Chapitre 25
Je m'en fous, du destin. Quel que soit le mien, je le choisis ; s'il ne me convient pas, je le démolis. Je connais mon but et il ne change pas. Il a toujours été le même. Ai-je pris des détours, me suis-je égaré? Ce n'était pas de ma faute. De toute façon, me revoici, et assuré. Jamais été aussi déterminé. Jamais été si résolu.
J'aime ses yeux.
J'imagine qu'il me soutient de ses yeux verts et je peux tout faire. Je résisterais à un Imperium, je volerais sans balai! Vaillant et prêt à tout, parce qu'il me voit, qu'il me regarde : ça me donne du courage.
Et de ce pas, propulsé de cet élan, je m'en vais les retrouver, ces deux sphères émeraude qui me hantent, et le retrouver lui tout entier, un homme de la tête aux pieds, objet de mon désir, de mon regret, de mon amour, de mon espoir.
… De ce pas tu parles! Je console mon impatience en scandant ces tragiques déclarations théâtrales.
Calé dans le Magicobus, je partage un siège inconfortable avec Theo où nos coudes s'entrechoquent désagréablement à chaque mouvement saugrenu de l'engin roulant diabolique. Quelle horrible invention! Si seulement il m'avait été permis de transplaner à Poudlard! Merlin!
Déjà, incroyable, Draco Malfoy dans ce transport grossier… On aura tout vu !
Mais… en quelque sorte, peut-être en un acte de défiance vis-à-vis mes parents et de la version de moi que j'abandonne, j'embrasse mes nouvelles dispositions. Et je prends le bus.
Un arrêt subit envoie Theo rouler dans l'allée, tandis que je m'agrippe désespérément au siège pour rester en place comme on s'accroche à la vie. Au-dessus de nos têtes, une guirlande lumineuse tangue, piètres décorations de Noël pour les "maints" passagers : que Theo et moi.
Puis… on attend. Le contrôleur, Stanley ou un truc du genre, sifflote un air dépassé alors que le véhicule demeure immobile au croisement d'une voie ferrée. Sous mon regard sans doute fiévreux, un train de marchandises s'allonge à l'infini, obstacle éternel à mes retrouvailles avec Harry.
— Pas moyen d'aller plus vite?
Commentaire déplaisant, adressé à l'attention de Theo du coin des lèvres, mais assez fort pour que le contrôleur et même le conducteur m'entendent. On m'a présenté celui-ci en embarquant, mais je n'ai pas retenu son nom. Il ne s'appelle pas Harry, en tout cas. Je le vois me jeter un coup d'œil indifférent dans le rétroviseur, puis reporter son regard sur la route.
La queue du train passée, le bus redémarre en trombe, son moteur retentissant et renvoyant Theo valser, lui qui s'était à peine rassis à mes côtés.
Le contrôleur s'approche de nous, nous tendant une couverture. Il nous offre aussi un pudding de Noël… ainsi qu'un chant ? Honnêtement, beurk, non merci, mais je suis trop distrait pour vraiment l'écouter et encore moins répliquer, ce qui fait de Theo son improbable interlocuteur principal. Anxieux, mon ami répond faiblement et refuse tout avec politesse, puis pose des yeux écarquillés sur moi. Meh! Désolé, vraiment, je ne peux pas me donner la peine de gérer ça. Tout ce que je veux, c'est penser à Harry et visualiser notre réunion.
Mais ce contrôleur embêtant est résolu à faire la conversation, si bien que je n'ai plus le choix de réagir. Theo, ne ferme pas les yeux pour dormir (ou en faire semblant), on se pousse! Il sursaute quand je l'attrape par le poignet pour le tirer au fond du véhicule, là où on ne sera plus dérangés.
Ah! Qu'il me tarde d'être à Poudlard!
Je suis impatient. Je me sens si différent!
Transparence, maintenant. Je suis libre, je suis amoureux et mon choix est fait. Je me l'explique, et je l'accepte, et je pourrais même le célébrer, s'il me revient. Si Harry me pardonne – s'il nous pardonne.
S'il n'est pas passé à autre chose…
— Theo!
Mon ami bondit encore. Je l'ai prévenu de ne pas dormir!
— Et s'il est déjà ailleurs? S'il s'est retrouvé dans les bras de… Michael Corner ?!
J'appuie sur le nom du Serdaigle et marque une pause dégoûtée, peut-être dramatique. J'ai pensé que s'il n'est pas au château, c'est qu'il sera chez les Weasley, ou d'une quelconque manière en compagnie de son parrain. Mais … et si … pas avec… l'un d'entre eux!
— Ça se peut non? Comme rebond. Les gens font ça. Les gars font ça.
Harry ferait ça…? Pourquoi pas?
Theo est sans doute la personne la moins bien outillée au monde pour me rassurer là-dessus. Il n'en a aucune idée. Ses grands yeux perplexes et la moue de sa bouche entrouverte me le confirment.
— Laisse tomber…
Puis je me mets à rigoler sous mon souffle. Ah! Quel joli drame. Je me n'ennuie pas. J'en ris maintenant, par dépit, mais purement parce que j'ai encore espoir que ça se termine bien. Theo me considère toujours avec effarement, muet.
Si Harry s'est vraiment retrouvé dans les bras ou le lit de Corner ou Goldstein, ou les deux! Ou de Weasley ou même de Blaise ou de n'importe qui, tant mieux pour lui. J'espère seulement qu'il ne le regrette pas et qu'on le traitera bien… Et on verra pour moi…
Je me rends compte que je suis en train de me présenter en victime, ce que je ne mérite pas le moindrement. Je suis le méchant.
— Tu es différent, avec lui. Avec Potter.
Sage réflexion de Theo, qui tombe à point.
— M'ouais. J'ai été un con. Désolé.
— Non, ce n'est pas ce que je voulais dire, reprend Theo. Tu es mieux.
Pas certain pour le « mieux », on demandera à Harry… Mais différent… J'ai changé, oui. Pas quant à qui je suis, mais quelle version de moi s'exprime.
Je me ressaisis. Merci Theo et allez vous faire foutre, ouste hors de mes idées, les Serdaigles!
Combien de couches de déni et de prétention m'a-t-il fallu creuser? Combien de pensées automatiques dois-je apprendre à taire?
Le trajet s'annonce long. Je me laisse bercer par le vrombissement du véhicule, savourant quand même le calme avant la tempête que seront nos retrouvailles. J'éprouve une étrange fierté d'en être là. À m'en sortir, à enfin y voir clair. Est-ce possible de faire une telle volte-face quant à ma perspective, et de la maintenir ? J'ai presque peur de me réveiller encore dans un nouveau déclic lucide qui me ferait regretter cette nuit.
Bien sûr, je me garde d'explorer certains trains de pensée : choisir Harry envoie une onde de choc qui fissure toute une série de circonstances à venir. Je ne sais pas anticiper ni me résoudre à tout examiner, surtout ce qui a trait à mes parents et à la guerre. Mais… je veux m'en sortir. Je veux nous en sortir. À nouveau, l'image de Harry m'aide à rester stoïque.
Ah! Si Harry n'avait pas été pas un homme, s'il n'était pas Harry Potter, si je n'avais pas été un homme non plus et pas Draco Malfoy. Mais c'est aussi tout ça qui rend cette situation si glorieuse, si romanesque, au terme de mes tribulations. Car je dois bien être au bout du rouleau, là, n'est-ce pas? Plus rien à découvrir, plus rien à réaliser? Je l'aime!
Mon déni de moi-même était plus creux que je ne l'aurais jamais imaginé.
C'est donc bien raison de célébrer, mon cher Theo! N'ont-ils pas de champagne sur cet engin grossier?
Dans tout ce désastre, je dois quand même souligner mes bons coups. Ce n'était pas gagné : ne serait-ce que de me rendre compte que j'avais toujours envie d'embrasser et posséder Potter, en plus des désirs bien assumés de l'enrager et le saboter. Tous ces gens qui m'irritent, incluant lui, je pensais les détester de manière égale : eh bien non. J'ai toujours eu une place spéciale pour lui, un besoin particulier d'être en relation avec lui, peu importe comment. Quoi faire d'un inconnu, un rival, un être que je n'arrivais à atteindre que par l'agression ? Je gérais ça comme je pouvais, sans trop savoir, peut-être comme on me l'avait appris.
C'est ça : non seulement devais-je réaliser ma préférence pour les hommes, au sujet de laquelle j'ai pratiqué le déni qui m'est si cher, mais aussi ma préférence pour Harry Potter : déni une fois de plus, doublement et extra-profond! Bravo, d'être parvenu à voir au-delà!
Encore faut-il me féliciter aussi d'avoir fait les premiers pas. Car c'était notre jeu à tous les deux, de se détester. J'ai trop bien réussi, à changer nos dynamiques ! Fallait que quelqu'un s'y mette, pour actualiser cette attirance. Bien sûr que l'idée de baiser le Survivant allait me tenter – comment quiconque peut-il passer à côté de ce fantasme? Et qu'il rêvasse sur moi n'a rien d'étonnant : je sais que je plais. Mais on aurait pu s'en tenir à ça. J'aurais pu me concentrer sur mon rôle, ma lignée, transmettre mon nom – bien simple et gratifiant, sans me distraire. Voilà, voyez ma force : entre nous deux, grâce à moi, ça s'est concrétisé.
Alors oui, même si je le pleure maintenant, défait et seul au fond d'un autobus, permettez-vous de me célébrer. Je ne l'ai pas qu'aimé à distance, mais en chair et en os, en mots et en aveux, en privé et à découvert. De moi, au fond, je lui ai tout donné.
Peut-être maladroitement, peut-être par détours et remous, peut-être en causant du tort à gauche et à droite ; mais regardez d'où je partais, et j'ai réussi. Réussi à l'accepter, réussi à l'aimer, réussi à partager quelque chose avec lui.
En multipliant les duplicités pour garder distance, me dira-t-on. En me mentant de façon éhontée, en prétendant que Poudlard ne comptait pas. Mes manigances prenaient une tournure de jeu, mais rendaient tout possible. Et du coup, tout ceci est bien réel.
Comment aurais-je su que c'était si difficile? Pardonnez-moi, mais je ne suis pas devin! Comment prévoir que ça me tirerait de moi-même, de ma vie, et que ça teinterait et réorienterait complètement la trajectoire de mon futur?
Pour le mieux? On verra. Mais de toute façon c'est ce que je choisis.
Je voudrais un tourne-temps et tout recommencer, tout mieux recommencer, mais ce chemin me paraît inévitable et nécessaire. Et je ne souhaite pas effacer tous mes bons coups !
Ma lèvre est en ruine, saccagée de morsures nerveuses. De toutes mes forces, je conjure mon orgueil qui menace de s'éteindre comme des braises qui meurent. Mes yeux sont mouillés de larmes et Harry me manque tragiquement. J'ai tellement mal de lui avoir fait mal.
Mais Malfoy, bien joué quand même. Regarde où tu en es ! Regarde où tu es ! En route vers le château le soir de Noël malgré ta famille ! Ha!
L'orgueil est une qualité, pas un défaut. Je m'accorde au moins un peu d'auto-indulgence, c'est tout ce qui me reste. Je dois laisser tranquille ma pauvre lèvre qui saigne, pour être beau, pour qu'elle soit douce pour embrasser Harry.
Et de toute manière, que quiconque ose me dire que je me trompe !
Je lui ai fait tellement de tort.
Je pleure à chaudes larmes, mes sanglots impossibles à retenir. Theo ne me regarde pas, je croyais qu'il dormait finalement, mais sa main est refermée sur mon coude, solide, une ancre à la réalité, vaguement rassurante, mais n'épongeant rien de mon chagrin. Il ne dit rien, heureusement le connaissant je ne crains pas qu'il dise quoi que ce soit. C'est mieux ainsi.
Sacré Potter. Si tu me voyais !
Oui, vous me direz, il a participé à tout ça. Il était bien mignon, bien vaillant, et il a su m'aimer malgré tous les problèmes. On peut bien lui accorder ça. Tout le mérite de notre gloire ne revient pas qu'à moi.
Et il faut dire que mon amour pour lui est l'objet de toutes mes bonnes actions.
Ça ne le rachète pas pour autant. C'est un impertinent, sa personnalité et sa personne m'insupportent! Il a tous les défauts des Gryffondors, malgré ses yeux et son cul et sa bonté et sa lumière et…
Harry.
Je me sens défaillir. Ma poitrine est un gouffre de manque et de regrets. Son nom fait écho et m'arrache l'espoir qui me restait.
Comment tout ça a-t-il pu arriver? Ai-je la moindre chance de tout rattraper? Je peux produire toutes les foutaises que je veux : c'est moi qui ai tout gâché.
Je dois me ressaisir. Ce tremblement ne me sied pas. Cette douleur ne sert plus à rien. J'en ai fini avec tout ça. Je suis exactement la personne que je veux être. Et je sais avec qui je veux être moi-même.
Et regardez tout ce que je peux accomplir, avec lui et pour lui!
Harry – lui. Ses yeux. Son torse. Son bassin. Ses bras surtout. Sa petite cicatrice. Ses remarques cinglantes, son rire léger quand je médis, ses lèvres quand elles se posent sur les miennes…
Harry.
— Terminus Pré-au-Lard.
Hébété, je me redresse et regarde autour de moi. Me suis-je endormi? Un demi-sommeil à peine lucide et tout lubrique où figuraient Harry et moi. Mes yeux brûlent, inconfortables de ma désolation du trajet. Je tente de prendre contenance et assurance, étirant mes jambes engourdies.
Theo est déjà debout, se dirigeant vers l'avant du véhicule. Je note ses genoux meurtris et bleuis par ses chutes durant le périple – le pauvre.
Il s'arrête devant Stan du Magicobus – vidé, je n'ai même pas l'énergie de déformer son nom par déplaisance ; Theo procède à lui verser l'entièreté du contenu de ses poches.
Impatient, je vois que le contrôleur va s'assurer du paiement et vérifier jusqu'à la dernière des pièces de monnaie que Theo lui tend, et il les mérite bien, d'avoir été ainsi sollicité la nuit de Noël. Le chauffeur tapote sur son volant entre-temps, déjà prêt à repartir.
Dehors, l'obscurité règne encore. Je suis hagard d'être de retour ici si tôt. Il ne nous reste plus qu'à marcher jusqu'au château de Poudlard… J'espère que le portail magique sera ouvert ; il devrait bien laisser passer deux de ses propres élèves de toute façon, surtout avec de si nobles intentions.
… Ceci dit… Tout repose sur l'hypothèse que Harry soit là.
S'il m'a attendu. Malgré toutes ces faussetés, ces tromperies… Il a vu clair en moi avant, il m'a donné le bénéfice du doute, et il a eu raison. J'espère juste qu'il aura su le faire encore une fois. Une ultime fois.
Je prie qu'il soit bien là, et qu'il m'attende. Que par une foi béton de Gryffondor à la con, il savait et il croit que je le rejoins. C'est ce que je fais, Potter. C'est du bon sens…
Alors que Theo et Stan comptent de nouveau les dizaines de pièces qui paient notre transport, je sens la tension monter en moi, ma hâte se couvre d'appréhension et j'ai presque envie de prendre les jambes à mon cou.
Dans la nuit noire et glaciale, Theo et moi nous mettons en marche, en silence. Bizarrement, mon ami a l'air de se réjouir de la tournure des événements. Pour lui, c'est une aventure bénigne, amusante. Ça me réchauffe un peu, comme s'il me transmettait sa légèreté passagère. Alors que nos pas feutrés par la neige nous guident du village jusqu'au château, j'ai le cœur battant, amoureux.
Aucune difficulté à accéder au château. Les verrous magiques se débloquent et les charmes de protection nous accueillent. Je suis le bienvenu ici, après tout. Est-ce que je le mérite? Il en est ainsi et j'en profite, peu importe.
Étrangement, il m'est plus familier de rentrer à Poudlard que chez moi au Manoir il y a quelques jours à peine. Je suis content d'être ici. De retrouver le moi d'ici.
Merlin, comme c'est limpide maintenant.
Notre marche a été longue, presque au ralenti, comme si je retenais un peu plus chaque pas successif, de peur d'arriver. Le soleil n'est pas tout à fait levé, mais le ciel prend cette teinte claire qui annonce la venue du jour de Noël alors que nous nous engageons dans le hall désert.
C'est décevant, parce que bien sûr, il est trop tôt pour que Harry soit debout. Pas de retrouvailles fracassantes au milieu de la Grande Salle sous yeux ébahis des témoins de notre renouement. Je ne me jette pas dans ses bras en trébuchant dans l'entrée, où il se serait tenu à l'affût, m'ayant senti venir.
Non ; à moins qu'il ait attendu anxieusement mon retour, dans une insomnie peinée que je me fantasme … Non, je ne peux pas m'attendre à ça, je ne peux pas espérer ça de sa part, bien que ce serait normal, sensé, justifié, adéquat en réponse à l'expectative vibrante éveillée en moi.
Nous n'avons pas fait dix pas que la figure sévère de McGonnagal apparaît devant nous.
— Nott, Malfoy. Que nous vaut votre survenue à une telle heure?
Sous son ton de réprimande, je décèle une forme de préoccupation. Craignant sans doute notre retour au château précipité par quelque circonstance liée à Theo ou à son père, elle nous interroge. Je ne peux pas lui admettre que c'est un élan amoureux qui m'amène ; la conviction aveugle et sourde que Harry veut toujours de moi.
Theo la rassure inefficacement, car il répond en me regardant, si bien que c'est moi qui me retrouve sous les yeux inquisiteurs de notre professeure. Je reste évasif.
McGonagall, bien droite, si raide à son âge que je la verrais craquer en deux au moindre soubresaut, me toise sévèrement, puis acquiesce.
— Je glisserai un mot de votre retour au directeur, prévient-elle. Et vous rencontrerez le professeur Snape, si vous avez … besoin de discuter.
Je devine que je n'en aurai pas le choix et je rage un peu. Elle s'attend à ce que je me confie plus facilement à Snape… Sans compter qu'il peut aisément m'extirper la vérité s'il le souhaite, ce qu'il n'hésitera pas à faire s'il soupçonne des complots de mage noir. Tu vois, Harry, encore des complications! Mais ça va, je vais forger une histoire mensongère comme je sais si bien le faire. Je serai si convaincant qu'il ne jugera même pas nécessaire de jouer les Legilimens.
Theo a pris ses grands yeux innocents, malgré son visage gris de fatigue. Difficile de se reposer dans le Magicobus qui roule en trombe et hume de magie, se transformant toutes les minutes, et avec moi qui pleurniche à côté.
— Bon, on va trouver Potter à sa salle commune?
Je vois Theo hésiter, puis me sourire faiblement et acquiescer. Je ne sais pas pourquoi je l'ai inclus là-dedans ; j'ai effectivement l'habitude qu'on se mêle de mes affaires, et s'il m'a suivi jusqu'ici, ne veut-il pas connaître l'aboutissement de cette nuit de folie?
— OK, dit-il mollement alors que je me ravise.
Je marque un temps d'arrêt et me mets à sa place, quelque chose d'encore nouveau pour moi. C'est Theo. Ça ne l'intéresse pas. Et moi, en vrai, j'ai besoin d'être seul avec Harry.
— Va te coucher, le délivré-je plutôt.
Theo hoche la tête et ne discute pas. Sans plus attendre, il opère un demi-tour et se dirige vers les cachots d'un pas lent. Sa démarche et son aura générale ne témoignent plus de rien de particulier, comme une journée ordinaire qui se termine. Je l'interpelle avant qu'il ne disparaisse.
— Theo.
Il me regarde par-dessus son épaule.
— Merci.
Mon ami cligne des yeux, hausse les épaules, et s'enfonce dans la cage d'escalier.
Harry n'est pas ici.
…
Harry n'est pas ici! J'ai peine à le croire, bien que ce soit sensé et le dénouement le plus réaliste à cette sordide affaire.
Il n'est pas ici, au château, et je ne l'apprends que des heures plus tard : la vérité, c'est que j'ai cédé au sommeil et décidé de suivre Theo, après un quart d'heure d'attente renfrognée au détour d'un couloir de la tour des Gryffondors. J'allais m'endormir là, mais je ne voulais pas y être découvert, pas par des insolents Gryffondors, ni surtout par Harry lui-même. Je l'aborderai moi-même. J'ai tellement à lui dire.
Ce que j'attends, ce sont des retrouvailles grandioses, glorieuses. Pas être pêché ronflant couché à même le sol avec un filet de bave au coin des lèvres, ou une image du genre.
J'ai donc dormi deux ou trois heures dans mon lit – celui de Poudlard, dans ma vraie chambre, ce dortoir glacial. Puis j'ai rejoint la Grande Salle sans réveiller Theo qui ne remuait pas encore.
Vu la majorité des élèves absents, tout le monde se mêlait à une seule table centrale pour le petit déjeuner. C'est drôle, moi qui résistais tant au mélange entre maisons…
Je me suis avancé parmi les autres : on m'a observé avec surprise, mais sans me solliciter. Qui oserait interroger Draco Malfoy sur ses allées et venues? Imaginez pourquoi je suis de retour et tremblez!
J'ai vite fait d'identifier deux Gryffondors qui m'avaient l'air de bons informateurs.
— Dites, Potter est bien au château? Est-ce qu'il va descendre bientôt?
— Euh, non, a répondu la fille, je ne l'ai pas vu depuis quelques jours, il a dû partir avec les Weasley, non?
Confirmation d'un hochement de tête de son compagnon, suivi d'une grimace suspicieuse commune de leur part alors que je m'éloignais avec un sourire crispé, impossible à chasser de mes lèvres, qui s'y trouve toujours d'ailleurs. Autrement, si j'arrête de sourire, je craque et je pleure encore.
Harry n'est donc pas à l'école. Je valide le renseignement auprès d'autres Gryffondors : il est vraiment allé avec Ron et Ginny Weasley. Le troupeau Weasley l'a carrément adopté, en fait. On dirait que je l'ai nié jusqu'ici, je parvenais à dissocier Harry d'eux. Force est de constater : ils sont comme sa famille adoptive. Je suis amoureux de Harry Weasley. C'est terrible.
Tant mieux, me dis-je quand même, s'il n'a pas passé le réveillon seul. J'essaie vraiment de voir les circonstances ainsi. Je m'ordonne cette empathie et grandeur d'âme.
Oui, oui, heureusement qu'il a ses amis.
…
Maudits soient-ils tous, ces Weasley ! Tout gâcher ainsi, empêcher stupidement notre réunion!
Je ne peux pas en avoir contre Harry. Il doit être content, comme ça. Distrait, au moins. Occupé pour ne pas trop penser à ma bêtise. Il aura peut-être même récupéré son air candide de Noël, trop mignon.
…
Mais je lui en veux un peu quand même. Si seulement il était ici… N'y suis-je pas, moi? Ne suis-je pas revenu pour lui?
Tout s'effondre. Toute cette entreprise me paraît absurde. J'avais commencé à me pardonner d'avoir tout saboté, dans l'espoir d'une deuxième chance… C'est terminé. Je ne suis pas digne du moindre répit. Je me hais.
Je mange en silence, après m'être finalement installé à table, mais légèrement en retrait des autres, emballés par la magie de Noël ou quelque chose comme ça qui ne me sied pas. À ma connaissance, personne de mes cercles n'est resté au château. Des Serpentards plus jeunes conversent en diagonale de moi ; je ne me mêle surtout pas à leur groupe. Mes cuillères de porridge tentent compulsivement de remplir le gouffre dans ma poitrine, mais métaphysique, rien n'y fait. Je dois arrêter de manger, je vais vomir.
J'aperçois Terry Boot plus loin à la table : il aura inévitablement remarqué ma présence, mais il ne me parle pas, même qu'il m'ignore. Vous voyez : je ne le connais pas, ce gars. On est dans la même année, c'est tout.
Quand on ouvre les portes de la Grande Salle, une bonne douzaine de hiboux s'y engouffrent ensemble, apportant lettres et paquets aux élèves qui se réjouissent.
Je scrute l'air d'un œil mauvais, tentant malgré moi de repérer la chouette blanche de Harry, et craignant surtout le grand-duc de ma famille. Effectivement, celui-ci surgit et comme instruit par mes parents, il écorche presque ma tête au passage avant de déposer devant moi une lettre avec le sceau Malfoy.
Foutus volatiles, chouette de malheur.
Déroulant le parchemin, j'en parcours brièvement le contenu : on me somme de fournir des explications, mais mes parents ne me demandent pas de revenir. Leur froideur m'est comme un furtif coup de poignard dans la ventre, bien que je m'y sois attendu.
Le pire, c'est la beuglante de Pansy qui arrive deux minutes plus tard.
L'enveloppe tombe devant moi, rouge de couleur et frémissant déjà, prête à exploser. Je suis terriblement incommodé en l'ouvrant, car pas le choix, la voix criarde de Pansy s'élevant et attirant tous les regards :
— DRACO, JOYEUX NOËL !
Quelle horreur.
— J'ESPÈRE QUE TU NE TE MORFONDS PAS TROP ET J'ESPÈRE QUE TU N'ES RIEN EN TRAIN DE TENTER SUR THEO QUAND MÊME ! GARDE TES MAINS CHEZ TOI ! OUF ! À PLUS LES MECS, JOYEUX NOËL À THEO AUSSI !
Merlin, merci, Theo n'est pas ici pour entendre ces bêtises!
Je suis épouvanté. Je n'ai même pas attendu que la lettre s'enflamme pour prendre mes jambes à mon cou, fuyant la Grande Salle. Bon, c'était probablement destiné à mes oreilles seules au Manoir, mais quand même. Pansy, franchement ! Une beuglante pour Noël! Et ce qu'elle sous-entend… Tu te surpasses. Tu cours à ta perte, si je t'avais devant moi, tu serais déjà bleue, étranglée!
Pire matin de Noël, à jamais.
Je rumine ma mauvaise humeur, une espèce d'obscurité terne qui me voile les sens, un peu déconnecté de tout.
Vraiment, personne d'autre de mes amis n'est ici. Theo et moi seulement, et après son étonnante vulnérabilité quand on était au Manoir, suivie de cet accès de générosité et d'attention à mon égard qui nous ont ramenés au château, mon ami s'est bien sûr refermé comme une huître. Il est avec moi, mais n'ouvre pas la bouche pour dire quoi que ce soit.
Je déprime… Qu'est-ce que je fais?
Harry me manque tellement. Je me balance entre un espoir illusoire qui étrangement persiste et un chagrin sans fond.
Même si on ne se voit plus, le monde de la magie est suffisamment petit pour qu'il fasse toujours partie de ma vie. À moins de m'exiler.
On a le temps… Peut-être pas encore, mais un jour, il me pardonnera…
Mais je ne peux pas attendre de se recroiser par hasard dans cinq ou dix ans! Je n'ai pas la patience d'espérer si longtemps. Je ne peux même pas attendre jusqu'à la fin des vacances! J'ai besoin de Harry ici, maintenant, immédiatement!
La beuglante de Pansy me donne au moins une idée. Je vais lui écrire.
Bon, pas une beuglante, même si c'était ma première intention. Plutôt une simple lettre.
Blaise ou les autres ne sont pas là pour me raisonner et me dire de ne pas le faire : je le fais donc, je fais n'importe quoi, je fais ce que je veux.
Alors qu'avec Theo, on s'est retirés des célébrations qui ont toujours cours dans la Grande Salle, et que je scrute avec une énorme appréhension mon parchemin vierge à la recherche de mots à adresser à Harry, je remarque, installé seul, ce petit Pummel, le 3e année outrageusement gay qui m'avait un jour abordé. Puisque je manque d'inspiration (ou de courage) pour commencer ma lettre à Harry, je vais à sa rencontre. Il lève des yeux étonnés sur moi, rougissant brusquement, intimidé.
— Hé, salut, dis-je sur un ton de conversation, comme si on se connaissait bien.
Je vais faire comme si j'étais Luna Lovegood ou Anthony Goldstein et être trop à l'aise et m'adresser à lui comme si de rien n'était.
— Salut, répond-il d'une voix creuse.
— T'es pas dans ta famille?
Vincent Pummel me considère avec hésitation, puis semble se détendre. Il dépose le livre qu'il tenait entre les mains et braque ses yeux sombres sur les miens, déplaçant une mèche de trop longs cheveux noirs qui lui était tombée au milieu du visage.
— Mes parents divorcent, c'était compliqué. Je vais peut-être aller voir ma mère pour le Nouvel An.
Je suis surpris de sa transparence. Naturellement, je prends place face à lui. Il me fait mal à voir, isolé comme ça.
— Je sais qu'on ne se connaît pas beaucoup, mais tu veux me raconter?
Tout pour me distraire de mes propres problèmes. Mais je suis sincèrement curieux : les séparations sont inhabituelles, dans les familles de sang pur surtout. Ça m'étonne de ne pas en avoir entendu parler au Manoir – puis je me rappelle que je suis parti avant qu'on n'ait la moindre vraie conversation. D'un seul coup, mes propres parents me manquent aussi. Puis ils ne me manquent plus : ils ne souhaitent même pas que je rentre! Je les déteste, et je m'en fous.
Pummel me raconte en quelques phrases sa situation, somme toute assez quelconque. Un divorce comme les autres, triste, compliqué. Malgré tout, quelque chose m'incite à offrir une parole réconfortante.
— C'est pas ta faute si tes parents se séparent, dis-je gentiment.
L'adolescent me dévisage avec dérision.
— Quoi?! Ben non, c'est la faute du moldu qui a séduit ma mère…
Je suis horrifié, autant que lui, mais après un instant ça me fait rire, si bien qu'il rigole aussi.
— Désolé, lui dis-je avec plus de sincérité qu'à mon habitude. J'ai cru que … tu pensais que c'est peut-être parce que …
J'ai moi-même du mal à déclarer haut et fort qu'il paraît tellement, tellement homo. Aurait-il cru que ce qui se passe entre ses parents est de sa faute? Ou suis-je en train de lui projeter le plus gros des clichés, complètement idiot moi-même?
Pummel se raidit. Vraisemblablement, bien que ça crève les yeux, il n'est pas out.
Je sens alors monter en moi une impulsion bizarre, étrangère, curieusement inusitée.
— Écoute. Tu peux me parler, quand t'en as envie.
Je lui ouvre la porte, sans préméditation. Quoi? Absurde! Me voici Gryffondor par contamination? Aider, bien que ses problèmes identitaires ne me préoccupent pas, ni ne me concernent. Il n'y a aucune ruse, je n'ai aucun avantage ou intérêt : mais s'il veut me parler, ce pauvre jeune homme perdu, je suis là… on dirait.
Et justement, j'ai l'impression qu'il avait besoin de ça.
Il ne mentionne pas directement ses ennuis et son identité, mais alors, il me parle. Et moi, pour lui donner un peu d'espoir, un peu de réconfort détourné, je lui raconte Harry et moi. Pas nos drames, pas mon autosabotage – j'ai quand même un instinct de conservation, mon image auprès de ces jeunes! – mais juste dépeindre notre couple simplement, tout naturellement et sans insistance : je rends ça réel. Deux garçons ensemble. Même si l'un d'entre eux est issu d'une famille noble aux attentes nombreuses, comme moi, comme Pummel aussi.
Il acquiesce, sans montrer en tirer quelque chose pour lui-même, mais je sais qu'il est tout ouïe. Il paraît enfin surtout éberlué de mes propos, ou de la survenue même de notre discussion.
Quelle expérience particulière. Merlin merci, Pansy n'est pas là pour me voir aller.
Je me dis alors que… j'aurais voulu être lui. Je préférerais être Vincent Pummel, plutôt que Draco Malfoy.
Je suis au fond aussi égaré que lui, et j'aurais grandement besoin d'un exemple, quelqu'un de mature et posé pour me guider et me conseiller. Un homme plus vieux peut-être, à qui je pourrais m'identifier. Une idée d'identité à m'approprier et sur laquelle me bâtir, de laquelle m'inspirer.
J'avance à tâtons, complètement seul et déboussolé, sans modèle ou représentation auxquels me fier pour savoir comment agir.
Harry pareil, bien sûr.
Deux sorciers, un sang pur et le sauveur du monde : ça n'existe nulle part. Comment se rejoindre, comment se comprendre, comment se réussir ? Je me suis construit, sans rejeter le modèle Malfoy alors que j'aurais peut-être dû le faire. J'ai essayé d'être mes parents, et de vivre tout autrement. Si incompatible…
En ce moment, aujourd'hui, je ne sais plus trop. Qui suis-je? Seulement Draco.
Au terme de cet échange, habité de l'étrange notion d'avoir un nouvel ami, je retourne auprès de Theo, qui ne semble pas s'être aperçu mon absence.
Et soudain je suis fin prêt à la rédiger, cette lettre d'amour.
Une lettre remplie de sentiments avoués. De reconnaissance, de sacrifices, de changement.
Mon écriture achevée, je me fais violence pour ne pas relire. Je laisse sécher le parchemin en détournant les yeux et en soufflant profondément.
Ce n'est pas un message gênant. C'est une lettre fière. Une lettre lui annonçant que je suis rentré au château et que j'ai besoin de le voir.
Si je la relis, j'éditerai, je voudrai recommencer, j'aurai honte. Je la cachette et trouve un hibou pour l'envoyer. Pas le grand-duc Malfoy – qui sur instruction de mes parents est sans doute déjà reparti, ou m'attend au détour d'un couloir afin de m'éviscérer à vue.
Le magnifique hibou, qui j'espère réalise l'importance de sa mission, prend son envol dans le coucher de soleil, les derniers rayons s'acharnant à l'horizon avant de disparaître. Pourquoi n'a-t-on pas de moyen de communication plus rapide que des oiseaux? L'attente, maintenant… Sans même pouvoir vérifier si mon message a atteint destination, a été lu!
Mes mots sont lancés. Impossible de les rattraper. J'y ai tout dit. Tout ce que j'avais à dire, du moins, tout ce que ma voix n'a sans doute jamais su exprimer honnêtement.
Mais au fond, je n'ai rien écrit qu'il ne sait pas déjà.
Lui qui me connaît si bien. N'est-ce pas?
Vraiment, ce que je lui dis surtout, c'est que je me connais maintenant moi aussi.
Et qu'il avait raison.
Et que s'il veut en parler, s'il veut me reparler…
Je suis ici. Et il saura où me trouver.
Signé : Draco.
