Chapitre 23

Une ultime discussion, qui à son terme me suscite des impressions de finalité. Les provocations et ressassements sont complétés, il n'y a plus rien à se dire qui vaille la peine d'entendre. C'est la dernière fois que je traite avec Pansy de quoi que ce soit. Je le pense vraiment ! La dernière fois.

— Draco, cette sortie à Pré-au-Lard était fan-tas-tique! Mais pourquoi n'es-tu pas venu? Crois-le ou pas, j'ai traîné la moitié de l'après-midi avec tes chers Potter et Serdaigles!

Dégoût. Frustration. Remords absurdes de m'être exclus de cette activité. Je déteste Goldstein et Corner.

— Les Serdaigles ne me sont pas chers, et ils ne sont surtout pas mes Serdaigles.

Pansy bat du poignet, comme pour ventiler mes mots et les éparpiller au vent, peu intéressée par ma réplique. Son visage encore coloré du froid qui a soufflé sur ses joues, elle a une mine exaltée, trop satisfaite de sa journée qui se termine par une parade vaniteuse devant moi. Dire qu'elle est venue me trouver à la bibliothèque rien que pour m'affliger ainsi. Mais qu'a-t-il bien pu y avoir de si grandiose à cette sortie? Forcément, elle va tout embellir et me faire pendre au nez le regret d'avoir tout manqué.

— Il y avait Ron Weasley aussi… et Blaise, mais je crois qu'il n'était pas tout à fait à l'aise, sans toi.

Je ne savais pas qu'on répéterait ce schéma intermaison aujourd'hui. En fait, heureusement que je n'y suis pas allé, dans ce cas. Je vais encore râler.

— Pathétique que vous soyez rendus copains avec les Serdaigles. Que pour m'embêter ou quoi?

Pansy rit du creux de sa gorge et son mépris me heurte.

— Mais tout ne tourne pas autour de toi ?!

Pour toute réponse, je commence une longue récitation de mes insultes habituelles, sans cible précise, tous coupables comme ils le sont. Je peux le faire distraitement, sans même y réfléchir, mes mots mesquins coulant l'un à la suite de l'autre comme des paroles de chanson.

Pansy me coupe brusquement :

— Draco, wouah, ce n'est pas un scoop : tu n'es pas le premier ! Tu parles comme si les élèves des différentes maisons ne se mélangeaient jamais.

Ma réponse est tranchante.

Pas nous.

Mon amie me toise quelques instants du regard, la nuque rejetée vers l'arrière, visiblement critique.

— Mais la fête que tu as organisée… et tout ce temps depuis Potter…

Elle laisse entendre un nouveau rire en gloussement, tragique d'ironie.

— Je vois. Au fond, le problème avec toi, c'est que malgré tout tu n'as pas changé.

Je me tais. J'en ai marre de me justifier, marre de m'expliquer, je suis épaté de constater comme ils sont tous si prompts à vivre dans le déni de leur petit monde fantaisiste et parfait de Poudlard, sans comprendre ce qui se trame au-delà et ce qui nous divise. Je suis épuisé, je n'en peux plus!

Mais chasse cette pitié de tes yeux, Pansy ! En quoi suscité-je ta commisération? C'est vous, les malheureux inconscients.

— On est tous avec toi, dit-elle. Mais Draco, fais un peu la part des choses! D'abord, si tu t'intéressais le moindrement à ce qui se passe avec moi, ou avec Blaise, tu saurais que…

Je la coupe.

— Vos vies ne me concernent pas.

Après une seconde hébétée, elle renifle avec dédain.

— T'es égoïste. Terrible.

Je croise les bras. C'est elle qui est venue me trouver, non? Je ne lui ai rien demandé.

Pansy continue, mesquine :

— J'en parlais avec Blaise, on parlait de toi, et il disait : oui, Draco, tu sais, il est bon avec lui-même.

Ça me blesse sordidement. Ça veut dire quoi ? Et si c'est le cas : oui, et alors?!

— Tu vois, dis-je buté. Vous parlez de moi. Va prétendre que toute cette absurdité n'a pas de lien avec Harry et moi.

Elle soupire bruyamment. Je veux la faire taire, ç'aurait été trop facile si ça s'arrête là. Sa pitié s'est métamorphosée en condescendance, qui ne me renvoie rien de bon ou de juste de moi-même.

— De toute façon, lui rappelé-je, tout ça n'a aucune importance. Et aussi bien de cesser d'en faire tout un plat. Ça n'a jamais tenu à grand-chose, Potter et moi.

Pansy porte vivement une main à son front, sa paume le frappant en un retentissement sonore qui me fait étrangement sursauter.

— Merlin, Draco, tu es tellement plein de contradictions que j'en perds mon latin.

Encore : oui. Et alors ?!

— Si ça va si mal, et j'en doute, il faudrait peut-être que vous causiez un peu, dans ce cas…? Parce tu sais que Potter n'a assurément pas les mêmes soucis que toi, vu la façon dont il parlait de toi aujourd'hui.

D'abord : encore sa façon si profane de prononcer son nom. Tais-toi, tais-toi!

Et puis, de quoi elle se mêle? Puis qu'est-ce que j'en saurais? Je n'y étais pas aujourd'hui, et je ne suis pas dans sa tête! Il n'est pas transparent pour moi, c'est pas comme s'il me traduisait clairement ses idées troubles de Gryffondor!

Pansy change encore d'air, comme elle sait si bien le faire. De méprisant à moqueur et incisif, je la reconnais : elle a perdu patience et se trouve d'humeur à se chamailler. Moi, non.

— En tout cas, Draco, tu devrais essayer un jour! Une relation amoureuse sans drames, je te dis, crois-moi : comme c'est agréable !

Je lui montre mes dents, dépité. Me faites pas rire! De qui parle-t-elle? D'elle-même? Non, personne ne peut supporter quelqu'un comme elle.

Je le lui dis, plus ou moins.

— Hélas, m'ignore-t-elle, toi, tu es condamné à être malheureux. Tu aimes trop le drame.

Je pouffe, ironique. Elle a le culot de m'accuser de ça? Qui manque d'autocritique, finalement ?!

— Toi aussi!

— Je m'amuse de celui des autres. Toi, tu aimes le propre tien.

Et ça s'arrête là. Je ne l'ai pas fait taire. Le regard meurtrier, je me suis levé, presque automatiquement, et avant de m'en rendre vraiment compte, j'étais parti loin d'elle, sans conclusion, comme un déserteur. Avant de m'arrêter, la bibliothèque était loin derrière.

Je passe encore pour un sans cœur à ses yeux, avec une haine aveugle de toute contrariété. Alors que ce n'est pas du tout le cas. J'ai bonne raison d'être mécontent! Je le suis !

Et encore de la bisbille futile où on ne fait que nager et patauger en surface, incapables de sonder les profondeurs des circonstances qui nous déchirent. Un goût amer de fatalité me monte des tripes et me reste en gorge, comme si je ne pouvais m'en défaire, ni cracher le morceau. J'ai carrément du mal à respirer.

Pansy a raison quant à ça : j'ai besoin de parler à Harry. Pas maintenant, pas le jour où je l'ai abandonné pour Pré-au-Lard ; il est encore vexé de mon absence…

Attendant mon heure, pensant à mes paroles, je me cache dans mon dortoir, les rideaux tirés autour de moi, et je ronge du noir, seul et en silence. Un silence bien à moi, que personne de bien-pensant n'interprétera.

La nuit ne me réussit pas.


Destin, blah blah blah. Qui ai-je trompé? En proclamant haut et fort que tout ça était écrit quelque part. Le destin! Comme si les choses avaient un ordre, ou le moindre sens. L'ordre n'existe pas : tout n'est que chaos, et mon histoire et existence entières n'en sont que l'illustration.

J'ai déjà longuement élaboré une complainte sur ne plus savoir qui je suis. Mais mon cœur s'emballe chaque fois que je pense à Harry, chaque instant il me manque, et tout ce qui se met entre nous m'est ennemi.

Harry.

Alors pour ça, quand je rumine mes idées noires, alors que je m'approche dangereusement de résolutions fatales, je ne pense plus à Harry, mais bien à Potter, et la distance implicite dans l'utilisation de son nom facilite mon détachement. Et ma lucidité.

Potter, donc : il est aussi une expression de ce désordre, tandis que moi, je suis le chaos personnifié et incarné.

Ça fait trois jours depuis sa sortie avec les Serdaigles (et Pansy, et Weasley, et Blaise, et même Terry Boot je parie! Gnah!) et on ne s'est pas disputés, mais c'est demeuré tendu entre nous. J'ai pourtant fait preuve, au gré d'un grand effort, d'une manifeste désinvolture en tentant de ne plus en reparler, en mettant cet événement particulier derrière nous. Toutefois, Harry accorde bien trop d'importance à ces autres garçons et à ce qui a été dit. Il me donne l'impression d'être dans le tort et d'avoir fait quelque chose de grave, d'impardonnable.

J'en ai marre qu'on me perçoive mal, d'avoir le mauvais rôle. Je suis surtout fatigué de ces réflexions. Douter de moi-même est éreintant, ingrat, et ne m'a jamais convenu. Je suis faible, alors que je veux être fier.

Tout ça à cause de lui. À cause de Potter.

Et pourquoi suis-je vraiment le seul parmi nous deux à m'insurger de tout ce qui ne va pas ? Au passé, et au futur. Pansy dit vrai ! Réveille-toi ! Oublie un peu les Serdaigles! On a des problèmes, ma foi, bien plus importants! Pourquoi ceux-ci ne te dérangent-ils pas, Potter? Retomber dans nos dynamiques de ne pas parler… Jusqu'à maintenant je me tais, contrairement à mes projets de discuter. Je me le justifie en songeant que je n'allais quand même pas suivre automatiquement le conseil de Pansy…! Nos examens de fin de semestre des prochains jours nous servent de prétexte pour éviter de se retrouver seuls, alors qu'il y a un abcès à briser, une vérité à mener au jour…

J'ai une mine et une attitude terribles. Ça se sent dans mes interactions avec tout le monde. D'ailleurs, terminée la sympathie des amis de Harry : ils me considèrent avec irritation, exaspération. Potter, leur parles-tu de moi? Suis-je à nouveau problématique pour vous ? Veux-tu un retour à la case départ? J'ai bien des insultes pour eux, je serai ravi d'ouvertement les abhorrer, si c'est ce que vous désirez.

Je les imagine bien. Je présume bien ce qu'ils peuvent penser et raconter, comme ils l'ont toujours faits. Vous croyez que ça m'atteint?

Blaise aussi a son mot à dire. Et avertissement : encore une fois, c'est lui qui commence, pas moi! Je n'ai jamais rien demandé à personne!

— Tu sais, ce que j'ai déjà dit. Que Potter peut changer d'idée, qu'il n'est tenu à rien ?

Il a son ton de conseil, celui qu'il adopte quand il me remet les sens en place, comme il croit savoir si bien le faire. Blaise, veux-tu jouer toi aussi notre amitié en me narguant en une ultime conversation indiscrète? Je suis prêt à te renvoyer, tout comme Pansy. J'en ai ras le bol.

Ses mots ne sont pas moqueurs :

— Eh bien, ça vaut aussi pour toi. Si t'es malheureux, vous êtes pas mariés. Prends tes distances, laisse-le tomber.

Mon regard choqué se pose sur le visage de mon ami, qui me fixe, très sérieux.

— Moi, quand ça a mal tourné avec Brigitte, j'ai mis terme avant que ça dérape… C'est bon de savoir reconnaître ses sentiments, et idéalement plus tôt que tard. C'est moins compliqué comme ça.

Je reste silencieux, à contempler son avis. Ça lui inspire peut-être le besoin de me rassurer :

— En vue d'ensemble, tout ça, Dray… c'est rien de si grave. Passe à autre chose…

Mon réflexe m'étonne moi-même : je bouille ! IL NE COMPREND PAS MON CŒUR ET IL N'A JAMAIS AIMÉ. Ni été éprouvé comme moi. Je me rappelle sa liaison à Brigitte, une Serpentard un ou deux ans plus jeune : ça n'a évidemment rien à voir avec ce que j'ai avec Harry.

Peut-être que mes yeux trahissent de l'émotion, parce que Blaise change d'approche, reculant sur ses propos.

— Ceci dit, si c'est ce que tu redoutes, ça ne te diminue pas, tu sais, d'être avec lui. Vous êtes un bon combo. Selon moi.

Ma réponse en rictus est cynique d'apparence. Je suis en fait accablé, carrément indisposé.

Muet, je remarque Theo qui se détend à côté, impassible à notre dialogue. Je crois qu'il ne nous écoute même pas, mais Merlin, tout ce que peut entendre ce pauvre Theo sur ma vie, et celle des autres…! Qu'en pense-t-il, lui? Peut-être m'éclairerait-il mieux que Blaise. Qui, je le souligne encore, je n'avais réellement pas sollicité. Après, allez dire que c'est moi qui ramène tout à moi !

Après un long moment, je fermente une réponse qui se voulait élaborée :

— Ce n'est pas ça.

Ridicule.

— Vraiment, insiste Blaise. Même avec lui, tu es toujours un homme, tu es toujours Malfoy…

Je secoue la tête, comme me réveillant à l'évocation de mon nom. Blaise, mais qu'est-ce que tu racontes? Je préfère croire qu'il ne saisit rien, même s'il semble me prouver le contraire. Je lui renvoie une question sincère :

— T'as raison, je suis Malfoy. Alors comment est-ce arrivé? Pourquoi ça ne vous a jamais dérangé, tout ça?

Mon ami grimace d'ignorance, comme s'il avait fait une gaffe : une mimique loufoque, presque complaisante. Je rigole d'un raclement de gorge, parce que c'est comique et absurde, mais que je n'ai pas le cœur à rire. Les mots que j'ai prononcés sonnaient comme un reproche… et en fait, oui, c'en était un. Blaise aurait dû me condamner dès l'instant où il m'a vu rêvasser sur Potter. Me tirer des griffes du lion, me sauver avant qu'il soit trop tard. C'était son rôle, s'il a les moindres amitié et respect pour moi ! En rétrospective, comment a-t-il pu accepter que je m'intéresse à Potter ?!

Mais je ne veux pas pousser plus loin notre échange, car Blaise n'a pas de temps à accorder à mes soucis. Tu vois, Pansy : je suis plein de considérations pour les individus qui ne m'enquiquinent pas. Je sais que je distrais Blaise : il voulait s'entraîner en sortilèges en vue des derniers contrôles avant le congé de Noël, ce soir, et pas se préoccuper de mon drame. Je devrais sans doute faire pareil, d'ailleurs. Je ne dois pas laisser Potter flancher mes notes et gâcher mon avenir.

Mais voici que je dis à haute voix, avant que l'autre Serpentard ne quitte :

— Je commence à me demander quoi faire avec tout ça.

C'est bien une atténuation, car j'ai toujours douté, mais c'est différent, proclamé pour la première fois. La possibilité est réelle. Elle se dessine comme une pointe d'anxiété douloureuse, acérée de ressentiment et me poignardant l'estomac. J'en frissonne.

Blaise acquiesce, la mine contrite.

— Souviens-toi de comment c'était, avant qu'il vienne. Qu'en penses-tu? Ça en vaut la peine?

Est-ce si simple? Si on cesse tout, reviendrai-je au moi d'avant? Le changement que Harry… non, Potter m'a amené… Rien n'est plus pareil. Je me remémore la fête organisée, qui oui, m'a ressourcé, mais ce n'était qu'éphémère. Le Draco Malfoy d'antan n'est plus.

— Je crois qu'il tient à toi, beaucoup, me dit Blaise.

Il me prévient que ce ne sera pas facile.

Ceci fait écho aux paroles d'Anthony Goldstein : je suis le chanceux qui suis aimé… J'en tremble.

Merlin. Je suis en train de perdre la raison. Sans deviner tout ce qui joue, Blaise vient de mettre des mots sur mes projets confus, et peut-être de me donner la tape sur l'épaule dont j'avais besoin. Je me sens, au figuré, guidé, la main de mon destin me dirigeant vers une résolution inévitable. Ce "destin" qui n'existe pas...

Suis-je aussi bien d'être un briseur de cœur ? Ma raison vaut peut-être le sien. Et le mien.

Mais ai-je l'air d'un Gryffondor? Je ne suis pas assez brave. Comment faire?

Et… je l'aime. Potter.


Ce garçon n'est qu'une bombe à retardement. Même s'il est oh si tolérant, je me doutais bien que je n'aurais pas de réel passe-droit, quant à la sortie gâchée avec les Serdaigles. Effectivement, Harry revient d'attaque plus tard, alors que j'ai imité méchamment, en son absence, un truc qu'a dit Goldstein. Cette fois, le Gryffondor n'a pas trouvé drôles mes moqueries, pas le moindrement.

— Arrête d'antagoniser tout le monde ! C'est comme si tu te sentais obligé de le faire, par réflexe, ou quoi? Pour la millième fois, je ne vois pas ce que tu as à reprocher à Michael et Anthony.

Je n'avais pas prévu que mon commentaire suscite tant de révolte, si habitué à ne pas être pris au sérieux.

— Je sais ce qu'ils pensent, dis-je entre mes dents.

— T'es parano, arrête, arrête.

Harry m'évalue avec attention, et il s'enquit doucement :

— Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait?

C'est la première fois que je perçois une réelle préoccupation dans sa manière de me le demander. Ce n'est pas une question rhétorique ou d'exaspération, il veut sincèrement me faire exprimer ce qui s'est passé et d'où est né mon entêtement.

— Ils ont bien dû te le raconter?

— Ah. Alors il y a vraiment quelque chose… Non, ils ne m'ont rien dit.

Harry hésite.

— Ça a rapport avec ce truc que tu as mentionné cette semaine? Une histoire de rescousse dans le parc?

Je prends conscience d'avoir croisé les bras et relevé le menton. Je me ferme à lui, bien qu'à ce point-ci, je pourrais aussi bien tout déballer. Toutefois, ce serait encore moi que ça ferait mal paraître : il ne comprendrait pas comme j'ai été humilié, sous la pluie, l'automne dernier. Sans compter la suite, les propos et attitudes déplacés de ces deux gays, l'épine qu'ils sont dans mon pied.

Voyant que je ne réponds pas,Harry secoue la tête, se mord la lèvre, et soudain, son doute réel m'est partagé, affirmant sa question comme une dénonciation.

— Est-ce que c'est toi qui les avais pétrifiés, quand ils ont été surpris?

Je grimace vilainement, une mimique railleuse et ironique. Je ne le confirmerai jamais, mais s'il a une ombre de soupçon, qui s'avère fondé, finalement, pourquoi pas?

— Ils devaient l'avoir cherché.

Harry soupire profondément.

— Tu me rends fou avec ça.

Vois-tu vraiment mon fond maintenant, Potter? Me comprends-tu si bien que tu le pensais? Mes lèvres sont pincées, mon regard acéré, à le défier.

— Je savais que ce ne serait pas facile, maugrée-t-il en baissant les yeux à ses pieds, comme pour lui-même, avant de les braquer de nouveau sur moi.

— Comment ça?

— Je savais que j'avais à voir au-delà de tes bêtises, mais on dirait que tu n'y arrives pas toi-même.

J'ai l'impression de le décevoir et m'en trouve insulté. Être diminué m'enrage. Qu'est-ce que tu laisses entendre? Que je suis trop con pour y voir clair?

— Je crois que je sais mieux que toi ce que je pense!

Harry secoue encore la tête, agacé.

— Pourquoi toujours voir partout le mal, pourquoi doutes-tu de tout le monde ? Même de moi.

— Non, pas de toi, lui dis-je très sérieusement, sans colère cette fois.

Je ne doute pas de lui. Ni de sa bonté, de son courage, de ses sentiments. Jamais vraiment de lui.

— Et toi, tu doutes de moi? lui renvoyé-je sarcastiquement.

Il se renfrogne davantage.

— Non! Mais si tu ne crois pas en toi-même, c'est pas mieux. Écoute… je pensais que tu t'assumais bien comme gay, mais…

Pourquoi croit-il que ça a le moindre rapport? Qu'est-ce que ça vient faire dans notre discorde au sujet des Serdaigles? D'ailleurs, encore, toujours, si superficielle.

— Ça va pour ça, le coupé-je, sur mes gardes. Je t'ai déjà expliqué, il y a juste les comptes que j'ai à rendre à mes parents.

— Alors ça n'a rien à voir avec moi. Tu aimes seulement créer des problèmes avec tout le monde.

Non mais a-t-il conféré avec Pansy avant de m'apostrpoher? Harry me présente un visage obstiné, courroucé. Il se frotte le front, là où sa cicatrice apparaît sous ses cheveux. Lui ai-je donné un mal de tête? Il ressemble mieux à mon ennemi des dernières années.

— Je n'aime pas ça, le corrigé-je.

Ses épaules qui se haussent! Arrête!

— C'est ça le drame. Tu sabotes tout, à tes dépens. Tu te fais du mal en détruisant tout et en repoussant tout le monde.

Je parie qu'il récite un truc que Granger aurait proféré sottement aux termes d'observations maladroites. Il ne comprend rien. Ce dont on parle et m'accuse est impertinent à l'immensité des enjeux qui nous dépassent. Weasley ne lui a-t-il rien dit la portée de mes inquiétudes? Si cet incompétent a saisi quoi que ce soit...

Ma langue est emmêlée dans toutes les considérations que je pourrais exprimer. D'ailleurs, je n'en reviens pas : on refait mon procès, alors que la réalité s'effrite et n'a aucun sens. Si je souffle sur ce qu'on a construit, ça s'effondre comme un château de cartes. Nos circonstances ne sont pas viables. Et c'est moi le problème?

Alors, j'ai cette tête, je sais laquelle, cette expression horrible et haineuse, dénuée de plaisir, pas même un rictus faux ou moqueur. C'est mon vrai visage : une face d'amertume et de déception. Tout est voué à l'échec, on ne se comprendra jamais. Tout ce dont on parle est dérisoire quand la prémisse même de notre réunion est erronée.

Harry me sort de mes considérations en reprenant sa charge :

— Regarde autour de toi et tais-toi un peu, comment peux-tu juger tout le monde sauf toi-même?

Je siffle de désaccord, presque peiné.

— Je vis un enfer à longueur de temps. T'as pas idée.

— Laisse tomber ce jeu de rôle !

Je ne l'ai jamais vu aussi irrité.

— Je n'en peux plus. Tu es libre d'être toi-même avec moi. Tu es … en sûreté!

Il ne comprend rien, je le répète.

Il va plus loin.

— Je vois que tu ne vas pas bien.

Il a dit ça avec un ton de défaite. Sa tristesse n'avait pas une goutte d'espérance. Suis-je une cause perdue pour ton complexe de héros, Potter?

Plus tard, sans réelle conclusion, et quand mes pensées nihilistes se dissipent (Ouah, le cynisme d'apparence me va bien, mais quand même, c'est assez misérable à éprouver), je ressens un vague regret. C'est différent d'avoir été confronté par Harry, plutôt que par Blaise ou Pansy. Je me sens repentant, penaud. J'ai mal agi. Ne voulais-je pas qu'on se parle plus franchement? À peine brassé, je me suis monté sur mes gardes – il a raison sur ce point – et j'ai rétabli mes réflexes défensifs pour m'écarter. Ça n'a rien de constructif.

Je reste cependant peu longtemps dans ce rapport de forces. Je n'aime pas être infantilisé. Il pense que j'invente les ennuis? Que mes ruminations et craintes sont infondées? Il se trompe. Il m'invalide.

Merlin, tout est si compliqué.

J'ai trop de révisions. Lui aussi. Cette fois, on est d'accord : on a chacun à étudier, il n'y aura pas d'attente débilitante à ce qu'il m'embusque dans une salle de classe pour m'embrasser. Je me jette corps et âme dans mes études et pratiques de sortilèges, et ne partage plus la compagnie de personne, absolument personne, excepté Theo, et uniquement parce qu'il ne dit pas un mot.

Parfois, distraitement, je les vois, les engrenages de cette misère. Je perçois comme ça pourrait être simple et beau, presque heureux, avec l'effort d'un changement de perspective… mais dès que j'y songe à nouveau, ça se dissipe en fumée. Je n'y arrive pas. Les paramètres sont trop nombreux, et je suis trop sous pression.

Je dois faire quelque chose, mais je ne parviens pas à prendre de décision, alors que les ténèbres se referment sur moi.


Les choses ne peuvent pas rester ainsi, mais je ne veux pas vraiment rompre avec lui. Alors pourquoi est-ce que je m'y suis préparé ? Mes mots sont presque choisis. Ma tête est faite, j'ai toutes les raisons pour me le justifier rationnellement.

Mais je ne veux pas que ça arrive. J'ai envie de pleurer.

Alors que le moment de se confronter approche, j'y avance le menton dressé : je souffre, mais m'y dirige tout droit, comme sous Imperium, contre ma volonté. C'est comme marcher à ma mort, en pleine conscience et lucidité.

Peut-être seulement en suis-je capable car un espoir subsiste.

On va se parler, et ça va bien se dérouler. Il n'en retournera pas ce qui est tout écrit. On va se parler, et une fois cartes mises sur table, on ne se laissera pas. Ça n'aura plus de sens, plus sa place : c'est l'unique dénouement acceptable.

J'ai arrêté de le nommer Potter. Je déteste ça. Chaque fois que je me formule son nom de famille, c'est un mensonge.

Harry.

On se rejoint en fin d'après-midi sur les terrains de l'école ; le ciel est dégagé bien qu'assombri et s'il vente, c'est imperceptible. Un temps idéal pour voler, cette fois ; parfait pour de se changer les idées de nos révisions respectives. C'est le prétexte.

Pas de Quidditch, juste une balade, une sortie dans les airs, goûter un peu à l'adrénaline et aux hauteurs. Combattre le mauvais sang qui se gâte en bas.

Déjà, l'air frais du début de l'hiver me revigore.

Nos balais tourbillonnent dans le ciel, l'un autour de l'autre. Ça me rappelle les deux matchs de Quidditch quand on se surveillait réciproquement. Et également cette fois, au tout début, quand nous étions sortis comme ça aussi et qu'on se chassait vraiment, comme une danse de séduction, deux oiseaux en vol, presque une parade nuptiale.

Ce soir, ça ressemble presque à une course. On virevolte furieusement à travers les tours de Poudlard, comme pour se défoncer, se défouler. C'est risqué : une manœuvre dangereuse de trop, un redressement un temps trop tard, et puis... ! Un accident ne serait peut-être pas mal venu, en fait, je crois. Un moindre mal.

Dans tout ce mouvement, je l'observe. Tantôt en plongée, puis de haut, puis son profil qui trace une ligne devant moi alors qu'il file. Je le suis, les yeux rivés sur sa nuque, désespéré de le rattraper pour revoir son visage.

Harry a les dents perpétuellement serrées. Ça donne à sa mâchoire une forme carrée et masculine ; ses yeux, eux, m'assaillent de leur vert brûlant, frémissant. Je le trouve beau, malgré tout. Je les trouverai toujours beaux, lui et ses yeux.

Je ne sais pas de quoi j'ai l'air, moi.

Je ne sais pas ce qu'il pense.

Son foulard aux couleurs de Gryffondor bat au vent. Mal noué, éventuellement, il se perd dans une bourrasque. Arraché à Harry, avant que l'attraper n'ait le temps de réagir, le tissu est soufflé entre deux tours du château.

Pour moi, c'est le signal. Harry va avoir froid. Il va vouloir rentrer. On doit se parler.

Quand je me pose sur une partie plate du toit de l'école et que je lève le nez vers lui, le Gryffondor – qui s'est défait de ses couleurs, ironiquement – fond sur moi, me rejoignant en piquant son balai, adroit et majestueux. Au dernier moment, il pivote à l'horizontale pour sauter à mes côtés.

Il est doué, vraiment habile. Il est magnifique quand il vole.

Je ne peux pas croire ce que je suis en train de faire. Harry, par pitié. Ne me laisse pas faire.

— Ça va? me demande-t-il, essoufflé quand même, en s'approchant de moi pour voir pourquoi je me suis arrêté.

Déjà, sa main est refermée sur le col de sa robe, ses épaules contractées en un réflexe pour se réchauffer, même si on est protégés des rafales par le versant du toit. Je reste immobile, à l'observer avancer vers moi, à le voir avoir froid. Sans réaction.

J'aimerais savoir de quoi mes yeux ont l'air pour mieux comprendre pourquoi les siens prennent cette expression.

Pendant un instant, je suis désespérément sans mot. C'est pire que lorsque de discuter était interdit. C'est moi tout entier, qui suis interdit.

— Je veux juste qu'on parle, lui dis-je.

Ma voix tremble, mais ça peut passer sur le dos de la température. Je veux être sûr qu'il m'entende bien, alors j'esquisse un pas pour avancer vers lui moi aussi. Nos visages sont près, trop près pour deux amis, mais trop loin pour s'embrasser. Il n'essaie pas de le faire, non plus.

Harry ne répond rien. Il ne sourit pas, son air est grave. Sait-il où on s'en va?

Harry, aide-moi.

Le silence entre nous s'éternise.

Ses yeux verts braqués sur les miens. Le pauvre gris des miens.

Si tu sais vraiment lire en moi, que vois-tu maintenant? Si tu as connu mon fond, quel était-il?

Mes faux airs transparents à ta tendresse… Je crois que tu as énormément projeté sur moi. Des trucs que je ne suis pas, que je ne t'apporterai pas. Est-ce qu'on peut démêler tout ça ?

En silence, si seulement… Je crois que si je parle, tu me perds.

Je ne sais pas comment faire pour commencer, mais je ne sais pas comment faire pour m'arrêter.

— Qu'est-ce que tu fais, pour Noël ?

Harry paraît surpris de ma question, puis se mord la lèvre.

— Pourquoi?

— C'est un peu étrange qu'on n'en ait même pas parlé. On a plusieurs jours de vacances … Est-ce que tu restes au château?

Il hausse les épaules, bien sûr.

— Toi? me renvoie-t-il.

— Non, je dois rentrer au manoir de mes parents, enfin, de ma famille.

Harry hoche la tête, et reste muet, comme s'il attendait la suite. On pense à la même chose, à la possibilité qu'il m'accompagne, que nous n'avons jamais proposée ou évoquée, ni l'un ni l'autre. Ce serait probablement infaisable, mais on aurait pu au moins l'entrevoir.

Parce que je ne dis rien, il finit par mettre de l'huile dans l'engrenage de notre discussion. C'est absurde d'enfin l'avoir ici et maintenant, sous le ciel sombre d'une nuit d'hiver, perchés en ces hauts lieux.

— Tu ne voudrais pas rester avec moi? Ici.

Je secoue la tête.

— Je ne peux pas. Mes parents s'attendent à ce que je rentre.

— J'irai peut-être chez les Weasley, oblique-t-il soudain. Ils m'ont invité.

Facile de deviner qu'il attendait que les plans se clarifient avec moi avant de prendre une décision. J'acquiesce, ça ne m'étonne pas.

— Vas-y, pourquoi pas, lui dis-je, mais ma voix n'est pas enjouée.

— OK, fait-il, un peu renfrogné.

Ça y est, une bouffée de rogne me grimpe dans la poitrine et j'ai enfin les capacités de m'exprimer, de mettre le terrain pour l'échange qu'on doit avoir.

— Écoute, tu ne pourrais pas venir chez moi, vraiment, et moi, on ne me laisse pas rester ici.

— OK, répète-t-il, et ça me provoque.

— Tu ne comprends pas! Tu ne sais pas comment est ma vie à l'extérieur d'ici. C'est plus compliqué.

— T'arrêtes pas de me dire ça, depuis quelque temps, répond-il en plissant les yeux, me dévoilant enfin un semblant de colère.

— Mais c'est vrai, insisté-je. Tu n'en as aucune idée.

— Et alors ?!

Il s'éloigne tantôt de moi, et se rapproche. On est en mouvement l'un auprès de l'autre, pas autant que dans les airs il y a quelques minutes, mais en vive interaction motrice, comme deux aimants s'attirant et se repoussant.

— Alors c'est compliqué, nous deux, pour moi. Surtout quand je pense à après. Ou à Noël.

Il a l'air de plus en plus énervé.

— Après, après ! Arrête d'en parler, Draco ! Le moment présent est déjà assez difficile à gérer avec toi, pas besoin de me parler encore de l'après.

Mes bras sont croisés.

— Facile à dire pour toi. Tu n'es pas dans mes souliers.

— Parce que tu préférerais être dans les miens? Tu penses que je n'ai aucune pression, aucune responsabilité ?!

Je ne sais pas si j'arrive à communiquer mes idées. Je ne suis pas en train de minimiser ses propres difficultés…

— Non, justement. Harry, je sais que toi aussi. Mais tellement différemment …

Il arrête de bouger, puis me fait face. Sa lèvre tremble, alors qu'une réalisation s'affiche sur son visage :

— On est voués à l'échec. Tu penses qu'on est condamnés, que ça ne peut pas fonctionner.

Son ton n'est pas incriminant. C'est une observation, un reflet de mes inquiétudes. Il semble déçu que je pense ça. Est-ce que je le pense?

— C'est pour ça que tu sabotes tout depuis des semaines.

— Je ne sais pas, dis-je douloureusement, et sincèrement.

Harry est fâché.

— Je ne te suis pas, Draco. Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça.

Voilà. Finalement, il ne me comprend pas. Il ne m'a jamais compris.

— Si on n'avait pas été gays tous les deux, on ne se serait jamais rapprochés. On serait restés ennemis.

Il secoue la tête encore et encore.

— Qu'est-ce que tu veux dire?

— Ça paraît romantique d'être amoureux de son ennemi, mais les choses sont tellement plus compliquées. Tu crois qu'on aurait sympathisé, autrement?

— Je ne vois pas où tu veux en venir. Pourquoi, autrement ? Ce n'est pas autrement ! On est gays ! On est ensemble !

— Mais tout le reste continue et existe quand même. Les problèmes. Nos différences. Le reste du monde. Le vrai monde.

Pourquoi ne comprend-il pas? Je souligne la futilité de notre espoir, je déclare qu'il ne s'agit que d'une histoire d'homosexualité, bâtie sans fondation. D'ailleurs, la preuve : il a fallu qu'on se taise sur nous-mêmes tous nos premiers temps. On s'est bâtis sur rien. On est si différents.

Harry agite le cou et se met à marcher de long en large, devant moi. On est seuls, ici, sur le toit du château. On peut crier, on peut se parler. Le paysage est magnifique autour : le ciel dégagé, la forêt dense et enneigée, le lac. Mais je ne vois que lui.

Depuis qu'on parle, depuis qu'on est en mouvement, c'est moins pire, moins pénible de vivre. Je reste paniqué par quand on s'interrompra, là où on va aboutir.

Harry. Pitié. Retiens-moi. Trouve une solution.

Il semble soudain traversé d'une pensée, et s'arrête pour me lancer, irrité :

— C'est à cause de Michael ? Ou tu imagines encore que j'avais quelqu'un avant toi ?

L'intégralité de mes incertitudes non résolues et de mes doutes refont surface, des inculpations jamais traduites. Mais en voyant comme il veut s'arracher les cheveux, comme il a l'air si incrédule, enfin je le crois. Il n'y avait personne avant, et il n'a pas d'intérêt romantique pour un des Serdaigles. Tout ça n'était que foutaises, qu'éphémères insécurités de ma part. Je le savais.

Mais Harry, une partie de l'affaire, c'est que je sois passé parmi tous ces doutes, à ton sujet, à ton contact, et ce que ça promet pour la suite.

Je me suis perdu moi-même. Ce sont des symptômes de mon malaise général. Je me suis égaré.

Je ne sais pas comment le lui faire entendre.

— Non, je te fais confiance. Et ça n'a pas d'importance.

— Vas-tu enfin me dire quel est le problème avec Michael, alors?

Il crie. Je suis enfin convaincu qu'ils ne lui ont rien dit. Ces deux garçons, par quelque respect ou pitié pour moi, n'ont pas raconté à Harry comment je me suis comporté avec eux, devant eux, ou ce qu'ils pensaient de moi. Mais ça non plus, tout à coup, ça n'a plus d'importance.

— C'est seulement que… parmi eux, je ne vous suis pas. C'est pas pour moi. Je ne peux pas.

Il m'écoute, sans capter, sans me croire.

— Tu ne les entends pas? tenté-je d'expliquer. Je sais ce qu'on pense de moi. De nous. Granger, Weasley. Même Pansy, même Blaise. C'est évident.

— Peu importe!

— Non.

— Draco, c'est toi qui me disais, depuis le début, que tu fais ce que tu veux, que tu te moques de ce qu'on dit.

— J'ai menti, dis-je belliqueux. Ou bien, ça a changé.

Harry change d'approche.

— Ils ne penseraient rien de mal si tu te comportais normalement !

Ça, ce serait normal, dis-je en pour sévir enfin, mon pied frappant la surface du toit, ma baguette brusquement apparue dans ma paume et brandie au-dessus de ma tête.

Je la baisse, l'éclat démonstratif passé. Harry me toise, visiblement furieux. Il ne veut pas piger. Mais il ne me retient pas : je m'enfonce. Plus je parle, Harry, plus le gouffre approche. Rattrape-moi, par pitié. Empêche-moi d'aller plus loin…

— Je suis sombre. Tu as cru deviner, mais tu n'as aucune idée de tout ce que je pense.

Il n'est pas fait pour mes ténèbres.

— Draco ! Je ne suis pas aveugle ! Mais pourquoi ne me parles-tu pas?

— C'est ce que je fais, maintenant ! craché-je.

— Mais t'es pas si compliqué ! Arrête de tout tourner et dramatiser ! Descends de tes grands chevaux ! Pour qui tu te prends ?!

Un instant, sa colère est telle que je pense qu'il va me pousser de ses deux mains, du haut du toit du château. C'est peut-être ce qu'il aurait fait, il y a un an, trois ans, cinq ans. On s'adresse l'un à l'autre comme on le faisait alors.

— Pour qui tu me prends?! lui répliqué-je.

— Pour mon copain ! dit-il, et ça me touche droit au cœur, mais rien n'y fait.

— Harry, écoute-moi …

Il me coupe.

— Où veux-tu en venir? me demande-t-il, menaçant. Qu'est-ce que tu veux me dire?

S'il est blessé ou souffrant, son indignation confuse le camoufle.

Je ne sais pas quoi lui répondre. Je ne veux pas arriver là où je m'en vais. Je ne veux pas le lui dire. Je veux changer d'idée. Pourquoi je ne change pas d'idée?

Pourquoi suis-je si mal?

— T'es de mauvaise foi, m'accuse-t-il. Tu gâches tout. Pourquoi tu gâches tout ?!

Oui. Vient-il seulement de le concevoir, de l'accepter? Qui a-t-il cru que j'étais, tout ce temps?

— La mauvaise foi est un privilège que je m'accorde.

— Non mais t'entends-tu parler?

Il me regarde comme il m'a regardé toute ma vie, avant. Il me voit tel que je suis. Enfin!

C'est un autre problème. Je lui ai fait tellement de mal, d'injustice. À lui, mon vaillant ennemi. Harry. Plein de promesses et drame, tragique et lumineux.

Je suis amoureux.

Mais rien n'y fait.

— Tu donnes raison à Ron et Hermione. Ils l'avaient bien prédit. Tu sabotes tout. Pourquoi? Je voulais croire en toi. Je voulais vraiment croire en toi…

Il pleure.

Il pleure…

Ses yeux humides de larmes aussitôt séchées par le vent, duquel je voudrais tellement le couvrir. Mais je ne peux pas.

Il sait où on s'en va.

— Tu ne me donnes pas de raisons de t'aimer, ou de te pardonner.

Il est loin de moi. Il se tourne et retourne, il marche. Je ne bouge plus. Immobile. Le cou incliné, mes yeux qui remontent sur lui. J'ai tellement froid, moi aussi.

Je sais ce que je fais.

— Pourquoi ?

Ses yeux verts saisissent les miens. Il a dit ça autrement, dans un vrai élan d'accueil. Il ne prétend plus mieux me connaître que moi-même. Il ne cherche plus ni à me provoquer, ni à me rassurer, ni à exprimer sa colère. Une vraie question, en un seul mot. Pourquoi?

Et je lui réponds. Je lui dis tout. Chaque action amène une réaction, et ses conséquences. Tous ces mois : rien n'est dû au hasard.

Je lui parle du Quidditch, la confession tant attendue que je ne l'ai pas poussé. Je lui parle de l'infirmerie, à veiller sur lui en tout interdit, sous le regard de l'infirmière. Je lui dis ce que j'ai vécu quand il m'a éconduit. Quand il m'a abandonné sous les douches. Quand il m'a réduit au silence. Je lui explique pourquoi je l'ai frappé dans les couloirs. Pourquoi j'en veux à Goldstein et Corner, ma déchéance sous leurs yeux, ma honte infinie. Je lui fais savoir le fardeau que j'ai porté, alors qu'il nous mettait des bâtons dans les roues, au point de me faire douter de ma propre raison, nos éternels retours à la case départ. Et je vais plus loin, pour que ce soit clair. Il apprend ce qu'on attend de moi, dans cette guerre à venir, dans cette famille de fous. Là est le fait saillant, le mur qui approche, impossible à contourner. Le gâchis que je suis ici est irréconciliable avec celui que je suis réellement à l'extérieur d'ici. Le plus terrible, c'est qu'il ne me contredit plus. Il y voit clair comme moi : nous sommes divisés.

Dans tout ça, je ne lui dis pas ce qu'il m'a apporté. Je ne lui dis pas que je l'ai aimé. Que je l'aime.

Je parle froidement. Presque déconnecté, sauf mon cœur qui bat à tout rompre et mes yeux qui sont devenus humides aussi.

Ma voix est rauque. L'entend-il seulement sous le vent? Elle est criante pour le couvrir, mais j'aurais crié de toute manière.

Elle dit ce qui est à dire.

Et ça y est. Je le blâme. Je le blâme pour qui je suis et comment je me sens et comment tout a explosé. Je lui dis que je me suis perdu moi-même. Qu'avec lui, je ne sais plus ce que je suis. Je ne l'épargne pas, ni personne. J'écorche tout le monde au passage : Weasley, Granger, les Serdaigles, Pansy. Même Theo y passe aussi, je ne sais pas comment, le pauvre. Mon venin est mortel.

Il m'écoute, son visage se crispant à mesure que coulent mes paroles. Mais il m'écoute. Et plus il m'écoute, plus il me laisse parler ; et plus je parle, plus ça devient laid, accusateur. Je suis carrément en train de lui dire que je déteste tout ça. Que je le déteste.

C'est affreux. Des mots méchants, des phrases horribles. Je réprouve en les formulant chaque nouvelle pensée qui franchit mes lèvres, peut-être encore plus que celles qu'il m'adresse. Parce qu'à un certain point, c'est lui qui se met à parler. Il me fait miroir, et il me reproche ce qu'il a à me reprocher.

Enfin, enfin! Il me blâme, comme il aurait toujours dû le faire. Pourquoi n'était-il pas fâché plus souvent? Pourquoi ne me détestait-il pas tout ce temps? Ceci est juste.

J'ai peur qu'on s'arrête. On est tellement à cran, blessés, insatisfaits.

Si on s'arrête, je vais mourir. On doit tout se dire. Rien ne peut rester enfoui, ça ne peut s'arrêter sans résolution.

Je suis dans le tort, tu es dans le tort, je suis dans le tort, on s'écrase et on flambe.

— Tu te crois toujours au-dessus de moi, accuse-t-il.

— Mais non. Vas-tu jamais comprendre? le supplié-je.

— As-tu toujours besoin d'avoir le dernier mot? crie Harry.

Plus que tout, il me reproche ma mauvaise foi. Alors qu'il ne sait pas le centième, le millième de ce que j'ai pu ruminer, croire, espérer, médire, saboter. À me mettre à sa place, il a tellement de bonnes raisons de m'en vouloir. Mais j'ai du mal à me mettre à sa place, parce que j'ai peine à me gérer moi-même. À endurer tout ça.

Et enfin ça a son sens.

Je veux qu'il rompe notre lien. Je veux que ça vienne de lui. Je veux que cette année se termine, et rentrer chez moi.

Je ne veux plus avoir ce regard vert braqué sur moi.

Je déteste ça.

Je ne peux plus continuer, mais je ne peux pas y mettre fin.

C'est lui le plus brave de nous deux. Je veux qu'il me laisse aller.

… Et c'est ce qu'il fait.

Alors que tout tombe en poussière, je ne peux plus le regarder dans les yeux. Je ne peux plus subir ses yeux verts. C'est insupportable.