Chapitre 24
On ne se doit pas davantage d'explications. On ne s'est pas excusés du passé, en commençant à se fréquenter : on ne s'excusera pas de ce gâchis non plus. Ce n'était que notre continuité , une nouvelle façon de se déchirer, de se confronter, de s'entretuer. J'ai fait ce qu'il fallait pour nous échouer.
Je me sauve de la scène, comme un criminel, prisonnier d'un cauchemar. Je n'attends même pas la toute fin du semestre pour partir. À peine ma plume déposée en complétant la dernière de mes épreuves que je prends les jambes à mon cou pour quitter le château. Une seconde de plus ici et je suffoquerais.
Mes pieds frappent le sol givré alors que je cours presque en rejoignant l'extérieur. Le froid hivernal me rencontre, mais ne m'atteint pas : ma cape rembourrée et une double épaisseur de vêtements m'enveloppent, ces couches de tissu me serrant en une ultime protection et du même coup m'enfouissant en moi-même, comme j'essaie d'enfouir mon mal. Je repousse mes pensées outrageuses, alors que je vois mon souffle glacé visible dans l'air, encore teinté de mes mots horribles, de ma honte.
Je m'abrite de déni comme me protégerait ma mère par un mensonge blanc, je me châtie colériquement comme me gronderait mon père, avec raison. Je me perçois de leurs yeux, alors qu'ils ne sont même pas encore là. Je ne le leur dois pas, mais semble-t-il que je ne vaux pas mieux que ça, et trop tard, je suis puéril dans le saccage que j'appréhende. Et celui que j'ai déjà commis. Harry…
Il y a une cérémonie de clôture après la journée de contrôles, et la majorité des élèves ne quittent les lieux que demain, mais je ne pouvais plus attendre. Je ne voulais pas non plus risquer de prendre le train en compagnie de Harry, ou avec ses amis – ou en fait, avec n'importe quel témoin impliqué de près ou de loin dans toute histoire.
Bien qu'une fête en tout élément pratique, cette cérémonie de fin de session est théoriquement obligatoire, mais il m'a été facile d'obtenir une dérogation. J'ai écrit à ma mère, elle a envoyé un hibou à Snape, qui a arrangé mon transport, sans poser de questions. J'aurai à me justifier une fois chez moi, mais j'ai le temps d'inventer quelque chose, sinon même seulement prétexter un caprice. Ça passera.
Theo rentre avec moi, on l'héberge pour Noël, mais je ne l'attends même pas pour me rendre à Pré-au-Lard. Je dois mettre le plus de distance entre moi et cette école entière. Maintenant que c'est possible, je dois partir, partir, partir, loin, loin, loin.
J'espère que Theo ne se laissera pas retenir ou distraire par les réjouissances de Noël. Il sait que je veux m'en aller le plus tôt possible… mais lui non plus ne doit avoir le cœur à la fête, de toute façon : son père a des ennuis avec la justice, récurrents (ou bien ce sont toujours les mêmes dont il ne se débarrasse pas.) C'est pour ça qu'il vient au Manoir : il ne pouvait pas rentrer chez lui cette année. J'imagine qu'il aurait autant aimé rester à Poudlard, mais il fait ce qu'on lui a demandé, et des adultes bien-pensants croient que chez moi, il sera mieux traité, ou peut-être mieux surveillé. Au fond, ça ne semble lui faire ni chaud ni froid. C'est très Theo.
Je l'attends assis sur un banc sur un coin de la rue principale, attentif à la noirceur en train de s'installer, immobile sous le vent battant. Le seul commerce aux portes encore ouvertes était le Salon de Thé, un endroit trop coquet pour mon humeur, d'ailleurs réputé pour les rencards : c'est la dernière des ambiances dont j'ai envie maintenant.
Je me figure les célébrations au château. Après un discours des professeurs, je peux visualiser les plats servis, j'imagine les conversations excitées et les rires de début des vacances ; je vois même ce que ça aurait pu être, nos groupes d'amis éclatant les séparations entre maisons, mêlés et unis, ultimement …
Mais il n'en sera rien. Par la tournure des événements et par mon départ devancé, tout sera rentré dans l'ordre, chacun célébrera avec sa propre maison : les Gryffondors fanfaronneront parmi eux-mêmes sans déranger, les maudits Serdaigles resteront philosopher de leur côté, et les Serpentards, mes amis, auront enfin la paix.
Bien sûr, mon absence sera remarquée. Peut-être que ça en refroidira certains, ils s'inquiéteront, ou bien ils se demanderont où je suis parti, qu'est-ce que je suis en train de faire, quel complot je dois monter, quelle sombre activité m'a appelé.
Ça me plaît.
Mais aucune manigance : je ne fais que soigner ma névrose et ma peine d'amour.
Enfin, Theo apparaît. Il n'a pas traîné. Je lui en suis silencieusement reconnaissant – mon absence de cris frustrés et de reproches suffit-elle comme remerciements?
Puisque le Poudlard Express ne dessert la gare que demain, on nous a procuré un transport vers la ville la plus proche, d'où on attrapera un train moldu régulier, qui nous permettra d'éventuellement rejoindre Birmingham puis changer de ligne pour se diriger vers le Manoir. Pas nécessaire de transiter par Londres, et je me passerai bien de détours pour me retrouver chez moi. J'ai pris assez de détours pour me retrouver moi-même dernièrement.
On a de longues heures de train à partager, mais de tout compagnon imaginable, Theo est éternellement le meilleur, ou à la rigueur, le moins pire. Je m'attends à ce qu'on ne parle même pas. Il va sûrement lire, ou regarder par la fenêtre, pensif.
J'espère terriblement qu'il pleuve à grosses gouttes, que le ciel demeure sombre, et de ne pas entendre de musique de Noël.
Noël! Pfff.
Potter. J'ai vu souvent son air candide, quasi niais, lorsque les fêtes de fin d'année approchaient, durant les premières années au château. Il n'avait jamais connu Noël avant ou quoi ? Ça m'énervait.
Je pense à lui malgré moi.
Je lui ai bien rendu son compte, finalement. Je l'ai fait rompre avec moi. Ah, quelle grâce, quelle impunité. J'ai bien guidé, j'étais le maître des marionnettes de cet autosabotage programmé.
Ma déchéance n'a pas de fond. Mon ignominie, envers lui, envers moi-même, a atteint des sommets inespérés. J'ai fait ça. C'est moi qui ai fait ça. J'ai fait les choses grandiosement. Même ma détresse est sublime, mon plongeon exemplaire. J'aurais de quoi en être tristement fier. J'avais le devoir de le faire.
— Le Manoir est déconnecté du réseau de cheminée, n'est-ce pas? valide Theo alors qu'on embarque dans notre premier train.
J'acquiesce. Question de sûreté, selon mes parents. C'est aussi pour ça qu'on prend le train pour rentrer. Si seulement on avait pu transplanner… J'ai les compétences, mais pas le permis. Sans compter les maléfices antitransplannages plantés un peu partout.
Mon compagnon affiche une mine rassurée, mais me pose quelques questions supplémentaires sur le reste de notre itinéraire ; ça m'étonne. Il ne s'enquit jamais de rien. Pas comme Blaise et comme Pansy… et comme Granger et Weasley. Eux interrogent tout et posent toutes les questions. Ils se sont mêlés de notre histoire. Et on leur a offert tout un spectacle. Ils en redemandaient, que du drame. Un beau drame amoureux de deux garçons incompatibles.
Merlin, je me suis vraiment donné en spectacle. Comment nous laissions-nous être si visibles? Je ne me suis jamais mêlé des détails des relations de mes amis, moi. Ça ne m'intéresse pas comme eux s'intéressaient à moi, à nous.
Je suis bel et bien égocentrique.
Et Potter-centrique. Harry, je t'ai entraîné dans mes dynamiques…
Merlin! Encore une fois, je prends conscience d'avoir ramené mes considérations à moi-même sans m'en rendre compte.
Je me retourne vers Theo pour l'étudier un moment. Il me parlait de notre transit jusqu'au Manoir. Est-il inquiet pour sa sécurité? Sa moue me semble plus préoccupée que dans ses habituelles rêveries, mais je n'en suis pas certain.
Mon ami et moi sommes assis côte à côte, dans une rangée de sièges d'une aire ouverte dans le wagon. Il n'y a pas de compartiments, ici, mais le train a peu de passagers. On n'est pas dérangés.
— Tu veux en parler? offre-t-il soudainement, alors qu'on n'a pas dit un mot depuis au moins 30 minutes.
Encore étonnant, de sa part. Il ne m'a jamais interrogé sur quoi que ce soit, lui, en ce qui a trait à Harry. Mais je ne veux rien raconter et il n'insiste pas. Il me confie quand même un drôle de truc :
— Je croyais, quand tu étais … ami, ou peu importe, avec Potter, tu sais… J'ai pensé qu'un jour on devrait peut-être se battre. Peut-être pas toi, mais moi oui. C'est sûr. J'ai pas vraiment le choix. Et je me disais que ce serait dommage que je combatte ton ami.
Première chose : je n'étais même pas sûr qu'il avait compris et réalisé que Harry et moi nous fréquentions romantiquement. Et deuxièmement, la réalité de l'horreur autour de nous et qui nous attend me heurte. Enfin quelqu'un d'autre qui en est conscient! Ça me fait d'autant plus mal, et surtout pour lui.
Theo valide aussi un de mes arguments fétiches. Le monde réel n'est pas Poudlard. Tout ce qui s'y est passé ne pouvait perdurer. Une guerre éclatera tôt ou tard : même moi, je n'avais pas le déni qu'un tel désaveu aurait demandé.
J'appréhendais un peu notre arrivée au Manoir et d'y retrouver mes parents. Ils auraient su que quelque chose clochait par mon entrée bien opposée à l'ordinaire : loin de l'autocélébration de mes accomplissements sociaux, sportifs et scolaires du trimestre passé, je gravis l'allée menant chez moi la nuque baissée et les épaules affaissées. Faisant face aux lourdes portes ensorcelées, elles s'ouvrent pour moi en un coulissement sinistre, comme me reconnaissant et m'accueillant chez moi. Là où je suis moi-même, le moi-même que j'ai choisi en détruisant tout, celui pour qui Harry Potter n'avait pas raison d'être ou d'importance, celui qui primera et survivra à tout ça.
Il y a finalement peu à raconter de notre arrivée. Mes parents sont sortis, c'est le milieu de la journée ; pour toute réception, un domestique nous débarrasse de nos valises et disparaît vaquer à ses tâches. Au fond, j'avais espéré voir ma mère, mais tant pis.
Theo me suivant au pas, intimidé en ces nouveaux lieux pour lui, on se débarbouille afin de se poser un peu ; une douche chaude me soulage efficacement de la fatigue de notre voyage, mais pas du reste de mon trouble. Je m'endors pendant plusieurs heures, une sieste fâcheuse où l'assoupissement sert plus de refuge que de repos. Je ne sais pas ce que fait le pauvre Theo pendant ce temps, seul au Manoir des Malfoy, sans accompagnement ou orientation.
Quand je vois enfin ma mère, je ne trouve aucun du réconfort auquel j'aurais aspiré sans l'avouer. Ce n'est pas sa faute – je vois à son expression avenante qu'elle s'est fait du souci pour moi. Mais elle ne pose aucune question sur notre retour hâtif, et moi, en présence de l'autorité parentale, mes mécanismes de défense s'enclenchent et je suis le premier-né rayonnant et bien éduqué d'une famille sang pur irréprochable. J'embarque tellement dans mon rôle que ça me procure une distance de ma douleur pour Harry, qui est la bienvenue.
Et du coup, je reste émotionnellement distant de mes parents, qui eux, n'ont l'air d'avoir rien entendu sur des rumeurs de relation désapprouvée. C'est au moins ça.
Theo ne s'en sort pas si mal parmi nous, même dans ce contexte particulier et ce nouvel environnement. Il tient la conversation qu'engage mon père, bavardant de sujets divers, et ma mère, bien que n'évoquant rien directement, tourne finalement sa bienveillance maternelle vers lui dans une compassion polie. Il en a manifestement plus besoin que moi.
C'est uniquement lorsque je me retrouve seul au soir et que je retire mon masque de fils de mes parents qu'enfin mes émotions s'abattent sur moi et je ne retiens plus ni mes larmes ni mes pensées pour Harry.
Je vis et ressens la rupture dans la solitude : je n'ai pas parlé à Theo, comme je n'avais parlé à presque personne. Quand ça s'est terminé, que j'ai quitté le toit, que la poussière est retombée, je voulais me déchaîner. Je croyais que ce qui venait de se produire s'actualiserait par davantage de mots, de clarifications, d'éclats. J'attendais qu'ils m'expriment ce qu'ils pensent tous : Weasley, Granger, Blaise, j'étais fin prêt à me disputer.
Mais personne n'a rien dit. En effet : cette histoire ne les concernait pas, mais j'en étais presque déçu, si prêt à me galvaniser. La seule à me faire ses commentaires fut Pansy ; était-ce une forme de gentillesse de sa part? La première chose qu'elle m'ait exprimée :
— De toute façon, on sait tous qu'il trouvera bientôt la mort dans une aventure quelconque pour sauver le monde. C'est aussi bien!
Une façon bien triste de me consoler.
Et qui faisait écho à pourquoi il fallait tout arrêter. Le vrai monde. Le futur. L'extérieur de Poudlard. Où je me trouve maintenant.
Quand je vais me coucher, son corps me manque.
Pas ses yeux, dont le souvenir me hante, mais tout le reste. Ses bras qui me tiennent, son bassin tentant, ses hanches où mes mains l'attrapent, l'entourant et le tirant vers moi, avant de glisser derrière et sous son pantalon, et de saisir ses petites fesses.
De croire que tout ça est révolu, un gouffre m'envahit et je ne peux plus respirer.
Je m'éveille en un sursaut et suis redressé dans mes draps avant d'en prendre conscience. Mon sommeil est léger ici, ce n'est pas vraiment mon lit, c'est celui que j'utilise quand je suis chez mes parents.
Sans compter que je me suis sans cesse retourné et agité, à me demander où Harry se trouve et ce qu'il peut bien faire. A-t-il célébré avec les Serdaigles, entre haïssables gays? Reste-t-il au château? Pense-t-il à moi?
Des pensées intrusives aussi, où je me blâme, dans une torpeur où sont inhibés mes élans de mauvaise foi et de déni. Potter n'était pas mon pire ennemi. Qui l'eût cru? Je suis mon propre pire ennemi.
Mais c'est un bruit qui m'a réveillé. M'ébrouant, je cligne des yeux plusieurs fois pour tenter de chasser le voile hagard pesant lourdement sur mes paupières.
Theo se trouve dans l'embrasure de la porte.
— Désolé. Je ne dors pas.
Je secoue la tête. L'irritation qu'il ose faire irruption dans ma chambre ne vient pas – je l'attendais, mais je ne la ressens pas. Theo est étrangement sauvegardé. Plutôt que de l'invectiver, je lui fais signe d'approcher.
— Je ne voulais pas te réveiller, je venais seulement vérifier si tu étais encore debout. Je me demande si j'ai le droit de sortir, ou si risque de déclencher des sorts de protection…?
— Sortir? fais-je incrédule. Pour aller où?
Il doit être deux heures du matin. Un mélange de pluie et de neige est tombé toute la fin de soirée.
— Nulle part. Marcher, peut-être.
— Non, tu ne peux pas.
Il n'y a aucun enchantement l'empêchant de sortir, mais c'est insensé et indécent. Alors non.
Theo hoche la tête, s'excuse à nouveau, puis se retire.
Complètement éveillé, je grogne un instant, place mes cheveux, et décide de le suivre.
Il est retourné à la chambre que nous lui avons désignée pour son séjour. Son lit n'est même pas défait, j'ai l'impression qu'il n'a même pas essayé de s'y coucher pour dormir.
— Ça va pas ? fais-je, constatant finalement son air soucieux.
Theo ne s'est jamais confié à moi. Je ne suis même pas sûr si je lui ai déjà demandé comment il allait. Il n'a pas non plus offert l'information lui-même. On discute ensemble d'idées, on dialogue de sujets intéressants, mais impersonnels. Ou on se côtoie simplement en silence, la majorité du temps.
Mais maintenant, chez moi, bizarrement réunis parce qu'approche Noël … il se met soudain à parler.
Est-ce justement parce que c'est Noël ?
Ou parce que je suis dans un état d'extrême vulnérabilité moi-même, à cause de Harry?
Est-ce d'être ensemble ici, à l'extérieur du château? Est-il plus sensible qu'il n'y paraît?
J'ai raison : on n'est pas les mêmes dans le vrai monde, qu'à Poudlard. J'ai raison, OK, Harry ?!
La preuve, Theodore Nott, à Poudlard, est une statue d'indifférence : détaché, replié, introverti.
Ici, dans mon monde, le vrai monde, il est un désastre total, tout en tremblements et aux grands yeux anxieux, et il se révèle à moi.
Ici, dans cet univers, je ne suis pas une brute. Je ne le provoque pas, je ne juge pas. Je ne deviens pas fou, à supposer des trahisons et du rejet. Je l'écoute, et j'accueille sa peine.
Elle est tragique, l'histoire de Theo. Ses circonstances familiales rendent par contraste les miennes si favorables que j'en ai honte. Il est lui-même attiré dans des machinations sombres, à ses dépens, en substitut à son père pendant que ce dernier est sous les projecteurs et traqué par les aurors. La réputation de leur famille est indélébilement entachée et ils continuent de sombrer : complots, trafics illégaux, magie noire…
Theo est prisonnier. Terrifié. Mais déterminé. Il n'en sort pas. Il ne s'en sortira pas. Il ne fait que me le relater, en frémissant, mais sans pleurer ou résister : il sait ce qui l'attend. Il en souffre, mais il sait qui il est.
Je suis sans mot de réconfort : tout ce que j'ai trouvé, c'est de délicatement poser ma main sur son bras, un toucher amical et de support. C'est tout. Insuffisant, mais que faire d'autre? Je l'écoute en silence.
Pourquoi m'en parle-t-il? Je suis un peu dans la même situation que lui, sinon que j'ai une porte de sortie. Malgré leur implication comme Mangemorts il y a bien des années, ma famille a su récupérer, se relever. Malhonnêtement soit, mais je suis sauvé. Nous avons le bénéfice du doute. Contrairement à Theo, j'ai beaucoup de possibilités. Une chance de m'en tirer, si je la saisis.
Je sens que ces réflexions vont me brasser, mais pour une fois, je ne veux vraiment pas tout ramener ça à moi. J'écoute mon ami.
Entre sangs purs, entre Serpentards, on se respecte, on s'entraide.
Serpentards. Foutaises. Ça n'a plus d'impact dans le vrai monde.
Je finis par dormir à côté de Theo. Il ne souhaitait sortir que pour prendre l'air, semble-t-il. Pas un manège lugubre inscrit dans tout ce qu'il vient de me confier ; du moins, pas cette nuit.
Le lit de cette chambre d'invités est indécemment large, suffisant pour nous deux, et sans vraiment le décider, on se retrouve donc allongés côte à côte, à une distance prudente l'un de l'autre, mais effaçant quand même toute sensation de solitude. Même qu'à vrai dire, je me rends compte que je n'y suis pas moins bien, ni moins dans mes affaires, que dans ma propre chambre.
Je boude Poudlard, mais on finit quand même par s'y sentir chez soi.
C'est naturel, aussi, de partager un « dortoir » avec Theo. C'est rassurant, de l'entendre respirer, bouger. Suis-je en train de veiller sur lui, indirectement, une partie de la nuit? Je crois que oui.
Au matin, Theo porte à nouveau son masque. Non pas un semblant d'indifférence forcée, presque affectée comme la mienne : il arbore son air habituel de totale impassibilité, déconnecté du monde autour de lui.
Noël chez moi est devenu presque une obligation, pour toute la famille. Dans les jours précédant le grand soir, mes parents sont occupés jusqu'à la dernière minute. Pour ma part, je me prélasse et me repose généralement, ne participant pas le moindrement à la préparation des fêtes. Le fameux jour venu, on se réunit, on mange bien, on s'offre peut-être même quelques présents, mais le cœur de personne n'y est vraiment.
Plus jeune, j'imagine, je le ressentais différemment. J'ai déjà été joyeux. Mais je me calque sur mes parents.
Je passe ainsi une journée tranquille avec Theo, dans notre dynamique habituelle : ensemble, mais discutant peu. Le Manoir est quand même rempli de distractions, et de mes effets personnels du passé. J'ai de quoi me divertir.
Durant la nuit, j'ai imaginé Harry à la place de Theo. Au fond, j'aurais aimé qu'il soit là. Je me suis inventé des scènes qui m'ont crevé le cœur :
Assis sur mon lit, à l'attendre.
Comme ç'aurait été étrange de l'avoir ici, chez moi. Ça aurait pu, avec un peu de foi aveugle, si je l'avais vraiment voulu.
Je l'aurais attendu avec une serviette autour de la taille, essayant de calmer le tremblement dans mes jambes, comme d'autres fois où je l'ai délicieusement attendu… Avec cette fois comme différence que j'aurais eu un peu moins d'assurance, et d'autant plus d'anticipation …
Peut-être nous serions-nous retrouvés sous la douche, comme la fois des vestiaires, nus face à face. Je l'aurais vu se dévêtir ; cette fois sans sentiment d'interdit, avec une fierté et une disposition particulière pour lui. Un sentiment d'appartenance et de possession, même.
À la différence, cette fois, que Harry m'aurait réellement accueilli sous le jet. On se serait savonné chacun de son côté, un peu gênés, très maladroits, lui plus que moi, je crois, et étrangement très pudiques. Je ne l'aurais effleuré qu'une seule fois, en un faux mouvement, et son corps entier en aurait frissonné… Tout le long, nous ne nous serions pas quittés des yeux.
Je serais sorti avant lui, pour me sécher sous ses yeux, et puis il m'aurait imité et je l'aurais contemplé, admiré, dévoré du regard. Puis fin secs nous nous serions embrassés longuement, nus. J'aurais pris garde que nos corps de se collent pas trop : des baisers lents, passionnés, mais chastes, pleins de retenue, faisant grandir le désir entre nous, en vue de la suite, une suite improbable, en ces lieux, chez moi …
On aurait dormi ensemble, après l'acte. Toute la nuit, jusqu'au matin. On se serait réveillés ensemble. Ici…
…
Mais il n'en est rien.
Il n'est pas ici, il n'est pas avec moi.
Dormir ensemble? Je m'étais déjà fait la réflexion que nous n'avons jamais partagé ça. Pas une nuit.
Ronfle-t-il? Aucune idée. Je ne connais pas ça de son intimité. Je n'ai pas eu le temps de l'apprendre.
Et ça me crève le cœur.
Je n'avais pas su que ce serait si court.
Où est-il maintenant?
Le toussotement d'une domestique me fait sursauter – elle me ramène au moment présent, mais dans une agitation confuse et embarrassée, soudain conscient de mon train de pensée. Mon cœur demeure emballé et ensanglanté.
Prêt à l'ignorer, la jeune femme annonce par contre un visiteur, et je me trahis moi-même :
— Pour moi?
Mon espoir, un réflexe absurde et maladroit, n'a pas duré plus d'une fraction de seconde. Avant d'avoir terminé de poser la question, je m'étais déjà ressaisi, dégoûté.
Non, bien sûr. Elle me confirme qu'il s'agit d'un invité de mes parents pour la soirée.
Pourquoi ai-je imaginé le moindre infime instant que Harry serait apparu à ma porte? Comment, et pourquoi? J'étais obnubilé du théâtre absurde et bienheureux que je me faisais jouer.
Mais… cet étourdi de Gryffondor débarquerait-il chez nous ? Comme ça, à l'improviste? Les Gryffons sont comme ça. Irréfléchis. Le pourrait-il?
Mais non. Impossible. RAPPELLE-TOI CE QUI EST ARRIVÉ.
J'ai tellement mal à la poitrine.
Je me redresse sous l'œil douteux de la domestique, qui d'ailleurs semble maintenant étudier Theo assis derrière moi, avant de ramener son jugement inquisiteur sur moi. Je grimace : elle a bien dû voir qu'on a dormi ensemble, mais je m'en moque. Ce n'est pas comme ça, ce n'est vraiment pas comme ça.
Parce qu'elle s'éternise devant nous, je la chasse en vociférant bêtement, avant de me refermer comme une huître, honteux et malade.
C'est aussi bien que Harry ne vienne pas. Il n'a pas de raison de le faire. Et de quoi aurais-je l'air? En constante contradiction dans mes sentiments et décisions. Misérable, mal rasé, cerné. J'évite de me regarder dans le miroir tellement je dois faire peur à voir.
Je me sens si seul, ici. Je déteste ça, au fond, ici.
Je me concentre sur Theo. Plus je fais ça, plus ça me fait penser combien je suis centré sur moi-même d'habitude. Peut-être le suis-je surtout lorsqu'on se trouve à Poudlard.
Ou est-ce toujours un acte égoïste? Pour me détacher de moi-même, je m'intéresse à lui. À ce qu'il ressent. À son lourd trauma.
Il est tellement gardé, peut-être encore plus que moi. A-t-il toutes ces pensées, comme les miennes, ou son esprit est-il aussi blanc et distrait que ses yeux marron me laissent le croire? Il me ressemblait, les premières années comme écoliers. Il était fier, impétueux, indépendant.
Il est devenu très beau. Ses cheveux bruns se redressent naturellement sur son front en une frange courbée, ses lèvres roses sont pleines, l'arche de ses sourcils dessinée en un air généralement sérieux. Une beauté masculine, propre, un visage à reproduire en peinture, contrairement à tous ces hideux portraits qui encombrent les murs historiques du Manoir.
Theo … ne me plaît pas comme ça, mais il me distrait. Il est agréable à regarder.
Et ce visage si adéquat souffre tellement.
Theo est-il homo? Je n'y ai même jamais songé.
…
J'arrête brusquement de l'observer ainsi, par respect et pudeur. Il ne s'en est pas rendu compte, au moins.
Mais c'est flagrant : même ici je suis gay. Je serai toujours gay. Même sans Harry, je suis gay.
Merlin.
Argh !
J'ai lancé ma baguette à bout portant, dans un accès d'énervement, et elle heurte le mur, roulant sur le sol en crépitant de l'extrémité, comme une magie non spécifique invoquée dans ma rage.
Theo me contemple avec incrédulité, mais sans véritable réaction.
Je ramasse précipitamment ma baguette pour l'inspecter… Ne suffirait plus que je leur présente ma luxueuse baguette cassée, en plus de mon homosexualité : mes parents auraient l'embarras choix comme raisons de me renier.
Parce que… À quoi ai-je joué, à croire maintenir les apparences? Je ne serai jamais l'héritier qu'ils souhaitent. Mon cœur brisé en témoigne. Je ne sais pas à quoi j'ai pensé.
Pas deux jours chez moi et l'imposture grandit et m'enveloppe. Tout est effarant. L'anxiété et le regret me rongent de l'intérieur. Et Theo y contribue, en me surprenant encore d'une question adroite un peu plus tard :
— Les gens sont drôlement impliqués dans ta vie. Tu sais, Pansy par exemple. Jamais elle ne parle vraiment avec moi. Est-ce que c'est parce que tu es un Malfoy?
Mon ami ne me regarde pas : c'est l'ornementation ostentatoire, exagérée, dans ce énième salon qu'il a visité, qui lui a inspiré la question. Au lieu d'une fierté et de m'en enorgueillir, c'est un élan de gêne qui se manifeste en moi – est-ce de l'humilité?
— C'est seulement qu'on est amis, je connais Pansy depuis longtemps, ça n'a rien à voir avec qui je suis ... grommelé-je.
Mal à l'aise, j'entraîne Theo ailleurs et ne m'arrête que dans un lieu qui me semble moins bien entretenu, une pièce dont on ne se sert jamais.
Entre-temps, Theo ne parle pas de la déco, mais bien de moi. Il poursuit :
— Alors si c'est parce que vous êtes amis, tu es chanceux. Ils se soucient beaucoup de toi. Blaise aussi. Tu as ça de spécial : tu attires la sympathie.
Ça me réduit au silence. C'est vrai que je suis bien entouré, à l'école. Jamais si seul, même si je m'évertue à accorder peu de considération à ces gens, surtout vu que «Poudlard» n'est que temporaire, et peu pertinent à mon futur. J'imagine qu'à travers les années, à partager nos études, nos angoisses, notre quotidien, on a fini par tisser des liens. Des liens d'amitié… Pansy, Blaise, même par exemple Millicent ou les autres, ils ne m'ont jamais laissé tomber.
— Toi aussi t'es mon pote, dis-je d'une petite voix à Theo.
Je ne sais pas d'où c'est venu ; peut-être pour l'inclure dans ce qu'il se figure des dynamiques de notre année de Serpentards. Il ne réagit pas, se contentant de me regarder l'air neutre, sans expression.
Et sous son expression indifférente, je tombe irrévocablement dans de nouvelles réalisations terribles, un mal inhabituel taré d'une souffrante lucidité : le fantôme et le blâme de la non-réciprocité. Me suis-je jamais vraiment soucié d'eux en retour? Je ne leur donne pas de conseils. Je ne me mêle pas de leur vie. Je ne m'y intéresse tout simplement pas. Ils me l'ont dit, mais même ces commentaires ne me rejoignaient pas.
Malgré ça, je leur dois beaucoup. Leur amitié. Plus qu'à ces gens que je fréquente à l'extérieur, sorciers d'ailleurs, collaborateurs du futur. Mes camarades de classe ne sont pas… nécessairement… en dessous de moi.
Theo, dans son silence distrait d'apparence, est drôlement plus perceptif que je le croyais.
Il faut que tout ça cesse, me dis-je. Entretenir ma vanité ! Je cherche un moyen d'impressionner Theo. Quelque chose de m'as-tu-vu, de flamboyant, de fier. Je ne trouve rien.
C'est un mauvais rêve. Celui que je suis venu retrouver ici, ce moi-même, il reste absent, il se réserve à moi, j'ai oublié comment l'incarner.
Je regarde autour de moi. Alors que de pauvres gens, mal payés, se démènent loin des leurs pour préparer un semblant de fête de Noël pour nous qui ne l'apprécierons même pas, je me sens anxieux, contrarié. Ça en valait la peine? Comme remplacement des elfes de maison? Tout est insensé.
J'ai grandi dans une bulle, gardé, protégé… gâté. À peine suis-je ici que tout ça m'horripile et me répugne : j'en veux à mes parents, je leur en veux terriblement. Où tout a-t-il si mal tourné? Comment suis-je devenu ainsi?
— Tu sais, je ne devais pas aller à Poudlard, au départ, dis-je à Theo.
— Moi non plus.
— Durmstrang?
— Ouais. Si mon père avait été… tu sais. Plus libre. Je crois qu'on aurait quitté la Grande-Bretagne.
Ça ne m'étonne pas. Pour ma part, je crois qu'il y avait deux raisons pour lesquelles j'ai étudié à Poudlard.
— Moi aussi, c'était Durmstrang. Mais ma mère a mis son veto pour que je n'aille pas trop loin.
La deuxième raison, celle pour laquelle mon père s'est vraiment résigné à ne pas m'envoyer à Durmstrang où être sang pur va de soi et aux idées bien moins libérales que le Poudlard de Dumbledore… Je crois que c'était pour rencontrer Harry, ce « survivant », et de m'en faire un ami, un allié à notre cause. Sinon, au moins de l'observer.
C'est ce que j'ai fait finalement (et j'en suis tombé amoureux.)
Poudlard…
« Ce n'est pas le vrai monde. »
Combien de fois l'ai-je répété? Habitée par des gens hostiles, ou inférieurs.
Ha!
Cette bizarre d'impression d'avoir eu la vision voilée tout ce temps.
J'ai grandi aveugle et ignorant. À quoi bon protéger sa progéniture ainsi, si c'est pour autant souffrir au contact du monde? Je ne comprenais rien. Mon éducation rationnelle, relationnelle, amoureuse, sexuelle se fait par la douleur. Et pas que la mienne.
« Poudlard n'est pas le vrai monde. »
Je me retiens de me l'admettre et de formuler ma pensée, mais déjà mon cœur tambourine nerveusement dans ma poitrine à mesure que je réalise que cette idée préconçue et jamais requestionnée ne tient pas la route.
Je suis gay ici aussi. Et je n'ai pas la force ni l'envie de mener une double vie.
Et mes amis, ils étaient – ils sont vraiment mes amis.
Ces collègues de classe, ils seront commerçants, aurors, ministres, professeurs, médicomages… J'aurai affaire à eux, ils sauront qui je suis et qui j'ai fréquenté. Ils sont réels.
C'est sordide de m'être dit que je pouvais encore maintenir mon rôle, mon image idem. Dès que ça s'est su, pour Harry et moi, dès que même Granger et les Weasley, ou encore Pansy, Blaise en ont eu vent, c'était terminé. Ils existent tous à l'extérieur de l'école, que je le veuille ou non. Que je les considère ou non. Je ne peux pas avoir la moitié de la communauté magique au courant de mon homosexualité et penser jouer le jeu, maîtriser les apparences et être normal.
Et voilà - c'est ça en fait : tous, réellement, je les considère.
Il aurait fallu garder tout ça complètement secret, mais le mal est fait. J'ai en essence déjà choisi et actualisé mon homosexualité. Mon coming out est déjà fait.
On m'avait prévenu, mais j'avais l'impression que je me protégeais encore et que ça fonctionnait. Que je pouvais choisir qui je serais.
Maintenant, devant le fait accompli, je ressens un immense soulagement. Et sans l'avoir vu venir, je me retrouve sur le bord d'un précipice.
Merlin!
On est la veille de Noël. Tout me pèse.
Je prétends ne pas me sentir chez moi ici, mais mes pensées sont plus claires, avec un peu de recul. Peut-être est-ce tout ce dont j'avais besoin. Pas de tout foutre en l'air. Juste de souffler un peu… Et de me rendre compte de qui je suis vraiment.
Harry était réel et valide.
Mes résistances, beaucoup moins.
Mais ça ne change rien à ce qui est arrivé entre nous. Et gay ou pas, mon futur est réel. Peut-être fragilisé, mais…
Il y a la guerre. Je n'ai pas le droit à l'espoir. Et tôt ou tard, gay ou pas, je serai opposé au célèbre Harry Potter.
Je vois clair… La mauvaise foi et l'aveuglement volontaire étaient mon salut. Mais le comble de mon hypocrisie, c'est qu'au fond, malgré tout, je voudrais être avec lui. C'en est débilitant.
Je ressasse nos échanges. Est-ce vraiment impardonnable?
Me voici libéré. Libéré de lui, libéré de cette longue spirale vers le bas de doutes et de craintes. Il a appuyé sur toutes mes vulnérabilités, et voici le résultat.
Pas tout le monde aura eu l'honneur de fréquenter Draco Malfoy. De coucher avec Draco Malfoy. De faire pleurer Draco Malfoy. Et réciproquement, moi, le Survivant. Il m'aura vaincu, et survécu.
Ne disait-il pas me comprendre? Il m'a compris et m'a libéré.
Je ne peux pas le blâmer, bien que je le fasse. J'ai fait tout ça. Je suis un véritable gâchis, Blaise l'a dit.
Est-ce que ça a du sens?
Si j'ai pris la bonne décision, pourquoi suis-je si inconfortable? Est-ce par vanité et une rechute dans mes illusions? Je me sens de nouvelles possibilités, libertés, ouvertures. S'il n'est pas trop tard. Harry…
On avait besoin de crever l'abcès. De se mettre à nu, autrement que pour faire l'amour.
Si je me laisse aller à mes mirages, je pourrais même dire que cette dispute était une forme d'aveu d'amour.
Pourquoi ai-je espoir que ce ne soit pas mort?
Est-ce raisonnable?
Harry…?
Theo se morfond inaperçu à côté de moi, et je ne pense qu'à toi.
Qu'à toi.
À mesure que je les revisite dans ma nouvelle perspective, toutes les raisons pour ce drame paraissent bien relatives. Réelles, oui, mais grossièrement insuffisantes. On aurait pu régler ça autrement, non?
… Je me rends compte, avec une libération presque euphorique, bien que coupable, que je ne suis pas comme Theo. Mes circonstances sont favorables : j'ai le choix. Je peux m'émanciper, et te choisir toi.
Harry m'a laissé faire! Il m'a laissé. Comment a-t-il accepter ça? Je lui en veux tellement!
Mon raisonnement n'est plus gâté par toutes mes prétentions, et l'espoir bouillonne douloureusement en moi.
— Pourquoi tu ne vas pas le rejoindre?
Mon cou se tourne lentement vers Theo, dont la voix était étrangement douce.
— Potter. Retourne le voir au château.
Est-il plus perspicace que je ne l'ai jamais soupçonné? Je suis très surpris de son intervention, et encore plus de son idée.
— Je ne sais même pas s'il y est resté, ou s'il est chez ses amis, soupiré-je.
Theo hausse les épaules, comme le ferait Harry.
— Tente ta chance, vas-y. Tu n'as pas l'air spécialement content d'être ici, de toute façon.
C'est impossible. Comment pourrais-je justifier ça à mes parents? Ils sont pris jusqu'au dernier moment, on s'est à peine vus depuis que nous sommes rentrés. Je pourrai enfin passer du temps avec eux ce soir, au repas, et demain matin, le jour de Noël. Malgré tout, ils me manquent ; comme un gamin, j'ai hâte de les avoir pour moi. Qu'ils s'intéressent et s'occupent de moi, surtout pendant qu'ils ignorent encore qui je suis vraiment.
Mais la suggestion de Theo est une bombe à retardement, et je ne le soupçonne pas.
Alors que le service vient de commencer à table, où mes parents, deux invités membres de la famille, Theo et moi-même sommes installés tous beaux et en habits, je suis foudroyé de l'urgence d'agir.
Je saute sur mes pieds. Ma mère laisse échapper un cri d'exclamation, tandis que mon père me dévisage, puis me questionne d'un rire perplexe.
— Draco?
— Je dois rentrer à Poudlard, tout de suite. Pardon. Je ne peux pas rester.
Ça doit être trop impromptu pour susciter une réaction immédiate. Avant d'entendre mon nom appelé, je suis déjà à mi-chemin vers ma chambre, pour rassembler le nécessaire.
Une heure plus tard, malgré des cris éberlués et des menaces, des contentions presque physiques et même la baguette tremblante de ma grand-tante pointée sur moi, mon insubordination ne s'est pas calmée et ils ne m'ont pas retenu. Ça y est, j'ai gâché Noël ; tant pis, ce ne sera pas le dernier.
Je suis assis dans le Magicobus, aux côtés de Theo, et on a payé une belle petite fortune pour qu'il nous guide la nuit de Noël jusqu'à l'autre bout du pays.
L'argent vient de Theo en plus, parce que mes parents m'ont coupé les vivres sur-le-champ, ils n'allaient certainement pas financer ma fuite. Je n'avais que quelques mornilles sur moi.
— T'aurais pu rester, lui dis-je un peu maladroitement, conscient que j'ai aussi chamboulé son soir de Noël.
Theo rigole.
— Ben non… avec ta famille ? Après ce que tu viens de faire?
Je secoue la tête.
Harry, j'espère que tu es au château.
Je suis tellement désolé.
J'ai si hâte de te retrouver.
