Je déteste ses yeux

Chapitre 22

C'est le milieu de la nuit et j'écoute les autres gars qui ronflent doucement.

J'ai appris avec le temps à reconnaître les sons du sommeil de mes compagnons de dortoir. Je sais comment Blaise se tourne et se retourne bien qu'il prétende dormir calmement ; je connais le souffle parfois saccadé de Theo quand il rêve. Ce n'est pas ma première insomnie.

Mon cauchemar répété m'obsède, comme un film qui continue de défiler dans ma tête encore après m'être réveillé en sursaut.

Mon bras baissé, j'aimerais qu'il se tende, mais il n'y a rien à faire. Ils m'assaillent, ces milliers d'opposants. Même vêtus indistinctement, je sais qu'ils viennent de Serdaigle. Je reste en silence, ils sont aussi muets que moi ; je ne sais pas quelle formule utiliser ou comment les combattre. Affligé, je suis entouré, et leur assaut se referme sur moi.

Est-ce Harry parmi eux? Est-il à Serdaigle lui aussi? Je ne sais pas, mais il est là et enfin je réagis. Lui faisant face, la pression monte. Ma baguette est tendue sur lui, mon coude rigide le pointe pour en finir. Je veux trouver mon sort, je sens que ça y est presque, mon seul souhait est que ce combat atteigne son apogée. Les lèvres scellées mais le souffle court, la tension entre nous s'intensifie ; il est juste là le sort, il me grimpe du ventre, je l'ai sur le bout de la langue…

Et enfin, en des spasmes incontrôlables, de l'apex de ma baguette jaillissent en jets mes sortilèges, tandis que je me cambre sous leur conjuration.

J'étais essoufflé en ouvrant les yeux sur la noirceur du dortoir familier. Il n'y a pas de Serdaigles ici, ni Harry. C'est la musique des rêves de mes amis bien serpentards qui a fini par calmer mon cœur battant.

Affronter Harry comme ça, un réel face-à-face… ce n'est plus arrivé depuis notre « duel » d'Accio informulés.

Ma respiration ramenée de force à une lente cadence, mon esprit s'évade.

Je regarde le futur en face : il y a une guerre à venir. Nous le savons ; on l'a toujours su. On vit tous comme si de rien n'était, comme si ça ne nous pendait pas au nez. Harry le premier : pourquoi n'en parle-t-il jamais avec moi? N'a-t-il pas été aux premières loges, ces dernières années, de cette magie noire qui s'assemble et étend ses tentacules discrets dans le monde sorcier?

Il ne me les déclare pas, mais je connais bien sûr ses loyautés. Quant aux miennes, elles sont celles qu'elles devraient être ; du moins, elles le seront, le temps venu. Toute ma jeunesse, j'ai ressenti chez les adultes cet oppressant sentiment de regret d'une révolution avortée : une déception tue, cachée, refoulée ; palpable malgré tout, et même à 6 ou 10 ans, on capte ce qui est dans l'air et on l'intègre en soi-même.

Donc, me dis-je, peut-être un jour devrai-je refaire face à Harry.

Mais les choses ses mêlent. Je ne crois pas que mon rêve était vraiment à propos de ça. Je ne suis pas naïf à l'imagerie phallique ; mes bas de pyjama humides sont équivoques. Pas besoin d'être devin pour savoir ce que Harry me suscite.

Pour ce qui est des Serdaigles troubles du cauchemar… Hum. Je ne sais pas l'interpréter, mais ça me met mal.

Le reste de la nuit, je demeure étendu bien que le sommeil m'échappe, sentant les cernes bleutés se creuser autour de mes yeux alors que se succèdent les heures et mes ruminations.


Je suis crevé, mais j'y excelle, à cet examen théorique de Potions! Je suis le premier à déposer ma plume, alors que même Granger continue de noircir furieusement son propre parchemin. Grimace vilaine à Corner assis à ma droite – il a intérêt à ne pas regarder ma copie!

Pris à patienter jusqu'à la fin de l'heure, j'observe longuement mes compagnons de classe. Surtout Harry : blême, mal rasé, les cheveux sauvagement emmêlés… et malgré tout irrésistible! Mon attention englobe les autres aussi, un peu. Tous ces autres, inconnus, différents. Réunis ensemble par la trivialité de prouver à Snape nos talents de sorciers. Encore lucide de ma nuit d'éveil, je sais que cette magie, elle nous divise plutôt que de nous rassembler.

Harry est beau, mais je voudrais sortir d'ici.

Et au fil de ces minutes qui passent, je sens s'écouler en moi, comme un vase qui se vide, toute familiarité et sympathie pour tous ces autres. En dépit de mon sang-froid, une irritation grimpe, sommée d'incrédulité et de honte au souvenir de la fête d'à peine deux jours plus tôt. Pourquoi, mais pourquoi ai-je organisé un truc comme ça?

Non, non. Cette fête était sublime! Je ravale ça.

Quand je trouve les bras de Harry après l'examen, je m'y oublie quelques instants, mais plus tard, c'est seul et en silence dans ma salle commune que je me recroqueville dans mon malaise.


Pansy Parkinson contre Ron Weasley, prise 1000!

C'est toujours la même histoire! Si la majorité d'entre nous est apte à la civilité, ces deux-là sont des causes perdues. Même après ma superbe fête!

Ah, vivement d'au moins se dégager de ces dynamiques de Poudlard et de maisons, de se libérer de nos pairs. Alors enfin Harry et moi pourrons être ensemble plus naturellement, sans interférence. Ici, même dans notre discrétion, nos rôles et notre passé nous rattrapent et nous tiraillent absurdement. Pansy et Weasley en sont une ignoble manifestation. Pansy, tu me déçois tellement!

Je crois que Blaise s'en rend compte, et ces derniers jours, il a essayé de normaliser tout ça. Je l'ai remarqué discuter encore plus souvent avec Harry, comme s'il tentait de se rapprocher davantage de lui, et même de Weasley et Granger. Peut-être n'était-il jamais si hostile aux Gryffondors, lui? Sans me le dire, bien sûr ; de prétendre détester les Gryffons n'était donc qu'une autre façade pour bien paraître à mes yeux. C'est énervant.

Pansy, elle, peut-être aussi pour m'aider à solidifier mon lien à Harry (mais j'en doute), use d'une autre approche. Quand sa joute avec Weasley est terminée, ou, disons, suspendue momentanément, elle reprend les rênes de la discussion :

Harry, dit-elle, toujours de la même manière, comme si incapable de prononcer son prénom normalement sans y ajouter une intonation aiguë et particulière.

Nous sommes assis dans la Grande Salle, dans un mélange de maisons bien inhabituel. Même Luna Lovegood, comme Serdaigle excentrique et pas à sa place, a encore rejoint notre groupe de Gryffondors et Serpentards, pour je ne sais quelle raison. Trop, trop bizarre.

— Je dois te dire que Dray t'a attendu toute sa vie. Il avait besoin d'un ami comme toi!

— Non mais tais-toi ! la rabroué-je.

Pansy m'ignore, se penchant par-dessus la table et levant la voix, alors qu'elle continue à débiter des trucs carrément tragiques.

Au moins, ça passe en humour, et tout le monde finit par rigoler, même moi, bien qu'un peu jaune. Je déteste comment elle me présente. Je déteste le regard que pose Harry sur moi, à la fois bienveillant et – est-ce de la sympathie voire de la pitié à la con?

Je finis par discuter avec Luna durant le reste du repas, alors que Blaise, Harry et Granger bavardent légèrement et que Weasley et Pansy ont repris leur affront, mais semblent s'amuser mutuellement. Trop, trop, trop bizarre.

Ne savent-ils pas ce qui nous attend… ? Oubliez-vous qui vous êtes et où vous vous situerez bien assez tôt? On rira moins quand la moitié d'entre vous serez morts, et l'autre moitié enfermés à Azkaban, et tous et chacun devenus des monstres !

Je me regarde en face et encore une fois, les répercussions m'échappent. D'inviter tout le monde à ma fête, de briser les rangs sociaux imposés par nos maisons, ça a encore plus floué qui se tient où. Non mais comment n'avais-je pas anticipé ça? Ma glorieuse soirée et le répit qu'elle m'a procuré ont finalement un coût! La fête était un écart, presque une erreur de jugement, si ça n'alimente que ce mélange improbable. Moi, je sais rester sur mes positions, mais je ne pouvais pas en attendre autant des autres! Si naïfs : à peine réunis pour une soirée et déjà si prompts à sympathiser et faire confiance! Des gamins!

Ignorant complètement la voix de Luna qui déblatère sur un sujet quelconque, je me récite mes convictions : je suis serpentard. Je m'y identifie. Et je me définis depuis toujours en m'opposant à ces idiots des autres maisons.

Ainsi, encore, je perds ici le contrôle. Un pion imposteur parmi des gens qui ne sont pas les miens, au fond. Par exemple, Granger et Weasley continuent d'être amicaux avec moi, au quotidien, mais j'ai sans cesse cette impression qu'ils tiennent des propos sous-entendus faisant miroiter ma relation à Harry comme quelque chose de temporaire, une passade, presque une blague. Est-ce leur moyen de réconcilier le futur indéniable et les circonstances du présent?

C'est trop. C'est trop! Mais je continue de « parler » avec Luna Lovegood (je finis même par l'écouter, mais que distraitement, tout de même.) Le pire, c'est qu'on reste tous groupés même une fois le dîner terminé. C'est trop!

Un peu plus tard, presque malgré moi, j'aborde le sujet directement avec Harry. C'est peut-être de la projection, mais je lui demande :

— Comment tu t'y habitues, à nous deux? À ce que les autres en pensent? D'être avec tout le monde en même temps…

Je fais peut-être erreur d'ouvrir la bouche. On ne reparle plus de s'afficher en couple publiquement, et c'est peut-être mieux ainsi : le malaise ne se révélerait pas tant qu'on ne l'évoque pas. Je me dis que l'impasse ne serait pas atteinte tant qu'on ne la regarde pas en face. Mais voici que mes questions multiples trahissent mon trouble mal retenu.

— Ça va, dit Harry. C'était pas mal aujourd'hui, à la Grande Salle, non? Je n'aurais jamais pu imaginer ça encore récemment.

Je hoche la tête : au moins on est d'accord.

Puis Harry reprend la parole, allant plus loin que la portée initiale de ma question. Il hésite, et sourit doucement.

— Encore un peu irréel de me retrouver dans les bras de mon ennemi, mais finalement, si on se laisse aller, ce n'est pas si difficile?

Je cille un peu de cette sentimentalité exagérée, mais ça me touche quand même. Il me sourit encore, et il est trop beau.

— Mais de forcer tout le monde à se mêler à cause de nous…?

— On les force? Mais non, ils se côtoient parce qu'ils en ont envie. Arrête de penser que tout tourne autour de nous!

L'égocentrisme dont il m'accuse le fait rire affectueusement. Je me trouve embarrassé, mais piqué : il ne me prend jamais au sérieux!

Je laisse mes épaules retomber, sentant néanmoins mes sourcils se froncer, songeur. Nos amis auraient-ils pu sympathiser, au-delà de nous ? Est-ce plausible?

Ma main qui agrippe frénétiquement mes cheveux n'est pas un signe que mes croyances sont confrontées ! Je maîtrise mon geste et me raisonne. On portait nos couleurs ce soir. Bien distinctes sur nos uniformes, absurdes et impossibles à mélanger, comme de l'huile et de l'eau. Pour moi ça reste trop bizarre, et Harry et moi sommes quand même responsables. Nos collègues de classe ne se seraient jamais côtoyés sans nous.

— J'ai hâte qu'on soit sortis d'ici.

J'ai dit ça sans vraiment le vouloir, des mots échappés en réfléchissant. Mais subitement, le temps est suspendu : je suis sur le bord du précipice d'un sujet jamais approché, et l'effleurant il est maintenant trop tard. J'ai besoin d'en parler à Harry. Ça fait si longtemps que je veux aborder certaines questions.

— On n'a jamais réellement parlé de l'après.

Après Poudlard.

Harry hausse les épaules, comme il le fait si souvent. C'est sa façon de s'exprimer, de se dégager du besoin de fournir une réponse incertaine ou inconfortable. Tu vois, moi aussi j'ai appris à interpréter ton silence.

— On verra? finit-il par dire.

Je me tais sur la guerre à venir parce que c'est un cul-de-sac évident. Mais pour commencer doucement, je lui parle au moins de ma famille, de ma vie à la maison, surtout de la vie qu'on entrevoit pour moi.

De toutes les occasions où ça m'a pesé et tourmenté, c'est maintenant que les mots s'émancipent, sans l'avoir prévu, avec désinvolture. C'est la première fois que je le lui présente vraiment mes proches, je crois. D'ailleurs, ça m'étonne de ne jamais avoir subi d'instances de sa part à savoir ce qu'on penserait de nous, si les Malfoy le permettrait, ce que ça impliquera. Même un « brave » Gryffondor ne possédait pas la témérité de soulever la question, en avais-je conclu.

Mais on est rendus là : il faut qu'il sache qui je suis réellement en dehors d'ici, même si tout ce futur peut partir en fumée, que les choses peuvent changer, qu'il y a parfois une part de moi qui réalise que je devrais me libérer de mes parents et de leurs attentes… Mais… ça ne se ferait pas instantanément. Et peut-être que je n'en serai pas capable.

Je ne dis pas directement à Harry que notre relation devra encore rester secrète en dehors du château, mais il le déduit peut-être.

Harry m'écoute attentivement, ses prunelles vertes réagissant à mes propos tantôt en s'allumant ou en s'assombrissant. Plusieurs fois, bien sûr, ses épaules se soulèvent, un vrai tic !

Mais Harry ne tire pas de mes confidences ce à quoi je m'attendais. Au lieu de stresser sur le nous au futur, sur les implications sociales, quasi aristocratiques de ma famille, sur l'obstacle que sont mes parents et mon rôle, sur ma détresse, ma noblesse! … il me reparle plutôt de nous, et maintenant. Il a surtout retenu que je n'évolue pas dans les mêmes cercles.

— T'as d'autres amis à l'extérieur…

— Pas vraiment des amis, mais oui, il y a d'autres gens. D'autres sortes de gens, surtout.

Pas du tout des amis en fait, mais bon.

— Hors de Poudlard, ta vie est très différente.

Je me défends, à ma propre surprise.

— Mais je suis le même!

C'est faux, surtout aujourd'hui. Harry cogite, sa voix lente et prudente.

— Tu parles de ton monde. Ça doit être autre chose que … par exemple, notre groupe de plus tôt.

C'est moi qui hausse les épaules, et j'ai l'impression de l'imiter.

— Étais-tu tout à fait à l'aise, ce soir ?

Il est perspicace. Je me demande de quoi j'ai l'air durant ces moments, alors. Me croit-on encore ennuyé, distant? Ce n'est même plus mon intention, pas du tout. Mais demeure vrai que j'ignorais un peu Luna.

— C'est bizarre de passer du temps avec tout le monde. Avec eux. Mais ça va.

— Ça va tant qu'on est ici, comprend Harry.

Il hésite. On reste un moment sans rien ajouter, et après avoir retenu mon souffle trop longtemps, je finis par me détendre, observant toujours mon compagnon. Ses expressions changeantes se sont arrêtées sur un air neutre, mais pas fâché, ni blessé, ni inquiet. Distraitement, je me remets bientôt à lire, sans reparler. C'est souvent comme ça, durant les soirées tous les deux : des échanges qui vont et viennent, des baisers aussi évidemment, mais quand on termine ce qu'on a à dire, on est capables d'être ensemble en silence. J'apprécie ça de notre lien. (J'imagine le pauvre qui finira avec Pansy : jamais il ne connaîtra ce sentiment de calme, lui!) Maintenant, c'est paisible, il n'y a pas de mal persistant. Harry s'est repenché sur un parchemin, de son côté. Ouf, me dis-je : le sujet est abordé, la clôture enjambée ; il n'y a pas d'éclat, pas de chute, on en reste là. Ça me va!

Évidemment, il me détrompe quand après quelques minutes, le Gryffondor relève la voix. Ses mots jaillissent vivement, comme un liquide sous pression qui s'échappe soudain.

— Je me demande ce que tu penses réellement. Si tu es aussi différent et que tu mets autant de distance entre toi et les autres élèves ici …

Harry avale sa salive avec difficulté. Comment sa gorge a-t-elle pu se nouer ainsi sous des apparences si tranquilles dans son silence ?!

— Qu'est-ce que tu fais de moi ? Je ne sais pas si tu aimes vraiment passer du temps avec moi.

Merlin!

Ce n'est absolument pas ce que j'ai voulu dire ! Il a tort, l'insolent! Comment m'accuser d'une telle chose? Il a mal compris, ou il me brandit ça comme un caprice !

Pour lui prouver qu'il se trompe, je l'embrasse.

Mais plus tard, après que notre étreinte ait dérapé et que nos vêtements soient partis promenés, après l'extase et sa suite berçante, et avoir éventuellement pris congé l'un de l'autre, je me rends compte que je ne lui ai pas répondu. Aimer passer du temps avec lui… hors de la chambre à coucher, on s'entend. J'ai une poussée d'angoisse. Et si je n'aimais pas être avec lui, à l'extérieur d'ici ?

En dehors du château, en réalité, je ne fréquenterais naturellement pas Granger, Lovegood, ni même Pansy possiblement ! Et alors, qu'en est-il de Harry Potter?

Je reviens toujours à la même question : qui suis-je?


Je reviens toujours, toujours, toujours à cette question. Même en l'absence de danger évident ou immédiat.

Qui suis-je?

Est-ce que mon ton a changé?

Mon dialogue intérieur… s'est-il égaré? Loin de moi, loin de mon noyau, de mon cœur, à peine moi-même?

Je me questionne.

Les caractéristiques dont je qualifie mon entourage sont-elles toujours justes? Relèvent-elles d'un flou, de cette distorsion? Presque comme si je les voyais moi-même de ses deux yeux verts …

Je repense à cette exclamation de Pansy, à mon égard, et devant Harry, évidemment.

— Dray! Tu as l'air tellement froid!

Je ne sais pas. Le suis-je? Même avec lui? Comment réussit-elle toujours à me semer le doute? Harry me perçoit-il ainsi, austère et distant ? Ça n'en a pas l'air. De toute façon, j'oublie de maintenir mon mur, quand il m'embrasse, ou quand il me touche, ou quand on est intimes l'un avec l'autre. Alors ça ne doit pas. À moins que… je sois froid même sans mon masque, même sans faire semblant? Je ne sais pas qui je suis.

Quand Pansy a balancé ça, bien sûr, elle s'était assurée que Harry écoutait aussi. Comme divertissement, elle cherchait une réaction. L'autre garçon m'a regardé sans rien dire, je ne sais pas ce qu'il a pensé. Je n'ai pas osé le lui demander. Dans mes craintes, puis-je redevenir trop gris, hors de portée pour toi ? Même ici...

Ce château est une bulle, me dis-je encore.

Merlin, je souhaiterais avoir pris plus de sujets d'ASPIC pour ne plus avoir le temps de tout ressasser tout le temps.


Que dire? J'ai beau être en toute maîtrise de mes actions, maintenant ; inévitable qu'il survienne éventuellement une petite faille, toute mince, un moment où mon bouclier s'affaisse, révélant ma vulnérabilité, et ma bouche s'ouvrant malgré moi et en dépit des lieux et mon auditoire.

Horreur : le lieu, c'est la Grande Salle, et l'auditoire, c'est Ron Weasley, seul.

— T'es toujours pâle, mais là t'es blanc comme un linge, Malfoy.

Je retiens une insulte réciproque et automatique : en fait, je crois qu'il n'a pas formulé ça dans une intention de m'invectiver ?! Stupeur. Et c'est là que les malheureuses paroles m'échappent :

— Je me demande seulement comment vous faîtes tous pour vivre si simplement et comme si on ne se dirigeait pas tout droit en pleine guerre civile magique.

Weasley est loufoque, tout à fait bouche bée, ne s'étant pas attendu à ce que je lui largue une telle déclaration. Mal à l'aise, et maintenant contraint à discuter avec moi, lui qui ne faisait que passer se laisse tomber sur une chaise en face de moi.

Il est super tôt ; je ne sais pas pourquoi il est déjà levé. Moi, facile : je ne dormais plus, et les bruits du sommeil de mes amis étaient devenus agaçants.

Les yeux écarquillés, le Gryffondor secoue la tête :

— … Répète un peu ça?

Le pauvre, me dis-je, il manque de contexte. Je tente de formuler une deuxième phrase calme et dénuée de désobligeance. À vrai dire, c'est pas facile.

— Le … Seigneur… Hum, Tu-Sais-Qui, dis-je.

Je ne sais pas comment le nommer ; je ne l'ai jamais nommé. Je suis aussi paumé que les autres, en fait! Sur la pointe des pieds pour ne serait-ce qu'évoquer le mythe du Seigneur des Ténèbres. Peu importe, je continue :

— Qu'il soit mort ou pas…

— Il va revenir, me coupe Weasley d'un ton certain.

Je hausse les épaules.

— Qu'il revienne ou pas, cette guerre n'est pas réellement terminée. Et on se dirige en plein dedans.

Le regard du rouquin roule sur la Grande Salle déserte, presque paisible ; cette tranquillité me paraît plutôt lourde, portante de trop de sentiments et de dangers. Une fin d'automne terrible, où je crains ce qui va arriver.

— Où veux-tu en venir?

Ses yeux bleus sont revenus sur moi. Il n'a pas bougé de son siège, mais j'ai presque l'impression qu'il est assis plus loin ; comme s'il se retirait et s'éloignait de moi maintenant, craintif, méfiant.

— C'est ça qui me rend pâle, expliqué-je sarcastiquement.

Weasley me scrute encore, puis soudain, ses yeux se posent sur mon avant-bras découvert ; j'ai relevé la manche de ma chemise (en fait, je la relève et la rebaisse anxieusement, machinalement, comme une manie.)

… Mais que cherche-t-il à voir sur mon bras? Pas la marque des ténèbres, ici et maintenant ?! Non mais quel idiot !

Son regard vif est de retour sur moi, et il me dévisage.

— Bah, si on peut empêcher tout ça, c'est ce qu'on fera.

Dubitatif, je lui grimace. Je devine le mépris qui se dessine sur mes traits, et qui sera mal interprété.

— On l'empêche déjà! s'insurge Weasley. Tu as peut-être manqué toutes les fois où Harry l'a repoussé…

— Tu penses que c'est d'éviter la guerre, ça ? Au contraire, vous résistez, et c'est pour ça qu'il y en aura une !

Piqué, l'autre garçon devient rouge d'énervement.

— Quoi, s'empourpre-t-il davantage, ça dérange tes plans?

Puis il est comme frappé d'un éclair de compréhension. Il tremble, incrédule.

— Alors tout ce temps, c'était vraiment un piège pour saboter Harry?

Pas un éclair de compréhension. De la complète sottise. Quel imbécile ! Je suis désespéré, désespéré.

— Non!

Weasley se calme. Mes insultes sont dans mes yeux, dans mon ton, dans ma posture ; je me retiens de médire, et me contente de lui expliquer de nouveau :

— Bien sûr que non. Je t'ai déjà dit que je ne veux aucun mal à Harry, bien au contraire. Je me demande seulement ce qui nous attend…

— Quoi, si la guerre vient, tu nous trahiras?

Je reste en silence, les lèvres plissées, et zut, je crois que c'est encore dans mon silence que soudain on me comprend. Les yeux s'écarquillant de nouveau de lucidité, le rouquin me parle cette fois doucement, prudemment. Pas comme à un ennemi. Plutôt comme à une victime.

— Sors ça de ta tête, Malfoy.

Ce n'est pas si simple. Inutile de le dire. Mais Merlin, il a fait volte-face dans l'attitude qu'il m'adresse et sordidement, ça me soulage. Quelqu'un saisit enfin ce qui me ronge, il a compris le mur que je rencontre. Que nous rencontrons.

— Harry tient à toi.

Un avertissement, pas une bénédiction. Je ne réponds pas à ça non plus, parce que c'est bien le problème.

Après un moment, Weasley reprend :

— Ça vaut pour les autres aussi? Zabini? Pansy?

Je suis surpris qu'il ait la moindre considération pour mes amis serpentards. Ah, encore, ces alliances interdites! Je m'enfonce dans mon mutisme, un signal clair que je ne développerai pas davantage. Je ne parlerai surtout pas pour les autres, de toute façon, j'ai bien assez de mon propre dilemme à porter! Je dois bien être aussi pâle que lorsqu'il est arrivé.

Weasley ajoute deux ou trois trucs, auxquels je ne réagis pas, et la conversation ne va pas donc pas plus loin. Je me rends compte que je ne suis pas tout à fait pris au sérieux : cet idiot semble vraiment croire qu'à lui seul, avec ses deux complices, ils sauveront et préserveront le monde de la magie tout entier.

Est-ce ça notre finalité, Potter? C'est pour ça que tu ne t'empêches pas de me fréquenter? Que tu n'as pas peur?

Qu'ils sont naïfs.

Finalement, ce que j'en tire, c'est que tout ça est autant un cul-de-sac inavoué et ignoré pour les autres que pour moi jusqu'à maintenant. Une belle compagnie d'innocents. Et leur déni est plus profond que le mien. Alors, on fait quoi ?


Je veux reparler à Harry du futur, ou de nous, mais j'ai du mal à amener le sujet et je finis par au contraire éviter les terrains glissants. Surtout que ma vision des choses change sans cesse, au point de m'étourdir. Seul, ça ne doit pas aider, car je ne me confie plus ni à Pansy, ni à Blaise.

Un cycle répété :

Soudain, avec l'effroi d'un mauvais pressentiment, je sais que ce n'est plus une bonne idée. La peur me prend au ventre et me dégoûte. Le monde réel que je me figure m'a rattrapé. Pansy avait raison : saisi de vertige, je regarde mon comportement des derniers mois avec une frayeur incrédule qui me laisse le souffle coupé. Je ne sais pas si je veux vraiment vivre quelque chose avec lui, surtout si on se met à voir loin. Merlin, si je m'entendais dire ça il y a quelques semaines, je me ferais taire, je lèverais ma baguette à mon cou et me jetterais des supplices innommables. Renoncer à Harry m'était impensable.

Mais tout est devenu… trop vrai. Je me demande si ce n'est pas qu'une fantaisie qui aurait dû en rester une, qu'il n'était ni sage d'actualiser, ni encore moins de projeter.

Je dois être celui que je suis destiné à être. Harry risque de m'en empêcher. Et dans l'ordre des choses, serons-nous pour toujours ennemis? J'ai tellement de dénégation que je suis arrivé longtemps à voir au-delà de notre division inévitable. Lui, l'a-t-il réalisé?

Puis le cycle se poursuit : on passe un moment ensemble. Je jouis. Je suis près de lui. Son contact physique chaque fois me rassure et m'apaise. Les quelques poils sur son torse, le creux de ses reins, le piquant sur sa joue, ses yeux verts. Si on ne faisait que coucher ensemble, ce serait si simple.

Mais c'est impossible de s'en tenir à ça. Parce qu'il a mon cœur…

Je veux plus de baisers. Je veux approfondir ce qu'on a, le toucher partout, le déshabiller, aller plus loin, apprendre à vraiment le connaître, tout ça ! Tout de suite ! Tout le temps, et pour toujours. Comment dois-je attendre jusqu'à la prochaine fois ?!

Puis … « pour toujours » ne dure pas. Et à nouveau, je me demande vraiment ce que je suis en train de faire.

— Pas de plans, s'il te plaît. On ne fait pas de plans, lui dis-je à moment donné, sans contexte.

Harry me sourit.

— Je n'en faisais pas…?

Mais moi oui. Donc je me tais, après m'être ainsi formulé à moi-même la demande prudente de rester dans le moment présent.

— Mais si c'était le cas, si tu faisais des plans, arrête. S'il te plaît…

Il est perplexe.

— Écoute, prends ton temps, Draco. Et dis-le-moi, si quelque chose te rend inconfortable… T'en fais pas. Je suis vigilant, personne d'autre ne sait pour nous.

Je dois prendre du recul et comprendre où je vais… Mais les jours se succèdent, et où trouver du recul en une telle immersion?

De toute façon, si on demeure une journée à la fois, sans penser à mes parents et au monde et à la réalité, il n'y a aucun problème.

Je ne lui dis surtout pas ce qui me ronge vraiment. Je suis heureux, oui. Amoureux, sans doute. Mon corps en exulte, mon cœur aussi, mais peut-être est-ce mon ego… Alimenté par ma crainte, mon orgueil se réveille de retour et je ne sais plus très bien quoi penser de tout ça. Harry Potter et Draco Malfoy.

Harry Potter et Draco Malfoy.

Je me le répète.

Puis je le renverse de sens. Je me mets en premier, comme il se doit.

Draco Malfoy et Harry Potter.

En miroir, ça sonne si absurde. Maintenant que je m'y habitue, qui sait, peut-être n'est-ce pas ce que je veux.

On fait pause, marche arrière, et on relance vers l'avant, encore, encore. Je suis insupportable. Heureusement que je sais taire mes doutes, maintenant.

On dirait que j'ai repris conscience du dérapage magistral qui a eu lieu, sans m'en rendre compte. D'un désir amusant, j'ai glissé dans une sensibilité débile, une vulnérabilité qui m'horripile.

Et je reviens à des questionnements de mois passés, avant que nos barrières tombent, quand je me battais contre moi-même autant que pour lui : puis-je vraiment tolérer ça? Est-ce vraiment la version de moi que je choisis, celle que Harry a suscitée et révélée? Je crois que je me déteste. Autant je l'aime, autant je souffre et j'ai peur de souffrir. Et également… de le faire souffrir.

Et chaque jour je décide de lui parler de nous deux encore, de nous définir, d'aborder le futur plus précisément, ne serait-ce que le congé de Noël qui approche ; et chaque jour, en me couchant, je me rends compte que je n'ai rien dit. Mais lui non plus, en fait…

Ça va dans les deux sens, me dis-je, alors que je pose ma tête sur son torse et je que j'écoute son cœur pulser des milliers de fois. Je ne bouge pas, je l'écoute battre, je l'écoute être en vie, mon visuel son ventre qui se soulève au rythme de sa respiration lente et qui me calme aussi. Mon nez est tourné vers ses pieds, je vois ses jambes s'étirer depuis ses hanches qui me donnent envie, mais je lui laisse ses vêtements cette fois et j'apprécie seulement d'être là, et ses bras autour de moi.

Ce que je préfère, maintenant, ce sont nos conversations rigolotes. Il est bien établi que Harry adore ma mauvaise foi :

— Dis-moi encore ce que tu penses d'eux?

Son regard est brillant, déjà prêt à se marrer. Je m'extirpe de mes rengaines refoulées pour prendre un air contrit, dédaigneux à souhait, comme je sais si bien le faire.

— Ces Serdaigles, tout à propos de l'esprit avec eux. Mais ne leur demande pas quelque chose d'aussi simple que de nouer leurs lacets : au lieu de se pencher pour le faire, ils examineront le projet durant des heures, tenteront deux ou trois sorts et ils t'expliqueront ensuite jusqu'à mourir d'ennui pourquoi ils n'y sont pas parvenus.

— T'es bourré de préjugés, rigole Harry.

Qu'il ne me prenne plus au sérieux devrait encore m'enrager, mais pas du tout.

— Dis-moi ce que tu penses des Gryffondors? continue-t-il, ses yeux rieurs près des miens.

— Des emmerdeurs idéalistes déconnectés de la réalité. Parfaits pour une pièce de théâtre, misérables dans le vrai monde.

— Et les Poufsouffles?

Je lui réponds comme si j'avais préparé mon texte. J'en ai toujours long à dire sur les trouillards de Poufsouffle.

Harry pouffe encore un peu, doucement, et il m'embrasse.

Avant, bien avant, me rappelé-je, il m'aurait corrigé, ou confronté. Il me perçoit différemment… Et ça pose un baume sur mon cœur.

Mais je ne sais toujours pas qui je suis, ni qui nous sommes et qui nous serons tous les deux.


Une autre réalité ne termine jamais me miner et me rend exécrable : les deux Serdaigles et leur simple existence. Ceux-là, certainement, à l'extérieur de Poudlard, ce sera non. Mais en attendant, je ne peux pas leur échapper :

— Draco, samedi prochain, Michael et Anthony nous proposent de sortir. C'est le dernier week-end à Pré-Au-Lard avant Noël. Tu viendrais ?

Je suis piqué par des plans organisés sans me consulter. L'invitation s'adresse à Harry bien sûr, pas à moi.

Hahaha ! me moqué-je de moi-même, me remémorant m'être une seconde pacifié au moment de la fête. C'était bien éphémère ! Je n'en suis pas revenu, du commentaire intrusif, impertinent, faux, que m'a passé Anthony sans cérémonie durant la soirée. Mais pour qui se prend-il? Enfoiré.

Je ne l'ai pas surtout pas répété à Harry.

Merlin, je crois que les racines de mon antipathie puisent plus creux que mes anicroches avec les deux garçons, ou la maison à laquelle ils appartiennent. Honnêtement, je déteste tous les autres gays. Surtout ceux qui sont libres, surtout ceux qui me renvoient à mes barrières, et qui m'extirpent et délivrent mon copain. Surtout ceux qui se permettent en plus des réflexions accablantes sur notre intimité.

Bref, je ne le sens pas trop, ce projet de double rencard. Pire, je me sens de trop.

— Non mais combien de fois dois-je répéter qu'on ne fait pas de plans ? La semaine prochaine ! Comment veux-tu que je sache ce que je ferai ?

C'est évidemment de la mauvaise foi gratuite et déplacée, mais ça me sert bien de réponse et de négation. Harry paraît le comprendre ; comme d'habitude, il sait m'interpréter. Cette fois ça m'irrite et je m'offre davantage de malhonnêteté souffrante, qu'il ne saurait deviner, en formulant en mon for intérieur : la semaine prochaine, qui sait même si on sera toujours ensemble !

Je déteste tout ça. Oui, non, sérieusement.

Harry me dévisage, puis ses lèvres esquissent un sourire. Il n'est pas contrarié, tant mieux. Ce n'était pas le but, simplement que je trouve qu'il va un peu vite avec ses projets, et que je n'ai pas envie d'aller avec Goldstein et Corner.

Mais en réalité, on sait tous les deux que je l'accompagnerai, à cette fichue sortie.


On m'éclipse d'une question, la veille de Pré-Au-Lard:

— Alors, est-ce que Malfoy va t'accompagner ?

Goldstein le demande vivement à Harry, comme si je n'étais pas là, juste à côté, carrément assis avec eux, bien à portée de leurs voix.

Additionnellement, qu'il m'appelle Malfoy n'aide rien, étrangement que nous soyons pour eux « Harry et Malfoy » me dérange profondément. J'essaie de récupérer ça en vanité et hautain respect de moi-même, mais sur le fond, l'exclusion sous-tendue me met en rogne.

Harry ne répond pas, tournant vers moi un regard neutre et patient.

Renfrogné mais lucide, déjà résigné à me joindre à eux, mais tardant à l'admettre, je décide de tenir mon rôle grincheux jusqu'au bout : qui suis-je si je ne résiste pas ? Une fois seuls, je choisis de négocier avec mon copain au nom de notre discrétion.

— Si on va avec eux, réalises-tu que ça nous expose encore davantage, Harry ?

— Est-ce que c'est pire que de dîner ensemble dans la Grande Salle ?

— Un peu oui ! C'est dans la continuité, une affirmation de plus qu'on est aussi gays qu'eux.

— Mais on l'est !

Plus fort que moi : d'un coup d'œil circulaire, je m'assure que nous ne sommes pas écoutés. Blaise, comme Pansy, et finalement comme Harry : ils croient tous que ça ne dérange et n'intéresse personne. Pansy, la reine des potins, m'a dit que les rumeurs sur nous se sont essoufflées, mais je cite : « pas parce que vous êtes tirés d'affaire. Tout le monde s'est juste habitué à vous soupçonner en couple et ça n'impressionne plus personne. »

Je ne sais pas… Malgré tout, ça m'est insupportable d'être dévoilé malgré moi, pas par défaillance dans mes précautions, mais par association à ces deux horribles Serdaigles.

Harry secoue la tête.

— Si t'es pour grogner, ne vient pas à Pré-Au-Lard, finit-il par dire, l'air un peu défait.

J'acquiesce, prêt à retourner ça en rejet, pour le spectacle et pour le drame. Mais comme pour réparer, déjà Harry rattrape :

— Draco, j'aimerais que tu nous accompagnes et que tu sois confortable. Même si on continue de faire semblant, on est bien au-delà du secret. Tout le monde nous voit tout le temps ensemble…

— Oui, mais tant qu'on ne le confirme pas…

— Je sais, je sais, soupire Harry.

Ses mains glissent de son front à sa nuque dans un geste d'exaspération, sa cicatrice m'apparaissant brièvement entre ses cheveux retroussés. On est bien loin de mes manigances pour ne pas porter le blâme de notre discrétion obligée. Cette façade toujours brandie devant notre homosexualité, elle a mon nom dessus. Lui, il s'en fout. Qu'il est crédule… il pense vraiment que le secret ne protège que moi.

Le couloir s'étire vide devant nous. D'un pas pressé, j'entraîne mon copain un peu plus loin. Je ne sais pas où aller, où on serait le plus tranquille ; on déambule au hasard.

Nos échanges continuent, brefs et circonspects. On fait halte devant une lucarne isolée, tout en haut du château, près de la volière. On a parlé de nous, de notre prudence, mais il nous faut aller plus loin que ces répliques à demi-mot.

Une présence perçue dans mon angle mort me fait soudain réagir ; je me retourne brusquement vers l'intrus qui semble s'être arrêté :

— QUOI?

Sursautant violemment à mon interpellation, l'élève secoue timidement la tête et se remet en marche. Je reconnais alors Vincent Pummel et sa petite silhouette, ses cheveux noirs stylés, son indiscrétion malhonnête. Alors qu'il déguerpit, je refais face à Harry :

— Il nous écoutait?

— Il ne faisait que passer par là…

Harry a l'air aussi ébranlé que Pummel par mon éclat.

— M'ouais… je le connais. Je doute qu'il nous ait croisés par hasard.

Le Gryffondor ne dit rien, mais je devine qu'il se retient de rouler les yeux. Il croit encore que j'exagère. Peu importe.

Ça s'inscrit toutefois dans la suite de notre discussion : Harry reprend la parole quant à notre secret. Et avec angoisse, je note pour la première fois qu'il me parle de lui au singulier, plutôt que de nous deux indissociablement.

— Je continue de penser que si je m'affiche de ma propre initiative, ce sera moins difficile que lorsque Sorcière-Hebdo publiera un truc du genre : Le Survivant entraîné dans un scandale sexuel !

Je me referme, embêté. Harry, tu ne peux pas faire cavalier solitaire quant à se révéler. C'est toi et moi, ou rien.

Le silence entre nous s'étire quelques secondes. Je me retiens de commenter le mot « scandale » : suis-je si choquant ? Ha! Je dédie plutôt mes prochaines phrases à des manœuvres de dissuasion :

— On n'a pas besoin de la contrainte d'un coming out en ce moment, tenté-je d'une voix ténue. On en a déjà assez dans notre assiette… Il ne manquerait plus que d'avoir tous les projecteurs tournés sur nous. C'est la dernière chose qu'il nous faudrait.

— Qu'est-ce que tu veux dire ? réplique Harry avec défiance.

— Notre dernière année, nos ASPIC, commencé-je tranquillement. Décider ce qu'on fera après. Faire notre place dans la société magique. Je trouve que tout ça nous met déjà tous les deux assez sous pression…

Mes mots se défilent un peu, et je prends sur moi pour nous qualifier d'une expression que je me garde généralement d'utiliser.

— … comme couple.

Pour toute réaction, Harry hausse les épaules, encore. Je veux les lui saisir et les empêcher de remuer, je n'en peux plus!

Je pensais avoir fait un bon coup. J'ai failli mentionner ma famille à nouveau, et même possiblement la guerre inévitable, nos positions mêlées, nos destins tragiquement divisés, au-delà de ma réputation. Sans compter tous les malentendus qui crépitent sous la surface et mon sentiment d'imposture. À la place, j'ai parlé de nous comme de sorciers ordinaires ; même ça n'a pas l'air de lui avoir plu.

— Être affichés nous libérerait, dit-il.

— Tu es naïf de souhaiter être libre. Tu oublies qui tu es.

Je dis ça comme si je l'en blâmais, pourtant il n'en est rien. Ce n'est qu'un fait.

Il se renfrogne.

— Mais quoi, me reflète-t-il, de ce que j'en comprends, c'est si dur que ça ? On tient à peine le coup tous les deux ?

— Ce n'est pas ce que je voulais dire, le corrigé-je bien que ce soit un peu ce que j'ai exprimé, oui.

— Tu penses qu'on est déjà à bout ! reformule-t-il comme une accusation.

— Juste qu'un coming out prématuré nous ébranlerait… nous désaxerait peut-être. Tu oublies encore mes parents…

— Ton père ne m'a jamais fait peur ! tonne Harry, et soudain je vois l'homme qu'il est.

Je l'observe en un silence intimidé et impressionné. Il est formidable… Mais ça ne change rien. Pourquoi nie-t-il l'inéluctable ?

— Les choses vont bien, dit Harry calmement. Ne pense pas à moi comme au garçon que tu as connu toutes ces dernières années. On est OK maintenant, je te l'ai dit : je te comprends.

Son intention est de me rassurer. Je le capte, je le reconnais, mais trop tard ça y est, mes réflexes me protègent et le pourfendent. Je laisse échapper un rire moqueur, bref mais révélateur. C'est la fois de trop où il croit et déclare tout savoir et comprendre de moi.

— Tu n'as aucune idée de ce que tu racontes. Harry, ouvre les yeux. Tout ça nous dépasse. Et si « ça va », c'est bien parce que j'encaisse et je ne dis rien.

— Encaisses quoi ?

— Tu sais, par exemple : tes amis, les Serdaigles, vos insultes à mon égard en tout temps.

Ses yeux verts se trouvent dubitatifs. Dans la seconde où il me considère avec effarement, alarmé, et que son visage s'empourpre au même rythme où la chaleur monte aussi au mien, je me rends compte de la gaffe que j'ai commise : on reparle encore des Serdaigles. Et d'aucun vrai enjeu!

— Tu exagères! C'est n'importe quoi !

Mais c'est trop tard pour moi. Je les hais.

— Non. Je sais bien ce qu'ils disent.

Je les hais!

— Quoi exactement? Répète-moi un truc qui aurait été dit !

Mes bras sont croisés.

— Non, c'est pas comme ça. C'est insinué.

— Tu délires, Draco.

— Pas du tout !

Je replace machinalement une mèche de cheveux m'étant tombée sur le front et camoufle de mon visage toute émotion. Derrière mon apparence de maîtrise plate, je suis à deux doigts de perdre contenance; si je continue à parler, je vais lui confier tout ce qui cloche chez moi. Ai-je espéré pouvoir le faire ? Soudain je ne veux plus. J'ai peur, Harry. Je viens de glisser et tout contrôle m'a échappé.

— Pas croyable.

À nouveau, ses mains sur sa nuque. Il est vraiment découragé.

— Et j'imagine que tu n'as rien à te reprocher, toi, ironise-t-il.

Mes mécanismes de défense sont bien en place. Mes lèvres sont pincées, le coin de mes yeux plissés malgré moi.

— À part les Serdaigles ouais, tu diras qu'ils me rendent quelques fois un peu grognon, avec raison!

— Grognon ?! Je dirais que tu es irrationnel et jaloux.

— Seulement parce que tu passes tout ton temps avec eux !

— Écoute-toi un peu, c'est ridicule !

— Je m'excuse d'être grognon, si c'est ce que tu veux !

Le froncement de sourcils de Harry devient grossier, sa cicatrice en éclair tirée en une forme que je vois rarement.

— Alors c'est tout, le seul problème qu'on a ce sont les Serdaigles ? Tu n'as rien à te reprocher?

Il a crié en secouant la tête. Ça y est, la boîte de pandore est ouverte, si on veut commencer à lister mes fautes : arrogant, malfaisant, égoïste. On peut le vérifier auprès de n'importe qui : ils en témoigneront.

Harry a rapidement fait volte-face. D'une tolérance pleine de respect, il me tourmente maintenant, me provoque. Ça suscite en moi encore plus de résistance. Au moins, il reconnaît que tout ne va pas bien!

Au contraire de mon ressenti, mes épaules, elles, se haussent.

Et soudain, en un brusque revirement moi-même, ma défense butée se fond en un état d'alarme, peut-être en réaction à la mine de mon copain. Paniqué, je veux taire tout ce qui me tracasse. Tout va bien Harry. Pourquoi suis-je en train d'exposer notre mal ? Non, non, j'ai menti : tout va bien !

Merlin, ces maudits Serdaigles m'atteignent et me font me hasarder en erreurs irréparables.

Toujours platement calme d'apparence, je tente désespérément de reculer et récupérer. Merlin, Draco, peux-tu orchestrer un pire autosabotage ?

Et surtout : pourquoi parle-t-on encore d'eux ?!

— J'ai exagéré, pardonne-moi.

Harry, qui s'était éloigné et me faisait dos quelques secondes, revient lentement vers moi. Ses cheveux, malmenés par ses mains exaspérées, sont dressés en couettes improbables. Je tente un sourire rassurant, qu'il ne me rend pas.

— Je ne sais pas ce qui m'a pris. Tu sais que j'ai du mal avec tout ça.

Je vais marcher directement dans le moule qu'il a conçu pour moi. Et taire tout ça. Mon cœur battant ne veut que déclarer mes désaveux, pour nous préserver. Je parle sans m'arrêter :

— Tu as raison. Au fond ça va bien maintenant… On se comprend. Pour ce qui est de s'afficher, on en reparlera après Noël… Pas tout de suite. Donne-moi encore un peu de temps.

C'est moi qui fais des plans, qui mentionne l'« après Noël », décidant de gagner du temps, même si ce n'est que repousser l'inévitable. Ce va-et-vient, encore une fois, lâchement.

— Je ne voulais pas t'embêter, ajouté-je en espérant que la froideur que je ressens ne se trahisse pas dans ma voix. Je ne voulais pas qu'on se dispute.

On se fixe, un face à face furieux. Mon cœur bat la chamade, je ne sais plus ce qui m'attend.

Et … il ne relance pas. Il aurait pu me confronter sur les pièges que je nous pose, mes provocations, hostilités, mises en échec, insécurités, méchancetés…

Il hoche la tête et lâche le morceau, trop bienveillant pour son propre bien, plus que je le mérite. Bien sûr. Je sais à quoi il ramène ça : j'agis chaotiquement pour le spectacle ; il saisit mon fond, il croit que je ne pense rien de tout ce que je dis. Ça revient toujours à ça, ça lui permet de tout rattraper, tout me pardonner. Honnêtement, ça ne m'excuse pas, mais je le laisse faire.

Alors, oubliant mes milliers de doutes, ses impertinents amis, les foutus Serdaigles, tout ce qui nous divise et niant notre histoire en montagne russe qu'il oublie aussi, il m'embrasse. On s'embrasse longtemps, lèvres contre lèvres, mes mains sur le haut de ses bras et les siennes posées sur ma taille. C'est un baiser bizarre. Mais je suis amoureux. Malgré tout. C'est évident.

Au terme de ce contact physique, mon visage mouillé est ému, sans doute écarlate. Les yeux de mon compagnon brillent, émeraude, perçants. Je suis apaisé : il y a quelque chose de chimique, ou de magique, qui s'est passé dans ma tête. Harry me fait face, trop bon, trop calme, trop patient, trop beau. Sa tête si près de la mienne, son souffle chaud chatouille ma peau. J'ai envie de l'étreindre encore.

— Content de ne pas terminer cette bataille.

J'acquiesce faiblement. C'est un peu inconfortable, je ne sais pas trop quoi faire maintenant. D'un nouvel élan rasséréné, avec une foi candide, j'ai soudain envie de le tester et de lui demander de ne pas aller avec les Serdaigles, demain. Qu'il reste avec moi au château. Ou encore, sortir tous les deux, que tous les deux. Sans nuisance, sans eux, en amoureux.

Mais ce serait me contredire. Même calmé, je ne veux pas m'exposer.

Et déjà, à ces moindres pensées, je sens la tempête de ma peur se réveiller en moi de nouveau. Je ne me supporte pas.

— Je vais aller voler, annoncé-je en guise de partances.

N'importe quoi pour fuir, pour ne plus discuter.

— Il y a trop de vent.

— Pas quand on sait bien voler, dis-je en une provocation amusée.

Je guette sa réponse : il ne réagit pas. Alors que la propulsion puis l'aboutissement de notre dialogue m'ont finalement tranquillisé, Harry est-il mal ?

— OK.

Et je me refroisse.

— Tu vérifieras sur ta carte si tu es inquiet. Si je ne bouge plus au milieu du parc, c'est que je me suis écrasé !

Ça non plus, il ne trouve pas ça drôle. J'ajoute, presque acerbe :

— T'enverras les Serdaigles me secourir, si tu veux pas le faire toi-même.

C'EST MOI QUI REPARLE D'EUX ! Merlin, Draco!

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

Mais c'est quand je les évoque qu'il s'anime enfin ?

— Ah, je suis sûr qu'ils seront ravis de te le raconter, si ce n'est vraiment pas déjà fait.

C'est à nouveau tendu, absurde. Une vague de colère me dérobe presque de ma vision.

Et je quitte, et je sors voler. Je croise encore Terry Boot ; cette fois c'est lui qui m'envoie la main en guise de salutations, ce qui met encore l'accent sur le non-sens de tout ça. Tiens, pourquoi n'inviterais-je pas Luna Lovegood à venir faire du balai avec moi, tant qu'à y être?

Une fois dans le parc, Harry a raison : il y a trop de vent. Mon pauvre balai ne tiendrait pas le coup. Peut-être m'y risquerais-je si j'avais emprunté l'Éclair de Feu de mon copain, mais encore aurait-il fallu qu'il accepte, et que je le demande.

Du coup, je ne sais pas où aller pour me réfugier. Même mes cachots serpentards me répugnent : de qui me moquais-je, en prétendant y trouver sécurité et protection? Serpentard ne veut pas mon bien. Pansy et Blaise, présents ou pas, je les entends, me rappelant mes fautes et doutes, me culpabilisant de leur futilité. Dans le fond de ma tête, je les imaginais bien, sans l'avouer, me prédire que j'allais retomber, que la fête et ses émotions n'étaient que passagères, que le monde réel allait me rattraper au détour du chemin. Peut-être qu'au fond, chez Serpentard ou ailleurs, ce n'est qu'une façade : le problème, c'est que je ne peux pas trouver refuge de moi-même.

Où que ce soit, je n'échappe pas au vrai monde ; du moins celui de Poudlard, qui n'est pas tout à fait le vrai monde et où j'ai encore une once de liberté, temporaire et bienheureuse, mais de moins en moins.


C'est une chose qui me pèse de ce château : pas moyen de disparaître, de se défiler… tout le monde sait où on est, surtout Potter avec sa maudite carte. Je devrais lui exiger de ne pas s'en servir pour me surveiller.

En issue à notre altercation d'hier, je n'ai aucun prétexte pour éviter ce rendez-vous avec les Serdaigles. On s'est réconciliés, non ? Et derrière son absence d'attente, Harry a cru sans me presser que je céderais, que j'irais. Merlin, il me dit presque depuis une semaine: viens, même si tu n'en as pas envie et que tu es inconfortable, on s'en fout, on veut juste que tu sois là, sans considération pour toi.

Mais je n'en ai aucun désir. Au fond de moi, véritablement et en absolu, je savais que je n'irais pas, mais j'ai évité de me l'admettre, ainsi que d'en reparler à Harry jusqu'à la dernière minute. Dans la Grande Salle, le matin, je me pointe et sans excuse, sans raison, je lui annonce que je ne me joindrai pas à eux.

Il est déjà tout habillé, élégant, parfaitement charmant. Superbe. À faire tourner les regards, à me faire flancher.

Moi, je suis volontairement encore tout mou, ni rasé ni coiffé, dans un état que je présente rarement hors de mon dortoir. Mon apparence parle d'elle-même, je le vois ciller et se refermer, ses lèvres se plisser en une moue ; il se mord visiblement l'intérieur de la joue. Ses yeux brillent moins soudain et il est moins beau, son rayonnement diminué, éteint par ma faute. Ça me fait de la peine.

Il n'insiste pas. L'avait-il deviné, vu venir ?

Je sais que mon visage est couvert d'un masque d'indifférence, celui que Pansy m'accuse de porter, malgré moi. Je ne plie pas et reste sur ma décision. De toute façon, à voir sa tête, le mal est fait.

On se quitte, alors que je retourne à ma salle commune, tandis qu'il s'installe à table en attendant les Serdaigles. Au moins, j'ai eu la chance de ne pas les croiser du tout. Harry leur annoncera mon absence. Ils mettront ça sur un coup à la Malfoy, hautain et irrespectueux, ça ira. Aucun risque qu'ils perçoivent ma maladresse, ma faiblesse, ma peur et la profondeur de mon malaise dans tout ça.

Merlin…

Ce petit saboteur, je le visualise en moi. Celui qui est en train de tout détruire.

Il a les cheveux jaunes, une mine terrible, un regret affreux qui le ronge. Il me dit du mal de tout le monde, et je répète après lui ; c'est comme s'il se reprochait d'être né Malfoy et de ne pas pouvoir aimer librement, incapable d'interagir avec les autres et d'oublier ses attentes et standards établis et qui perdurent.

De sa baguette jaillissent des sortilèges noirs, toutes sortes d'enchantements laids et méchants, et il n'arrive pas à la baisser, il la brandit à toute allure dans tous les sens. Il doit se défendre. Il se défend pour sa vie, tout le temps.

Je le vois, ce petit emmerdeur en moi. Moi-même.

Je l'étranglerais bien.

Mais je le préserve, comme je me préserve.


Harry vient me trouver, le soir. Il a dû me localiser grâce à sa carte magique. Je ne lui ai pas interdit, je ne le lui interdirai jamais.

La mimique butée que j'affiche est préparée d'avance, parce que je redoute la dispute, ou sa déception.

— Passé une belle journée ? demandé-je.

Il hoche la tête, sans opposition manifeste, mais je le sais désappointé.

— On a mangé, et on s'est baladés. C'était décoré pour Noël. Ron est venu avec moi, ça aurait été bizarre d'aller seul avec l'autre couple.

Ça y est, je sens que les reproches venir. … Mais finalement non, il n'a pas l'air de très bonne humeur, mais ne me confronte pas.

Harry hésite un instant, puis me dit :

— Je ne t'en ai pas parlé, mais j'avais aussi voulu te présenter quelqu'un, aujourd'hui.

Je ne sais pas de quoi il parle, alors j'attends qu'il s'explique.

— Mais il n'est pas venu non plus, alors…

Il a l'air plus déçu de cette absence que de la mienne. Sentant mon agacement monter vu qu'il reste vague, je le dévisage pour l'interroger, et enfin il précise :

— Mon parrain.

Je sais qui est son parrain. Sans qu'on me le dise directement, vu que ça semble top secret et une haute manigance confidentielle de Gryffondors et compagnie, j'ai quand même déduit les grandes lignes. Ils sont en contact quelconque, même s'il vit en cachette, planqué depuis son évasion de prison. Ça devait être périlleux à organiser, qu'il se pointe à Pré-Au-Lard. La révélation me fait mal au cœur, je me déçois et me sens coupable vis-à-vis Harry. Mais il n'avait qu'à me prévenir !

En même temps, rencontrer son parrain? Un cousin de ma mère, d'ailleurs, qu'on a bien renié de la famille pour ses idées et ses fréquentations.

Comme on me reniera peut-être au train où je vais.

Pas sûr que je veuille le rencontrer, surtout si Harry lui a dit la nature de notre lien. Et lui, qui ne s'est pas montré aujourd'hui, il ne devait pas vouloir me voir non plus.

Harry ne reste pas là-dessus. Il me l'a dit par dépit peut-être. C'est un non-événement.

— Tu as fait quoi de l'après-midi?

J'ai honte. Je n'ai rien à raconter, je n'ai rien strictement rien fait. Perdu du temps en silence avec Theo. Pour être honnête, j'aurais été aussi bien d'aller avec eux, puisque ma journée était d'avance gâchée. Je ne pensais qu'à ça : ma désertion, ce que j'étais en train de manquer, ce qu'ils étaient en train de faire. J'ai même été tenté de les rejoindre au milieu de l'après-midi. Ah, comme c'est absurde.

Je lui réponds des banalités évasives, même si j'aurais pu m'inventer une vraie justification à ma dérobade.

Harry acquiesce, avant de me demander comment je compte occuper ma soirée. Puisqu'on a tous les deux des devoirs et que j'ai aussi procrastiné de les faire toute la journée, on choisit d'aller chacun de son côté, pour mieux se concentrer.

Mais impossible de me concentrer. Seul à la bibliothèque, je me demande s'il fait vraiment ses travaux. Si j'avais un petit parchemin d'espionnage comme le sien, je vérifierais s'il n'est pas retourné flâner avec Corner et Goldstein.

Ah. Chaque pensée m'excède, je me déteste, j'exècre cette situation.

Je déteste aussi son regard indifférent, faussement indifférent. Je déteste ses yeux comme ceux de ce soir.

Rah ! je reviens toujours à ça. Je déteste ses yeux.