Disclaimer : Tout est à Eiichiro Oda!

Nda : Bonjour, bonsoir, me voilà enfin avec la suite de cette histoire. Comme précisé dans la note du chapitre précédent, je m'efforce, à partir de celui-ci, de suivre les événements du manga tout en les racontant du point de vue de Law, en espérant vous offrir ainsi un œil nouveau sur l'arc de Dressrosa ainsi que les suivants.

Un tout grand merci à celles (et ceux, on ne sait jamais) qui ont pris le temps de me laisser une review. Cela compte beaucoup pour moi. Sachez que relire vos commentaires me donne toujours un formidable coup de boost. Merci donc à Soul, Umi, Laure, Thaabil, Outlander, Moonie, Miss M, Jya, Aurore, Wado21, Shinory, Eldelwynne, GuestA, Granotte et Ptite97 !

Pour ce qui est des reviews guest, je prends le temps d'y répondre au bas de mon profil.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture.


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« Rien n'est plus féroce que le cœur »

Paul-Jean Toulet

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Law n'a jamais mis les pieds à Dressrosa. Il ignore donc tout de la mode en vigueur sur l'île, mais il a une idée bien précise de ce qu'il veut porter et ce ne sont pas les températures locales ou la réticence mesurée du samouraï qui vont l'en empêcher.

« Monsieur Law… Sans vouloir interférer dans vos préparatifs… vous êtes sûr ? dit ce dernier en observant attentivement la veste longue que le corsaire tient dans les mains. Le climat est plutôt estival.

– Je ne vais pas mourir de chaud si c'est ce qui t'inquiète », rétorque Law, qui a survécu à bien pire que ça.

Le samouraï ne semble pas vraiment convaincu, mais il n'ajoute rien. Adressant un bref hochement de tête au corsaire, il tourne les talons et s'en va rejoindre les autres sur le pont principal, d'où proviennent les cris enjoués du petit capitaine du navire. La mer est calme depuis quelques heures et le ciel vierge de tout nuage. Un temps propice à la détente. Du moins, cela le serait si les enjeux de leur folle entreprise n'étaient pas si importants.

Law inspecte sa nouvelle veste, réalisée sur demande par une couturière expérimentée peu avant son départ pour Punk Hazard. Elle est légère et solide. Parfaite pour ce qu'il s'apprête à accomplir aujourd'hui. Son regard s'attarde sur les lettres jaunes cousues au dos, dont il retrace les contours du bout du pouce. Corazon. Le nom surgit dans son esprit, accompagné d'une myriade de souvenirs auxquels il ne tente plus de faire barrage.

Law ferme les yeux en grimaçant, le cœur soudain douloureux. C'est différent d'hier, mais pas au point de le plier en deux. Par sûreté, il se retient au lavabo, s'y accroche comme à une planche de salut. Son souffle tremblote tandis qu'il inspire par le nez, lentement, puis expire par la bouche. Il veut se persuader qu'il ne s'agit là que d'une conséquence de ce qu'il a subi à Punk Hazard, mais au fond, il sait de quoi son cœur souffre réellement.

Un sourire. Un silence. Une détonation.

Dans l'évier, la veste noire tranche avec la céramique blanche. Law fixe le crâne souriant, la bulle en dessous et enfin la croix. Une symbolique qui n'échappera pas à Doflamingo et qui ne manquera pas, Law l'espère, de l'agacer, comme un magnifique doigt d'honneur.

« Hé, Traffy… »

Le corsaire tourne vivement la tête vers la porte. Roronoa est sur le seuil de la cabine, à demi penché vers l'intérieur et une main sur la clinche, comme déjà prêt à repartir d'où il est venu. À son expression, Law devine qu'il ne s'attendait pas à le trouver ainsi : pâle, prostré, visiblement en souffrance. Et il ne faut pas un dixième de seconde à Roronoa pour comprendre de quoi il retourne.

« … Tu devrais laisser Chopper t'examiner, conseille-t-il avec la prudence d'un homme qui s'attend à se faire rembarrer sèchement.

– Inutile », rétorque Law, catégorique.

Embarrassé de s'être fait surprendre dans un moment de faiblesse, il porte la main à son front avant de suspendre le geste, se souvenant qu'il a déposé son bonnet sur le dossier du canapé, juste à côté de son pull. À la place, Law se détourne en attrapant sa veste et l'enfile d'un mouvement. Le temps d'ajuster les manches et de se recomposer un visage de circonstances, il se dirige vers le canapé.

« Y a pas de mal à se faire aider, Traffy, indique Roronoa dans son dos, comme si leur discussion d'hier n'avait jamais eu lieu.

– J'avais cru comprendre la première fois. Pourquoi tu es là ? demande abruptement Law.

Enfin coiffé de son chapeau, il daigne accorder un coup d'oeil à Roronoa. Ce dernier semble se souvenir de la raison de sa venue. Levant le pouce, il désigne un point quelconque par-dessus son épaule, accompagnant le geste d'un léger coup de menton.

« Nami te cherche », dit-il sommairement, et à la question muette du corsaire, il répond : « Terre en vue. »

Juste avant de s'éclipser, Roronoa paraît vouloir ajouter quelque chose, mais à l'instar du samouraï, il ne dit rien, lui accordant simplement un regard grave. Law ignore quelle signification y donner. Serait-ce une mise en garde ? Peut-être. Sûrement. Après tout, le pirate lui a bien signifié la nuit dernière qu'il le surveillait.

Law se demande du même coup à quel point Roronoa se méfie de lui, de ce qu'il pourrait sacrifier sur l'autel de sa vindicte et si l'épéiste pousserait le vice jusqu'à lui filer le train tout au long de leur bref séjour à Dressrosa, ce dont Roronoa se montrerait incapable de toute manière – et Law ne fait pas seulement allusion à son sens de l'orientation désastreux.

Enfin, peu importe. Il s'en soucie guère, à vrai dire.

Tout prendra fin aujourd'hui, sur les terres pour lesquelles Cora a donné sa vie. Et si le déroulé des événements le contraint à rompre son serment de médecin pour atteindre son objectif, soit. Il y consentira sans même sourciller.

Portant machinalement la main au brassard de sa veste, dont la croix médicale brille par son absence, les yeux de Law se tournent vers le miroir où ils accrochent le reflet de sa haine. À cet instant, quelque chose s'agite en lui, comme une bête sauvage longtemps emprisonnée qui sent venir l'heure de sa relâche.

Law est plus déterminé que jamais – une détermination glaciale que la vue impressionnante et lointaine des hautes falaises de Dressrosa n'est pas à même d'ébranler.

oOo

C'est l'agitation sur le pont. L'équipage manœuvre sous l'œil vigilant de la navigatrice et bientôt, ils abordent la côte ouest de l'île, légèrement en retrait du port d'Acacia, avec une absence notable de discrétion de la part de Chapeau de paille, qui pose pied à terre sans même attendre le mouillage du navire. Une échelle de bois est déployée et Roronoa est le premier à rejoindre son capitaine sur la terre ferme, suivi de près par le tonitruant cyborg déjà prêt à en découdre.

Law descend à son tour. Il s'étonne de la dureté du sol ; contrairement à ce qu'il s'attendait, ce n'est pas du sable sous ses semelles, mais du grès, et il se rendra compte plus tard que l'entièreté du royaume de la Passion en est composé.

« On est arrivés ! claironne le petit capitaine tout enjoué.

– Ne crie pas comme ça, Luffy ! s'exclame du haut de sa position le sniper encore à bord. On est en territoire ennemi ! »

Law s'arrête à quelques pas de Roronoa et tous deux observent attentivement les alentours. Pas de plage, pas de plantes, et des rocs où que se porte le regard – à l'exception d'un escalier taillé à même la roche, qui fait un lacet à travers les falaises et chemine jusqu'au plateau, au sommet duquel s'étend l'entièreté du royaume. L'escalier est très haut (tant et si bien qu'il est impossible de voir quoi que ce soit au-delà) et a plus de marches que Law peut en compter. À sa connaissance, le pays en possède deux autres comme celui-ci, un sur la côte sud, un sur la côte est ; ils constituent les seuls accès vers l'intérieur des terres enclavées.

L'escalier leur faisant face est le moins emprunté des trois, le plus discret aussi, raison pour laquelle Law a fait jeter l'ancre de ce côté de l'île. Il présente également l'avantage de se trouver non loin du pont qui relie Dressrosa à Green Bit – toujours selon ses informations.

De brusques éclats de voix attirent l'attention de Law. Sous l'œil grave du samouraï, lequel a trouvé place sur un rocher au-devant du groupe, Chapeau de paille se chamaille avec l'enfant-dragon, Momonosuké, à propos d'une histoire de vol à laquelle Law ne prête qu'une oreille distraite. Le regard du gamin l'interpelle, il le connaît, c'est celui d'un enfant grandi trop vite à qui la vie n'a rien épargné. Même sans utiliser son pouvoir, Law est capable de discerner la rage douloureuse dans son cœur gonflé d'amertume, bien dissimulée derrière un masque de bravoure feinte que le gamin ne cesse d'arborer en public – une rage si transparente aux yeux du corsaire. La seule question, maintenant, n'est pas de savoir d'où elle lui vient, mais contre qui il compte la diriger.

Tandis que la dispute est interrompue par le père, Law, se sentant observé, tourne la tête vers Roronoa. Celui-ci lui lance un long regard, l'air indéchiffrable. Aussitôt, le médecin se détourne vers Nami juste à temps pour la voir décocher un poing furieux sur le crâne des deux pervers notoires de la troupe. L'espace d'une fraction de seconde, il a eu la désagréable sensation d'être passé aux rayons X, comme si Roronoa cherchait à lire dans ses pensées et, plus troublant, qu'il y arrivait.

Ignorant les corps gisants du cuisinier et du samouraï, Law fouille sa poche gauche pour en sortir un petit bout de papier vierge, donné par Bepo lors de leur séparation deux mois auparavant.

« Tiens… C'est pour toi.

– Une carte de vie ? devine Nami, intriguée.

– Elle indique l'île de Zo dont je vous ai parlé tout à l'heure, explique le corsaire en donnant un morceau à la jeune femme après avoir déchiré le papier en deux. S'il nous arrive quelque chose, allez là-bas. »

Suite à la nuit dernière, l'aube a vu Law en grande discussion avec les deux femmes de l'équipage sur les capacités de chacun, leurs atouts et leurs faiblesses. Il en avait déjà une idée assez nette depuis Punk Hazard, aussi leur conversation matinale n'était là que pour confirmer ses choix quant aux modifications apportées à sa stratégie. Long-Nez l'a écouté attentivement entre deux bouchées de croissant, et s'il s'est montré peu enthousiaste à l'idée de rencontrer Doflamingo en personne, il ne s'est pas dérobé pour autant – Roronoa a également suivi leur échange, mine de rien, tout en poursuivant ses estocades verbales avec Jambe Noire à propos du frigo et d'un code qu'il ne serait pas censé connaître.

Law se doute que l'absence de protestation chez le sniper à un rapport avec sa présence et celle de Nico Robin dans l'équipe chargée de livrer César, et le fait qu'ils ne sont, en théorie, pas censés s'approcher à moins de cent pieds de Doflamingo, induisant, en filigrane, une rencontre relativement calme. Mais d'un seul coup, le danger que représente Doflamingo semble plus palpable et déjà, le sniper s'inquiète :

« Hé, j'espère qu'on ne risque rien au moins ?!

– Va savoir », répond Law, laconique.

Il n'a ni la réponse ni la confiance nécessaire pour l'affirmer. Doflamingo est un pirate retors dont l'ambition n'a aucune limite, et qui a déjà prouvé à maintes reprises l'étendue de sa fourberie et de sa folie meurtrière. On peut s'attendre à tout de la part d'un homme tel que lui. C'est la raison pour laquelle, malgré toutes ses précautions, Law reste sur ses gardes. Si Doflamingo tente de la lui faire à l'envers, Nico et Long-Nez, de par leurs talents respectifs, permettront de déjouer pièges et embuscades.

Law s'accroupit pour déplier sur le sol, à la vue du petit groupe qui se presse autour de lui, une carte très abîmée et déchirée sur laquelle s'étale la représentation brouillonne (pour ne pas dire franchement grossière) du royaume de Dressrosa et de la petite île de Green Bit. Il y a des taches d'encre par endroits, notamment dans le coin inférieur droit où se dessine la forme noire d'une patte d'ours, indiquant par la même occasion le manque de rigueur de son auteur pour l'art délicat de la cartographie.

« Voici la carte qu'a dessinée un de mes hommes, leur apprend-il.

– Qu'est-ce qu'elle est moche, s'exclame Nami d'emblée.

– Actuellement…, poursuit Law en ignorant délibérément la remarque, nous sommes ici. »

Du bout de l'index, il indique leur position sur la carte, un petit renfoncement dans les falaises sommairement esquissées, puis il suit une ligne imaginaire jusqu'à un pont flanqué de deux figures de tête de mort.

« Le groupe qui va livrer César, explique Law, va traverser Dressrosa… pour emprunter le grand pont qui mène à Green Bit, plus loin au nord.

– Pourquoi est-ce qu'on n'y va pas tous ensemble en bateau ? braille Long-Nez sur sa gauche, que l'appréhension fait parler plus fort que nécessaire et d'un ton qui déplaît fortement au médecin.

– Apparemment, il est impossible d'y aller par la mer », l'informe ce dernier.

De cela, Law n'en connaît pas la raison exacte, mais il compte bien éclaircir ce point auprès des habitants du royaume.

« Je sens qu'on va bien s'amuser », intervient gaiement Nico, avec son habituel sourire mystérieux.

La suite de leur réunion devient vite un mélange confus de remarques, de commentaires contestataires et de jérémiades plaintives, provenant en majorité de l'équipe chargée de défendre le bateau, et au milieu duquel Law peine à se faire entendre. Le brouhaha enfle davantage lorsqu'au concerto de voix s'ajoute celle plus fluette et catastrophée de Tony qui remarque soudain l'absence de Jambe Noire, censé protéger à la fois le Thousand Sunny et les membres de son équipe, en l'occurrence la navigatrice, le musicien, le gamin du samouraï et le petit renne lui-même.

Malheureusement, à la grande consternation de Law, Jambe Noire n'est pas le seul à manquer à l'appel.

« Où sont passés Chapeau de paille et les autres ? Ils ont un rôle central dans notre plan ! grince-t-il tout en embrassant les lieux d'un large regard sans trouver aucune trace des gros bras de l'équipage.

– Hé ! Qui est-ce qui va nous protéger maintenant ?! » s'affole Tony, à la fois catastrophé et mécontent.

Law se retient de se pincer l'arête du nez ; à ses côtés, Nico lui offre un sourire d'excuse et d'encouragement. Cela fait à peine une vingtaine de minutes qu'ils ont accosté et c'est déjà le boxon. Non seulement Kinemon est parti avant de leur avoir fourni les déguisements nécessaires, mais Jambe Noire s'est également éclipsé avec le groupe chargé de détruire l'usine.

Cela ne devrait pourtant pas l'étonner outre mesure. Le journal de bord l'a mis en garde sur le caractère imprévisible de ses alliés, mais il a cru qu'ils se montreraient coopératifs sur une étape aussi délicate et qu'ils suivraient ses directives à la lettre.

Quelle erreur, quelle naïveté…

Désormais, Law en est réduit à espérer que son plan se déroulera sans trop d'accrocs.

Il est loin d'imaginer, à ce moment-là, que rien ne se déroulera comme prévu.

oOo

La ville d'Acacia, comme les quatre autres villes du royaume, est loin de l'image désastreuse que Law s'en faisait. S'il ignore jusqu'à quel point le paysage a pu changer sous le règne de Doflamingo, il se doit bien d'admettre que l'île est vivante, chaleureuse, et surtout, que sa population transpire la gaieté. Seulement, cette fanfare de rires et de sourires rend le corsaire franchement perplexe. Et que dire de ces jouets vivants dotés de conscience, qui se baladent parmi les citoyens et agissent comme s'ils étaient humains, au point parfois de s'y substituer...

Law a croisé une femme au bras d'un soldat de plomb géant, poussant devant elle un petit robot dans un landau, et un jeune garçon trottinant gaiement à leurs côtés, telle une famille heureuse et unie, bien qu'étrangement hétéroclite.

Il les a longtemps observés, debout au milieu de la rue.

Les humains sont-ils aussi facilement remplaçables ? La réponse, il la connaît depuis que son chemin a croisé celui de Doflamingo. Aussitôt, en écho, une petite voix cynique lui murmure que ce royaume est bien le reflet de son roi.

« Hé ! Traffy ! Par ici ! » le hèle Long-Nez un peu plus loin, celui-ci en pleine discussion avec un fleuriste.

Law s'arrache à ses pensées. Après un dernier regard pour le tableau rayonnant de cette famille mal assortie, il tourne les talons, se demandant vaguement quelle ombre Doflamingo a pu y ajouter.

« Le pont se trouve Place des Halles, aux abords de Primula, l'informe Nico au moment où Law les rejoint.

– Le repère visuel des gens du coin, c'est l'ancien aqueduc qu'on voit là-bas », ajoute le sniper en pointant au loin un édifice d'une hauteur vertigineuse.

Law comprend aisément pourquoi.

Outre les jouets, l'architecture unique aux couleurs vives et le perpétuel sentiment de fête qui règne de par l'omniprésence de la musique, l'aqueduc est l'une des premières choses qui attirent l'attention. Visibles d'où que l'on se tienne, les six arches en pierre, immenses, enjambent les terres d'un bout à l'autre du pays et chacun des solides piliers qui les supportent est si large que cent hommes ne suffiraient pas à en faire le tour. L'aqueduc forme une ligne droite parfaite du sud au nord, interrompue en son milieu par un second haut-plateau au sommet duquel trône le Palais Royal de Dressrosa – et désormais ancienne demeure de Doflamingo.

« La place se trouve de l'autre côté de l'aqueduc, explique Long-Nez.

– Ne perdons pas de temps, dans ce cas. »

Le petit groupe se met en route, accompagné des commentaires désobligeants de César, que personne n'écoute, à propos de la chaleur, de la nécessité d'installer des panneaux indicateurs et de la stupidité de leurs déguisements. Un point que Law ne peut malheureusement pas contester. Kinemon a une conception bien personnelle du camouflage. Le médecin s'en est rendu compte en découvrant les lunettes teintées et les moustaches postiches laissées à leur intention sur la table de la cuisine. Des artifices qui tiennent lieu d'accessoires davantage que d'un déguisement efficace, mais Law accorde au moins au samouraï le mérite d'y avoir pensé quand lui-même se persuadait du contraire.

Si Nico et Long-Nez ont regardé la petite panoplie avec un profond scepticisme et ont fini par piocher une tenue plus appropriée dans leur propre garde-robe, César et Law n'ont à l'inverse pas eu ce luxe et se sont vus chacun affublés d'un postiche et d'une paire de lunettes, avec l'ajout notoire pour le scientifique d'un vieux chapeau gracieusement offert par Tony, histoire de dissimuler ses cornes peu discrètes.

Cependant, en dépit de ces précautions, Law a conscience d'attirer le regard. Si leurs piètres déguisements suffisent à dissimuler leurs visages, il ne saurait, en revanche, gommer la singularité de leurs accoutrements, en particulier celui de César, loin de se fondre dans le décor. Law s'estimera chanceux d'échapper aux espions de la Family jusqu'au lieu du rendez-vous. Pour l'heure, César, déjà en nage, ajuste son chapeau de sorte à masquer le haut de son visage, inquiet d'être reconnu par un marine de passage. Une crainte fondée, songe Law, qui relève quant à lui sa capuche par-dessus son bonnet.

Maintenant que Doflamingo s'est vu contraint d'abandonner sa fonction de Grand Corsaire, et par conséquent son immunité gouvernementale, grandes sont les chances de voir débarquer à Dressrosa une cohorte de soldats lancée à sa poursuite. Mais selon les estimations de Law, la chose ne se produira pas avant un moment, la base la plus proche se trouvant à deux jours de navigation. Un temps largement suffisant pour accomplir la première phase de son plan. Quand les soldats de la Marine accosteront enfin, l'équipage du Chapeau de paille sera déjà loin.

Le trajet jusqu'au pont de Green Bit s'avère plus rapide que prévu et ils arrivent avec suffisamment d'avance pour se permettre un repérage des lieux.

La Place des Halles est une place circulaire, large et spacieuse, bordée de cafés-bars, d'arbres ombrageant les façades et de lampadaires sophistiqués, où la proximité immédiate de l'océan apporte sur les terres le souffle rafraîchissant du large. Law apprécie le chant des vagues lorsque celles-ci viennent s'écraser sur les quais couleur sable en une gerbe d'écume blanche, agrémenté parfois du cri d'un ou deux goélands venus tirer parti de l'inattention des clients attablés aux terrasses alentour.

Un spectacle toutefois entaché par la présence, à l'autre bout de la place, d'une imposante structure faite de béton armé et de métal : un pont à poutres à peine moins large qu'un trois-mats, long de plusieurs kilomètres et flanqué de chaque côté d'une haute clôture en acier.

Le pont de Green Bit.

« Hé ben… Je comprends mieux ce que voulait dire le fleuriste, un aveugle pourrait pas le louper, s'exclame le sniper. Par contre, le pont a l'air fermé…

– C'est étrange, certaines traverses sont complètement tordues » remarque Nico à voix haute tout en relevant ses lunettes de soleil, se focalisant davantage sur l'état de la structure que sur les barrières de sécurité et les panneaux qui en interdisent l'accès.

Law l'a noté aussi. À plusieurs endroits, les clôtures semblent avoir été enfoncées depuis l'extérieur, comme si la proue d'un cuirassé de guerre était venue s'écraser contre les barreaux. Et ce n'est pas le seul détail curieux. D'une hauteur variant de douze à quinze mètres, les barreaux qui composent les deux clôtures sont affûtés en leur sommet, tels des pieux d'acier, et sont espacés d'un bon pas, un écart bien trop large pour empêcher qui que ce soit de basculer par-dessus les murets en béton. Compte tenu de leur disposition, il est évident aux yeux de Law qu'elles n'ont pas été conçues dans ce but. Alors à quoi servent-elles ? Leur présence a-t-elle un lien avec le fait que Green Bit soit, a priori, inaccessible par bateau ?

Law jette un œil à Nico Robin. Ses sourcils légèrement froncés indiquent qu'elle se pose les mêmes questions. Lorsqu'elle tourne son visage dans sa direction, lui adressant un regard entendu, il sait qu'elle en est venue à la même conclusion que lui.

« Je me prendrais bien un café, déclare l'archéologue avec légèreté.

– J'ai repéré une table libre par là-bas », indique le corsaire en se dirigeant nonchalamment vers le lieu en question.

Cette décision soudaine prend les deux autres au dépourvu et c'est devant leurs mines confuses que Nico et Law s'installent à la terrasse du café-bar La Baltad. César les y rejoint le premier, trop pressé de se mettre à l'abri du soleil sous l'auvent vert sapin, suivi une poignée de secondes plus tard par le sniper qui ne manque pas de manifester son désaccord à grands renforts de murmures précipités. Law balaie ses protestations d'un revers de main, arguant que la traversée du pont n'est pas la priorité dans l'immédiat – de plus, ils ont amplement le temps.

Leur conversation est interrompue par l'arrivée du patron de l'établissement, un grand homme chauve à la quarantaine bien entamée, large d'épaules, qui surgit de l'ombre pour prendre leur commande : deux cafés, dont un Cold Brew (spécialité de la maison) et, après quelques hésitations de la part de Long-Nez, un sirop de fleurs – avec beaucoup de glaçons, précise ce dernier.

Le patron hoche la tête, puis se tourne ensuite vers César, mais Law le prend de vitesse.

« Rien pour lui, tranche-t-il d'un ton catégorique.

– Quoi ?! s'insurge le scientifique de sa voix de crécelle, plein de colère. Je n'ai pas besoin de ta permission !

– Si tu as de quoi payer, vas-y, ne te gêne pas. Prends ce que tu veux, l'invite le médecin, sachant pertinemment que César n'a pas un sou en poche. Dans le cas contraire, je doute que la maison fasse crédit. »

À l'expression du patron, il est évident que non.

Un rictus de rage mal contenue tord le visage de César tandis que de ses yeux jaunes jaillissent des éclairs. Le scientifique s'abstient de répliquer, mais Law devine aisément à sa face rougie que la seule chose qui empêche César de le gazer là, tout de suite, tient en une paire de menottes en granite marin à ses poignets. Cela n'inquiète pas le corsaire outre mesure, il a de quoi calmer le scientifique si d'aventure celui-ci se montrait plus virulent.

Le gérant du café, entre temps, est retourné dans les ombres de son établissement, préférant sans doute ne pas se mêler de leur discussion.

« Le rendez-vous est d'en moins d'une heure, continue Law. Après l'échange, tu pourras te désaltérer autant que tu veux aux frais de Doflamingo.

– Tu me paieras ça, grogne César, qui passe à côté de l'ironie de son propos, au contraire de l'archéologue qui sourit fort discrètement. Osé traiter un génie tel que moi de cette façon.

– Un génie qui empoisonnait des enfants au NHC10 pour ses propres expériences, signale le médecin, son attention tournée vers la place où passent des âmes solitaires et des familles.

– Moi, j'appelle ça un sale type, intervient Long-Nez, ignorant que Law a une fois qualifié le scientifique en ces termes précis.

– Un criminel », renchérit Nico.

Face à l'avis général, César émet une sorte de reniflement dédaigneux.

« Ne fais pas comme si tu t'en souciais, Law. Sans l'intervention de Chapeau de paille, riposte-t-il en lançant un regard mauvais aux deux seuls membres de l'équipage présents, tu n'aurais pas levé le petit doigt pour les aider. »

C'est vrai, il n'y comptait pas et ce changement dans ses plans le rend d'autant plus perplexe. Law se demande ce qui motive Chapeau de paille, d'où lui vient ce syndrome du sauveur et pourquoi tous ses compagnons, sans exception, semblent avoir acceptés cette charge comme faisant partie intégrante de leur identité de pirate ; un équipage paradoxal à bien des égards.

« Je suis un pirate, pas un enfant de chœur, croit bon de rappeler le corsaire. Ce n'est pas mon rôle de me préoccuper de la veuve et de l'orphelin. Cela dit, ajoute-t-il froidement, il ne me viendrait pas à l'esprit de tromper des enfants pour les enlever à leurs parents et les utiliser comme cobayes dans un programme de recherche. »

Les joues de César rosissent, et cette fois, ce n'est dû ni à la chaleur ni à la colère.

« Shulololo, je sais, j'ai des idées lumineuses.

– C'était pas un compliment… » grince le sniper, mi-blasé, mi-consterné.

Law se désintéresse de César (pour peu que ce dernier ait jamais retenu son attention autrement que pour sa valeur marchande). Il vient de repérer une famille en pleine balade à l'autre bout de la place : un père, une mère et leurs deux enfants. La petite fille, juchée sur les épaules de son père, est en train de faire l'oiseau, tandis que le petit garçon, plus âgé, se balance aux bras de ses parents. Ils sourient, rigolent, s'esclaffent, et à les voir ainsi heureux, une ombre traverse le visage de Law.

Parfois, il repense à Flevance. Quand cela arrive, sa tête se remplit de « Et si ? » à l'infini, chargés de colère et d'amertume. Dans ces avenirs avortés, il y a toujours une constante : sa famille est partie, mais Cora est en vie, à ses côtés, et se fait, à défaut d'être un père de sang, un père de cœur. Et chaque fois qu'il songe à cette possibilité qui n'adviendra jamais, à tout ce qui aurait pu être, un sentiment de culpabilité le ronge en même temps que s'avive, dans chaque fibre de son être, sa rancœur envers Doflamingo, tel un souffle de vent sur les braises d'un foyer à peine éteint.

« Hé ! Traffy ! Tu m'écoutes ? » s'exclame la voix de Long-Nez.

Law s'arrache à la vue de la petite famille et de leurs sourires. Nico Robin l'observe, le visage insondable derrière ses verres légèrement teintés. À nouveau, Law a cette désagréable sensation d'être passé aux rayons X. Bien qu'ils n'aient pas émis des réserves aussi virulentes que le sniper et la navigatrice, Law a conscience que Nico et Roronoa sont les plus méfiants à son égard. C'est l'une des raisons de la présence de l'archéologue dans ce groupe. Elle n'est pas seulement là pour surveiller Doflamingo. Elle est aussi là pour le surveiller lui.

« On devrait traverser sans attendre et faire un repérage avant l'heure du rendez-vous, insiste le sniper avec ardeur. Qui sait ce qui nous attend de l'autre côté ?

– C'est justement pour ça que nous sommes là », répond Law dont les yeux, à l'abri derrière ses lunettes noires, sont toujours fixés sur l'archéologue.

C'est ce moment que choisit le patron pour sortir de l'ombre, coupant court à leur discussion. Les mains encombrées d'un plateau en bois surmonté de plus de verres qu'ils n'en ont commandés, il dépose sur la table un verre plein de glaçons (César déglutit) et deux tasses de café, puis file vers une seconde table où patientent trois autres clients. Quand il revient en sens inverse, le plateau sous le bras, Law l'alpague poliment.

« Nous voulons nous rendre sur Green Bit. Vous savez quelque chose à ce sujet ?

– Green Bit, vous dites ? »

Haussant les sourcils, le grand homme les regarde plus attentivement, comme s'il les voyait pour la première fois.

« Je vous déconseille d'y aller… Vous êtes qui… Des chercheurs ? Des explorateurs ? »

Nico attrape son café d'un air tranquille, Long-Nez prend une gorgée de son verre, soudain silencieux, et César, en nage, s'écarte légèrement du patron, non sans lorgner le sirop glacé du sniper. Leur interlocuteur se tourne alors vers Law, qui le fixe sans ciller, bras croisés, dans une attitude ouvertement fermée. Ne posez pas de questions, semble-t-il dire, et l'homme doit le comprendre, car il n'insiste pas.

« Si vous êtes prêts à risquer votre vie pour vous y rendre, pourquoi pas… Mais si j'étais vous, je renoncerais.

– Le pont m'a l'air solide pourtant, observe l'archéologue en réajustant ses lunettes.

– Oui, c'est un pont en acier. Mais comme vous pouvez le constater, plus personne ne l'emprunte », les informe le patron, désignant l'ouvrage d'un geste de la main.

Cela, Law l'a remarqué. Les habitants ignorent totalement son existence, comme si le pont résidait dans un espace-temps différent du leur. Cela l'intrigue, mais avant que Law n'ait l'occasion de demander plus de détails (sur un ton désintéressé savamment étudié), le bonhomme se met à table sans se faire prier.

Il est ainsi porté à leur connaissance que les eaux entourant l'île de Green Bit sont infestées de fighting fishes et qu'avant l'arrivée de ceux-ci 200 ans auparavant, les gens circulaient librement sur le pont. D'emblée, Law se demande comment des poissons peuvent ainsi condamner l'accès à une île entière et pourquoi rien n'a été fait en l'espace de deux siècles pour régler ce problème. Peut-être que la Royauté y trouvait son compte. C'est en tout cas l'hypothèse la plus probable ; il est en effet difficile de croire que ce royaume n'a pas les moyens de se débarrasser de quelques poissons un peu trop vindicatifs.

« Shulololo… Dites-moi, patron… Qu'est-ce que vous appelez des fighting fishes ?

– Ce sont des poissons avec des cornes extrêmement féroces ! Quand un bateau s'approche, ils le renversent aussitôt. »

Pour illustrer son propos, le gérant place une main de chaque côté de sa tête, mime des cornes avec ses deux index et leur fait faire un petit bond en avant dans un simulacre de charge. Sans doute espère-t-il par ce procédé les effrayer suffisamment pour les dissuader de continuer, et cela a bien son petit effet sur César et Long-Nez qui commencent à froncer les sourcils. Pour leur part, Law et Nico ne sont guère impressionnés ; l'un souffle en silence et l'autre sourit, visiblement amusée par l'imitation.

« On a donc renforcé le pont avec de l'acier, poursuit le gérant, mais ça ne sert à rien.

– À rien ? Vous voulez dire qu'ils peuvent même venir à bout d'un ouvrage en acier ?! s'affole déjà le sniper, et Law peut voir à la tension qui habite les épaules de César que ce dernier ne se rassure pas non plus de cette information.

– Je ne peux pas l'affirmer… Il faut y être allé pour savoir ce qu'est devenu le pont… Mais à ma connaissance, personne n'en ait jamais revenu », lance nonchalamment l'homme tandis qu'il retourne se terrer dans les ombres de son établissement.

Les protestations inquiètes de Long-Nez et César ne manquent pas de fuser, telles des guêpes bourdonnantes et agaçantes. Law les balaie d'un revers de main – comme s'il allait permettre que l'on change le lieu du rendez-vous maintenant, juste pour quelques poissons.

« Pas question. Je ne vous ai pas fait venir jusqu'ici pour que vous vous mettiez à trembler au dernier moment », répond le corsaire. Et avant que les deux froussards ne puissent objecter, il lève un doigt, à la fois pour réclamer le silence et pour désigner les personnes qui déambulent sur la place. « Ce qui m'inquiète, moi, c'est plutôt la situation de ce pays. Je ne comprends pas comment les gens peuvent être aussi calmes alors même que le roi vient d'abdiquer. On vient à peine d'arriver et j'ai déjà tout faux.

– Ça n'a pas l'air de te déranger plus que ça ! » rétorque Long-Nez.

Law ne se donne même pas la peine de répondre. Son calme apparent ne signifie pas qu'il prend les choses à la légère, bien au contraire. La quiétude ambiante l'intrigue autant qu'elle le dérange. En arrivant en ville, il s'attendait à devoir jouer des coudes au milieu d'une foule agitée, à slalomer entre des conflits, à croiser des regards chagrinés, préoccupés, troublés ou alarmés. Mais c'est loin d'être le cas.

L'abdication de Doflamingo, aussi soudaine qu'inexpliquée, ne semble pas susciter tant d'émoi chez les habitants du royaume. C'est curieux, pour ne pas dire étrange. Le peuple serait-il si indifférent au sort de son souverain ?

Nico remue sur son siège. Elle paraît soudain tendue alors qu'elle regarde quelque chose par-dessus l'épaule de Law. Au moment où ce dernier le remarque, l'archéologue se détourne vers Long-Nez, tirant discrètement les rebords de son chapeau pour dissimuler son visage et faisant signe au sniper de se taire. Law comprend aussitôt pourquoi lorsque, jetant à son tour un coup d'œil, son attention est retenue par un groupe de trois hommes en costume blanc s'éloignant de la place.

Law sait parfaitement qui ils sont, et que Robin les ait reconnus aussi ne le surprend pas.

« C'est le CP-0, observe-t-il sans arriver à gommer l'inflexion troublée de sa voix. Je me demande ce qu'ils sont venus faire ici…

– Hein ?! Le Cipher Pol ?! Ne me dites pas… qu'ils sont liés au CP9 ?! demande le sniper avec affolement.

– Ils sont tout en haut de la hiérarchie, lui apprend Robin. Quand ils passent à l'action, il faut s'attendre au pire.

– En effet… »

Si la Marine est une épée au service des Dieux, alors le CP-0, de son nom complet Cipher Pol « Aigis » Zéro, en est le bouclier. Leur présence à Dressrosa, en ce jour précis de l'abdication du roi, tiendrait-elle de la simple coïncidence ? Peut-être. Dans tous les cas, leur venue n'augure rien de bon.

« Partons », décide Law, qui préfère éviter une altercation avec la plus puissante des organisations du Ciper Phol.

Ils ont à peine eu le temps de toucher à leurs boissons, mais personne ne proteste, pas même César chez qui, pourtant, la réticence à quitter la zone ombrageuse du bar doit être plus tenace que chez les deux autres. Law rajuste son déguisement, puis s'esquive vers le pont en s'efforçant de ne pas avoir l'air de s'y précipiter, César et Nico sur les talons.

Le sniper les rattrape juste devant les barrières qui condamne l'accès au viaduc. Il mâchonne quelque chose et en le voyant clipser son sac en bandoulière, Law comprend qu'il a pris la peine de laisser une poignée de berry sur la table – le corsaire se fustige lui-même de cet oubli. Ou plutôt de cette habitude qui aurait pu leur causer un esclandre et compromettre leur discrétion si le gérant s'en était aperçu. Une chance que Long-Nez soit trop honnête pour partir sans payer.

Law jette un dernier regard par-dessus son épaule. Aux alentours, personne ne fait attention à eux, comme si le pont les avait déjà happés dans son propre espace-temps. Alors, sans plus attendre, il se glisse par-dessus deux barrières défoncées, louvoie entre les débris qui encombrent les marches et entame la longue traversée jusqu'à Green Bit, leur progression accompagnée un temps par le brouhaha festif de la place et la mâchoire de Long-Nez qui fait croc! croc!

oOo

« Ça y est, en voilà un ! » hurle le sniper.

Law doit bien l'admettre, il n'aura pas fallu longtemps avant que le petit groupe se retrouve face-à-face avec leur premier spécimen de poisson combattant, et force est de constater que le gérant disait vrai. Les fighting fishes sont féroces, puissants et surtout, monstrueusement grands. Celui qui vient de les charger avoisine facilement la taille d'un vaisseau de guerre, et si la clôture en acier qui protège le pont a réussi à stopper sa course, la collision n'a toutefois pas laissé la structure indemne. Encore un choc comme celui-là et les barreaux céderont.

« Elle est pas solide du tout, cette barrière ! » s'alarme Long-Nez en avisant le métal tordu.

Law fixe la créature marine qui, décidément, le surprend par la hargne qu'elle démontre dans son acharnement à les atteindre. Avec ses écailles noires, ses cornes énormes, son aileron dorsal et ses dents aiguisées, elle lui évoque un mélange grotesque entre un taureau, un requin et un poisson rouge. Grotesque, mais passablement inquiétant : quand la bête darde sur le groupe un regard profondément malveillant, que vient accentuer la couleur rouge sang de ses pupilles, même la stoïque Nico Robin ne peut réprimer un mouvement de recul.

« J'étais persuadée que les fighting fishes étaient des poissons…, dit-elle, impressionnée.

– Ben quoi, c'en est, fait platement remarquer Law.

– On ne peut plus parler de poissons, là ! s'exclame Usopp, pointant d'un index tremblant la bête gigantesque qui s'en retourne dans les profondeurs des eaux noires, extirpant maladroitement ses cornes massives d'entre les barreaux dans un fracas de métal tordu.

– On dirait carrément des monstres marins ! renchérit César. C'est des bêtes sauvages, ces machins !

– Ne t'en fais pas, répond Law à l'adresse du scientifique, ils vont s'en charger.

– Vas-y, toi ! C'est qui, le grand corsaire ?! s'emporte aussitôt le sniper d'une voix courroucée, le visage si proche que son nez forme une drôle de vague en s'écrasant contre la joue de Law.

– Je ne peux pas me battre pour le moment, leur fait savoir ce dernier.

Long-Nez n'a pas l'occasion de protester, cette fois, car l'animal revient déjà à la charge.

Celui-ci fend les eaux de son aileron, plus rapide qu'une flèche, et s'élance sur la clôture, cornes en avant, gueule grande ouverte, prêt à les déchiqueter d'un coup de dents à la seconde où les barreaux se briseront. Long-Nez sort son kabuto, arme son bras puis vise la tête du poisson, mais au moment même où le monstre est dans sa ligne de mire, un deuxième surgit du côté opposé.

Le groupe se retrouve pris en tenaille. Le timing s'avère trop juste pour que Long-Nez puisse s'occuper des deux à la fois, mais l'urgence de la situation ne pousse pas Law à intervenir pour autant.

« Mille fleurs… Gigantesco Mano ! Spank ! »

Une main géante fleurit, assénant une baffe d'une force monumentale à l'un des deux assaillants. L'autre se prend de plein fouet une graine explosive. La fumée de l'explosion se mue en une tête de mort d'un rouge sinistre, alors que le bras géant, lui-même constitué d'un millier de bras, se décompose aussitôt en autant de pétales de fleurs délicats. Les fighting fishes s'écroulent, sonnés, vaincus, mais certainement pas morts.

Le groupe profite de ce bref instant de répit pour s'échapper au pas de course, César en tête et Nico Robin assurant leurs arrières.

« Eh ben voilà, vous vous débrouillez très bien, commente Law.

– Pas du tout ! vocifère Long-Nez. Tu crois qu'ils sont combien ?! Ils sont tout un banc ! Courons jusqu'à l'autre bout du pont. Si on commence à se battre, ça risque de durer longtemps ! »

En effet. Law ressent la présence de plusieurs individus se mouvant dans leur direction, trop pour que Nico Robin et Long-Nez puissent s'en occuper sans s'épuiser. Ce qu'il veut éviter. Alors quitte à surmener quelqu'un, autant que ce soit la personne dont il compte se débarrasser bientôt.

Law se tourne vers le sniper, lequel a pris la place de Nico en arrière-garde et décoche projectile sur projectile avec la dextérité et la précision d'un véritable tireur d'élite.

« Long-Nez ! Enlève ses menottes à César, ordonne-t-il. On va le faire combattre !

– Quoi ?! éructe César, indigné par une telle idée.

– Mais il va en profiter pour s'envoler ! objecte le sniper entre deux tirs.

– Il n'a pas intérêt à jouer au plus malin… »

De son manteau, Law sort un cube rigide à l'aspect gélatineux et le lève à hauteur d'yeux. César l'identifie aussitôt.

« Mon cœur ! » s'exclame-t-il.

Law peut lire à l'expression du scientifique, à la fois rageuse et résignée, qu'il a pleinement conscience de la menace. César la prend d'autant plus au sérieux qu'il n'ignore pas, pour l'avoir administrée lui-même, les effets que provoque une simple pression sur ce cube. Et de fait, il ne tente rien lorsque Long-Nez le libère de ses fers en granit marin.

« Je te garantis que tu n'auras pas une mort douce, toi ! prophétise leur otage. Oser exploiter un scientifique de génie tel que moi ! »

Comme si Law ne le savait pas déjà. En décidant de s'attaquer au Joker, il n'espérait pas une vie longue et paisible.

César se retourne vers la mer. Il ne lui suffit que d'une seconde pour canaliser un puissant laser, projeter son faisceau en direction du fighting fish le plus proche et le griller.

La technique évoque à Law celle d'un amiral dont il a autrefois croisé la route, en plus assourdissant, plus destructeur. Plus lumineux, se dit-il avant de réviser son jugement en se traitant mentalement d'idiot. Law ignore comment le fruit de César lui permet une telle prouesse, mais pour l'heure, les facultés qu'il lui confère sont plus que bienvenues.

« Waouh, quelle puissance ! s'exclame Long-Nez, abasourdi. Il mérite bien sa prime de trois-cents millions !

– Foncez ! » les presse Law pendant que César élimine leurs poursuivants chondrichtyens toujours plus nombreux.

Ils paraissent des centaines dans ces eaux ; dès qu'un spécimen est abattu, deux autres prennent sa place, se lançant avec une hargne redoublée sur les clôtures du pont. À ce rythme-là, Law et son équipe se feront submerger avant d'avoir atteint l'île de Green Bit.

« Je ne comprends toujours pas pourquoi tu refuses de te battre ! lui signale le sniper d'une voix assez forte pour couvrir les détonations provoquées par César.

Law allonge la foulée, à la fois agacé et surpris de devoir s'expliquer. À l'évidence, de leur conversation de la veille sur la faiblesse de son fruit, Roronoa n'en a touché mot au reste de l'équipage. Law ignore quelles conclusions en tirer pour l'instant.

« Plus j'utilise mon pouvoir, plus mes forces physiques s'amenuisent. C'est sur le chemin du retour qu'il va falloir que je donne tout ce que j'ai, tu comprends ?! déclare le corsaire, la mine sombre. Je dois m'économiser au maximum ! C'est Doflamingo que je m'apprête à affronter ! »

C'est une éventualité à laquelle il s'est préparé. Après avoir récupéré César, minces sont les chances pour que Doflamingo les laisse repartir de l'île gentiment, en particulier Law, la personne à l'origine de sa décadence.

« Oh non, regardez ! » brame Long-Nez.

Les pirates freinent des quatre fers : devant leurs yeux, rien d'autre que le vide. Ils constatent qu'un segment entier du pont s'est effondré, mettant un coup d'arrêt à leur avancée vers Green Bit. Law songe a utilisé son pouvoir pour surmonter l'obstacle, mais il laisse bien vite tomber cette idée. À cause d'une épaisse brume, il est incapable d'apercevoir le bord opposé, encore moins d'estimer la distance qui les en sépare. Dans ces conditions, il risque de tous les précipiter dans l'eau, et si cela devait arriver, avec trois utilisateurs de fruits du démon pour une seule personne capable de nager, les chances de survie seraient quasi nulles.

« Ça craint ! Qu'est-ce qu'on fait ?! »

Pas le temps de creuser la question. Déjà, un autre fighting fish émerge devant la brèche et fonce sur eux. Long-Nez arme son kabuto, résolu à ne pas laisser la bête détruire davantage le pont. À gauche de Law, Nico Robin croise les bras devant elle. Ce qu'il se passe ensuite se déroule si vite que Law mettra plusieurs secondes à synthétiser ce qu'il s'est produit.

Le poisson combattant saute hors de l'eau avec la légèreté d'un oiseau, décrivant un arc de cercle dont la trajectoire le mène droit sur eux. Mais à la surprise des pirates, à l'instant où le mastodonte entame sa descente, un immense filet surgit du brouillard pour se refermer sur lui. Dans le même temps, trois pieux en bois de la taille d'autant d'hommes transpercent l'épaisse cuirasse d'écailles, s'enfonçant dans les chairs de l'animal comme dans du beurre. Le craquement sourd couvre l'exclamation stupéfaite du sniper, et après une longue chute, le fighting fish retourne à l'océan dans un splash ! sonore.

Law se penche par-dessus le précipice. Le poisson flotte sur le flanc, immobile, la gueule grande ouverte et les yeux révulsés. Mort sur le coup, analyse-t-il. L'un des pieux a perforé le cœur.

« Allez hop, on tire ! » crie soudain une voix fluette, mais audible.

Law relève vivement la tête, cherchant du regard l'origine de la voix avant de la situer quelque part de l'autre côté du vide, là où le brouillard est si épais que ses yeux ne peuvent le percer.

« On l'a eu ! s'extasie une seconde voix. La bataille finale a lieu aujourd'hui ! On va prendre des forces avec un bon ragoût de fighting fish !

– Ouais ! s'exclament à l'unisson plusieurs personnes.

– Tirez ! » commande une autre.

En contrebas, le cadavre est lentement tracté. Bientôt, il est englouti par le voile blanc, ne laissant derrière lui qu'une traînée rouge.

« D'où viennent ces voix ? s'interroge Nico, interdite.

– Ce sont peut-être les habitants de l'île, répond Law, qui se demande à quoi peuvent bien ressembler des individus capables de tirer aussi aisément un animal de cette taille.

– Je croyais qu'elle était déserte, moi ! » s'étonne Long-Nez.

Derrière eux, à grands coups de rayons laser et sans que personne daigne se soucier de lui, César s'épuise à tenir en respect les autres poissons combattants.

« Hé hooo ! lance le sniper à travers le brouillard. Qui êtes-vous ?! On aimerait traverser ce pont ! »

Il n'obtient pas de réponse ; les individus semblent s'être soudain évaporés. Pourtant, Law entend un raclement crissant, signe que le poisson a été remonté et qu'il est maintenant traîné sur les dalles de pierre. Visiblement, qui que soient ces gens, ils ne sont pas disposés à les aider ou à leur parler.

« Mince… On dirait qu'ils sont partis », marmonne Long-Nez d'un air ennuyé, puis se tournant vers les deux autres pirates, il demande : « On fait quoi ?

– Je ne tiendrai pas assez longtemps pour nous permettre de traverser », déclare l'archéologue sans préambule.

Les deux compagnons tournent la tête vers Law. Il y a un silence, puis trois paires d'yeux convergent vers César, rouge et ahanant un peu plus loin tandis qu'il continue de repousser les fighting fishes.

« J'ai une idée », dit le corsaire.

oOo

Law penche la tête par-dessus leur nacelle improvisée. En contrebas défilent les traverses du pont, à peine visible dans la brume permanente qui emprisonne l'île. Leur moyen de transport s'élève d'une dizaine de mètre supplémentaire au-dessus de la structure avant de stopper son ascension à une altitude suffisante pour éviter toute collision avec les pointes hérissées des clôtures.

C'est ce moment que choisit leur véhicule pour manifester son mécontentement.

« Tu me le paieras, Law !

– Emmène-nous jusqu'à l'île, ordonne platement le corsaire.

– Facile à dire ! Est-ce que tu te rends compte de la quantité de gaz nécessaire pour soulever trois personnes ?! s'égosille César, le corps enflé comme un ballon. Je suis un otage important, je te signale ! »

Law ignore ses jérémiades futiles.

Pour l'heure, Green Bit se résume, à une masse grise et semble aussi lointaine qu'elle l'était vue d'en bas. Au moins n'ont-ils plus à s'inquiéter des poissons combattants qui pullulent dans les eaux environnantes.

Grâce aux pouvoirs du fruit du gaz, il ne leur faut qu'une poignée de minutes pour atteindre l'autre bord, mais au lieu d'entamer la descente sitôt après la traversée, César les emmène le plus loin qu'il peut en puisant dans ses forces. Il a dû estimer qu'il se fatiguerait moins à voler qu'à se battre contre la horde de fighting fishes, et ce, même chargé de trois personnes. Cela arrange Law ; il doit économiser la moindre parcelle d'énergie, et cette petite pause lui permet de récupérer ce qu'il a dû dépenser durant leur précédente course.

Quand César regagne le plancher des vaches, Green Bit n'est plus qu'à une cinquantaine de mètres. Law se satisfait de voir la brume se borner aux eaux de l'île ; c'est un avantage sur lequel Doflamingo ne pourra pas compter si l'envie lui prenait de leur tendre une embuscade.

« Haa… Haa… On est arrivés… Pff… » souffle César à voix haute de façon tout à fait inutile.

Law vérifie l'heure, se retenant de faire remarquer à César que, petit a, ce n'est pas tout à fait vrai, et petit b, qu'il a des yeux pour s'en rendre compte. Il constate une avance de vingt minutes sur l'horaire prévu. Parfait. Cela leur laisse une petite marge pour inspecter les lieux avant l'échange.

Laissant au sniper le soin de menotter César, Law ouvre la marche et, Nico Robin sur les talons, franchit les derniers mètres avant de descendre la volée d'escaliers qui le sépare de la plage. Sur le chemin, de part et d'autre du pont, s'offre la vision désolante de carcasses de bateaux échoués, véritable cimetière maritime, fruit d'une rencontre malencontreuse avec les féroces gardiens de l'île. Law remarque, à l'état des voiles et de la coque, que certains ne sont là que depuis quelques années. D'autres, en revanche, semblent reposer dans ces eaux depuis des siècles et n'ont de bateau plus que le nom. Un spectacle sinistre qui contraste de façon saisissante avec le paysage exceptionnel de la forêt luxuriante de Green Bit. Une nature sauvage, préservée de l'empreinte de l'homme, dont les proportions hors norme laisseraient rêveur n'importe quel botaniste.

Les étrangetés sont monnaie courante sur Grand Line , aussi Law ne s'étonne plus de rien. Ou presque. Ses sourcils se haussent de leur propre chef lorsque son regard tombe sur une citrouille de la taille d'une maison et que ses yeux discernent, à travers les ronces épaisses, des champignons hauts comme dix hommes. Il lui vient alors la pensée, en avisant la taille de cette forêt et en repensant à ce qui est arrivé au poisson combattant, que cette île est peut-être habitée par des géants, ce qui expliquerait l'aisance avec laquelle ils ont remonté ce spécimen.

« On dirait que nous sommes les premiers…, remarque Nico en observant les environs.

– Les traces du poisson qui a été traîné sur le sol s'arrête ici, dit pensivement Law tandis qu'il constate l'absence manifeste de traces de pas, mettant ainsi un coup dans l'aile à sa théorie sur la présence de géants à Green Bit. Je me demande bien ce que c'était tout à l'heure…

– Ça alors… Voilà ce que j'appelle une forêt sauvage ! s'exclame Long-Nez en arrivant à leur hauteur.

– Hé ho ! Joker ! beugle César avec un manque de dignité affligeant. C'est moi, viens me chercher !

– Voici donc à quoi ressemble Green Bit… Elles sont gigantesques, ces plantes », s'émerveille le sniper.

Law se tourne vers l'est.

« Le rendez-vous a été fixé là-bas sur la plage sud-est, indique-t-il à César, pointant de son arme l'endroit en question. À 15 heures précises, nous te relâcherons. »

Il s'apprête à donner ses directives pour la suite lorsque la voix de Long-Nez se fait entendre dans son dos :

« Oh ! Regardez sur le rivage, de l'autre côté, s'écrie ce dernier, on dirait bien un vaisseau de guerre de la marine ! »

Law se retourne vivement, suivant du regard la direction qu'indique le doigt du sniper, et constate, à environ deux cents mètres de leur position, la présence incongrue d'un navire rutilant aux couleurs bleu et blanc, non pas échoué sur le rivage tel qu'il s'y attendait, mais encastré dans la végétation, comme s'il s'était écrasé dans les ronces géantes par la voie des airs.

Nico dépasse Long-Nez, sort des jumelles de son sac en toile blanc, puis observe le trois-mats à travers les oculaires. Law se poste à ses côtés, l'esprit en proie à diverses interrogations. D'abord la liesse populaire, ensuite la présence d'agents du CP-0 et maintenant ce vaisseau de guerre, autant d'éléments qui analysés séparément, ne semble pas avoir de rapport les uns avec les autres, mais qui mis bout à bout forment un puzzle dont, pour l'instant, Law peine à assembler les pièces.

« Les entailles dans les plantes sont encore récentes. Il semblerait que ce bateau soit arrivé il y a très peu de temps, révèle Nico après son examen, confirmant les doutes du médecin. Il est moins endommagé que je ne le pensais, termine-t-elle en baissant ses jumelles.

– Après être passé au milieu des fighting fishes ?! s'étonne Long-Nez qui n'en croit pas ses oreilles.

– Ce n'est qu'une question de temps avant que les soldats de la marine n'arrivent jusque ici », les informe l'archéologue.

Cette déclaration fait l'effet d'une bombe au sein du groupe. Ou plutôt sur César qui, avec son exubérance coutumière – et un brin agaçante –, se met à paniquer bruyamment de sa voix de crécelle tandis que le sniper, en toute cordialité, l'enjoint à se taire à petits coups de pieds dans le tibia, sans que cela dissuade toutefois le scientifique de baisser le volume, ne serait-ce qu'un chouïa.

« Hé ! Je suis recherché par la marine, moi ! s'égosille César. Maintenant que mon boss a renoncé à son titre de grand corsaire, plus aucune loi ne me protège ! Si vous me relâchez menotté sur cette île, les soldats vont me… » Il se tait subitement, comme traversé par une pensée, réalisant après coup un point dont il était le seul à ne pas avoir encore pris toute la mesure. « Hé, mais attendez ! Joker est redevenu un simple pirate lui aussi ! »

Law reste silencieux, son attention focalisée sur le vaisseau de guerre, les rouages de son cerveau tournant à plein régime.

« Que t'arrive-t-il ? Tu fais une sale tête…, observe l'archéologue, le sourire en coin et l'œil perçant.

– Ce n'est qu'une coïncidence, la devance Law, sachant parfaitement à quoi elle pense. Pourquoi est-ce que j'aurais fait venir la marine ? »

Il s'abstient de révéler à l'archéologue qu'il a laissé entendre au Vice-Amiral Smoker le lieu de leur prochaine destination. Pour avoir eu vent de ses velléités de désobéissance à l'encontre de sa hiérarchie, notamment par rapport au système des grands corsaires auquel il s'oppose fermement, et sachant à quel point l'infiltration d'un espion de la famille Donquixote au sein même de la marine l'a affecté (un gradé en qui le vice-amiral avait le plus grand respect et qui s'était finalement révélé un traître de la pire espèce), Law a vu l'occasion d'orienter la colère grondante de Smoker pour l'utiliser à son avantage.

Mais voilà que le doute s'installe. En semant des miettes de pain jusqu'à Doflamingo, ne s'est-il pas condamné lui-même ? Était-ce une erreur de croire qu'il pourrait se servir de Smoker, de sa fierté blessée, sans en payer le prix ?

César le tire subitement de ses réflexions, braillant à quelques centimètres à peine de son visage, la face rougie et dégoulinante de sueur sous son chapeau noir.

« C'est injuste de me libérer ici ! On annule tout !

– Moi aussi la marine me considère comme un ennemi, rappelle Law d'une voix égale, sans que son trouble ne soit perceptible. Après tout, j'ai conclu une alliance avec l'équipage de Chapeau de paille. »

Tournant le dos à César et à ses jérémiades (J'espère pour toi que tu ne m'as pas tendu un piège !), Law fait face à ses alliés, prêt à leur donner ses directives avant qu'ils n'aillent accomplir ce pourquoi ils sont venus.

« Plus que quinze minutes, dit Law en regardant l'heure. Je compte sur vos talents de sniper et d'espionne pour me couvrir. Nous ne savons pas qui se cache sur cette île. Si vous voyez quoi que ce soit d'anormal dans la forêt, prévenez-moi tout de suite.

– Entendu, répond Nico.

– Une petite minute ! C'était pas prévu, le coup des soldats », se plaint Long-Nez qui démontre une fois de plus l'étendue de sa couardise.

Nico fixe Law l'espace d'un battement de cils, mais de manière si intense que ce dernier se demande si elle cherche dans son comportement le signe avant-coureur d'une trahison. Finalement, elle tourne les talons, sans rien laisser paraître quant à la conclusion qu'elle a tirée de son examen, puis s'éloigne tranquillement en direction de la forêt, mettant un terme aux protestations de Long-Nez qui se voit obliger de suivre sa camarade sous peine de se retrouver seul de son côté.

César et Law se rendent à la plage sud-est. Pendant que le premier se met à regarder frénétiquement dans toutes les directions, à l'affût du moindre soldat de la marine, le second jette un coup d'œil par-dessus son épaule au vaisseau de guerre échoué, espérant vainement y trouver les réponses à ses questions, cependant, rien dans ses couleurs ou dans ses voiles, ne permet d'affirmer qu'il se trouve là à l'initiative du vice-amiral Smoker.

Arrivés sur le lieu de l'échange, Law attend, surveillant les nuages. Il s'écoule cinq minutes au cours desquelles rien ne se passe. À la sixième, César cesse de s'agiter inutilement, et au bout de dix sans recevoir la moindre nouvelle de ses alliés, Law finit par se dire qu'il n'y a peut-être personne d'autre sur cette île, que tout cela n'est que coïncidence. Oui, c'est forcément ça, se convainc-t-il. Pourtant, il ne peut se défaire du pressentiment visqueux que quelque chose cloche.

Law fixe l'heure. Son cœur s'accélère.

Plus que deux minutes. Dans deux minutes, Doflamingo et lui se feront face pour la première fois en treize ans, non plus liés par le cœur mais par la haine. Il regardera droit dans les yeux l'homme qui a assassiné son sauveur et fait de lui l'instrument de sa déchéance.

Law sent la colère poindre en lui, nourrir le feu qui l'habite depuis cette nuit fatidique sur Swallow. Il s'efforce de rester calme, conscient à quel point la colère est mauvaise conseillère. Cependant, plus le temps s'écoule, moins l'exercice est facile.

« Beuleu beuleu beuleu ! »

Le son caractéristique d'un escargophone le détourne de ses pensées. Fourrageant dans ses poches, il en sort l'appareil et décroche. L'animal émet un tchak ! sonore lorsque la liaison se fait. L'équipe de reconnaissance a dû trouver quelque chose dans la forêt, mais à la surprise de Law, ce n'est ni la voix de Nico, ni celle de Long-Nez à l'autre bout du combiné.

« Law ! C'est Sanji à l'appareil !

– Jambe Noire… Tu as trouvé l'usine ?

– Ce n'est pas le moment de parler de ça ! Écoute-moi bien, vous devez quitter cet endroit au plus vite ! »

Law fronce les sourcils, perplexe.

« Qu'est-ce que tu racontes… Nous sommes sur le point de livrer César. »

À côté de lui, le scientifique semble également se demander ce qu'il se passe. Puis l'information tombe comme un couperet :

« Doflamingo n'a jamais renoncé à son titre de grand corsaire ! crie le petit escargot sous les traits de Jambe Noire. Cela ne sert plus à rien de livrer César, l'accord a été rompu ! On s'est fait avoir sur toute la ligne ! »

Law regarde le combiné sans le voir, avec l'impression qu'un gouffre vient de s'ouvrir sous ses pieds. C'est impossible... Ils ont tous lu le journal de ce matin.

« Hein ?! Je ne comprends pas…

– Je t'expliquerai plus tard ! Quittez l'île immédiatement ! Dépêchez-vous ! »

Une sensation familière le prend au ventre. Levant le nez, Law aperçoit entre les nuages une forme indistincte se diriger vers eux à vive allure. En même temps lui parvient de la forêt le pas cadencé d'un contingent de soldats.

« C'est trop tard… »