Lorsque Stiles se réveilla ce matin-là, il sut que sa journée allait être difficile à supporter mentalement. Sans savoir vraiment pourquoi, il s'y attendait, c'est pourquoi il eut bien du mal à se lever de ce canapé pourtant si confortable. Derek s'était bien proposé pour prendre sa place mais l'hyperactif avait refusé, arguant que le simple fait d'être confiné ici lui laissait au moins le droit de décider où dormir et il était hors de question que son hôte garde le canapé alors qu'il était chez lui. Stiles avait encore un peu de savoir-vivre.
Ce qu'il avait dit à Derek avait tourné en boucle dans sa tête toute la nuit, l'empêchant de se reposer convenablement. Il s'était éveillé aux alentours de trois heures du matin après avoir fait un cauchemar des plus désagréables et avait réfléchi longuement, jusqu'à se rendormir aux environs de cinq heures. Deux heures d'une intense réflexion, de remords, de honte, d'espoir, de souffrance. Il avait même continué de lire le premier carnet écrit par sa mère durant quelques minutes. Cette activité étant particulièrement douloureuse pour lui, il l'avait vite arrêtée, tant les larmes lui étaient rapidement montées aux yeux. Le passage sur lequel il était tombé n'était pas des plus tendres.
« J'ai eu envie de le tuer. Plusieurs fois. Et pourtant, malgré cette envie qui ne me quitte pas, je n'ai essayé que quelques fois, sans jamais aller au bout, sans jamais qu'il se rende compte de ce qui lui arrivait. Cet imbécile ne comprenait jamais que c'était moi.
La première fois, j'ai essayé de le noyer. On était au lac de Beacon Hills, il avait… Peut-être quelque chose comme quatre ou cinq ans, je ne sais pas. Il était petit. Je n'ai jamais réellement su son âge, ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse. Son père était parti se balader un peu dans la forêt et je n'ai pas pu me résoudre à lui confier le monstre. De toute manière, Noah n'aurait pas compris. J'essaie de tout faire pour qu'il ne se rende pas compte que son fils… Ne compte que pour lui. Comment le prendrait-il si je lui disais que je voulais la mort de cette chose ? Mal. Noah aimait les enfants et avait toujours rêvé d'être père, je ne pouvais pas lui enlever ce bonheur-là. Pour autant, j'ai quand même voulu le tuer, j'ai essayé. J'ai mis sa tête sous l'eau et je l'y ai maintenue. Il se débattait pour survivre mais sa force d'enfant était dérisoire par rapport à la mienne et ses ongles étaient trop courts pour me griffer. J'aurais pu le tuer, ce jour-là, et faire passer ça pour un accident. Mais j'ai entendu Noah au loin. Il nous criait de venir voir quelque chose et j'ai su que je ne pouvais pas tuer l'enfant, pas tout de suite. Noah n'aurait jamais cru en la thèse d'un accident. Il m'aurait mise en prison. Je ne veux pas aller en prison pour une injustice. La voilà, mon injustice : cet enfant n'aurait jamais dû naître. Alors, j'ai remonté cette abomination qui m'a regardée avec des yeux de merlan frit, un regard stupide qui m'avait donné envie de vomir et de le replonger sous l'eau. Je lui ai souri sans rien laissé paraître et je lui ai dit que ça, c'était le jeu du requin, et que le but était de tenir le plus longtemps possible sous l'eau. Il a vite oublié cet incident et nous sommes allés rejoindre Noah.
Je me souviens de la seconde fois où j'aurais pu le tuer facilement. A vrai dire, j'avais l'arme et la motivation. Ce qui me manquait, c'était l'alibi et un coupable. C'était quelques années plus tard, il dormait dans sa chambre et Noah dans la nôtre. Je me suis levée parce que j'avais soif et j'ai vu la lumière produite par sa veilleuse en passant dans le couloir. Cet imbécile a toujours eu peur du noir et est incapable de dormir sans lumière et la porte fermée. Il la laisse toujours entrouverte et c'est quelque chose qui m'énerve mais je ne disais rien. Noah aurait pu se douter de quelque chose et ça, ce n'était pas envisageable. Je l'aime, mon mari, il n'est pas question qu'il s'imagine que j'ai envie de tuer le fruit pourri de notre amour. Il m'aimerait moins. Il ne peut pas m'aimer moins. Il n'a pas le droit.
Je suis entrée dans la chambre et j'ai vu cet enfant complètement endormi. Il ne savait pas que j'étais là, il ne pouvait pas le savoir. J'ai regardé son petit corps tout frêle et j'ai eu pitié de lui. J'ai imaginé à quel point il serait simple de briser ses petits os si fragiles ! Cette chose dort avec son oreiller fétiche, mais il y en a toujours un de rechange dans le placard, au cas-où. J'ai pris cet oreiller, j'ai éteint la veilleuse et seule la lumière de la lune me permettait de voir où j'allais. Je me suis rapprochée du lit et j'ai plaqué le coussin sur son visage. Au début, il n'a pas réagi, puis il s'est réveillé, sans doute par manque d'air. J'ai appuyé, appuyé, appuyé ! Et le visage de Noah s'est rappelé à moi. C'était dur, mais je me suis arrêtée, j'ai caché l'oreiller et je suis rapidement sortie de la chambre tandis que l'autre déchet se mettait à pleurer. Je suis revenue, j'ai fait la maman douce, j'ai rallumé la veilleuse, je l'ai consolé. Ses larmes m'ont dégoûtée, mais il fallait que je sois forte. S'il racontait quoi que ce soit à son père, j'étais fichue. Mais c'était si facile de le convaincre qu'il avait fait un cauchemar ! Un enfant est une chose bien stupide et celui-ci est un imbécile de première, si bien que je me suis toujours demandée s'il n'avait pas un retard mental. Revenir vers moi, m'appeler « maman » et me dire qu'il m'aime… Comment ai-je pu engendrer une bêtise pareille ? Ce parasite est-il réellement sorti de mon corps ?
Il y a eu d'autres tentatives, mais j'ai bien du mal à m'en souvenir. C'est pour ça que j'écris tout ça et bien des années plus tard, avec le recul, je me dis que cet enfant est un cas désespéré, un idiot qui ne pourra jamais s'en sortir et au fond, c'est ce que je lui souhaite. Qu'il disparaisse ! Noah n'a pas besoin d'un fardeau tel que lui, mais… Il sourit. Alors je lui laisse un peu, juste encore un peu. »
Claudia était morte un an plus tard. A ce moment-là, Stiles avait neuf ans. Assis sur le canapé, il serra les poings en repensant à ce passage, l'un des pires qu'il avait lus jusque-là. Si le ressenti quant à ses souvenirs était effectivement biaisé, il se rappelait toutefois de ces moments, mais avec le prisme d'un enfant qui avait été manipulé : « c'est un jeu », « tu as fait un cauchemar », « tu as rêvé, mon poussin », « tu es sûr que tu vas bien, mon chéri ? », « tu devrais peut-être aller voir un médecin, un gentil médecin, mon chat » … Et tant d'autres. Forcément, les mots écrits tendaient à prendre la place de ceux prononcés. On dit que les paroles s'envolent et que les écrits restent : mais lesdites paroles étaient ancrées en Stiles et même aujourd'hui, même en sachant que sa mère ne l'avait jamais aimé, il s'y raccrochait encore. C'était sa mère, son repère, sa… Meurtrière. Elle avait voulu le tuer. Outre le choc, c'était surtout la tristesse qui avait primé et qui avait teinté sa nuit d'amertume. Etonnamment, il avait réussi à s'endormir après ça même si… Même si c'était dur, très dur. Un jeune homme de son âge pouvait difficilement supporter une telle vérité.
Deux choses l'empêchaient de se tailler les veines à l'heure actuelle. D'une part, le plus gros du choc était passé : il avait découvert le vrai visage de sa mère et cela avait été le plus difficile à accepter. Là, il creusait simplement plus profondément dans ses pensées, les affres de sa véritable personnalité, celle qu'elle avait su si bien cacher durant tant d'années. Parce que Stiles n'avait pas le souvenir d'une mère violente ou désagréable et c'était sans doute ça le plus perturbant. Elle avait été douée, très douée. D'autre part, la promesse de l'aide de Derek était étrangement bienvenue. Le loup lui avait montré son désir de le maintenir en vie à plusieurs reprises et avait résisté, malgré les tentatives de l'hyperactif insupportable qu'il était. Et il y avait cet aveu que lui, Stiles Stilinski, avait fait.
« … J'ai besoin d'aide, Derek… »
Pathétique, mais sincère. Il ne pouvait pas arriver à supporter tout ça seul. La vie le lui avait bien montré : il avait voulu se tuer quelques heures seulement après sa découverte. Il avait beau dire le contraire, au fond, ce n'était pas ce qu'il voulait. Lui, il aimait la vie, l'excitation, le soleil, le mouvement, les frissons, l'adrénaline, ses amis, son père cette meute aussi hétéroclite que complémentaire. Au fond, il aimait toujours sa mère malgré tout et il lui faudrait bien du temps pour digérer tout ça. Mais ses pensées et ses actes lui retireraient-ils tout cet amour qu'il avait pour elle ? Rien n'était moins sûr. Elle restait celle qui l'avait mis au monde, éduqué, élevé… Pas aimé. Oh, maintenant qu'il y repensait, il voyait bien quelques indices dans son comportement qui, maintenant, l'éclairaient un peu. Mais enfant, comment aurait-il pu deviner, lui qui était si innocent ?
Stiles finit par quitter mollement le canapé et décida d'aller petit-déjeuner, sans Derek. Il était encore tôt et il n'allait pas le réveiller alors qu'il avait sacrifié sa nuit précédente pour veiller sur lui. Le convaincre de dormir avait été ardu, mais l'hyperactif avait su trouver les mots et le loup lui avait fait promettre à plusieurs reprises de ne rien tenter, au cas-où. Promettre qu'il comptait respecter. Il voulait vivre, il n'en avait juste pas vraiment la force, seul. Après avoir cherché de quoi grignoter un peu, Stiles s'installa au petit ilot et commença à manger. Il n'avait pas faim mais il savait qu'il devait se sustenter. L'hyperactif ne devait pas, s'il voulait s'en sortir, commencer à se négliger. Il était le principal acteur de son histoire : à lui de se maintenir à flot. Derek l'aiderait, si tout allait bien… Mais lui seul pourrait remonter la pente, s'il le désirait. Et il le voulait, vraiment. Le choc passé, Stiles avait fini par comprendre qu'il avait agi sous le coup d'une pulsion dérangeante qu'il regrettait déjà. Honnêtement, ce n'était pas l'image qu'il renvoyait qui le dérangeait, non. C'était la manière dont il se voyait désormais. Un suicidaire. Un dépressif. Un fragile. Tout cela était bien faux, mais les mots sonnaient étrangement sincères dans sa tête. A tel point qu'il dut faire des efforts pour redresser ses propres pensées à plusieurs reprises, histoire de ne pas basculer par accident du mauvais côté.
Il fallait que Stiles tienne : il avait un carnet à montrer à Derek et ce serait sans doute la meilleure manière de lui faire comprendre son désarroi, sans se douter que le second petit cahier était pire que le premier.
