourquoi tu portes une robe de Serpentard ? demande aussitôt la blonde à Harry.
Observatrice, cette fille ! J'ai envie de rire (ou de pleurer?) lorsque mon lion baisse le menton sur lui-même et qu'il réalise son erreur.
— Oublie ça, marmonne-t-il. Ce n'est pas la mienne. Qu'est-ce que vous faites là, de toute façon?
— On a un club de discussion, répond simplement l'amie de Weasley, qui porte, elle, les couleurs de Serdaigle.
— Ce n'est rien du tout…
Weasley semble gênée, et secoue la tête, cherchant visiblement à noyer le dialogue avant qu'il ne s'engage. Je l'ai remarqué et j'en profite : si on peut prolonger son malaise, elle le mérite bien.
— Pour « discuter » de quoi?
— Les créatures magiques auxquelles personne ne croit, par exemple!
Harry paraît perplexe aussi.
— Vous avez créé un club?
— C'est la première fois! se défend Weasley, pathétique.
— Mais on va essayer de le répéter souvent, insiste son amie.
— Bon, peu importe!
De sa face cramoisie, j'en déduis la honte intense de la rouquine. Ça me fait littéralement marrer. Si ça se trouve, elle est plus gênée que moi.
— Mauvaise idée les filles, j'étais certaine que ce passage resterait libre, mais on va devoir trouver un autre endroit.
Elle commence à ramasser les parchemins étalés sur la table et les ranger précipitamment dans son sac, sans prendre garde à ne pas les froisser.
— Attends, l'arrête la Serdaigle.
À mesure que les secondes passent, je reviens sur ma première impression positive : quelque chose cloche chez elle. Elle avance vers moi, ignorant le fait que je sois encore partiellement nu, ma chemise fripée et mal boutonnée.
— Peut-être qu'ils veulent participer à notre groupe, alors on pourrait rester! dit-elle aux deux autres.
Elle se plante devant moi et lève deux yeux globuleux.
— Alors, ça vous intéresse? On a un projet de recherche sur des créatures inconnues dans le lac de Poudlard ! J'ai fait quelques découvertes.
Derrière elle, Weasley fait de grands signes de détresse à Harry. Dubitatif, je jette un regard à mon compagnon.
— Une autre fois Luna, dit-il.
— Allez, Luna, on les dérange!
Leur autre amie est déjà retournée dans le couloir. Luna secoue la tête, renonçant finalement.
— Bon, eh bien une prochaine fois!
Cette fille est étrange. Tout compte fait, je vais devoir m'en méfier.
Quand elles ont disparu, Harry et moi nous fixons l'un l'autre, partagés entre un malaise penaud et un fou rire irrépressible. Je me sens un peu déchu. Le prince des Serpentards surprit nu… avec Harry Potter… et par des filles!
Au moins, quant à Weasley, ce club honteux nous ramène à égalité. Elle connaît mon intimité, je connais ses amies bizarres : nous sommes quittes.
Je ne veux pas songer au contrôle de mon image qui m'échappe encore un peu plus…
Entre-temps, Harry s'est assis sur le lit, l'air contrit. J'ai peur que l'interruption nous gâche un peu et je m'approche de lui pour le prendre dans mes bras. Il me laisse faire, mais sans affection : au fil des secondes, il devient rigide, refroidi du contrecoup. Hélas, on ne reprend pas là où on était.
J'aurais cru que ce ne serait qu'une légère anicroche, un incident de parcours, mais sans gravité. Ce n'est que Weasley, Merlin! On s'en fout!
Mais Harry se tient loin de moi. D'une impression au début, ça paraît évident au fil des jours qui suivent. Je ne comprends pas. OK, soit, il peut être mal à l'aise d'avoir été attrapé par son amie, pire, son ex. Ou bien il m'en veut de lui avoir jeté un sort ; il m'en a blâmé ouvertement pendant plusieurs minutes, avant de sombrer dans un mutisme que je ne méritais pas.
Oui, après coup, je me suis peut-être comporté en enfant gâté en piquant une crise, surtout pour avoir définitivement perdu notre cachette, et parce qu'il ne m'avait pas prévenu de ce risque qu'on se fasse surprendre, toutes ces fois où on s'est rejoints là, sans précautions… J'avais de quoi protester! Et cette fois, mes complaintes n'amusaient pas Harry.
Mais c'est plus agaçant que ça, car il m'en veut pour un malentendu. On ne se reconstitue même pas la scène de la même façon : il me dit, avec un regard de reproche, que j'ai été méchant et que j'ai chassé ses amies.
Ce n'est pas tout à fait cela ! Il oublie qu'elles nous ont trouvés à poil! Je crois aussi qu'il projette, par malaise et contrition. Ne désirais-tu pas justement de la transparence ? En veux-tu en voilà, tu ne pouvais pas t'afficher plus assurément qu'en costume d'Adam entre les jambes de Draco Malfoy!
Et va pareil pour moi …
Ainsi, avec cette situation nulle comme toile de fond, on se fait la gueule et on se retrouve distants. Et alors qu'il me repousse simplement, sans explication, mes doutes vulnérables rejaillissent à plein feu et je vis très mal son rejet.
Pour ce qui est de coucher ensemble, bon, il faut dire qu'on n'a pas vraiment d'espace alternatif. On était déjà très chanceux, à y repenser, de vivre presque librement comme un couple à même notre école. Incroyable qu'on n'ait jamais été découverts jusqu'à maintenant, surtout à nos débuts, quand on se voyait dans des salles de classe – bon, il n'y avait pas grand-chose à surprendre à cette époque-là, mais malgré tout! Ça allait finir par arriver… Je suis trop craintif maintenant, peu importe quel insolite passage secret le parchemin magique de Potter nous dévoilerait. Ainsi, pour l'instant, plus de bisous, et surtout pas sous la ceinture. Et il n'a l'air de rien entreprendre pour arranger ça.
Cette distance physique, elle me tourmente, elle me blesse. En quelques jours encore, on passe du tout au rien, puis du rien au tout. Il ne boude plus, et cette fois c'est le contraire d'avant : il se réserve physiquement, mais veut bien me parler, discuter platoniquement, insiste même pour que je reste flâner avec lui et ses amis à la Grande Salle.
Puisque je veux passer du temps avec lui, me dis-je, allons-y, farcissons-nous la discussion avec Granger, pas le choix. Cependant, je fais exception si « ses amis » sont les Serdaigles hasardeux! Vraiment, j'ai fait mon effort je crois? Je ne peux plus les endurer. Pour dire : j'aime autant Weasley fille qui n'est plus capable de me regarder en face, ou même Weasley garçon et Granger qui me détestent.
Mais notre dynamique a quelque chose de tendu et retenu, c'est inconfortable. Pourquoi devenir si frigide? Pour me punir?
J'en parle pour me plaindre un peu auprès de Blaise – encore. N'était-il pas la voix de ma raison, comme pour vérifier que je ne perds pas mon jugement quand il s'agit de Harry?
Je lui dis que Potter ne me respecte pas, afin qu'il le confirme.
— Non, c'est toi qui ne le respectes pas, me répond Blaise. Il a toujours le droit de changer d'idée.
Argh!
Mais moi aussi j'ai le droit de changer d'idée, et de pas avoir envie d'aller dîner avec les Serdaigles, alors je reste de mon côté, et je boude. Je boude en solitaire, d'ailleurs : Pansy ne me parle plus. Je ne sais même pas pourquoi.
Et alors que je rumine par moi-même, et que Harry est à distance, il me semble encore plus proche de Corner et Goldstein, et ça me donne envie de vomir.
Comme pour me détromper, mon Gryffondor finit par me pousser dans une salle de classe et défait mon pantalon, sans crier gare. On ne s'était même pas croisés depuis 48 heures, occupés dans un sprint pour les APSIC, mais qui ne m'a pas empêché de me pomper de questionnements et suppositions. Ces moments d'absence et d'abstinence me donnent lieu et loisir de chercher ce qui cloche chez lui, ce qui cloche chez moi, et de continuer à cultiver ma jalousie et mon envie. Sans parler de tous ces regards sur moi… Les copines de Weasley ont-elles colporté ce qu'elles ont entrevu ? De plus en plus de gens savent pour nous – la notion est un caillou dans ma chaussure. Je m'évertue de penser qu'on est à Poudlard, que ça ne sortira pas d'ici…
Et j'ai raison. Cette école n'est pas le vrai monde. Ça va, ça va. Qui sont ces filles qui nous ont vus? Personne d'important. Quel impact cela peut-il avoir sur moi ? Aucun.
Aucun…
Au moment où Harry m'exhibe en extirpant l'objet de son appétit hors des plis de mon pantalon, je jette un enchantement sur la porte de la salle pour la sceller, suivi d'un deuxième, puis d'un troisième. Exagéré? On ne peut pas être trop prudent. Allez, un quatrième pour le coup!
Puis malgré la lueur lubrique dans les yeux du garçon face à moi, je m'écarte de ses mains en me dodelinant. Non, ce n'est pas encore lui qui va décider de tout, nous rabibocher quand bon lui semble, effacer mes doutes d'un coup de langue et d'un jet de sperme.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Sa petite moue adorable, ses lèvres qui se chiffonnent d'un côté, ses émeraudes qui m'inspectent… Maintenant qu'il est devant moi, tout se mêle dans ma tête, mes idées contractées en un fouillis intriqué. Tout est compliqué, je bouillonne d'amertume, mais comment exprimer mes angoisses sur moi-même, sur lui, sur notre entourage, sur notre futur ? Sans compter que je fourmille d'envie d'être nu avec lui.
Mais dans ma rancœur, je cherche officiellement la discorde. Mon engin est vite rangé hors de toute tentation, et je ne sais même pas comment j'y arrive, mais la question franchit mes lèvres prêtes à la dispute, lourde d'accusations et d'afflictions :
— C'était avec qui?
Voilà, une confrontation simple et superficielle, et une manière efficace de le confronter et de lui présenter ma méfiance ! Ça m'énerve qu'il n'ait jamais voulu admettre quels garçons il a vus clandestinement avant moi.
Et soudain je fais une fixation là-dessus, comme si ma frustration y convergeait. C'est bien la cause de tous nos soucis Potter ! Toi et tes secrets.
Harry s'incline vers moi, semblant attendre une mise en contexte. Il ne comprend pas de quoi je parle, ou bien il le prétend.
— Avant moi. C'était avec qui, que tu as été?
Il me regarde comme si j'étais débile. Son air innocent et joueur est obscurci par un froncement de sourcils agacé.
— Personne. Je te l'ai déjà dit, Draco. Tu es le premier.
Il s'approche de moi de retour.
— Et tu seras le seul, me chuchote-t-il ironiquement en reprenant son sourire et en se penchant dans mon cou.
Bien sûr que non. Je secoue les épaules pour me dégager.
— C'est impossible, lui dis-je.
Il me regarde froidement. Voilà, sa bonne humeur est partie pour de bon, me dis-je. Tant pis. Comme la mienne.
— Je ne te crois pas, et ça me fais flipper que tu ne veuilles pas en parler! Pourquoi tu ne veux pas parler de lui? Ou d'eux?
— Parce qu'il n'y a personne de qui parler !
Mes indices sont tous trouvés et je suis prêt à le cerner :
— Dès le début, c'était impossible que tu sois si à l'aise si tu n'avais jamais rien connu avant.
Je croise les bras et pince la bouche. Harry paraît réellement dépité, mais je reste persuadé qu'il cache quelque chose.
— Pourquoi tu parles de ça maintenant? Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Ça m'a simplement été naturel avec toi, c'est tout!
— Naturel !
— Oui, naturel. J'avais toujours rêvé d'être avec toi, et ça s'est passé exactement comme je l'imaginais.
Je sens mes joues s'enflammer, mais je ne vais pas céder. Il n'est pas honnête sur ce coup. Ça n'a peut-être aucune importance au fond, mais ça m'énerve tellement qu'il me croit dupe! C'est le nœud du problème.
Alors qu'on se dévisage avec fureur, unis comme d'un courant électrique alors qu'on se referme, imperméable et incompréhensible l'un à l'autre, mes pensées chaotiques tonnent silencieusement. Je suis un véritable orage. Harry va se rendre compte que mon soupçon remonte à loin, tu et ravalé. Je l'alimente : au tout début, se questionnait-il vraiment sur homosexualité? Hésitait-il plutôt par rapport à moi? Il avait dit ne pas pouvoir, en me laissant sous les douches. Voyait-il quelqu'un d'autre à ce moment-là? Corner, même? Pire, un Poufsouffle quelconque?
Je l'ai bien dit : j'ai eu beaucoup de temps pour mijoter mes accusations et m'obséder de tracas possiblement infondés, mais urgents à clarifier.
Et je sais, je le sais maintenant : Harry n'est pas celui que je crois.
Constatant peut-être que je ne refroidis pas, tendu mais immobile et les lèvres obstinément repliées vers le bas, Harry me balance enfin lui-même une pique :
— C'est pas parce que toi, tu flirtais avec Anthony en parallèle, que j'avais quelqu'un d'autre en vue moi aussi !
Il avale sa salive avec difficulté, ses mots rauques de frustration en reprenant :
— C'est pas parce que toi t'étais coincé pour ta première fois que tout le monde doit l'être !
La colère me noue l'estomac.
— Et pis j'aurais bien eu le droit d'avoir d'autres partenaires avant, et de ne pas t'en parler ! Mais ce n'est pas le cas!
Mais je veux seulement qu'il l'avoue et qu'il arrête de faire preuve de foutue mauvaise foi!
Je croyais qu'il s'emballait, alimentant en miroir ma propre énergie, mais étrangement, Harry tend soudain à se calmer, comme une bombe désamorcée au dernier instant. D'une voix posée, et d'une intonation maîtrisée qui me fait presque remettre en cause mes idées, il me parle alors de Ginny Weasley. Il me rappelle son temps avec elle, que ça n'a pas marché entre eux, et – est-ce pour m'irriter? Ou pour créer diversion? – qu'elle a ensuite fréquenté son ami Michael Corner, justement.
Croit-il m'amadouer ainsi? Ça ne compte pas et ce n'est pas ce que je veux entendre! Peut-être un peu apaisé mais le refusant, je me ressaisis. Ce sujet n'a rapidement plus d'avenue, j'ai moins d'arguments rationnels que prévu, mais la rage vrombit en moi, des eaux furieuses se retirant comme à l'approche de la prochaine vague, qui déferle en une nouvelle insinuation un instant plus tard.
— En passant, tu étais où ces deux derniers jours?
— Ici, dit-il chichement.
— On ne s'est même pas vus. Tu étais occupé?
— Oui ! J'ai d'autres responsabilités qu'auprès de toi, si tu peux te le figurer.
Il me traite de nombriliste, moi, incroyable.
— Responsabilités… des travaux, par exemple?
— Ouais.
— Surtout pas des responsabilités auprès des Serdaigles…
— Oh, pas encore ça, par pitié.
Harry se frotte la tête d'une main, j'observe son coude s'agiter en fronçant les sourcils. Je sais que je l'énerve, mais s'il passe du temps avec eux plutôt qu'avec moi…
— Si tu n'as rien à te reprocher, tu me laisses ta carte quelque temps?
— Non mais ça va pas, tu délires, t'es parano.
— Je posais une question, c'est tout. Je ne voudrais pas que tu tiennes trop mauvaise compagnie…
Harry est excédé.
— Mais arrête, arrête ! Tu t'acharnes tellement que je vais finir pas croire que c'est toi qui les as attaqués!
Enfin, je me tais, et ravale abruptement mes prochaines charges. Il a dit ça pour plaisanter, n'est-ce pas? Il ne croit pas vraiment que c'est moi qui les ai embusqués et dévoilés à tout le château... Je suis prêt à ressortir mon alibi avec Pansy, quand il reprend plus doucement :
— Pourquoi tu t'entêtes comme ça ?
— Pour rien.
— Tu as si peur que ça nous trahisse, d'être associés à eux? Ou à d'autres?
C'est ce qu'il a déduit de tout cet échange ?
Je reste muet, et je me calme, sans me dégriser. Ne me comprenais-tu pas, Potter? Ne voyais-tu pas clair en moi?
J'agis comme ça pour toi. Parce que ta présence me manque. Parce que je suis bête et maladroit. Et parce qu'on est frustrés, tous les deux. Cette conversation nous sert de prétexte pour se le manifester, se confronter, aborder nos tensions, fidèles à nous-même. Prêts à se sauter au cou l'un de l'autre, soit pour s'embrasser, soit pour s'entretuer. Je l'avais cherchée, la bisbille, d'ailleurs. Mais … pas comme ça. Ce n'est pas agréable. Pas du tout.
Ce n'est pas comme dans mon imagination : on est fâchés, et ça n'a rien de sexy ni d'excitant. J'avais tort, tout ce temps. On ne couche pas ensemble fâchés. Enfin, j'ai eu mon souhait, et je m'épanche en regrets.
On boude, et on ne dément pas. Sur des bases ridicules en plus, c'est affreux. J'ai orienté notre tension sur un sujet complètement insignifiant, qui en dit plus long sur moi que sur lui au fond. C'est trop bouleversant de penser aux véritables enjeux et à nos difficultés, si bien que je me suis replié sur des problèmes superficiels, carrément accessoires. Je souffre de cette incompréhension. Peu s'est dit, mais c'est ce qui mijote derrière qui me pèse vraiment.
J'ai peut-être mal agi : j'aimais mieux douter de lui que réfléchir à nous deux davantage. Mais au préalable, c'est lui qui m'avait insécurisé et ravivé mes peurs d'être ignoré de nouveau. Oui je l'ai interrogé, mais c'est lui qui me repoussait d'abord.
Mes doutes grandissent, indomptables, comme des mauvaises herbes. Je n'aime pas l'image qu'il me reflète de moi-même et la posture dans laquelle il me met. Et de là, on dirait que je construis mon malaise à grand coup de suppositions et de remises en question.
Je ne sais pas d'où il tenait son idée qu'on peut bien se comprendre. Se désirer et vivre quelque chose ensemble, oui, cesser de se détester et même de prétendre se détester, d'accord, mais se comprendre?
La suite me terrifie. Tant pour moi que pour lui. Sans l'avouer, c'est ça qui plombe mes interactions avec Harry. Je sais qu'on aura des décisions à prendre. Notamment sur un éventuel coming out, parce que lui, on dirait qu'il ramène cet accrochage à cet unique enjeu. Au fond, est-ce là la vraie source de sa frustration? Je l'en empêche…
Mes questions et réflexions se bousculent. Pourquoi ne parle-t-on pas davantage? Je veux boire de notre remède au mutisme, celui qu'on prépare ensemble dans la classe de Snape. On en partagera un verre, on trinquera à nous deux, tragiques, et on clarifiera tout. Parce que finalement, même si maintenant on parle, on ne parle pas.
Et alors que tout ceci est irrésolu, on a entre-temps mis feu à une mésentente quant aux Serdaigles, on s'est foutus dans un cul-de-sac, trivial, trop triste.
Que me vaut toute cette histoire si c'est pour encore avoir le mauvais rôle? Ma dignité s'en abîme sans cesse. Je suis éperdument amoureux, ou quelque chose comme ça, mais on se trouve à cran dans une fragilité éternelle, à cause de tous ces gens qui m'accablent : Granger, les Weasley, les deux Serdaigles, mes amis Serpendards et leurs attitudes douteuses, les professeurs, les impertinents de troisième année efféminés, les hypothétiques anciens amants de Potter, Dobby … !
Je cherche, je cherche d'autres gens à lister, sur qui laisser s'échouer ma furie crépitante.
Ah, la blondinette insolite de Serdaigle !
J'aimerais être seul au monde avec Harry. On pourrait quitter Poudlard, quitter même l'Europe, aller vivre quelque part en Amérique, peut-être.
Sans tous ces gens !
Sans mes parents…
Quelque chose ne tourne pas rond.
Pourquoi suis-je encore tracassé? Ça devrait être jouissif, poignant, parfait.
Je rengaine et récupère tout ça. Je ne veux plus douter. J'ai besoin d'un bouc émissaire.
Ah, je sais. Tout ça,
c'est bien la faute
des
Serdaigles!
Et de Ginny Weasley.
Et de ses copines indiscrètes!
Elles nous ont rendus si inconfortables.
Je détourne mon regard de l'intérieur - ça ne me réussit définitivement pas - et guette d'un œil perçant les menaces externes.
Je vais les déjouer. Si je réussis à reprendre le contrôle, tout ira bien.
C'est logique, et je suis désespéré : si je prouve à Harry que ces Serdaigles ne sont pas bons pour lui et pour nous, si on reste secrets et intimes et qu'on se libère du regard des autres, tout se réglera.
J'en parle à Theo, plutôt qu'à Blaise ou Pansy. Et je peux affirmer que c'est la meilleure des idées, et qu'il est absolument un fantastique confident.
Bon, il ne sait pas la nature de ma relation à Harry, alors je m'en tiens à simplement calomnier les Serdaigles. Il ne peut pas comprendre où prend source mon discours coulant à grands flots, mais Theo m'écoute attentivement. D'un œil étonné, soit ; toutefois, il ne me démentit pas, il ne me confronte pas, il ne les défend pas. Il ne m'insuffle pas des idées inconséquentes pour me saboter dans mon élan, ou fragiliser davantage mes résolutions et sentiments quant à Harry et moi.
Alors, enfin, je me sens juste, lucide et puissant.
