Comment chatouiller un dragon et s'en sortir en vie
Résumé :
Avant le conseil des Anciens, Diablos est allé chercher Bahamut à Burmécia lui-même.
Parce que pour faire bouger un dragon entêté, il allait avoir besoin d'un mélange de langue d'argent, de tête de chocobo et de sortilèges de gravité.
Mais au lieu d'affronter le dragon, ce sont des souvenirs d'il y a plus de mille ans qu'il va devoir affronter.
Et des blessures non refermées de leur côté à tous les deux.
Personnages :
Bahamut, Diablos, Passage éclair d'Estrella, Freya et Kaïn. les OCs de Burmécia.
Chronologie :
Se déroule juste avant le sommet des Anciens, pendant les chapitres 54 et 56.
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Traumatisme non traité, ces deux-là sont des hérissons émotionnels (oui c'est d'eux que tiennent leurs fils), relation platonique, même si se hurler dessus est leur mode de communication favori, famille décomposée, deuils non assumés, PTSD, famille dysfonctionnelle, mais ils travaillent dessus.
Note :
Ils parlent tous Burmécien, mais j'ai eu la flemme de tout mettre en italique.
Ça faisait tellement longtemps qu'il n'était pas entré dans le Hall Bahamut.
En fait, il ne se souvenait pas y être revenu depuis le jour où Ramuh avait décidé que les enfants du clan Nosfératu seraient mieux élevés à Cosmo qu'à Burmécia.
Bientôt deux mille ans.
Et le peu qu'il voyait du hall n'était pas rassurant.
"Qu'est-ce qui s'est passé ? " demanda-t-il en observant les murs nus, les débris sur le sol, les portes mal ajustées.
Le Burmécien près de lui sembla hésiter, cherchant du regard de quoi l'Ancien de la Mémoire parlait.
"Depuis combien de temps le hall est dans cet état ? " reprit Diablos.
"Je… je l'ai toujours connu ainsi, Seigneur," finit par répondre l'Eldir[1].
Diablos jeta un nouveau regard au couloir. Les tapisseries avaient disparu, les murs étaient glacés et même avec son manteau, il sentait le froid s'insinuer sous ses vêtements. Il entendait le vent souffler, il devait y avoir des portes ouvertes, ou des fenêtres cassées.
Et partout, des rúnasteinar, posées le long des murs, empilées parfois, certaines couvertes de poussières et de débris, d'autres à moitiés effacées par les ans. Personne n'avait dû faire le ménage depuis un moment.
"Où sont les serviteurs ? "
"Il... il préfère rester seul," reprit le prêtre sans même oser regarder dans la direction de l'Ancien.
"Seul ? Et sa femme ? "
Cette fois, le burmécien releva le nez, se retenant de justesse de dévisager Diablos.
"Il n'est pas marié, Seigneur…"
"Et la mère de Cid ? "
"Oh, elle est morte en couche. C'est son époux qui a élevé Siddhe."
Diablos ne s'embarrassait pas souvent de la situation matrimoniale de ses amantes (ou amants, d'ailleurs). Tant qu'il y avait du consentement, il n'y avait pas (trop) de problèmes et à moins d'emmener son amant.e du moment dans ses valises, il était souvent reparti trop vite pour que les conséquences lui retombent dessus. Mais il pensait connaitre Bahamut. Le vieux dragon avait toujours été à cheval sur ses principes et à critiquer ses habitudes matrimoniales, ça ne lui ressemblait pas de prendre pour amante une femme mariée.
Et ça expliquait peut-être pas mal de choses sur Cid.
"Donc... il vit seul ici… sans épouse, sans enfant, sans serviteurs pour entretenir le hall…"
"Oui."
"Et vous trouvez ça normal ? "
Le pauvre Burmécien semblait complètement déboussolé par ces questions.
Donc, apparemment, il trouvait ça normal.
"On en reparlera, je dois trouver le Seigneur Bahamut," grommela Diablos en se dirigeant vers la première porte.
Il avait retrouvé dans ses archives personnelles une copie d'une copie d'une copie d'un plan que Lamia avait dessiné il y a des siècles, et avec ses souvenirs, il devrait arriver à se diriger sans problèmes. Cette porte là menait aux appartements de la famille régn…
Il se retrouva presque nez à nez avec un énorme crâne blanchi qui le fixait de ses orbites vides.
Il referma la porte violemment.
L'humain sursauta.
"Qui… est-ce ? " finit par demander Diablos d'une voix très calme.
"Oh... euh, " commença l'Eldir en consultant une des pierres appuyées au montant de la porte, "voyons voir, ce doit être Vedrfolnir… ou peut être Faunhelm, sa femme."
"Oh, Minerva," marmonna Diablos en se frottant le visage à deux mains, "que font-ils ici ? "
"Ils reposent, Seigneur," répondit l'hume, de plus en plus confus.
"Dans le hall des dragons ? "
"Ce n'est plus le hall, on a cessé de l'appeler ainsi il y a… très longtemps. Désormais, cet endroit s'appelle Grof Drekanna."
"Le tombeau des dragons," traduisit Diablos avant de rouvrir la porte plus lentement.
Il y avait d'autres squelettes dans la pièce, leurs immenses ossements s'emmêlant tant qu'ils encombraient la salle, ne permettant de les compter que par leurs crânes.
"Il est allé chercher leurs corps à Grand Glacier…" murmura l'Ancien de la Mémoire.
Et il vivait désormais avec les cadavres des dragons, dans ce qui avait été leur palais et qui n'était maintenant plus qu'un mausolée.
Seul.
Dans une ruine ouverte aux vents.
Depuis deux mille ans.
"Je dois le retrouver."
"Il doit être dans la salle du trône, sauf s'il est en chasse…"
La salle du trône, c'était simple. Tout droit, toujours tout droit. Et Diablos arriva vite devant une porte restée entrouverte qu'il poussa de toutes ses forces.
"Bahamut ! J'ai deux mots à te…"
L'immense dragon dans la pièce se tourna, aussi vif qu'une vipère malgré sa taille.
Il entrouvrit la gueule, illuminée d'un feu ardent.
Diablos replongea dans le couloir, entraînant l'hume après lui quand le jet de feu fracassa la porte vermoulue.
"Il n'aime pas être dérangé, peut être devrions nous…"
"La ferme ! " rétorqua Diablos en levant une barrière magique avant d'essayer de jeter un coup d'œil dans la pièce.
Bien lui en prit, car un autre jet de flamme s'abattit sur sa barrière, le poussant en arrière d'une bonne cinquantaine de centimètres avant qu'il puisse reprendre son équilibre.
"Bahamut ! Minerva, arrête ! C'est juste moi ! "
Le jet de flammes cessa et le dragon redressa la tête, le fixant d'un air intrigué. Ouf, il avait l'air de le reconnaître. Ou du moins, assez pour commencer à reprendre son apparence humaine et…
Oh, Minerva.
Depuis quand Bahamut avait-il l'air si vieux ?
Si… malade ?
"Bahamut, est ce que tout va…"
"Bélias ? " murmura le dragon en approchant d'un pas las.
Diablos en resta figé sur place.
"Bélias ? " répéta le dragon d'un ton plus confus, "mais tu es… mort ? "
"Bahamut…" reprit Diablos, "c'est…"
Son esprit tournait à toute vitesse, essayant de se souvenir de ses lectures en psychologie, en médecine, ou quoique ce soit qui lui permettrait de comprendre ce qui arrivait au dragon, sans arriver à se fixer sur un début d'explication. Est-ce que c'était de la sénilité ? Quel âge avait Bahamut déjà ?
"Je suis désolé Bélias…" reprit le dragon en approchant, levant les mains.
"Je... de... de quoi ? "
"Je n'ai pas pu sauver Marilith…" murmura le dragon en posant ses mains sur les épaules de Diablos, "La Calamité, elle a pillé Géhenne…"
"Bahamut, s'il te plait."
"Elle a pris les enfants… Je suis désolé… Mateus, Hashmal et…"
"Bahamut s'il te plaît, tais-toi…"
"Lamia et Petite Lilith et… Oh Bélias je suis désolé, Elle a Dia…"
"BAHAMUT ARRETE ! "
Le dragon sursauta, lâchant Diablos qui reprit son souffle, le cœur battant.
"Je... je suis… Diablos."
Le dragon se redressa, lui jetant un regard agacé, comme s'il pensait qu'il se moquait de lui.
"Bélias, arrête, Diablos est…"
Il s'interrompit, le regardant à nouveau, plus attentivement.
Et il s'effondra sur Diablos.
Heureusement, ils faisaient presque la même taille maintenant. Parce qu'un dragon inconscient en armure pesait à peu près le poids qu'un béhémoth mort.
"Oh, kahpe[2]," souffla Diablos.
Ce n'était pas sa chambre.
Si.
C'était sa chambre mais ce n'était pas son lit.
Ou peut -être que si ? Il ne se rappelait pas quand est-ce qu'il avait dormi dans un lit de taille hume pour la dernière fois. Généralement, il dormait sur son trône, ou sous sa véritable forme.
Pourquoi dormait-il dans un lit ? Est-ce qu'on lui avait envoyé une autre femme pour avoir un nouvel enfant ?
Il espérait que non. Il en avait assez… il ne voulait plus…
Quelqu'un hurlait hors de la chambre.
Bahamut s'assit, tendant l'oreille.
Il connaissait cet accent, cette façon de prononcer certains mots.
"Est-ce que c'est une façon de traiter vos aînés ? ! "
"C'est... c'est sa volonté, Seigneur..."
Diablos. Qu'est-ce qu'il faisait à Burmécia à terroriser les Öldungar ?
Il repoussa la couverture, tentant de se lever.
Il ne portait pas son armure, juste sa tunique et un pantalon. Quelqu'un l'avait rangé sur son support, mais quand Bahamut s'approcha, il remarqua que tout n'était pas ordonné comme cela aurait dû l'être. Les pièces étaient légèrement de travers, les courroies dépassaient au lieu d'être cachées sous le métal.
Celui ou celle qui avait rangé l'armure ne l'avait visiblement pas fait depuis longtemps.
"Vous le laissez SEUL, vous ne le nourrissez pas, vous n'entretenez pas son lieu de vie ! Et parlons-en de son lieu de vie ! ! "
Et Bahamut aurait parié qu'il s'agissait du gamin qui hurlait comme un putois sur ses hommes. Il se tourna en direction de la porte, se retenant de justesse au pilier de son lit quand il sentit la tête lui tourner.
Allons bon, qu'est-ce qu'il avait ?
Il lui fallut un petit moment pour reprendre son équilibre et ouvrir la porte de ses appartements au moment où Diablos se remettait à hurler derechef, visiblement mécontent de la réponse qui lui avait été donnée.
"Il vit dans un cimetière ! "
"Tu as fini de gueuler, oui ? "
Bélias se tourna vers lui.
Bahamut sursauta.
Non. Non ce n'était pas Bélias. Il lui ressemblait beaucoup, c'était vrai, ils avaient les mêmes yeux, que ce soit la couleur et la forme, le même visage, mais de sa mère, Diablos avait hérité d'un nez plus droit que le crochet qu'avait eu Bélias en guise de pif.
Bélias avait souvent plaisanté qu'il avait choisi une belle femme, histoire que leurs enfants n'aient pas une tête de cul.
Marilith avait rétorqué qu'elle avait choisi un époux puissant, histoire que leurs enfants puissent défendre leur cul.
Ces deux-là s'étaient bien trouvés.
Et perdus.
"Bahamut," salua Diablos.
"Qu'est-ce que tu fous là ? "
"Avant tout : Quel est mon nom ? "
"Je te demande pardon ? "
"Comment est-ce que je m'appelle ? " répéta patiemment le démon.
"Diablos. Tu l'as oublié ? "
L'expression du jeune Ancien se teinta de soulagement mais il reprit rapidement son attitude autoritaire, se tournant vers l'hume debout près de lui.
"Faites nettoyer le Hall. Réparez les fenêtres au plus vite et trouvez de quoi couvrir les murs."
L'Eldir semblait à moitié terrorisé et à moitié confus et jeta un regard désespéré en direction de son Ancien qui soupira et lui fit signe d'obtempérer.
"Qu'est-ce que tu fais là, gamin ? " une fois que l'hume avait débarrassé le plancher avec empressement.
"Bahamut, j'ai deux-mille-cinq-cent-quatre-vingt-trois ans cette année, tu ne crois pas que tu devrais arrêter de me traiter comme un enfant ? "
"Ça ne répond pas à ma question," rétorqua le dragon.
Deux mille cinq cent quatre-vingt-trois ans ? Déjà ? Ça signifiait que Diablos était adulte, aussi difficile que ce soit à croire.
Il lui semblait que c'était hier que Bélias et Marilith lui faisaient l'honneur de lui présenter leur premier né, un petit démon à la peau et aux écailles encore pâles, au visage fripé et aux ailes rabougries.
Hier encore que Marilith lui mettait le bébé dans les mains, s'amusant de sa crainte de blesser Diablos avec ses gantelets.
Et quelques siècles après, ce fut une petite fille, une petite démone à la queue de serpent de sa mère, qui hurlait d'outrage de ne plus être dans son ventre, aussi furieuse que son frère avait été calme.
La voix de Diablos s'éleva à nouveau et Bahamut s'aperçut avec un petit sursaut qu'il n'écoutait pas ce que lui disait le jeune démon.
"Tu ne répondais à aucun des courriers que je t'ai envoyés, que ce soit les officiels ou les privés."
"Je n'ai pas envie de participer à vos jeux de pouvoir," rétorqua le dragon.
"Ce n'est pas…" commença sèchement le gamin avant d'inspirer profondément pour se calmer.
C'était étrange. Les rares fois qu'ils se voyaient, ni Diablos ni lui ne prenaient la peine de contrôler leur tempérament.
Diablos devait vouloir ardemment quelque chose de lui.
"Est-ce que tu as lu les lettres au moins ? "
Bahamut ouvrit la bouche pour répondre avant de réaliser qu'il…
Ne savait pas.
La dernière lettre de Diablos qu'il se souvenait d'avoir lue était…
Non, ce n'était pas une lettre de Diablos, même si elle venait de Daguerreo.
Gigastein avait écrit aux Anciens, annonçant la disparition et le probable décès de Chaos, ainsi que le conseil de rester éloigner d'Esthar tant que la Sorcière Adel y régnait.
Mais depuis… Rien.
La dernière fois que Diablos et lui s'étaient vus en dehors des réunions d'Anciens exceptionnelles, c'était lors de funérailles de Lamia.
Grand bien que ça leur avait fait à tous. Diablos et lui s'étaient disputés à en faire trembler les murs de la bibliothèque et ils ne s'étaient plus adressé la parole en…
En…
"...mut ? Bahamut ? "
Diablos avait sa main sur son bras, le secouant doucement, juste assez fort pour qu'il le sente, pas assez pour qu'il réagisse violemment. Il la regarda longuement sans répondre avant de lever les yeux vers lui.
Depuis quand Diablos faisait sa taille ?
"Qu'est-ce que j'ai ? "
"On…" commença Diablos d'une voix étranglée avant de parvenir à se reprendre," on va voir, ça, d'accord ? "
"Oui… oui, d'accord," répéta Bahamut d'une voix basse et faible.
"Mais d'abord… Tu vas prendre un bain. Et manger. Et après on va parler."
Diablos fit un pas dans la salle de bain.
Et y mit le feu.
"Depuis combien de temps ça n'a pas été nettoyé ? ! "
Bahamut aurait été bien en peine de répondre, mais les Burméciens qui arrivèrent rapidement pour s'occuper du hall ( et éteindre l'incendie) parlèrent d'au moins deux mois.
"Deux mois ? ! "
"Oui... depuis que Siddhe est reparti," expliqua la burmécienne qui préparait une marmite de ragoût sur le feu de la grande salle.
"Que s'est-il passé ? "
"Je ne sais pas, Seigneur," répondit prudemment la femme.
Diablos haussa un sourcil et lui prit doucement le menton entre deux doigts, l'obligeant à lever les yeux vers lui.
Elle était plutôt jolie, une quarantaine d'années, des yeux bleu glacier, de longs cheveux blonds noués en nattes serrées, une grosse clef attachée au tablier brodé traditionnel noué autour de sa taille, et qui trahissait un début de grossesse. Une maîtresse de hall, probablement de haute lignée si on l'avait fait venir cuisiner pour son Ancien en personne.
"Quel est ton nom ? "
"Íssól, Seigneur."
"La vérité Íssól, s'il te plait ? "
Elle hésita à nouveau, jetant un regard en coin aux öldungar qui supervisaient le nettoyage du hall. Diablos la lâcha et se déplaça de façon à s'interposer entre elle et les autres Burméciens.
"Celle des hommes ou celle des femmes ? " finit-t-elle par demander.
Ah, c'était intéressant comme réponse et un bref moment, Diablos se demanda ce que ça pouvait vouloir dire.
"Les deux ? "
Elle soupira, se reprenant rapidement pour ne pas l'offenser et commença d'une voix tendue.
"Un messager du Seigneur Fenrir est venu. Les Öldungar ont décidé qu'il était temps que Siddhe revienne à Burmécia. Qu'il fallait qu'il épouse une femme et ait des enfants pour renouveler le clan Haifin et se préparer au combat contre l'ennemi qu'avait mentionné le Seigneur Fenrir."
Il ne connaissait pas vraiment Cid, ou Siddhe puisque c'était visiblement son nom, mais il était certain d'une chose : Il avait l'air de les aimer grand, brun, maigrichon et mâle.
Certainement pas blonde, jolie et avec les hanches assez larges pour porter une armée de petits dragoons.
"Les Öldungar ont envoyé son père nourricier à Midgar pour le ramener. Il est arrivé avec son… ami le lendemain. Le seigneur Bahamut a voulu lui parler et… Siddhe est reparti très vite en refusant d'épouser les filles qui lui ont été présentées. Le Seigneur Bahamut était furieux, il y a eu la tempête pendant deux semaines après ça."
Diablos commençait à voir pourquoi Cid ne semblait pas respecter ni apprécier Bahamut.
Deux semaines de tempêtes ? Même avec les vents qui obéissaient à Bahamut au doigt et à l'œil, ça n'avait pu que l'épuiser.
"Bien. Maintenant dit moi la vérité des femmes ? "
"Drekaboltar[3], vous êtes sûr ? "
"Crache ton feu."
Elle laissa échapper un petit rire et secoua la tête d'un air amusé et faussement las.
"Estrela m'a tout raconté. Siddhe ne savait pas que Kæn n'est pas son père, il l'a appris en rencontrant le seigneur Bahamut."
Diablos connaissait le niveau de tact moyen de Bahamut. Ça ne pouvait qu'avoir été houleux.
"Ils ont voulu le marier à des gamines ! " gronda Íssól, "si je n'avais pas menacé mon époux de l'abstinence la plus complète, il aurait proposé notre aînée ! "
"Oh, Minerva, elle a quel âge ? "
"Seize ans."
"Donc Cid a refusé ? "
Íssól laissa échapper un rire sarcastique, qu'elle interrompit rapidement, jetant un petit regard inquiet à Diablos. Celui-ci se contenta de lui décocher un regard amusé et un sourire aussi charmeur que possible. Elle se détendit un peu, reprenant ses confidences.
"Oh, drekaslím[4], oui, il a envoyé balader les öldungar et s'est enfui de Burmécia avec son inv… son ami."
Son 'ami'.
Makoto, sans aucun doute.
Ça expliquait le courrier furieux qu'il avait reçu de Burmécia il y a quelques mois au sujet de l'ingérence des Nosferatu dans les affaires de Burmécia.
Une lettre qui n'était pas de la main de Bahamut, juste scellée du symbole de la ville.
Il allait peut-être falloir faire un peu de tri au niveau des öldungar.
"Merci de m'avoir tout dit, Íssól."
"Je vous en prie, Seigneur," répondit la burmécienne avant de prendre un plat pour le remplir d'une portion de ragoût.
Elle remit la cuillère dans la marmite et resta immobile quelques secondes, contemplant la nourriture d'un air critique qui n'avait probablement rien à voir avec sa fierté de cuisinière.
"Comment va-t-il ? " finit-t-elle par murmurer.
Elle était la première à lui poser la question. Une dizaine de Burméciens étaient présents, pour nettoyer ou superviser, et elle était la première à poser la question.
"Pas très bien. Je ne sais pas encore pourquoi au juste mais… je pense qu'il est seul depuis trop longtemps."
"Il ne veut voir personne."
"Íssól, il m'a confondu avec mon père mort depuis deux mille ans"
Elle leva un regard horrifié vers Diablos qui lui prit doucement l'assiette.
"Il ne doit pas rester seul. Il a besoin de compagnie. Non, pas comme ça Íssól."
"Oh," soupira-t-elle avec soulagement.
"Il a besoin d'avoir des vivants autour de lui, du bruit, de la vie, des gens à qui parler. Et visiblement, les Öldungar ne savent pas être de bonne compagnie."
Íssól garda soigneusement les lèvres closes, mais Diablos soupçonnait qu'il y avait une autre vérité de femme qui ne demandait qu'à sortir.
"J'ai un travail pour toi, Íssól."
"Oui, Seigneur ? "
"Quand je serais parti, je veux que tu trouves autant de Maîtresses de Hall qu'il y a d'Öldungar. Et que tous les jours, vous veniez le voir. Même s'il refuse, même s'il vous dit de le laisser seul. Vous venez et restez quelques heures. Faites un peu de ménage, de cuisine, de réparations, mais ne le faites pas en silence. Parlez lui, papotez entre vous, chamaillez-vous, demandez-lui ce qu'il veut manger, laissez vos enfants jouer dans les couloirs. Il lui faut de la vie et pas…"
Diablos désigna de sa main libre le reste du hall, englobant, sans les mentionner, les cadavres qui habitaient les lieux.
"Est-ce que je peux compter sur toi, Íssól ? "
Les dragonnes étaient terribles.
Il se souvenait d'elles, avant, quand son père l'emmenait visiter Bahamut, de leurs baisers chaleureux sur son front, de leur tempérament aussi inflexible que leurs glaciers et leurs bras aussi tendre que le soleil au-dessus de leurs montagnes.
Quand elles devaient protéger leur nid, même les dragons mâles préféraient s'écarter de leur chemin.
Et de ce que Diablos commençait à voir chez Íssól, les Öldungar allaient redécouvrir ça rapidement.
"Comptez sur moi, Seigneur," déclara la burmécienne, posant une main sur l'arrondi de son ventre.
"Merci," souffla Diablos en se tournant pour apporter le plat à Bahamut.
"Attendez ! "
Il lui jeta un petit regard intrigué, la voyant remplir un second plat et y mettre une cuillère avant de le lui tendre.
"Tenez. Ça lui fera du bien de manger avec quelqu'un."
Oh, il avait une alliée dans la place.
Les öldungar n'avaient aucune chance contre elle.
Ils tentèrent néanmoins de l'arrêter quand il se dirigea vers Bahamut. Les deux Öldungar qui lui parlaient se tournèrent en le voyant approcher et vinrent à sa rencontre, s'interposant entre eux.
Il allait définitivement faire un peu de ménage dans le conseil.
"Seigneur, nous allons nous charger du Seigneur Bahamut…" commença le plus vieux des deux, vêtus d'une tenue de prêtre.
"Non. Je reste."
"Vous... vous devez probablement vaquer à vos obligations…"
"Mon père nourricier a besoin de moi. Cette obligation prend le pas sur les autres."
L'Eldir devant lui resta quelques secondes bouche bée, oubliant la bienséance pour le dévisager. Diablos haussa un sourcil.
"Vous l'ignoriez ? Le seigneur Bahamut m'a accueilli dans son hall à la mort de mes parents. Il m'a élevé et éduqué jusqu'à ce que je doive partir à Cosmo pour mon apprentissage de la magie."
Bon il prenait quelques libertés avec la vérité complète mais qui le contredirait ici ?
Il avança d'un pas et l'Eldir recula d'autant, bien qu'il ne soit armé que de deux portions de ragoût.
"Je vais maintenant déjeuner avec mon père nourricier. Retournez au palais. Faites préparer des appartements dignes de lui et un bain, nous arrivons bientôt."
"Je..."
"C'est un ordre," siffla le démon, ses yeux étincelants.
"Faites ce qu'il dit," intervint Bahamut de l'autre bout de la salle.
Les deux humes hésitèrent mais finirent par obtempérer, s'inclinant devant Diablos avant de s'éloigner vers les autres Burméciens, distribuant des ordres.
"Ton peuple a besoin de réapprendre à respecter la parole des Anciens," déclara Diablos en s'asseyant sur le fauteuil près du trône de Bahamut, lui tendant une des deux écuelles.
Celui-ci contempla la nourriture en silence, jusqu'à ce que Diablos touche sa main du bord du plat.
"Mange."
Il avait les mains qui tremblaient. Il pouvait voir les tendons et les veines se croiser sur ses mains. Et de ce qu'il avait vu en lui retirant son armure, il avait besoin de prendre du poids, il n'était que des muscles secs et des os.
Deux mois depuis le départ de Cid et ce qui avait dû être une engueulade épique.
Deux mois depuis qu'il n'avait pas eu de visite.
Est-ce qu'il avait passé ces deux mois sous sa forme de dragon, se coupant de sa conscience ?
Qu'est-ce qu'il avait mangé tout ce temps ? Les Anciens pouvaient vivre sans manger plus longtemps qu'un hume, mais souffraient tout autant de la faim qu'eux.
Diablos posa l'assiette sur l'accoudoir du trône, négligeant tout semblant d'étiquette. Ce n'était pas le moment. Et puis, Bahamut ne l'avait pas respectée quand il s'était retrouvé à devoir élever les enfants des Nosfératu, trop préoccupé par les monstres et les mourants pour éduquer les orphelins sur les bonnes manières à avoir dans un hall.
Diablos eut soudain envie de vérifier s'il y avait toujours une tâche sur le trône de quand Hashmal avait renversé sa soupe dessus, après un caprice pour manger sur les genoux de Bahamut.
"Qu'est-ce que tu regardes ? "
"Je cherche un des exploits d'Hashmal. Avec la soupe."
"Le trône a été remplacé deux fois depuis," rétorqua Bahamut, ramassant sa cuillère pour entamer son repas.
"Ah."
"Je me suis toujours demandé ce qu'il y avait dans cette soupe pour tacher le bois, mon pantalon et mon armure comme ça."
Bon au moins, Bahamut se souvenait de certaines choses, il n'était pas bloqué dans ses souvenirs. Diablos avala une bouchée de son ragoût, appréciant la cuisine d'Íssól à sa juste valeur.
Du coin de l'œil, il vit Bahamut goûter à son tour, puis prendre précautionneusement l'assiette pour la poser sur ses genoux.
Il mangeait de lui-même aussi, même si c'était à contre-cœur, c'était encourageant.
"De quoi parlais-tu avec elle ? "
"Íssól ? Elle m'expliquait ce qui s'était passé avec Cid."
"Qui ? "
Oh, Minerva. Ça, ce n'était pas bon signe.
Ce devait être sa mémoire à court terme qui flanchait. La dernière fois qu'il avait suivi des études de médecine datait d'il y a au moins quarante ans, mais il allait devoir diagnostiquer discrètement ou Bahamut ne se laisserais pas faire.
"Cid… euh… Siddhe," corrigea Diablos, "ton fils, le dernier en date."
L'expression de Bahamut s'assombrit.
"Ah. Lui."
Il se souvenait de son fils, mais pas de son nom ? C'était inquiétant…
Ou bien… Il y avait une autre explication.
"Bahamut, tu ne connais pas le nom de ton fils ? "
"Ça ne sert à rien de les retenir. Ils meurent trop vite."
Oui, il commençait VRAIMENT à comprendre Cid. Il aurait vraiment dû faire de la psychologie au lieu de médecine traumatique il y a quarante ans.
"Je l'ai rencontré," admit Diablos.
Le dragon lui jeta un regard méfiant.
"Il est venu à Daguerreo le mois dernier. Tu n'as vraiment pas lu les lettres que je t'ai envoyée ? "
"Non… EH ! " appela Bahamut de sa voix de stentor.
Diablos grimaça du volume sonore. Et Ifrit se demandait pourquoi les petits Nosferatu préféraient crier que parler quand ils étaient arrivés au mont Gulgur.
"Qu'on m'amène les dernières lettres de Daguerreo ! " ordonna Bahamut.
Même dans son état, il ne put manquer l'expression catastrophée des Öldungar quand ceux-ci se précipitèrent hors du hall pour obéir.
"Je sens que je ne vais pas aimer," maugréa le dragon en retournant à son repas.
"Moi non plus," ajouta Diablos avant de faire signe à Íssól de venir resservir Bahamut.
Son assiette était déjà presque vide, c'était plutôt une bonne chose qu'il ait de l'appétit et…
"Je me sens pas bien."
Contrairement à Bahamut, Diablos avait élevé ses enfants. Il avait changé les couches de Gigastein, veillé Helgrimr quand il avait été malade enfant, consolé Galian quand elle avait des cauchemars, nettoyé les plaies de Makoto après une de ses chutes (qu'il soupçonnait de ne pas avoir été de simples chutes maintenant) ...
Il connaissait bien cette phrase.
Il se jeta hors de son siège à temps pour éviter de se faire vomir dessus. Íssól arriva à son tour précipitamment, un linge à la main.
"Que se passe-t-il ? "
"Je ne pense pas que ta cuisine soit en cause, Íssól, il a dû manger trop vite après s'être privé trop longtemps."
Ifrit ferait probablement la tête s'il voyait Diablos nettoyer le hall à grand coup de sorts, mais ce que l'Ancien des Flammes ignorait ne pouvait lui faire de mal. Il laissa Íssól aider Bahamut à boire et lui essuyer le visage de et fut très surpris quand la burmécienne le prit par le coude et l'entraîna à quelques pas, loin du dragon.
"Il ne peut pas rester ici. Il fait glacial et humide, le hall est inhabitable et... et tous ces os, ça ne peut pas être sain ! "
"En effet, mais…"
"Je vais m'assurer que des appartements sont prêts au palais pour le recevoir. Essayez de le convaincre de venir ! "
Il avait créé un monstre.
Et il l'aimait déjà.
Faire passer le portail à Bahamut fut difficile.
Il refusait de quitter Gröf Drekanna.
Oh, Diablos haïssait ce nom.
Vivre au hall Bahamut n'avait peut-être pas été facile, mais il avait de nombreux souvenirs là, qui, à défaut d'être bon, étaient réconfortants.
De s'endormir en tas avec sa sœur et ses cousins, envahissant le lit de Bahamut qui tentait de garder un quart du matelas pour lui alors que les enfants s'étalaient.
Des livres que leur lisait Mateus, pendant que Bahamut était de sortie, pour chasser à manger ou les dragons pervertis, essayant de leur changer les idées pendant que leur père nourricier était absent.
Des feux qu'allumait le dragon pour essayer de les réchauffer, surtout Lamia et Lilith, qui avaient toujours froid avec leurs écailles de serpent.
"Je ne peux pas quitter Gröf Drekanna. C'est ma place," murmura Bahamut.
"Ça sera ta place le jour de ta mort mais pas avant," rétorqua Diablos en se tournant pour enclencher le portail.
"Qu'est-ce que tu en sais ? "
"Parce que la place des vivants est avec les vivants. Pas avec les morts."
La réunion des Anciens avait lieu demain.
Bahamut n'était pas en état d'y assister.
Quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, il ne pouvait le traîner là-bas. Ce serait néfaste. Pour leur cause, d'abord.
Mais pour Bahamut surtout.
Mais il pouvait…
Il pouvait s'assurer qu'il serait entre de bonnes mains. Qu'Íssól veillerait sur sa santé, sur son bien-être, au moins le temps que la réunion soit finie, le temps qu'il puisse revenir s'occuper de lui…
Minerva, si la guerre reprenait, comment pourrait-il s'occuper de lui ? !
Mais d'abord, il fallait qu'il le sorte de Gröf Drekanna.
Il tira légèrement sur le bras de Bahamut qui semblait à nouveau plongé dans ses pensées. Il ne faisait pas ça, avant. Il était toujours attentif à tout ce qui se passait autour de lui, toujours sur ses gardes, prêt à reprendre le combat d'un instant à l'autre et...
Et ça aussi ça n'avait probablement pas été bon pour lui.
"Siddhe… a dit pareil," finit par répondre Bahamut.
"Ton fils crache le feu même sous sa forme humaine," admit Diablos en posant sa main dans le dos du dragon, le poussant vers le portail.
"Me demande de qui il tient ça."
"Devine, crâne de glacier," maugréa Diablos en posant le pied dans le temple.
"Foutue chauve-souris géante," rétorqua Bahamut.
Bon. Il l'insultait et lui répondait de manière cohérente. Diablos n'avait pas vu de boiterie, de paralysie faciale ou de faiblesse d'un côté du corps.
Il pouvait donc éliminer l'accident vasculaire cérébral.
Est-ce que les Anciens pouvaient en avoir un ? Qui pourrait le renseigner dessus ? Il n'y avait plus assez de guérisseurs au sein des Anciens, même ceux d'Alexander étaient plus spécialisés dans la médecine humaine.
Minerva, plus tard, il se renseignera là-dessus plus tard.
Íssól les attendait à la sortie du portail, et elle avait visiblement commencé à recruter pour son escadron de maîtresses de hall.
La Reine, en personne, était avec elle, donnant des ordres pour préparer les appartements de Bahamut à une armée de jeunes filles et de femmes. Il n'y avait que peu d'hommes autour d'eux, quelques gardes, qui gardèrent les yeux soigneusement baissés quand Bahamut passa devant eux, et si Diablos entendit des éclats de voix dans les couloirs, c'était parce que les öldungar étaient en train d'essayer de passer les barrières que formaient leurs mères, femmes et filles entre eux et leur Ancien diminué.
"Íssól, merci," déclara Diablos en faisant entrer Bahamut dans son nouveau logement.
"Un bain est prêt, a-t-il… besoin d'assistance ? "
Oh, si Bahamut retrouvait un jour toutes ses capacités, il allait le tuer. Le dragon avait sa fierté et aussi mal placée que celle-ci soit, il valait mieux essayer de la préserver pour le moment.
"Je… ne pense pas."
"Nous allons lui trouver des habits appropriés," déclara la Reine.
"Je vous en remercie."
Elles saluèrent, puis sortirent, prenant rapidement congé. Il ferma la porte derrière elles et se tourna vers Bahamut qui s'était assis sur un des fauteuils des appartements et semblait plongé dans ses pensées.
Bon. C'était propre, lumineux, confortable. Un peu froid, mais le feu dans la cheminée se chargerait de réchauffer la pièce rapidement. Luxueux aussi, les sols couverts de tapis épais, les murs de tapisseries brodées, les meubles étaient de bonne qualité et assez solides pour que Bahamut s'effondre sur un fauteuil sans les abîmer.
Et il n'y avait pas le moindre ossement en vue.
"Tu te sens capable de prendre un bain seul ? "
"Je n'en ai pas besoin."
"Quand tu es sous ta forme humaine, tu dois prendre un bain par jour," lui rappela Diablos en se penchant sur lui, lui prenant le bras pour l'inciter à se lever.
Minerva, il faisait la même taille que lui ou presque, d'accord, et il avait deux millénaires et quelques de moins, mais le dragon était toujours aussi fort. Quand il ne voulait pas bouger, il ne bougeait pas. Il n'allait quand même pas devoir utiliser un sort de flottaison pour le mettre dans le bain ?
"En quel honneur ? "
"Pour reprendre tes propres mots avant que tu me jettes dans la cuve : C'est comme ça."
Mateus et Lamia avaient trouvé ça hilarant sur le coup, et ça avait été la première fois que Lamia avait ri depuis les geôles de Cratère Nord. Ça avait presque valu le coup de boire la tasse et de manger du savon. Bahamut avait rarement eu à les jeter dans le bain après, mais c'était devenu un jeu pour Lilith et Hashmal de sauter des bras de Bahamut jusque dans l'eau chaude.
"Et puis, désolé de ma franchise, mais tu pues."
Bahamut sentit le sang lui monter à la tête et il voulut envoyer voler le démon par la fenêtre mais…
Mais Diablos avait raison.
Il ne se souvenait pas de quand datait son dernier bain.
Il ne savait même pas quel jour c'était. Il n'arrivait pas à se souvenir de ce qui s'était passé… Depuis... depuis la visite de son fils.
Siddhe.
La tempête montante.
Un joli nom. Est-ce que c'était sa mère qui l'avait choisi ?
Il se souvenait d'elle, en revanche. Une dragoon. C'était rare parmi les burméciennes, les öldungar avaient argumenté qu'avec une mère tueuse de dragon, leur fils n'en serait que plus puissant.
Oui, il voyait l'ironie de la chose maintenant.
Hm.
Depuis quand était-il à moitié nu ?
Il attrapa la main de Diablos au moment où il la tendait vers son pantalon.
"Tu fais quoi là ? "
"Tu comptes te laver tout habiller ? "
"Je…"
Il était dans une salle de bain, propre et chaude. Il y avait un bain de prêt, en effet, des linges de bain pliés sur un meuble, un sol net et propre sous ses pieds, en briques émaillées et carrelées…
Diablos le dévisagea quelques secondes avant de lui montrer la baignoire de pierre au contenu fumant.
"Fini de te déshabiller et entre là-dedans, je vais chercher le savon."
Minerva, il sentait la mort, en effet.
Il se déshabilla, jetant le pantalon dans un coin de la pièce avant d'entrer dans l'eau.
Oh.
Il se souvenait maintenant pourquoi il ne prenait pas de bains chauds.
Même s'il avait son feu intérieur pour le protéger du froid, être dans de l'eau chaude l'engourdissait, le ralentissait.
Il avait envie de dormir.
"Regarde-toi," murmura Diablos en revenant, les poings sur les hanches.
Bahamut cligna des yeux dans sa direction avant d'arriver à rassembler assez d'énergie pour obtempérer, levant les mains hors de l'eau.
Quand avait-il vu ses mains sans armure pour la dernière fois ?
"Il faut que tu manges plus," souffla Diablos d'un ton plus calme, s'agenouillant près de la cuve, "il faut que tu dormes, que tu te laves, que tu vois des gens…"
Diablos avait retiré son manteau et ses chaussures, et remonté ses manches jusqu'aux coudes.
Il ressemblait à son père.
Mais ce n'était pas son père.
Bélias était mort quelque part dans le cratère nord, esclave de la Calamité, ses os gelaient sous la glace de Shiva.
"Ton père me manque," souffla Bahamut.
"A moi aussi," admit Diablos en levant la main.
Bahamut crut un moment qu'il allait lui ébouriffer les cheveux, mais il se contenta de verser l'eau dans le creux de sa main, avant de commencer à lui savonner le cuir chevelu.
"Ça me rappelle des souvenirs," finit par marmonner Diablos.
Bahamut laissa échapper un petit souffle de feu amusé.
"Inversé alors."
"Tu n'as jamais su laver nos cheveux quand on était gamins," rétorqua Diablos, "tu nous mettais toujours du savon dans les yeux."
"Il y a beaucoup de choses que je n'ai pas su faire quand vous étiez gamins", admit Bahamut, "Ramuh ne vous aurait pas emmenés si j'avais été un meilleur père nourricier."
Il sentit les mains de Diablos arrêter de frictionner son crâne, puis il entendit le soupir du démon.
"Ferme les yeux et met la tête en arrière."
Bahamut obéit, encore une fois, la faute à la chaleur et sentit Diablos rincer le savon soigneusement.
"Où as-tu appris à faire ça ? "
"Une de mes épouses a décidé que si je tenais à la mettre enceinte tous les deux ans, il fallait que je l'aide avec les plus grands pendant qu'elle portait les plus petits."
Bahamut ouvrit les yeux, regardant Diablos accoudé au bord du bassin de pierre.
"Ramuh n'aurait jamais dû nous séparer," finit par déclarer Diablos d'une voix mélancolique.
"Je ne savais pas m'occuper de vous, c'était une mauvaise idée de me confier des enfants."
"C'était une mauvaise idée de te laisser te démerder avec nous alors que ton clan était décimé, les survivants transformés en monstres et toi en deuil."
Il tendit la main, la posant sur la joue du dragon.
"Tu avais besoin d'aide, pas d'être seul."
Bahamut voulu se dégager, s'écarter de Diablos, refuser son contact et ses mots compatissants.
Mais il ne se sentait même pas capable de se lever hors de l'eau de son bain.
Il était beau le chevalier de la Déesse. Sale, puant, faible. Incapable même d'empêcher son fi… d'empêcher Diablos de le laver comme un enfant.
"Qu'est-ce qui vous est arrivé après ? " murmura le dragon.
"Tu ne sais pas ? " demanda le démon avec un de ses regards inquisiteurs, qui semblait pouvoir le lire comme le plus épais de ses grimoires.
"J'ai... peut-être… su… Mais je ne me rappelle pas."
"A rester dans ton coin sans stimulation intellectuelle, c'est ce qui arrive ! " grogna Diablos en commençant à récurer le dos du dragon. "Ramuh nous a confié au clan Ifrit le temps qu'on soit indépendant, ou au moins que Mateus soit assez grand pour être notre adulte responsable."
"Il était déjà un adulte responsable quand il avait six cents ans[5]," marmonna Bahamut d'un ton ronchon.
"On a fondé Daguerreo, et on s'est dispersés pour rassembler les connaissances. Je suis parti en Estérie surveiller Hyne et les Sorcières, Mateus et Hashmal à Wutaï, Lamia est allée explorer les ruines de la deuxième guerre des magii à Centra et Lilith à Zanarkand, pour étudier l'ingénierie."
Bahamut sentit la main de Diablos s'arrêter de le frictionner et il leva les yeux vers lui. L'Ancien de la Mémoire semblait plongé dans ses propres souvenirs, ses lèvres plissées sur un rictus douloureux.
"Diablos ? "
Il croisa son regard, brièvement puis se détourna à nouveau, lui prenant le bras pour l'aider à se laver.
"On a perdu sa trace après la guerre des machinas. On… je pense qu'elle est morte. J'espère juste qu'elle n'a pas fini dans les éprouvettes d'Alb."
Bébé Lith était morte aussi ? La petite serpente qui avait toujours froid et se faisait les dents sur son armure ?
"Mateus a disparu à Wutaï il y a… huit siècles. Je l'ai retrouvé il y a soixante ans…"
"Vivant ? "
"Fayth. J'ai détruit sa magicite."
Oh, Minerva, Huit siècles de servitude. Mateus ne méritait pas ça. Et sans Mateus… Oh non…
"... Hashmal ? "
"Exécuté. Il a tenté d'assassiner Ramuh. Il voulait prendre le pouvoir sur Gaïa, je ne pouvais pas… le laisser suivre la voie de Zurvan."
C'était ce qu'il craignait. Sans Mateus pour le brider et le contrôler, Hashmal avait dut…
Il aurait préféré ne pas savoir finalement. Et continuer de se souvenir d'un petit démon qui renversait sa soupe sur lui.
"Hé…" appela doucement Diablos.
Il avait fermé les yeux.
Il les rouvrit.
Diablos le fixait d'un air inquiet. Mais il finit par sembler se raviser et lui tendit le savon.
"Besoin d'aide pour le reste ? "
"Je sais encore me laver les couilles," rétorqua Bahamut en lui arrachant le savon des mains.
"Tu sais que Ramuh te rendait responsable de notre vocabulaire à tous les cinq ? " demanda Diablos en s'accoudant à nouveau sur le bord de la baignoire
"J'espère que ça lui a appris à réfléchir avant de prendre des décisions à la con."
"Il est presque sénile maintenant," soupira Diablos.
"Il a quel âge ? Cinq mille ? "
"Les archives les plus anciennes le concernant datent de sept mille cinq cents ans," répondit Diablos en versant de l'eau sur les épaules du dragon, "c'est toi qui va sur tes quatre mille cinq cent."
Quatre mille cinq cents ans.
Bahamut cessa de se frictionner.
Quatre mille cinq cents ans ? !
"Helvitis[6]. Je suis vieux."
"C'est toi qui l'as dit," déclara Diablos en se levant chercher un linge de bain.
Bahamut était peut-être vieux et affaibli, mais il visait toujours aussi bien.
Diablos reçut le savon droit sur l'arrière du crâne.
Cette fois, il en était sûr, il n'était pas dans son lit.
C'était… plus confortable, plus propre. Et il n'avait plus eu de rideaux de lit depuis des siècles.
Ceux-là étaient richement brodés, et Bahamut tendit une main, effleurant le motif de dragons entrelacés qui s'entredévoraient.
Il se sentait…
Las.
Pas fatigué, il devait avoir dormi longtemps, il ne sentait plus la fatigue qui le submergeait depuis… Longtemps.
Mais il n'avait pas envie de se lever. D'ouvrir les rideaux.
D'affronter une autre journée froide, solitaire…
"Ah, tu es réveillé."
Bahamut releva la tête de son oreiller au son de la voix, puis attrapa le rideau de lit, l'entrouvrant pour trouver qui parlait.
Diablos était là, assis sur une coussiège, un livre sur les genoux, lisant à la lueur du soleil levant.
Ça lui rappelait.
Ça lui rappelait Mateus recroquevillé près de la cheminée, Hashmal et Lilith dans les bras, Lamia et Diablos lui tenant le livre qu'il lisait à voix haute, butant sur toutes les consonantes du Burmécien mais trop têtu pour abandonner une histoire inachevée.
"Toujours un livre à la main, hein ? "
"La faute à Mateus," rétorqua Diablos en refermant le livre, glissant un fragment de papier entre les pages.
Il approcha de Bahamut, s'agenouillant près du lit pour écarter les rideaux, les nouant aux piliers.
"Comment te sens-tu ? " demanda-t-il.
"Où suis-je ? "
Il vit Diablos se figer, puis son expression surprise se durcir et redevenir impassible.
"Le palais de Burmécia, tu …"
"Oh. Oui. C'est vrai. Tu as mis le feu à Gröf Drekanna."
"Juste à la salle de bain," protesta Diablos, "la moisissure dedans était en train d'acquérir une conscience."
Il semblait étonnement soulagé.
"Tu as faim ? "
"Non."
"Je vais appeler une servante, qu'elle t'amène quelque chose de léger."
"Je n'ai pas faim," répéta Bahamut d'un ton plus autoritaire.
"Tu n'as pratiquement rien avalé hier et tu as tout vomi."
"Je n'ai pas…" commença Bahamut avant de pousser un grognement las et retomber sur ses oreillers, pressant ses mains sur ses yeux.
Si, il avait vomi sur Diablos.
Il s'assit, s'adossant à la tête du lit pendant que Diablos sortait de son champ de vision, ouvrant une porte et lançant un ordre.
Qu'est-ce qui s'était passé au juste ? Il se souvenait maintenant de l'arrivée de Diablos, d'avoir manqué de lui griller le cuir, et après... comme des flashs, des éclairs de souvenirs dans un brouillard complet.
Bélias et Marilith.
Lilith, Mateus, Lamia et Hashmal.
Siddhe… Qui était Siddhe ?
Le rideau de l'autre côté du lit s'ouvrit à son tour et Diablos l'attacha soigneusement avant de s'asseoir près de Bahamut.
"Est-ce que je peux te poser des questions ? "
"Tu viens de le faire."
À nouveau, un regard soulagé. Qu'est-ce qui se passait, Minerva ?
"Te souviens-tu d'hier ? "
"Par... moment. C'est confus. Je t'ai attaqué," ajouta Bahamut en fronçant les sourcils.
"J'aurais su que tu étais sous ta forme de dragon, je n'aurais pas débarqué comme ça. Avant ça, de quoi te souviens-tu ? "
Rien.
Absolument rien.
Il ne se souvenait pas avoir repris sa forme de dragon.
"Essaye de chercher ton souvenir le plus récent à part hier ? " continua Diablos.
"Mon fils est là."
Siddhe.
"Il s'appelle Siddhe ? "
"Oui."
Quelqu'un toqua et Diablos alla ouvrir, laissant entrer des servantes portant des plateaux de nourriture.
"Un seul suffisait," déclara Diablos.
"Maîtresse Eiriksdottir a dit que le second repas était pour vous," expliqua une des servantes.
"Íssól ? Minerva, cette femme est précieuse."
"Et mariée, probablement, bas les pattes, Diablos," grommela Bahamut, repoussant ses couvertures pour se lever.
"Je n'avais pas l'intention de la séduire," rétorqua le démon en désignant une table pour les servantes.
Elles disposèrent les repas puis prirent congé, laissant les deux Anciens seuls. Diablos jaugea rapidement Bahamut du regard avant d'approcher.
"Tu pourras te lever ? "
"Qu'est-ce que j'ai ? " rétorqua le dragon.
"On en parlera pendant le repas," répondit Diablos.
Bahamut se leva seul. Et s'il mit quelques secondes à retrouver son équilibre, Diablos ne se permit aucun commentaire, l'attendant à table.
De la soupe et du pain. Son estomac se rebella et il crispa les mâchoires.
"Mange lentement," conseilla Diablos.
"Qu'est-ce que j'ai ? " répéta le dragon d'un ton rogue.
Oui, il allait mieux si son caractère de cochon refaisait surface.
"Je ne suis pas sûr, je n'ai pas été médecin depuis des décennies," avoua Diablos en dévoilant son propre repas, un ragoût plutôt appétissant. "Tu ne te souviens de rien entre le départ de Siddhe et mon arrivée ? "
"Non, pourquoi ? "
"Parce qu'il y a deux mois entre les deux. Nous sommes le jour de Phénix."
Bahamut reposa sa cuillère.
Diablos lui jeta un petit regard, hésitant visiblement avant de soupirer et reprendre la parole, usant à nouveau de ce ton mesuré qu'il n'avait jamais pris avant quand il lui parlait.
Minerva.
Diablos le ménageait.
Dès qu'il arriverait à se tenir debout, il allait lui foutre une raclée.
"Je ne sais pas," finit par répondre le démon en remettant le couvercle sur son assiette avant de se lever, rapprochant sa lourde chaise de bois près de celle de Bahamut.
Il se rassit et observa le bol de Bahamut.
S'il essayait de le nourrir à la cuillère, Bahamut allait le mordre. Il serra sa main sur l'ustensile tout en dévisageant Diablos, le défiant du regard.
"Ça pourrait être l'âge," finit par dire Diablos, "mais aussi... l'isolement, le manque de contact sociaux… une maladie, ou une blessure à la tête. Tu t'es battu avec Siddhe ? "
"Verbalement seulement," marmonna Bahamut.
"Ça a dû être digne d'un chant de skälde," nota Diablos, "apparemment, tu as fait régner une tempête deux semaines après ça.
Deux semaines ?
Merde.
Merde, pourvu qu'il n'ait pas endommagé Deist ou Burmécia avec sa colère. Il espérait que les fermes n'aient pas subi de trop gros dégâts non plus.
"On peut ajouter l'épuisement magique à la liste des causes," marmonna pensivement Diablos. "De quoi avez-vous parlé, Siddhe et toi ? "
"De... son héritage. De ses devoirs."
Bahamut soupira en jetant un regard désabusé à son repas.
Drekabein[7], il mourait de faim mais la nourriture ne lui faisait pas envie. Qu'est-ce qu'il avait ?
"De mes devoirs envers lui…"
"Íssól m'a dit qu'il ne savait pas qu'il était ton fils ? " reprit le démon en s'adossant à son siège, croisant les jambes
"Sa mère aurait dû le lui dire il y a longtemps," rétorqua Bahamut.
"On m'a dit qu'elle était morte," commença Diablos en cherchant ses mots pour les condoléances.
"En couche. Je leur avais dit de ne plus m'envoyer de gamines."
Il avait dû mal entendre. Il espérait avoir mal entendu.
"Quel âge avait-elle ? "
"Je ne sais pas," rétorqua le dragon sans lever les yeux de son repas.
"Bahamut…"
"Trop jeune ! Comme les autres ! "
"Comme les... Qu'est-ce que tu as fait ? ! "
"Parce que tu peux parler, toi ? ! "
Diablos se leva d'un bond, abattant ses mains sur la table et Bahamut eut brièvement l'impression de voir ses tatouages briller à travers ses vêtements et le contour de son masque autour de sa tête.
"Je n'ai jamais forcé mes amants ! Je n'ai jamais pris l'un d'eux trop jeune ! Ils ont tous et toutes été libre de dire non sans craindre pour leur vie ou celle de leur famille, est-ce que tu peux en dire autant des mères de tes enfants ? "
"Je ne voulais pas ! " rétorqua Bahamut.
Le masque disparut, laissant voir l'expression surprise de Diablos.
"Quoi ? "
"Je ne voulais pas d'enfants ! Je ne voulais pas de compagnes ! Je voulais juste… je voulais…"
La cuillère était brisée dans sa main, le bol à moitié renversé par l'éclat de Diablos et le dragon donnait à nouveau l'impression de s'effondrer.
Ça n'était pas en lui criant dessus qu'il allait se sentir mieux, bordel !
Quelques décennies plus tôt, ils auraient pratiquement fait un concours à qui hurlerait le plus fort, mais maintenant…
Diablos attrapa un linge et épongea rapidement la table, remettant le bol d'aplomb, laissant à Bahamut le temps de trouver ses mots.
"Je voulais rester seul," finit par souffler le dragon.
Depuis combien de temps est-ce qu'il l'était ? Diablos commençait à se demander si ce dont souffrait le dragon était un symptôme récent, ou si cela faisait longtemps, trop longtemps qu'il était en train de se détériorer, lentement mais sûrement.
Comme Garuda.
"Quand... quand les Anciens ont décidé leur Dessein… J'ai d'abord refusé. Mais Ramuh est venu me convaincre d'accepter. De... de faire en sorte qu'il y aurait une armée pour combattre la Calamité. J'ai fini par dire oui mais... Mais je ne voulais pas."
Diablos et ses cousins n'avaient rien eu de plus pressé que de renouveler leur clan au plus vite. Mateus avait même étudié la question, essayant de trouver comment éviter au maximum la consanguinité entre eux, et ils avaient vite tous pris des amants humes pour peupler Daguerreo de leur propre armée de mages.
Mais surtout d'une nouvelle famille.
Il ne comprenait pas pourquoi Bahamut ne voulait pas la même chose.
Le dragon soupira, se frottant le visage et s'humecta les lèvres de sa langue bifide. Diablos avisa un broc du regard et vérifia rapidement qu'il ne s'agissait pas d'alcool avant de remplir le gobelet de Bahamut. Il le mit dans sa main avant de se servir aussi et s'asseoir, montrant l'exemple au vieil ancien.
"Les Burméciens m'ont choisi une épouse. Elle est venue à Grof Drekanna. On a eu un enfant, puis deux et…"
Rien que l'idée d'enfants vivant au milieu des cadavres donnait des frissons à Diablos. Il était bien content que Bahamut ne soit aller chercher les squelettes qu'après leur départ du hall.
"Elle est partie. Elle ne pouvait plus vivre à Gröf Drekanna, elle était terrorisée par les morts. Elle a demandé à élever les enfants à Burmécia… et je l'ai… je l'ai laissée partir."
Il but une gorgée d'eau avant de reposer le gobelet, appuyant ses bras sur les accoudoirs de son siège.
"Elles ont toutes fait ça. Au bout d'un moment… on ne célébrait même plus le mariage. Dès qu'elles étaient enceintes, elles repartaient. Les enfants revenaient plus tard une fois grands, je leur expliquais leurs devoirs et ils redescendaient les accomplir."
Il se laissa retomber sur le dossier de son siège, passant sa main sur son visage d'un geste las.
Je les ai tous laissé partir. Comme vous."
Après que Shiva avait gelé l'intégralité de la Terre Fertile, détruisant la vie sur cette partie du monde, qu'il s'agisse des esclaves de la Calamité, de ses otages, des cetras vivant encore là, animaux, monstres, plantes… Après que la Rivière de la vie se soit enfin calmée, après la tempête qui avait régné quand elle avait absorbé les âmes d'un continent entier…
Il était rentré à Burmécia, pour enterrer ses morts et tuer les survivants pervertis.
Ramuh était venu lui confier les enfants du clan Nosferatu, les derniers survivants des mages de Minerva, en souvenir de l'amitié qu'il l'avait lié à Bélias et son clan.
Cinq enfants. Le plus vieux un adolescent. La plus jeune un bébé.
Il n'avait jamais voulu de ces gamins dans les pattes.
Il n'avait jamais voulu les avoir, lui et les autres petits démons à Gröf Drekanna pendant qu'il tentait de purifier ses montagnes, de détruire les dragons... les monstres qui y pullulaient.
Il n'avait jamais voulu devoir les nourrir, les laver, les vêtir, les éduquer. Devoir les trouver dans son lit quand il revenait d'un combat épuisant, tous roulés en boules sous leurs ailes, queues et jambes emmêlées au point qu'il n'arrivait plus à les séparer.
Il n'avait jamais voulu… Il avait voulu que Ramuh… les lui reprennent…
Il n'avait jamais voulu se retrouver sans eux.
"Je suis désolé," murmura Bahamut.
Diablos fronça les sourcils, intrigué par les excuses inopinées.
"A quel sujet ? "
"De vous avoir laissé partir."
Ils lui en avaient voulu, Mateus, Lamia et lui. Lilith avait été trop petite pour comprendre que Bahamut n'était soudain plus là, mais Hashmal l'avait pris comme une trahison.
La leçon était apprise, ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.
Ils avaient refusé de se laisser adopter par les ifrits. Mateus avait pris en main les soins à Hashmal et Lilith, Diablos s'était occupé de Lamia, tâchant de la contrôler autant qu'il pouvait, et dès que Mateus avait été considéré comme adulte, il était parti du volcan en emmenant les enfants avec lui.
Ils avaient fondé leur propre ville, dicté leurs propres règles, choisi leur propre chemin.
Et leurs rares interactions avec leur père nourricier avaient été conflictuelles.
Il désapprouvait leur façon de faire, le vol, l'espionnage, les assassinats, les coucheries, de laisser Lamia sans supervision, de se mêler des affaires des humes, même en secret.
Et même Mateus, le raisonnable, le calme, le responsable, lui avait signifié de se mêler de ses écailles, qu'il n'avait aucun droit sur eux.
Et Bahamut était resté seul.
"Bahamut ? "
"Oui ? "
"Excuses acceptées."
Pendant quelques instants, il crut que le dragon allait se mettre à pleurer.
Et il... il n'était pas prêt à voir ça, lui aussi. Il se tourna vers son assiette restée intouchée et la posa devant Bahamut, retirant le couvercle.
"Mange maintenant. Mais doucement, je n'ai pas envie de nettoyer après toi."
"Va manger ta merde dans la glace"
Sers-toi en premier."
"Il dort encore ? " s'étonna Íssól quand elle vint chercher les plateaux avec deux autres servantes.
"Il en a besoin," répondit Diablos en fermant le rideau du lit, "comment ça se passe avec les öldungar ? "
"La Reine a déclaré que le Seigneur Bahamut honorait son hall de sa présence et qu'elle ne tolèrerait aucune perturbation sous son toit."
"Et le Roi ? "
"Il est parti tôt ce matin, Seigneur. Il n'a emmené que les öldungar les plus hauts placés."
Diablos soupira en se massant l'arête du nez. La réunion. Quelle heure était-il ? Il fouilla ses poches jusqu'à retrouver sa vieille montre, jetant un coup d'œil au cadran.
Passé midi.
C'était trop tard pour aller à Midgar rencontrer son petit-fils et son arrière-petit-fils avant la réunion. Makoto allait probablement être livide.
Et il allait être en retard.
Il jeta un petit coup d'œil au lit dans lequel le dragon reposait à nouveau, écoutant son souffle régulier.
"Un problème Seigneur ? "
"Par hasard Íssól, sais-tu ce qu'est un PHS et si je peux en trouver un ici ? "
"Oh, oui, bien sûr ! "
Diablos lui jeta un regard éberlué auquel elle répondit par un grand sourire.
Le PHS sonnait dans le vide.
Diablos finit par raccrocher.
Sadali devait déjà être au Palais Cetra, il ne pourrait pas le prévenir de son retard.
Il espérait que Helgrimr allait réussir sa mission pour équiper Daguerreo en antenne et PHS, ça serait tellement plus simple d'organiser les Anciens comme ça.
"Vous êtes de la famille de Vincent, n'est-ce pas ? " demanda la femme brune devant lui.
Il lui jeta un petit regard de côté.
Elle s'était présentée comme étant Dame Haifin, sans patronyme, et était vêtue comme une maîtresse de hall, même s'il voyait les jambes d'un pantalon dépasser de sous ses jupes, mais n'avait ni la blondeur, ni la taille, ni l'attitude réservée des burméciennes. Quand il avait demandé un PHS, Íssól l'avait fait convoquer aussitôt et ça avait fait des vagues au sein des öldungar.
Surtout la présence de deux dragoons en armure deux pas derrière elle, l'un, un homme aux longs cheveux blonds et qui le jaugeait d'un regard peu amène et l'autre une jeune femme aux cheveux blancs, probablement leur fille.
Une dragoon.
Il avait définitivement tout vu.
"En quelque sorte," finit-il par répondre en lui rendant le seul et unique PHS de tout Burmécia, "vous le connaissez ? "
"Il est l'amant de mon fils."
"Estrela," souffla l'homme.
"Estrela ? " répéta Diablos avant de passer en Alexandriote, "Professeur Estrela Mist ? "
"En personne, Sire ? " répondit-elle, étonnée.
Il lui tendit la main pour la saluer à l'Alexandriote et elle obtempéra, apparemment ravie de revoir une tradition de l'extérieur.
"Docteur Grimoire Bélias. Je suis un grand admirateur de vos travaux sur l'hydraulique Burmécienne. Nous avons tous vos écrits dans notre centre d'étude."
"Oh ? Vraiment ? Je suis ravie de l'apprendre."
"Et vous êtes la mère de Cid ? "
"Je l'ai élevé, il est mon fils," déclara-t-elle fièrement.
"J'espère que Vincent saura se comporter correctement envers lui, alors."
"Oh, il a intérêt, sinon mes filles et moi allons lui chauffer les oreilles."
"Ce sera probablement plus efficace que le moindre de mes reproches à son encontre s'il se rate."
"Seigneur ! "
Diablos et le couple se tournèrent en direction de la voix d'Íssól. La maîtresse de hall arrivait en se dandinant aussi vite qu'elle pouvait, les mains dans son dos, son expression catastrophée.
"Íssól ! " protesta le Professeur Mist, "tu ne dois pas courir dans ton état ! "
"Que se passe-t-il ? " s'inquiéta aussitôt Diablos.
Íssól tenta de reprendre son souffle, s'appuyant sur le bras du Professeur.
"C'est… Le Vénérable," balbutia-t-elle.
"Qu'est-ce qu'il a ? "
"Il s'est réveillé. Il a lu les lettres que vous avez envoyées."
Oh.
Minerva.
"QUI EST LE RESPONSABLE ? ! ! "
Le tonnerre résonnait dehors, la pluie battait les vitres et les éclairs traversaient le ciel toutes les cinq secondes.
Minerva et tous ses paladins, il était furieux.
"Bahamut ! "
"DIABLOS ! " Rugit le dragon en réponse.
Oui, furieux est déjà à mi-chemin de sa forme draconique.
Diablos attrapa l'Eldir qui tremblait devant son ancien et le jeta de côté, parmi les siens, essayant d'attirer toute l'attention du dragon sur lui avant qu'il ne risque de blesser ou tuer un de ses hommes.
"Un de ces misérables," gronda Bahamut en se tournant vers les öldungar, "m'a caché tes lettres ! "
"Seigneur, il est plus sage de laisser le Roi vous représenter pendant…"
"SILENCE ! "
Bon, au moins, il n'aurait pas à gérer l'influence des Öldungar sur Bahamut à partir de maintenant.
Bahamut brandit la poignée de lettres qu'il tenait froissée dans son poing, la montrant à Diablos.
"Cette réunion des Anciens, quand a-t-elle lieu ? "
"Bahamut, tu n'es pas en état…"
"QUAND ? "
"... je devrais déjà y être."
"KUKALLABI ! "
Celà faisait des siècles qu'il ne s'était pas fait traiter de merde qui marche. En tout cas dans cette langue.
"MON ARMURE ! " tonna Bahamut.
"Oui, Seigneur ! " s'exclamèrent quelques-uns des öldungar en déguerpissant.
Diablos attrapa Bahamut par le coude, faisant signe aux autres de filer et s'attela à la tâche de faire entendre raison au dragon.
"S'il te plaît, calme-toi ! "
"Me calmer ? ! Mes propres conseillers complotent contre moi ! "
"Je sais, je comprends, mais ils ont… Ils n'ont pas tout à fait tort, tu ne peux pas t'y rendre dans ton état…"
Les écailles acérées sur la nuque de Bahamut se déployèrent avec un bruit d'armure grinçante et Diablos leva les mains en signe de paix.
"Que fera-tu si on te pose une question et que tu te perds à nouveau dans tes souvenirs ? Bahamut, tu m'as pris pour Ba… Père hier ! "
"Je vais mieux ! "
"Non ! Tu n'es pas en état d'aller là-bas et de déclarer la gue..."
Il regretta aussitôt ces mots quand les pupilles en croix du dragon tombèrent sur lui comme un couperet.
"Quelle guerre ? " demanda Bahamut, chaque mot pesant le poids d'une montagne.
Parfois, Diablos oubliait à quel point le dragon était effrayant. Il avait connu le Bahamut qui rentrait épuisé le soir au Hall, qui ronchonnait pour qu'ils prennent leurs bains et qu'ils rangent la chambre dans laquelle ils dormaient tous, qui se laissait attendrir en grommelant quand Hashmal et Lilith faisait un caprice pour être dans ses bras.
Il lui avait fallu du temps pour réaliser le vrai rôle du dragon.
Le chef des armées de Minerva.
Son Général.
Le plus puissant de tous les Anciens.
"Explique," ordonna le vieux dragon.
Et Diablos expliqua.
"La Calamité venue des Cieux est de retour."
L'iris bleu envahit les yeux de Bahamut et il cligna rapidement des paupières, un léger jet de fumée s'échappant de ses narines avant qu'il puisse reprendre, ses mots sentant les cendres.
"Comment ? " reprit le dragon.
"Comme d'habitude : Des humes qui mettent leur nez où ils ne devraient pas… Le corps de la Calamité a été retrouvé il y a plus de trente ans et les humes ont expérimenté avec. L'un d'eux se l'est approprié, a créé de monstres avec son cadavre et a lancé une guerre contre la société hume."
"Quel territoire sont impliqués ? "
"Tous. Wutai a été quasiment détruite, Besaid, Canyon Cosmo, Winhill…"
"Pourquoi n'en ai-je pas entendu…"
Le dragon se tut soudain et il jura à voix basse.
"La guerre dans laquelle Siddhe se bat ? C'est cette guerre ? "
"Oui. Ils en sont à la douzième année. Presque treize."
"Et tu n'as rien dit."
"Je l'ai appris il y a moins d'un mois ! " tempêta Diablos. "J'ai passé des semaines à vérifier, à chercher des preuves et à essayer de rassembler tout le monde ! "
Il inspira pour se calmer, passant une main dans ses cheveux d'un geste fatigué.
"J'ai fermé Daguerreo il y a vingt ans. Après la m… mort de Chaos. J'ai compris ce qui se passait quand Makoto et Siddhe sont venus à Daguerreo pour demander de l'aide."
"Makoto ? " répéta Bahamut, "c'est… quelqu'un que j'ai oublié ? "
"C'est… Vincent ? Le... l'ami de Siddhe ? "
"L'am…" marmonna Bahamut avant de grogner de dépit, "ah. Lui. Je savais qu'il était un Nosfératu. Fils ? Petit fils ? "
"Fils. Il me ressemble beaucoup trop."
"En effet. Il a volé en pleine tempête pour rejoindre Siddhe à Gröf Drekanna."
Diablos allait le tuer. Et probablement lui mettre une fessée, infusé du sang de la planète ou pas.
"Ça ne me surprends pas venant de lui et je te présente mes excuses pour cette intrusion, j'ai eu toutes les peines du monde à le civiliser quand sa mère me l'a amené."
"Au moins, tu réalises maintenant à quel point tu étais ingérable au même âge," rétorqua le dragon avant de jeter un coup d'œil aux lettres froissées dans ses mains.
Diablos allait protester (et mentir éhontément) qu'il n'avait certainement pas été aussi chaotique que Makoto mais le dragon reprit la parole, dépliant une des lettres pour relire un passage.
"Diablos… regarde-moi."
Le démon obéit et soutint le regard inhumain du dragon.
"Dis-moi la vérité : La Calamité est-elle vraiment revenue ? "
"Je t'épargnerais les détails, mais les recherches que mènent les humains recoupent ce qu'on savait de la Calamité. L'endroit où ils ont trouvé son corps, les expériences qui ont été menées, sur elle, sur... des humes. Les souvenirs de Makoto… Tout confirme qu'elle est revenue."
"Elle est de retour," répéta Bahamut, laissant son regard errer autour de lui.
Oh, Minerva, s'il commençait à se rappeler la Calamité, la pièce n'allait pas y survivre. Diablos tendit la main, la posant sur l'épaule de son père nourricier, le faisant légèrement sursauter au contact.
"Elle n'est pas la seule."
"Si ce foutu dégénéré d'Hyne remet un pied à la surface de Gaïa," gronda Bahamut d'un ton menaçant.
"Non, non, pas lui."
"Qui alors ? "
"Minerva."
Bahamut dévisagea longuement Diablos, abasourdi, lâchant sa poignée de lettres.
"Q... quoi ? "
"Une lignée cetra a survécu jusqu'à maintenant. Leur dernier né… est Sa Voix."
"Il faut les mettre à l'abri."
"C'est en cours. Dès que la réunion est finie, je les emmène à Daguerreo. Sauf si Ramuh décide de les cacher ailleurs."
La réunion.
Il sortit sa montre de sa poche. Il fallait vraiment qu'il répare le bracelet.
Il n'avait plus le temps.
"Je dois y aller. Repose-toi, je reviens te dire ce qui a été décidé dès que je peux et..."
"Je viens," déclara Bahamut en croisant les bras d'un air décidé.
Pourquoi est-ce que chaque fois qu'il parlait à son père, Diablos avait l'impression que ses paroles entraient par une oreille et ressortaient par l'autre ?
"Bahamut, tu n'es pas en état…" commença-t-il.
"Pourquoi es-tu venu me chercher alors ? ! " s'emporta le dragon, baissant des mains griffues vers le sol.
"Je dois convaincre les Anciens que la Calamité est de retour, qu'il faut qu'ils reprennent la bataille mais…"
"Le fait que tu mentes comme tu respires ne va pas aider."
Il ne pouvait même pas se défendre contre cet argument.
"Tu veux que je me porte garant de ta bonne parole." comprit Bahamut, une étrange lueur dans le regard.
"Oui," finit par admettre Diablos, " le soutien du général des armées des Anciens rassurerait les autres et…"
"Ça, je peux le faire. Il me faut mon armure et ma lance," déclara Bahamut en se tournant vers la porte.
"Bahamut tu ne peux pas…"
"J'ai l'habitude," rétorqua le dragon, "enfin je l'avais avant la Calamité."
Diablos le suivit du regard, abasourdi.
"OU EST MON ARMURE ? " tonna Bahamut par la porte ouverte avant de se tourner vers Diablos, laissant échapper un petit sourire à sa mine déconfite, "si tu savais le nombre de fois où je me suis tenu derrière ton père en prenant l'air méchant pendant qu'il embobinait les autres…"
"Quoi ? "
"Diablos, sérieusement. De qui crois-tu le tenir ? "
"Je continue de penser que c'est une mauvaise idée," grommela Diablos en commun en activant le portail vers Grand Glacier.
"Nous n'en sommes plus à une près," rétorqua Bahamut dans la même langue, vêtu de son armure et sa lance à la main.
Diablos soupira puis se tourna vers les Burméciens qui attendaient derrière eux, les öldungar d'un côté, les maîtresses de hall, dont la Reine, de l'autre. Íssól se tenait près de la Reine, la main du docteur Mist au bras et la jeune dragoon aux cheveux blancs derrière elles.
Le Docteur Mist souriait tout en les regardant.
Ah.
Elle comprenait fort probablement le commun.
Bahamut le vit se tourner et l'imita, observant son peuple avant de soupirer et se diriger vers la Reine qui s'inclina, baissant les yeux devant lui.
"Vous avez la charge de Burmécia en mon absence."
"Bien, Seigneur, nous vous attendrons," répondit la Reine.
"Et vous," reprit Bahamut en se tournant vers les öldungar, "votre rôle est de protéger le peuple de Burmécia. Nous aurons à parler quand je reviendrai."
"Oui Seigneur," répondit le plus âgé des öldungar.
"Soyez prudent et que votre chasse soit fructueuse," déclara solennellement la Reine.
Bahamut sembla hésiter à répondre avant de hocher la tête sèchement et passer le portail en deux pas.
Avant de le suivre, Diablos se tourna vers les femmes, approchant jusqu'à ne pouvoir être entendue que d'elles. Il se pencha, attrapant la main libre d'Íssól, l'emprisonnant entre les siennes.
"Nous serons de retour aussi vite que possible, ne vous inquiétez pas."
"Nous vous le confions Seigneur," déclara la Reine.
"Je ferais en sorte de ne pas décevoir les dragonnes de Burmécia," déclara Diablos d'un ton charmeur.
"Oh, Saint Alexander," souffla le professeur Mist, "vous êtes vraiment de la famille de Vincent."
Avant que Diablos ait put protester ou confirmer, la voix de Bahamut sortit du portail.
"DIABLOS ! "
"Le devoir m'appelle, Mes Dames," s'excusa Diablos avant de suivre son père nourricier à travers le portail.
"Bahamut nous préserve de ceux dont la langue broderait de l'argent sur de la merde," déclara la Reine quand il se fut éteint.
"Il fait de son mieux," rétorqua Íssól, pendant qu'Estrela et Freya tentait vainement de retenir des gloussements de rire.
"Tu n'es pas foutu de garder tes mains pour toi cinq minutes ? Elles sont mariées toutes les trois ! "
"On reparle de la mère de Cid ? " rétorqua Diablos avant de voir un de ses petit-fils arriver vers lui avec son manque de délicatesse habituel.
"Gran... Seigneur," corrigea Mateus en s'inclinant devant lui. "nous ne vous attendions plus ! "
"J'ai eu un imprévu, ils ont commencé ? "
"Ils finissent de s'installer."
"Va prévenir ton père, le Seigneur Bahamut et moi arrivons."
Le jeune homme se tourna vers Bahamut, s'inclinant respectueusement avant de déguerpir à nouveau.
"Et ne cours pas dans… Vingt-quatre ans et toujours incapable de se tenir en société. Je me demande de qui il tient ça avec des parents comme les siens," soupira Diablos.
"Lilith, probablement."
Diablos laissa échapper un petit rire amer et hocha la tête avant de faire signe à Bahamut de le suivre.
Le dragon obtempéra, jetant des petits regards autour de lui, protégé par son casque.
Vu la tempête qui régnait hors du bâtiment, ils ne pouvaient être qu'à Grand Glacier et plus ils avançaient dans les couloirs emplis d'humes, plus Bahamut avait l'impression d 'être à Géhenne.
Ou qu'il portait le regard, il y avait des bruns aux yeux rouge ou brun chaud, vêtus de vêtements légers, en train de maintenir des sorts sur les fenêtres grandes ouvertes, de jouer de leur charme sur les autres occupants du palais, ou de se précipiter pour saluer leur ancien.
"Combien d'enfants as-tu ? "
"Vivant actuellement ? Tr... Quatre. Plus quelques hors-les-murs avec qui je n'ai pas encore repris contact. Les petits enfants, seulement… quatre," ajouta Diablos après ce qui semblait être un rapide calcul, pour les arrière-petits-enfants, j'en suis à quinze pour l'instant et j'ai arrêté de compter les générations suivantes."
Il regarda deux de ses descendants passer dans le sens inverse, un plateau de nourriture et de verre entre eux, se chamaillant en gongan. Ils le saluèrent, puis repartirent sous son regard affectueux, continuant de discuter entre eux, ne stoppant que le temps de proposer des rafraichissements à deux licornes.
"Tu ne devrais pas t'attacher à eux comme ça. "
Diablos tourna lentement la tête vers Bahamut, ses yeux écarlates écarquillés.
"Ça ne te fera que plus mal quand ils mourront," expliqua Bahamut avant de passer la grande porte devant laquelle ils étaient arrivés.
"Maudite chauve-souris géante ! ! "
Bahamut stoppa sur le pas de la porte et frappa le sol du talon de sa lance avant de se tourner vers Diablos.
"Venant de toi, c'est culotté ! "
"Je vais te dire ce qui est culotté ! " reprit Diablos en enfonçant son index dans son plastron. "C'est que tu as engendré un clan entier qui t'obéit et te vénère, qui prend à cœur le moindre de tes ordres et tu REFUSES de les aimer ! "
"Ils ne sont pas là pour ça ! "
"Bien sûr que si ! Ils font tout pour avoir ton approbation ! Même obéir à un ordre aussi STUPIDE que te foutre la paix ! "
"Tu trouves que ce que les Öldungar ont fait était obéir ? "
"Oui ! Tu leur as dit que les Nosferatu était interdit de séjour à Burmécia et AUCUN démon n'a pu poser un pied là-bas pendant des siècles ! Makoto y est allé sans mon approbation ni même me prévenir ! "
Diablos assena un coup de poing sur son armure et Bahamut leva la main par réflexe pour l'intercepter, nouant sa grande main autour du poignet de son fils, lequel ne se laissa absolument pas démonter par les kilos d'acier autour de son poignet et brandit un index vindicatif sous le nez de Bahamut.
"Plus tu te coupera d'eux, moins tu te souviendras de ce que tu es. Plus tu deviendras le même genre de monstre qui hante tes montagnes et s'attaque à tout ce qui bouge sans distinction ! ! "
Bahamut resta muet, sans même pouvoir penser à un argument contraire.
"Déjà en train de vous disputer ? " lança la voix d'Ifrit.
Ils se tournèrent tous les deux vers lui, prêt à lui hurler dessus dans leurs propres langues natales.
"Père des flammes, je ne te demandes pas..."
"Ifrit, ferme ta gueule, espèce de…"
Et ils réalisèrent en même temps qu'ils se trouvaient au milieu de la salle de la réunion, sous le regard las, désapprobateur ou franchement amusé de leurs pairs.
"On reparle de ça plus tard," marmonna Diablos en désignant une direction, "vas à ton trône."
Le dragon hocha la tête et se dirigea vers la délégation des Burméciens qui le regardait approcher. Le Roi fut le seul à converser son expression impassible, s'inclinant respectueusement avant de lui désigner son siège. Bahamut prit place, tenant sa lance de sa main droite avant de tourner la tête vers le Roi.
Il… ne se souvenait pas de son nom.
C'était… quelque chose en rapport avec le feu…
"Nous aurons à parler à notre retour à Burmécia."
"Oui, Seigneur."
"J'ai besoin de conseillers digne de confiance. Maintenant et à l'avenir."
"Parlez et nous obéirons, Seigneur," reprit le roi.
"Bien."
Bahamut tourna la tête vers Diablos qui se changeait devant son trône, se disputant avec un de ses fils.
Ah. L'ami de Siddhe.
L'amant de Siddhe, plutôt.
Il jeta un rapide regard alentour, ne voyant pas le dragoon. Il… avait dû décider de ne pas venir.
Probablement en apprenant que Bahamut serait-là.
"Lo… Logi ? "
Le Roi des Burméciens cligna des yeux et tourna la tête vers son Ancien, surpris.
"Oui, seigneur ? "
"Voici mon premier ordre : Empêche-moi de redevenir un trou du cul."
Pour la défense du Roi, celui-ci accepta sans même un commentaire désobligeant, malgré l'ampleur de la tâche.
La réunion des anciens passa comme un blizzard à Burmécia.
Long, pénible, ponctué par de brefs moments où tout risquait de partir en couille en quelques secondes.
Mais Bahamut dû admettre quelque chose, quoiqu'à contre-cœur.
Le plus jeune fils de Diablos avait des couilles en adamantite trempées.
Si Siddhe avait été une femme, il lui aurait presque confié sa fille sans hésitation.
Presque.
Une fois les Cetras et leurs gardes du corps renvoyés à Midgar, Diablos referma le portail puis inspira et commença à chercher quelqu'un du regard.
"Je vais étrangler Maduin dès que j'ai mis la main sur son cou ! "
"Tu sais que si tu le touche, que ce soit pour le tuer ou l'embrasser, Da Chao servira tes couilles sur un plateau ? " rétorqua Bahamut.
Minerva, il n'avait pas réalisé combien de temps avait passé jusqu'à voir Maduin à nouveau. Il avait grandi. Il devait avoir neuf cents ans ? Huit cents ? Bahamut n'était pas certain.
Dire qu'il lui arrivait à peine à la taille la dernière fois qu'il l'avait vu.
"Et ça ne sera rien à côté de ce que Ifrit et Fenrir me feront."
"De quoi souffre Garuda ? "
Diablos leva les yeux vers Bahamut, cherchant une façon de tourner les choses avant de soupirer.
"L'âge. Le chagrin d'avoir perdu sa fille chérie. Il n'y plus guère que Maduin qui arrive à la faire parler… Elle n'a pas repris sa forme humaine depuis… Deux cents ans je crois ? "
Vu tout ce que Bahamut avait perdu en deux mois sous sa forme de dragon, il n'osait imaginer dans quel état Garuda était.
Elle n'était pas beaucoup plus âgée que lui, qu'Ifrit. Il se rappelait la voir voler au-dessus des champs de bataille, ses cris de défis terrorisant leurs ennemis, ses sorts attisant ceux de son meilleur ami, levant des tempêtes enflammées…
Et Ramuh.
Minerva, Ramuh était tellement frêle…
Ils devaient sauver le monde, mais... comment ?
"Je dois retourner à Burmécia."
"Je te ramène," répondit Diablos en effleurant les symboles sur le portail.
"Je vais commencer à organiser les Burméciens. Il faut nous préparer au combat. Et je dois trouver des dragoons pour protéger les Cetras…"
Diablos assena sa paume sur le dernier symbole et s'écarta, faisant un signe aux Burméciens de passer.
Le Roi, Logi, fut le dernier, jetant un petit regard interrogateur à son ancien.
"Sire ? "
"J'arrive. Prépare un conseil exceptionnel au plus vite."
Diablos explosa à peine le Roi eut il passé le portail.
"Tu dois te ménager ! "
"Nous n'avons pas le temps de nous ménager ! La guerre a repris et vous aurez besoin de mon clan pour le combat ! "
Diablos ouvrit la bouche pour protester, mais finit par la refermer, fronçant les sourcils et visiblement mécontent.
Mais il ne dirait rien.
Il était un chef de clan maintenant, il savait quel genre de sacrifice il fallait faire pour le bien de Gaïa. Bahamut leva sa main libre et la posa sur son épaule, serrant brièvement avant de lui mettre une petite tape qu'il voulait affectueuse mais qui fit grimacer le démon. Puis il le poussa doucement pour passer le portail à son tour.
Diablos attrapa Bahamut par le coude, glissant ses doigts sous l'armure. Bahamut stoppa, surpris de son geste soudain et se tourna vers lui.
Le démon le dévisageait avec une expression étrange, hésitante et décidée en même temps.
"Quand... tout sera fini… vient me rendre visite à Daguerreo. Je veux… te présenter quelqu'un."
"Qui ? Makoto ? "
"Oh lui, non, tu le verras trop souvent à ton goût, j'en suis sûr. Non."
Diablos hésita encore un peu avant de se lancer.
"Ma fille. Galian."
Bahamut resta silencieux, et avec son casque, Diablos ne pouvait pas lire ses expressions, il continua à parler.
"Elle a dix ans, elle ne tient pas en place. Elle n'a pas de magie native, Minerva en soit remercié, mais... Elle aura besoin d'apprendre à se battre. J'aimerais… que tu lui enseignes."
Il baissa un peu la voix.
"Elle ressemble tellement à Lilith que ça... ça fait mal parfois."
Bahamut voulu protester qu'il ne savait pas s'il survivrait à cette nouvelle guerre, s'ils survivraient tous les deux à la Calamité, si Daguerreo ne serait pas détruite comme Géhenne l'avait été et…
Diablos ne lui demandait pas de survivre à tout prix.
Il lui demandait de rester en vie pour rencontrer sa fille.
Pour être une partie de son futur à elle.
"J'en serais honoré."
Les burméciens l'attendaient de l'autre côté du portail. Les dragoons, les öldungar, les maîtresses de hall.
Ils l'avaient attendu. Pendant des heures.
La Reine était en train de parler à son époux, la main posée sur celle qui tenait sa lance quand elle vit Bahamut. Elle murmura quelque chose au Roi puis approcha de Bahamut, s'inclinant respectueusement.
"Bienvenue, Seigneur. Vous êtes mon invité au Grand Hall."
Bahamut chercha ses mots quelques instants, après des années ( des siècles ) à ne pas les avoir dit.
"Je… je vous remercie… de votre hospitalité."
Elle leva le visage vers lui.
Elle avait des yeux bleus, et des iris légèrement en croix. Ses cheveux blonds avaient quelques mèches grises qu'elle arborait fièrement, nattées de fils d'argent qui les rehaussaient.
Était-elle sa petite-fille ? Arrière petite fille ?
Peu importe.
Elle était de son sang.
Il leva les yeux, regardant son peuple qui attendait ses décisions.
Son peuple.
Ses enfants.
Ceux qu'il allait mener au combat bientôt.
Et qu'il ramènerait en vie.
Il n'y aurait plus d'ossements supplémentaires dans Gröf Drakana.
"J'ai faim," avoua Bahamut dans un murmure.
La reine hocha la tête et se plaça près de lui, glissant sa main sur le poignet qui tenait sa lance pour l'accompagner jusqu'à ses appartements.
"Íssól a envahi les cuisines du palais et vous prépare un repas."
"Elle est toujours comme ça ? "
"Quand elle est enceinte, toujours. Elle maternerait une hydre."
"Ça tombe bien, il paraît que j'en ai le caractère."
[1] Un eldir, des öldungar, faut que je corrige les chapitres à Burmécia
[2] Putain en turc.
[3] Boules de dragons. Les burméciennes sont peut-être un poil plus polie que leurs hommes mais de peu.
[4] Glaire de dragon, toutes les notes vont être une traduction du vocabulaire déplorable des burmécien, n'est-ce pas ?
[5] Grosso merdo, ado, quatorze ou quinze ans
[6] Enfer
[7] Os de dragon
