Bonjour la compagnie !

Que de retard… Un mois pour écrire 140 pages, je termine l'écriture et commence la mise en page lorsque mon traitement de texte m'annonce que le fichier est corrompu, il disparaît, je le répare, il disparaît à nouveau… J'ai cru devenir folle ! Bref, toutes mes excuses pour l'attente... Et pour la longueur du chapitre. 140 pages c'est presque deux fois plus que le chapitre le plus long parmi les précédents... No comment. Ou plutôt si, rdv tout en bas ;)

A l'origine, ce chapitre s'appelait « un seul Malefoy pour nos deux cœurs » mais j'ai décidé de changer, pour un titre encore plus représentatif… Vous comprendrez vite pourquoi ! C'est donc parti pour un chapitre assez long où Scorpius Malefoy se dévoile, où les amours adolescentes se révèlent et où les gifles pleuvent. Le Tournoi prend fin, tout comme la cinquième année de James à Poudlard.

Avec le recul de la relecture ce chapitre est assez différent des autres, comme une sorte de rupture, de transition, un tournant plus sombre qui se poursuivra jusqu'à l'épilogue (qui ne devrait plus tarder, donc.)

Merci beaucoup à Cat, Keloush, Rosaliepanda, fall-in-love-kyoko et TonieK pour leurs reviews et bonne (et longue) lecture à tous !


14. Giflux

A onze ans, déjà, tout le monde le connaissait, des Gryffondor de septième année au moindre petit nouveau de Poufsouffle. Son nom, son cheveu fin et clair, son air fier, hautain, opiniâtre, sa prestance et ses manières aristocratiques ne trompaient personne.

Poudlard n'avait pas attendu qu'il descende du Poudlard Express pour parler de lui. Il y avait ceux qui ne le voulaient pas pour camarade, ceux qui s'attendaient à le voir porter le vert et argent des serpents durant sept ans parce que « c'est évident qu'il ira à Serpentard, où veux-tu qu'il aille, sinon ? » et ceux qui l'imaginaient dans une autre maison. Une manière de conjurer le sort, de réécrire l'histoire, de lui donner une fin inattendue, surprenante, bénéfique.

« En quoi ce serait bénéfique que cette petite ordure vienne à Gryffondor ?

Tu ne le connais pas, Fred. Je dis juste qu'il a le droit d'aller dans n'importe quelle maison, peut-être même le Choixpeau lui laissera-t-il le choix et...

Il choisira Serpentard, alors! Il est pourri jusqu'à...

Il choisira la maison qu'il veut. Ce n'est pas parce que sa famille...

Il ira à Serpentard comme Albus viendra à Gryffondor, c'est écrit comme ça, c'est tout ! Et puis, merde James, t'imagine Albus passer sept ans avec Malefoy !?

Au risque de me répéter, Fred, on ne le connaît pas. Peut-être qu'il est cool et qu'Albus et lui deviendront amis, et...

Amis !? Avec un Malefoy ?! Mais t'es dingue ou quoi !? »

Deux ans plus tard, adossé à la porte de la salle de Sortilèges, James écoutait distraitement ses cousins se disputer à propos du Tournoi, ses yeux suivant la démarche discrète et fuyante de Scorpius Malefoy.

ooOOoo

Il avait cru qu'elle avantagerait ses deux fils ou pire, qu'elle profiterait de sa position d'épouse du Survivant pour influencer les autres membres du jury chargé de créer l'équipe de quidditch qui représenterai Poudlard pour le Tournoi. Il se disait qu'il n'avait aucune chance et qu'il devait se battre plus que ses adversaires, marquer plus de buts qu'eux, être si impressionnant que même Ginny Potter ne pourrait le mettre sur la touche.

Il y avait tant pensé qu'il s'attendait à tout. Sauf à ça. Comment s'était-il trouvé au bon endroit au bon moment ? Par pur hasard. Et un peu grâce à cette fille de Poufsouffle qui le suivait partout. Elle disait qu'il était le premier à qui elle pensait le matin, le dernier à qui elle pensait le soir et tant d'autres mots qu'il était fréquent d'entendre dans la bouche d'une adolescente. Elle n'était pas vilaine, mais très collante.

Il ne savait quoi lui dire, comment l'éconduire, comment la fuir, alors, en la voyant s'avancer vers lui, il avait couru aussi vite que possible. Lâche auraient dit les Gryffondor. Peu importe, le fait est qu'il s'était trouvé dans un couloir peu fréquenté et qu'il avait entendu des voix d'adultes. Des voix qui n'appartenaient pas à ses professeurs. Des voix qui prononçaient son nom.

Sa curiosité l'avait emporté sur la précaution et il avait laissé parler sa ruse, en se dissimulant à l'abri des regards, et en mesurant sa respiration.

« … ton fils.

– On est là pour recruter les meilleurs et James n'est pas le meilleur. Albus...

– Albus n'a aucune chance, Ginny, cinq joueurs, au moins, sont meilleurs que lui. Jalil Lespare, je ne dis pas, mais Albus n'a pas le niveau. Désolé.

– Voyons déjà les joueurs pour lesquels nous sommes tombés d'accord. Malek Lespare, attrapeur titulaire, Olivia Dubois, attrapeur suppléant. Jordan et Kandinsky pour les gardiens. Poursuiveur de pointe, Fred Weasley. Meneur de jeu, Nalani Jordan. Récupératrice, Zoé Smith. Ne reste plus qu'à trouver les suppléants. Grick ?

D'autres voix, enthousiastes, approuvèrent.

– Restent donc à départager MacMillan, Malefoy et Potter.

C'est là que Scorpius Malefoy avait entendu une phrase qu'il n'aurait jamais cru entendre. Jamais. Surtout de la bouche de Ginny Potter.

– Je ne pense pas que James soit à la hauteur. Il vaudrait mieux prendre Scorpius Malefoy.

Le silence. Dans cette salle, pleine de murmures étouffés. Dans le couloir où personne ne soupçonnait la présence dissimulée de Scorpius. A l'intérieur de son corps, vide de certitudes, empli d'une incompréhension rendue muette par l'illégitimité de sa position.

– Il m'a paru très bon, dit un homme que Scorpius n'avait jusque-là jamais entendu.

– Meilleur que Fred Weasley, ajouta un homme d'une voix moqueuse.

– Malefoy reste, répondit Ginny Potter, cassante. Mais je pense à d'autres changements, encore.

Même à plusieurs mètres d'eux et sans vraiment savoir combien ils étaient, Scorpius ressentit leur malaise. Mais personne ne réfuta les propos de Ginny Potter qui, déjà, imposait sa vision des choses. Et Scorpius demeura immobile, écoutant les noms qui s'enchaînaient sans que personne n'ose interrompre l'épouse du Survivant. Son nom fut nommé, affirmé, adopté. Et pourtant.

Le quidditch était une passion, un exutoire, un besoin, une obsession pour laquelle il était prêt à tout. Il ne l'aurait avoué pour rien au monde mais il rêvait, de toutes ses forces, d'intégrer la fameuse équipe de Poudlard, de ne plus être ce serpent qui ne jouait jamais avec ses coéquipiers, ce poursuiveur qui prenait la solitude des attrapeurs, qui s'en entourait, qui fonçait tête baissée vers les trois anneaux, affrontant seul le gardien et les trois poursuiveurs adverses.

Il envisageait de jouer différemment. Il était prêt à jouer collectif, s'il était associé à de bons joueurs, des passionnés comme lui et non ces idiots de serpents qu'on lui avait imposé comme coéquipiers seulement pour leur carrure. Il était prêt à faire des efforts s'il jouait avec Zoé Smith, Nalani Jordan ou James Potter. Même avec Fred Weasley, d'ailleurs. Mais là...

Bien sûr qu'il en avait rêvé de cette place de titulaire, bien sûr qu'il en était fier et heureux. Mais l'impatience qu'il avait tant attendue n'était pas là. Pour la simple et bonne raison qu'il n'avait pas envie de jouer avec ces élèves-là.

ooOOoo

Bien qu'attendue par l'ensemble des élèves, l'annonce des joueurs qui représenteraient Poudlard pour l'épreuve de quidditch ne fit que huit heureux. Pas un de plus. Et pour cause, les jurés n'avaient nommé qu'un seul suppléant en plus des sept joueurs titulaires. Ils avaient respecté la parité, et deux élèves, une fille et un garçon, avaient été nommés dans chaque maison. Hilari Sacalm, Serpentard de quatrième année qui venait d'intégrer son équipe et qui n'avait encore joué aucun match fut nommée aux côtés de Scorpius Malefoy. A ces deux poursuiveurs s'ajoutaient Megan Grick - qui avait été préférée à Nalani Jordan - et Isidore Kandinsky, seuls représentants des aigles. Pour les Poufsouffle, Alize Macmillan tiendrait la batte alors que Zoé Smith, excellente poursuiveuse et capitaine, serait la seule et unique suppléante. Bizarrement, alors qu'ils avaient emporté la coupe, un seul lion fut nommé et, au lieu de s'en insurger, les lions rugirent en chœur pour encourager Olivia Dubois.

« Comme vous l'aurez compris, il manque encore un joueur, poursuivit le Haut Juge d'une voix hésitante, sous les huées de plusieurs élèves.

– Et Malek ? Et Lucy ?, murmura James d'une voix effarée.

– Et nous ?!, s'énerva Fred.

– Il manque encore un joueur, tempéra Louis.

– Ce sera Lucy, affirma James, sûr de lui.

– S'il vous plaît, un peu de silence. Sinon nous pouvons disqualifier l'équipe de Poudlard et...

– Qu'est-ce que ça changerait ?!, hurla Clifford. Cette équipe est naze !

– Il nous manque donc un joueur et, vous l'aurez compris, nous avons choisi le meilleur d'entre vous, Albus Potter ! »

Le silence. Un silence gêné, hésitant, maladroit. Personne n'applaudit, même les Serpentard, même les amis d'Albus. Et lorsque James se leva, pour montrer l'exemple, personne ne le suivit, pour la simple et bonne raison que tous savaient qu'Albus n'était pas le meilleur joueur de Poudlard, tout au plus était-il un bon joueur, loin d'égaler le génie de Lucy Weasley ni même le niveau de Natasha, Jalil ou Maggie.

Certains avaient envie de huer, mais personne n'en avait le courage. Albus était l'héritier du Survivant. Il ne pouvait être hué.

– Applaudissons le courageux professeur qui a accepté d'entraîner cette équipe, le professeur Brinks !

– Merci, lâcha celui-ci sans son habituel sourire. Je tiens à dire que cette liste de joueurs n'a aucune valeur.

Des acclamations, des applaudissements à s'en rompre les doigts. Même les jurés semblaient soulagés. Sauf Ginny Potter, qui observait Tim Brinks d'un air furieux.

– Tous les joueurs des quatre équipes de Poudlard sont invités à venir s'entraîner. Je choisirai parmi eux les sept meilleurs joueurs et les sept suivants qui seront leurs suppléants. Une composition d'équipe ne sera jamais immuable, l'équipe pourra varier de matchs en matchs. Je ne prendrai que les meilleurs, ajouta-t-il en haussant la voix. Le premier entraînement aura lieu demain, à sept heures et je le répète, chaque joueur des équipes de Poufsouffle, Gryffondor, Serdaigle et Serpentard est invité à y participer. Et, pour que je sois bien clair, sachez que je me fiche pas mal des volontés du ministère pour qu'une parité soit respectée. Je prendrai les meilleurs, l'équipe sera peut-être constituée de sept filles ou de sept Poufsouffle mais ce qui est certain c'est qu'elle sera la meilleure chance de Poudlard, et non une brochure mièvre du ministère. »

Abasourdis, les membres du jury n'avaient toujours pas fermé leur bouche lorsque le professeur Brinks claqua les lourdes portes de la Grande Salle. Mais qui s'en préoccupait ? Les élèves hurlaient leur joie et leur soutien en faveur de leurs joueurs favoris, les pronostics étaient de retour, les sourires aussi, et le directeur de Poudlard eut beaucoup de mal à retenir un sourire satisfait alors qu'il défendait les choix de Tim Brinks face au jury.

ooOOoo

« Ça va ? »

Une voix inquiète, bourrée de sollicitude.

– Qu'est-ce que tu fais là, James, tu ne devrais pas être en cours ?

– Jamais le dimanche, maman.

Il avait ce sourire amusé et tendre, dont toutes les mères rêvaient. Mais Ginny était furieuse et, loin de s'habituer à son instinct maternel qui surgissait par à coups, son malaise n'en fut que plus grandissant. James se voulait solide, pour elle, pour qu'elle puisse se reposer un peu sur son fils mais elle ne voulait pas le voir comme ça, loyal et aimant. Elle voulait qu'il hurle, qu'il soit ce gamin prétentieux et insupportable qu'ils avaient imaginé, Harry et elle. Ginny voulait que James devienne ce fils imbuvable, et non qu'il reste celui qu'il était vraiment, celui qu'ils n'avaient jamais soupçonné, celui qu'ils avaient refusé de connaître.

– Tu devrais réviser tes Buses alors. Tu n'auras pas de résultats brillants mais ne fais pas honte à ta famille !

James encaissa, voyant qu'il ne servait à rien de répondre à sa mère. Il s'adossa au mur de cette vielle salle du deuxième étage emplie de poussière et de souvenirs. Il s'était inquiété pour sa mère dès lors qu'il avait vu son visage traversé par mille émotions. L'intervention du professeur Brinks, bien que saluée par la majorité, prenait Ginny en défaut.

– Qu'est-ce que tu voulais ?, reprit-elle, toujours énervée.

– M'assurer que tu allais bien. Tim...

– Cet idiot nous a fait passer pour des moins que rien ! Pour qui se prend-il !? Il est prof de Runes, pas de …

– Arithmancie, rectifia James.

– C'est pareil !, hurla Ginny. Depuis quand ça t'intéresse, d'ailleurs ?! Tu ne suis aucune de ces matières !

– Je suis les deux. Et Tim est un bon prof. Je voulais juste... tu sais... être là pour toi...

– Pour me dire de telles âneries, tu aurais mieux fait de t'abstenir ! Tu es là à défendre ce prof alors que... par Merlin, pourvu qu'il garde Albus... »

Elle lui confia sa peur de ne pas voir Albus défendre les couleurs de Poudlard et la déception que ressentirait Harry. Pas un mot sur James. Elle prit congés de lui sans une étreinte, sans un encouragement, sans même un au-revoir et James demeura seul, défaitiste, stressé par le Tournoi, les tâches principales, les tâches annexes, les Buses qui arriveraient vite, l'enquête dont Keanu essayait de lui parler, ses amis, Maggie, Lily... Et sa mère qui le regardait sans le voir.

ooOOoo

« Il est pire qu'Olivia, c'est pas croyable ! »

A lui seul Mael résumait parfaitement la situation. Voilà plus de deux heures que les membres des quatre équipes de quidditch de Poudlard s'échauffaient, courant autour du terrain à vive allure, slalomant entre les arbres, faisant des pompes dans la boue. Les Poufsouffle ne se plaignaient pas, les Serpentard se dissimulaient derrière les autres pour faire moins d'efforts, les Gryffondor grognaient et les Serdaigle survolaient l'échauffement sans peine, comme s'ils étaient rompus à ce type d'activité.

– Malek nous entraîne bien plus dur, nota Nalani, laconique.

– Brinks est un peu mou, renchérit Natasha.

Mael et James échangèrent un regard avant de presser le pas, doublant les deux filles qui s'amusèrent de les avoir piégés avec tant de facilité.

– C'est bon, venez par là, mettez vous en cercle autour de moi.

A quelques exceptions près, les joueurs se groupèrent par maisons. Seuls Oscar, Mael et James, occupés à se bagarrer amicalement rejoignirent Keith et Nalani, un brin d'espièglerie dans les yeux.

– N'y pensez même pas, les interrompit Tim. Pas de combat de boue aujourd'hui.

Il dissimulait mal un petit sourire complice. Il était visiblement assez content que certains se mélangent, même si les trois-quarts des joueurs se regardaient avec méfiance.

– On va faire sept groupes de quatre et... Non, je vous arrête tout de suite les gars, je veux un joueur de chaque maison...

– A toute mon pote, lâcha Mael avec un grand sourire, suivant Nalani de très près.

James chercha des yeux Natasha mais celle-ci, l'ignorant avec brio, s'installa avec Fred et Albus.

– Je vais aller avec eux, proposa Oscar en un murmure.

– Non, Oscar, t'es pas obligé de...

– Fred trouve que je suis un gardien pathétique. Ça lui fera les dents.

James esquissa un sourire, tout simplement heureux d'avoir des amis aussi formidables.

– On se met ensemble mon pote ?

– Bien sûr Keith ! On va tout déchirer !

– Faut nous trouver des partenaires de choc...

Malheureusement pour eux, les Poufsouffle s'étaient vite rapprochés des autres équipes et seule Zoé Smith, qui encourageait ses coéquipiers à s'intégrer, en bonne capitaine qu'elle était, n'avait pas d'équipe. Ils furent rejoints par Scorpius Malefoy qui, en revanche, peinait à trouver une équipe qui veuille de lui.

– Trois poursuiveurs et un batteur, nota Tim Brinks. Votre équipe manque cruellement de logique.

– C'est pas comme si on avait eu le choix, expliqua Keith.

– Heureusement pour vous, on ne volera pas aujourd'hui, on va se contenter de...

– Comment ça on ne volera pas ?!, s'énerva Fred un peu plus loin. Qu'est-ce qu'on fout là, alors !?

– J'avais justement une équipe de trop, annonça Tim la voix calme mais courroucée. Tu viens de disqualifier la tienne. »

ooOOoo

Bien fait. Continue de crier, de t'énerver bêtement, tu n'es qu'un idiot. Comme mon frère, celui que tu appelles ton « cousin préféré ». Votre bande s'effrite mais tu t'en moques, tout ce qui t'intéresse c'est de voler, peu importe le regard déçu d'Oscar Dubois et les cris de cette pintade dont mon frère est amoureux.

Je n'avais pas la moindre envie de voler, j'ai bien fait de m'approcher « discrètement » de Natasha, de lui faire les yeux doux, encore une qui me préfère à mon frère... Et bientôt même toi tu me préfèreras à lui. Toi et tout le monde entier.

Non, je n'avais pas envie de voler. Je préfère profiter de la pénombre pour détailler le visage parfait de Scorpius où la pluie se mêle à sa sueur et cette veine de tension sur sa tempe gauche, lorsqu'il fait la passe à ce stupide Keith Corner.

Un souaffle au prisonnier pour affronter des équipes qui nous massacreront dans quelques semaines, i bien que ce professeur benêt et inutile pour avoir de si pathétiques idées. Et mon frère qui lui sourit, attrape le souaffle et s'écrase dans la boue. C'est ça, enfonce toi bien dans la glaise et laisse moi la lumière.

Des mains se tendent vers lui, ses idiots d'amis qu'il arrose de boue, avec cette espièglerie dont tous raffolent. La jolie noiraude de Serdaigle rit aux éclats, son copain le mouton frisé boutonneux plonge sur James, les faisant rouler dans la boue et les rires et cette asperge de Mael Thomas se jette dans la bataille. Les plus vieux hésitent, ils sont tiraillés entre l'envie et le sérieux, fixant le professeur Brinks qui, le dos tourné, réprimande quelques serpents mauvais perdants. L'envie l'emporte pour cet imbécile de Liko Jordan qui hurle qu'il est de son devoir de venger sa sœur et même Malek Lespare éponge son front couvert de terre gluante.

Scorpius hésite. Scorpius recule. Scorpius évite les brins d'herbe, les éclaboussures, les rires. Scorpius a sans doute peur pour sa cape hors de prix, ses chaussures qu'il vernit avant chaque entraînement. Pourtant, lorsque le minuscule Oscar Dubois bouscule James et que celui-ci bascule en arrière, noyant Scorpius sous la boue, le prince des serpents ne leur en tient pas rigueur. Pire, il parle longtemps avec James. Il lui sourit. Il rit avec lui.

Non, je n'ai pas envie de voler. Je veux tuer mon frère, le noyer sous la boue, le jeter dans le lac. Natasha frémit à mes côtés. Dès qu'elle me voit tourner les yeux vers elle, elle tremble deux fois plus. Je lui plais. Je le sais, elle n'a pas besoin de me le dire. Le fait qu'elle cherche tant à me voir, le fait qu'elle détourne le regard pour que je ne puisse pas lire l'évidence dans ses yeux... Elle m'aime. Et James l'aime. Et je déteste James.

– Tu as froid ?

Ma voix mielleuse m'écœure. J'aimerais la tirer par les cheveux, la traîner dans la glaise, l'agenouiller devant moi. J'aimerais la rendre servile, obéissante, lui faire peur, l'asservir. J'aimerais que mon frère, qui la croit rebelle et indépendante, la voie s'agenouiller devant moi pour me faire des choses qu'elle ne lui fera jamais.

Que peut-il lui trouver ? Ses cheveux cuivrés, ses yeux d'un vert bien trop foncé, son tempérament de scroutt, ses vêtements usés... Elle manque cruellement de style, d'élégance, de classe. Elle est quelconque, banale, sans histoire, à peine moins pathétique que ses parents.

J'ai détesté ce moment que nous avons passé chez eux. Lui parle trop fort, sourit trop. Elle est trop mielleuse, trop simple, trop banale. Le frère et les deux sœurs ne sont pas beaucoup mieux. Et James qui paradait, un sourire énorme barrant son visage.

J'enrage de devoir poser ma cape sur les épaules d'une moins que rien. Je suis certain qu'elle ne s'est pas douchée avant de venir, peut-être même pas ce matin. Elle a cet éclat dans le regard, j'ai parfois l'impression qu'elle entend mes pensées, qu'elle les comprend, qu'elle sait ce que je pense d'elle. Et puis je pose les yeux sur James et je comprends. Lorsqu'elle a ces yeux noirs, furieux, elle laisse entendre qu'elle pourrait tuer quelqu'un. James, sûrement. Mais elle n'en a pas la force. Elle n'en a pas les moyens. Elle n'est rien. Surtout assise à même le sol. Surtout lorsqu'on me compare à elle. Je pourrais glisser mes doigts autour de son cou et serrer un peu. Ça passerait pour un geste tendre et maladroit. Serrer juste un peu, laisser une marque, la voir souffrir...

– Non.

Sa voix est ferme, glaciale. Je regarde vers mon frère mais il est simplement en train de discuter avec les capitaines de Poufsouffle et Serdaigle.

– Je n'ai pas froid.

Elle se lève et rejoint le groupe, se faufile parmi eux et s'approche de lui. Pas trop près, pas trop loin, comme elle le fait toujours. Ce n'est pas grave. C'est moi qui l'aurais. J'ai besoin d'elle. J'ai besoin d'elle pour faire souffrir mon frère, pour le tuer à petit feu.

Un héros est toujours plus apprécié quand il perd des « êtres chers ». Y a qu'à voir mon père. Les orphelins ont moins la côte de nos jours, c'est devenu courant après la guerre. Mais le fils du Survivant qui perd son frère aîné... Ça en jette.

ooOOoo

« Chère Sally-Ann,

Nous te remercions d'avoir trouvé le temps de nous répondre. Nous sommes sincèrement heureux de savoir que ton frère et toi vous portez bien. Le froid s'installe, veille à ce que ton frère ne prenne pas froid. Ma mère vous a tricoté une écharpe à chacun, bleue pour lui, verte pour toi.

Parle-moi encore de ce que tu fais avec Albus et vos amis, de ce qui vous rapproche, de ce qui vous lie. Parle-moi encore de ces blagues que tu fais à Lily, de vos points communs, de cette relation fraternelle qui s'instaure entre vous.

Sois bien sage et fais bien tous tes devoirs, tu te dis sans doute que tu as le temps mais l'avenir se construit, sans que tu n'y prennes garde.

Harry et moi t'embrassons et sommes pressés de t'avoir avec nous cet été.

A bientôt,

Ginny Potter. »

Sally-Ann plia la lettre avec soin, copiant les gestes d'Albus, dont les épais feuillets s'entassaient sous le paquet de friandises que lui avaient envoyé ses parents. La vert et argent leva les yeux vers la table des lions, scrutant son extrémité droite, là où s'asseyaient toujours les plus jeunes. Le hibou des Potter y était posé, sur l'épaule de sa plus jeune maîtresse, et grignotait un bout de toast.

Une fois repus, l'oiseau s'envola parmi le tourbillon de ses semblables, non conscient qu'un adolescent de seize ans le suivait de ses yeux tristes. Sally-Ann soupira. Les Potter ne cessaient de lui écrire et d'envoyer quantités de petits cadeaux à Albus et Lily mais James...

– Il te ressemblerait pas autant, on pourrait penser qu'il a été adopté, songea Benoit.

Lui seul se permettait de faire remarquer à haute voix ce que tous pensaient en silence. Même à Albus. Surtout à Albus.

– Mes parents ne font pas de différence entre les liens du sang et les liens du cœur, répondit Albus avec un sourire.

Sally-Ann remarqua qu'Albus n'infirmait pas vraiment les propos de Benoit, alors que bien des élèves les écoutaient, comme à chaque fois que le fils du Survivant parlait.

– On ne devrait pas parler de ça ici, murmura Jalil. Tout le monde va croire des choses... Ton frère subit assez d'injustices et de rumeurs loufoques.

La mâchoire d'Albus se crispa légèrement, ses yeux lancèrent des éclairs. Jalil aimait beaucoup James, ils s'étaient rapprochés pendant la convalescence du plus âgé et n'avaient de cesse de plaisanter ensemble. « Je me sens toujours à l'aise avec ton frère, ça fait du bien de pouvoir souffler un peu avec un mec génial qui ne m'observe pas comme si je n'étais que le meilleur ami du fils du Survivant. »

Lorsque Jalil parlait de James, en des termes toujours plus sympathiques, le comparant à son propre héros, son frère, le très apprécié Malek Lespare, Albus avait toujours la même réaction, cette crispation, cet air furieux et effrayant. C'était bref, éphémère, illusoire. Mais pas suffisamment pour que Sally-Ann ne le remarque pas.

ooOOoo

De la vengeance. Une vengeance gratuite qu'il avait appréciée à sa juste valeur, en voyant la tristesse envahir les yeux de James.

Albus avait remarqué que le hibou des Potter apportait bien peu de lettres à son frère, il avait donc glissé, dans une conversation somme toute banale et de façon tout-à-fait désinvolte, que Ginny écrivait beaucoup à Sally. Bien sûr, il n'avait pas précisé à son frère combien lesdites lettres étaient banales, Ginny ne jouait que son rôle d'épouse du Survivant et il était de son devoir de s'assurer que leur « presque fille adoptive » soit heureuse et en bonne santé mais la réaction de James avait rendu Albus heureux et toujours plus fier de l'ascendant qu'il avait sur son frère.

« Je lui demanderai de sauter de la Tour d'Astronomie qu'il le ferait », pensa Albus en se retenant de rire.

James, lui, n'était pas à la fête. Il comprenait que sa mère soit présente pour Sally, il en était même très heureux pour la jeune fille qu'il aimait beaucoup, mais le manque d'affection de ses parents lui faisait toujours un peu mal. Où était passé l'intérêt qu'ils lui avaient porté après son attaque ? Où était passé leur soi-disant rapprochement ?

Il commençait à avoir moins mal. La tristesse et la déception laissaient place à une forme de résignation qui ne l'étonnait plus. Il grandissait. Les mois passaient et l'éloignaient toujours plus de sa famille, de ses parents... C'était une évidence qu'il aurait préféré étouffer mais qui était bien réelle. Un jour viendrait où James ne verrait plus ses parents. Plus jamais.

Bizarrement l'idée germait en lui et, si la tristesse demeurait, il commençait à croire qu'un détachement lui serait bénéfique. « J'en ai marre d'avoir mal », songea James. « Et eux se passeront très bien de moi. Ils ne partageront ni ma tristesse, ni mes regrets. »

Et sur ses pensées lourdes de sens, James s'apprêtait à rejoindre la bibliothèque de Poudlard, comme tous les jours à cette heure précise. Viendraient ensuite l'entraînement des tâches principales, puis celui de quidditch. Il passerait ensuite un court moment avec ses amis puis rejoindrait Maggie. Vers minuit, enfin, il poursuivrait la lecture du manuel de la semaine. Il lui restait soixante pages à lire avant le lendemain. Il n'en avait pas envie, le sommeil était là, le besoin de reposer son corps et son esprit... Mais il n'avait pas le choix.

Il aurait voulu oublier ses obligations, s'asseoir dans le parc avec ses amis, rire et passer du temps ensemble, comme lorsqu'ils étaient plus jeunes, mais les Buses ne l'attendraient pas, pas plus que le Tournoi. Il s'était engagé, auprès de ses partenaires, de ce groupe qui se montrait si patient avec lui, si compréhensif. Il s'était également engagé auprès de ses parents, muettement. Il ne voulait décevoir personne. Il ne l'avait que trop fait. Il le faisait encore, bien malgré lui. Le sommeil attendrait, le programme strict que James s'imposait l'emportait sur ses envies de repos. La nuit serait courte.

« Dis James... Ça ne te rend pas triste, j'espère, ce que je te raconte ?

– Bien sûr que non, Albus. Je suis content pour Sally. »

Il n'en était rien, bien sûr, Albus était conscient du profond attachement de James pour Sally et de son altruisme pathétique mais il savait, au fond, que James était triste. Et c'était là l'important. Il n'avait pas qu'à parler à Scorpius. Et à lui sourire. Et à le faire rire.

ooOOoo

« Je ne comprends pas.

– Qu'est-ce que tu ne comprends pas ? Tu as terminé tous tes devoirs, tu lis le chapitre treize du manuel de Botanique alors qu'on n'a même pas terminé d'étudier le cinquième chapitre avec le professeur Londubat, tu...

– Tu sais très bien que je ne parle pas de Botanique, soupira Natasha.

Avachie sans la moindre élégance sur son lit défait, elle regardait Rose d'un air mi attendri, mi-énervé. Elle ne prêtait guère attention aux parchemins épars, aux manuels posés ci et là, pas même à celui qu'elle tenait négligemment de sa main droite. Face à elle et assise sur son lit soigné, Rose disparaissait presque derrière une pile de parchemins pliés et de manuels bien moins abîmés que ceux des Kandinsky.

Malgré le fait qu'elles soient seules, Rose rentrait le ventre et se redressait constamment, jetant de fréquents coups d'œil au miroir. Natasha voyait bien que sa meilleure amie était triste, qu'elle s'inquiétait de ce qu'elle mangeait, de ses notes, de sa démarche, de ce que les élèves pensaient d'elle, des murmures sur son passage, des rumeurs et des articles de la presse. Qu'elle s'inquiétait de tout, en somme.

Sauf le dimanche, entre onze et quinze heures, lorsque le soleil était de sortie. C'était leur pause hebdomadaire, celle qu'elles se consacraient, quoi qu'il se passe. Elles quittaient la bibliothèque et Natasha avait été claire avec son frère et Malek Lespare, nul entraînement à ce moment-là, « sinon je le raterai et je passerai la semaine suivante à vous cribler de cognards, en cours et jusque dans votre dortoir, pigé ? ». Ils avaient « pigé » et les jeunes filles profitaient de leur moment de quiétude pour sortir du château, même lorsqu'il faisait très froid et que la neige recouvrait leurs genoux. Elles s'élançaient en riant, se poursuivaient gaiement, se battaient aussi, parfois, parce que « tu n'auras pas toujours ta baguette sur toi, je dois donc t'apprendre à te battre à mains nues », disait Natasha d'un air doux et diabolique à la fois.

Elle s'était modelée ainsi, à l'image de son frère plutôt que de la sage Irina. Lorsque les cours se terminaient, Natasha remplaçait son uniforme usé par une paire de jeans délavés, un pull tricoté main ou, lorsque le temps le lui permettait, son t-shirt favori, d'un tissus vert pétard et distendu et dont la manche droite était trouée à trois reprises. L'écharpe bleue et bronze qu'elle enroulait autour de son cou portait le nom de sa sœur, le blouson qu'elle ne fermait jamais était trop grand pour elle mais Natasha se fichait bien qu'il soit masculin et qu'il ait contenu les larges épaules de son frère, elle courrait, détachait ses cheveux balayés par le vent et souriait au soleil, à la pluie, à la tempête avec autant de vitalité.

A ses côtés, Rose se lâchait. Natasha leur avait trouvé des coins isolés où elles étaient seules, ou presque. Hugo venait parfois traîner dans leurs pas, s'asseyant pour jouer aux échecs contre lui-même, sans un regard pour les deux adolescentes. Parfois Natasha se laissait tenter par une partie - une bien mauvaise idée selon Rose qui ne connaissait que trop bien le côté mauvaise perdante de sa meilleure amie – et Rose dégainait son objet favori. Le seul qui comptait vraiment à ses yeux.

Les Kandinsky lui en avaient fait cadeau un an auparavant, émus par son regard larmoyant et admiratif. C'était un vieil appareil, cabossé et pas très beau. Il n'était plus commercialisé depuis longtemps et, même à l'époque, il était loin d'être le meilleur du marché. Mais Rose s'en fichait. Les Kandinsky, et leur fille avant eux, avaient su lire en elle et voir sa plus profonde passion. Sa seule véritable passion. Ils n'avaient pas hésité et s'étaient délestés d'un trésor familial, dans le seul but de lui faire plaisir. Depuis, Rose leur envoyait ses photographies, ses « œuvres », comme ils disaient. Natasha en était particulièrement fière et soutenait Rose dans son entreprise secrète, mais dévouée.

– Cet appareil est naze et pourtant, regarde celle-ci et celle-là, et ces deux, là. Elles sont magnifiques ! Tu as beau utiliser un matériel de bas étage...

– Hé !, protesta Rose en caressant tendrement l'appareil.

– Tu as beaucoup de talent, Rose. Tu devrais...

– Je ne m'inscrirai pas.

Natasha se laissa tomber sur son lit, grognant avec peu d'élégance. Elle ne comprenait définitivement pas pourquoi sa meilleure amie ne s'inscrivait pas pour représenter Poudlard dans l'épreuve des arts.

– J'ai pas envie qu'on se dispute, reprit Rose avec douceur.

– On va se disputer si tu ne t'inscris pas, alors.

– Nat... Comprends-moi.

– Non, Rosie. Je ne comprends pas pourquoi tu caches ce qui fait ta force et ta personnalité !

– Je ne suis pas que ça !, s'offusqua Rose.

– Mais tu n'es pas seulement une fille sérieuse et travailleuse ! Tu n'es pas seulement l'une des meilleures élèves de Poudlard ! Tu n'es pas seulement une fille de ! Merde, à la fin, t'as un don, Rosie, quelque chose qui te rend unique et lumineuse, quelque chose qui te fait rayonner... Je te vois, moi, quand tu trouves ce détail sur lequel tu vas te concentrer pendant des heures, quand tu m'amènes dans cette salle pleine de poussière pour développer ces merveilles !

Natasha brandissait une pile de photographies plus intéressantes les unes que les autres. Les Kandinsky, sans avoir les moyens d'offrir des cours d'arts à leurs quatre enfants, les avaient sensibilisés, de par leur famille, leurs origines et leur histoire, aux pratiques artistiques magiques et moldues. Natasha, comme son frère et ses deux sœurs, lisait beaucoup d'ouvrages, profitait de ses vacances pour visiter le plus d'expositions possibles et adorait se réfugier dans une salle de cinéma.

Combien de fois Rose avait-elle entendu Katarina dire que Natasha avait du flair, un œil pertinent et rare et qu'elle savait reconnaître le génie ? La mère aimante voyait sa fille suivre ses traces et travailler dans le monde de l'art, même si Natasha, qui avait su dès sa première semaine à Poudlard dans quel domaine elle travaillerait, n'était pas de cet avis.

Si l'art l'intéressait au même titre que le quidditch, rien ne pouvait plus combler sa soif de connaissance que le domaine de la Métamorphose. Dans cette matière, personne ne l'égalait. Natasha avait réponse à tout, nul sortilège ne la prenait en défaut, elle survolait tant ce domaine qu'elle récitait sans peine le programme de septième année. Elle avait fini par avouer la vérité à Rose et celle-ci l'accompagnait désormais à ses cours d'Animagus, où le niveau de Natasha n'était pas loin d'égaler celui des cinquième année.

Natasha commençait à se transformer. Partiellement, avec précaution, calmant l'impatience qui foisonnait en elle. Ses yeux se faisaient plus sombres, plus brillants. Un pelage court et duveteux envahissait sa nuque, son cou, son visage. Ses jambes s'affinaient, ses doigts de pieds disparaissaient, laissant place à des griffes acérées. Ses bras, enfin, étaient à la fois plus lourds et plus légers et, lorsqu'elle les battait, elle quittait le sol. De quelques mètres à peine, et toujours très vite, pour ne pas se faire prendre par les professeurs Gash et Glacey.

James la surveillait de près mais la couvrait, sans qu'elle n'ait eu à le lui demander. Aussi, lorsqu'il alternait les transformations et se dissimulait derrière d'épais bosquets, elle le couvrait à son tour. Ils comprenaient l'impatience de l'autre, ils n'avaient pas besoin de mot et chérissaient cet accord tacite qui les liait secrètement. Amoureusement, songea Natasha, le regard vague.

– Tiens.

Elle se redressa, prit la photographie que lui tendait Rose. Ses joues se teintèrent d'une jolie couleur pêche, significative de sa gêne. Natasha ne rougissait jamais, elle rosissait. C'était discret, frais, joli. Mais c'était déjà trop pour la tempétueuse Natasha. Rose se moqua gaiement mais Natasha ne pouvait décrocher ses yeux de la photographie qui bougeait sous ses yeux. Un daim au pelage cuivré ne quittait des yeux une créature étrange, mi-femme-mi-oiseau.

– C'est à ça que je ressemble ?, murmura-t-elle, perplexe.

– Tu ne t'es jamais vue ?

– James m'a... Il m'a montré une flaque immense, c'est comme ça qu'il se voit, lui. Mais je n'arrive pas à accorder les mouvements de mon cou avec ceux de mes... pattes, déglutit-elle, peu habituée à parler d'elle-même en ces termes.

– Et bien oui, alors, c'est à ça que tu ressembles, confirma Rose. C'est comme ça que je te vois.

– C'est bizarre. Les profs répondent rarement à nos questions mais... Je m'imaginais plus... J'imaginais un rapace, en fait. Un aigle, ajouta-t-elle, à la fois rêveuse et gênée.

– Je me suis fait la même remarque, acquiesça Rose. J'ai cherché dans pas mal de bouquins...

– Pourquoi ?

– Parce que tu passes deux soirs par semaine dans ces cours, que je m'ennuie sans toi et que lorsque tu restes tard le soir, parce que tes cours sont interminables ou parce que James est torse nu, il fait nuit noire, ce qui limite considérablement la beauté de mes photos.

– Je ne... et tu as trouvé quelque chose ?, demanda Natasha, les joues roses.

– Je croyais que les Animagus ne concernaient que les animaux moldus.

– Comme les Patronus tu veux dire, songea Natasha. C'est impossible, le professeur Glacey m'a parlé d'un élève qui se transformait en sphinx. Et d'une licorne. Et d'un...

– Phénix ?

Natasha allait répondre par la négative lorsqu'elle perçut l'intonation légèrement différente de sa meilleure amie. Elle la scruta, écarquillant les yeux, le temps que l'idée germe dans son esprit. Un Phénix, elle ? C'était tout bonnement impossible.

– Tu es fascinée par eux depuis toujours, bien avant d'apprendre toute cette histoire d'Animagus en devenir, tu as emprunté tous les bouquins de la bibliothèque qui traitent de près ou de loin des Phénix, tu dis que c'est l'une des métamorphoses qui t'intéresse le plus, parce qu'ils se régénèrent sans besoin extérieur, parce qu'ils défient toutes les lois que tu lis avec tout autant d'avidité. L'intensité de tes yeux, la forme de tes griffes, la taille de tes plumes... Ça me paraît évident, Nat.

– On ne devrait pas parler de ça. Le professeur Glacey a dit que c'était trop tôt, j'ai le temps, on trouvera ton animal totem pendant ce temps, on...

– Je n'ai pas très envie de devenir Animagus, songea Rose. Je n'ai pas le gêne en moi, ça prendrait beaucoup de temps et je ne suis pas sûre d'en avoir très envie...

– Ça peut être super utile !

– Et tu es un Phénix, sourit Rose. Même si tu n'es pas encore prête à te l'avouer.

– On pourrait reparler de choses sérieuses ?

– Du genre ?

– Du genre... De ce que tu vas faire là, tout de suite, c'est à dire aller à cette fameuse salle des arts et leur montrer tes photos et...

– C'est pas parce que tu fais partie de l'équipe du Tournoi que je dois forcément en faire partie, Nat. Tu as peur de quoi ? Que l'on ne suive pas la logique imposée par tous selon laquelle c'est la fille de, et non la fille inconnue, qui doit briller ? Tu as peur que je t'en veuille, que je redoute que tu te fasses de nouveaux amis ? Tu n'as pas besoin d'un Tournoi pour te faire des amis. Et je n'ai pas envie de briller.

– Je n'essaie pas de rentrer dans l'équipe de quidditch de Poudlard pour briller.

– Je sais.

– Je le fais par passion.

– Je sais, répéta Rose.

– Comme Hugo qui va sans doute représenter Poudlard pour les échecs.

– Je sais.

– Rosie...

– Mon père trouve que l'art sert à faire parler ceux qui ne savent pas tenir leur baguette, ma mère a sans doute d'autres ambitions que...

– Je ne te parle pas de tes parents, Rose, mais de toi, de ta vie, de ton bonheur. Je ne prétends pas que tu dois quitter Poudlard pour intégrer une école de photographie, bien au contraire, et si tu voulais le faire, je t'enfermerai dans le premier placard à balai mais tu as le droit d'avoir des passions. Je ne ferai pas carrière dans le quidditch, tu sais, et pourtant, j'y consacre dix heures par semaine. Tu es tellement douée, Rosie...

– James aussi est doué. Et pourtant il n'avait pas été pris dans l'équipe. Le jury...

– Je ne vois pas le rapport.

La voix de Natasha avait perdu toute trace de douceur, comme à chaque fois qu'elles abordaient le sujet « James ».

– Être doué ne fait pas tout. Je n'ai pas envie qu'on ne parle que de ça, que les gens s'emparent de ma passion comme ils s'emparent de notre amitié. Ça n'appartient qu'à moi, tu comprends ? A moi et à toi. J'ai confiance en tes parents. Mais je n'ai pas envie que ça s'ébruite. Je n'ai pas envie que les gens veuillent voir et juger les photographies de la fille de, je n'ai pas peur des critiques mais... Je veux seulement garder cela pour moi.

– Jusqu'à quand ?

– Qu'est-ce que tu veux dire ?, demanda Rose en fronçant les sourcils.

– Tu sais très bien ce que je veux dire. Représenter Poudlard dans la tâche annexe des arts, te confronter à des jeunes qui étudient l'art depuis des années, profiter de cette occasion rarissime pour montrer ton travail à des professionnels... Tu possèdes quelque chose de rare, de précieux. Je sais que tu es douée en cours, travailleuse et brillante. Beaucoup de portes vont s'ouvrir, le ministère te tend les bras, tu n'as que l'embarras du choix, tu peux choisir n'importe quelle carrière. Je vois tes notes, je suis avec toi à la bibliothèque, mais tu n'es pas cette fille que tout le monde voit, Rosie. Tu as envie d'obtenir des notes brillantes, un peu comme moi, parce que tu as conscience d'être dans une école, comparée à... des nanas comme Fiona, qui ne l'ont toujours pas compris. Tu aimes apprendre mais...

– Mais ?

– Quelle matière te passionne vraiment ? Quelle carrière envisages-tu ? Quel domaine pourrais te passionner davantage que la photo ?

– Je suis encore jeune, bafouilla Rose. Ça viendra après, c'est...

– C'est déjà là, Rosie. Tu es faite pour ça. Et tu le sais.

– La photo ?, s'étrangla Rose. Tu veux que je me lance comme photographe ? Sérieusement ? Tu me vois attendre dix, vingt ans avant d'être exposée ? Tu penses que j'ai si peu d'ambitions que ça ?

– Je te vois trouillarde lorsqu'il s'agit d'affronter un strangulot, je te vois te soucier de ton apparence et pourtant je te vois tout oublier lorsque tu tiens ton appareil. Plus rien ne te fait peur, comme s'il allait te protéger de tout. Tu cours dans les ronces pour poursuivre une coccinelle verte, tu ne vois ni les épines qui écorchent ta jupe, ni celles qui entaillent ta cuisse. Je t'entends râler après la presse qui n'écrit que des âneries et pourtant tu râles tout autant lorsque les photographes de la Gazette manquent d'audace, d'intuition et de pertinence. La photographie ne s'arrête pas à l'art, Rose. Et le monde ne s'arrête pas au ministère. Tu ne seras pas une fille de toute ta vie, tu es une adolescente, tu es une amie, tu seras une amoureuse, une amante, une épouse, une mère. Quel exemple veux-tu donner à tes enfants ? Celui d'une femme soumise et découragée qui aura suivi la voie la plus simple par peur d'offenser sa maman ou celui d'une femme forte et courageuse qui n'a pas peur de ses ambitions ?

Le cœur de Natasha se serra dès qu'elle vit les larmes pointer au coin des yeux de sa meilleure amie. Jamais elle ne s'était permis de lui parler ainsi, jamais elle n'avait haussé la voix. Et pourtant, rien ne pouvait l'empêcher de continuer, parce qu'elle sentait au plus profond d'elle-même qu'elle se devait de le faire, qu'elle était la seule à pouvoir le faire.

– Cette femme forte, Rosie, tu l'es déjà. Moi je te vois comme ça. Cette femme forte... Je l'aime comme une sœur. Et je ne veux pas qu'elle gâche son avenir. Je ne veux pas que tu gâches ta vie, Rosie. Je ne te laisserai pas faire.

– Tais-toi, clama Rose, la voix secouée de sanglots. Tu ne me connais pas si bien que ça, Natasha. Sinon tu ne me dirais pas toutes ces choses. Et je ne te connais pas non plus, visiblement.

– Rosie...

– Je ne veux plus t'entendre. Je ne veux plus te parler.

– Rose, je...

– Je t'ai dit de te taire, hurla Rose. Pour qui te prends-tu ?!

– Pour ta meilleure amie, affirma Natasha avec aplomb.

– Non. Celle que je prenais pour ma meilleure amie ne m'aurait jamais parlé comme ça. Je pensais te connaître...

– Une meilleure amie se permet justement ce genre de choses, Rose ! Parce qu'on est plus fortes que ça, parce qu'on peut dépasser tout ça !

– Tu es allée trop loin.

– Rose ! »

Celle-ci claqua la porte derrière son dos et Natasha demeura seule. Rarement elle s'était sentie aussi mal. Pourquoi les limites ne prévenaient-elles pas avant qu'on les franchisse ? Pourquoi n'avait-elle pas entendu une alarme raisonner en elle ? Rose avait raison, qui était-elle pour la juger ? Qui était-elle pour se permettre de lui donner des conseils ? Elle voulait seulement que Rose soit heureuse. Elle voulait la voir épanouie, que le bonheur chasse ses doutes permanents, son angoisse dévorante, ses craintes injustifiées. Elle voulait la voir libre, heureuse et fière.

« Je t'avais dit que ça finirait ainsi. »

Les bras d'Irina se fermèrent autour d'elle, ses douces mains séchèrent ses larmes, les unes après les autres. Mais d'autres arrivaient, plus téméraires encore. Plus douloureuses, aussi.

– Ce n'est pas fini. Rose et moi c'est...

– En ça nous nous ressemblons plus que tu ne le voudrais. Nous ne sommes pas faites pour l'amitié, Nat.

– Si.

– Non. Tu voudrais être comme lui, comme James. Mais tu n'es pas comme lui.

– Je ne vois pas ce que Potter vient faire dans cette conversation ! Tu veux vraiment qu'on se dispute ? Parce qu'au cas où tu l'aurais oublié, on se dispute dès qu'on parle de lui.

– Est-ce notre faute ? On n'a pas choisi de tomber amoureuses du même garçon.

Le cœur de Natasha cessa de battre. Du moins le pensait-elle. Irina venait d'avouer ce qu'elle lui cachait depuis des mois. Des années. Depuis ce jour où elles l'avaient rencontré, où il leur avait souri, sur le quai de la gare.

– Tu m'en veux, Nat, mais je n'y suis pour rien. Je l'ai connu avant toi, j'ai passé mes journées avec lui pendant des semaines...

– Tu l'as abandonné.

– Je sais. J'ai eu peur, j'ai compris qu'il n'était pas fait pour moi, que je n'étais pas faite pour lui, que nous ne serions jamais ensemble... Alors je n'en ai même pas voulu comme ami. Et voilà qu'il est destiné à devenir mon beau-frère.

– N'importe quoi, renifla Natasha.

– Je ne t'en veux pas, moi. Tu n'y es pour rien. Tu n'as rien demandé. Moi, si. J'ai prié Merlin. Mais c'est toi qu'il aime, Nat. Toi et personne d'autre.

– Arrête...

Une supplique, une plainte. Irina serra plus fort encore sa sœur contre son cœur. Natasha ne suppliait jamais. Jamais.

– Soit. Si tu ne veux pas parler de James, alors parlons de Rose.

– C'est faux. Ce que tu as dit sur moi. Sur nous. Qu'on n'est pas faites pour l'amitié. C'est faux. Tu as des amis, tu...

– Ça n'a rien à voir avec ce qui lie James et Mael.

– Tu te compares toujours à lui. Tu nous compares toujours à James. Pourquoi ?

– Je n'en sais rien. Peut-être parce que je l'aime, parce que je pense à lui souvent et que je l'admire. Parce qu'il s'est montré adorable avec nos parents, qu'il respecte Isidore et qu'il ébouriffe les cheveux d'Ana dès qu'il la croise. Parce que papa et maman sont fous de lui et que sa place est déjà prête. Parce que rien ne se déroule comme je l'avais imaginé. Parce que tu n'imagines rien alors que j'avais déjà en tête les prénoms de nos cinq enfants, parce que je m'étais imaginé le présenter à papa et maman et que tu t'es toujours refusé de le faire, parce que je m'étais imaginé tenir sa main alors que c'est la tienne qu'il convoite, parce que j'avais envie que papa et maman l'aiment et soient heureux de me voir avec lui alors qu'ils sourient dès qu'ils vous voient ensemble...

– Il ne les a vus qu'une fois !

– Ça suffit, Nat. Ils ne sont pas idiots. Et tu n'es pas discrète.

– Quoi ?!

– Tu le dévores du regard, dès qu'il ne te regarde pas tu l'observes, prête à lui sauter dessus. Tu fais tout pour capturer son regard, pour obtenir son attention, tu ne supportes pas qu'il parle à une autre fille, même à Londubat... Tu l'aimes, Nat. Tu l'aimes plus fort que moi. Tu l'aimes comme il t'aime. Ça m'a fait mal, oui. Je pense que c'est humain. Mais tu es ma sœur et il y aura d'autres garçons. Il y en a déjà un autre, d'ailleurs. Louis Weasley. Oh, ne dis rien, je sais que je ne suis rien de plus qu'une ancienne camarade pour lui mais... Je crois que je préfère les blonds. Je crois aussi qu'il y aura d'autres garçons, pendant et après Poudlard. Pour moi mais pas pour toi. Pour toi i que James. Et pour lui i que toi.

– Et Finigan, soupira Natasha malgré elle. Et Cole, Towler et...

– Il ne les aime pas, Nat.

– Pourquoi il les embrasse, alors ?!

Les larmes redoublèrent alors que Natasha se raccrochait à sa sœur, plus perdue que jamais.

– Parce que c'est un garçon. Un garçon maladroit. Et toi, pourquoi embrasses-tu Aldo ?

– Parce que... Parce que James est dans les parages. Parce qu'il le déteste.

– Il le déteste uniquement parce qu'il t'embrasse. Il l'appréciait, avant.

– Tu crois ?

Elle détestait se montrer si faible, si fragile. Tout le monde la voyait plus grande, plus forte, plus mature que les filles de son âge. Mais son frère, ses sœurs, ses parents savaient qu'elle pouvait également avoir des doutes, des angoisses et des peines.

– Je crois que tu vas finir par tout gâcher. Je crois qu'il partira, Nat. Pas à cause de toi, pas à cause d'une autre fille... Mais parce que sa bande d'amis peut dépasser les frontières et qu'il n'a qu'eux. J'ai bien observé ses parents, tu sais... C'est pas tous les jours que le Héros national s'assoit dans notre vieux canapé... Ils ne l'aiment pas.

– Pour cela il faudrait qu'ils le connaissent, souffla Natasha, répétant ces mots que Rose avait si souvent prononcés.

– Je crois qu'un jour il en aura marre de se battre pour rien. Je crois qu'il en a déjà marre. Je crois qu'il ne supporte pas cette rivalité que la presse instaure entre son frère et lui, je crois qu'il ne veut plus être le fils du Survivant, l'Héritier, le garçon qui ne peut pas faire un geste sans que tout le monde en parle. Je crois qu'il veut juste être James. Pas le James Potter que j'aime. Juste James. Et la seule qui l'aime vraiment pour ce qu'il est, c'est toi.

La porte s'ouvrit et Natasha pria les Fondateurs pour que Fiona Barber, sa camarade de dortoir la plus détestable, ne la voit pas ainsi. Tout Poudlard serait au courant en moins de cinq minutes. Chandika Goldstein aurait la décence de ne rien dire. Océane Donovan s'en fichait pas mal. Rose...

Rose resta figée, stoïque, abasourdie. Elle n'avait jamais vu Natasha ainsi, fragile et désespérée. Natasha était un roc. Son roc. Natasha ne flanchait jamais, Natasha brandissait baguette et batte, Natasha ne tremblait pas, n'avait jamais peur. Natasha était mûre et sûre d'elle, courageuse et intrépide. Natasha ne pleurait jamais.

– Dis-moi que tu ne pleures pas à cause de moi, lâcha Rose d'une voix blanche.

Les pleurs redoublèrent, comme soulagés que Natasha les laisse enfin sortir.

– Ton cousin n'y est pas non plus étranger, sourit Irina en posant une main rassurante sur l'épaule de Rose.

Pourtant celle-ci ne quittait pas des yeux celle qui lâchait prise, celle dont la beauté naturelle et révoltante s'était faite douloureuse, celle dont les yeux verts n'avaient jamais été aussi sombres.

– Je te passe les détails de notre conversation sur James mais, te concernant... Je viens de lui dire qu'elle n'était pas faite pour l'amitié. Tu as le choix. Soit tu pars et je vais chercher tous les mouchoirs de mon dortoir, soit tu restes et tu infirmes mes propos.

Rose posa enfin les yeux sur Irina. Elles n'étaient pas vraiment amies. Elles se croisaient tous les jours, pourtant, mangeaient souvent ensemble, partageaient quelques fois la même table à la bibliothèque. Natasha était proche de son frère et de ses deux sœurs, elle avait ce besoin muet de les voir, de leur parler. Irina était sympathique, elle passait ses journées avec une fille et un garçon très sérieux. Des Serdaigle typiques, mais plutôt gentils.

En cet instant elle lui souriait, l'éclat lumineux de la prise de conscience lui allait bien et contrastait avec la douleur qui déchirait sa sœur.

Anastasia arriva derrière elle, traînant la timide Adélaïde Lespare.

– C'est le dortoir de ma sœur, soit tranquille...

– Mais elle le partage avec...

– Nat !?

– Tout va bien Ana, la rassura Irina. Rose ?

Le choix n'en était plus un. Elle lui en voulait. Elle détestait ces mots prononcés avec tant d'assurance, elle détestait les conseils, les reproches déguisés mais plus que tout Rose détestait ce sentiment qui empoisonnait son existence depuis toujours. Et Natasha n y était pour rien. Il y avait le poids de l'héritage, les responsabilités et cet avenir sans surprises qui lui tendait les bras. Tous la voyaient suivre les pas de sa mère. Elle-même se l'était imaginé. Un avenir sans nuances, sans contraste, sans couleurs, sans lumière.

Elle se détestait de choisir la facilité, de se montrer lâche. Pourquoi Natasha devait-elle se taire ? Elle était la seule, avec James, à aimer Rose telle qu'elle était vraiment, à vouloir la connaître davantage, à l'apprécier pour sa personnalité. James lui avait donné le choix, lui avait parlé, expliqué, raconté. Il était passé le premier, avait encaissé pour cinq, comme on se sacrifie pour ceux qu'on aime. Il avait offert à Rose un peu de cette liberté dont jouissaient les enfants normaux, il avait tout fait pour elle, pour l'aider, pour la soutenir. Il était devenu son frère.

Mais il n'était pas là la nuit, lorsque Rose tremblait d'amertume. Il n'était pas là au réveil, lorsque Rose se trouvait laide, grosse, infâme. Il n'était pas là en cours, lorsque tous s'attendaient à ce qu'elle donne la bonne réponse, quelle que soit la question. Il n'était pas toujours là alors que Natasha, si. Elle était l'épaule, le bras qui se dressait pour elle, la voix qui répondait à sa place. Elle fermait le clapet des impertinents, pour que Rose n'ait pas à le faire, elle poussait les trop collants, pour la laisser respirer, elle lui serrait discrètement la main, pour que jamais Rose n'oublie qu'elle n'était pas seule.

– Rose ?, insista Irina.

Les yeux de Natasha lui vrillaient le cœur. Elle n'entendit pas la porte se refermer, les sanglots de Natasha contre son cœur étaient forts, irréguliers, incontrôlables. Rose s'était figée, peu adepte des démonstrations de tendresse.

– Je suis désolée, murmura Natasha en reculant. Je sais que tu n'aimes pas la proximité, tout ça et puis... Je suis désolée, répéta-t-elle en levant les yeux. Pour tout ce que je t'ai dit.

– Tu n'as fait que dire la vérité, reconnut Rose. C'est pas ta faute si la vérité fait mal.

– J'aurais dû...

– Réfléchir ? Peser les mots ? Allons, Nat... Tu es comme ça. Je... Je t'aime comme ça.

Natasha sourit et les larmes disparurent. Elle avait cette particularité, cette facilité à passer du blanc au noir, qui continuait de surprendre Rose. La première année, Rose s'était dit que c'était un réflexe enfantin, quelque chose qui passerait avec le temps, mais Natasha continuait de s'exclamer joyeusement puis de froncer soudainement les sourcils, nuançant les propos qu'elle avait elle-même tenus quelques secondes auparavant. Elle était parfois difficile à suivre, à cerner, mais cette particularité faisait partie prenante de sa personnalité et pour rien au monde Rose n'aurait voulu changer cela.

– Et Reporter ? T'y as déjà pensé ? Journaliste de terrain, tu voyagerais tout le temps, tu couvrirais les événements les plus importants. Ça serait cool comme carrière, ça.

– J'en reviens pas que tu sois aussi têtue, soupira Rose en levant les yeux au ciel.

– Tu m'en veux ?, demanda Natasha, se mordant la lèvre inférieure comme après chaque bêtise.

– Je commence à m'habituer. Tu me fais une place ?

Elles s'installèrent l'une contre l'autre, Natasha veillant à ne pas trop se coller à Rose. Rose n'avait pas connu les étreintes maternelles, les batailles de polochon qui se transformaient en combat de chatouillis...

– Je voulais pas te rendre triste, tu sais... J'aimerais tellement t'enlever ce poids immense...

– Je sais. J'ai tellement peur que ce soit pire encore, après. Je vois déjà les gros titres... « Rose Weasley s'oppose au Trio de Héros et s'isole dans un monastère pour photographier des libellules... »

– Tu serais pas isolée. Je serais là, moi.

– Je n'ai pas encore la force, Nat. Peut-être un jour. Mais je ne suis pas prête.

Natasha se mordit la lèvre, consciente de vouloir garder ses mots, de ne pas les laisser sortir. Elle avait seulement peur que Rose réalise trop tard ce qui aurait fait son bonheur.

– Tu grandis, tu sais ?, reprit Rose avec un tendre sourire. Il y a encore un an tu n'aurais pas mordu ta lèvre et les mots seraient sortis.

– Tu me connais trop bien, souffla Natasha, gênée.

– S'il te plaît, Nat... Ne donne pas des conseils que tu ne suis pas toi-même. Le bonheur est une sorte... d'équation. Une passion qui se transforme en carrière, un homme merveilleux que l'on épouse, une famille qui se crée, des amitiés qui se renforcent, toutes ces chosent ne se remplacent pas, elles s'emboîtent. Tu as beau avoir des passions, des amis, le quidditch, une carrière toute tracée... tu te refuses à écouter ton cœur. Alors ne me demande pas d'avoir plus de courage que toi, ok ?

– Je suis d'accord avec toi, Rose, mais...

– Je savais qu'il y aurait un « mais », soupira Rose en levant une nouvelle fois les yeux au ciel.

– Je sais ce que c'est que d'avoir des regrets, affirma Natasha avec sérieux. Je ne souhaite ça à personne et surtout pas à toi.

– On a quatorze ans, Nat. Laisse les regrets où ils sont. Ils peuvent attendre un peu, tu ne crois pas ?

– Ils nous rattraperont. Et c'est pas dit que ça fasse moins mal plus tard.

– Accepte alors ma différence. Tu es du genre à foncer tête baissée pour affronter le danger. Pas moi.

– T'es en train de me comparer à une Gryffondor ?!

Rose laissa échapper un petit rire. La tempête s'essoufflait, les choses sérieuses étaient enterrées. Au fond d'elle une petite voix répétait les mots de Natasha mais elle la repoussa. Elle avait le temps de se poser les bonnes questions, elle voulait juste les oublier un peu. Elle chatouilla Natasha et celle-ci entra dans son jeu, souhaitant apaiser les choses entre elles. Pourtant Rose avait donné une piste à sa meilleure amie et elle avait oublié le temps d'un instant combien Natasha pouvait se montrer obstinée.

ooOOoo

« Tu as pleuré. »

Elle ne vit pas à quel point il s'efforçait de garder en lui sa peur et ses questionnements, elle ne vit pas qu'il se retenait de la serrer dans ses bras, de caresser son dos, ses cheveux, d'embrasser ses yeux rougis. Elle ne vit que son visage fermé.

– Non.

Il n'entendit pas le cœur de Natasha battre plus fort, il ne savait pas que celui-ci détestait mentir à James, lui tourner le dos, faire semblant de l'ignorer. Il n'entendit pas davantage la voix qu'elle retenait mais qui hurlait son envie de se blottir dans ses bras. Il n'entendit que cette voix ferme et froide.

Elle lui parla de Rose, d'un appareil cabossé et de photographies, d'un don incroyable et d'une peur trop grande, du Tournoi et d'une inscription qu'elle désirait mais que Rose refusait. Il l'écoutait, il s'efforçait de se concentrer parce qu'elle parlait de Rose, de sa presque-soeur, de ce liant entre eux deux il l'écoutait par devoir, par intérêt, par amour pour Rose. Il l'écoutait mais il avait tant de mal à le faire. Il voulait seulement regarder ses lèvres se mouvoir, sa main droite étirer cette mèche aux reflets incroyables et lorsqu'elle prononçait le mot « photographie », il ne songeait qu'à une seul chose : il n'en possédait aucune d'elle. Jamais elle n'était figée dans ses pensées, elle était toujours ainsi, pétillante, flamboyante, forte et désirable.

– Tu m'écoutes, au moins ?

Elle avait cette moue révoltée qui le faisait fondre, ses yeux si brillants qu'ils l'éblouissaient, même ici, dans ce sombre couloir du cinquième étage.

– Oui. Je parlerai avec elle.

Il parlait de cette voix grave, chantante, chaude, désarmante. Elle voulait qu'il parle encore, qu'il ne s'arrête jamais de lui parler.

– On devrait en parler avant tous les deux, parce qu'elle...

Une tentative désespérée d'arrêter le temps, de repousser ses craintes, ses incertitudes, ses promesses. Une tentative d'oublier qu'il ne l'aimerait jamais. Une tentative vouée à l'échec. Parce qu'il y avait Albus, avec qui elle passait de plus en plus de temps parce qu'il y avait Fred, avec qui elle parlait et riait à chaque entrainement, alors qu'elle ignorait James la plupart du temps.

– Tu m'as bien fait comprendre que tu ne voulais plus me voir, Kandinsky.

– Il s'agit de Rose, là, c'est différent...

– Tu m'as dit ce que tu avais à me dire, je ferai ce que je pourrais faire.

Il n'avait plus prononcé un mot. Cette nouvelle barrière dressée entre eux leur faisait tout aussi mal, suffisamment pour qu'aucun ne s'aperçoive du désespoir de l'autre.

ooOOoo

Sa démarche rageuse avait conduit Natasha près du terrain de quidditch. Elle ne se sentait pas assez sereine pour voler et même si son impétuosité attirait son regard sur la cabane où était entreposé son balai volant, elle avait la sagesse nécessaire pour savoir qu'il serait inconscient de voler alors que son corps était encore déchiré de tremblements.

« Tu t'es encore disputée avec James ? »

La pénombre disparut à mesure que s'illuminait la baguette de Nalani Jordan. Assise à même le sol, sa jupe et sa cape déjà mouillées par la rosée, elle regardait Natasha d'un air amusé et vaguement compatissant. Vaguement triste, aussi, songea Natasha. Il était pourtant rare de voir la dynamique Nalani triste ou en colère. « Encore une qui veut paraître plus forte qu'elle ne l'est et qui se réfugie sur le terrain pour que personne ne la voit pleurer », se dit la plus jeune.

– Tu voudrais bien reconnaître que James n'est pas un crétin ?

– Pourquoi faire ?, grogna Natasha en s'asseyant en face de Nalani.

– J'aimerais juste te l'entendre dire. Juste une fois.

– Je l'ai bien cherché... Bon, ok, Potter n'est pas un crétin. Pas seulement. Bref.

Un sourire bref, mélancolique. De fins sillons sur ses joues mattes. Natasha ne se considérait pas comme proche de Nalani Jordan, il y avait ces deux ans qui les séparaient, James que l'une ignorait et que l'autre défendait envers et contre tout. Mais dans une sorte d'univers parallèle, elles auraient pu devenir amies. Pas tout de suite mais plus tard, lorsque Nalani aurait épousé Mael, lorsque Natasha aurait épousé James. Elles partageaient le quidditch. Et Nalani, tout comme Solenne, Keanu et Keith, n'était jamais très loin. Ils vivaient dans la même tour et Natasha, tout en se maudissant de les espionner si souvent, les trouvait plutôt cool. Surtout Nalani.

– J'ai deux ans de moins que toi et, vu vos messes basses, j'imagine que vous avez vécu pas mal de trucs avec Keanu, Dubois... Potter... et les autres.

– Pourquoi tu dis ça ?

– Parce qu'il est normal que tu ne te confies pas à moi. Mais je peux aller chercher Solenne...

– Surtout pas, soupira Nalani.

– Oh... s'étonna Natasha.

– Ne te méprends pas, Solenne est... elle est géniale et s'il t'arrivait d'avoir un problème, n'hésite jamais à lui demander conseil, les siens sont les meilleurs au monde.

– Mais ?

Nalani soupira, défaitiste.

– Elle m'en a donné plein et j'en ai écouté aucun.

– Et t'as pas envie de l'entendre dire « j'avais raison »...

– Elle ne le dirait pas. Mais c'est tout comme.

– Attends, que je devine... Elle t'a conseillé de ne pas sortir avec Fred Weasley ?

– Ouais.

– Elle t'a dit qu'il était immature, mauvais perdant, qu'il t'en voudrait d'être son adversaire, qu'il se vanterait sans arrêt d'avoir gagné la Coupe en se fichant pas mal de toi, que tu n'étais à ses yeux qu'une des plus jolies filles de votre promotion ?

– En gros... ouais.

– Je sais pas comment tu fais pour le supporter... Rien que ce matin, quand il a débarqué avec la coupe et qu'il criait comme un... Heureusement que le professeur Glacey l'a menacé de la retirer aux Gryffondor, heureusement qu'il l'a puni... Je l'aurais tué... Solenne t'a-t-elle dit aussi que tu aurais mieux fait de sortir avec Mael Thomas ?

– Non. Mais elle le pense assez fort pour que je l'entende.

Natasha acquiesça, compréhensive. Combien de fois avait-elle vu leurs amis échanger quelques regards entendus ? Il lui semblait déjà, à son arrivée à Poudlard, qu'ils étaient le couple parfait.

– C'est quelqu'un de bien, approuva Natasha.

– Je croyais que...

– Il m'a remise à ma place et il a bien fait.

Natasha en avait voulu à Mael Thomas. Un peu. Quelques minutes, tout au plus. Tout comme elle en avait voulu à Maggie Towler. Un peu plus, sûrement. Mais elle ne pouvait reprocher à Mael de défendre James, elle avait cherché ses remontrances, elle en était consciente. Elle n'en voulait plus à celui qui était toujours là pour James.

– Il a l'air plus gentil et respectueux que Fred Weasley. Plus mignon à regarder, aussi.

– Même s'il n'est pas James, tu veux dire.

– Tu... Potter t'intéresse ?!

– Pas moi, non.

– Oh... Il ne m'intéresse pas non plus, tu sais. Pas dans le sens où tu l'entends. C'est le cousin de Rose, voilà tout. Mael Thomas et toi avez le même âge, vous êtes amis depuis des années, vous vous connaissez bien...

– James a quitté Maggie.

Un vent violent, une douche froide, un soleil brulant, un ouragan d'émotions plus vives et plus intenses les unes que les autres. James ne sortait plus avec Maggie Towler. James n'embrasserait plus jamais ces lèves indignes, ne tiendrait plus cette main trop froide pour lui. Natasha n'avait plus de raison de tuer Maggie Towler.

– Il a été honnête avec elle, il lui a dit la vérité. Il lui a même parlé de toi. Elle était furax mais il est parvenu à la calmer. Il nous a ensuite parlé, à Solenne et moi, pour qu'on puisse te protéger au cas où Maggie s'en prenne à toi...

– Je ne suis pas en sucre, je suis capable de me...

– Elle a trois ans de plus que toi. Et son ex l'a quittée parce qu'il t'aime. Toi et personne d'autre.

C'était faux, bien sûr. Il croyait peut-être l'aimer mais c'était faux. Natasha s'en était persuadée. L'obstination la rendait aveugle. Et quand bien même l'aimait-il vraiment, qu'aurait-elle à lui offrir de plus que Towler et Cole ? Qu'avait-elle de plus à lui offrir que cette Finigan qui le connaissait si bien ? Rien. Natasha se sentait ordinaire, banale, quelconque. Elle avait trop de doutes et de faiblesses pour avoir la force de faire renaître James Potter, d'effacer le poids de son nom et de ses origines. James avait besoin d'un soleil qui illumine sa vie, qui efface les ombres de ses responsabilités, qui lui donne la chance de se relever, de renaître à la vie, d'être James. Seulement James.

Natasha n'avait pas ce pouvoir. Tout l'amour du monde ne suffisait pas. Elle n'était pas assez... Elle était trop... Elle n'était pas faite pour lui. Et toute une vie de regrets et de remords n'y changerait rien.

Tout aussi perdue dans ses pensées, Nalani avait entouré ses jambes pliées de ses bras, sur lesquels sa tête pesait lourdement. Natasha ne la comprenait pas. Elle, au contraire, avait tout pour être heureuse... Comment Nalani pouvait-elle volontairement tourner le dos au bonheur ?

– Tu vas faire quoi ? Pour Mael Thomas, je veux dire...

– Je ne vais pas l'attendre toute ma vie, affirma Nalani avec conviction.

– L'attendre ? Mais... T'as pas plutôt l'impression que c'est lui qui t'attend depuis... des lustres ?!... Il est célibataire, tu...

– Il me manque un truc, coupa Nalani, le regard vague.

– Tu as peur, Nalani. Peur parce que vous avez seize ans, peur de faire toute ta vie avec lui...

– Je n'ai pas peur. Et toi, alors ? James est célibataire, toi aussi, pourquoi tu...

– Je... Est-ce que tu pourrais me dire si Fred Weasley l'est aussi ?

Nalani la regarda, abasourdie. Pour la première fois, Natasha ne soutenait pas son regard. Elle n'en avait pas la force. Et Nalani comprit. Elle se revoyait arpenter les couloirs avec Solenne, toutes deux abasourdies de croiser une Natasha riant aux blagues dénuées de tout humour d'Albus Potter, elle revoyait Natasha aux entrainements de quidditch de Tim Brinks, riant avec Fred, ignorant James.

– Ne fais pas ça.

– Tu ne l'aimes pas.

– Tu sais très bien que je m'en fiche. Ne lui fais pas ça, Nat. James ne le supportera pas.

– C'est Fred ou Albus. Et Albus me fait peur... Ce serait plus simple avec Fred.

– Tu as bien raison d'avoir peur mais...

– Il sera dégoûté. Il me détestera. Après ça il cessera de m'aimer.

– Pourquoi ? Pourquoi lui faire ça, Natasha ?

– Parce qu'il a le droit d'être heureux. Le droit au bonheur, à l'amour, à la liberté. Et je n'arriverai jamais à...

– C'est toi qu'il veut. Nat...

– Pour le moment. Mais ce sera bientôt fini, crois-moi.

Elle ferait semblant de lui préférer son frère et son cousin. Elle le dégoûterait. Il finirait par remplacer tout soupçon d'amour par des trombes de haine. Il la détesterait. Il l'oublierait. Il aurait l'esprit et le cœur libres, pour enfin rencontrer celle qui le mériterait. Sûrement pas à Poudlard. Natasha avait bien observé chaque fille de son école, aucune ne le méritait. Mais la perle rare se présenterait. Un jour viendrait où James connaîtrait le sentiment d'être aimé. Et Natasha s'effacerait.

ooOOoo

Il y avait de quoi être surpris. Même pour un adolescent de quatorze ans vivant dans un château médiéval chauffé à la cheminée, où les murs se transformaient en passages secrets et où les mets apparaissaient avant même que la faim ne se fasse ressentir.

Qu'avaient-ils de plus que lui ? Il ne fallait pas se fier aux élèves de ce château pour obtenir une réponse objective. Le premier tiers dirait d'Albus Potter qu'il était le parfait reflet de son père, quelqu'un de bon, tourné vers les autres, prêt au moindre sacrifice. Héroïque. Le second tiers dirait de Fred qu'il était, lui aussi, le digne fils de son père, quelqu'un de drôle et d'attachant, dans ce château où les rires avaient bien plus leur place que les disparitions inquiétantes. Le dernier tiers, enfin, intéressait tout particulièrement Scorpius Malefoy. C'est à ce tiers-ci qu'il voulait poser cette question à laquelle il ne trouvait aucune réponse : Pourquoi Natasha Kandinsky s'intéressait-elle davantage à Fred Weasley et Albus Potter qu'à James Potter ?

Le premier s'en amusait, appréciant de plaire à la gent féminine. Le second jouait les timides énamourés avec autant de talent que la demoiselle, c'est-à-dire aucun talent, du moins aux yeux de Scorpius. Le dernier, enfin, faisait mine de ne rien voir. Et c'était là tout le problème.

– Tim nous met en binôme, l'apostropha justement James Potter. Toi et moi.

– Je ne suis pas sourd.

– Je n'en doute pas.

– Et toi tu es aveugle.

James fronça légèrement les sourcils mais ne répondit pas, se contentant de faire rebondir le souaffle entre ses mains, ses yeux rivés sur les autres binômes. Tim Brinks avait bien fait les choses, Megan Grick la tolérante supporterait l'insupportable Fred Weasley et Mael Thomas et Nalani Jordan s'isolaient déjà d'un même mouvement, naturellement, avec cette évidence qu'eux seuls ne voyaient pas. Et Scorpius Malefoy était enfin en binôme avec James Potter, voyant son impatience et sa persévérance justement comblées.

Là, en revanche, personne n'en soupçonna les raisons, et il prit grand soin à dissimuler son sourire fallacieux.

ooOOoo

Le professeur Glacey avait pris l'habitude de placer ses élèves et, à chaque cours, le même ménage s'opérait. Il y avait les téméraires, qui s'obstinaient à s'asseoir par affinités et qui grognaient dès que le professeur Glacey changeait leur plan, les résignés, qui se plaçaient contre le mur, attendant de se voir désigner un bureau et un partenaire et puis il y avait ceux qui se mélangeaient sans que Robert Glacey n'ait à hausser la voix. C'était notamment le cas de la promotion de cinquième année.

James Potter avait été le premier à comprendre et s'asseyait tantôt au milieu de trois Poufsouffle, tantôt encadré de deux Serdaigle. Robert avait redouté qu'il n'en soit pas de même lorsque Gryffondor et Serpentard partageaient son cours mais, contrairement à Fred Weasley et Alice Londubat qui fusillaient du regard chaque serpent, James Potter souriait à Vincent Goyle et posait son sac avec joie, heureux de montrer l'exemple et de voir se perpétuer la tolérance.

Il n'en était malheureusement pas de même pour la promotion de troisième année.

Robert Glacey aimait se dégourdir les pattes avant chaque cours et revenait, rasséréné et empli de dynamisme, assurer ses cours, tel le passionné qu'il ne cesserait jamais d'être. Ce jour-là, il enseignait aux Serdaigle et aux Serpentard de troisième année, et Rose Weasley se plaignait déjà de devoir se séparer de la brillante Natasha Kandinsky.

Celle-ci se tenait droite, fière et impatiente de suivre son cours favori. Peu importait son camarade d'un cours, Natasha acceptait tout le monde et se concentrait durant des heures sur chaque sort, chaque chapitre, avec passion et dévouement.

Quelques Poufsouffle et quelques Gryffondor aimaient particulièrement s'asseoir avec Natasha Kandinsky, s'assurant ainsi d'avoir la note supérieure sans trop d'efforts. Jamais Robert n'avait eu de meilleure élève qu'elle, il avait une totale confiance en ses capacités et, sans faire de favoritisme, les cours d'Animagus lui avaient permis de découvrir pleinement la jeune fille et de lui trouver nombre de qualités. Oui, Robert Glacey avait confiance en Natasha Kandinsky. Voilà pourquoi il sut d'avance avec qui la jeune fille travaillerait.

– C'est un moment très important pour vous. Les binômes que je vais constituer aujourd'hui travailleront ensemble pendant deux mois.

Des murmures étouffés, rageurs, écœurés. Et les yeux vert foncés de Natasha, brillants d'impatience et de curiosité.

– Chaque binôme travaillera sur un projet et obtiendra une note, qui comptera évidemment pour votre examen final.

Robert Glacey cita quelques noms, désigna quelques bureaux. Il ne resta bientôt plus que cinq élèves, qui s'efforçaient de ne pas se regarder. Epaule contre épaule, Natasha et Rose se soutenaient mutuellement, muettement. Près d'elles, Dan Evans, un Serdaigle bon élève et fort sympathique, regardait d'un air perplexe les deux Serpentard restant. Scorpius Malefoy avait le visage fermé, les yeux inexpressifs. Il attendait patiemment, sans que la moindre émotion ne le trahisse. Albus Potter, enfin, souriait, serein. Robert Glacey ne l'aurait jamais soupçonné mais le cerveau d'Albus était en ébullition. Il imaginait trois plans, de manière à poursuivre son but, atteindre ses objectifs, quel que soit le camarade qu'on lui désignerait.

– Albus Potter travaillera avec Natasha Kandinsky.

Rose sentit Natasha tressaillir et pressa affectueusement et tout aussi discrètement sa main. Leur dispute était loin derrière elles, leurs inquiétudes enfouies tout au fond de leur cœur. Galant, Albus tira la chaise de Natasha et lui adressa un sourire timide auquel elle répondit.

– Enfin, puisque vous êtes en nombre impair, Rose Weasley, Dan Evans et Scorpius Malefoy travailleront ensemble.

Le professeur Glacey désigna une table au fond de la salle et Natasha soupira, mettant toute sa compassion dans le sourire qu'elle adressait à sa meilleure amie. Rose aimait s'installer avec elle, Rose avait peur des garçons, Rose n'aimait pas s'installer ailleurs qu'au premier rang. Rose paraissait terrifiée. Mais ni Scorpius ni Dan ne tirèrent sa chaise, se contentant de s'asseoir loin l'un de l'autre et de s'éviter du regard. Les joues rougies par la gêne, Rose rentra le ventre pour s'installer entre ses deux camarades sans les toucher. Sa respiration se stoppa dès qu'elle frôla Dan, elle se recula avec tant de hâte qu'elle heurta Scorpius. Celui-ci lui lança un regard noir, époussetant sa cape avec un dégoût qui ne fit qu'accentuer le malaise de la jeune fille.

Ses joues ne cessèrent de rougir, sa respiration ne cessa de se saccader, son cœur ne cessa de battre plus fort, plus irrégulièrement. Elle n'écouta pas un traitre mot de ce que racontait leur professeur, ni même des réponses que finissait par donner Natasha, lorsque les autres élèves ne comprenaient même pas la question. Aucun des membres du nouveau trio n'ouvrit la bouche et ils se séparèrent avant même d'avoir convenu d'un rendez-vous.

– Je vais avoir la pire note de ma vie, réalisa Rose, soulagée que le cours soit enfin fini.

– Mais non. Dan est bon élève et Malefoy... aussi.

– Où tu vas ?

– Voler. J'ai besoin de me défouler. Tu veux venir ?

– Ça s'est mal passé avec Albus ?

– Non, tout va bien Rosie. J'ai... On a rendez-vous ce soir pour commencer le projet.

Il sembla à Rose que la voix de sa meilleure amie était forcée et sa démarche hésitante, alors qu'elle était toujours légère lorsque Natasha partait voler, ne fit que confirmer les inquiétudes de Rose.

ooOOoo

« … et puis ça ferait plaisir à Rose... Tu sais on est très proches, elle et moi, la différence de maisons ne nous enlèvera jamais le lien fraternel qui nous unit. Ça a toujours été comme ça, je suis très proche de Rose et Hugo et j'ai toujours rêvé qu'il en soit de même pour Lily et James. Mais James... Disons qu'il la trouve trop sérieuse, tu es bien placée pour le savoir. J'ai beau le supplier d'arrêter de vous embêter, il... Il reste James. Et Lily... J'ai parfois peur qu'elle suive son exemple. Excuse-moi, je parle sans doute trop mais je suis un peu... angoissé. Alors, tu serais d'accord pour qu'on aille à Pré-Au-Lard ensemble ? »

Elle s'était collé un sourire figé et mesurait sa respiration, pour ne pas laisser la panique ou la colère la gagner. « Ça ferait plaisir à Rose », avait-il dit, et Natasha s'était fait la réflexion que rien ne pouvait angoisser davantage sa meilleure amie que de passer toute une journée à Pré-Au-Lard avec son cousin. Et pourtant.

Les mots franchirent la paroi de ses lèvres, comme si elle n'avait pu les retenir, comme si elle partageait son trouble. Et le sourire victorieux d'Albus fit battre son cœur plus vite. De l'angoisse, seulement de l'angoisse. Une angoisse pure et tenace.

Cette façon qu'il avait de parler de son frère comme d'un dégénéré qu'il aimait quand même, étant le bon, le pur, le parfait Albus, la révulsait. Comment diable pouvait-il se croire supérieur à James ?

L'aîné avait beau collectionner les défauts, aux yeux de la jeune Serdaigle, il n'en était pas moins dépourvu de qualités. Des qualités par dizaines, par centaines, par milliers. Il était toujours question d'exagération lorsqu'elle pensait à James. Et bien malgré elle, le désir qu'il se montre jaloux montait en elle, se mêlant à la peur de la réaction de Rose.

Mais Natasha se devait de protéger sa meilleure amie. Et celui qu'elle aimait. Pour cela, nul autre moyen que de se confronter à la source-même de leurs problèmes, Albus.

– Et puis peut-être... Rose m'a dit qu'elle voulait faire dédicacer son roman favori et y aura sans doute beaucoup de monde...

– Ce n'est pas grave, répondit-il, conciliant. On l'attendra.

– La librairie sera pleine, alors je me disais que... peut-être...

– Oui ?, la pressa-t-il, impatient.

– On pourrait aller boire un verre. Juste toi et moi.

– Ca risque de ne pas plaire à Mac... à Aldo, lâcha-t-il avant de se reprendre, tête baissée. Enfin, je suis sûr qu'il te fait confiance et qu'il sait que tu me vois seulement comme le cousin de ta meilleure amie mais...

– Aldo et moi ne sommes pas vraiment ensemble, Albus. »

Ce n'était pas vraiment un mensonge, à peine une vérité détournée. Natasha et Aldo n'étaient pas un couple au sens premier du terme, ils se retrouvaient après les cours pour réviser ensemble à la bibliothèque, toujours entourés de Rose, Irina et de quelques amis du jeune homme, échangeaient parfois un chaste baiser, mais seulement lorsque James était dans les parages. Natasha s'était sincèrement prise d'affection pour Aldo, le jeune homme possédait bien des qualités qui trouvaient grâce aux yeux de la jeune Serdaigle mais... Il n'était pas James.

Tout ce qu'ils partageaient dans la vie se résumait à une table, à la bibliothèque de Poudlard. Tout ce qui les rapprochait tenait dans un vieux grimoire ou quelques règles élémentaires qu'ils appréciaient de suivre, ils parlaient rarement d'autre chose que des cours et n'avaient aucune passion en commun. Aldo aimait bien le quidditch mais « sans plus, ça ne me passionne pas vraiment, je préfère de loin le fuztutags » et Natasha, ignorant ce que pouvait bien être cette activité qu'elle n'arrivait même pas à prononcer, ne s'y intéressait tout bonnement pas, pour la simple et bonne raison que « tu ne comprendras jamais qu'il peut exister des personnes pour qui la grâce ne se résume pas à un lancer de souaffle ou à un coup de batte mémorable ». Lorsqu'elle disait cela, Rose souriait, comme si la ténacité râleuse de sa meilleure amie l'attendrissait. « Tu en deviendrais presque humaine », ajoutait Rose avant d'éclater de rire. Pour Rose, Natasha avait une part diabolique en elle, propre aux batteurs.

Parfois, elle laissait échapper qu'elle ne comprendrait « jamais que tu puisses prendre du plaisir à blesser des êtres humains ».

Natasha n'aimait pas blesser les autres, pas même ses adversaires – à part sans doute Maggie Towler –, sa spécialité n'était pas de toucher un joueur mais d'envoyer avec précision le cognard vers lui, sans même l'effleurer, seulement pour le perturber, afin qu'il perde toute concentration. Et qu'il lâche le souaffle, sa batte ou le vif des yeux, bien évidemment.

Son style plaisait à Malek et Isidore et lui valait sa place de titulaire. Et bien qu'elle aime la charrier sur le sujet, Rose savait à quel point les risques qu'elle faisait prendre à ses adversaires troublait sa meilleure amie. Elle seule avait vu les larmes de Natasha après qu'elle ait blessé un abruti de l'équipe de Poufsouffle qui manquait cruellement de jugeote. Natasha n'avait pas voulu l'atteindre mais le joueur avait changé de trajectoire au dernier moment, sa tête entrant en collision avec le cognard violent de Natasha. Il avait porté un bandage pendant deux mois et, chaque fois qu'elle le croisait, Natasha culpabilisait et retenait ses larmes, loin de l'image de fille forte que tous avaient collée sur son dos.

Et pourtant, malgré toutes ses craintes et ses angoisses, le quidditch gardait une importance cruciale dans sa vie. Evidemment, elle se considérait comme une fille banale, sans histoire et sans gloire. Son nom n'évoquait rien à personne, ses parents n'avaient pas participé à la guerre, ses frères et sœurs se montraient discrets. Il y avait Rose, bien sûr, et elle entendait très souvent parler d'elle comme de « la meilleure amie de Rose Weasley ». Nombre de filles avaient tenté de la blesser ou de lui faire peur, afin qu'elle leur laisse sa place. Au début elle s'en était étonnée, comment pouvait-on penser pouvoir voler une amitié ? Rose et Natasha ne s'étaient pas liées par défaut mais par affinité, une profonde affection les liait et Natasha avait autant confiance en Rose et en la force de ses sentiments qu'en elle-même. Elle trouvait ridicule qu'une fille qui n'aimait pas sincèrement Rose puisse rêver de prendre sa place. Et puis elle avait compris.

Certains étaient prêts à tout et être proche d'un Weasley ouvrait toutes les portes, ou presque. Un poste au ministère, un recrutement dans une équipe professionnelle, un mariage intéressé... Quelques filles pensaient même que se rapprocher de Rose les rapprocherait logiquement d'Albus et James et qu'il serait ensuite plus aisé de les séduire. Certaines filles se fichaient même de séduire l'un ou l'autre, le but étant de séduire une célébrité, quelle qu'elle soit.

Il n y avait qu'à voir la côte grandissante de Maggie Towler. Et celle-ci, comme si elle avait pu deviner que Natasha pensait à elle, traversa le couloir en marchant vers elle, son épaule gauche étroitement serrée à l'épaule droite de... James, bien sûr.

Ils avaient beau s'être séparés – leur rupture avait fait la une de la Gazette assez de jours pour que Natasha s'en assure – James n'en démordait pas. Il appréciait Maggie, ils étaient coéquipiers, il était heureux de rester ami avec la jeune fille, même si celle-ci essayait de remettre le grappin sur lui. James, évidemment, ne remarquait rien et, racontant ce qui devait être une bonne blague, aux rires de ses meilleurs amis, ne s'aperçut pas tout de suite de la présence de son frère et de Natasha.

Ce n'est que lorsqu'Albus prétendit qu'il ne valait mieux pas que James les voie ensemble pour ne pas attirer de soucis supplémentaires à Natasha, que James posa ses yeux sur eux. Et lorsqu'Albus apposa ses lèvres sur la joue de Natasha, très près de ses lèvres, Natasha vit l'horreur envahir les yeux de celui qu'elle aimait.

ooOOoo

«Natasha !NATASHA !

La jeune fille ralentit le pas, consciente qu'elle n'était pas assez rapide pour le perdre dans les dédales des immenses couloirs de Poudlard.

– Qu'est-ce que tu me veux, Potter ?

– « A très vite, Albus », singea-t-il, reprenant la voix mielleuse qu'elle avait utilisée pour prendre congés d'Albus.

– Et ?

– Je... Je croyais que tu sortais avec Aldo !?

– Et ?, répéta-t-elle, pour l'énerver et pour gagner du temps.

– Je croyais que la célébrité t'effrayait, que tu ne voulais pas d'une relation avec un gars trop célèbre, je croyais que...

– Tu confonds tout, Potter. Je n'avais pas envie de prendre le risque avec toi. Albus, lui, mérite que je prenne tous les risques pour lui.

La douleur qu'elle lut dans ses yeux n'était rien. Celle qui dévorait son ventre était plus vive que jamais, lui rappelant comme il lui était difficile de mentir de la sorte. De lui mentir, à lui. Et lorsqu'elle vit la résignation s'installer en lui, elle eut envie de hurler. Mais il ne lui en laissa pas le temps.

– Tu as raison. Albus est... C'est ce qui pouvait vous arriver de meilleur, à lui comme à toi.

– Potter...

– Je sais que vous êtes jeunes, je le suis moi aussi et qui sait ce qui peut advenir plus tard... Mais je connais mon frère et... je te connais toi. Un peu. Vous méritez d'être… Tout le monde mérite d'être heureux, bien sûr mais vous… Je... Je vous souhaite tout le bonheur du monde. »

Elle n'eut pas le temps de le retenir. Il marchait si vite qu'elle comprit qu'il la fuyait. James n'avait jamais fui. Jamais. Même à l'époque où ils ne faisaient qu'échanger des piques qu'elle mettait des semaines à choisir, même lorsqu'elle n'était à ses yeux que la meilleure amie de sa cousine, une petite Serdaigle insignifiante.

Elle mourrait d'envie de courir après lui, de se réfugier dans ses bras protecteurs, de lui avouer qu'il était essentiel à sa vie, qu'elle avait peur de son frère, qu'il ne l'avait jamais attiré, qu'elle voulait seulement les protéger Rose et lui. Mais c'était trop tard. Elle avait pris sa décision, celle qui l'éloignerait à tout jamais de lui, de l'amour, du bonheur, d'une vie qu'elle aurait chéri jour après jour.

ooOOoo

Les jours s'écoulaient, le soleil était plus fort, brillait plus longtemps. Pourtant l'hiver se faisait insistant, le froid demeurait, posant quelques gouttes de givre sur l'herbe du parc, et une fine pellicule de glace sur le grand lac. Les gants et les écharpes furent à nouveau tirés des malles en désordre, les bonnets cachèrent les cheveux trop longs de certains, les coupes mal réussies de quelques autres. La neige continua à tomber pour célébrer la célèbre sortie à Pré-Au-Lard de la Saint-Valentin, les entrainements de quidditch furent déplacés, toujours un peu plus tôt et se transformaient en match à trente joueurs, toutes maisons confondues, où se mêlaient titulaires et passionnés. Le stress s'était envolé, les matchs habituels avaient été vite oubliés, la Coupe prenait la poussière dans le bureau du professeur Glacey.

Les joueurs qui représentaient Poudlard pour le Tournoi de quidditch se retrouvaient trois fois par semaine avec le professeur Brinks, improvisé entraîneur. L'ensemble des joueurs de chaque équipe y étaient conviés et tous, ou presque, répondaient présents. Le professeur Brinks avait été clair, aucun joueur n'était réellement titulaire, tous pouvaient postuler et lui seul choisirait les sept joueurs et leurs suppléants, match après match.

Le premier match les verrait affronter la redoutable équipe de Durmstrang, constituée d'élèves âgés de plus de dix-sept ans, habitués à jouer ensemble et à voler dans des conditions climatiques extrêmes. Ensuite viendraient les Français, dont les trois poursuiveurs avaient déjà signé leurs contrats professionnels dans les meilleures équipes du championnat Français et dont l'attrapeur, une jeune fille de treize ans, était si rapide, disait-on, qu'elle disparaissait avec le vif. Enfin, Poudlard affronterait les Irlandais, des joueurs passionnés et rugueux dont la réputation n'était plus à faire.

– En gros on est les outsiders, râla Zoé Smith, capitaine des Poufsouffle.

– Un match est un match et aucun ne ressemble à un autre, rappela Tim Brinks avec sagesse.

– On va se faire ridiculiser, redouta Liko Jordan.

– On fera tout pour que ça n'arrive pas, répondit Malek avec détermination. Après tout, Serdaigle était l'équipe favorite de notre championnat, on nous annonçait vainqueurs et c'est Gryffondor qui a remporté la Coupe, ajouta-t-il en souriant à Olivia Dubois.

– Il faut travailler sur nos points forts, ajouta Mael.

– Tu ne joueras pas, grogna Fred.

– Peu importe, répondit Mael en haussant les épaules. On ne fera pas tous partie des sept titulaires mais on est une équipe, l'équipe de Poudlard. Nous aussi on a de très bons joueurs...

– Tu n'en fais pas partie, attaqua Fred à nouveau.

– Fred, soupira James.

– Et eux aussi ont des points faibles, ajouta Mael, comme si ses amis ne l'avaient jamais interrompu.

– Les Irlandais n'ont aucun point faible, lâcha Scorpius.

– Tout le monde a ses faiblesses. Les Irlandais s'appuient sur des individualités, ils veulent tous intégrer la même équipe et se battent les uns contre les autres pour atteindre cet objectif.

– Tu ne fais que souligner leur supériorité, là.

– Non, je souligne leur principale faiblesse. Et leur faiblesse est justement notre force.

– Le collectif, acquiesça James avec ferveur. Mael a raison, nous devons faire fi de nos divergences, détourner notre esprit de compétition. Nous ne sommes plus des aigles, des blaireaux, des serpents ou des lions, nous nous battons ensemble, pour cette école qui est la nôtre, à tous et dont nous allons ensemble défendre les couleurs.

Tim Brinks se laissa tomber dans l'herbe humide, souriant à la lune. Ils ne remporteraient sans doute pas le Tournoi mais son principal objectif était atteint. Ils n'étaient plus des joueurs qui se défiaient, ils étaient devenus une équipe.

ooOOoo

La nuit était trop noire pour apercevoir le vif, le vent trop fort pour contrôler les cognards avec précision, la pluie trop dense pour rattraper le souaffle. Tim Brinks avait pourtant fait voler ses joueurs pendant quatre heures, avant d'avoir l'extrême générosité de les laisser aller se coucher.

La plupart des élèves s'étaient soutenus pour regagner le château, certains n'avaient même pas eu la force de se doucher. Le vestiaire des garçons, dont le sol disparaissait sous la boue, était vide, à l'exception de Scorpius Malefoy qui n'avait pas voulu rentrer avec Albus. Dans le vestiaire des filles, le silence avait remplacé les rires et les éclaboussures, seules deux battes tenaient en équilibre près de la porte.

Les deux joueuses se faisaient face depuis cinq minutes, se fixant sans desserrer les dents. Cinq minutes, c'était long, surtout pour deux impulsives. Surtout pour deux ennemies.

« Je ne t'attaquerai pas, dit la plus grande des deux, comme si elle venait de prendre la décision.

– Espèce de...

– Je l'aime, continua-t-elle. Je ne sais pas ce qu'il te trouve, je ne sais pas non plus ce qu'il trouve à certains de ses amis, comme Alice ou Fred, mais je l'aime. Je le connais bien, tu sais ? Des années à parler avec lui, par intermittence, à m'entrainer avec lui, à rêver de lui... Je l'aime, oui. Et je suis prête à l'attendre, à le séduire à nouveau, à le...

– Il n'a jamais été séduit.

– … à le reconquérir. Je ne sais vraiment pas ce qu'il te trouve... Mais ce n'est pas très important, ça lui passera. Tu sors avec un autre, tu fais les yeux doux à son frère... Il ne t'intéresse pas, n'est-ce pas ?

Ses dents glissaient sur sa lèvre, essayant de la mordre, essayant de retenir les mots. Elle ne voulait pas voir Maggie Towler tourner autour de James, elle ne voulait pas que cette fille au corps de femme, aux cheveux soyeux, aux mœurs libérées pose ses lèvres peintes sur James.

Elle l'avait croisée, la veille, accrochée à James pour ne pas tomber. Une excuse pathétique aux yeux de Natasha qui devait pourtant avouer que l'acharnement de sa rivale ne manquait pas de style. Maggie s'était débrouillée pour éloigner James de ses amis, tout le samedi durant, et avait arpenté les rues enneigées de Pré-au-lard à ses côtés, simulant une chute sur ses hauts et fins talons, juste pour pouvoir s'agripper à James. Celui-ci avait de bons réflexes et ne l'avait laissée tomber qu'une seule fois, lorsqu'il avait croisé Albus, entouré de Rose et Natasha. Celle-ci avait eu l'envie tenace d'entrer dans la boutique de quidditch, d'en sortir une batte robuste et de frapper Maggie Towler. Et Albus. Et de courir se réfugier dans les bras de James.

Mais elle n'en avait pas le droit. Elle n'avait pas le droit de choisir pour lui, de changer d'avis, d'être une menace. Bien sûr, James ne ferait pas sa vie avec Towler. Elle n'était pas assez bien pour lui. Mais il avait bien le droit de connaître quelques plaisirs de l'adolescence, un peu comme quand il refusait d'écouter l'air trop sérieux de Keanu pour rire quelques instants avec Keith ou quand il se laissait tomber dans la boue, éclaboussant ses meilleurs amis... Oui, James avait le droit au bonheur.

– Non, Potter ne m'intéresse pas. »

Pourquoi tous les gens qu'elle glissait entre eux deux avaient ce sourire victorieux en la regardant ? Pourquoi se montrait-elle si faible ? Albus, Towler, Fred... Tous avaient ce pouvoir de l'éloigner de James. Elle les haïssait presque autant qu'elle aimait James.

ooOOoo

« Alors ?

– Rien n'est sûr, encore.

– Mais tu le sens comment ?

– Lucy jouera, ça ne fait aucun doute. Je suis en concurrence avec Jalil Lespare et... Towler.

Rose referma son livre de Botanique, le cœur battant. La rage avec laquelle sa meilleure amie parlait de Maggie Towler l'étonnait. Elle l'effrayait même quelques fois. Rose reconnaissait ne pas aimer certaines personnes, surtout lorsqu'elles menaçaient son équilibre, mais jamais elle n'avait autant haï quelqu'un. Une haine injustifiée, une haine qui bouillait à l'intérieur de Natasha et menaçait d'imploser à chaque instant. Rose avait bien essayé de la faire parler, mais Natasha refusait toute discussion.

– Les Poufsouffle ont lâché à la fin, Keith a la trouille.

– Et Albus ?

– Un nom ne fait pas tout.

– Je croyais qu'Albus était bon, remarqua Rose. James dit que...

– James a tendance à l'idéaliser et les Serpentard sont bien contents que leur petit prince joue dans l'équipe. Mais il est nul. C'est le batteur le plus nul de Poudlard, d'ailleurs. Avec Towler, ajouta-t-elle en remplaçant son sérieux par une rage sans commune mesure.

Rose observa sa meilleure amie. Natasha portait le masque de la mauvaise foi avec tant de colère qu'elle ressentait sa douleur et son malaise.

– Je pense que Liko Jordan sera titulaire, une sorte d'équilibre, vu que Malek sera l'attrapeur. Pour les poursuiveurs, c'est encore flou. Fred Weasley, Nalani, Zoé Smith, Scorpius Malefoy, Allan Macmillan... James... Rien n'est sûr.

– J'adorerais que James joue rien que pour voir la réaction de Ginny, murmura Rose pour que seule Natasha l'entende.

– C'est pas gentil de dire ça, ma Rosie.

Natasha se redressa, dissimulant presque Albus, debout derrière elle. Il n'était pas très grand, James le dépassait de deux bonnes têtes, et ce depuis longtemps. Albus était fait du même bois que son père, petit, frêle, maigre alors que James tenait sa carrure élancée et sportive de l'oncle Bill.

Albus lança un sourire moqueur à sa cousine, avant de remettre son masque. Il s'assit près de Natasha en la saluant avec courtoisie et simula ce malaise touchant qui faisait frémir Rose d'effroi. Que lui voulait-il ? Pourquoi s'intéressait-il autant à Natasha ? Et pourquoi celle-ci le laissait-elle faire ? Des messes basses dans les couloirs, des petits mots échangés pendant les cours, une sortie à Pré-au-Lard...

– Tiens, salut Scorpius !, s'exclama Albus avec un grand sourire. Tu t'installes avec nous ?

– Pardon ?, rétorqua Scorpius en fronçant les sourcils.

– Tu travailles avec Rosie pour le projet de Métamorphoses, non ? On pourrait travailler tous les quatre...

– Dan n'est pas là, fit remarquer Rose.

– Tu n'as qu'à aller le chercher.

Sa voix feignait un enthousiasme qui dissimulait mal sa froideur et son autoritarisme. Il avait tout prémédité, il fallait que tout se déroule selon ses plans.

– C'est vrai ça, va le chercher Rosie, appuya Natasha en évitant le regard de sa meilleure amie.

– Tu es sûre ?

Mais Natasha ne lui répondit pas, concentrée sur sa conversation avec Albus. Elle s'était penchée vers lui et avait posé sa main sur le bras du garçon, complice, charmeuse. Scorpius vola la chaise de Rose et sortit une pile de parchemins, ne prêtant que peu d'attention au simili-couple qui se cherchait devant lui.

Rose était partagée. Elle n'aimait pas le jeu auquel jouait sa meilleure amie et s'inquiétait vivement pour elle. D'un autre côté... Scorpius s'était assis sur la même chaise qu'elle. Il avait posé ses jolies fesses fermes là où elle-même avait posé les siennes, comme s'ils avaient été assis ensemble, dans les bras l'un de l'autre.

La rêverie de Rose prit fin lorsqu'elle sentit un choc la propulser en arrière. Océane Donovan la regardait, l'air intrigué.

– Excuse-moi, Donovan. Je... Je cherche Dan.

– Il est dans son dortoir, j'en sors justement.

Que faisait Océane Donovan dans le dortoir des garçons ? L'incongruité de la situation n'interpela pas Rose, qui gravit les marches, toqua à la porte et n'attendit pas qu'on l'y invite pour rentrer dans la pièce. Elle se figea, les joues en feu, devant le torse nu de Dan Evans.

– Rose ?!

– Je... Pardon... J'ai... Océane... alors... pardon...

Rose buta dans deux malles, ses pieds déséquilibrés par les vêtements et les livres éparpillés sur le sol. Un caleçon bleu la fit rougir deux fois plus, un magazine aux illustrations douteuses la fit rougir trois fois plus, le reflet d'un Dan abasourdi et toujours torse nu la fit rougir dix fois plus. L'impudicité de la situation n'en finissait plus d'accentuer son malaise. Que n'aurait-elle pas donné pour revenir en arrière...

– Tu peux te retourner, tu sais.

– Ça va aller, merci.

– J'ai mis un pull, Rose.

– Oh.

Dan s'amusa du contraste de ses joues et de ses cheveux et mit plus de dix minutes à comprendre ce que Rose lui voulait. Dix minutes durant lesquelles Rose se détesta, se maudit de n'avoir le détachement de Fiona, Chandika, Océane. Et Natasha. Pourquoi les autres filles parvenaient-elles à parler aux garçons normalement alors qu'elle ne faisait que rougir et leur aboyer des ordres ? Pourquoi Fiona embrassait-elle ce Gryffondor de quatrième année, Chandika ce Poufsouffle de leur promotion ? Pourquoi les portes s'ouvraient toujours pour Océane, pourquoi recevait-elle tant de propositions, d'invitations ? Pourquoi les garçons faisaient-ils la queue pour lui parler ? Pourquoi Natasha ne ressentait-elle pas cette peur dévorante ? Pourquoi était-elle aussi à l'aise avec Aldo qu'avec n'importe quelle fille ?

– On est amis, tu sais, tu n'as pas à avoir peur de moi.

– Je... j'ai pas... pas peur.

– Alors c'est quoi si c'est pas de la peur ?

La perplexité de Dan se transforma très vite, à mesure qu'il prenait conscience de la vérité, en un sourire gêné. Celui que lui réservaient tous les beaux garçons qui lui plaisaient. Une attirance non réciproque, une non réciprocité qui la faisait souffrir, une souffrance dont elle ne parlait jamais. Elle n'arrivait même pas à se l'avouer.

– Installe-toi à côté de Scorpius, conseilla Dan en entrant dans la bibliothèque.

Les deux garçons ne s'entendaient pas, la bonté de Dan contrastant avec le mépris teinté de froideur de Scorpius. Ils étaient le jour et la nuit, le brun souriant et le bond hautain, le sociable et le solitaire... Ils n'avaient pour seul trait commun de combler les pensées, les rêves et les fantasmes de Rose dont le cœur était sensiblement partagé en deux. Tantôt elle se voyait avec le parfait Dan Evans, tous deux travailleraient au ministère, ils auraient deux enfants, un garçon et une fille, une chouette hulotte, une maison au bord de la mer. Tantôt elle s'imaginait vivre dans un château de mille pièces entouré d'un parc immense où Scorpius lui ferait une cour chevaleresque et romantique.

Bien sûr elle s'imaginait parfois perdue dans des dédales de couloirs sombres et humides, les portes s'ouvrant sur des chaudrons débordant des pires potions, des créatures dangereuses tentant de la dévorer, et Scorpius, toujours, volant à pleine vitesse vers elle. Il la sauvait toujours. Ou presque. Il lui était arrivé une fois d'imaginer vivre avec le ténébreux Scorpius dans la peur et la douleur, de l'aimer malgré ses coups, ses sorts, ses intimidations et d'être finalement sauvée par le parfait Dan Evans, une cape d'Auror bien taillée et une barbe de six jours le rendant quasiment méconnaissable – mais encore plus séduisant que d'ordinaire – parce que « je ne pouvais manger, boire ou dormir avant de t'avoir retrouvée, je ne peux vivre sans toi, Rose. Epouse-moi. »

Evidemment, dans ses rêves – où Dan et Scorpius lui avaient fait une centaine de demandes plus romantiques les unes que les autres – Rose répondait toujours d'une voix assurée, douce, charmeuse, sexy. Pourquoi ne faisait-elle pas la même chose dans la vie réelle ? Pourquoi aboyait-elle lorsqu'un garçon lui demandait quelque chose ? D'un simple rouleau de parchemin à un rendez-vous amoureux, Rose répondait toujours d'une voix excessivement forte, aigue, déplaisante. Les garçons grimaçaient, lui tournaient le dos et ne revenaient plus jamais vers elle. Jamais. Il y avait eu ce garçon de Poufsouffle qui lui avait proposé de l'accompagner à Pré-Au-Lard. « Juste tous les deux », avait-il dit et Rose n'avait pas cherché à savoir s'il s'agissait d'un pari ou s'il voulait seulement « sortir avec une fille de », elle avait agi spontanément, sans réfléchir, en aboyant. Elle faisait peur aux garçons, elle rebutait les filles qui jalousaient sa célébrité ou ses notes. Il n y avait bien que James et Natasha pour l'apprécier telle qu'elle était.

Comment et pourquoi continuaient-ils de la soutenir, de la faire rire, de l'aimer ? Elle ne les comprenait pas. Elle se détestait. Elle les trouvait si formidables, l'un et l'autre, si intéressants... Ils jouaient dans leur équipe, se transformaient en animaux, étaient bons élèves et séduisants... L'un était sorti avec les plus belles filles de Poudlard, la seconde avec un garçon de deux ans de plus qu'elle. Quand s'apercevraient-ils qu'elle ne les méritait pas ? Quand s'apercevraient-ils qu'elle n'était rien ?

Il y avait bien cette passion pour la photographie, passion dévorante, foisonnante, qui la rendait si heureuse et la faisait « rayonner », comme disait Natasha. Mais Rose n'avait pas leur courage, leur audace. Rose avait répondu par la négative, à l'un comme à l'autre.

Elle n'avait pas été très étonnée lorsque James s'était avancé vers elle. Il était allé leur chercher quelques douceurs, de quoi pique-niquer paisiblement dans un coin isolé du parc. Il avait cette mine soucieuse et aimante qu'il leur réservait, à Albus, Lily, Hugo et elle. Non, elle n'était pas étonnée que Natasha lui ait parlé de la passion de Rose pour la photographie, de l'appareil cabossé de ses parents et de ses œuvres. « Sublimes et bourrées de talent », avait dit James, répétant des mots que Rose avait tant entendus de la bouche de sa meilleure amie. Rose n'en voulait pas à Natasha. Cet entêtement, ce côté borné, têtu, obstiné la rendait, aux yeux de Rose, plus humaine. Et plus touchante. Le fait qu'elle réfute la demande de Rose et qu'elle s'introduise dans sa vie avec un sans-gêne qui lui était propre prouvait son affection et la force de leur amitié et, si Rose s'en était énervée, elle voyait désormais ce que la colère n'avait pas mis en lumière.

Natasha et James étaient les seuls à voir plus loin que l'image qu'elle donnait, à entendre la petite voix qui criait dans son cœur, à effriter la couche de vernis pour voir en profondeur, pour découvrir ce qu'elle mettait tant de force à dissimuler. Ils la connaissaient mieux que ses parents, mieux que son frère, mieux que personne. Ils étaient les seuls à la connaître parce qu'ils étaient les seuls à l'aimer.

– Par le slip à poids de Merlin, tu vas finir par te réveiller Weasley !?

Rose sursauta. Dan et Scorpius paraissaient furieux, Albus avait ce petit sourire moqueur qui l'agaçait et Natasha cet air compréhensif et tendre qui la rassura. Tous les cinq se concentrèrent à nouveau sur leurs projets et Rose pria Merlin d'interrompre ses pensées, « juste une heure, histoire de ne pas passer pour une folle à leurs yeux. »

Les amours adolescentes n'épargnaient personne, pas même les fils de.

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Il était d'accord avec tout ce qu'elle disait, même lorsqu'elle mentait pour le piéger. Il était d'une nullité affligeante. Pourquoi Merlin était-il si injuste ? Pourquoi devait-elle travailler avec Albus ? Pourquoi ne pouvait-elle pas travailler avec James ? Celui-ci était entré voilà près d'une heure, fidèlement encadré d'une dizaine d'amis et, alors qu'Albus avait espéré tout haut qu'ils ne soient pas trop bruyants « pour ne pas nous déranger, nous et tous ceux qui sont là pour travailler », Natasha s'était retenue de ne pas le gifler. Au lieu de ça elle avait gloussé, elle qui détestait ça. Et les yeux de James s'étaient posés sur eux, hagards, perdus, tristes.

Depuis, il n'avait plus levé les yeux de ses lourds grimoires et révisait avec tout autant de sérieux que ses amis, loin de cette réputation d'éléments perturbateurs qu'Albus leur prêtait.

– Fait vraiment chaud, ici.

Scorpius Malefoy retira son pull avec une langueur qui ne passa pas inaperçue. Il prenait son temps, faisant rouler ses muscles fins, ébouriffant ses fins cheveux blonds, laissant échapper quelques soupirs aguicheurs et même un gémissement. A côté d'elle, Natasha vit Albus se tendre, abasourdi et rougissant, sa main droite tentant de dissimuler la grosseur qui se formait entre ses cuisses raides. En face d'elle, Natasha vit Rose se décomposer de désir. Un peu plus loin, la jalousie déformait les traits pourtant parfaits de Dan.

Natasha, elle, n'avait d'yeux que pour le visage fatigué qui disparaissait sous une masse de cheveux trop longs et trop ébouriffés. Que n'aurait-elle pas donné pour plonger sa main dans la tignasse de James Potter, que n'aurait-elle pas donné pour tirer sur ces cheveux noirs eux reflets cuivrés et conquérir la bouche aux lèvres charnues qui l'envoûtait depuis toujours, que n'aurait-elle pas donné pour s'asseoir sur ses genoux, pour affronter ses peurs, pour dépasser gêne et angoisses et se faire plus douce, plus câline, que n'aurait-elle pas donné pour s'endormir dans les bras si rassurants du garçon qui faisait battre son cœur plus vite ? Rien. Elle aurait tout donné pour lui, tout sacrifié. A commencer par le strip-tease audacieux de Scorpius Malefoy.

Elle pouvait comprendre que l'on puisse être attiré par Scorpius. Elégant, mystérieux, il n'en possédait pas moins de charmes et d'une beauté certaine et le quidditch le bonifiait. Mais il n'était tout simplement pas à son goût. Il n'était tout simplement pas James. C'est pourtant à elle que Scorpius adressa son clin d'œil, alors qu'il léchait avec luxure sa lèvre supérieure.

Elle eut envie de rire mais se retint, plus par égard envers Rose qui se consumait, que par égard envers le pantalon soudain trop serré d'Albus. Ni l'un ni l'autre n'avait vu le clin d'œil complice que Scorpius lui avait adressé, un signe, un geste qui n'était pas anodin. Scorpius agissait souvent ainsi, avec les gens qui ne le regardaient ni avec mépris, ni amoureusement. Natasha restait toujours indifférente, et en cela elle avait gagné son respect. C'était aussi simple que ça, avec Scorpius Malefoy. Pourtant, comme avec chaque être qui n'entrait pas dans son cercle de proximité, Natasha demeurait méfiante. Et protectrice. Elle avait déjà vu Scorpius faire pleurer une ou deux filles amoureuses de lui, elle savait combien il pouvait se montrer méprisant et cruel avec ceux qui le regardaient de trop près, elle était prête à tout pour protéger Rose. Albus, en revanche, pouvait bien s'y casser les dents.

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Les dents d'Albus n'étaient pas encore cassées mais il ne pouvait les empêcher de claquer. Le froid engourdissait ses membres et il était révolté de voir qu'il était bien le seul. Les garçons comme James, Mael, Liko ou Malek ne tremblaient-ils jamais ?

– … un peu comme un jury délibère après un examen. Allez vous changer, je vous donnerai la composition de l'équipe dans vingt minutes.

– Hum... Voilà qui nous laisse le temps de... Que pourrions-nous donc faire en vingt minutes, mon cher Albus ?

Un clin d'œil plus tard, Albus suivait Scorpius tel un automate. Il lui arrivait de plus en plus souvent de ne plus pouvoir penser à quoi que ce soit, ses plans diaboliques se faisaient flous, impalpables, ses ambitions premières s'envolaient. Seule demeurait son obsession pour Scorpius.

Celui-ci l'attendait, aguicheur, à l'embrasure des douches. Il plongea ses yeux gris dans ceux d'Albus et arracha son t-shirt, avec une brutale sensualité qui assécha la bouche d'Albus. Il était comme hypnotisé par ce corps qui se dévoilait à lui, étourdi par la hâte de découvrir ce monde de pâleur, de muscles fins et tendus, d'angles doux et savoureux.

Scorpius prit son temps, étirant les secondes, faisant languir de désir le brun en face de lui. Enfin le pantalon rejoignit le sol et Scorpius l'envoya au loin d'un mouvement leste du pied.

– Mon frère... ses amis... les Serdaigle...

– J'ai condamné la porte. I que toi et moi, Albus.

D'habitude, c'est à ce moment-là qu'Albus se réveillait, dur et transi d'émotions diverses. La peur d'avoir parlé, gémi pendant son sommeil, l'envie, le désir. La frustration. Mais le réveil ne sonna pas. Et Albus comprit qu'il ne rêvait pas. Tout lui paraissait bien trop réel. La peau de Scorpius, si pâle qu'elle en devenait translucide, ses yeux dont l'acier le frappait, ses lèvres rougies mordillées par ses dents blanches.

– Tu voudrais remplacer mes dents, Albus ?

Un murmure. Scorpius était bien trop près. Albus ferma les yeux, tentant de contrôler son corps. Son cœur. Ses pensées. Il ne fallait pas succomber, il ne fallait pas lui laisser comprendre qu'il lui plaisait. Il ne devait pas se laisser aller, se confier, faire confiance.

– Tu as envie de moi, Albus ?

Il n y arrivait pas. Il ne parvenait plus à se contrôler, à respirer normalement, à retenir son corps de s'exprimer librement.

– Tu aimes le contrôle, Albus. Le tien, mais aussi contrôler les autres, pas vrai ?

Scorpius était si près qu'il lui tournait autour en le frôlant, susurrant les mots tout contre lui.

– Tu aimerais me contrôler, Albus ? Je pourrais être ton jouet... Tu n'as pas envie de jouer avec moi ? De me soumettre ? De te soulager ? Je pourrais également te suivre, Albus. On ne dirait rien, on se montrerait discrets, personne ne soupçonnerait rien... Il n y aurait que toi et moi, des nuits de débauche dans le cachot le plus isolé du château... La Salle sur Demande, un lit de velours vert et argent... nos deux corps emmêlés... Nos idées partagées... Je pourrais te suivre, Albus.

Scorpius répétait cette phrase de plus en plus bas, sa voix langoureuse, sensuelle, pleine de promesses. Albus était plus que ravi. Il n'aurait plus à se contrôler, à redouter. Son obsession comblée, ses ambitions réalisées, il serait auréolé de gloire, de pouvoir. Il allait posséder Scorpius. Une première marche dont l'ascension se poursuivrait, jusqu'à posséder le monde.

James voyait le monde comme un univers de possibles à explorer, à découvrir. Il avait envie de parcourir les terres et les continents, de se confronter aux peurs, aux aventures, de rencontrer des populations, d'apprendre de nouvelles coutumes. Tout cela n'intéressait pas Albus. Il rêvait de dominer, de posséder...

– Tu sais à qui tu me fais penser, Albus ? A Tom Jedusor. Lui aussi avait ce sourire, ce regard, cet ascendant.

Il y avait pensé, bien sûr. Il était même assez d'accord. Mais lui ne voulait pas le mal, lui ne voulait pas être craint. Il voulait devenir ce héros dont tous parleraient, ce modèle dont tous s'inspireraient, ce Sauveur que tous vénèreraient.

Il s'était toujours imaginé gravir les échelons l'un après l'autre, d'abord aidé par les frères Zigaro, par son père, par la presse et tous ces gens facilement manipulables. L'objectif ultime, il voulait l'atteindre seul. Que tous ne se souviennent que de lui.

Scorpius ne serait jamais son binôme. Scorpius ne serait jamais sa moitié. Scorpius était la tentation, une étape que tout adolescent devait traverser, même le Sauveur Ultime. Scorpius l'attirait, Scorpius l'envoûtait, Scorpius l'obsédait. Son corps, surtout. Son corps fin et gracile. Son élégance, ses manières, sa voix et son phrasé. Des mots toujours bien posés, utilisés à bon escient, loin des bavardages habituels. Il était malin, rusé, intelligent. Sexy, aussi. Surtout.

L'excitation d'Albus ne demandait qu'à être comblée. Il ne pourrait se concentrer sur ses ambitions qu'une fois son corps soulagé de ses premiers désirs. Scorpius serait toujours là après, lorsque le corps prendrait le pas sur l'esprit, lorsqu'Albus aurait besoin de se soulager à nouveau, de se sentir aimé et désiré pour ce qu'il était vraiment.

A bouts, Albus se tendit, son corps comme aimanté à celui de Scorpius. Le vide et le froid surgirent sans qu'il ne s'en aperçoive, encore envoûté par les paroles lourdes de sens de Scorpius.

– Tu en as envie, pas vrai ? Tu as envie de me posséder. Et tu as envie que je te suive dans tes délires de gosse de riche. Tu es un fils de bien étrange, Albus. Unique en ton genre.

Les yeux toujours clos, Albus sourit. Il n'avait pas à rendre son sourire plus timide, plus émouvant. Il n'avait pas à séduire Scorpius. Scorpius était déjà séduit.

– Tu n'es pas comme ton frère et ses amis, ni comme tes cousins et tous les autres... Eux portent le poids des douleurs d'une guerre qu'ils n'ont pas connue, eux se croient inférieurs à leurs parents, aux nôtres, aux tiens. Eux se résignent. Pas toi. Toi tu es ambitieux.

– Et lorsque mes ambitions seront comblées, je ne t'oublierai pas, Scorpius.

Enfin ils se firent face, le désir et la frustration confrontés à la froideur et au mépris. Suant et tremblant sous ses habits qu'il n'avait pas ôtés, attendant que Scorpius les lui arrache, Albus s'aperçut de l'indifférence du blond. Lui ne tremblait pas. Lui n'était ni impatient, ni frustré. Lui ne connaissait aucune forme d'excitation.

– Tes ambitions ne seront jamais comblées, Albus. Ton plan est voué à l'échec.

– J'ai plusieurs plans. Tu serais surpris de...

– De rien. Tu n'as pas les moyens de me surprendre. Tu manipules aisément ceux qui te connaissent, ils ne soupçonnent rien, ils te font confiance. Moi j'ai connu des gens comme toi. Beaucoup.

– Personne n'est comme moi.

– Tu te crois unique... Mais regarde-toi. Regarde l'effet que je te fais.

Sans crier gare, Scorpius colla sa main sur l'entrejambe d'Albus qui se tendit bien malgré lui.

– Tu vois ? Tu agis comme n'importe quel adolescent. Tu crois pouvoir manipuler qui que ce soit mais aujourd'hui... C'est moi qui te manipule. Parce que tu te consumes de désir et d'illusions. Des illusions, Albus. Celles de tes parents, de ta famille, de ton frère. Des illusions que tu cultives et dont tu joues. Des illusions, Albus. Rien que des illusions. Mais ton corps qui me désire n'est pas une illusion. Mon indifférence à ton égard n'est pas une illusion. La supériorité de ton frère n'est pas une illusion. Tes échecs n'en seront pas moins des illusions.

– Je n'échouerai pas. Et je ne te permets pas de...

– Je me fiche pas mal de ce que tu me permets ou non.

– Je croyais que... Je croyais que je te plaisais.

Scorpius éclata de rire, l'air plus joyeux et victorieux que jamais.

– Je préfèrerai embrasser Lars Bear que de poser mes lèvres sur les tiennes. Et si tu poursuis sur ce semblant d'amitié qui nous unit... Une illusion de plus, voilà tout. Une illusion qui nous sert, tous les deux, mais ne nous rapprochera jamais.

– Tu... Je...

– Je te ferai tomber de ton piédestal. Pire... J'y placerai ton frère. Il y sera plus à sa place que toi.

– Impossible, cracha Albus. Personne ne...

– Les gens finiront bien par comprendre, Albus.

– Jamais. Mon frère...

– James a cette faiblesse qui fait sa force. Il ne te fera jamais de mal, non. Il préfèrerait mourir...

– Depuis quand l'appelles-tu par son prénom ?

Un écœurement. Une douleur. Une incompréhension. Et le sourire serein, confiant et moqueur de Scorpius.

– Ton frère est beaucoup plus intéressant que toi, Albus.

– Tu ne le connais pas...

– Bien plus que tu le ne le crois. Et je prendrai son parti.

– Il ne veut pas de cette place que...

– Mais tu la veux tellement, cette place Albus... Et tu l'utilises avec tant de sans-gêne, d'indifférence, de facilité...

– En quoi cela te dérange ?

– Tu comprendras un jour pourquoi. Lorsque tu tomberas, lorsque tu te détesteras d'avoir posé la question. Et ce jour-là il n y aura personne pour t'aguicher, pour te sourire, pour te soutenir.

– C'est lui qui finira seul. Lui, pas moi. Moi j'aime la solitude, lui ne la supportera pas.

– Ce que tu aimes c'est être le seul à briller. Ce que tu veux c'est que le monde entier te vénère, te croit fort, généreux et brillant. Mais celui qui est fort, généreux et brillant, c'est ton frère. Pas toi. Vous n'êtes pas fait du même bois. Et lui est bien plus attirant que toi. Tu n'as rien, Albus. Aucun charme, aucun attrait.

– J'ai des ambitions qu'il ne pourrait même pas comprendre...

– Lui a les moyens de ses ambitions. Mais continue de te laisser obséder par des objectifs que tu n'atteindras jamais, continue à te vouer à tes ambitions. La chute n'en sera que plus douloureuse et je me délecterai de ta déchéance.

Une voix assurée aux doux accents de promesse. Albus bouillait. Sa frustration était toujours là, serrée et douloureuse. Scorpius fit quelques pas, se rhabillant d'un simple coup de baguette. Son corps attirait toujours autant Albus mais il ne s'en formalisait pas, bien au contraire, il était rassuré. Ce n'était là que simple attirance, bien loin de l'amour qu'idéalisait James. Albus ne voulait pas aimer. Il ne voulait de ces sentiments qui affaiblissaient tant les cœurs et les esprits. Il voulait Scorpius. Une lutte des chairs qui n'était pas assouvie. Une bataille perdue qu'il oublierait lorsqu'il remporterait la guerre.

– Aller viens, petit Albus, faisons comme si tout allait bien, mêlons-nous aux lions, aux aigles, aux blaireaux, attendons avec sérieux le verdict de Tim Brinks. Aucune pression pour toi, hein ? C'est pas comme si t'avais une chance d'être dans l'équipe. Et dire que ta mère avait cité ton nom... Les autres jurés n'étaient pas d'accord, bien sûr. Ils n'étaient pas assez aveuglés par ta manipulation de pacotille pour ne pas voir l'évidence. Tu n'as pas le niveau. Tu n'es pas mauvais joueur, merci l'héritage de maman et papa mais tu n'as pas d'éclat, de génie... Il te manque ce truc que possèdent Malek Lespare, Lucy Wealsey, Zoé Smith et Liko Jordan. Je le possède aussi. Ton frère aussi.

– Mon frère ne sera pas pris.

– Qui sait ?

Scorpius entrouvrit la porte, lançant un regard moqueur vers l'entre-jambe de son camarade. Il semblait satisfait de son manège, de sa réussite, de cette petite blague qui n'avait fait rire que lui. Ravi, il asséna le coup de grâce.

– Au fait Albus... Je t'entends murmurer mon nom, la nuit. Heureusement que Jalil a le sommeil plus lourd que moi, pas vrai ? C'est pas si grave, mec, on est tous semblables dans ce domaine. On connait tous des nuits agitées, des fantasmes inassouvis. Tu as de nouvelles images sur lesquelles te caresser, pas vrai ? J'ai bien vu comment tu me regardais... Je ne peux pas en dire autant, malheureusement. Enfin, j'ai échappé au pire. Tu es resté habillé.

– Tais-toi.

– Quoique... Si ton frère s'était tenu là, à ta place... J'aurais pas dit non. J'aurais peut-être même arraché ses vêtements. Avec mes dents. Je te l'ai dit, Albus, ajouta Scorpius en voyant l'air révolté du brun, ton frère est bien plus intéressant que toi. Sur tous les aspects. »

ooOOoo

Dehors le vent soufflait plus fort, écorchant la peau des joueurs. L'impatience de ses adversaires sauva Albus, nul d'entre eux ne vit son malaise, pas plus que le regard noir qu'il réservait à son frère. Celui-ci lui avait souri, bien sûr, et Albus l'avait trouvé pathétique, loin d'imaginer que la moindre de ses pensées raisonnait dans l'esprit animal de Natasha. Les yeux vert foncés allaient de l'un à l'autre des frères Potter, s'attardant sur le plus grand, lançant des éclairs au plus petit.

Tous s'étaient regroupés, mêlés aux autres et c'est avec fierté que Tim Brinks s'approcha d'eux.

– Je ne vais pas vous faire attendre plus longtemps. Chaque poste aura un titulaire et un suppléant, la composition sera remise en question avant chaque match, en fonction de vos prouesses et de probables blessures. Vous aurez tous une chance. Mais pour affronter Durmstrang, c'est Malek qui devra trouver le vif et qui sera capitaine de l'équipe.

Des acclamations, un sourire fier, des tapes dans le dos. L'euphorie se mêla peu à peu à la déception, mais les applaudissements demeuraient, polis, encourageants. Liko serait un gardien apprécié, Olivia et Isidore des doublures solides. Lucy fut nommée sans grande surprise, Natasha laissa échapper un petit cri de joie en la rejoignant. James n'avait jamais applaudi aussi fort. Il porta Jalil vers les jeunes filles, tous deux riants et encourageant Albus, mais furent suivis par une Maggie ennuyée et visiblement pas tout à fait remise de sa rupture. Elle écrasa volontairement le pied de Natasha et n'échappa à la flaque de boue dans laquelle sa tête volait que grâce à la dextérité de Lucy.

James voulait se rapprocher de son frère, poser un bras rassurant sur ses frêles épaules, le réconforter discrètement pour qu'Albus n'oublie jamais qu'il serait là pour lui. Toujours. Mais ce fut lui que nomma Tim Brinks.

– James comme meneur, Zoé à la défense et... Fred en pointe.

Un hurlement prétentieux déchira le silence, troublant la cohésion et la solidarité.

– Et Scorpius Malefoy.

– Comme suppléant, donc, acquiesça Scorpius, déçu.

– Pas sûr, rétorqua Tim. Vous êtes en ballotage, tous les deux.

– En ballotage ?, s'écria Fred. Avec cet abruti ?

– Je peux très bien te virer de l'équipe, Fred. J'en ai le droit. Je trouverai ça dommage, pour toi et pour l'équipe. Mais personne n'est irremplaçable. Ne m'oblige pas à en arriver là.

Tim énonça les suppléants et Nalani et Megan Grick vinrent s'ajouter aux chanceux.

– Quant à vous autres... J'aimerais que vous participiez à tous les entrainements, qu'on fasse des matchs de haute voltige, qu'on soit tous solidaires. Pour Poudlard. Vous jouerez peut-être les prochains matchs. Ou peut-être pas. Mais vous faites d'ores et déjà partie de l'équipe. Et... ça va, Albus ?

Quelques pleurs et ce sourire timide qu'il avait fait sien.

– Je... Je voulais féliciter l'équipe. Je suis sûr qu'on a nos chances avec vous et je sais que vous donnerez tout pour nous offrir la victoire. Et puis... je suis désolé d'avoir tout raté mais... je pense que James méritait plus sa place que moi dans l'équipe.

Bizarrement, sans se concerter, Natasha et Scorpius échangèrent un regard empli d'amertume et d'écœurement. Les sous-entendus d'Albus, les sourires qu'il récoltait, les élèves qui se précipitaient pour le remercier, pour le réconforter. James aussi tombait dans le panneau, comme s'il était fautif, comme s'il avait été favorisé, comme si Albus méritait cette place et qu'il la lui avait volée.

Eux semblaient les seuls à comprendre. Et pourtant. Malek Lespare et Isidore Kandinsky échangèrent un regard entendu, Lucy pinça les lèvres et Nalani, Mael, Oscar et Keith se rapprochèrent de James, l'entourant sans se concerter.

– Il n'a pas les moyens de ses ambitions, répéta Scorpius en un murmure, comme pour s'en persuader.

Il n'était pas le seul à prier Merlin. Celui-ci recevait toutes sortes de vœux, de suppliques, de prières. Et nul ne savait quelle prière il exaucerait.

ooOOoo

« T'as réussi à dormir ? »

La voix de sa meilleure amie chassa le moindre rêve, le moindre fantasme. Pourtant, sous ses paupières closes et tremblantes sous l'eau brûlante, James Potter était toujours là, lançant le souaffle avec une vigueur surnaturelle, félicitant l'équipe pour leur première victoire, prenant Natasha dans ses bras, avec cette fougue et cette douceur qui le caractérisaient. Et il l'embrassait, avec une conviction sans précédent, comme pour affirmer à tout Poudlard, à toute la communauté, au monde entier, qu'ils étaient ensemble et que rien ni personne ne les séparerait jamais.

– Tu ne me feras pas croire que tu es parvenue à te noyer dans une douche si ridiculeusement petite.

Natasha esquissa un sourire. Elle ferma le robinet et entoura sa peau rougie d'une serviette propre, sortant avec parcimonie en prenant garde de ne pas glisser sur le sol.

– Bravo, je suis ravie que tu écoutes mes conseils, sourit Rose, plutôt fière. C'aurait été dommage que tu te casses quelque chose aujourd'hui, pas vrai ? Bon, y aurait toujours eu Towler pour te remplacer mais...

– Très drôle, grogna Natasha.

– Tu ne m'as pas répondu... Tu as réussi à dormir ?

– Une heure, répondit Natasha en haussant les épaules. Entre deux et trois heures du matin. Je t'ai entendu gigoter...

– Oh...

Natasha s'amusa du visage embrasé de sa meilleure amie.

– Ma parole, Weasley, ta tête... on dirait un souaffle sur lequel on aurait planté des carottes, se moqua Fiona Barber en entrant à son tour dans la salle de bains.

– Ma parole, Barber, j'ai trouvé l'endroit parfait pour tester ma batte !, répliqua Natasha. Sur ton nez ! Dégage !

– On partage cette salle de bains, je te signale, tu n'as pas...

– Sans blague ?!

Toujours vêtue de sa serviette, Natasha sautilla dans la chambre, tirant sa batte au vol, d'un mouvement leste, habitué et Fiona Barber quitta les lieux en hurlant que sa camarade de dortoir était une folle psychopathe.

– Tu vas finir par t'attirer des ennuis.

– Et toi par imploser.

– Nat…

– Désolée, je suis stressée par le match et énervée par cette pimbêche qui... Mais plus sérieusement, si tu veux parler de ce qui te troubles et te tient éveillée toute la nuit, on peut...

– Je ne préfère pas, coupa Rose, gênée.

Docile et compréhensive, Natasha acquiesça. Elle n'avait pas oublié les cris, elle n'avait pas oublié les pleurs. Elle attendrait. Rose avait une importance indiscutable dans sa vie, suffisamment pour qu'elle apprenne la patience.

– L'adolescence est une drôle de période, lâcha tout de même Natasha.

– Pas faux. Au fait, Nat, je me posais une question, comme ça, juste par hasard...

– Hum ?

– Vous partagez le même vestiaire ?

– Tu veux dire... est-ce qu'on se mélange par maisons ?

– Non, je veux dire... Les filles et les garçons.

D'abord abasourdie, Natasha lui lança un petit sourire complice et vaguement amusé.

– Quoi ?, se défendit Rose. Moi ça me gênerait de devoir...

– C'est toujours comme ça avant un match. Pour les entrainements, c'est différent, comme tu le sais, on reste entre filles mais les matchs... Disons que c'est plus simple d'être tous ensemble, pour se préparer, se soutenir, s'encourager, écouter les dernières recommandations du capitaine, tout ça.

– Mais... vous êtes déjà en tenue, pas vrai ?

– Normalement, oui. Mais je me suis déjà mise en sous-vêtements devant Malek, mon frère, Megan, Nalani, Keith... Parce que tout le monde le fait, parce qu'on ne pense pas à... ça. On ne pense qu'au quidditch.

– Même quand un sublime garçon se met en caleçon devant toi ? Ne me dis pas que si James était nu devant toi, tu penserais aux cognards...

– Pour lui en lancer un, oui. Mais maintenant on est coéquipiers, donc je m'abstiendrai. Cette année, tout du moins. On ne se regarde pas, Rose. Pas dans le sens où tu l'entends.

– Toi, peut-être. Mais certaines ont sans doute moins de...

– Towler, sûrement. Mais pas chez nous, pas à Serdaigle. On est au-dessus de ça. C'est pas un pauvre bout de chair qui va nous déconcentrer.

Il y avait tant de passion et de mauvaise foi mêlées dans son discours que Rose ne put retenir un sourire attendri. Et de pousser Natasha dans ses retranchements.

– Ça te fait quoi ? De jouer avec James et les autres ?

– Ça me fait un effet bizarre, reconnut Natasha. On s'est tellement entrainés entre nous en début d'année que je cherche Keith partout, prête à lui faire signe de prendre le cognard avant les autres, genre ta cousine Lucy alors que là... C'est elle qui va me dire quoi faire. Et je ne suis pas certaine d'aimer ça.

– Comment ça ?

– Keith a tout le temps peur, là-haut. Alors je prends les commandes, c'est moi la boss, et j'adore ça. Malek et Isidore me font confiance, on a la meilleure équipe... Là c'est toutes mes habitudes qui s'envolent. Le dernier match que j'ai joué, que j'ai perdu, j'ai affronté cette fille, la meilleure joueuse de Poudlard, batteur comme moi, et là... je dois jouer avec elle. On n'a pas le même niveau, Lucy et moi. Lucy est au-dessus de tout le monde.

– Tu ne seras pas ridicule, assura Rose, comprenant les doutes de son amie.

– Mais je vais défendre un gardien que je m'escrime à cogner d'ordinaire, je vais protéger trois poursuiveurs sur lesquels je m'acharne... Malefoy, franchement... Je lui ai lancé douze cognards la dernière fois que j'ai joué contre lui. Douze, Rose.

Rêveuse, Rose songeait à l'œil au beurre noir que Scorpius avait porté à cause de Natasha et Keith pendant deux semaines. Cette blessure lui avait donné un côté « mauvais garçon » qui avait alimenté nombre des rêves de la rouquine.

– Je ne pourrais pas faire ça de ma vie, reprit Natasha, l'air plus sérieux que jamais. J'adore le quidditch, vraiment, mais devenir professionnelle... Je ne pourrais pas.

– Pourquoi ?, s'étonna Rose.

– Parce que les carrières sont courtes et que les joueurs changent de clubs, parce que j'ai besoin de m'attacher à mes coéquipiers pour avoir cette rage de les protéger, parce que... si Malek, Nalani ou Keith jouaient en face de moi, contre moi, jamais je n'arriverais à les blesser...

– Tu vois qu'on n'est pas obligés de vivre de sa passion, en profita Rose, taquine.

– Je... bon, ok, reconnut Natasha. D'ailleurs j'ai pensé à une nouvelle carrière pour toi...

– Nat, soupira Rose, laisse-moi tranquille avec ça, tu veux ? Reporter, journaliste animalière, photographe pour journaux et livres spécialisés... Qu'est-ce que tu vas inventer aujourd'hui ?

– Tu pourrais faire des ménages.

Rose haussa le sourcil droit, attendant la blague somme toute douteuse qu'allait sans nul doute lui asséner sa meilleure amie.

– Et te spécialiser dans les vestiaires. Comme ça tu reluquerais à loisirs les jolies fesses de... Rose !... aïe... Mais je sors de la douche, Rose ! Mon équipement de quidditch... Rose ! »

ooOOoo

Malek Lespare lui avait demandé d'intervenir, parce que la voix de Natasha pouvait atteindre un volume sonore dangereux, pour ne pas qu'elle s'épuise inutilement avant un match important, pour lui rappeler d'aller manger quelque chose et ne pas voler l'estomac vide et Nalani avait regardé le préfet-en-chef d'un air perplexe, avant que Solenne ne lui rappelle qu'elle était préfète.

Une idée idiote et farfelue à laquelle Nalani refusait d'adhérer. Le préfet c'était Keanu. Intelligent, compréhensif, attentionné. Le préfet c'était Louis. Un exemple de réussite et de sérieux. Les préfets, c'étaient Oscar et Susie, toujours à l'écoute des plus jeunes, toujours volontaires. Nalani, elle, ne se faisait tout simplement pas à ce poste. Elle suivait Keanu dans ses tours de garde, parce qu'ils parlaient d'enquêtes, de leurs amis, du Tournoi, parce qu'elle le laissait expliquer à quelques élèves pourquoi il devait leur retirer des points, parce qu'il la laissait en dehors des remontrances, de la morale, de la sévérité.

« C'aurait dû être toi, marmonna-t-elle en se massant le bras, là où Natasha avait frappé.

– Ne dis pas de bêtises, rétorqua Solenne sans lever le nez de son manuel.

– ...désolée, vraiment Nalani, je...

– C'est rien, Nat, je te l'ai dit cent fois. Si, Solenne, tu aurais été une bien meilleure préfète que...

– J'ai vraiment cru que c'était Fiona et...

– Tu n'as pas non plus le droit de frapper Fiona, murmura Rose discrètement en retenant un petit rire.

– Je sais, reconnut Natasha. Mais c'aurait été moins grave, quand même.

– A cause du quidditch ?, releva Keanu.

– Non, parce que Nalani est cool, répondit Natasha avec évidence.

– Fiona Barber n'est pas cool avec toi ?, s'enquit Nalani avec sérieux.

– C'est une pimbêche, elle...

– Elle s'en prend souvent à moi, dit Rose en baissant la tête. Elle est blessante et Natasha me défend toujours. Là elle... Ce matin, elle... Elle a dit que ma tête était un souaffle dans lequel on aurait planté des carottes...

– Quoi ?!, s'exclama Irina.

– Je m'en occupe, trancha Nalani.

S'il y avait quelque chose que la jeune fille ne supportait pas, c'était bien l'injustice. Elle détestait qu'on parle de James sans arrêt, lui prêtant toutes sortes de rumeurs douteuses, elle détestait qu'on traite Mael d'asperge inutile, qu'on prétende que leur bande n'avait aucune valeur.

– Tu vois, Nalani. C'est pour ça que tu es préfète.

La jeune fille se confronta au regard serein de sa meilleure amie. Et pourtant. Elle aussi se montrait injuste, comme lorsqu'elle faisait mine d'ignorer les sentiments de Mael, comme quand elle fermait les yeux sur les agissements de Fred, ses tromperies, sa vantardise, sa couardise, juste parce qu'elle n'avait pas la force de supporter un affrontement. La veille, alors qu'elle marchait main dans la main avec Fred et que celui-ci répétait pour la trentième fois comment Gryffondor avait emporté la coupe grâce à lui, ils avaient croisé un couple d'élèves de Durmstrang. Ceux-ci, plutôt discrets, les avaient salués par politesse, d'un simple signe de tête. Nalani avait entendu la jeune fille prononcer le nom de famille de Fred, un événement somme toute banal pour quiconque se promenait avec un Potter ou un Weasley.

Fred ne l'avait même pas entendu. Cependant il avait reconnu leurs robes aux couleurs de Durmstrang et s'était empressé de hausser le ton, de les menacer, de les acculer, si bien que le couple regardait autour d'eux avec crainte, la baguette tremblante. Nalani avait tenté de raisonner Fred mais celui-ci, apprenant que le garçon avait un cousin dans l'équipe, lui avait lancé un sort. Et la vengeance n'avait pas tardé à arriver. Zoé Smith avait commis l'erreur de se rendre seule à la salle de bains des préfets et n'avait pu se défendre face à trois élèves de Durmstrang. Sa blessure tardant à cicatriser, elle ne pourrait jouer le premier match.

– Je vais vraiment finir par croire que c'est un crétin, lâcha Keith alors qu'ils croisaient les cousins Potter, Fred en tête.

Une fois de plus, Fred dénotait. Si Louis était stressé de nature, James était profondément angoissé par son rôle de meneur de l'équipe de Poudlard. Mael tentait tant bien que mal de le réconforter et Fred... Fred gesticulait, Fred hurlait haut et fort vers tous les élèves de Poudlard qui l'acclamaient, qui l'encourageaient, lui et tous les membres de l'équipe qui représenterait Poudlard face à Durmstrang. Mais Fred prenait les encouragements pour lui seul.

– Comme d'habitude », conclut Keanu avec sagesse.

Et Nalani ignora tout autant les regards qui convergeaient vers elle que les battements de son cœur qui la pressaient de se séparer de Fred Weasley.

ooOOoo

Il avait trouvé refuge dans ce couloir isolé, pas très loin des toilettes, au cas où le stress lui ferait rendre son petit déjeuner.

« T'es angoissé. »

James se tourna, surpris par le ton froid, indifférent, légèrement acerbe. Une intonation qu'il ne connaissait que trop bien. Une intonation qu'il aurait voulu oublier. Une intonation qui lui rappelait l'époque où son frère oscillait entre jours « pile » et jours « face ». Une intonation propre à ces jours où son frère avançait, le pendentif dissimulé sous son écharpe de soie verte, la face argentée pulsant au rythme de ses pas.

Deux mots. Deux mots qui en paraissaient mille. Deux mots qui signifiaient : « ne nies pas, je sais que tu es angoissé. Et j'en suis ravi. ». Deux mots prononcés d'une voix sifflante, appuyée, moqueuse, dédaigneuse. Comme lorsqu'Albus laissait entendre que leur mère écrivait régulièrement à Sally, qu'elle avait soutenu Fred pour la sélection des joueurs, qu'elle avait laissé entendre que James n'était pas assez bon, qu'il ne le serait jamais.

– Tous les joueurs sont stressés avant un match, répondit James d'une voix hésitante.

– Pas moi. Plus maintenant. Au début, oui, bien sûr, mais depuis que papa m'a parlé de son truc, son astuce magique imparable, je ne stresse plus.

Un infime déchirement. Une plaie qui tarde à se refermer dans laquelle on enfoncerait un couteau. Lorsqu'il avait deux-trois ans de moins, il paraissait à James qu'on lui enfonçait un sabre dans le cœur. Le temps passé, le sabre s'était transformé en couperet, la plaie s'était éloignée du cœur, le mal s'était amoindri. Alice disait qu'elle finirait par disparaitre définitivement et lorsqu'elle prononçait ces mots, loyale et confiante, James n'osait lui répondre qu'elle se trompait. Il avait et aurait toujours le cœur meurtri par l'indifférence et le désintérêt. L'amour à sens unique ne blessait pas que lui mais d'autres se relevaient, s'armaient, avaient le courage de tourner le dos, d'avancer, de ne pas se retourner. Lui avait seulement la force de supporter. Le couteau s'était fait plus lisse, moins abrupt, comme celui dont Louis se servait pour étaler la confiture de fraise sur ses croissants français. La plaie, elle, ne guérirait jamais. « Il faudrait, pour cela, que tu en parles », avait dit Mael. Mais James n'avait pas répondu. Pourquoi ouvrir la bouche ?

Pour se plaindre ? Harry et Ginny n'avaient pas à être de bons parents, l'un avait sauvé le monde, l'autre lui avait donné trois héritiers. Deux héritiers et demi.

Pour quémander davantage d'amour ? L'amour ne se quémandait pas, ne se méritait pas. L'amour n'avait pas d'explication, ne suivait aucun raisonnement, ne possédait aucune logique. Il aimait bien cette fille aux yeux vert sombre qui s'emmourachait chaque jour un peu plus de son frère.

Pour être traité comme Albus, comme Lily ? James s'était fait la réflexion que ses parents n'étaient pas les seuls fautifs, Albus et Lily étaient parvenus à se faire aimer, lui non. Alice avait beau cracher que « tout parent doit aimer ses enfants », Mael avait beau prétendre que « les vrais parents ne font aucune différence entre leurs enfants », Louis avait beau dire que Ginny se retrouvait en Lily, que Harry idéalisait Albus, James savait qu'il ne les avait jamais émus, jamais rendu fiers, ou si rarement que ça n'avait pas suffi. Ce n'était pas à lui de se plaindre.

Lorsqu'on est un fils de, on ne se plaint pas, on se tait, on supporte, on endure.

– Il t'en a déjà parlé ? Oh, James, dis-moi que papa t'a déjà parlé de son astuce pour…

– Non. Il ne m'en a jamais rien dit.

– Oh, James, je suis désolé, je…

– Non tu n'es pas désolé. Mais c'est pas grave, tu sais ? On continuera comme avant, tu me diras toutes ces choses qui me font mal et je ne dirai rien. Qui prendrait ma défense, de toute manière ? Papa te considère comme son seul fils, maman est persuadée que je lui ai volé sa vie, les autres…

James s'interrompit. A quoi bon continuer à parler, Albus ne l'écoutait déjà plus. Il avait cet éclair dans les yeux, victorieux, satisfait, serein, hautain. Il était parvenu à ses fins, n'éprouvait ni compassion, ni tendresse pour son frère. James aurait voulu avouer la vérité à Albus, lui dire qu'il avait beau avoir les yeux bien plus clairs que Natasha, c'était lui qu'il aimait plus que tout lui dire qu'il le préférait à Maël, à Alice, à Louis, à Lucy. A Lily, aussi. Un amour à sens unique dont la réciproque s'était transformée en un froid mépris.

– Je m'en veux, Albus. Je n'ai jamais voulu te faire de mal. Quand on jouait et que je me moquais de toi, c'était juste pour que les parents m'engueulent, pour qu'ils me voient, pour qu'ils me parlent. Je n'ai jamais cru que tu en souffrais. Je comprends que tu veuilles te venger, je n'essaierai pas de t'en empêcher, je veux juste que tu saches que je regrette et que… je t'aime, Albus.

– Je sais, cracha Albus avec un sourire dénué de joie. Tu m'aimes bien plus que Lily, que nos parents, que quiconque. Tu m'aimes comme ils ne m'aimeront jamais. Tu m'aimes comme je suis, tu m'aimes assez fort pour couvrir mes agissements, pour t'accuser à ma place, pour encaisser, pour prendre tous les coups. L'amour t'affaiblît. L'amour te rend confiant, serein et donc fragile. L'amour te rend idiot. Avec Kandinsky, avec ton cher Mael Thomas, avec cette andouille d'Alice et tous ces crétins que tu as pour amis. L'amitié n'est rien. L'amour n'est rien. Des sources de faiblesses, de maux. Tu ne m'as jamais fait souffrir, James, parce que tu ne le peux pas. Parce que je ne t'ai jamais aimé, parce que je ne t'aimerai jamais. Ces moqueries de frères que tu t'inventes n'ont jamais existé. Tu as essayé, oui, mais je n'ai jamais voulu jouer avec toi. Parce que tu es bête, que tu me tirais vers le bas. Parce que tu es toujours comme ça, parce que tu n'évolueras jamais. Parce que j'avais, j'ai et j'aurai toujours bien plus d'ambition que toi. Tu n'as rien compris, James Sirius Potter, rit Albus en accentuant avec mépris les prénoms de son frère. Ce n'est pas de la vengeance. Pourquoi me vengerai-je ? Je t'utilise depuis toujours et tu te laisses faire, comme un pantin sans grâce et sans cervelle. Tu sais quelle est la plus grande peur des ambitieux ? Ils ont peur de l'erreur infime qui leur coûtera cher, qui détruira des plans savamment orchestrés dans l'ombre, qui anéantira leurs projets, qui annihilera leur piédestal. Moi je n'ai pas cette peur. Je peux faire toutes les erreurs que je veux, un crétin sera toujours prêt à s'accuser à ma place. Tu seras toujours prêt à t'accuser à ma place. En cela tu es la personne la plus importante pour moi, James. Un peu comme la baguette affutée d'un Auror, l'Eclair de Feu d'un attrapeur, la flaque d'un assoiffé. Tu es ma chose, mon arme, mon caniche, mon paillasson. Et dire que certains te croient encore meilleur que moi… Ils ne savent pas encore qui tire les ficelles, ils n'ont pas encore compris que ton cerveau est vide et que ton cœur est plein de mièvreries indigestes. Ils croient encore que tu es bon, intelligent, doué, fort. Brillant, même. Des amis qui t'apprécient, des pintades qui tombent amoureuses de toi, des membres de la famille qui commencent à douter, à comprendre. Ces gens pensent que tu es un frère pour moi, sans doute pensent-ils que tu serais un bon modèle, un exemple à suivre. Mais tu n'as jamais été mon frère, James. Tu es ma chose. Une petite chose ridicule, insignifiante. Un tout petit cerveau mal irrigué. Un cœur que j'aurais plaisir à vider. Et tu sais ce que je fais aux petites choses, James ? »

Les épaules basses sous les mots de son frère, les yeux qui ne retenaient plus toute cette eau qui menaçait de le noyer, des picotements partout, un cœur qui bat trop vite, trop fort. Les yeux d'Albus lui glaçaient le sang. Enfin, ils se détournèrent, un court instant, le temps qu'Albus lance une flamme noire sur une famille de fourmis.

Un hochement de tête, comme pour faire comprendre à l'ainé ce qui pouvait advenir de lui. Un bruissement de cape plus tard, Albus avait disparu. Au loin la clameur raisonnait d'euphorie, d'impatience, bourdonnement assourdissant propre au quidditch, accentué par la dimension nouvelle du Concours.

James ne bougeait toujours pas. Fred, Nalani, Scorpius et quelques autres pouvaient prendre sa place, ça n'empêcherait pas Lucy d'être la meilleure, ça ne changerait rien à l'issue du match. Il n'était qu'un joueur moyen parmi tant d'autres, un Gryffondor de cœur qui s'était intégré dans une bonne équipe, comme des centaines, des milliers d'autres joueurs avant lui.

Il n'avait jamais cru qu'il pourrait changer les choses. Il n'avait jamais prétendu être meilleur que Maël, Fred ou Nalani. Il s'était promis de tout faire pour vivre une telle expérience, parce qu'il aurait été fier de défendre Poudlard, de jouer parmi les aigles, les serpents, les blaireaux et les lions.

Il aurait été fier d'être choisi, d'être sélectionné, oui, il ne s'en était jamais caché. Il s'était dit que jouer avec Natasha les rapprocherait, il mourrait d'envie de la voir lancer un cognard vif contre son vis-à-vis, qu'elle le défende comme elle défendait le trio de poursuiveurs de Serdaigle, qu'elle s'attaque au gardien adverse, qu'elle lui permette de marquer un but. C'aurait été leur but, leur victoire. Et lorsque Malek aurait attrapé le vif, il aurait été le premier à la prendre dans ses bras. Il l'aurait serrée fort contre lui, aurait humé son parfum de toutes ses forces, lui aurait volé un baiser. Bref, discret, qui n'aurait appartenu qu'à eux seuls.

Il n'avait pas eu le recul nécessaire pour avouer qu'Albus n'avait pas sa place dans l'équipe. Il ne reconnaissait même pas que Jalil était un bien meilleur batteur, il ne voulait pas voir à quel point son frère se fichait du quidditch. Il préférait croire ce que disait Albus, qu'il avait parfois peur de voler si haut et de jouer devant un public mais qu'il était si bon à l'entrainement qu'il ne voulait pas abandonner son équipe, qu'il était prêt à prendre tous les risques et à braver sa plus grande peur pour donner un peu de joie à cette maison qui avait déjà tant souffert.

Il voulait continuer à croire en l'amitié qui unissait Albus à Sally, Jalil et Benoit. Il voulait continuer à croire qu'Albus avait choisi d'offrir ses talents et son enthousiasme à Serpentard, pour qu'on cesse de n'y voir que des pro-magie noir. Il voulait continuer à croire qu'Albus ignorait réellement ses sentiments pour Natasha, qu'ils avaient juste eu la malchance de tomber tous deux amoureux de la jeune fille. Il aurait voulu continuer à souffrir en les voyant rire ensemble, il aurait voulu continuer à croire que la plaie se refermerait, que tous deux méritaient d'être heureux ensemble.

– Fred est à l'infirmerie.

La voix chaude, rassurante, éraillée depuis qu'il n'en finissait plus de muer.

– Mael…

– Je sais. J'ai tout entendu. Je… Je sais que je n'aurais pas dû. J'étais venu te chercher, c'est Nalani qui me l'a demandé… Alors je voulais faire vite, tu sais, pour qu'elle voie que je peux être aussi rapide que Fred, pour qu'elle comprenne que je ne suis pas un idiot.

– Nalani ne pense pas ça de toi, murmura James.

– J'ai voulu vous interrompre mais j'ai vu le regard d'Albus et…

La voix se cassa. Autour de la carrure impressionnante de Mael, les particules de poussière volaient, mises en lumière par un soleil éclatant.

– Tu as vraiment tout entendu ?

– Tout, oui. Je… J'ai trois sœurs et je ne sais pas trop comment fonctionnent les frères entre eux. Mais je veux bien essayer de comprendre.

– Comment ?

– En t'aimant comme mon frère. C'est un peu ce qu'on fait déjà, je crois, un meilleur ami c'est quand même assez proche d'un frère, tu crois pas ? Je me sens bien plus proche de toi que de mes cousins. Ou de mes autres amis.

– Je ne suis pas sûr que ça marche comme ça, lâcha James, avec un triste sourire.

– Ça vaut le coup d'essayer. Soyons frères, toi et moi. On saura comment ça marche, on saura comment aider Albus, comme ça. »

Un sanglot discret, bientôt suivi par un cri aigu qui les fit sursauter.

Quelques mètres derrière Mael, Susie se massait les côtes, fusillant Oscar et Keith du regard.

« C'était beau les gars, murmura ce dernier, un peu gêné. On ne voulait pas vous interrompre, mais Susie est un peu fleur bleue et…aïe !

– On s'inquiétait pour toi, lâcha Solenne en rencontrant le regard surpris de James.

– Mael était parti depuis longtemps, continua Keanu, on s'est dit qu'il valait mieux vous rejoindre.

– Merlin sait à quel point vous pouvez enchainer les bêtises lorsque vous êtes ensemble. Surtout quand je ne suis pas là pour vous surveiller.

Le sourire forcé de Louis valait mille messages. Il avait compris. Ainsi que tous leurs amis. Une clameur sans précédent fit trembler les fenêtres. Un frisson parcourut la nuque de James qui se redressa, se rapprochant de la vitre sale.

– Malefoy vient de marquer son premier but, lâcha Nalani, laconique.

– Yes !, s'écrièrent Pepper et Clifford, satisfaits.

– Mais… Nal…

– Tu étais dans les trois derniers, James. Pas moi.

– Tu aurais dû me remplacer, non ? Jouer avec Fred et Scorpius en attendant que Zoé Smith soit remise ?

– Fred s'est battu contre Vivyan Parrish, répondit Nalani. Elle l'a séduit, il l'a embrassée et elle lui a versé un truc sur la tête. Ils ont échangé quelques sorts et elle l'a envoyé à l'infirmerie. Parait qu'il les harcelait depuis trois semaines, son jumeau et elle. Des lettres, des menaces, y a même quelques élèves de Poudlard qui ont témoigné.

– Moi, intervint Pepper, plutôt fière d'elle. Désolée, Jordan, mais Weasley dépasse les bornes. Il te considère comme une morue destinée à la brandade, d'ailleurs et…

– C'est bon, Pepper, je ne t'en veux pas, coupa Nalani, visiblement plus touchée qu'elle ne voulait le laissait croire.

James ne parvenait à comprendre si les sentiments de Nalani pour Fred étaient sincères. Ils s'étaient toujours bien entendu, ils avaient été amis mais éprouvait-elle tout ce que James ressentait pour Natasha ? Tout ce que Mael ressentait pour elle ?

– Qui joue, alors ?

– Malefoy, Megan et Allan MacMillan.

– Ils ne se sont jamais entrainés ensemble. On va perdre, lâcha James avec indifférence, se laissant glisser contre le mur.

Une bande qui ne ressemblait à aucune autre, un leader qui n'avait jamais accepté son statut, qui n'avait jamais prétendu être fort, courageux... Un leader qui s'était toujours dévoilé, montrant tout autant ses forces que ses faiblesses. Un leader pour eux, pour tous, mais sans doute pas pour lui.

– C'est pas important, balaya Nalani en s'accroupissant près de lui. On jouera les autres matchs et on explosera les deux autres équipes. Sans Fred. Sans moi, aussi, sans doute. Tu joueras avec Smith et avec Malefoy, Zoé défend bien, elle est rapide, respecte les règles et a de l'expérience. Beaucoup d'expérience. C'est sa dernière année, elle connait bien Malek, Liko, Olivia et Isidore. Malefoy est... brillant, reconnut Nalani, amère. Redoutable. Et toi, tu es et seras un excellent meneur.

– Tu aurais pu jouer, murmura James.

– C'est vrai et faux en même temps, nuança Nalani avec un vague sourire. Toi absent, j'étais prise, oui, donc j'aurais pu jouer. Mais notre amitié est plus importante qu'un match de quidditch.

– Avec toi l'équipe aurait eu davantage de chances de...

– Notre amitié est plus importante que le Tournoi.

– Poudlard...

– Tu es plus important que Poudlard, James. Pour chacun d'entre nous. »

Leurs amis n'avaient pas besoin d'acquiescer, sauf sans doute Pepper qui mesurait le poids des mots de Nalani. Mael ne ressentit aucune jalousie. S'il avait dû, il aurait placé sa vie, celle de ses sœurs, celle de ses parents, celle de Nalani entre les bras de James. Il lui vouait une confiance illimitée.

James avait été le camarade, le compagnon. Il était l'ami, le frère. Il deviendrait le témoin de leur mariage, le parrain de leurs enfants. Jamais James ne le trahirait et lorsque Nalani posa sa main sur l'épaule de James, la pressant avec affection, Mael sourit, s'imaginant quelques années plus tard recevoir l'aventurier que son meilleur ami deviendrait dans la maison qu'il partagerait avec Nalani. Il tendrait à son meilleur ami une Bièraubeurre fraiche, Nalani les ferait rire et James prendrait leur premier enfant sur ses genoux, complice et attentionné.

Oui, Mael était confiant et lorsque Nalani apposa ses lèvres sur la joue pâle de James, il sut que son meilleur ami lèverait des yeux affolés vers lui. Mael lui sourit, peu conscient des regards entendus qu'échangeaient Solenne, Keanu et Susie. Mael se moquait bien de leurs rires, Poudlard lui avait donné le plus beau des cadeaux. Une renaissance. De l'amitié, de l'amour, des aventures à foisons, du bonheur en intraveineuse, des rires et des mystères. Les autres avaient leurs secrets, leurs rancœurs, leurs rumeurs. Eux s'étaient trouvés, ils n'avaient besoin de rien d'autre. Sans doute adopteraient-ils de nouveaux membres, à mesure que de nouveaux couples se formeraient. Lucy n'était pas très loin, Juliet reviendrait, Natasha Kandinsky s'intègrerait sans mal. Mael l'aiderait. Pour James.

Poudlard lui avait tout donné mais, en regardant sa future femme réconforter son presque-frère, Mael sut qu'il sacrifierait l'école, les murs, le poids de l'histoire pour eux. Pour Nalani et James, surtout. Et pour tous ces jeunes dégingandé éparpillés – mais toujours soudés – autour de lui. Pour Oscar qui refusait de grandir, pour Susie et Keith qui connaissaient les déboires de l'acné, pour Keanu, qui à trop vouloir raser une barbe inexistante, s'était écorché le menton, pour Clifford dont les sacs emplis de gallions et les œillades répétitives n'attiraient l'intérêt de Pepper, pour cette dernière qui, sous ses faux airs de harpie, avait un cœur en choco-grenouille. Ils étaient prêts à tout les uns pour les autres. Mais ce qui n'était qu'une litanie passionnée dans leur âme d'adolescent jusqu'au-boutiste deviendrait vite une réalité. Que deviendraient alors leurs bons sentiments lorsqu'ils devraient affronter le pire ?

Nul ne le savait encore, pas même leur leader, ce garçon perdu et triste, assis dans la poussière millénaire d'un château sans âge.

ooOOoo

En voyant Alice Londubat avancer à grands pas vers lui, Albus sut que James ne lui avait rien dit. Si son frère s'était confié à sa meilleure amie – son labrador, rectifia Albus mentalement – elle aurait eu ce même regard furieux mais James l'aurait calmée. Cet amour pathétique que lui portait son frère lui était d'un grand secours, Albus le savait, c'était cet amour qui empêchait les aigles Keanu Ganesh, Keith Corner, Solenne O'Ranch et Nalani Jordan d'enquêter sur lui c'était cet amour qui obligeait Clifford et Pepper à le guetter du regard, lui sourire, le protéger cet amour encore qui forçait Oscar Dubois et Susie Finigan à détourner le regard, à baisser la tête, à courber l'échine.

Harry et Ginny reprochaient souvent à leur aîné de vouloir jouer les leaders, d'avoir monté de toutes pièces une fausse bande d'amis, triés sur le volet, des fils de, essentiellement, dont les parents avaient fréquenté le Survivant et son épouse. Bien sûr Lily s'empressait toujours d'éclaircir la situation, évoquant le né moldu Keith Corner, l'inconnue Solenne O'Ranch, les serpents Clifford, Pepper, Vincent Goyle et la fameuse Juliet Hawkes. Depuis quelques mois, elle n'omettait plus Lucy, Rose et Natasha Kandinsky, parlant également parfois d'Irina et des Champions de Poudlard. « James a beaucoup d'amis, il est magnétique, charismatique et modeste, tout le monde l'aime, c'est normal. » Dans ces moments-là, Ginny reprochait à James d'endoctriner sa petite sœur et Harry se tournait vers Albus, l'air mi-dubitatif, mi-gêné. « Elle est jalouse de ta supériorité, de ton intelligence, de la beauté de tes yeux. Il est plus facile de se comparer à James », lui disait-il, confiant, compatissant, réconfortant.

Quel idiot, songea Albus. Mais il ne put penser davantage à la bêtise de son père, Alice avançait si vite que les élèves s'écartaient sur son passage et lorsqu'ils lui tournaient le dos, elle les poussait sans précaution, les yeux braqués sur lui. Non, ce n'était pas James qui lui avait parlé, il l'aurait retenue, il l'aurait persuadée, il l'aurait acquise à la cause d'Albus. Non, James ne lui avait rien dit. Et pourtant, Alice Londubat était au courant. De tout. Sinon sa main n'aurait pas rencontré la joue d'Albus si vite, si fort.

Le sang d'Albus ne fit qu'un tour et il comprit. James l'aimait, il ne l'aurait dénoncé à personne, ne l'aurait jamais trahi. Le sang d'Albus se dispersait, courait dans ses veines à une vitesse folle, formant quelques amas de glace. D'une froide colère.

Quelqu'un avait surpris leur conversation. Pas Alice, non. Elle se serait jetée sur lui dès les premiers mots d'Albus, elle aurait protégé James et lui l'aurait retenue. Le sang d'Albus coulait plus vite, plus douloureusement. Il avait envie de mourir, là, tout de suite. Son plan, parfait, s'était jusque-là déroulé à la perfection. Mais il ne devait pas y avoir de témoin. Ni de la déchéance de James, ni de la victoire d'Albus. Oui, il avait envie de se frapper, de se maudire de n'avoir été plus prudent. Il avait envie d'écorcher sa peau, de sortir chaque goutte écarlate de son corps. Mais le sang d'Albus coulait toujours, habitué à sa lâcheté, à sa perfidie. Il avait envie de mourir mais seulement s'il pouvait les tuer tous avant. Contempler la terre vide de ses occupants, écouter le silence, observer les cadavres, fixer ses émeraudes sur la mort, plutôt que sur la vie.

Il était un Sauveur. Et les Sauveurs ne mourraient jamais. Il lui faudrait trouver le témoin, bien sûr, il lui faudrait s'en occuper et s'assurer que l'histoire ne s'ébruite pas. Alice Londubat n'était rien, James n'était rien. Il n'aurait aucun mal à obtenir un nom, à planifier sa vengeance. En attendant, il devait s'occuper de son sang, qui voguait à une vitesse folle irriguer sa joue douloureuse.

Il n'avait pas eu le réflexe de se baisser, elle avait été si vive, si rapide qu'Albus avait reculé, la joue si brûlante qu'il avait envie de pleurer. Il n'essaya pas de chasser ses larmes, elles lui seraient bénéfiques, le couloir n'était pas bondé, mais une dizaine d'élèves suffirait à colporter la rumeur. Des témoins bénéfiques, eux. Une lutte. Rendre coup pour coup. Prendre les idiots à leur propre jeu.

– Tu ne m'auras pas, Albus, attaqua Alice avec écœurement. Tu vas te mettre à pleurer, jouer les victimes mais...

– J'ai essayé de l'arrêter, Alice ! Mais James ne m'a pas écouté ! Je suis arrivé trop tard et crois-moi j'en suis désolé !

Il recula légèrement, comme apeuré qu'elle le gifle encore. Les yeux d'Alice lui renvoyaient tout le dégoût qu'elle ressentait pour lui mais il ne la laisserait pas prendre l'ascendant, il inventait les mots au fur et à mesure, conscient de manquer de temps pour imaginer une histoire efficace. Heureusement pour lui, il possédait une imagination foisonnante, surtout lorsqu'il s'agissait d'incriminer son frère.

– Je protégeais ton frère, Alice ! Tu sais à quel point Franck compte pour moi, même s'il m'ignore depuis que je suis à Serpentard... Oh je ne lui en veux pas, je sais que Roxanne parle mal de moi, parce que James la manipule, parce qu'il est à l'origine de la guerre qu'elle mène face à Sally-Ann.

– James n'a jamais demandé de...

– Moi aussi j'ai essayé de lui trouver des excuses, coupa Albus d'un ton compréhensif, conciliant. Mais il a dépassé les bornes. Il n'avait pas à s'en prendre à Annie. Je suis sincèrement désolé, Alice, je...

– Tu...

– Je sais ce que tu vas dire, que je ne suis responsable de rien, que c'est lui le coupable. Mais c'est mon frère, Alice, il est de mon devoir de l'empêcher de faire du mal à autrui et je suis...

La voix d'Albus qui s'était faite honteuse et larmoyante, par habitude, parce que les élèves autour d'eux avaient interrompu discussions et révisions, parce que tous les écoutaient, parce que tous devaient croire qu'il y avait le bon Albus et le méchant James, un raisonnement puéril qui satisferait les plus idiots – et Merlin savait que Poudlard était empli d'idiots – et répandrait la plus cruelle des rumeurs, cette voix fabriquée, simulée, surjouée s'interrompit, alors que ses deux émeraudes fixaient le sort qui fusait vers lui. Il ne serait jamais assez rapide, il n'avait pas le mouvement de baguette leste et évident de son frère, il ne pouvait se défendre.

Le sort le propulsa sur le sol, ses cheveux se couvrant de poussière, sa main droite cognant contre le mur, sa tête rebondissant contre son sac évidé.

– Albus !

Un cri. Une plainte. La voix de son frère. Ni énervé ni violent, seulement apeuré et aimant. Les yeux bruns de son frère, si étrangement entourés d'un halo outremer, scrutèrent son corps, son visage, comme pour s'assurer que ses blessures étaient superficielles.

– Je suis désolé. Je vais t'amener à l'infirmerie.

– Ce n'était pas toi, souffla Albus, comme pour s'en persuader.

– Bien sûr que non !, s'exclama James.

– Laisse-le, James. Il ne mérite pas que tu l'aides. Il a dit des choses odieuses sur toi, des choses... affreuses. Des mensonges, ajouta Alice Londubat très fort, comme pour en persuader les élèves agglutinés autour d'eux.

– Que se passe-t-il ici ? Albus !? Tout va bien ? Qu'as-tu encore fait, James ?!

James se releva, laissant Neville s'approcher de son filleul, l'aider à se relever. L'ainé passa une main tremblante dans ses cheveux et lança un regard incertain à Alice. Au-dessus de l'épaule droite de sa meilleure amie, Mael Thomas, la baguette encore brandie, avait baissé la tête. James ne lui en voulait pas vraiment, il se moquait des soucis qui retomberaient sur lui mais il ne voulait pas que son meilleur ami attaque son frère.

– Qui a fait ça ? James ?

– Ce n'est pas James, affirma Alice en défiant son père.

– Qui alors ?

Alice sembla hésiter quelques secondes puis ferma son visage. La loyauté avait une telle importance dans sa vie qu'elle préfèrerait s'accuser plutôt qu'incriminer Mael. Il avait défendu James, il était sous sa protection. Et James la connaissait bien, si elle s'était toujours protégée des autres, de par son nom, ses racines, son histoire, elle commençait à apprécier Mael et à le considérer comme un ami. Comme Louis, Yelena, Lucy et Marcia. Comme James.

– C'est moi.

La voix de Mael ne tremblait pas. James voulut s'interposer mais son meilleur ami l'arrêta d'un regard. Il avait pris sa décision, il n'en démordrait pas.

– Votre fille l'a giflé, ajouta une fille.

Une fille frêle et entêtée. Une cravate verte et grise nouée autour de son cou pâle. James ne connaissait pas son nom mais l'avait vue plusieurs fois marcher dans l'ombre de Sally-Ann Perks, qu'elle avait élue comme modèle. Elle lança un sourire énigmatique à Albus, visiblement ravie d'avoir pris son parti, d'avoir accusé la plus fière des lionnes.

– Suivez-moi. Tous les trois. Branshown, amenez Albus Potter à l'infirmerie.

– Ce ne sera pas la peine, parrain, je veux dire... professeur Londubat. Pardon. Tout va très bien, professeur, Mael et Alice ne m'ont rien fait, je ne veux pas qu'ils aient de problème.

– Au contraire, c'est très grave, Albus. Ils n'avaient pas à s'en prendre à toi.

– Professeur...

– Non, James. Suivez-moi.

– Papa, James n'a rien fait !

– Tais-toi. Dans mon bureau. Tout de suite.

La diatribe fut longue et James n'en retint que l'essentiel. Leurs parents seraient mis au courant, Gryffondor perdait cent cinquante points par leur faute et le directeur de Poudlard avait été mis au courant, afin que des mesures soient prises pour que la mauvaise influence de James ne se propage pas.

ooOOoo

– Quelle mauvaise influence ?, avait osé crier Alice, alors qu'ils se trouvaient dans le bureau directorial, entourés de leurs parents.

Hannah Londubat s'était déplacée, semblant vouloir calmer sa fille mais son mari, mal à l'aise dans ce genre de situation, l'en avait empêchée. Les Thomas étaient plus dubitatifs, Pimprenelle regardait tout autour d'elle, charmée par la beauté des lieux et Dean mettait tout son soutien dans son regard, qui passait de son fils à James. Il avait vite compris qu'ils n'étaient coupables de rien, sauf d'erreurs de jeunesse qui ne méritaient pas un tel châtiment.

– Miss Londubat, je ne vous ai pas autorisée à...

– Alors on n'a pas le droit de se défendre ?, coupa Mael en s'avançant vers le directeur. On doit se taire et vous laisser nous accuser de crimes qu'on n'a pas commis ?

Sa voix était calme, sereine. Son ton confiant et dénué de colère. Ses mains ne tremblaient pas, pas plus que sa voix. En cet instant, James comprit à quel point son meilleur ami avait grandi, muri. Il devenait un homme, bien plus tôt que James. Le jeune Potter enviait cette quiétude à toute épreuve, lui qui n'arrivait à cesser les soubresauts, lui qui ne parvenait à essuyer la moiteur de ses mains, lui qui évitait tantôt le regard lourd de reproches de ses parents, tantôt celui compatissant de Dean Thomas. Il s'en voulait. Si Alice et Mael s'étaient choisi un autre meilleur ami, ils n'auraient pas tant de problèmes.

– C'est de ma faute, monsieur le directeur. Mael et Alice n'y sont pour rien.

– C'est faux, cria Alice.

Déjà elle se déplaçait devant lui, voulant plaider sa cause mais Mael ne lui en laissa pas le temps. Il savait que la colère et l'empressement d'Alice aggraveraient les choses, il ne voulait prendre le risque.

– Albus est un manipulateur, affirma-t-il. Il n'est sans doute pas foncièrement méchant mais il lui arrive de faire du mal à certains élèves et James essaie seulement de les défendre, de les protéger.

– C'est faux, clama Harry, furibond.

– Pardonnez-moi de vous contredire, monsieur Potter, mais je pourrais citer une centaine d'élèves de cette école qui seraient prêts à témoigner en faveur de James. Des élèves de premières année qui pourraient expliquer à quel point James est bon et généreux, parce qu'il leur apprend à voler, parce qu'il leur explique l'importance de la défense, des enchantements, des potions de guérison et de l'Histoire de la Magie… Des élèves un peu plus vieux qui pourraient affirmer savoir qu'ils peuvent compter sur lui, pour n'importe quoi… Des élèves de Poufsouffle, touchés par sa loyauté sans limite, des élèves de Serdaigle, épatés par son intelligence modeste et son sérieux, des Serpentard, qui pourraient vous prouver à quel point James les a toujours défendus de ceux qui veulent « cogner des fils de Mangemorts », des Gryffondor, pour qui James est une épaule solide et fiable, une oreille attentive, des conseils avisés… Des élèves de toutes maisons et de notre âge, enfin, pour qui James est tout ça à la fois. Un ami. Le meilleur des amis. Un ami généreux et attentif, solidaire et loyal, modeste et humble. Défiez-moi, monsieur le directeur, demandez-moi cent noms, je vous les donnerai. Albus peut-il prétendre la même chose ? Je ne crois pas.

Ses parents le regardaient avec crainte et fierté. Hannah semblait dubitative. Neville fronçait les sourcils, soucieux. Ginny se désintéressait totalement de la situation. Harry semblait vouloir se jeter sur Mael.

Nul n'eut besoin d'intervenir, le discours passionné de Mael ne donnait aucune preuve qui puisse accuser Albus, celui-ci fut donc lavé de tout soupçon. Alice hurla lorsqu'elle apprit qu'elle faisait perdre cinquante points à sa maison, Mael ne trembla pas en entendant la même sentence, James se sentit empli d'un sentiment d'injustice lorsqu'on retira cinquante points à sa maison en son nom.

– Qu'ai-je fait ?, murmura-t-il. Pourquoi ?, répéta-t-il en observant le directeur.

– Le professeur Londubat pense que vos amis n'agiraient pas ainsi sans votre influence.

– Il a essayé de m'en empêcher, rétorqua Mael.

– C'est dégueulasse, cracha Alice. C'est toujours lui que vous accusez alors que...

– N'aggravez pas votre cas, miss Londubat. Le sablier de Gryffondor est encore bien rempli.

Une menace qui n'en était pas une. Brossard Briscard n'avait nulle raison, nulle envie de retirer des points aux trois élèves qui le scrutaient avec déception, surtout pas à ce garçon mal coiffé et dégingandé qui n'éprouvait de déception qu'envers lui-même. Brossard Briscard avait envie de dire à James Potter qu'il le croyait, que le professeur Glacey lui avait parlé, que les professeur Gash et Ganesh avaient également plaidé sa cause mais il n'en fit rien. James Potter n'était pas prêt. Mais le directeur voyait bien au regard triste et fatigué de l'adolescent que le temps était compté, et il se promit d'agir vite et de surveiller James Potter. Pas comme le professeur Londubat l'entendait, pas comme les Potter l'espéraient, mais parce que Brossard Briscard n'était pas directeur de Poudlard pour rien. Il connaissait chaque élève accueilli à Poudlard et s'était fait la promesse de toujours veiller sur chacun d'eux, d'être présent et compréhensif, de ne jamais les juger, d'être là, lorsque l'un d'eux aurait besoin de lui. Et aujourd'hui, même s'il ne le savait pas encore, James Potter avait besoin de soutien.

Il attendit que ses élèves, leurs parents et le professeur Londubat quittent son bureau et se leva prestement, étirant ses muscles engourdis. Sa carrière le rouillait, lui qui avait pris l'habitude de courir le monde, d'affronter dangers et aventures plus dangereuses les unes que les autres. Il observa un moment le terrain de quidditch, où Scorpius Malefoy s'entraînait encore, bien que le match soit fini depuis longtemps. Les Bulgares l'avaient emporté, avec une facilité désarmante. Humble, le directeur de Durmstrang avait serré la poigne lasse de Briscard. Une équipe hésitante, peu habituée à voler ensemble, face à une équipe prestigieuse, dont les joueurs intègreraient l'équipe nationale dans quelques semaines. Briscard n'avait pas à rougir du résultat. Le concours et ses activités annexes n'avaient trouvé grâce à ses yeux que lorsqu'il avait vu l'ensemble de ses élèves se lever d'un même mouvement pour applaudir leurs Champions. Ces quelques jeunes, représentatifs des valeurs de Poudlard, avaient fédéré les élèves, toutes maisons confondues. C'était là le seul intérêt de ce Tournoi, songea Briscard en descendant les marches de son bureau. Il salua quelques élèves, fit signe à la directrice de l'école d'Irlande qu'il arrivait et s'approcha des Sabliers géants du Grand Hall. Le rouge et or, sur lequel un lion fier et noble jalousait ses points, avait perdu de sa prestance.

– Ce matin on était premiers !, déplora Lorcan Scamander.

– Certains disent que les Maraudeurs ont frappé, glissa Colin, hésitant.

– Ça m'étonnerait, répondit Lily. Ils ne trainent plus vraiment ensemble et ils se faisaient rarement prendre.

– J'ai... J'ai entendu que James, Mael et Alice s'en étaient pris à Albus, murmura Sébastian.

– C'est faux, clama Lily. James ne ferait jamais de mal à Albus.

« C'est plutôt l'inverse », pensa-t-elle si fort que Brossard Briscard l'entendit. Un réflexe d'Animagus. Un réflexe de chat. « Ça te sera très utile pour diriger cette école », avait dit Minerva MacGonagall en lui confiant Poudlard. Ils avaient fait un bout de leur scolarité ensemble, elle à Gryffondor, lui à Poufsouffle. Il se souvenait d'elle, lors de leur première rentrée. C'était celle qui tremblait le moins, celle pour qui le Choixpeau n'avait pas hésité une seconde. Une Gryffondor de cœur, un tempérament de feu, un immense talent. Le professeur Dumbledore avait décidé de les associer en sixième année, alors qu'ils n'étaient plus que huit, toutes maisons confondues, à poursuivre la Métamorphose après les Buses. Ils se tournaient autour, élégants et méfiants, se montraient polis et sociables, se saluaient et prenaient le temps d'échanger quelques mots. Lui passait ses nuits en toute illégalité dans le parc et la forêt. « Tu es un curieux Poufsouffle », avait dit Minerva, pour qui le courage était une valeur aux couleurs rouge et or. Elle passait ses soirées à voler dans tous les sens, fidèlement accompagnée de deux amis, poursuiveurs avec elle dans l'équipe des lions et, plus curieusement, d'une Serdaigle et d'un Poufsouffle. Nul Serpentard en cette époque trouble, mais déjà une envie de se mêler aux autres, de ne pas tomber dans la puérile mais sacro-sainte rivalité entre maisons.

Une tolérance dont James Potter avait hérité. Brossard Briscard se déplaça avec grâce entre ses élèves, souriant à ceux qui le saluaient et rejoignit la directrice Irlandaise sans que nul ne l'ait vu brandir sa baguette. Ou presque.

– Au choix, mon cher ami, soit vos élèves sont stupides, soit vous êtes très rapide, sourit la directrice Irlandaise.

– Pas suffisamment, visiblement, répondit Briscard, amusé.

– Pourquoi favoriser une maison qui n'est même pas la vôtre ?

– Je ne suis plus un Poufsouffle, ma chère amie.

– Mais vous ne vous considérez pas non plus comme un Gryffondor. Alors pourquoi les favoriser ? J'ai vu leur sablier se remplir...

– Je ne les favorise pas. Je rectifie une injustice.

Alors que les deux directeurs gravissaient l'escalier impérial, le lion sur le sablier rouge et or était plus fier que jamais. A l'intérieur du sablier qu'il défendait, cent cinquante nouveaux points luisaient tels des yeux de chat malicieux.

ooOOoo

Bientôt il leur faudrait affronter les chaudrons en ébullition du professeur Wine mais, pour le moment, les Gryffondor de première année étaient en pause et tous comptaient bien en profiter. Sauf Lily, sans doute. Petit à petit, jour après jour, elle parvenait à renouer le contact avec Hugo, le jeune garçon allant même jusqu'à échanger trois phrases par jour avec sa cousine. Trois phrases, c'était peu, mais « c'est déjà un progrès », affirmait Lorcan, compréhensif. Lily aurait dû se réjouir de ce rapprochement, elle voulait sincèrement que son cousin se sente mieux, qu'il s'ouvre aux autres, qu'il cesse de marcher seul et triste dans les couloirs de Poudlard mais elle avait d'autres problèmes.

Albus et James ne se parlaient plus. Personne ne semblait s'en être aperçu, même le très perspicace Lorcan, mais Lily le savait. Albus n'avait pas changé, il se comportait comme il avait l'habitude de le faire et ne semblait pas souffrir de l'éloignement de James. Celui-ci, en revanche...

Il ne levait jamais plus la tête vers la table de Serpentard, lui qui ne manquait pourtant jamais de sourire à son frère, de saluer ses amis.

Lorsqu'il avançait dans les parties communes du château, il changeait brusquement de direction dès qu'il apercevait Albus, lui qui d'ordinaire pressait toujours le pas pour ébouriffer les cheveux de son petit frère.

Il ne souriait plus, ne riait plus.

Lily l'avait questionné, bien sûr, et James avait sorti une phrase toute faite, qu'il avait apprise par cœur, comme s'il avait anticipé la réaction de sa sœur.

Il disait être stressé, fatigué par le Tournoi, ses cours d'Animagus, le quidditch, les Buses... Mais Lily savait que James lui mentait. Jamais le stress ni la fatigue n'aurait pu l'éloigner d'Albus. Jamais rien n'aurait pu le séparer de celui qu'il aimait le plus au monde.

« C'est pas la fête entre les deux têtes mal coiffées de la famille. »

Soucieuse, Lily leva les yeux sur Serena Velsen. Celle-ci, bizarrement, semblait au courant de tout. Mais Lily n'avait ni la force, ni le courage de l'affronter.

Habituée, Serena la regarda la fuir. Et tous ses copains, semblant se rendre compte que leur reine n'était plus à leurs côtés, pressèrent le pas pour la rejoindre. Serena demeura seule. A ça aussi elle s'y était habituée. Et puis la solitude n'avait pas que de mauvais côtés, elle lui permettait d'observer sans avoir à répondre de cette étrange manie et elle comptait bien en profiter. Serena Velsen était de ces gens qui voient toujours le verre de jus citrouille à moitié plein.

Elle s'adossa au mur, non loin de Sally-Ann Perks, les yeux se baladant entre les deux frères de Lily Potter. Albus, timide et souriant, parlait avec cette joueuse de quidditch de Serdaigle, « la meilleure amie de Rose Weasley », comme on l'appelait souvent. A l'autre bout du couloir, James avançait, entouré de ses meilleurs amis. Mael Thomas, bien sûr. Et Alice Londubat, cette même Alice Londubat qui criait à s'en brûler les cordes vocales depuis des jours.

Serena s'approcha discrètement d'eux, non consciente qu'un mètre derrière elle, Sally-Ann Perks en faisait de même.

« … idiot ! Par Merlin, James, bouge-toi, fais-le ! Tu...

– Fiche-lui la paix, Alice.

– Je ne te demande pas ton avis, Thomas ! James...

– Et moi je te demande de respecter le mien, Alice.

– Mais James...

– Je n'ai rien de plus à te dire.

– Quoi !? Mais... Merde, James, tu... »

Serena fronça les sourcils, surprise. Il était de notoriété publique que James Potter ne refusait jamais rien à Alice Londubat, et que celle-ci en profitait plus que de raison. Il était également de notoriété publique qu'Alice Londubat ne supportait pas que Mael Thomas intervienne dans leur relation.

Voilà pourquoi il n'était pas très étonnant de voir – d'entendre, plutôt – Alice Londubat hurler dans les couloirs de Poudlard. D'ordinaire, une simple phrase compréhensive de James Potter la calmait. Elle se défoulait alors sur lui et lui encaissait, avec ce sourire fraternel qu'il arborait toujours. Mais là, il se contentait d'avancer, collé à Mael Thomas, la tête baissée, sans répondre à Alice Londubat ni même jeter un œil à ses gesticulations.

Non loin de Serena Velsen, Sally-Ann Perks détourna le regard, songeuse. La situation lui déplaisait fortement. Et les cris insupportables d'Alice Londubat n'en étaient pas la seule cause. Elle s'apprêtait à rejoindre ses amis lorsqu'elle se rappela que Natasha était encore en leur compagnie. Sally-Anne trouvait la jeune fille plutôt agréable, contrairement à Rose Weasley qui trouvait toujours le moyen d'aboyer sur Jalil ou Benoit. Jalil et Natasha, en tant qu'adversaires directs, appréciaient toujours de se taquiner mais la situation n'était plus vraiment la même depuis qu'Albus et Natasha s'étaient rapprochés. Et Sally-Anne attendait justement l'impact imminent.

James, emmuré dans une tristesse qu'elle ne lui connaissait pas, n'avait pas encore aperçu son frère et lorsque ce fut chose faite, une douleur plus vive encore l'atteignit. Comme suivant une logique inconnue de Sally-Anne, James tourna sur sa droite, la démarche soudain plus pressée, et traversa le mur, suivi de près par un Mael Thomas qui, décidément, semblait le comprendre mieux que personne. Et Alice Londubat s'immobilisa, au beau milieu du couloir, ses yeux furibonds fixés sur Albus.

« … d'accord, on fait comme ça. Oh, salut Sally-Anne, je...

– Kandinsky, la salua Sally-Anne.

– Je... j'allais justement partir.

– Ça me paraît évident, oui. »

Perplexe, Natasha continua néanmoins sa route, pressée de fuir cet être ignoble qu'était Albus à ses yeux. Croiser James lui avait fait du mal. Beaucoup de mal. Mais si elle n'avait pas pu l'éviter, elle n'était pas prête à commettre la même erreur avec Rose.

« Tiens, Rose, c'est super, je ne t'avais pas vue sor...

– Tu m'avais vue, coupa Rose. Sinon tu serais encore à faire les yeux doux à Albus. Et oui, Nat, moi aussi je t'ai vue, et franchement...

– Si on pouvait éviter d'en parler... Ça me gêne, tu comprends, c'est ton cousin et...

– Tu fais ça pour moi, pas vrai ? Tu te rapproches de lui parce que... parce que tu sais que je me méfie de lui.

– Quoi !? Te méfier d'Albus ?

– Arrête. Arrête de me mentir. »

Les relations qui unissaient Natasha à Rose et Lily à Serena Velsen n'auraient pu être plus différentes. Les unes passaient leur temps ensemble, les autres se suivaient à bonne distance, les premières étaient toujours là l'une pour l'autre, les secondes passaient leur temps à se fuir. Lily fuyait Serena depuis des mois. Natasha, elle, ne fuyait jamais Rose. Elle affrontait les questions comme les dangers, avec cette témérité excessive et déraisonnable, voilà pourquoi Rose demeura stoïque lorsque sa meilleure amie, après avoir passé près d'une minute à hésiter, à balbutier des paroles dénuées de sens, préféra s'enfuir en courant au lieu de lui répondre.

ooOOoo

Ceux qu'il s'était choisi pour amis parlaient quidditch. Une habitude fâcheuse qui mettait en lumière leur cerveau étriqué mais qui avait le mérite de le laisser penser en toute quiétude. Au début, Jalil avait insisté pour connaître son avis, ses pronostics, sur le championnat de Poudlard, le Tournoi, la ligue et toutes ces choses futiles qui n'intéressaient pas Albus.

Jalil s'était fait à son silence et Albus s'était fait à leurs conversations dénuées d'intérêt. A peine sortait-il une phrase lorsque quelqu'un s'approchait d'eux. Il fallait bien entretenir son image.

Le reste du temps, Albus pensait. A ses ambitions, à ses missions, à Scorpius. Et à son frère, bien sûr, depuis leur confrontation. Albus avait eu peur. Quelques heures, une journée tout au plus. Jusqu'à ce qu'il identifie les témoins et se rassure. Des amis de James. Des amis qui auraient pu agir, parler, témoigner. Mais Albus n'avait pas peur. James était un être faible. Il le serait toujours. Il le protègerait toujours.

« Ça va aller, Albus, tu sais... Ils sont forts, tous les deux, ils sont robustes, ils ne...

– De qui parles-tu, Jalil ?

– Ben... De nos frères ! Moi aussi je m'inquiète pour Malek mais...

Albus détourna le regard, songeur. La troisième épreuve du Tournoi commencerait le lendemain. La fameuse épreuve de l'eau. James risquait d'y passer, ce qui placerait définitivement Albus sur un piédestal. Indétrônable, adulé de tous.

Le seul risque demeurait en ce témoin qui avait tout entendu du discours d'Albus. Un ami de James. Un ami qui s'était empressé d'en parler à Alice Londubat. A d'autres, peut-être. Pour le moment il ou elle ne disait rien. Parce que James était là. S'il mourrait... Qui assurerait la protection d'Albus ?

– Ne t'inquiète pas, Jalil. Il ne leur arrivera rien. »

Malek Lespare pouvait bien mourir, il ne lui était d'aucune utilité. Mieux encore, s'il mourrait, Albus pourrait jouer la carte du meilleur ami parfait qui réconforte ce pauvre Jalil. Il prendrait la place de Malek Lespare, il deviendrait le seul modèle de Jalil. La tâche d'Albus n'était pas terminée, son destin à peine entamé. Il lui fallait des amis à exhiber, des relations à simuler. Il ne pouvait décemment pas avouer à ce qui lui servait de meilleur ami que la mort de son frère ne lui ferait ni chaud ni froid. Non, il ne le pouvait pas. Et James ne pouvait pas mourir. Pas tant qu'il serait utile à son frère. Après, bien sûr, Albus se ferait un plaisir de l'éliminer. Définitivement.

ooOOoo

Au terme de la deuxième heure, l'ensemble des spectateurs avait compris que rien ne se passait normalement. Les jurés étaient nerveux et semblaient se demander s'ils devaient ou non intervenir, les familles connaissaient une angoisse sans précédent et pour cause, nul champion n'était sauf, tous étaient blessés, chacun avait failli se noyer et ne devait la vie qu'à l'un de ses coéquipiers ou, plus rarement, l'un de ses adversaires.

Contrairement à l'épreuve du feu qui n'avait tenu les spectateurs en haleine qu'une petite heure, après que les champions de Durmstrang se soient défaits avec une facilité désarmante de la majorité des créatures, que les Français aient résolu la totalité des énigmes, que les Anglais aient défendu les victimes jetées dans la fosse par les organisateurs et que les Irlandais aient trouvé la porte de sortie de l'arène, l'épreuve de l'eau voyait toute organisation noyée par des rafales terrifiantes.

Il semblait que les champions ne pouvaient se distinguer les uns des autres et tous luttaient les uns pour les autres. A chaque fois qu'un champion échappait de peu à l'ouragan qui sévissait dans le Grand Lac, à chaque fois qu'il s'approchait du bord, certain de s'en être enfin sorti, un autre criait et il se jetait à nouveau à l'eau, pour secourir ceux qui touchaient de près la mort. L'entraide et la solidarité avaient remplacé toute forme de compétition et le jury fut bien obligé de mettre fin à la Tâche de l'Eau sous les huées du public.

Les membres de Natasha étaient engourdis, sa gorge sèche d'avoir trop crié. Elle s'était retenue. Pendant près d'une heure. Puis James avait disparu sous une vague immense et elle avait tout oublié de ses promesses et de ses résolutions. A ses côtés, le visage de Rose était ravagé par les larmes. Un peu plus bas, Lily avait dépétrifié ses jambes pour courir dans les bras de son frère. Plus haut dans les gradins, dans l'espace réservé aux personnes importantes, Ginny retira ses ongles du bras de son mari. James avait failli mourir huit fois. Elle avait compté, faute de pouvoir sauter dans l'eau. Huit fois en trois heures. Les plus longues heures de sa vie. Son instinct maternel revenait, sporadique, sans évidence. Mais Hermione la regardait avec fierté. Le même regard que celui qu'elle avait posé sur James quelques minutes auparavant.

« Viens.

– Où ça ?

– Voir James. Le féliciter. Le prendre dans tes bras, l'embrasser…

– Je ne suis pas sa cousine, sa sœur ou que sais-je, rétorqua Natasha avec une mauvaise foi qui l'étouffait.

Rose ne prit pas le temps de répondre ni de lui faire remarquer qu'elle marchait encore plus vite qu'elle vers James. Elle avait eu si peur de le perdre. A nouveau. Une année terrible pour lui et pour le cœur de Rose. Une année terrible. Vraiment terrible. Comme les cheveux de James, collés un peu partout sur son visage.

– James…

Elle le regarda, amusée qu'il soit aussi surpris de la voir heureuse et soulagée et accepta l'étreinte humide qu'il lui imposa. Non, elle n'aimait pas les effusions, oui la proximité la mettait mal à l'aise, mais rien n'aurait pu l'empêcher de témoigner à James tout son amour.

Lorsqu'il vit Natasha, il se redressa, bombant le torse malgré la fatigue et ses membres gelés. Ses meilleurs amis, qui n'avaient plus de voix, n'en finissaient plus de sourire, oubliant les larmes qui avaient tant coulé. Et James souriait, maladroit et charmeur à la fois, jusqu'à ce que la gifle s'abatte sur sa joue en un claquement si sonore qu'il fit se retourner une trentaine de personnes.

– Crétin, lâcha Natasha.

Ni James ni Rose n'eurent le temps de la retenir. Ni James ni Rose ne surent qu'elle passerait les prochaines heures dans le dortoir de sa sœur, pleurant à chaudes larmes contre « ce maudit James qui aurait pu sortir de l'eau cent fois mais qui a préféré jouer le chevalier généreux ». Irina aurait beau répéter qu'il avait à lui seul sauvé onze vies, Natasha n'en démordait pas. « Je me fiche des autres. Il aurait pu mourir. » C'était la seule chose qui comptait.

Le reste de Poudlard oublia le temps d'une soirée la compétition et tous se mêlèrent à leurs invités pour fêter une victoire qui n'en était pas vraiment une. Nul champion ne regretta de n'avoir remporté cette bataille, soulagés qu'ils étaient de pouvoir boire, manger, respirer et rire à nouveau. Etre secs et saufs leur suffisait.

ooOOoo

« J'ai pas très bien compris pourquoi tu avais giflé James, hier, tu peux m'expliquer ?, demanda Nalani.

Un sourire railleur, une bourrade complice et amusée. Natasha se contenta de grogner, attachant avec précision son maillot aux couleurs de Poudlard.

– J'ai bien cru qu'il allait mourir à un moment, songea Zoé Smith.

– J'ai cru qu'ils allaient tous mourir, appuya Lucy.

– Il a une telle sagesse, une telle loyauté...

– Ma parole, Smith, t'es mordue.

– Je veux bien que tu sois stressée, Kandinsky, mais défoule-toi sur tes cognards, ok ? T'aimes peut- être pas James, mais c'est un chic type, alors…

– Je ne savais pas que tu faisais partie de son fan club, railla Natasha.

– Il le faut bien, tout le monde est contre lui.

– Comme tes frères, tu veux dire ?, lâcha Nalani avec une fausse désinvolture.

– Je défends ton pote de sa pire ennemie, tu veux pas me lâcher un peu, Jordan ?!

– Sa petite amie, murmura Nalani, espiègle.

– Je vous rappelle qu'on est toutes dans la même équipe, les interrompit Lucy, poings sur les hanches. Alors les gué-guerres débiles entre Poufsouffle et Serdaigle, on oublie tout de suite !

– Et moi je te rappelle que c'est Malek le capitaine !

– Pas aujourd'hui, s'exclama Olivia en entrant dans les vestiaires.

– Qu'est-ce que tu fiches ici Dubois ?, demanda Zoé Smith, suspicieuse.

– Malek a déclaré forfait. Je le remplace.

– Comme capitaine ?

– Non. C'est toi la capitaine. Essaie d'en être digne, pour une fois.

– Les filles...», soupira Lucy.

Les habituelles querelles entre capitaines lui tapaient sur le système. Elle fit signe à Natasha de la rejoindre et toutes deux ignorèrent les mesquineries qu'échangeaient les capitaines de Gryffondor et de Poufsouffle pour mettre au point leurs dernières stratégies. Malheureusement leurs homologues masculins en avaient décidé autrement.

« Je dis juste que je préfère ne pas jouer avec Weasley, c'est tout.

– On te demande pas ton avis, Malefoy.

– Tu as gardé toute l'eau qui sommeillait dans tes oreilles, Jordan ? C'est Smith la capitaine, pas toi.

– Besoin d'un coup de main, petit frère ?, demanda Nalani en subtilisant la batte de Natasha pour menacer Scorpius.

– Tout va très bien, Nal, sourit Liko. Et je te rappelle que c'est moi l'aîné !

– C'est cool qu'on joue ensemble, sourit Nalani en retour.

– Beurk, lâcha Scorpius en s'asseyant près de Natasha. La famille et le quidditch ne font pas bon ménage.

– Mon frère est gardien. Et si je récupère ma batte, je ne ferai pas que te menacer.

– Bonjour l'ambiance, soupira James en entrant dans les vestiaires.

Il boitait, tout comme Malek, qui était soutenu par Isidore.

– On ne te demande pas ton avis, Potter.

– Tu vas le lâcher, Kandinsky, murmura Lucy. Tu vas vraiment le laisser tranquille, sinon c'est contre toi que je lancerai les cognards.

– On avait très peu de chance de gagner ce match, vous venez de me prouver que nous n'en avons plus aucune.

– Scorpius a raison ! C'est pas avec cet état d'esprit qu'on peut gagner !

– Tu ne joues pas Potter. Et c'est moi la capitaine.

– Fais gaffe, Smith…

– Je ne te demande pas ton avis, Dubois.

– C'est pas un peu fini, vos prises de bec puériles !?, s'exclama Tim Brinks, effaré. Hier la moitié d'entre vous était dans les eaux glacées du lac, à s'entraider pour rester en vie et aujourd'hui vous vous engueulez à cause de couleurs brodées sur vos uniformes !? Le Tournoi ne vous-a-t-il donc rien appris !? »

Les joueurs baissèrent la tête, penauds. Il n'en fallut pas davantage pour les remotiver mais, malgré leurs efforts combinés, la France s'imposa au terme d'un match qui tint en haleine plus de trois cent spectateurs.

Les tâches annexes eurent bien moins de succès mais l'équipe de Poudlard s'efforçait d'entretenir le suspense, du moins lorsque la supériorité d'un pays n'écrasait pas les trois autres. Hugo fit grande impression, gagnant tous ses premiers combats, Lily n'eut pas à rougir de son vol sur pégases et Alice entraîna un James éreinté pour son premier duel. L'esprit de compétition de sa meilleure amie ne laissait au jeune homme qu'un court répit, lorsqu'il lui rappelait que les Buses les attendaient. Tous deux remportèrent leurs premiers duels, avant que James n'échoue face à la baguette aiguisée d'un Français que Keith, Keanu, Oscar et Mael nommèrent « le bellâtre tricheur », avec une solidarité dénuée de toute objectivité. Alice fit partie des quatre derniers et tomba en demi-finale, face à une redoutable adversaire de Durmstrang.

Un dimanche ensoleillé, tout Poudlard courait vers le lac, avec l'impatience de voir enfin Albus Potter défendre les couleurs de Poudlard.

La bibliothèque était quasiment vide lorsque James en franchit les portes et il marcha d'un pas las vers les étagères les plus éloignées.

« Tu n'es pas allé voir Albus. »

Ce n'était pas une question, aussi James ne répondit pas à Rose qui l'observait avec sérieux.

– Je pensais que tu ferais autre chose de ta seule journée de libre de la semaine. Du genre… Voler. Ou dormir, vu ta tête.

– Merci, Rose, sourit James, amusé. Mais les Buses approchent.

– Tu m'épateras toujours, le félicita Rose. Tu viens ? On est assises juste là…

Rose n'attendit pas de voir s'il la suivait, elle posa ses six livres sur une table isolée, près de la fenêtre, où Natasha faisait semblant de lire.

– Je pensais que tu irais voir la compétition de plongée, dit-il en s'asseyant face à elle.

– Je pensais la même chose de toi, répondit-elle sans lever les yeux de son manuel de Sortilèges.

– James s'est rappelé qu'il avait des examens très importants à la fin de l'année, répondit Rose avec fierté.

– C'est dégueulasse, lâcha Natasha.

Elle posa son livre sans même prendre le temps d'y apposer un marque-page et leva enfin les yeux vers eux.

– Ils vous épuisent avec ce Tournoi, ils donnent envie à tout le monde de faire ces tâches annexes et ils n'annulent même pas les Buses et les Aspics…

– Ce qui est dégueulasse c'est qu'Albus soit dans l'eau, à défendre son école et que son frère, sa cousine et sa petite amie ne prennent même pas le temps de l'encourager !

James sursauta si vivement qu'il faillit tomber de sa chaise. Heureusement, son entraînement pour le Tournoi avait rodé ses réflexes et il se redressa prestement pour faire face à… son père.

Les mêmes yeux émeraude, les mêmes cheveux noirs, la même corpulence. Le même dégoût dans ses yeux.

Il n'avait plus parlé à Albus. Tous deux prenaient soin de ne jamais se croiser dans les lieux communs, pour ne pas alimenter les rumeurs, mais pour la première fois de sa vie, James n'avait pas hâte de se retrouver seul avec son frère. Pire, il en était effrayé. Les mots de son frère, la froideur de son visage, ce mépris et ce mal qui s'était répandu partout en lui. James n'avait jamais eu aussi mal. Alors non, il n'avait pas eu envie de voir Albus plonger.

– J'ai les Buses à la fin de l'année.

– Tu disais qu'Albus était tout pour toi, que tu l'aimais plus que tout, plus que quiconque… Lui est venu te voir ! Lui a peur pour toi à chaque épreuve! Lui disait que tu méritais de faire partie de l'équipe de quidditch ! Et tu essaies de me faire croire que les Buses ont de l'importance pour toi ? Tu n'étudies pas, tu utilises ta facilité, tu prétends avoir de bonnes notes alors que nous recevons tes résultats et qu'ils sont médiocres ! Je suis certain que c'est la première fois que tu viens à la bibliothèque ! Et pour quelle raison ?! Pour draguer la copine de ton frère !? Albus avait raison ! Tu es jaloux ! Jaloux de ses notes, de sa supériorité ! Mais ta jalousie ne te rendra jamais meilleur que lui ! Rien ne te rendra jamais meilleur que lui ! Tu…

La gifle avait fusé avec autant de rapidité, autant de vivacité.

Les yeux de Natasha, bien qu'enragés, ne laissèrent voir une seule seconde à quel point elle avait mal. A quel point elle avait frappé fort.

Derrière Harry, Mael et toute la bande se tenaient, immobiles, figés, à l'embrasure de la porte. Alice avait tiré sa baguette, Nalani, Oscar et Susie regardaient Harry avec déception, Mael portait les traces d'une fureur sans précédent.

Plus loin, encore, la clameur avait d'abrupts accents slaves. Durmstrang l'avait emporté, devançant la France et l'Irlande. Poudlard avait été vite éliminée. Albus avait été vite éliminé. Il poussa les amis de James d'un coup d'épaule, s'introduisit dans la bibliothèque avec une angoisse feinte. Il avait déjà posé son masque, son pendentif dissimulé sous une épaisse écharpe aux couleurs de Poudlard.

La gifle fusa à nouveau et claqua plus fort encore.

– Après le père, le frère, murmura Keith d'une voix mi abasourdie, mi admirative.

– Vous êtes un idiot, cracha Natasha. Et dire que des profs enseignent votre histoire, nous demandent de vous prendre pour exemple… Vous êtes à gerber ! Et toi, sombre petit crétin, tu ne me fais pas peur ! Tu peux essayer de manipuler tout Poudlard et tout le monde entier que tu ne m'auras pas ! Tu es pathétique, lâche, vil, stupide, inepte, tu… tu ne mérites même pas que…

– Mais… Natasha, balbutia Albus, stoïque.

– C'est de la faute de James, soupira Harry en pressant affectueusement l'épaule de son fils. Vous règlerez vos problèmes de couple…

– Je ne suis pas en couple avec ce crétin !, hurla Natasha. Je préfèrerai être brûlée vive par un Feudeymon que me laisser embrasser par ce petit crétin !

– Je croyais…

– C'est là tout ton problème, parrain, coupa Rose d'un air sérieux. Tu crois mais tu ne cherches pas de preuve. Tu te contentes d'affirmer ce que tu croyais avant même qu'ils naissent, tous les deux. Tu voulais un fils à ton image, James ne te ressemblait pas suffisamment, il n'avait pas assez de qualités à tes yeux alors tu l'as délaissé, pour celui que tu pensais être ton fils parfait. Mais tu te trompes. Tu te trompes sur toute la ligne. »

ooOOoo

Rose avait fait signe aux Serdaigle de la bande de James de l'aider, Natasha était si furieuse qu'ils durent se mettre à quatre pour la sortir de la bibliothèque. Les autres encadrèrent James, le sortant de sa torpeur, rendant vie à ses jambes qui ne savaient où le mener.

Il n'avait rien dit. Il avait laissé Harry parler jusqu'au bout, il avait laissé Albus continuer ses manipulations, il avait laissé Rose et Natasha le défendre. Où était ce fameux courage dont étaient dotés les Gryffondor ?

« Ça va aller ?, murmura Mael en tirant les rideaux autour d'eux.

James réalisa qu'ils se trouvaient dans leur dortoir et que ses amis l'avaient assis sur son lit. Il réalisa que son cœur battait lourdement, qu'il avait mal à la tête, mal aux bras, au dos, au cœur. Des murmures étouffés, les voix de Nolan, Keith, Louis, Oscar et Keanu. Il ne chercha pas à savoir pourquoi ses amis de Serdaigle et Poufsouffle étaient là, au beau milieu d'un dortoir de Gryffondor, il ne chercha pas à rassurer Nolan, qui n'aurait pas dû se trouver ici, lui dont le statut de Champion de Beaux-Battons l'obligeait à rester avec les français, James n'esquissa aucun geste, aucun mouvement et se laissa tomber sur son lit, impuissant.

– Je n'aurais pas dû choisir Gryffondor.

– Ne raconte pas de bêtises. Où serais-tu allé, sinon ?

James haussa les épaules. Il n'avait pas eu la ruse nécessaire pour échapper aux mots injustes de son père, il n'avait pas eu la sagesse de l'interrompre d'une voix calme et de lui faire entendre raison. Il n'avait pas eu assez de loyauté pour aller voir son frère.

– C'est normal de chercher sa place, à notre âge.

– Mais c'est anormal de ne pas la trouver.

– Tu te trompes, James. T'es à ta place, ici. A Gryffondor, dans l'équipe, parmi les Champions, auprès de Lily… Et auprès de nous. Surtout auprès de nous.

– Ne me sors pas cette historie de Clef, Mael…

– Je n'en avais pas l'intention. T'as toujours pas compris ? Je me fous de tout ça, moi. Bien sûr ça m'intrigue tout comme ton agression m'inquiète. Mais pas à cause de l'Oracle, d'un « w » gravé, des frères Zigaro ou d'un tsunami qui ravagera peut-être notre monde. Si je m'inquiète pour toi c'est parce que je t'aime, parce que t'es mon meilleur ami, mon frère, mon pilier. Si je m'inquiète pour toi, mec, c'est par pur égoïsme. Parce que je sais très bien que ma vie n'aurait pas la même saveur sans toi, tes blagues pas drôles, ta tête de mal coiffé et les filles qui regardent toujours vers toi alors qu'on sait très bien que je suis le plus beau.

– Pourquoi, Mael… Pourquoi vous restez… Pourquoi tu restes alors que…

– Parce que je vois, parce que tous nos potes voient aussi que t'es le meilleur d'entre nous. Un mec sensationnel, un type formidable, bourré de qualités. C'est juste qu'eux ne le voient pas…

– Pourquoi…

– Je… J'en sais rien, James. Mais je sais qu'un jour ça te passera au-dessus de la tête.

– J'en suis pas si sûr. C'est mes parents, mon frère...

– Des frères, t'en aura d'autres. Moi, nos amis, Isidore... Et les parents, au fond, c'est quoi ? Des gênes, un peu de sang, quelques années de ta vie… T'as passé dix ans avec eux mais t'en a déjà passé cinq avec nous. Et nous c'est pas ton sang qui nous intéresse. C'est pas ton nom. C'est ta tête de mal coiffé, tes blagues pas drôles, ton cœur immense, ta générosité sans limite, ton intelligence, ta sensibilité… Et ton corps, pour Kandinsky.

– Albus leur a dit qu'ils étaient ensemble. Qu'elle est sa petite amie.

– Il leur a fait croire, James. Il faut que… Je sais que c'est dur mais il faut que tu comprennes qu'il te manipule. Depuis longtemps. Il fait la même chose avec eux. Mais toi tu n'as pas besoin d'eux, James. Tu nous as nous. Et un jour tu finiras par avoir Kandinsky aussi. J'en suis certain. »

A moins d'un mètre des deux garçons, leurs amis attendaient dans le silence, mesurant les retombées des derniers évènements. Nolan avait jeté un sortilège au lit de James, pour ne pas entendre leur conversation.

« Elle n'appartient qu'à eux, avait acquiescé Louis, inquiet.

Alors qu'il avait toujours rêvé voir ce dortoir dont ses amis lionceaux lui avaient toujours vanté les mérites, Keith ne regardait que le sol, écrasé par la douleur qu'il ressentait pour James. Keanu, plus mesuré, avait compris qu'il poursuivrait seul l'enquête sur l'agression de James. Ou avec Solenne, Oscar, Mael... Mais sans James. Celui-ci n'avait pas besoin de ça.

– Vivement que le Tournoi prenne fin, soupira Nolan.

Une cicatrice sur la joue, un bras bandé, une jambe claudicante. Le Tournoi avait blessé les corps, rompu la vitalité, brouillé les esprits. Le Tournoi leur en demandait, leur en imposait toujours plus et eux acquiesçaient, par fierté, pour leur école, pour tous ces élèves qui ne comprenaient pas et qui rêvaient d'être à leur place.

– Oui, pour toi, pour la plupart des élèves, songea Louis. Mais lui... Il va falloir trouver un moyen de l'aider. Il faut aider Keanu et Solenne avec cette enquête qui n'avance pas, qui nous plonge dans la peur, dans l'horreur...

– Mais, interrompit Keith, le regard plus sérieux que jamais, tu ne crois pas que le présent fait assez peur comme ça ? Tu ne crois pas qu'il a besoin de nous, là ? Il faut nous protéger les uns les autres...

– J'ai peur, avoua Keanu. Il reste une épreuve. Sans doute la plus difficile de toutes. J'ai peur que ceux qui l'ont agressé sévissent à nouveau.

– Après l'air, le feu et l'eau, nous affronterons la terre, songea Nolan.

– Qu'est-ce que ça va être, à votre avis ?

– Seul le ministère le sait, Keith.

– Qu'est-ce qu'on fait alors, Keanu ?

– On prend soin les uns les autres, comme tu l'as dit, comme James l'a dit.

– On va surtout prendre soin de lui, là. Faut ouvrir les yeux de Kandinsky, elle fait un peu peur, comme ça, mais ils trouveront un équilibre.

– Si j'avais su... murmura Keanu.

– Ils ne seraient pas allés au bal ensemble, Keanu, le rassura Louis. Il t'en a voulu par jalousie, parce qu'il est impuissant. Mais je pense qu'elle se sent impuissante, elle aussi.

– Ils finiront ensemble, affirma Keanu.

– Je ne sais pas si je dois me réjouir pour lui, sourit Keith. Elle a une droite qui fout la frousse ! »

ooOOoo

Boum. BOUM. BOUM-BOUM-BOUM.

« Au risque de me répéter, tu vas finir par réveiller Dumbledore.

– Rose, voyons, soupira Irina.

– Quoi ?

– On ne doit pas parler des défunts comme ça…

BOUM

– … c'est pas correct. Dumbledore, en plus.

BOUM

– Et ça ne la calme même pas.

– On l'attache ?, proposa Rose.

– Je commence à croire que ma sœur a une mauvaise influence sur toi...

– Je te donne tout à fait raison.

PAF

Natasha s'interrompit, le chaudron pendant toujours dangereusement dans sa main, ses yeux rivés sur sa batte, incrustée dans la porte d'une armoire.

– Tu n'as vraiment aucun respect pour ta vie, déplora Irina. Sa batte c'est ce qu'elle a de plus important au monde…

– C'est toi qui as fait ça ?

La voix de Natasha était mesurée, calme. Légèrement curieuse et amusée. Rose acquiesça, fière de son coup.

– Tu as de la force, approuva Natasha en observant sa batte. Pourquoi l'armoire de Fiona ?

– A ton avis ?, rétorqua Rose avec un sourire narquois.

– Vous êtes complètement dingues, lâcha Irina, dépitée. Ça va mieux ?

– Hum, souffla Natasha en s'asseyant près d'elles. J'en reviens toujours pas qu'il ait dit à ses parents qu'on sortait ensemble…

– Vous vous êtes rapproché, il a sans doute cru que…

– Et que son père ait osé me dire ça alors que…

– … il manque d'expérience, il est plutôt…

– Et cette façon qu'il a d'engueuler tout le monde comme si…

– … il est mignon et…

– Arrête de croire cet idiot par Merlin !

Rose n'eut pas la même chance, ni les mêmes réflexes, que son cousin et tomba lourdement sur les fesses. Natasha avait crié si fort qu'Irina avait été propulsée en arrière, poussant Rose sur le sol. Solenne passa la tête prudemment dans la chambre.

– Vous avez besoin d'aide pour enterrer un cadavre ?, demanda-t-elle avec nonchalance.

– Je… Je suis… Je suis désolée, lâcha Natasha tristement.

– C'est rien, Nat, la réconforta Rose. Fallait que ça sorte.

– Ça sort de plus en plus souvent, remarqua Solenne avant que Nalani lui lance un coup de coude.

– Irina disait que… tout le monde pense que… J'en ai marre que tout le monde prenne ce crétin pour…

– James n'est pas un crétin !, hurla Nalani en séparant tous les mots.

– Je ne parlais pas de lui, répondit Natasha, une larme roulant sur sa joue droite.

– Oh… Pardon, Nat, j'aurais dû savoir que…

– Tu t'es rapproché d'Albus pour quoi, au juste ?, demanda Solenne, les sourcils froncés.

– Parce que… Parce que je ne lui fais pas confiance. Je voulais protéger Rose. Et James.

– Je vois, sourit Solenne, radieuse. On va vous laisser, alors. Une prise de conscience sur deux, c'est déjà pas mal, et dans le genre têtue, Nalani est pire que toi. Mais elle crie moins fort.

– Viens voler, Nat, lâcha Nalani en donnant un nouveau coup de coude à Solenne. Ça te fera du bien. Tout le monde est rentré après le fiasco de la plongée… Tout le monde a entendu qu'Albus, James et leur père s'étaient engueulés, tout le monde veut savoir pourquoi… On sera seules, dehors. Et il reste encore un match.

– Je ne le jouerai pas.

– Qu'est-ce que tu racontes ?!, s'exclama Irina, inquiète.

– J'ai giflé le héros de ce pays… J'ai giflé ce crétin d'Albus qui se croit supérieur à… alors qu'il… par Merlin, Rose, qu'est-ce que j'ai fait ?

– Une bêtise, comme d'habitude, soupira Rose. Mais avec une de ces classes… Vous l'avez vue, les filles ?

– Tu parles, s'esclaffa Nalani, on l'a entendue surtout ! »

Les rires s'entrechoquèrent, chassant toute colère. Seules les larmes de Natasha demeuraient, mais elle les dissimula sous un faux sourire, tentant ainsi de rassurer sa meilleure amie et sa sœur.

Pourtant, alors que les filles couraient vers le terrain, Irina sut que Natasha leur cachait la vérité. La vérité d'une jeune fille désespérément amoureuse, qui le temps d'une colère, avait giflé le père et le frère du garçon de ses rêves.

ooOOoo

Il disait qu'il ne savait pas pourquoi Natasha Kandinsky s'en était mêlé. Il disait qu'elle avait les yeux vitreux, comme si elle avait été empoisonnée, comme si quelqu'un l'avait empoisonnée. Et lorsque les élèves posaient toujours la même question, Albus baissait le regard, inquiet, impuissant, mais ne réfutait pas. Il les laissait croire que James avait empoisonné Natasha.

Il disait qu'il avait eu peur, qu'il n'avait pas su gérer son stress. Il disait qu'il aurait pu nager plus vite, plus profond que n'importe quel Champion de Durmstrang mais qu'il avait tant voulu rendre à Poudlard sa fierté méritée qu'il avait sombré dans l'angoisse. On le réconfortait, on lui disait qu'il n y était pour rien, que la faute reposait sur ses coéquipiers, bien moins bons que lui, qu'il n'avait pas à rougir.

Il disait que malgré tout, il continuait d'avoir peur pour son frère. Et d'aimer Natasha. Il demandait à ce qu'on pardonne à la jeune fille, il demandait à ce qu'on pardonne à son frère. Ils hochaient la tête, consternés, révoltés par ce frère qui faisait tant de mal à ce pauvre enfant merveilleux qu'était Albus.

Il disait qu'il n'avait pas le niveau nécessaire pour faire partie de l'équipe de quidditch et tous niaient, grondant contre le professeur Brinks.

Il disait qu'il n'avait pas le niveau nécessaire pour représenter Poudlard dans le Tournoi principal et tous disaient qu'il s'en serait mieux sorti que son frère.

Il disait refuser d'en parler, mais en parlait sans arrêt, d'une voix larmoyante, timide, gênée, qui attendrissait tout Poudlard.

Il disait tout cela et James ne niait pas. S'il avait nié, réfuté, crié, on lui aurait toujours répondu la même chose, qu'il ne méritait pas la bonté de son frère et qu'il lui serait toujours inférieur. Mais James n'avait pas envie de nier, de réfuter, de crier. Il n'avait pas envie d'écouter, non plus, ni les mensonges de son frère ni les rumeurs toujours grandissantes sur son passage. Il voulait seulement se plonger dans ses manuels de cours, courir toujours plus vite entre les arbres de Poudlard, voler à s'en faire tourner la tête. Il voulait sentir ses yeux piquer, sa tête rugir, ses jambes trembler, son estomac se retourner. Tout plutôt que la voix d'Albus.

ooOOoo

« C'est Harry Potter…

– J'avais mes raisons.

– C'est Harry Potter !

Il l'avait défendue. Il n'avait pas cru qu'elle l'avait réellement fait. Alors, Dan Evans, qui n'avait qu'un maigre pouvoir en ces lieux, avait fait tout son possible pour défendre Natasha Kandinsky. Ils n'étaient pas proches, mais ils vivaient dans la même tour, suivaient les même cours, depuis trois ans. Il la connaissait. Un peu. Et puis l'histoire avait fait le tour de Poudlard, certains avaient été témoins de la scène, d'autres s'étaient empressés d'en parler, sans même vérifier la véracité de leurs murmures. Dan Evans, comme le tout Poudlard, était désormais au courant que Natasha Kandinsky, Serdaigle de troisième année jusqu'alors presqu'inconnue avait giflé le héros national.

Depuis, consterné, Dan Evans n'en démordait pas. Une fille sans histoire n'avait pas le droit de frapper le Survivant. Personne n'avait le droit de le faire. Et surtout pas elle.

– Tu n'as pas l'air de réaliser... Harry Potter !

– Je sais.

– Mais enfin, Kandinsky…

– Écoute, Evans, on est en troisième année, tu ne vas pas me la jouer préfet irréprochable…

– Les préfets ne t'en veulent pas, Natasha.

Nalani et Keanu avaient été les premiers à la défendre, mais le fait que le Préfet-en-Chef en personne, le très apprécié Malek Lespare, l'affirme haut et fort au beau milieu d'une salle commune pleine à craquer pèserait forcément dans la balance. Du moins Rose l'espérait-elle.

Natasha avait fait perdre cent points à Serdaigle et, comble de l'injustice aux yeux de Rose, le fait qu'elle ait giflé Albus avait fait gagner cinquante points à Serpentard. James avait fait perdre cinquante points à Gryffondor parce que « vous auriez pu mettre fin à cette situation au lieu d'envenimer les choses. »

Une injustice cruelle qui n'avait pas écœuré que Rose. Nalani Jordan et toute la clique avaient plaidé leur cause mais le directeur de Poudlard, impuissant, n'avait pas osé revenir sur la décision de Neville Londubat.

– Encore lui, avait maugréé Rose, visiblement déçue de celui qu'elle prenait pour un ami.

– Il défend son copain le Survivant, avait dit Solenne, désabusée.

– C'est le pire prof de Poudlard, avait craché Keith avec une subjectivité que personne n'avait osé relever.

Natasha oscillait entre regrets et une petite fierté qu'elle peinait à dissimuler. Pourtant la déception l'emporta, à mesure qu'elle croisait James qui, épaules baissées, regard fuyant, l'évitait à tous prix.

– Il s'en veut, expliqua Solenne qui semblait toujours le comprendre.

– Il ne t'en veut pas à toi, appuya Mael en souriant à Natasha.

Tous s'étaient étonnés de le voir entrer dans l'antre des aigles aux côtés de Keanu et Keith, mais Nalani lui avait fait une place et personne n'était venu les déranger.

– On a essayé de lui parler mais il garde le silence… Alice l'a amené voir Hagrid, elle dit que ça lui fera du bien…

Mael avait ce recul, ce détachement qui ne surprenait plus que Rose et Natasha, car elles le connaissaient bien moins que la petite bande.

– Je ne suis pas très proche d'Alice, leur expliqua Mael. Tout le monde croit que James veut former un nouveau « trio », comme son père et tes parents, Rose, mais ça n'a rien à voir. James a beaucoup d'amis… je suis juste le meilleur, sourit-il.

– Tu dis qu'il ne m'en veut pas… mais…

– Tu peux me croire, Natasha, il me l'a dit. Il n'en veut même pas à son père, même pas à Albus…

– Ce crétin, lâcha Nalani avec colère. Pourquoi James…

– C'est James, soupira Mael. Il préfère prendre toutes les fautes sur lui et encaisser…

– Un signe de maturité et de sagesse, approuva Solenne.

– Mais on n'a que seize ans ! Il n'a pas à faire preuve de maturité et de sagesse, il devrait avoir le droit de… j'sais pas moi, faire des conneries, faire la fête, sortir avec plein de filles, faire…

– James est un fils de, Keith, celui sur qui reposent les plus grandes responsabilités, les plus stupides des rumeurs… Il ne peut pas faire un pas sans que quelqu'un s'approprie ses passions, son histoire, sa vie. Il attire la jalousie et la haine, et… Je trouve qu'il s'en sort bien.

– Mais…

– Il sait qu'on l'aime, qu'on est là pour lui. Il a seize ans et c'est lui qui le premier a osé poser des mots sur ces sentiments qu'on ressent tous et dont on est si fiers. Keith… les garçons, à seize ans, ne disent pas ces mots-là, ils sont censés pouvoir compter sur leurs parents et avoir le cœur léger… Mais James doit faire sans l'amour et le soutien de ses parents, il doit assumer, toujours plus, et éviter les fautes que les autres commettent et dont il sera injustement accusé… Quant aux filles… Elles ont beau être toujours plus nombreuses à graviter autour de lui, James est amoureux, il ne veut être qu'avec une seule fille. Même si elle a une poigne à faire pâlir le plus courageux des dragons.

Natasha trembla, sentant les regards converger vers elle. Solenne n'avait pas tort. James était condamné à endurer, à parer les coups, à se retrouver dos au mur.

– Il faudrait qu'il parte, qu'il quitte l'Angleterre, songea Keanu.

– Ce sera pareil partout, rétorqua Mael, les Potter sont célèbres partout…

– Tu sais très bien que ce ne sera pas pareil, réfuta Nalani d'une voix douce. Et tu sais très bien que votre amitié peut dépasser toutes les frontières. Keanu a raison, Mael… James va devoir faire un choix.

– Mais… murmura Mael en jetant un œil vers Natasha.

– Il peut rester, oui, acquiesça Nalani. Mais rester voudrait dire voir sa vie étalée dans la presse et reproduire le même schéma avec ses enfants…

– S'il part…

– Il sera libre. Il pourra refaire sa vie, loin de ce microcosme qu'est Poudlard.

– Il quittera Poudlard dans deux ans, intervint Rose. Ce sera différent, après.

– Ce sera pareil après, Rose. La communauté magique britannique reste un microcosme. Tu le sais très bien.

Rose resta songeuse un moment. Que serait sa vie, après Poudlard ? Le ministère lui tendait les bras, elle travaillerait dans un bureau, douze heures par jour, comme sa mère. Elle épouserait Dan Evans et lui donnerait deux enfants, une fille et un garçon. Et ceux-ci seraient à leurs tours tristes et esseulés. Elle pourrait tout aussi bien épouser Scorpius, mais alors elle s'éloignerait de sa famille, pour tomber sous le joug des Malefoy. Le cœur de son père ne le supporterait pas et on l'accuserait d'avoir tué l'un des membres du Trio national.

Qu'emporterait-elle avec elle ? Que ne voulait-elle pas perdre ? Sa famille… Sa famille qui la connaissait finalement si peu et avec qui elle se sentait mal à l'aise ? Scorpius et Dan… Deux amourettes d'adolescente enfiévrée qui ne la mèneraient nulle part… Poudlard, bien sûr. Poudlard ferait toujours partie de sa vie. Mais elle ne se voyait pas enseigner, non, ce n'était pas pour elle. Le ministère ? Elle l'avait tant haï… Le ministère lui avait volé sa mère, le ministère lui avait coûté des heures de lecture seule dans sa chambre, le ministère lui avait ôté son enfance, elle n'avait pas envie de lui offrir le reste de sa vie. Elle n'en avait plus envie.

Au fond elle savait très bien de quoi elle pouvait se passer et de qui elle refusait de se séparer. Son petit frère, bien que multipliant les défauts, restait son petit frère. James et Natasha, ses deux piliers. Et cet appareil cabossé qui pesait lourd dans sa cape. Voilà tout ce dont elle avait besoin. Et si James finissait par partir…

– Je vais voler, murmura Natasha. J'en vois encore qui tirent la tronche à cause des points que j'ai fait perdre…

– T'as gagné à toi seule des centaines de points, Nat ! T'es une des meilleures élèves de Serdaigle !

– Ils s'en fichent de ça, déplora Natasha. Il reste un match, Rose. Un seul. Et je vais leur prouver que j'en ai encore sous la batte… Enfin... Si ce crétin de Survivant ne place pas son fils à ma place...

– Tim te garde, rappela Nalani. Il ne prendra pas Albus. Il se fiche du ministère, du Survivant et de tous ces... Il s'en fiche vraiment. Il est là pour nous, pour Poudlard. Aller viens, je t'accompagne. Voler ça fait toujours du bien...

– Et tes Buses ?, s'étonna Natasha.

– Je sais déjà tout, se vanta Nalani. Toi en revanche… Je me demande si tu ne serais pas plus forte sans batte… T'as une droite du tonnerre !

Rose sourit, laissant les deux joueuses se chamailler. Avec la bande de James, elle ne ressentait pas cette jalousie qui la dévorait d'ordinaire, tout simplement parce qu'ils l'intégraient, au même titre que Natasha. Elle n'avait pas à leur parler, les faire rire ou jouer au quidditch, elle était la presque-sœur de James, ça leur suffisait.

– Salut beau brun !

James se redressa, souriant tristement à Nalani. Mael et Keith doublèrent les filles pour encadrer leur ami, bombant le torse à ses côtés.

– C'est qui le beau brun maintenant ?, railla Keith.

– Toujours James, lâcha Natasha avec une évidence qu'elle n'avait pu retenir.

– Je vois, rit Keith. C'est pour ça qu'on a perdu la Coupe, entre Nalani qui a laissé tous les souaffles à Mael et Natasha qui a été incapable de jeter un cognard sur James…

– Je pense que je vais postuler, lâcha Rose en entrant dans son jeu.

– Tu veux me piquer ma place ?, demanda Natasha.

Une porte ouverte, une échappatoire. Une manière de tout oublier et de sourire à nouveau. Mael et Nalani se mirent en marche, d'un même mouvement, s'évitant du regard, profondément gênés et Keith et Rose plaisantèrent en chœur, comme s'ils l'avaient toujours fait.

Derrière eux, une fille et un garçon se faisaient face, comme paralysés par le poids de leurs pensées. Ils ne s'étaient pas retrouvés seuls depuis si longtemps que Natasha avait dû se résoudre à l'observer discrètement, de loin, de manière à ne jamais éveiller les soupçons de Rose. Et ce qu'elle voyait l'effrayait. Où était passé ce garçon jovial et vantard qui ébouriffait ses cheveux en souriant plus que de raison ? Avachi, sombre, James n'était plus que l'ombre de lui-même. Ses iris avaient perdu cet éclat qui ne l'avait jusqu'alors jamais quitté, et loin de la repousser, Natasha sentait une envie plus vive que jamais de le serrer contre elle. Et de lui redonner un peu de cette joie qui l'avait quitté. Il fallait avouer que son corps se musclait tous les jours un peu plus, qu'il ne cessait de grandir et que ses cheveux toujours plus longs le rendaient plus séduisant que jamais.

– On va voler. Et je crois bien qu'ils pensent que tu vas venir avec nous.

– Et toi ?

– Je pense que ça ne te ferait pas de mal, vu ta tête.

– C'était pas vraiment ma question…

– Tu fais ce que tu veux.

– D'accord. Alors je ne veux plus te voir avec Albus.

Natasha s'arrêta, la main de James serrant son bras, sa voix si sûre, si sincère la faisant trembler.

– Il est hors de question que tu prennes autant de risque pour Rose. Encore moins pour… pour moi.

– Je…

– Je suis sérieux, Natasha.

– Tu crois vraiment pouvoir m'interdire quoi que ce soit ?

– Non, reconnut James. Mais je trouve idiot que tu t'inquiètes pour moi, comme pendant la troisième tâche, ou que tu essaies de me protéger de mon frère alors que tu m'évites. Tu ne veux pas me laisser une chance, alors...

Il laissa sa phrase en suspend, attendant avec une impatience dénuée de toute logique qu'elle infirme ses propos.

– Ce serait trop compliqué. Pour toi, pour moi…

– On ne le saura qu'en essayant.

Le cœur de la jeune fille se serra. Comment pouvait-elle lui résister ? La tentation était là, plus forte que jamais.

– Je… Je ne peux pas James. Vraiment. J'ai beaucoup réfléchi et…

– Tu me l'as déjà dit, je ne te demande pas de réfléchir, de penser à l'avenir, aux rumeurs, aux filles qui ne me connaissent même pas mais qui essaieront de te faire du mal juste parce que tu me tiens la main, arrête de penser aux autres, à mon nom qui deviendrait le tien, à nos enfants qui… On est jeunes, on devrait se foutre de tout ça. On devrait penser au présent parce que…

– Le présent m'effraie déjà suffisamment, murmura Natasha, ses yeux ancrés dans ceux de James. Tu savais que Rose fait des fiches sur… tout ? Elle en fait pour tous les cours, bien sûr, et même pour les cravates du professeur Ganesh, elle fait des listes tout le temps, elle dit que ça lui permet de garder le contrôle… Elle en fait sur toi, bien sûr, et la dernière répertorie toutes les fois où tu as failli mourir, juste cette année. Douze fois, James ! Douze fois en même pas dix mois…

– Le Tournoi…

– Le Tournoi, ton nom, les rivalités, les retombées d'une guerre qui s'est terminée alors que nos parents n'étaient même pas mariés… Je sais tout ça, James. Mais on ne peut pas choisir. Je n'ai pas choisi de tomber amoureuse de toi, tu n'as pas choisi d'être séduisant, de faire partie de l'équipe de Poudlard, d'être… un Potter. Alors, oui, tu as sans doute raison, je ne devrais pas penser à l'avenir, je devrais me contenter de te sourire, de t'embrasser et de rejoindre nos amis en te tenant la main mais si je fais ça… Je vais commencer à y croire. Je vais t'aimer dix fois plus. Et… le pire c'est que ça pourrait marcher. Nous deux, ça pourrait marcher. Mais tu vas quitter Poudlard dans deux ans, on sera ensuite séparés pendant deux ans…

– C'est rien deux ans. Juste le temps pour toi de réussir tes Aspics et de gagner la coupe deux fois de plus…

– Et après quoi ? Imaginons que tu me sois fidèle, imaginons que je passe mes Aspics et qu'on se retrouve… On va se marier ? On va avoir des enfants ? Je… Je veux des enfants, James. Je sais que je suis jeune mais… J'aime ma famille. Je me suis toujours sentie aimée, moi, à ma place, soutenue… J'aime mes sœurs et mon frère. Je ne me vois pas sans enfants.

– Je… Je voudrais en avoir, moi aussi. Avec toi.

– Non, James. Ils ne seraient jamais heureux, pas ici, pas en Angleterre, pas à Poudlard, pas avec ce nom.

– Albus est heureux...

– Je préfèrerai qu'aucun de mes enfants ne ressemble à Albus.

– Lily…

– Elle est jeune encore. Et tu es là pour la protéger. Et il est hors de question que je fasse trois, quatre enfants en sacrifiant le premier pour qu'il permette aux autres de vivre plus sereinement.

– Ailleurs…

– Toi peut-être. Et je te le souhaite.

Son cœur battait plus fort que jamais. Jamais aucun match ne lui avait procuré tant d'adrénaline, jamais elle ne s'était sentie aussi vivante. Même lorsqu'elle se transformait, même lorsqu'elle quittait le sol en déployant ses ailes.

Elle ne pouvait le laisser parler. Elle préférait lui couper la parole, toujours plus vite. Tout plutôt que l'entendre prononcer ces mots dont elle avait tant rêvé.

– Vraiment, je te souhaite d'être enfin heureux, d'être libre aussi. Surtout d'être libre. Peut-être que tu rencontreras une joueuse de quidditch super sexy, une Russe ou une Indienne, loin de l'Angleterre, de tes parents, de la Gazette… Moi je ne peux pas, James. Mes parents… Ma famille compte énormément pour moi. Mes parents se sacrifient pour moi, pour nous, pour qu'on ne manque de rien dans cette école où tout se monnaie… Je ne pourrais pas les laisser, tu comprends ?

– On viendrait les voir. Souvent, même. Et puis on a le temps d'y penser, tu ne crois pas ? Il te reste quatre ans à passer à Poudlard…

– J'y pense déjà depuis trois ans, souffla Natasha, les larmes aux yeux. J'y pense tout le temps mais ça ne change rien, je ne trouve pas de solution…

– On la trouvera ensemble.

– On ne la trouvera pas, James. Parce qu'il n y en a pas. Parce que c'est injuste, parce qu'on n'a pas choisi, parce que c'est la vie, les autres, la presse qui tiennent les rênes, et puis… parce qu'on n'est pas fait l'un pour l'autre, voilà tout.

– C'est faux ! On ne peut pas savoir si on n'essaie pas... Tu viens de me dire que tu m'aimais et... Par Merlin, Natasha, moi aussi je t'aime !

– L'amour ne suffit pas toujours. Et puis tu l'as dit, on est jeunes. C'est peut-être pas le véritable amour, voilà tout. Peut-être qu'un jour, dans trente ou cinquante ans, on se retrouvera, pour marier nos petits-enfants, et on se dira qu'on a bien fait.

– Peut-être que dans vingt ans tu ouvriras la Gazette pour lire que « le fils du Survivant, vieux garçon, vit toujours dans une grotte avec un dragon et un scroutt », soupira James, désabusé.

Natasha laissa échapper un petit rire.

– Tu auras toujours Towler.

– Je ne sors plus avec elle. Tu le sais. Je sais que tu le sais.

– Mais tu n'as qu'à tendre la main pour qu'elle replonge. Comme toutes les autres.

– Sauf que la seule que je veux ne veut pas de moi.

– On en reparlera dans trente ans, je te dis. Je suis sûre que tu seras heureux. T'as plutôt intérêt à l'être, parce que j'aurais toujours ma batte sur moi…

– Tu auras toujours ces yeux vert foncés envoûtants…

– Tes cheveux seront toujours trop longs.

– Tes lèvres, ton cou, tes cheveux, il y aura de l'Acérola partout.

– Et lorsque tu te pencheras pour me faire la bise, ce sera comme si tous les Cades du monde s'embrasaient…

– Tu porteras une robe verte.

– Et toi une chemise mal repassée et un jean qui moulera divinement tes fesses.

– Tu seras la plus belle. Toujours.

– Rappelle-moi de le dire à ta femme, ça risque de lui faire plaisir, même dans trente ans… Je suis certaine qu'elle sera jalouse, en plus…

– Ce sera toi ma femme, Natasha.

– Qu'est-ce que tu peux être têtu... Mais Rose te dirait que je le suis bien plus que toi. Et plus que quiconque... Aller, viens, les autres nous attendent. »

Il n y avait plus rien à dire. La vie s'en était assurée. Ils pensaient ne pas avoir le choix.

Les deux émeraudes scintillaient dans l'ombre du couloir, fixées sur eux, comme pour s'assurer que l'espoir ne naisse jamais. L'amour, parfois, ne suffisait pas.

ooOOoo

Maggie Towler n'était pas la seule à graviter autour de lui, il y avait ces Poufsouffle de quatrième année qui lui lançaient des œillades qu'il ne voyait même pas, cette Serdaigle de sixième année qui lui proposait toujours de s'asseoir avec elle à la bibliothèque, et même cette Gryffondor de première année qui le suivait partout. Cette même fille qu'on avait retrouvée dans un cachot, après que James ait convaincu sa petite sœur de jouer un mauvais tour à sa camarade de dortoir. Une née moldue. Une fille sans histoire. « C'est pas lui. Ce n'est pas Lily non plus », avait dit Rose dès que l'affaire avait été ébruitée. « Je sais », avait répondu Natasha. Bien sûr qu'elle le savait. James avait sans doute l'habitude de retourner le château avec des blagues pas toujours drôle mais il n'était pas méchant. Natasha le voyait davantage comme un justicier des temps modernes, tolérant et généreux, certainement pas le profil d'un élève prêt à terroriser une gamine de onze ans. A l'inverse d'Albus.

« ...s'il te plaît, Serena, laisse-moi tranquille.

– Qu'est-ce que tu peux bien vouloir faire à la bibliothèque ? On dit que tu obtiens des bonnes notes parce que tu as de la facilité...

– Et bien « on » se trompe. Je travaille, figure-toi et les Buses...

– « On » se trompe alors peut-être au sujet de mon enlèvement.

– Serena... On en a déjà parlé. C'est moi le fautif, Lily ne voulait pas, je l'ai... Je l'ai obligée.

– Je n'en veux pas à Lily. Pas plus qu'à toi.

– Tu devrais.

– Ton seul défaut est de couvrir quelqu'un. Ton frère sans doute.

– Albus n'a rien à voir avec...

– Je trouverai, James. Et je ferai tomber le coupable. Le vrai coupable. »

Résigné, James ne répondit pas à la jeune Gryffondor qui le suivit, gardant un mètre seulement de séparation, alors qu'il slalomait entre les rayons de la bibliothèque, se dirigeant tout naturellement vers les vieux grimoires d'Histoire de la Magie.

– Elle est presque aussi têtue que toi, cette petite.

Natasha se tourna vers sa meilleure amie, prête à répliquer. Rose faisait mine d'être concentrée sur cette potion qui les prenait toutes deux en défaut depuis trois semaines, mais Natasha voyait bien aux yeux fixes et au doux sourire rêveur de Rose, que son intérêt pour les potions n'étaient qu'une illusion. La voix de Dan, faisant quelques remontrances à quelques copains qui avaient pris du retard dans leurs devoirs, parvenait jusqu'à elles, tout comme l'effluve âpre et élégant du parfum de Scorpius Malefoy, assis non loin d'elles.

– Et toi t'es vraiment pas discrète, souffla Natasha, moqueuse.

Mais Rose ne répondit pas, pas plus qu'elle ne l'entendit. Son cœur battait fort, son estomac se nouait. Elle avait cru tomber malade, au début de l'année, puis s'était persuadée que la cause n'était pas un simple virus, après que l'infirmière l'ait congédiée et que sa mère ait laissé quelques manuels explicites sur son lit, pendant les vacances de Noël. « La puberté chez les jeunes sorciers », « Ils ne savent tenir ni leur baguette, ni leur braguette », « Hormones et bouleversements : le récit d'une sorcière dont le sortilège d'amnésie n'a occulté aucun des tourments de l'adolescence », « le manche tendu ou comment éviter de voir surgir un bébé dès les premiers sorts »…

Hermione n'en avait pas parlé, à peine lui avait-elle glissé une phrase qu'elle n'avait jusque là jamais prononcée. « Si tu veux me parler, de quoi que ce soit, je suis là. Je peux sortir plus tôt du travail, prendre un jour de congés, deux même, et on pourrait parler. Ou faire tout ce que tu veux. Je suis là, Rose. Maintenant je suis là. » Rose avait acquiescé, rougissant légèrement, retenant les larmes de reconnaissance et de soulagement. Elles n'en avaient pas parlé, non, mais Rose avait lu, très tard dans la nuit, et les images sans équivoque l'avaient bien plus troublée que ses habituels manuels d'enchantements.

Elle était souffrante, oui. Mais d'une maladie dont on ne guérit jamais vraiment, d'une maladie qui passe, qui se transforme, qui se traverse et dont chacun est un jour atteint. L'adolescence était enfin arrivée et Rose était heureuse que sa mère s'en aperçoive. Et qu'elle s'en soucie. Enfin.

Ça n'avait pas toujours été le cas, et heureusement qu'Irina avait su prononcer les bons mots lorsque Natasha, puis Rose, avaient connu les premières joies menstruelles, le premier bouton, l'accroissement en dents de scie de différentes parties de leur anatomie. Alors que Natasha voyait ses courbes féminines évoluer en même temps que ses muscles de joueuse de quidditch, Rose ne voyait que ses fesses et sa poitrine prendre de plus en plus de place dans ses vêtements. Les garçons ne s'y trompaient pas et la regardaient sans aucune discrétion, avec un air avide et obsessionnel propre à l'adolescence.

C'était notamment le cas de Scorpius Malefoy, qui avait totalement délaissé ses potions adorées pour scruter avec intérêt les attributs plus que généreux de la rouquine. Il n'avait pas le regard brillant d'envie, comme l'un des copains de Dan ni celui, gêné, de ce deuxième année de Gryffondor, il étudiait Rose comme il étudierait une plante inconnue, un enchantement ardu, une créature difficile à dompter. Une équation, un problème d'Arithmancie. Un regard scientifique, dénué de toute forme de désir.

– Tu veux que je le rosse ? J'ai pris ma batte, juste au cas où.

Rose rougit mais ne put une nouvelle fois prononcer le moindre mot. Elle était gênée par ce regain d'intérêt et ne savait en parler. Que pouvait-elle dire à Natasha ? Sans doute pas la vérité. Rose avait haï les premiers regards, lorsqu'on la regardait comme « la fille des meilleurs amis du Survivant », Rose n'aimait pas davantage qu'on ne la regarde jamais dans les yeux et qu'on se contente de la voir seulement comme « la plus grande paire de miches de troisième année », comme avait dit le meilleur copain de Franck Londubat.

Rose voulait qu'un beau garçon la regarde pour autre chose que son nom, sa poitrine, ses notes, sa réputation. Rose voulait qu'on la regarde comme James et Natasha le faisaient. Rose voulait qu'on l'aime comme eux seuls savaient le faire. A quelques exceptions près. Elle ne voulait pas seulement de l'amour fraternel qu'ils lui vouaient, elle voulait plus, elle voulait autre chose. Une main à tenir, des lèvres à embrasser, un corps contre lequel se serrer. Ou deux, si Dan Evans et Scorpius Malefoy étaient d'accord.

ooOOoo

Les joueurs de quidditch avaient terminé leur entraînement sous une pluie diluvienne. Les caprices du printemps n'épargnaient pas les Champions de Poudlard et tous s'étaient réfugiés dans leurs salles communes, où les cheminées flambaient par intermittence depuis que l'hiver s'était envolé. Ou presque.

Isidore Kandinsky se moquait gentiment de son meilleur ami qui éternuait sans arrêt et n'osait donc se rapprocher d'une des sœurs Donovan, dont il était épris depuis belle lurette, bien que la jeune fille l'ignore avec superbe.

Non loin d'eux, Nalani avait chassé sans gêne quelques élèves de première année du sofa moelleux le plus près de la cheminée. Elle tremblait, malgré la douche brûlante post-entraînement et le plaid épais que Keith avait gentiment posé sur ses genoux.

« J'ai... j'ai parlé avec Mael, tout à l'heure, dit-elle, maudissant ses dents qui refusaient de se calmer.

– Vous êtes tombés d'accord sur le prénom de votre premier enfant ?, la taquina Solenne sans quitter des yeux son manuel de Médicomagie.

– Très drôle. James a reçu une lettre de... vous savez, cette fille super agressive et chiante qui était là quand on a débarqué à Poudlard, celle qui est devenue Auror avec Lupin...

– Apprentie Auror, rectifia Keanu avec habitude. Tallulah Mitchell.

– Voilà. Elle part en Grèce cet été et a demandé aux parents de James de l'amener avec elle.

– Étrange, nota Solenne en se redressant. Elle ne l'a jamais vraiment soutenu.

– Elle lit la presse, répondit Keanu. Elle est ici, avec les autres, ils encadrent les tâches, Louis les a vus. Elle doit se faire du souci pour James.

– Pas trop tôt, grommela Keith en plongeant ses mains toujours plus près du feu.

– Tu vas finir par te brûler, nota Solenne, laconique. Qu'en dit James ?

– Mael dit qu'il... Il pense que ses parents vont refuser. Je crois que... Je crois qu'il est prêt à... Mael a insinué qu'il pourrait fuguer.

– Quoi !?, s'exclama Keith, éberlué.

– Il ne l'a pas dit clairement mais... Il pense que James pourrait ainsi voir la réaction de ses parents...

– Le manque de réaction, tu veux dire, rectifia Keanu.

– C'est justement ce qui serait profitable à James, selon Mael.

– Une prise de conscience, songea Solenne.

– C'est trop tôt, rappela Keith. Il n'est même pas majeur ! Où ira-t-il si ses parents...

– Chez Mael, répondit Nalani. Dean Thomas a déjà acheté un nouveau lit, sa femme apprend à préparer ce plat sucré-salé qui plaît tant à James.

– Ça ne servira à rien, intervint Solenne. Keith a raison, James est mineur. La presse s'emparerait de l'histoire, les parents de James ne laisseront jamais ça arriver.

– Même s'il est plus heureux ailleurs ?

– Ils s'en fichent. Ils doivent donner l'exemple. Même si c'est faux et hypocrite. Et James ne laissera pas la presse donner une mauvaise image de ses parents. Il a beau prendre conscience de ces évidences qui nous chagrinent depuis longtemps, il les aime toujours. C'est regrettable. Partir en Grèce lui serait bénéfique...

– Il pourrait faire du chantage à ses parents, proposa Keith. « Je pars et, en contrepartie, je ne dis pas à la presse que vous êtes nazes ».

– C'est James, lâcha Solenne. Je ne le vois pas faire de chantage à qui que ce soit.

– On ne devrait pas parler de ça ici, rappela Keanu en jetant un œil autour d'eux.

Ses amis l'imitèrent, sauf Solenne qui s'était déjà assuré que personne ne les entende, mise à part une jeune fille de troisième année qui avait justement tout intérêt à les écouter. Une jeune fille dont les cheveux avaient d'étranges reflets cuivrés et dont les yeux vert foncé rencontrèrent le regard amusé de Solenne. Celle-ci, voyant Rose Weasley avancer vers sa meilleure amie se prépara doucement à asséner le coup de grâce. Bientôt Natasha verrait Rose et ferait mine de ranger les parchemins qu'elle avait étalés devant ses yeux pour se donner une contenance, alors que Solenne savait très bien qu'elle n'avait pas perdu une miette de leur conversation, même lorsque Rose était tombée sur le tapis d'Astronomie des aigles parce qu'elle avait trop fixé Dan Evans et qu'elle n'avait pas vu ce sac contre lequel ses pieds avaient butté.

– Vous savez quoi, les gars... Moi je pense que James va y aller, en Grèce. Je pense qu'il trouvera un moyen. Et il va s'y plaire. Peut-être même rencontrer une fille, qui sait. Ils ont de bonnes écoles, en Grèce.

– Tu veux dire..., balbutia Keith. Tu veux dire qu'il pourrait y rester ? Quitter Poudlard ?

– Qu'est-ce qui le retient ici, au fond, à par nous ? Et James sait très bien qu'on trouvera un moyen de le voir... »

Solenne n'eut pas besoin de faire taire Nalani, celle-ci avait compris, en suivant son regard, pourquoi sa meilleure amie mentait effrontément. Keanu le comprit aussi et écrasa le pied de Keith. Lorsque Rose, dont les joues plus rouges que jamais juraient avec ses cheveux roux, arriva près de sa meilleure amie, Natasha ne la vit même pas. Elle avait délaissé ses parchemins, oublié son sac et jusqu'au fin bracelet qu'elle avait retiré pour masser ses poignets endoloris par l'entraînement de quidditch.

Elle ne songea même pas qu'Isidore récupèrerait ses affaires, elle oublia qu'elle avait promis à Anastasia de lui expliquer comment réaliser un enchantement sommaire, elle oublia tout autant qu'elle devait faire réviser ses Potions à Irina. Elle oublia tout, pour la simple et bonne raison qu'elle avait accepté de ne jamais succomber à ses désirs, de ne jamais laisser son cœur s'exprimer à une seule condition. Pouvoir observer James de loin, pouvoir le voir grandir, évoluer, devenir un homme. Et la simple idée qu'il parte si loin d'elle lui était insoutenable.

ooOOoo

« Tout va bien, Kandinsky ?

Natasha releva la tête, chassant son amertume et toute trace de ses pleurs. Elle n'avait pas envie d'inquiéter inutilement Rose. Pourtant Rose ne l'appelait jamais que par son prénom et n'avait pas cette voix aux doux accents français. Océane Donovan, en revanche...

– Tout va très bien, Donovan, je te remercie.

La jeune française haussa les épaules, comme pour lui signifier qu'elle savait qu'elle mentait, et quitta le dortoir. Natasha était prête à replonger dans la léthargie lorsqu'elle s'aperçut que Rose était étendue dans son lit et qu'elle paraissait aller tout aussi mal qu'elle.

« Hey Rosie... qu'est-ce que...

– Tout va très bien, répondit Rose comme un automate.

– Je ne suis pas Donovan, répliqua Natasha.

– Je sais mais...

Rose s'interrompit. Elle n'était pas de celles qui acceptaient de se confier facilement, même à sa meilleure amie. Mais à qui d'autre pouvait-elle le faire ?

– Je crois que je suis amoureuse.

Natasha eut la réaction qu'attendait Rose, elle ne sauta pas au plafond, ne la félicita pas et se montra telle que Rose l'aimait, parfaitement honnête.

– Tu ne crois pas qu'il s'agit d'un béguin ?

– Malheureusement non.

– Malheureusement ?, releva Natasha. A notre âge on est censées être super heureuses quand ça arrive...

– Je ne crois pas que tu sois super heureuse depuis que tu sors avec Aldo.

– Je ne suis pas amoureuse de lui, répondit Natasha avec évidence. Bon, c'est qui ?

– Devine, la provoqua Rose en rougissant.

– J'ai le droit de donner deux noms ? J'imagine que tu vas me dire oui, puisqu'il y a deux noms à prononcer.

Le joli rosé qui auréolait les joues de Rose en tout temps disparut, laissant la place à une pâleur qui faisait ressortir la moindre de ses boucles rousses.

– Dan Evans et Scorpius Malefoy, lâcha Natasha.

– Co... Comment...

– Tu oublies souvent que tu es ma meilleure amie et que je t'aime. Aimer quelqu'un ça veut dire s'intéresser et faire attention à cette personne, la protéger et... Et franchement Rose, tu n'es vraiment pas discrète !

– Ça veut dire quoi, ça ?

– Ça veut dire qu'à moins que nous soyons entourés d'aveugles, je ne dois pas être la seule à...

– C'est complètement faux, soupira Rose. Je suis très discrète. Toujours plus que toi.

– Mais...

– Tu ne te vois pas quand Maggie surgit aux détours d'un couloir...

– Maggie ?, releva Natasha. Depuis quand l'appelles-tu par son prénom ?

– Depuis que je lui parle. Elle est très sympa, en plus. Et puis elle fait partie de ma famille, maintenant, elle...

– Quoi !? Mais...

– Voilà, lâcha Rose avec un petit sourire, je savais que te parler de Towler nous montrerait à toutes deux qui est la plus discrète de...

– Je te déteste. Surtout quand tu changes de sujet de conversation. Revenons-en à toi, tu veux ?

– I rien à en dire, Nat. Dan Evans ne s'intéresse pas à moi... Il a beau être gentil, attentionné avec tout le monde et prévenant et intelligent et adorable, il... Il ne me regarde tout simplement pas comme je le regarde... Et en plus il se rapproche vachement de Sally-Ann Perks depuis Noël.

– Le petit frère de Sally s'entend super bien avec la petite sœur de Dan, ça ne va pas plus loin.

– Il ne m'aimera jamais. C'est le garçon le plus craquant de notre promotion, toutes les filles l'adorent, il ne me verra jamais comme... une fille. Quant à Malefoy... Il me déteste.

Elle préférait s'imaginer que Scorpius pensait à leurs pères et au choc que serait la révélation de leur relation. Elle rêvait parfois de le voir tourmenté, luttant contre son désir, pour ne pas perdre sa famille. Dans ses rêves les plus fous, Scorpius finissait toujours par leur tourner le dos et leur couple devenait le symbole d'une communauté tolérante. Bien sûr, elle s'avouait parfois qu'un garçon amoureux ne la ferait pas volontairement tomber dans les escaliers, mais préférait croire qu'il était si amoureux qu'il voulait le cacher, au point de se moquer d'elle. Elle se sentait bête, parfois. Mais elle préférait la bêtise à la tristesse.

ooOOoo

La neige ne tombait plus depuis longtemps. Les tâches annexes s'étaient terminées, voyant la France l'emporter presque à chaque fois. Hugo avait été la plus belle exception de Poudlard, s'octroyant le privilège de se défaire de son dernier adversaire en moins de vingt minutes. « De la chance, simplement de la chance », avaient dit certains, mais personne ne les avait entendus, tant Rose, James, Lily, Lucy et Louis criaient de tout leur cœur.

Alors que l'Irlande et la France étaient annoncées favorites de cette compétition, Durmstrang avait eu sa part de gloire, notamment lorsque Piotriska Sankrievgar avait volé sur son Pégase bien plus haut et bien plus vite que tous les autres concurrents, tirant une grimace aux frères Scamander et à Lily.

Un match de quidditch d'anthologie entre les Irlandais et les Bulgares avait tenu les élèves, toutes écoles confondues, en haleine pendant plus de huit heures. Les Irlandais l'avaient emporté, réduisant tout suspense. Ils emporteraient le trophée tant convoité, quelle que soit l'issue des deux derniers matchs.

Scorpius n'oubliait jamais de répéter qu'il l'avait prédit, avant d'aguicher sensuellement – et tout aussi discrètement – un Albus plus frustré et furieux que jamais. Le jeune Malefoy avait dit vrai, Albus était à sa merci, sexuellement tout du moins et le blond se délectait de l'effet d'un simple clin d'œil suggestif sur celui que tous adulaient.

Albus paradait, fier représentant de la famille Potter, et James se cachait. Il délaissait la bibliothèque lorsqu'Albus y arrivait, pour l'en chasser, pour être le seul à montrer ses efforts et son sérieux.

James trouvait alors refuge dans le parc de Poudlard, à l'orée de la foret, avec pour seule compagnie son meilleur ami, Mael, le seul avec qui James desserrait les dents. Il évitait les membres de sa famille, il évitait ses amis, il évitait les discours, il évitait les rires. La dernière épreuve approchait, les entraînements s'intensifiaient, le dernier match se jouerait ensuite, le dernier soir de cette année « terrible », comme disait Rose. Et avant cela les Buses s'étendraient sur deux semaines, alors que le soleil brillerait fort dans le ciel, comme pour narguer tous les élèves de cinquième et septième années.

« J'avais complètement oublié ce sortilège, lâcha Mael, les yeux rivés sur son manuel de troisième année. Tu vois qu'on aurait dû accepter d'aller bosser avec Rose et Natasha.

– Je ne veux plus voir Natasha. On ne se parle plus, de toute manière. Tout plutôt que de supporter son indifférence.

Mael se retint d'encourager son meilleur ami, il avait envie de conseiller à James d'aller voir Natasha, d'aller contre les mots de cette fille qui le rendait fou mais quel conseil pouvait-il donner, lui qui était incapable d'avouer ses sentiments à Nalani ?

Un peu plus loin, celle-ci était retombée dans les bras de Fred, tous deux s'embrassant sans aucune forme de pudeur.

– Tu as conscience qu'elle ne l'embrasse que lorsqu'elle est certaine que tu es dans les parages ? Hier, elle m'a vu arriver et elle s'est jetée sur lui. Puis elle a vu que tu n'étais pas là et elle l'a repoussé.

– Je ne comprends pas, soupira Mael. Je dis à tout le monde, nos potes compris, que je ne l'aime pas, que je ne ressens rien d'autre pour elle mais toi tu sais que c'est faux. Et eux aussi. Tout le monde le sait, quoique je dise... Je ne comprends pas, James. Elle le sait, pas vrai ? Elle sait que je suis fou d'elle...

Mael attendait. Un conseil, une remarque, une phrase pertinente qui le ferait avancer, qui lui montrerait la voie.

– Je suis désolé, Mael, mais... Je ne sais vraiment pas quoi te dire. Je ne sais pas pourquoi elle fait semblant de le préférer à toi alors que... même moi qui suis son cousin te préfère à lui, je ne sais pas pourquoi elle le gifle, puis l'embrasse, puis le gifle... je... je n'en sais fichtrement rien. Et crois-moi, si je le savais, on ne serait pas là. Ni toi ni moi. Tu serais auprès d'elle et moi avec Natasha.

– Les filles sont trop compliquées, acquiesça Mael tristement.

Plus loin, vers le lac, une jeune fille repoussait son petit ami en fixant deux garçons qui avaient le même air abattu sur le visage. Cette jeune fille ne se croyait pas compliquée, pas plus que les autres filles de ce château. Pour elle, justement, c'étaient les garçons qui l'étaient.

ooOOoo

James continuait de suivre les cours d'Animagus en devenir, deux soirs par semaine, malgré le Tournoi, le quidditch, les Buses, et Mael le couvrait. En outre, un soir par semaine, le dimanche, pour leur seule soirée de libre, ils gagnaient en toute illégalité l'orée de la forêt et James aidait son meilleur ami à découvrir son animal totem. Natasha le savait, elle les voyait faire, de la Tour de Serdaigle, de la fenêtre de cette petite salle où Rose et elle se réfugiaient lorsque la bibliothèque était trop pleine, la salle commune trop bruyante.

Elles y laissaient les livres qu'elles empruntaient à la bibliothèque et avaient dépoussiéré deux vieux fauteuils qui accueillaient révisions et confidences.

« Qu'est-ce que tu regardes, comme ça ?

– Hum... rien de très important. Je ne sais pas trop, à vrai dire.

Une réponse vague, sans trop mentir. Natasha savait très bien ce que les deux lions faisaient. Ce qu'elle ne savait pas, en revanche, c'était pourquoi et comment James n'entendait jamais les pensées des autres.

Malgré les progrès incroyables qu'elle faisait, elle n'atteignait toujours pas son niveau à lui. Il avait beau répéter qu'il avait deux ans de cours de plus derrière lui, elle ne pensait qu'à ses aptitudes qu'elle développait et que lui semblait ignorer.

Elle n'entendait pas les pensées les plus simples, les plus volages, seulement celles qui s'accordaient avec le tempérament le plus fort d'une personne, le plus sincère. Elle entendait les pensées de Rose lorsque celle-ci songeait à son corps, son apparence, sa soi-disant absence de beauté, lorsqu'elle pensait aux garçons et à leur indifférence, lorsqu'elle songeait que jamais aucun garçon ne la trouverait à son goût. Parce que Rose était ainsi, dévorée par ses doutes et ses angoisses de fille de, persuadée que tous ne la verraient jamais que comme la fille de Ron et Hermione Weasley, la cousine de la fratrie Potter, la rouquine qui aboyait et qui faisait fuir ceux qui s'approchaient trop près d'elle.

Natasha entendait les pensées d'Albus Potter, lorsqu'il rabaissait mentalement son frère, sa sœur ou sa cousine, parce qu'il était ainsi, qu'il se croyait supérieur à tout un chacun et qu'il se laissait dévorer par des ambitions démesurées.

Et ce qu'elle entendait l'effrayait, tant vis à vis de Rose que vis à vis d'Albus.

Elle aurait voulu enlever toute crainte de l'esprit de sa meilleure amie, lui prêter ses yeux et son cœur le temps d'un instant, afin que Rose se voie enfin telle qu'elle était, une jeune fille charmante et pleine de qualités.

Elle aurait voulu enlever toutes les pensées sombres de l'esprit d'Albus. Pas parce qu'elle appréciait Albus, non. Elle avait tout d'abord ressenti à son égard une indifférence polie, parce qu'il était proche de sa meilleure amie et de ce garçon qu'elle aimait depuis ses onze ans. Désormais elle avait peur de lui. Parce qu'il avait de l'ascendant sur Rose et sur James, parce qu'il paraissait être le seul à pouvoir les anéantir. Et ce qu'elle entendait l'effrayait autant qu'elle était révoltée.

Comment pouvait-il se croire supérieur à James ? Comment pouvait-il se croire si merveilleux alors qu'il n'était, à ses yeux, qu'un crétin ? Et pourquoi... Pourquoi était-il ainsi ? Pourquoi pensait-il toutes ces choses horribles ?

Et surtout, pourquoi James n'entendait-il jamais les pensées obscures de son frère ?

– Il a trop de choses en tête, voilà tout.

Un murmure. Rose, derrière elle, avait tout compris. Rose comprenait beaucoup de choses, Rose la comprenait toujours. Alors Natasha n'eut pas besoin de prononcer un seul mot, elle se détourna de la fenêtre pour se réfugier dans le premier livre qu'elle trouva, et Rose fit semblant de ne pas voir qu'elle ne s'y intéressait pas. Parce qu'elles avaient dépassé tout ça. Depuis longtemps.

ooOOoo

C'était le kiwi qui avait été en charge de l'observation de Scorpius Malefoy. Mission ardue pour un fruit qui n'apparaissait que sur quatre des dizaines de milliers de tableaux accrochés sur les murs du château. Mais l'Oracle avait parlé et le kiwi s'était exécuté. « Scorpius Malefoy a une importance certaine », se félicitait le kiwi, empli de fierté. Le grain résistant de la grappe de raisin lui parlait alors des parents du jeune homme, et notamment de son père, le célèbre Drago Malefoy. Célèbre et décrié. Adolescent, cet homme avait commis des horreurs qui faisaient frémir la peau du kiwi. Mais l'Oracle avait pour habitude de leur rappeler que la Clef du Rassemblement n'était pas son père, Scorpius non plus n'était pas son père. Il méritait qu'on lui accorde le bénéfice du doute.

Le kiwi s'était donc mis à observer – il préférait parler d'observation plutôt que d'espionnage – le jeune Malefoy et, s'il n'approuvait pas tous les agissements de Scorpius, le kiwi s'était pris d'une certaine forme d'affection pour lui.

A première vue, Scorpius était de ces adolescents solitaires, hautains et parfois odieux. Discret sans en être timide, associable sans en être farouche, il ne se liait pas facilement. Les jeunes filles semblaient vouloir se plonger dans ce ciel gris et mystérieux que représentaient ses yeux, mais Scorpius les repoussait. Avec plus ou moins de délicatesse. Il avait fini par colorer les cheveux d'une Poufsouffle de troisième année en rose, avant d'affirmer, d'un air narquois qu'il ne sortirait « jamais avec une fille dont les cheveux sont roses ». Il repoussait Rose Weasley avec beaucoup moins de tact, n'hésitant pas à l'aguicher, afin qu'elle oublie la marche creuse d'un escalier, et de rire de tout son saoul lorsque la jeune fille tombait sans aucune forme d'élégance.

A première vue, donc, Scorpius Malefoy n'avait pas d'amis. Il y avait bien le jeune Potter qui se montrait insistant, compréhensif et courtois, mais Scorpius passait plus de temps à l'ignorer qu'autre chose.

C'était un jeune homme plutôt intelligent et instruit. Il lisait la presse, avait débarqué à Poudlard en sachant qu'il y avait eu plusieurs vagues de suicides et que tous s'attendaient à ce que les suicides redoublent à cause de lui. Parce qu'il était un fils de Mangemort. Parce qu'il était un Malefoy.

Il savait se défendre. Il rendait les coups, était bon élève en Sortilèges et en défense contre les forces du mal et restait tard le soir à la bibliothèque pour apprendre davantage de sorts. Le kiwi pouvait en témoigner, Scorpius Malefoy n'avait jamais forcé personne à se suicider. Bien au contraire.

Il était de ceux qui se déplaçaient discrètement et tard le soir. Il ne se faisait jamais prendre. Il faisait honneur à sa réputation de serpent. A chaque attaque, à chaque enfant esseulé prêt à en découdre avec la vie, Scorpius surgissait. Il revêtait une cape de camouflage assortie d'un chapeau dont les bords dissimulaient son visage anguleux et sauvait des vies, comme d'autres disputent une partie d'échecs.

Comment pouvait-il être toujours au bon endroit au bon moment ? Le kiwi s'était posé la question. Longtemps. Mais la vérité n'était plus un mystère pour le kiwi. Scorpius s'était enrôlé, Scorpius était missionné, Scorpius ne connaissait pas l'échec. Le kiwi avait eu tort de douter de son jeune protégé. Il n'aurait pu avoir meilleur élève à espionner.

ooOOoo

« Bonjour Albus !

– Salut Albus !

– Tu vas bien, Albus ? »

Le jeune Potter activa le mode « gentil-Potter-timide-humble-et-reconnaissant » et se fraya un chemin jusqu'à la Grande Salle. Le destin plaça James sur sa route. Son entrée était bien plus discrète, son visage, disparaissant sous une chevelure plus cuivrée, plus longue et plus ébouriffée que jamais, était méconnaissable de douleur et de fatigue. Albus sourit. Tout allait bien.

Albus avait eu peur, oui. Mais les jours qui avaient suivi son altercation avec Alice avaient effacé toutes ses inquiétudes. Les élèves lui souriaient toujours plus, les professeurs le citaient en exemple et James se taisait. Et Albus en profitait pour l'enfoncer d'autant plus.

La liberté était définitivement un sentiment bien étrange. James ne le saluait plus, James ne le collait plus, James ne l'embrassait plus au sommet de son épis le plus rebelle. Il était pourtant le seul à aimer Albus pour et envers ce qu'il était. Pour autant l'affection excessive de son frère ne lui manquait pas. Albus avait besoin d'être seul, sans son frère, pour accomplir ses missions.

Les frères Zigaro avaient besoin d'un nouveau cobaye. Pour en faire quoi ? Albus l'ignorait. Et il s'en fichait. Les frères Zigaro avaient les moyens de l'aider à atteindre ses objectifs, c'était là le plus important.

Ce qui le dérangeait, au fond, ce n'était pas tant ce qu'on lui demandait de faire mais plutôt qu'il ne pouvait le faire seul. Il n'avait pas encore acquis la confiance des Zigaro, pas suffisamment du moins pour accomplir des missions en solitaire. Alors que Scorpius le faisait déjà depuis un an.

– Nous avons rendez-vous avec L'Ours dans une heure, le prévint Jalil, lorsqu'Albus s'installa à la table des serpents.

– Tu pourrais être plus discret, lui reprocha Albus.

Jalil était gaffeur de nature. D'habitude, lorsqu'Albus le lui faisait remarquer, Jalil prenait conscience de son erreur et se confondait en excuses. Néanmoins, ce matin-là, Jalil semblait s'en moquer. Pire, il regarda autour de lui avec fierté, attisant la surprise d'Albus.

Mais la sentence ne tarda pas à tomber, alors que tous deux se dirigeaient vers le bureau de Lars Bear, L'Ours de Serpentard.

« Je ne comprends pas...

– I rien à comprendre, Albus. Je ne le ferai pas.

– Tu n'as pas le choix...

– Bien sûr que si ! Ils veulent s'en prendre à Serena Velsen ! Comme si ce qu'on lui a fait subir au début de l'année ne suffisait pas ! Et je ne le dis pas seulement pour ça... Je trouve ça dégueulasse de s'en prendre à nouveau à elle mais je refuserai aussi de m'en prendre à quelqu'un d'autre !

– Tu ne peux pas leur refuser...

– Bien sûr que si, répéta Jalil avec conviction. Même Scorpius refuse de faire certaines choses, tu es le fils de Harry Potter, Albus, tu es le frère de James...

– Qu'est-ce que James vient faire là dedans ?

– Tu vois ce que je veux dire, Albus ! Rebelle-toi...

Se rebeller. Le comportement typique d'un adolescent de quatorze ans. Mais Albus aurait préféré que ceux qu'ils avaient choisis pour « amis » ne se rebellent pas. Qu'ils soient moins bons que lui, c'était normal et appréciable. Albus ne voulait pas leur découvrir des qualités que lui-même ne possédait pas. Jalil était inférieur. Et il devait le rester.

Et surtout, surtout... Jalil ne devait pas comparer Albus à James. Encore moins sous-entendre que James était meilleur qu'Albus.

– Par Merlin, Albus... Tu ne serais pas mon meilleur ami, tu me ferais flipper. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Mais réponds...

– Lars ne va pas tarder. Il est dans ton intérêt de changer d'avis...

– Y en a marre d'obéir bêtement, juste par peur... Tu ne crois pas qu'elle a peur, elle ?

Albus ne prit même pas le temps de répondre. Jalil pouvait bien prendre cette décision inconsciente, il en paierait le prix fort et Albus remplirait la mission seul, récoltant les lauriers des frères Zigaro. Il monterait de grade, il deviendrait leur préféré. Il doublerait même Scorpius. Et celui-ci le vénèrerait.

– Albus !, insista Jalil. Je ne peux pas croire que tu prennes du plaisir à obéir à ces... ordures ! Viens avec moi !

– Où donc ?, questionna Albus, serein et nonchalant.

– On va voir Malek et James. Ils nous aideront, ils nous protègeront, ils...

– Me protéger ?, sourit Albus. Mais je n'en ai pas besoin. Et heureusement que je ne compte pas sur James pour me protéger.

– Il le ferait, affirma Jalil.

– Il ne sortira peut-être pas vivant du Tournoi, tu sais. »

Albus se retenait difficilement de rire mais il ne pouvait décemment pas le faire, Jalil avait l'air suffisamment effaré sans qu'il n'en rajoute une couche. Et puis il avait bien d'autres choses en tête. Des ambitions merveilleuses, un piédestal d'envergure qu'il prenait plaisir à construire.

Il serait discret et efficace et, même s'il se faisait prendre... James serait là pour le protéger, pour s'accuser à sa place. Tant qu'il était en vie. Si James mourrait, Albus devrait trouver quelqu'un d'autre. Mais ça n'avait finalement rien de compliqué. Tout allait bien.

ooOOoo

Jean-Paul Sphère rentrait serein vers la salle commune de Poufsouffle. Il avait cette impression bizarre d'être de trop lorsqu'il passait beaucoup de temps avec Oscar et Susie, impression née en même temps que le rougissement sur les joues de Susie et le sourire charmeur sur les lèvres d'Oscar.

Ces deux-là étaient faits l'un pour l'autre, un peu comme Mael et Nalani, alors Jean-Paul partait très vite, les laissant volontairement passer du temps seuls, empruntait les passes secrets que James lui avait montré pour qu'il puisse fuir ses assaillants, quand il était plus jeune, et rejoignait ses amis de Serdaigle, de loin les plus sérieux de la bande.

Keanu ne le jugeait jamais, Nalani et Keith parvenaient à le dérider, malgré les Buses qui approchaient, Solenne... Solenne était parfaite. Un rayon de soleil à qui tous se raccrochaient lorsque ça allait mal, ce qui arrivait un peu trop souvent au goût de Jean-Paul.

Alors qu'il descendait les escaliers qui le mèneraient à sa salle commune, Jean-Paul entendit des voix, dissimulées sous ses pieds. Certainement un passage secret, se dit le jeune Poufsouffle, qui songea un instant à prévenir ses meilleurs amis, préfets, avant de se raviser. Les voix paraissaient jeunes, combien de fois la joyeuse bande avait-elle enfreint les règles de Poudlard ?

Il sourit, en entendant une voix masculine et une voix féminine, de plus en plus fort, comme si les jeunes gens se disputaient, mais sans aucune colère. Des amoureux, sans doute, se dit-il en sautant les dernières marches.

« … te dis qu'il est bizarre. Je lui ai dit que je voulais arrêter. On est encore jeunes mais... On n'est plus des gamins. L'an prochain, Malek sera parti, ça sera trop tard. C'est pas que j'ai besoin de lui pour... mais ce serait plus simple, quand même. Alors j'ai proposé à Al qu'on leur demande de l'aide et...

– A qui ?

– Malek et James, bien sûr !

– Et il est contre.

– Oui. T'as pas l'air surprise ! C'est comme s'il était heureux de recommencer ! T'aurais vu son sourire quand L'Ours a dit que les Zigaro étaient de retour... Il avait l'air heureux, par Merlin ! Heureux de recommencer ! Comme Malefoy !

– Je ne crois pas que Scorpius soit heureux de faire ça.

– Bon... Moi non plus. Mais c'est pas le plus important, on s'en fiche de Malefoy, c'est pas notre pote, alors qu'Albus... Merde, Sally, c'est mon meilleur ami et toi... C'est comme s'il devenait ton frère...

– On ne le connaît pas si bien que ça.

– C'est pire que ça, je crois... Il a dit... Il a parlé de son frère et... ce qu'il a dit sur James...

Jean-Paul se colla contre le mur. Il n'avait jamais été doué pour l'aventure, il aurait volontiers laissé sa place à l'un de ses amis, mais ce soir-là il n'avait pas le choix.

– Il a dit que James ne serait pas toujours là... qu'il ne s'en sortirait peut-être pas du Tournoi.

– Il n'a pas tort. James a failli mourir la dernière fois, il reste la dernière épreuve, encore, sans compter le quidditch qui est un sport de brutes...

– C'est pas ça, Sally. Il avait l'air... Il avait l'air de s'en moquer. Et d'être sûr de lui. Comme si... Comme si la mort de James était prévue. Et qu'il s'en fichait totalement. »

Jean-Paul eut besoin de quelques secondes pour reprendre une respiration normale. Il n'était pas encore rompu à ce type d'activités. Il attendit longtemps, très longtemps, afin de s'assurer que Jalil Lespare et Sally-Ann Perks fussent loin de lui pour marcher d'un pas rapide vers la salle commune des Poufsouffle. Il était tard, ce n'était pas le moment de se faire prendre. Il voulait voir des préfets, oui, mais Oscar et Susie. Keanu et Solenne. Louis et Vincent. Les membres de la bande de... Les membres de sa bande. Ses amis. Il devait les avertir. Il devait avertir James.

Mais comment annoncer à un garçon bon et aimant que son petit frère adoré parle de sa mort comme d'une banalité ?

ooOOoo

Un guet-apens. Un plan organisé et sans bavures. James était tombé dans le piège sans en apercevoir les rouages. Il avait prêté la Carte du Maraudeur à Lily et ne s'était pas méfié, en rentrant de son cours d'Animagus. Mael ne l'avait pas accompagné. Mais Mael n'était pas obligé de le faire, alors James ne s'était pas posé de question. Lorsque Nalani et Keanu lui étaient tombés dessus, badge de préfets en évidence, il avait sorti la lettre qui indiquait qu'il était autorisé à sortir après le couvre-feu, pour assister à des cours particuliers.

Keanu n'avait pas voulu la lire. Keanu s'était montré intransigeant. James avait capitulé. Oscar et Susie s'étaient approchés, narguant Keanu à coups de « je t'avais bien dit qu'il n'y aurait pas besoin d'insister » et Louis, puis Mael, les avaient rejoints. « Désolé de t'avoir trahi, mon pote, mais c'est pour la bonne cause. », avait dit Mael.

James les avait suivis dans cette salle où ils avaient eu leurs habitudes et où la poussière reprenait ses droits, puisqu'ils n'y venaient plus. Mael, qui avait posé son bras sur les épaules de James, se recula pour laisser place à Nalani.

James les observa, les uns après les autres. Ses amis lui manquaient. Profondément. Bien plus que pouvaient lui manquer ses parents. Une histoire d'habitude, une histoire de choix, une histoire de cœur.

«... Elle dit que tu l'évites, que tu refuses de lui parler, alors elle est allée voir Mael. Elle dit que puisque tu n'as confiance qu'en lui et qu'elle n'a confiance qu'en toi...

James passa une main lasse dans sa crinière de lion farouche. Serena Velsen l'étonnerait toujours.

– C'est Jalil Lespare qui est venu la voir. Enfin... Velsen a parlé de Roxanne, elle pense qu'ils sont amoureux l'un de l'autre, quelque chose comme ça, je crois surtout qu'elle cherchait à noyer le poisson et à cacher qu'elle a la trouille.

– Que lui a dit Jalil ?

– Qu'elle allait revivre ce qu'elle a vécu au début de l'année. Il... Il n'a pas parlé d'Albus. Ni de toi. Mais il a dit que ça se produirait ce soir. A minuit. Soit dans... vingt-trois minutes, pour être précise.

– Il faut qu'on arrête ça, affirma Oscar.

James soupira. Les rouages de son cerveau tournaient à vive allure, tout se mettait en place, comme s'il avait trop longtemps oublié qu'il était un des maillons d'une chaîne incroyable. Mais d'autres maillons manquaient à l'appel.

– Où sont les autres ?

– Ils surveillent Serena, répondit Mael. Lucy dispute une partie d'échecs avec Hugo, elle ne la quitte pas des yeux. Autant te dire qu'elle perd... Keith et Jean-Paul sont devant les cachots.

– Ensemble ?, s'inquiéta James.

– Séparément, avoua Mael avec angoisse. Mais on manquait de temps et... Etre là-bas à plusieurs aurait éveillé les soupçons.

– Et on comptait sur toi pour trouver un meilleur plan, lâcha Keanu avec une franchise désarmante pour un adolescent de seize ans.

– Et Solenne ?, s'inquiéta James.

– Avec nos amis serpents, le rassura Mael.

– Et Rose et Natasha sont au septième étage, murmura Louis. Avec Lily.

Les regards convergèrent vers lui mais Louis ne baissait pas le regard. Il se devait d'avouer la vérité à James. Aussi angoissante soit-elle. Le cœur de James rata un battement. Pour laquelle des trois femmes de sa vie s'inquiétait-il davantage ? Il n'en avait cure. Il voulait les savoir saines et sauves. Toutes les trois.

– Mael leur a parlé, il a tout tenté, mais elles...

– Elles ne m'ont pas écouté, déplora Mael. Elles veulent seulement surveiller Albus. Elles disent qu'elles pourront le faire changer d'avis si jamais il...

– C'est toujours Lily qui a la Carte ?, coupa James pour se rassurer.

– Oui. On a pensé que c'était plus sûr comme ça.

– Ok. Je sais ce qu'on va faire.

Les regards étaient moins tendus, plus sereins. Ça ne durerait pas, bien sûr, James s'isolerait à nouveau mais cette trêve leur était bénéfique. Ils n'eurent besoin que de quelques mots pour s'accorder. Lorsque la porte se ferma derrière leur dos, le tableau sur lequel était dessinée une corbeille de fruits juteux se dépoussiéra. En son sein, la mangue avait disparu, pressée qu'elle était de prévenir ses acolytes à pépins. La Clef du Rassemblement avait revêtu son uniforme. Un uniforme qui lui seyait à ravir.

ooOOoo

Une rage intense. Sans commune mesure. Tout avait pourtant si bien commencé... L'espion avait fait sortir Serena Velsen de la taverne des lions, Albus les attendait un peu plus loin, confiant. Il avait brandi sa baguette, sans nulle autre émotion que l'impatience de se voir récompensé. Mais d'autres en avaient décidé autrement. James en avait décidé autrement.

Serena n'avait rien vu. Elle était endormie, comme le voulait le protocole. L'espion avait disparu, passant entre les maigres filets des aigles de la bande de James avec la facilité qu'ont ceux que l'on ne soupçonne pas.

Albus, lui, s'était retrouvé face à James. Et trois de ses amis. Il n'avait pas été difficile de désarmer l'imbécile Keith Corner. Mais Mael Thomas et Jean-Paul Sphère étaient autrement plus doués. Moins surpris, surtout.

« Il faut prévenir les professeurs.

– Non.

Jean-Paul Sphère s'était tourné vers James, surpris. Mael avait fait signe à leurs amis de rester à l'écart et tous s'étaient exécutés, avec plus ou moins de discrétion. Ainsi Lily et Rose ne seraient pas mises au courant. Ainsi Natasha ne serait pas mise au courant.

– Pourquoi faudrait-il qu'on taise la vérité ?

– Parce que... parce que je vous le demande.

– Pourquoi, James ?, insista Jean-Paul.

– Parce que c'est mon frère. »

Bien sûr Albus aurait dû être comblé, satisfait, reconnaissant. Il n'aurait pas d'ennuis et ce, grâce à James. Comme il l'avait pressenti. Mais il avait failli à sa tâche. Il s'était alors empressé de fuir et de supplier Lars de lui laisser une autre chance.

« J'ai prévenu Tom et Elvis. Ils sont furieux, Potter. Furieux et déçus. Tu avais une chance, tu l'as laissée passer. Tu n'en auras pas une deuxième.

– J'ai d'autres cordes à mon arc, c'est la première fois que je...

– Tu aurais pu passer au stade supérieur. Tu aurais pu donner les ordres. Mais tu préfères être faible. Faible et soumis. Tais-toi. Je reviendrai vers toi lorsque j'aurais une tâche à accomplir. Une tâche à ton niveau. Une tâche moindre, dégradante, qui ne demande aucun talent. »

Oui, Albus enrageait. Scorpius serait missionné, on lui demanderait d'enlever Serena et de lui faire subir toutes sortes de choses, il réussirait et il monterait de grade. « Peut-être même que c'est lui qui me donnera des ordres l'an prochain », songea Albus. Et aussitôt son corps se tendit, ses hormones prenant le pas sur toute autre chose.

Albus frappa le mur de toutes ses forces. Il lui fallait oublier Scorpius, il lui fallait ôter de son esprit les images d'un Scorpius dénudé, aguicheur, irrésistible.

Albus frappa à nouveau. Bien plus fort. La peau sur ses phalanges se craquelait, le sang commençait à couler, épais, poisseux. Albus observa le liquide rougeâtre qui se frayait un chemin le long de son bras. Son sang était si ordinaire, si banal. Pourquoi n'était-il pas vert ? Ou doré ?

Quelqu'un d'unique ne pouvait supporter pareille banalité. Alors Albus frappa plus fort encore et encore jusqu'à ce que la peinture se décroche, jusqu'à ce qu'elle se mêle à la sueur, à la poussière et au sang.

« Mais vous êtes dingues de faire autant de bruit !? Y en a qui essaient de dormir... »

Albus n'était pas douillet. Mais il supportait mal la douleur. Il n'avait jamais eu à apprendre à subir, il avait toujours eu quelqu'un pour se dresser entre le danger et lui-même, il n'avait pas l'habitude de ressentir le froid, la faim, la solitude ou le mal. James s'en assurait depuis toujours.

Il n'avait pas non plus à ressentir la peur. James le protégeait toujours. C'était son devoir. Sa seule utilité. Alors où était-il à l'instant présent ?

Des bruits de pas. Aucune salle commune à proximité. Il devait s'agir d'un adolescent rebelle, qui passait la nuit hors de son dortoir. Un jeune adolescent, jugea Albus, à sa démarche. Seul, sans doute.

Il ne pouvait y avoir de témoin. Il ne devait y en avoir. Frapper l'avait soulagé. Frapper avait calmé sa rage, anéanti sa colère. Il avait la tête assez froide pour visualiser sans peine son intérêt. Personne ne devait voir l'état de sa main, personne ne devait savoir qu'il avait agi seul. Si quelqu'un s'était trouvé là, il aurait pu mentir, inventer une rixe qui avait mal tourné, dont il aurait été la victime, étant le parfait Albus Potter... Mais il n'avait personne sous la main.

Alors il concentra toute sa frustration et toute sa rage revenue. Les bruits de pas s'interrompirent. Un corps tomba au sol. Hugh Irving se tenait l'épaule, hurlant sa douleur. Les larmes ne tardèrent pas à poindre et Albus se maudit. Il avait visé bien trop bas. Il aurait du frapper le visage, faire imploser la tête, fracasser le crâne.

Et James n'était pas là pour s'accuser à la place d'Albus. Lui aurait porté secours. Lui n'aurait pas fui.

ooOOoo

« HEY! Y a quelqu'un !? Ils sont où les préfets lorsqu'on a besoin d'eux ! »

Hugh Irving eut beau hurler, personne ne vint le secourir. Il se traîna jusqu'à l'infirmerie, prétendant être tombé dans les escaliers et l'infirmière le soigna avec douceur. Il n'avait pu se résoudre à dire la vérité. Premièrement, il ne faisait confiance à personne dans ce château. Et puis... Il avait peur. Celui qui l'avait frappé était plus grand que lui. Et brun. Des cheveux noirs ébouriffés. C'était tout ce que Hugh Irving avait vu de son assaillant mais c'était bien suffisant.

Le fils du Survivant l'avait frappé, sans raison, avant de fuir lâchement.

« Ça va mieux, mon garçon ?

– Oui, madame. Merci, madame.

– Tu devrais aller te coucher. Tu as besoin de repos.

– D'accord madame. Bonne nuit. »

Se reposer ? Hors de question. Il n'en avait pas fini avec la magie et s'il devait rester encore plusieurs semaines au sein de ce château, côtoyant celui qui l'avait frappé sans raison et l'avait laissé ramper pendant plus d'une heure jusqu'à l'infirmerie sans lui porter secours, il utiliserait ce temps à bon escient.

Les dossiers étaient là, chaque mois un peu plus gros. Ses recherches portaient leurs fruits, Hugh connaissait les règles, les fondements, la politique, les créatures, les lieux et les gens.

Et bientôt le monde entier les connaîtrait.

Les sorciers ne pourraient plus se cacher, encore moins vivre dans un monde qui leur était dédié. Ils seraient forcés de se mêler aux moldus, de leur rendre des comptes, de répondre de leurs actes. A commencer par le fils Potter. Hugh Irving y veillerait.

ooOOoo

Le château connaissait l'habituel frémissement de fin d'année. Les examinateurs, spécialistes de chaque matière enseignée, avaient investi les lieux et se promenaient parfois dans les couloirs, faisant pâlir les élèves de cinquième et de septième années. Les crises de nerfs, le découragement, les angoisses et les pleurs tiraillaient les plus âgés, qui prenaient conscience de vivre leurs derniers jours dans cette école qui les avait accueillis pendant sept ans.

Les élèves de cinquième année étaient sans doute moins tristes, mais tout autant stressés que leurs aînés et il n'était pas rare de croiser un élève marmonnant des paroles incompréhensibles ou un autre, agacé de s'être fait berner alors qu'il pensait avoir acheté, en toute illégalité, une potion de savoir suprême.

Certains savaient déjà quelle carrière ils souhaitaient embrasser et concentraient leurs révisions sur les matières les plus importantes, délaissant celles qui ne leur seraient d'aucune aide pour atteindre leurs objectifs. D'autres, plus incertains, misaient tout sur les matières dites « faciles » et s'échangeaient les noms des professionnels qui viendraient noter leurs Buses, notamment ceux qui avaient la réputation de donner de bonnes notes.

D'autres, enfin, mettaient du cœur à l'ouvrage, par sérieux, dévotion ou tout simplement par facilité, parce que de lourdes révisions chassaient toute autre pensée de leur esprit et qu'ils en avaient bien besoin.

« Ça fait six heures qu'on est là, remarqua Nalani. C'est dimanche, les gars, on pourrait...

Elle s'arrêta, dépitée. Non, ils n'avaient rien de mieux à faire que de rester là, à réviser. Voilà deux mois qu'ils n'échangeaient plus aucune phrase sérieuse avec leurs amis de Gryffondor, voilà un mois qu'ils se détachaient tout autant de leurs amis de Poufsouffle et de Serpentard et ils demeuraient tous les quatre, avec pour seule échappatoire et seul point d'encrage cet examen redouté.

Il y avait eu le sauvetage de la petite Serena Velsen, les confessions nocturnes de Jean-Paul, l'espionnage d'Albus. Et puis plus rien.

Depuis ses altercations avec son frère, puis son père, James s'isolait, s'abrutissait de livres et de parchemins et ne décrochait plus un mot. Sa colère n'étant toujours pas retombée, Alice s'isolait tout autant, parce que rester près de James les amenait toujours à se disputer, et qu'elle en avait marre de crier face à ce garçon muet et triste qu'était devenu son meilleur ami.

James avait refusé de se plonger dans l'enquête, il refusait tout autant de parler des disparitions, de son agression, des frères Zigaro et de ce « w » qui menait vers des terres inconnues. « Je n'y arrive pas, j'ai le Tournoi, les tâches annexes, les Buses... » et lorsque Keith avait parlé d'Albus, lorsque Keanu avait prononcé le nom du Survivant, James s'était muré dans un silence qui ne lui ressemblait pas. Nalani avait voulu insister mais Solenne, qui comprenait toujours James mieux que personne, l'en avait empêché.

– Il reviendra. Il a juste besoin de temps.

– Les amis ne sont pas censés être là dans les mauvais moments ?

– Les amis doivent savoir laisser du temps, Keith. James sait que nous sommes là et que nous l'attendrons et, s'il lui arrivait d'en douter, nous le lui rappellerons.

Louis passait davantage de temps avec Marcia et Lucy, Oscar et Susie disaient que ce n'était pas pareil sans James, Clifford et Pepper s'étaient disputés, loin de la bande. Pour tous l'évidence était là, c'était James qui avait accepté les Serpentard parmi eux, c'était lui qui avait continué à s'intéresser à Juliet, qui avait réconforté Jean-Paul, qui les avait tous soudés. Sans lui...

– C'était donc vrai cette histoire de Clef du Rassemblement, soupira Keith, très attristé par l'éloignement de ses amis.

– Si Mael était là, il te dirait qu'on devrait se foutre de cette histoire de Clef », rappela Solenne.

Mais là était tout le problème. James était le noyau, Mael le pilier infaillible qui avait toujours le bon mot. Ils étaient pourtant là, à quelques mètres d'eux, épaule contre épaule, un livre de Sortilèges ouvert devant leurs yeux fatigués. Quelques mètres. Un hochement de tête pour les saluer. Quelques mètres qui avaient avalé les mots, qui rendaient plus réel l'éloignement, plus dure l'amertume.

ooOOoo

Le message était simple. Il devait dire « non ». Trois lettres, à peine. Un simple mot. Un mot lourd de conséquences. Il n'avait jusque là jamais dit « non » aux représentants de la Jeune Armée des Ténèbres, jamais dit « non » aux frères Zigaro.

Il était de notoriété publique – du moins au sein de la jeune armée – qu'il valait mieux ne jamais avoir à dire « non » aux frères Zigaro, sous peine de mourir sous peu. Les frères Zigaro savaient bien mieux que personne répondre à une négation par la négation même de la vie.

Il était donc le premier. Maigre triomphe. Les sorts avaient déjà fusé, tranchants, brûlants, terrifiants. Il en avait dévié quelques-uns, était parvenu à blesser son principal adversaire mais très vite son dos avait rencontré le mur, puis le sol, et il avait compris.

Il allait souffrir. Ce serait douloureux, ça lui paraîtrait interminable. Et puis ça prendrait fin. Il devrait alors couvrir ses blessures, ne jamais les laisser voir aux autres, garder le secret. Après viendraient peut-être les remontrances les plus douloureuses, celles des frères Zigaro. C'était le prix à payer. Le prix du refus, celui de la fin de la soumission.

Jalil Lespare n'avait pas souffert. Il n'en avait pas eu le temps. Il ne quittait son frère aîné et les amis de celui-ci que pour rejoindre sa bande, qui s'était largement agrandie depuis qu'il sortait avec Roxanne Weasley dans le secret le plus total. Le secret le plus total signifiant simplement que tout Poudlard était au courant, hormis Fred Weasley.

Pourquoi Scorpius pensait-il à Jalil Lespare alors qu'il était à terre, criblé de coups et de sorts ? Parce que Jalil lui avait donné de l'espoir. Parce qu'il avait beau être un imbécile inintéressant, il avait eu le courage nécessaire de se protéger. Il n'avait pas dit « non » directement, il se savait bien trop fragile pour cela, mais il avait parlé, à Mael Thomas. Et Lucy et Roxanne Weasley avaient tout entendu. Lucy Weasley l'avait rassuré et Roxanne Weasley s'était prise d'admiration pour ce serpent au cœur de lion. Le fait qu'elle convoite le poste de batteur de l'équipe de Gryffondor et le physique avantageux de Jalil aidant, elle lui était tombée dans les bras - « elle m'a sauté dessus ! », avait plutôt dit Jalil – et, sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait, le Serpentard était ravi de ce retournement de situation.

Malgré lui, et bien qu'il éprouve de l'écœurement à l'avouer, Scorpuis devait bien reconnaître que Roxanne Weasley et Jalil Lespare formaient un couple charmant. Explosif, bruyant, mais charmant.

– Qu'est-ce que t'as dit, hein ?!

– J'ai dit « non » !

– Tu crois que tu peux refuser !?

– Je viens de le faire ! Je ne toucherai pas à cette fille !

Lars Bear, dit l'Ours de Serpentard, en laissa tomber sa baguette. Pour mieux cogner Scorpius de ses poings fermes. La baguette de Scorpius roula sur le sol, bien trop loin pour qu'il envisage de la récupérer. Il sut alors qu'il ne ferait pas le poids et se contenta d'encaisser les coups, les uns après les autres.

Cette fille en valait-elle la peine ? Non, bien sûr que non. Pas aux yeux de Scorpius, du moins. Mais il n'avait jamais embrassé les ambitions de la Jeune Armée des Ténèbres, il en était l'espion et non le membre, il obéissait aux ordres des Zigaro par devoir, parce qu'il tenait ses ordres d'ailleurs.

Il se moquait de Serena Velsen. Et l'AB aussi s'en moquait. Ils ne faisaient tout simplement pas de préférence, de différence entre les victimes. Ils voulaient les protéger toutes, pas seulement Serena Velsen, mais plus que tout, ils voulaient faire tomber les frères Zigaro et tous ceux qui manigançaient dans l'ombre. Quoi ? Scorpius l'ignorait. Il n'avait pas besoin de savoir. Pas pour le moment.

– Je vais t'écraser comme une mouche, Malefoy et on dira que...

Giflux !

L'énorme visage de l'Ours trembla légèrement, son air hagard aurait tiré un sourire à Scorpius s'il n'avait pas été aussi mal. L'Ours bondit sur ses pieds, la trace rougeâtre d'une main apparaissant sur sa joue droite, et regarda autour de lui, légèrement inquiet. Scorpius en profita pour se relever et récupérer prestement sa baguette.

– Qui est là ?

– Tu crois qu'ils vont te répondre ?, se moqua Scorpius.

– Tu sais qui...

– Il y a dans ce château bien plus de justiciers que d'ordures sans cervelle dans ton genre. Cherche, si tu veux. Mais tu as bien plus à perdre qu'une joue...

Scorpius faisait le fier, Scorpius marchait normalement, la tête haute, le regard froid et hautain. Scorpius pressa le pas dès qu'il fut hors d'atteinte et s'effondra plusieurs mètres plus tard, le cœur lourd et meurtri.

– Ça va aller, Malefoy.

Il ne chercha pas à savoir pourquoi ni comment les préfets de cinquième année étaient là, devant lui, ni pourquoi ou comment ils se montrèrent si doux et prévenants avec lui, le fait est qu'il était entre de bonnes mains, encadré de Nalani Jordan et Keith Corner, soutenu par Keanu Ganesh, et qu'il ne risquait plus rien. Devant lui, Susie Finigan et Oscar Dubois s'en assuraient. Fermant la marche, Louis Weasley assuraient leurs arrières.

Ils l'amenèrent dans une salle discrète, lui prodiguant les premiers soins. Ce n'était pas seulement pour le guérir, mais aussi pour qu'il ne soit pas obligé de donner des réponses.

– Certaines de tes blessures occasionneraient trop de questions. Les professeurs seraient mis au courant et nous savons que la vérité n'est pas toujours une solution. Malgré tout, si tu es pressé d'en parler, nous te conseillons de dire que tu n'as pas été directement attaqué.

Louis Weasley parlait, quelques élèves les avaient rejoints et Solenne et Keanu agitaient leur baguette sûrement, comme les deux Guérisseurs en herbe qu'ils étaient.

– Pas directement attaqué, répéta Scorpius. C'est à dire ?

Il ferait ce qu'ils lui demandaient. Pas par devoir. Mais parce qu'ils lui avaient tendu la main, alors que rien ne les y obligeait.

– Un duel entre les trois cousins Potter-Weasley. James, Fred et moi. Des sorts déviés. Tu te trouvais au mauvais endroit au mauvais moment.

– Pourquoi ?

– Tu as besoin de soins prodigués par un professionnel, répondit Solenne d'une voix douce et rassurante. L'infirmière ne t'obligera pas à répondre à ses questions mais elle s'inquiètera et il n'est pas dans ton intérêt d'inquiéter les gens. Parce que tu ne veux pas dire la vérité, pas vrai ?

Le silence. La réponse la plus claire qui soit.

– Donc nous te proposons une échappatoire, continua Solenne.

– Pourquoi... eux ?, murmura Scorpius en désignant Louis.

– La facilité, soupira celui-ci. Tant de rumeurs circulent déjà... Personne ne mettra en doute tes dires. Ce sera ta meilleure protection. Je vais m'assurer que les versions concordent, ajouta-t-il à l'adresse de ses amis.

– Bien, acquiesça Solenne. Viens, Scorpius, nous t'amenons à l'infirmerie.

L'horreur était derrière lui. Scorpius Malefoy était sain et sauf. L'infirmière s'occuperait de lui, il n'aurait aucun problème, un peu comme les vagues effacent les dunes dans le sable. Tout allait bien. Et il savait grâce à qui.

ooOOoo

« Je sais que c'est toi, James. »

Le garçon leva ses yeux rougis de son manuel de Potions. Il jeta un rapide coup d'œil à l'horloge qui les surplombait. Celle-ci lui indiqua qu'il travaillait depuis plus de trois heures sur la même potion. Son dos raide, ses doigts engourdis, la migraine qui s'installait dans sa tête. Et Scorpius Malefoy qui lui faisait face. Scorpius Malefoy au sourire avenant, un brin hautain mais non moins chaleureux, fier, racé, sociable et drôle. Bizarrement, alors que James n'avait jamais été si peu bavard, ils parlaient de plus en plus souvent. Mais jamais Scorpius ne l'avait appelé par son prénom.

– Moi ?

– Le sort. Giflux, si j'ai bien entendu. Une gifle cuisante, une marque tenace. Ça fait deux jours et pourtant on voit encore la trace de ta main sur la joue de L'Ours.

Lars... L'Ours de Serpentard. James le détestait, surtout depuis qu'Albus l'accusait de tous ses maux. L'Ours était un ami des frères Zigaro. Ou l'un de leurs disciples, James ne savait pas trop, au juste, mais quand il l'avait vu menacer de frapper Scorpius jusqu'à la mort si celui-ci ne se dépêchait pas d'enlever une fois de plus Serena Velsen, la petite blondinette de Gryffondor, James avait brandi sa baguette. Avant de partir en courant, comme un lâche, parce qu'il ne voulait pas attirer d'ennuis à Albus, parce qu'il avait peur que L'Ours se venge en blessant Albus, parce qu'Albus restait son frère, malgré... Malgré tout.

– Je suis impressionné, continua Scorpius. Mon père préfère les Potions, mais ma mère est une Enchanteresse de grand talent. Du moins le prétend-elle, rectifia Scorpius en levant les yeux au ciel. Tous les deux m'ont toujours dit que c'était faire preuve de beaucoup de talent que d'arriver à créer ses propres sorts.

– Beaucoup de sorciers ont créé des sorts de gifles, de coups de poings, de... Ce n'est pas très compliqué. Et puis ce n'est pas moi.

Scorpius sourit. Il avait laissé s'envoler toute forme de retenue et se montrait à James tel qu'il était vraiment, pour la première fois.

– J'ai reconnu la forme de tes doigts, la taille de ta paume, et jusqu'aux détails même de ta main.

– Comment...

– Tu me plais. Oh, n'aie crainte, je sais que tu préfères les filles, je sais surtout que tu en préfères une en particulier, ajouta-t-il, désignant Natasha Kandinsky du menton.

Celle-ci, qui semblait revenir du terrain de quidditch, les cheveux emmêlés et les vêtements boueux, haussa les sourcils en les voyant parler ensemble. Elle sembla vouloir s'arrêter, peut-être même aurait-elle voulu s'assurer que James allait bien, mais elle détourna le regard. James et Natasha ne s'étaient plus parlé depuis des mois, à peine échangeaient-ils une salutation impersonnelle lorsque Rose insistait pour parler à James et que Natasha n'avait trouvé d'excuse valable pour l'éviter.

– Je ne comprends pas ce que tu lui trouves, lâcha Scorpius d'un air réprobateur.

– Tout. Tout en elle me plaît.

– Même les tâches affreuses ? Elle pourrait se changer avant de...

– Elle est naturelle, sans artifices. Elle n'a besoin de rien pour être parfaite.

– L'amour rend aveugle, souffla Scorpius, désabusé. Je ne ressens pas vraiment ça pour toi, d'ailleurs, je te rassure.

– Ah...

– Ne sois pas mal à l'aise, l'apaisa Scorpius. J'avais des doutes quant à mes préférences et je me suis demandé qui je croquerai bien, ici, à Poudlard. Malek Lespare, par exemple. Mais bon, Malek fait les yeux doux à l'une des Donovan. Chez les Poufsouffle il y a bien ce gars de deuxième année, mais il est encore un peu jeune, un peu trop tendre. Vous avez davantage de concurrence, vous, les lions. Ton copain Thomas, par exemple. Pas mal du tout. Le commentateur des matchs de quidditch, aussi, Green. J'ai mis un moment à vous départager tous les trois, tu sais ?

– Nous départager ?

– Je voulais un chouchou, un élu à qui penser le soir en me... Tu vois.

James écarquilla les yeux et Scorpius éclata de rire.

– Je plaisante, vieux, ne nous fait pas une attaque.

– Mais...

– Physiquement je préfère Thomas. Comme toi il est grand, puissant, chaleureux. Mais j'ai un faible pour les yeux noirs.

– Ah...

– Mentalement, c'est toi que je préfère. Un anti-héros comme on n'en fait plus, un passionné, un jusqu'au-boutiste. Tu te brûles les ailes et j'aime ça.

– Ah...

– Tu es bien moins bavard, d'un coup.

James s'éclaircit la gorge, essayant de reprendre ses esprits.

– Et à Serpentard ?

– Bizarrement, personne ne me plaît.

– Personne ? Tu es sûr ?

– Ton frère ne me plaît pas, James. Et il ne me plaira jamais.

– Mon frère ?, s'étonna James.

– Tu l'idéalises mais tu te trompes. Tu crois qu'il est meilleur que toi, plus méritant, plus sérieux, plus intelligent... Le seul domaine dans lequel il te bat c'est la manipulation.

Personne ne savait. Sauf Albus. Et James. Et les amis de celui-ci. Tous les autres savaient qu'ils s'étaient disputés mais en ignoraient la raison. Scorpius en ignorait la raison. Et James aimait et défendait Albus. Coûte que coûte.

– Tu te trompes, Scorpius. Albus...

– Si tu ne m'écoutes pas, j'ose espérer que tes amis seront plus convaincants.

– Mes amis ?

– Ils le soupçonnent, oui, comme tout être un minimum intelligent et pas trop proche de lui. Merlin merci tu as su t'entourer. C'est important, James, très important. Et pas seulement pour toi. Des gens comptent sur toi. Je ne suis pas le seul.

– De quoi...

– C'est trop tôt. Tu n'es pas encore prêt.

– J'ai deux ans de plus que toi, Scorpius... Je suis sans doute moins mature que...

– Ça n'a rien à voir. Nos tâches ne seront pas les mêmes. La mienne sera bien plus aisée que la tienne.

– De quelles tâches parles-tu ?

– Tu le sauras bien assez tôt. Tu es la Clef du Rassemblement, après tout.

James ne cacha pas sa surprise et il n'en avait que faire que Scorpius le découvre ainsi, perplexe, dubitatif, énervé. Quand allait-il pouvoir tirer un trait sur cette histoire de Clef ? Comment Scorpius était-il au courant ? Pourquoi les réponses ne venaient-elles pas ?

– Je ne t'aime pas comme tu l'aimes elle, tu sais. C'est juste un petit béguin, comme celui que tu as eu pour Finigan ou pour Towler. C'est juste étrange. Tu me plais, je plais à ton frère. Il drague Kandinsky pour te faire enrager, te rendre malheureux et elle fait semblant de succomber à son charme, parce qu'il lui fait peur, qu'elle veut vous protéger Rose Weasley et toi. Peut-être un peu te rendre jaloux, aussi. Tu l'aimes et elle fait semblant d'aimer ton frère qui me regarde amoureusement alors que je me suis caché mardi dans le vestiaire pour te voir sous la douche. La vie est ainsi faite, tu n'y peux rien, tu ne peux rien contrôler, ni les battements de ton cœur lorsque tu la vois, ni les agissements de ton frère, ni mes allées et venues dans les vestiaires. Tu ne peux pas non plus contrôler l'Oracle ni les clubs secrets de Poudlard, encore moins les frères Zigaro. Tu ne pourras jamais rien contrôler seul. Et tu le sais. C'est pour ça que tu ne seras jamais seul. C'est pour ça que tu es la Clef du Rassemblement. Je vais te laisser finir de t'abrutir de potions diverses mais avant ça... Un Serpencendre.

– Pardon ?

– Sur les pectoraux. T'es super bien foutu, ça serait dommage de ne rien tatouer sur un si joli petit corps. »

Un sourire coquin, un clin d'œil complice. Et puis Scorpius disparut, aussi vite qu'il était arrivé.

« Qu'est-ce qu'il te voulait ?, s'inquiéta Mael.

– Ça mon vieux... Tu ne me croirais pas. Je n'y crois pas vraiment non plus, d'ailleurs.

– Il est franchement bizarre en ce moment. Je vais t'avouer un truc... Hier, après l'entraînement, j'ai fait semblant d'avoir oublié un truc dans les vestiaires pour... pour parler avec Nalani. Et qui s'était caché dans les vestiaires pendant qu'on se douchait ?

– Malefoy.

– T'es au courant ?

James haussa les épaules, encore abasourdi.

– Mais c'était pas le plus bizarre, reprit Mael, mal à l'aise. Il... Il m'a dit...

– Il t'a dit quoi ?, le pressa James, inquiet.

– Il m'a complimenté... sur mes fesses, ajouta Mael en regardant tout autour de lui.

– Et comment t'a réagi ?

– J'avais à peu près la même stupeur affichée sur mon visage que sur le tien y a pas dix minutes.

– Je vois.

– Le pire c'est que Nalani l'a entendu. Il a osé lui dire que j'avais de plus belles fesses que Fred.

James fut secoué d'un rire nerveux.

– Et elle en dit quoi, Nal ?

– Elle... Elle a rigolé et elle lui a dit qu'il avait raison.

– Yes !

– Ne mets pas la calèche avant les sombrals, elle sort toujours avec lui, tu sais...

– Elle l'a giflé. Devant tout le monde. Et c'était pas la première fois...

– Il le méritait. Il le mérite toujours.

– On est d'accord. Va la voir, Mael. Montre-lui ce qu'est un parfait gentleman.

– Je ne sais pas comment m'y prendre.

– Sois naturel. Il est facile de t'aimer, Mael, tu es génial. Sois avec elle comme tu es avec moi, sincère, intelligent...

Mael sourit, touché par la franchise de son meilleur ami.

– C'est Malefoy qui te donne des idées ?

– Disons qu'il gagne à être connu.

– Un Potter et un Malefoy, qu'en dirait Dumbledore !?, ironisa Mael.

– Qu'en dirait Albus, surtout...

– Malefoy lui plaît ?!

– Il l'insinue. Je n'en sais rien, tu sais, Albus ne parle jamais de ces choses-là.

– De toute manière, ton cœur est pris, mon pauvre ami. Je l'ai croisée, d'ailleurs...

– Qui ?

– Natasha, bien sûr. Elle est venue me voir parce que, je cite, « Malefoy et ton potiron de meilleur ami sont en train de parler, tu ne veux pas aller vérifier qu'ils ne s'entre-tuent pas ? »

– Elle m'évite, Maël. Elle...

– Elle a la trouille. Elle est comme moi. Et toi et Nalani vous vivez votre vie d'adolescents sûrs de vous.

– Hein ?

– Vous n'êtes pas vraiment pareils, bien sûr, elle est bien plus jolie que toi, surtout, mais ce n'est pas facile de vous aimer, c'est tout.

– Mais...

– Amicalement, c'est top. Mais mets-toi un peu à sa place. Towler avait reçu des menaces de mort ! Et même de la part de meufs que tu ne connaissais pas ! Certains sont prêts à tout pour vous approcher, vous accaparer... Towler avait plus d'un tour dans son sac, ses parents sont connus, ses amis ne sont pas les derniers quand il s'agit de se bagarrer... T'avais même un peu la trouille quand tu l'as larguée. Natasha est jeune, encore. Elle a peur, James.

– Mais je ne veux pas qu'elle ait peur ! Je suis prêt à tout pour...

– Elle ne viendra pas se plaindre, mec. Elle fait la fière. Comme moi. Je ne me vois pas aller voir Nalani parce que je sais que je vais me mettre à trembler, je sais que je vais baliser parce qu'elle peut me dire qu'elle préfère Fred et que je crois bien que cette phrase suffirait à me tuer. Je sais ce qu'est la peur. Je comprends Natasha.

– Mais...

– Sois patient, mec.

– C'est pas comme si j'avais le choix, souffla James.

– Vois le bon côté des choses. Tu peux te consacrer aux Buses...

Ils échangèrent un triste sourire, empli de cette affection qu'ils se portaient et sur laquelle ils n'avaient nul besoin d'apposer le moindre mot.

ooOOoo

C'était la dernière sortie de l'année à Pré-au-Lard et Rose s'était promis d'en profiter pour acheter quelques cadeaux et pour parfaire son stock de livres, en vue d'un été qui lui paraîtrait vite interminable. Elles devaient s'y rendre seules, Natasha et elle, et voilà qu'elles étaient noyées au milieu d'un groupe.

Pourquoi sa meilleure amie avait-elle accepté cette proposition sortie de nulle part ? Ils ne faisaient jamais rien ensemble, ne se parlaient pratiquement jamais, et pourtant, lorsque Dan Evans avait proposé à chaque élève de leur classe de passer la journée ensemble, tous avaient accepté. Et Rose avait été obligée de suivre. A sa gauche, un garçon à qui elle n'avait jamais adressé plus de deux mots éternuait toutes les cinq secondes. Il avait gardé son écharpe et son bonnet alors que tous les autres s'étaient vêtus plus légèrement. Rose sourit, voyant que Natasha gesticulait avec bonheur dans son sacro-saint t-shirt vert. A la droite de Rose, Fiona et Chandika parlaient des garçons. Vaste sujet.

Natasha et Océane Donovan devaient parler d'autre chose, sans doute du Tournoi vu leurs mines sérieuses. Rose profita de sa solitude pour tenter de la briser auprès de Dan. Elle se faufila parmi ses camarades et saumona difficilement jusqu'au beau brun qui lui plaisait de plus en plus. Tout comme Scorpius. Mais il était préférable qu'elle cesse de penser au blond mystérieux si elle voulait avoir une chance de séduire Dan.

« Oh, tiens, Rose. Ça va ?

– Bien.

– Les cours ?

– Bien.

– Oh, eh bien... cool. Et dans votre dortoir, ça va ?

– Bien.

« Je suis une idiote », pensa Rose de toutes ses forces, et Natasha s'arrêta, se tournant vers elle en fronçant les sourcils. Elle esquissa un sourire entendu en voyant Rose si proche de Dan et tenta de lui faire passer un message. En vain.

Rose savait pourtant quoi faire. Elle devait parler, comme Susie, au milieu d'Oscar et de Jean-Paul, elle devait sourire, comme Lucy avec Keith, elle devait s'intéresser, comme Maggie qui continuait de coller James.

– Eh bien, tu sais, on ne fait pas grand chose dans un dortoir, quand on y pense. On y dort. On s'y réveille. On se recouche le soir. Il y a la salle de bains, bien sûr, mais bon, on n'y passe pas tant de temps que ça non plus. Enfin, si, on est propres, ne va pas te faire des idées, mais...

– Je ne me fais pas d'idée, répondit Dan, affolé.

– Oh. C'est bien. Et toi, alors ? Dans ton dortoir ? Il y a toujours ces... enfin, je veux dire, vous... tu y es toujours torse nu ?

– Euh... non. Pas toujours.

« Je suis la plus grande et la plus grosse des idiotes », répéta Rose inlassablement, se maudissant. A nouveau elle reçut la négation solidaire de Natasha, dont les dons de demi-animal s'intensifiaient jour après jour. Sauf avec les autres animaux, bien sûr. « Il y a toujours ce blocage dont m'a parlé le professeur Glacey. » Lorsque Natasha en parlait, elle songeait avec bonheur qu'elle n'aurait jamais à apprendre l'Occlumencie et omettait avec mauvaise foi qu'elle était satisfaite de ne pas laisser son esprit à la lecture de James.

– Au fait, Rose... Je sais que je ne devrais pas te poser cette question... C'est pas très... Mais... Tu sais si Océane a un petit ami ?

– Océane qui ?

– Océane Donovan, bien sûr.

« Bien sûr » Natasha et James avaient beau la rassurer en permanence, Rose savait qu'elle n'était rien face à Océane Donovan. En cela, elle préférait ne pas pouvoir lire dans les pensées de son presque-frère et de sa presque-soeur, elle aurait trop peur de la vérité. Bien sûr qu'ils trouvaient Océane plus belle, plus attirante, plus douce, plus sexy, plus agréable, plus intelligente... Ils essayaient juste de la rassurer, par gentillesse. Dan Evans aussi était gentil. Et tellement beau.

– Elle pourrait en avoir un. Je veux dire... A notre âge, c'est normal. Je pourrais en avoir un, moi aussi. Ma cousine Roxanne sort avec Jalil Lespare, de Serpentard. Elle dit qu'il ne lui plaît pas et qu'elle fait ça juste pour lui soutirer des informations sur l'équipe de quidditch de Serpentard parce qu'elle veut à tout prix y entrer, dans celle de Gryffondor je veux dire, et que comme ça elle prendra la place de Maggie Towler, ce qu'approuve Natasha d'ailleurs, mais je crois surtout que Jalil lui plaît. A Roxanne, hein, pas à Natasha. Natasha dit qu'Aldo n'est pas son petit ami mais elle l'embrasse. On pourrait s'embrasser tous les deux, même. Enfin... je veux dire... Tu pourrais embrasser une fille, je pourrais embrasser un garçon... toi aussi tu pourrais embrasser un garçon, d'ailleurs. Ou moi une fille. Mais je préférerai embrasser un garçon.

– Et moi une fille.

– Oh, c'est super ça, ça tombe bien ! Parce que je suis une fille et que tu es un garçon et que...

– Une fille en particulier, ajouta Dan.

Empêtrée dans ses balbutiements, Rose ne vit pas à quel point Dan était mal à l'aise. Le garçon semblait vouloir transplaner au bout du monde plutôt que de poursuivre cette conversation. Mais Dan Evans était un jeune homme responsable et il sentait qu'il se devait de dire la vérité. Même si Rose ne lui en lançait pas vraiment le temps.

– Oh. Rien qu'une ? C'est bien ça, parce que parfois les garçons n'arrivent pas à se focaliser sur une seule fille, un peu comme Natasha quand elle révise, il faut toujours qu'elle ait dix livres autour d'elle, alors que, bon, quand on révise la Botanique, on n'a pas besoin du manuel avancé de Potions, pas vrai ? Eh bien les garçons...

– Oui, rien qu'une. C'est pour ça que je te demande si tu sais si Océane a un petit copain.

– Quel est le rapport ?

– Parce que... la fille... c'est Océane, bien sûr.

« Bien sûr ». Elle ne vit pas Natasha se tourner vers elle, compréhensive, compatissante, pas plus qu'elle ne vit le regard désolé d'Océane. Si elle l'avait vu, peut-être se serait-elle étonnée qu'Océane aussi puisse lire en elle mais Rose avait d'autres priorités, comme de dissimuler à Dan Evans la peine qu'il lui infligeait. Même en baissant les yeux elle pouvait voir qu'il s'en voulait de la rendre triste, qu'il avait compris qu'il lui plaisait et surtout qu'elle ne lui plairait jamais.

– Comment tu veux que je sache si elle a un mec!? T'es un grand garçon, non ? T'as qu'à lui demander.

Une voix ferme, acerbe. Cette voix qui repoussait les garçons, qui les choquait, qui les amenait à la regarder avec méfiance, à ne plus jamais lui parler. Dan Evans détourna le regard, gêné. Et lorsqu'il leur proposa, à tous, d'aller boire une Bièraubeurre et que son regard s'attarda une fois de plus sur Océane Donovan, Rose se moqua de surprendre ses camarades, d'agrémenter leur perplexité, de creuser davantage le fossé qui les séparait. Elle fit signe à Natasha de ne pas la suivre, passa devant Scorpius Malefoy en fermant les yeux très forts, pour ne pas voir le regard moqueur qu'il lui réservait toujours et fit comprendre à Maggie Towler qu'elle avait tout intérêt à déguerpir. Enfin elle put se réfugier dans les bras de son grand frère, le seul qui ne la jugeait jamais, qui ne lui imposait aucune question et qui écoutait ses pleurs, ses doutes et ses angoisses.

ooOOoo

« On a fini la Métamorphose, la Botanique, la Défense et les Potions. Les options aussi. On avance dans le bon sens, mec, qui l'eut cru quand on était encore en première année et qu'on arrivait tard en cours parce qu'on avait traîné toute la nuit dans les cachots... »

La voix de Mael, qu'il forçait pour paraître réjouie, n'obtint aucun écho. James était pourtant heureux d'avoir son meilleur ami à ses côtés, que celui-ci insiste, que celui-ci reste, mais il n'arrivait plus à rien depuis que les émeraudes de son frère et de son père s'étaient imprimées en lui. Déçues, révoltées, froides et sans amour.

Il prenait soin d'éviter Natasha, de paraître pressé lorsqu'il croisait Lily, Rose, Lucy ou Louis, détournait le regard lorsqu'il entendait les cris d'Alice, changeait de couloir lorsqu'il croisait Nalani, Oscar ou Clifford. Mael s'en accommodait, Mael parlait pour deux, Mael se taisait lorsqu'il le fallait, Mael posait sa main sur l'épaule de James lorsque celui-ci lâchait prise. Et lorsque James l'abandonnait, parce que le Tournoi n'était pas terminé, parce qu'il fallait courir dans l'herbe dure, sous un soleil toujours plus chaud, Mael passait du temps avec le professeur Handmade, parlant de leur passion commune pour les différences entre sorciers et moldus, et poursuivait son enquête, de son côté, sans que personne ne le sache. Alice était persuadée qu'un mage noir était derrière l'agression de James, Keanu et Solenne pressentaient un lien avec l'Oracle, avec les croyants, Mael voulait s'assurer qu'il n y ait nul lien avec les moldus. D'ordinaire, ils partageaient leurs conclusions, faisaient part de leurs théories à Juliet. Ils avaient cessé de le faire lorsque James s'était éloigné, Mael avait pris la décision de le suivre et de s'isoler à son tour, par amitié pour James et par nécessité, parce qu'il ne pouvait être totalement concentré sur ses recherches lorsque Nalani était là.

– Tu as choisi quoi, toi ?

Un effort pour s'intéresser, pour ne pas se murer dans cette obsession de son père et de son frère, pour ne pas lâcher prise. Mael jeta un œil au vieux grimoire que tenait James dans ses mains. Il avait délaissé les Sortilèges, finalement. Pas très étonnant puisqu'il était le meilleur élève de leur promotion dans cette matière. Mael ne s'étonna pas davantage de voir que James s'était mis à l'Histoire de la Magie, comme tous les jours à la même heure. C'était une sorte de récréation pour lui, un court moment de répit qui illuminait ses yeux. Sa passion était si pure, elle avait tant d'importance à ses yeux qu'il déployait une ténacité à toute épreuve pour rattraper son retard.

– Tu sais que personne ne te demandera de réciter les guerres de Gobelins lorsque tu te lanceras dans les relations internationales ?

– Je veux découvrir les coutumes, rencontrer des sorciers qui se servent de pierres ou d'amulettes à la place des baguettes et pour cela, il faut que je connaisse l'histoire de ma communauté. Je ne veux pas paraître illégitime, tu comprends ? Et puis...

– Une bonne note à tes Buses influencerait le professeur Ganesh, l'an prochain, lorsque tu lui demanderas d'être ton directeur de mémoire.

– Oui. Et puis je commence à trouver ça intéressant. Je regrette vraiment de n'avoir été plus attentif les premières années... Alors ? Tu as choisi quel sujet?

En plus de l'épreuve normale des Buses, le professeur Ganesh leur avait proposé, de façon tout à fait facultative, de travailler sur un ou deux sujets libres. James avait bien évidemment décidé de travailler sur deux sujets.

– Pour les cités légendaires, j'ai choisi Babylone.

Les yeux de James s'illuminèrent, de cet éclat passionné et curieux.

– Mon problème c'est justement que Babylone a existé, qu'elle n'est pas une légende, se rembrunit Mael, inquiet.

– Elle n'est pas seulement une légende, rectifia James. Je comprends tes inquiétudes mais tu entres parfaitement dans la problématique du professeur Ganesh. Et puis j'imagine bien que tu ne l'as pas choisie pour rien, cette Babylone, poursuivit-il avec un grand sourire. Elle a une grande renommée chez les moldus.

– Oui, depuis tellement longtemps, sourit à son tour Mael.

– Très bon choix, approuva James. Dis, Mael... On pourrait y travailler ensemble ?

La proposition, légèrement suppliante, fit rire Mael. James ressemblait à un jeune enfant qui espérait recevoir le plus beau des balais comme cadeau de Noël.

– J'avais peur que tu ne me le proposes jamais !, rigola-t-il. Par quoi on commence ?

Ils se plongèrent dans les traces archéologiques moldues et sur les écrits, bien plus éloquents, de quelques vieux mages, rendant un parfait hommage à cette cité grandiose aux hautes murailles et prouesses architecturales qui dominait le monde antique. L'enthousiasme de James gagna son meilleur ami et tous deux haussèrent la voix, échangeant trouvailles et conseils avisés. La plupart des tables de la bibliothèque étaient vides, à cette heure-ci, mais non loin d'eux, certains de leurs amis les écoutaient avec plus ou moins d'attention.

Et Keanu, le regard fixé sur James, pâlissait à vue d'œil.

– Keanu ?, le pressa Solenne.

– Cette histoire dont parle James... Il fait référence aux moldus, à la Bible, à la Tour de Babel... Le Déluge, les hommes qui ont repeuplé la Terre et ont bâti une tour immense afin d'atteindre les cieux... ça ne vous rappelle rien ?

– Je me rappelle vaguement de cette histoire, songea Nalani. J'avais vu un film avec mon frère... L'un des dieux des moldus l'a mal pris et, pour punir les moldus, a créé la guerre..

– C'est pas exactement ça, nuança Keith. Dans une des religions moldues, la Genèse raconte que Dieu a puni les moldus en annihilant leur communication. Ce serait lui qui aurait inventé les différentes langues, pour les empêcher de communiquer entre eux et pour les punir d'avoir dressé cette tour...

– Tu m'étonnes, s'il avait voulu des voisins, il serait resté sur la terre et pas sur un nuage, songea Nalani.

Ses amis l'observèrent un long moment. Keith sourit, plutôt satisfait d'en savoir davantage que ses amis, pour une fois, mais Keanu et Solenne étaient bien plus inquiets.

– Le Déluge, les hommes qui se prennent pour plus forts que les dieux... Ne me dites pas que vous ne faites pas le rapprochement !, murmura Keanu, effaré.

– Le Tsunami ?, comprit Nalani. L'Oracle, tout ça... Non, Keanu, tu n'y penses pas...

– Je pense au contraire qu'on vient de trouver une piste ! Je pense qu'il y a quelque part des gens qui croient en l'existence de divinités sorcières et qui ne supportent pas que les héros se prennent pour des dieux. Je pense qu'ils sont prêts à éradiquer toute présence pour recommencer avec des gens plus malléables, je pense qu'ils sont prêts à annihiler la magie, parce qu'elle est un signe de rassemblement comme un autre, comme une passion, un loisir... une langue.

– Mais l'Oracle...

– L'Oracle prétend que James est la Clef du Rassemblement, oui.

– Ça voudrait dire...

– Que lui seul peut empêcher tout ça, conclut Keanu.

Les quatre amis se turent, se tournant d'un même mouvement vers celui qui parlait avec toujours plus de passion des cités légendaires. La plume de Mael était posée devant lui, le garçon écoutant avec émerveillement les récits passionnés de son meilleur ami. Les livres avaient vite été oubliés, James les connaissait déjà par cœur.

– Moi je travaille sur Troie, et justement ce qui est intéressant c'est qu'elle a existé et qu'elle n'a pas existé.

– C'est-à-dire ?

– Les moldus sont certains qu'elle n'a pas existé. Mais les sorciers ont des preuves contraires.

Il parlait avec tant de ferveur que le jeune Hugh Irving, qui cherchait encore un moyen d'introduire internet et la musique moldue à l'intérieur de Poudlard, se tourna vers ce grand brun de Gryffondor, étonné que celui-ci parle de mélange entre mythologies moldues et sorcières. James Potter prêtait des pouvoirs magiques à Aphrodite, ajoutait les sorciers à l'équation déjà compliquée de la légendaire guerre de Troie et Hugh se demanda s'il n'était pas là en train d'inventer le premier MMORPG de la communauté magique. Mais les yeux de Hugh se posèrent sur les vieux grimoires qui s'étalaient devant James Potter et il détourna le regard. Ce n'était visiblement pas à la bibliothèque qu'il atteindrait ses objectifs.

Lorsqu'il quitta la bibliothèque, Keanu se rassit discrètement. Il avait profité de la présence du jeune garçon pour s'approcher de ses amis et écouter plus à loisir leur conversation – le monologue de James, plutôt.

– Et l'Atlantide ?, demanda Mael, avide.

– Alors là, mon vieux, c'est une autre histoire. Atlantide, c'est... Personne n'est vraiment d'accord là dessus. Ni les moldus, ni les sorciers. C'est pas seulement une cité, tu comprends ? C'est une île, et on la dit immense. Pour les moldus, elle n'est qu'une légende de plus. Pour les sorciers... Elle serait la preuve qu'il n'y a pas seulement les moldus d'un côté et les sorciers de l'autre. Elle serait la preuve qu'il existe d'autres... « pouvoirs » que la magie. Tu imagines, des hommes, des femmes, des enfants vivant sous l'eau depuis... des siècles et des siècles. Si l'Atlantide existe vraiment, alors... pourquoi n y aurait-il pas des gens vivant dans les nuages ? A l'intérieur-même du tronc des arbres ? Sur le soleil ou sur une autre planète... Et le pire, tu vois, c'est que ça n'intéresse pas grand-monde. Déjà, à l'époque de l'Antiquité, les seuls écrits sont comparatifs, pour illustrer ce qu'il adviendrait de certaines villes, notamment Athènes, si ces cités-là ne se reprenaient pas en main. Maintenant y a des gens qui cherchent Atlantide, bien sûr, côté moldu comme côté sorcier, mais je ne suis pas certain que tous se rendent compte de ce qu'elle représente...

– Un moyen de survivre au Tsunami, lâcha Keanu.

James et Mael le dévisagèrent, étonnés de ne pas l'avoir vu les rejoindre. Derrière le dos de leur ami, Solenne plongeait ses yeux bleus dans ceux de James, sans aucune gêne, comme elle l'avait toujours fait. Nalani et Keith se tenaient un peu en retrait, pour ne pas leur imposer leur présence.

– On parle de cités légendaires, se reprit James. Pas de...

– Je vois les liens. Tu ne me feras pas croire que tu ne les vois pas. Je sais que tu as d'autres priorités, avec le Tournoi, tout ça, et que tu dois te remettre de... ce qui s'est passé. Mais l'an prochain, il n y aura ni Tournoi, ni tâches annexes. Les Buses seront passées, les Aspics ne seront pas encore là. Nous, si. Nous, Oscar, Susie, Jean-Paul, Clifford, Pepper, Louis... On sera là, James.

– Nous aussi, affirma Mael avec aplomb. Faut juste lui... nous laisser un peu de temps.

Keanu paraissait ennuyé, comme angoissé par la dernière épreuve du Tournoi. Et si James se faisait à nouveau agresser ? Et s'il n'en réchappait pas ? Et s'ils s'apercevaient qu'ils avaient perdu trop de temps ? Keanu ne voulait pas vivre dans les remords. Il voulait trouver une solution, avec ses amis, la donner aux personnes compétentes et vivre enfin sans aucune autre forme de peur que de rater ses examens ou se faire éconduire par la jeune fille dont il tomberait amoureux. Il voulait vivre une adolescence normale. Avec sa petite bande dont le leader songeait justement qu'il n'était qu'un fautif. Il n'avait de cesse de se répéter qu'il attirait les problèmes et qu'à trop traîner avec lui, ses amis en subissaient les conséquences.

Et lorsqu'ils se trouvèrent à nouveau seuls, Mael ne lui laissa pas le temps de se réfugier dans ces livres qui étaient devenus son exutoire.

– Ce n'est pas à toi de choisir, James. Tu as fait ton choix, on l'a tous fait. Tu dois respecter cela.

– Même si ça vous met en danger ?

– I pas toi et les autres. On est tous ensemble, on l'a toujours été.

– Mais...

– Non. Je ne te laisserai pas tomber, pas plus que nos amis. Et je ne te laisserai pas nous abandonner. »

ooOOoo

Irina Kandinsky traversa la pièce, les yeux allant de l'un à l'autre de ses camarades avant de se poser sur sa sœur et la meilleure amie de celle-ci, assises à la table la plus discrète de la bibliothèque.

– Encore en train de l'espionner ? Ils en sont aux grandes déclarations. Mael et James, du moins.

– Tu dois être ravie, toi qui a monté le fan club de leur amitié.

Natasha essayait de se montrer moqueuse, railleuse mais elle était toujours aussi terne et inquiétait toujours plus ses proches. Même leurs parents avaient envoyé une lettre bourrée d'angoisse à Irina. Celle-ci ne savait que répondre, pas plus qu'Isidore et Anastasia. Depuis qu'elle ne parlait plus à James et malgré ses efforts pour cacher sa tristesse à ses proches, Natasha n'était plus que l'ombre d'elle-même.

Rose, tout en se montrant inquiète pour sa meilleure amie, l'était déjà suffisamment pour ne pas s'occuper des affaires des Kandinsky.

– Je vais le voir, répéta-t-elle comme chaque jour qui passait et qui l'éloignait toujours plus de James.

Une obstination, un entêtement, une manière de rendre à James tout ce qu'il lui avait donné. Elle le débarrassait de Maggie Towler, lorsque celle-ci s'accrochait à James comme un strangulot à son rocher, elle lui retirait tous ses livres, lorsqu'il restait tard à la bibliothèque, elle avait poussé jusqu'à l'effort ultime, en lui proposant d'aller voler, tous les deux. Tous les trois, puisqu'elle avait envisagé que Natasha se joindrait à eux, mais l'un et l'autre avaient refusé. Mais Rose ne désespérait pas. Elle n'abandonnerait pas. James ne l'avait jamais abandonnée, il était temps de lui rendre la pareille.

– Comment tu vas ?, demanda Irina avec douceur.

– Très bien, répondit sa sœur par habitude. Normal. Le quidditch, les cours, les exams qui approchent. Et toi, les Buses ?

– Laisse tomber, Nat. Va le voir. Il tire à peu près la même tronche que toi, vous...

– Le tournoi de quidditch me stresse, c'est tout.

– Vous allez le perdre. Vous l'avez déjà perdu. On sait tous que les Irlandais...

– Peu importe, il faut qu'on fasse un bon match, les entraînements sont durs et j'ai toujours peur de me blesser, à force. Et je ne veux pas laisser ma place à Jalil Lespare ou à... Towler.

– Tu la détestes toujours, remarqua Irina. Tu ne devrais pas, tu sais. Tu devrais l'admirer.

– Dis-moi que t'as révisé la potion de folie aujourd'hui...

– Elle essaie, elle. Elle ne recule pas. Elle va lui parler tous les jours, elle insiste, elle ne baisse pas les bras.

– C'est son ex, c'est normal.

– Être sa future ne suffit pas ?

– Irina... On en a déjà parlé. Toi et moi, James et moi... le sujet est clos. La fin de l'année approche, les vacances vont s'éterniser et à la rentrée... On sera passé à autre chose. Lui comme moi.

– Ta tête est aussi dure que ta batte, petite sœur. Bon, j'y vais... Je passe l'Arithmancie demain.

– T'as la trouille ?

– Plus maintenant. Ou pas encore. Je sais pas trop, je te dirai ça demain. »

La nuit tombée, nul élève de cinquième ou de septième année ne trouva le sommeil.

ooOOoo

«... et ce qui fait défaut à l'Histoire est complété par le Mythe. »

Fred Weasley s'étira et jeta avec hâte plume, encrier et parchemins au fond de son sac, sans plus se soucier ni d'ordre, ni de l'encre qui s'étalerait et sècherait, ni même des cris de sa mère lorsqu'elle s'en apercevrait. Il en avait fini avec l'Histoire de la Magie. Définitivement.

– Voilà, professeur.

– C'est tout ?, s'étonna l'examinateur en jetant un œil navré à l'unique rouleau de parchemin de son élève.

Il n'obtint aucune réponse, Fred Weasley était déjà loin, toujours plus pressé de rejoindre ceux qui volaient sous le soleil.

– Je vais avoir une note d'enfer, s'enthousiasma-t-il lorsque ses amis l'eurent rejoint sur le terrain.

– J'oubliais que vous autres élèves de Divination avez un pouvoir sur nous, pauvres petits étudiants de Runes ou d'Arithmancie, se moqua Keanu.

– J'ai balancé cette phrase que James dit toujours : « Ce qui fait défaut à l'Histoire...

– est complété par le Mythe, coupa Solenne, cassante. Tu devrais avoir honte.

– C'est pourtant pas votre genre, les Serdaigle, de crier à l'injustice, la loyauté, tout ça... Laisse donc ça aux blaireaux...

– Tu sais ce qu'ils te disent les blaireaux ?, répliqua Oscar, vert de rage.

– James ! Hé, JAMES ! Mais viens, bordel, tu vois pas que je t'appelle !? »

Fred eut beau s'escrimer, James continua sa route, contournant le terrain de quidditch pour aller toujours plus loin, s'isoler toujours plus. Enfin seul, il déplia sa fiche d'examen, comparant son brouillon avec plusieurs manuels historiques. Il ne l'avait fait que trois fois, pour les Runes, incertain d'une réponse, pour les Métamorphoses, parce qu'il aimait particulièrement cette matière, et pour la Botanique. Dans sa position, obtenir une mauvaise note dans la matière enseignée par l'ami de ses parents était tout sauf une bonne chose. Il pensait s'en être pas trop mal tiré, et ça lui suffisait. Il n'avait jamais prétendu être le meilleur. En Histoire en revanche... Il voulait obtenir la meilleure note, chose qui n'était plus arrivée depuis... Hermione Granger.

Il avait survolé les premières questions, les guerres de Gobelins ou de Géants ne l'avaient jamais vraiment intéressé, mais il fallait s'y plier, pour poursuivre cet enseignement, pour intéresser le professeur Ganesh. En vérifiant dans son manuel, il comprit qu'il s'en était plutôt bien sorti.

Les questions qui l'avaient réellement passionné, au point qu'il fut le dernier à quitter la Grande Salle, traitaient de la limite plus qu'illusoire entre Histoire et Mythe, sujet sensible, dont les réponses n'auraient pas le même accueil en fonction de la position et de la sensibilité de l'examinateur. James avait développé les thèmes du « mythos », la fable, l'invention et du « logos », le discours, la raison avec tant de passion qu'il avait largement dépassé le nombre de rouleaux demandé.

Lorsqu'il avait fallu citer les grands noms et les grandes vies, James avait questionné le pouvoir de trois reines, les mettant en opposition avec trois rois, de différents pays et de différentes époques. Il avait aimé parler du goût morbide de la reine Cléopâtre pour les potions d'empoisonnement, de l'incroyable dont de la reine de Saba, qui écrivait des livres entiers les yeux fermés et des pouvoirs de conviction qui avaient séparé les différentes reines Celtes.

Il avait traité avec tout autant de ferveur des débuts de l'alchimie, de son évolution dans les communautés asiatiques et avait évité le piège tendu par leur examinateur.

– C'était un piège !? Par Merlin, j'ai dit que le plus grand Alchimiste de Sibérie s'appelait Piotr Afdasasiviof !

– Il n'y jamais eu d'Alchimiste en Sibérie, affirma James avec sérieux. Qui est vraiment Piotr Afdasasiviof ?

– Un ancien joueur de quidditch Bulgare, répondit Mael en se laissant tomber dans l'herbe.

– Espérons que l'examinateur n'en ait jamais entendu parler.

– T'as vraiment écrit tout ça sur l'Alchimie ? Et tout ça sans citer une seule fois la pierre philosophale...

– Je ne reproduirai pas l'erreur ultime de faire une quelconque référence à mon père.

– Ma parole, James, tu vas vraiment l'avoir, ce fameux Optimal !

James haussa les épaules, l'air incertain. Il aurait la moyenne, il en avait la preuve sous les yeux. De là à obtenir la meilleure note...

– Je te laisse, mec.

– Tu vas où ?, s'étonna James.

– Aucune idée. Mais je te laisse, sourit Mael.

Perplexe, James leva les yeux vers le château, dont sortait Natasha. Celle-ci regarda un moment autour d'elle, semblant chercher quelqu'un, puis marcha vers lui. Elle marchait comme à contre-jour, et les rayons du soleil faisaient ressortir le moindre reflet cuivré de ses cheveux souples et rebelles.

– N'oublie pas de ne pas baver, murmura Mael. Salut Kandinsky ! La forme ? Bon, aller, salut !

James et Natasha se fixèrent un moment, confus, gênés, cherchant les mots. Elle prit le temps de s'asseoir avec une nonchalance mesurée, oubliant que leurs deux cœurs battaient plus fort que jamais.

James ne disait rien. Il savait qu'elle ne l'aurait pas supporté. Alors il attendit, détaillant la forme de son visage, la courbe de ses lèvres, le léger bronzage sur ses bras. Nerveuse, elle tira une boule de parchemin froissé de sa poche, le déplia à la va-vite, et commença à lire, à haute et intelligible voix.

« … Les moldus ont longtemps cru que leurs guerriers Vikings étaient des hommes. Virils, forts, puissants, ils étaient enterrés avec leurs boucliers, leurs glaives, les crânes de leurs ennemis mis en évidence, tel des trophées. Ceux qu'ils nomment les « archéologues » ont mis des années, des dizaines d'années avant d'observer de plus près les ossements découverts dans les tombes et quelle n'a pas été leur surprise lorsqu'ils ont découvert qu'une tombe sur trois contenait non pas le cadavre d'un Viking fort, puissant et viril mais d'une Viking, forte, puissante, mais moins virile. » C'est pas excessivement bien écrit, mais ça a le mérite d'être intéressant. Et parfois assez drôle. Je suis passée devant la Grande Salle en finissant mon exam de Métamorphoses. Bon, je suis restée parler avec le professeur Glacey, en fait. Rose te dirait que je fais de la lèche... enfin, tu vois. Elle croit qu'il fait du favoritisme. Mais ça m'étonnerait de lui. Je pense plutôt qu'elle est jalouse parce que j'ai de meilleurs résultats qu'elle... Mais tu remarqueras que je ne l'accuse pas d'amadouer Slopa alors que Rose s'en sort bien mieux que moi en Sortilèges, enfin... Soit. Je suis passée devant la Grande-Salle, donc, et j'ai vu que tu sortais le dernier. J'ai vu les yeux brillants de l'examinateur et cette fierté dans le regard du professeur Ganesh. Crois-moi, c'est mon directeur de maison, je commence à bien le connaître, je ne l'ai jamais vu comme ça. Et puis je t'ai vu jeter ce parchemin alors... J'ai été tentée. J'ai pas très bien compris pourquoi tu semblais si investi, tout ça. Maintenant je comprends mieux. Ou alors c'est juste que tu fantasmes sur les Valkyries.

Elle s'arrêta, reprenant doucement son souffle, mettant de l'ordre dans les mèches qui tombaient sur son front et qui avaient l'avantage de dissimuler sa gêne et l'inconvénient de la faire loucher. James la regardait faire, le cœur battant, les mains moites, comme le stupide adolescent qu'il croyait être. L'Histoire avait soudain bien peu de valeur à ses yeux. Un peu comme tout le reste, un peu comme n'importe qui, lorsque Natasha était là, près de lui.

– Je ne fantasme pas sur les Valkyries.

– Isidore dit que tous les garçons fantasment sur elles.

– Il n'a pas totalement tort. J'ai eu ma période. En deuxième ou en troisième année. Mais c'est fini maintenant.

– Tu préfères les Harpies ?

James grimaça.

– Te considères-tu comme une Harpie ?

– Je dois être touchée ou... vexée ?

– Les deux, répondit-il, amusé par le ton faussement furieux de Natasha.

– Je peux jeter un coup d'œil ?

James acquiesça, bien que Natasha se soit déjà emparé des feuillets qu'il avait éparpillés sur ses genoux. Elle lut avidement chaque mot, tournant le parchemin dans tous les sens, pour suivre l'écriture pressée de James. Elle se permettait quelques petites remarques, disant qu'il écrivait mal – ce qu'il reconnut sans honte –, qu'il arrivait à faire de l'humour sur des sujets qui, d'ordinaire, ne la faisaient pas rire – il en fut particulièrement fier – et qu'il se souvenait de guerres de Gobelins que le professeur Ganesh avait enseignées à ses élèves de troisième année et qu'elle avait déjà oublié.

– Je... Je les avais déjà oubliées, moi aussi, quand j'étais en troisième année. Mais... Pour que Ganesh dirige mon travail de recherche de l'année prochaine, il faut... il faut qu'il soit impressionné.

– Il le sera. Ou alors je sais pas ce qu'il lui faut.

– Merci.

– C'était pas un compliment. J'ai jamais compris comment on pouvait s'intéresser à tout ça, je te l'ai déjà dit, t'as oublié ?

– Tu as dit que tu comprenais mieux, désormais.

– Pas faux, avoua-t-elle. J'aime bien les gens passionnés. Ils me donnent envie de m'intéresser à leur passion.

– Ça c'est un compliment.

Elle détourna le regard, pensive. Elle devait chercher sa prochaine réplique. Mais James ne lui en laissa pas le temps.

– On va jouer à ce petit jeu encore longtemps ?

Elle leva les yeux vers lui, l'interrogeant muettement. Mais il n'en démordait pas. C'était toujours ainsi, avec elle, elle le rabrouait, le repoussait, l'ignorait pendant des jours et puis, n'y tenant plus, elle courait le rejoindre.

– C'est un test ?, demanda-t-elle. Un ultimatum ?

– Tu sais bien que j'en suis incapable. Déjà, en temps normal, j'en serais incapable. Et là je suis juste... épuisé. Alors oui, bien sûr, je préfèrerai me blottir dans tes bras et oublier le temps de quelques heures que le Tournoi n'est pas terminé et que je ne sais pas dans quel état on va s'en sortir... Si on s'en sort. J'ai beau savoir que ce Tournoi est différent, je rêve de Cédric Diggory toutes les nuits. Il y a ces fois où il me parle, me reproche de m'être inscrit, d'avoir passé les sélections... Ces fois où il a la voix de mon père, déçue, écœurée, et toutes ces fois où l'un de nous meurt. Parfois c'est l'un des plus vieux, l'un des plus robustes, l'un des plus brillants. Et je suis là, impuissant, nul, pathétique, à regarder mourir Malek, Jin ou Liko sans pouvoir les sauver. Parfois c'est ma cousine, Molly. Et j'imagine ensuite son enterrement, la famille endeuillée, mes grands-parents, Lucy... Parfois c'est Louis. Je voix Victoire pleurer, Ted la consoler. Parfois c'est moi. Je meurs. Comme j'ai cru mourir après la première tâche. Et personne ne vient à l'enterrement, personne ne pleure.

– Ne dis pas de bêtise. Pense à tes amis, à Rose, à Lily... à moi.

– Toi ?, releva James avec un triste sourire. Mais je ne fais que ça, penser à toi. Ça ne me console pas, tu sais, de croire à un amour impossible.

– James... Il y aura d'autres filles. Je te promets que...

– Mais comment veux-tu que je m'intéresse à ces autres filles alors que nous n'avons même pas essayé ? Se reconstruire après un échec, je peux le concevoir. Mais nous deux... C'est sans doute différent pour toi mais moi... J'ai l'impression de vivre avec ce spectre, ce goût d'inachevé, ces remords qui...

– Moi aussi.

– Nat... Je t'en prie, ne me dis pas ça. Pas maintenant. Pas alors que je peux mourir demain.

– Tu ne mourras pas demain. Je te l'interdis.

– Et si j'en sors vivant... On essayera ? Tous les deux...

– J'y crois pas. Tu monnaies vraiment ta vie ? Ou ta mort ? Ou les deux ?

– Je suis vraiment amoureux de toi, Natasha. Il faudra bien que tu le comprennes un jour.

– Me fait pas le coup du « et alors il sera trop tard parce qu'un dragon m'aura bouffé pendant le Tournoi ».

– Un dragon, j'y crois pas trop. On les a déjà combattus pendant la tâche du feu. Mais un gros vers de terre géant qui va s'entortiller autour de mon cou, me faire suffoquer, m'étrangler, me...

– Arrête, James, c'est pas drôle !

Il ne s'arrêta pas. Elle fut bien obligée de se jeter sur lui. Pas pour l'embrasser, non. Pour le chatouiller, pour se bagarrer, pour rouler dans l'herbe et rire, comme l'auraient fait deux amis.

Il aurait voulu se blottir dans ses bras, s'enivrer de son parfum et tout oublier. Pleurer, aussi, peut-être. Il n'était pas de ceux qui avaient honte de lâcher prise.

Elle aurait voulu le laisser faire. Elle aurait caressé ces cheveux qui continuaient de pousser, ces muscles fermes qui roulaient sous sa peau. Elle l'aurait serré, pas trop fort, mais suffisamment pour qu'il reste près d'elle. Longtemps.

Elle n'aurait pas eu honte qu'il pleure devant elle, elle aurait séché ses larmes. Mais James ne pleura pas, il n'écouta pas son cœur qui lui ordonnait de l'attirer dans ses bras, il se contenta d'agir comme il l'aurait fait avec Rose, Lily, Nalani ou Susie, et elle se contenta d'agir comme elle l'aurait fait avec Isidore.

Loin de leurs chastes ébats, un bout de parchemin volait légèrement au-dessus de l'herbe jaunie. « … et l'Histoire peut également se résumer ainsi. Tenter de comprendre une civilisation, une coutume, des mœurs, en se détachant de nos propres préjugés, et à partir de découvertes qu'il nous faut décrypter. C'est frustrant en un sens, mais ça a l'avantage de laisser libre cours à notre imagination. »

Ce moment, qui n'appartenait qu'à eux, dura une petite heure. Suffisamment pour les rasséréner mais pas assez pour qu'ils reviennent sur leurs promesses. Le lendemain, ils replongeraient dans le déni et l'indifférence. Mais le soleil était encore haut dans le ciel et ils roulèrent entre les bosquets, laissant éclater rires et chamailleries, luttant contre les sentiments qui les dévoraient.

Endormir le désir, faire sommeiller l'envie. Pas facile pour deux adolescents amoureux. La complicité, la tendresse, l'attention eurent plus de mal, encore, à disparaître. L'amour, lui, demeurait. Envers et contre eux-mêmes.

ooOOoo

Il avait terminé de remplir ces fichus parchemins et patientait. Le professeur Gash n'appréciait pas que ses élèves partent avant la fin d'un examen, même les meilleurs. Et Scorpius était le meilleur de la classe, surtout en défense contre les forces du mal. « Quelle ironie », songea-t-il en posant ses yeux sur Albus Potter. Les deux émeraudes se détournèrent rapidement, alors qu'Albus Potter glissait sa main entre ses jambes. Les lèvres de Scorpius s'étirèrent en un sourire narquois. Il était heureux de voir enfin quelqu'un prendre l'ascendant sur Albus Potter. Et il était heureux d'être ce quelqu'un.

Relisant d'un air distrait sa copie, il fit ce qu'on attendait de lui, ce qu'on lui avait demandé voilà quelques jours. Ne pas perdre espoir. Il pensait alors à la bande de James Potter. Il l'avait toujours nommée ainsi, faute de ne pouvoir se souvenir du nom de tous ses membres.

« Garde espoir en eux, Scorpius. » Une litanie. Une idiotie. Comment pouvait-on reposer son espoir sur les frêles épaules d'adolescents tourmentés ? Scorpius ne voulait pas rester simple spectateur, attendant la sentence sans bouger. Il voulait participer, agir, s'impliquer davantage. « C'est trop tôt. Ta tâche commencera plus tard. En attendant, tiens toi prêt et garde espoir. »

Scorpius salua le professeur Gash et prit garde à ne pas laisser la porte claquer. Le dernier examen de l'année prenait fin, annonciateur de deux mois de vacances à cacher sa peau pâle des rares rayons de soleil qui chatoyaient le manoir des Vents Hurlants de la famille Malefoy, au Nord de l'Angleterre.

Comme à son habitude, le jeune Serpentard ne répondit ni aux œillades énamourées de Rose Weasley, ni aux appels incessants d'Albus Potter et se fraya un chemin parmi la cohue. Traversant le hall d'entrée en vue d'aller voler, il jeta un œil intéressé aux élèves de cinquième année qui se sautaient dans les bras, visiblement soulagés que les Buses prennent fin. Parmi eux, la bande de James Potter détonait. L'air grave de Keanu Ganesh, le rire forcé de Keith Corner, l'hésitation dans les yeux d'Oscar Dubois et de Susie Finigan, la claque de Nalani Jordan sur la joue de Fred Weasley, l'amertume de Vincent Goyle et l'indifférence de James Potter et Mael Thomas, tournant le dos à leurs amis de toujours et avançant vers le parc du château les pas de l'un calqués sur les pas de l'autre.

Arrivant à son niveau, James salua Scorpius d'un hochement de tête.

« Tes examens se sont bien déroulés ?

– Normalement. Et tes... vos Buses ?

James soupira, se passant machinalement la main dans sa tignasse ébouriffée. Tignasse que Scorpius Malefoy aurait bien voulu ébouriffer de lui-même.

– Je crois qu'on ne peut pas vraiment savoir avant de recevoir nos résultats, rappela Mael Thomas avec sagesse.

Scorpius l'appréciait, même s'il ne le montrait pas. Mael Thomas avait nombre de qualités et Scorpius savait qu'ils auraient pu devenir amis. De très bons amis, même. Témoin de leur mariage, parrain de l'enfant qu'il aurait pu donner à James. Mais James aimait Natasha Kandinsky et Natasha Kandinsky faisait semblant d'aimer Albus et Albus était attiré par Scorpius.

– Le monde est mal fait, lâcha Scorpius.

James et Mael échangèrent un regard surpris et l'accompagnèrent à l'extérieur du château. Comme si l'air agissait sur lui tel un électrochoc, James inspira à pleins poumons, semblant se revigorer. Ils n'eurent pas fait dix pas qu'il proposait à des élèves de les rejoindre, toutes maisons confondues. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées qu'ils volaient dans un parfait ensemble, échangeant le souaffle sans aucune compétition, juste par plaisir. James riait, James souriait, James était heureux, et Scorpius l'était aussi. Même lorsque Natasha Kandinsky les rejoignit, même lorsque James lui jeta un regard éperdument amoureux. Scorpius aimait cette nature, le fait que James n'émette aucune réserve à aimer, le fait qu'il n'ait jamais peur de dévoiler ses sentiments. Lui n'était pas ainsi mais qu'importe, ce n'était pas lui qu'aimait James.

La bande de James Potter ne tarda pas à rejoindre son leader, même les moins téméraires d'entre eux. Il y eut bientôt une soixantaine d'élèves dans le ciel. Scorpius sourit. Il avait subtilisé un des dix souaffles que se jetaient les élèves en riant, il marquait des buts imaginaires, sans que personne ne se soucie ni ne se moque de lui, il surveillait du coin de l'œil le sourire grandissant des membres de la bande de James Potter. Il n'avait pas à garder espoir. L'espoir était là, à quelques brindilles de lui, dans les cheveux décoiffés, les sourires éblouis par le soleil et les rires emportés par le vent.

ooOOoo

Quelques élèves passeraient un dernier examen, celui de Divination, mais, ne suivant pas cette option, James en avait fini avec ses Buses. C'était maintenant que le doute et les regrets s'installaient. Une réponse approximative, un paragraphe bâclé, une copie peu soignée, mais nulle possibilité de revenir en arrière. Les examinateurs avaient en main leur avenir.

– N'exagérons rien, rigola Mael. L'avenir ne se résume pas à nos dernières années à Poudlard.

Pourtant, un tic nerveux faisait sursauter sa paupière gauche, signe qu'il était bien plus anxieux que ce qu'il laissait voir. Aux autres, du moins, car James connaissait ce tic.

– Je suis sûr que tu t'en es bien sorti. Et puis... Tu n'as pas tort, on peut très bien rater une matière et se reprendre l'année prochaine. Bon, bien sûr, si le professeur de la matière en question choisit ses élèves en fonction de leurs notes et qu'il ne prend que les meilleurs et qu'on a...

– James, coupa Mael. Tu ne m'aides pas, là. Et tu nous fais stresser deux fois plus.

– C'est vrai, reconnut James. Désolé. Et puis c'est fini, on ne peut plus rien changer donc...

– James !, l'interrompit Nalani en riant. Tu veux bien te taire ? On reparlera des Buses à la rentrée, profitons plutôt de nos vacances, ok ?

– Ou alors, viens te déstresser en Divination, intervint Nolan avec un sourire malicieux.

– Il me semble bien avoir entendu Fred parler de ce dernier examen, marmonna Mael, les yeux rivés sur Nalani qui marchait vers le lac.

Un doux euphémisme. Fred avait passé la soirée de la veille à hurler à l'injustice clamant que le temps était au quidditch et non aux Buses, rêvant de voler au soleil au lieu d' « étouffer dans les châles de cette vieille folle de Trelawney ».

– Tu devrais venir.

Nolan paraissait anormalement sérieux, si bien que James ne comprit pas tout de suite les dires de son ami.

– Où ça ?

– A l'examen de Divination

– Je n'ai suivi aucun cours, je ne suis pas inscrit dans...

– Connaissant Trelawney comme je la connais, elle sera ravie que tu viennes. Aller, quoi, pense à moi, mec, j'aurais laissé tomber cette matière si mes sœurs...

– Mais...

– T'as peur de te ridiculiser, c'est ça ?

– Mais, non, Nolan, c'est juste que...

– T'as aucun argument, en fait, sourit Nolan.

– Mais si, je...

– Tu vas faire quoi, alors ? T'enfermer à la bibliothèque pour... pourquoi ? Pour prendre de l'avance sur tes Aspics ? Tu vas partir voler au risque que Fred te le reproche en hurlant pendant des mois sous prétexte que lui doit passer son exam ? Tu vas rester avec Mael et l'empêcher de passer un moment seul à seul avec Nalani ?

– Non, je...

– T'as rien à perdre.

– Vas-y, mec, l'encouragea Mael.

James l'observa, étonné. Mais un mètre derrière eux Keith, Keanu et Solenne hochaient la tête, un air complice clairement affiché. Plus loin, Nalani s'était installée, seule, près du lac.

– Je vois, comprit James, dissimulant mal un sourire. L'argument Nalani marche toujours. Je me sens trahi, quand même, mec...

– Tu devrais pas, sourit Mael. Si tu n'y vas pas, je reste avec toi. Du coup, je perds toute chance de conquérir un jour Nalani. Tu seras coupable de ma solitude sentimentale et de mon désespoir et …

– C'est bon, j'y vais, coupa James. Mais à une seule condition.

– Je la connais, mon pote. Et je compte sur toi. Trouve un moyen de retenir ton crétin de cousin dans les châles de la vieille Trelawney, ok ?

– Bonne chance, Mael.

– Bonne chance à toi aussi. Tu vas en avoir plus besoin que moi.

Il n'en était rien, bien sûr. James se dirigeait vers une salle dans laquelle il n'était jamais rentré, pour passer l'examen d'une matière dont il ne savait rien. Mais Mael affrontait son destin. Un destin à la peau matte et au sourire ravageur qui faisait battre son cœur depuis ses onze ans.

– Mael ?, s'étonna Nalani. T'es seul ?

– James est... Divination. Buses. Nolan. Une histoire de pari, parvint-il à articuler.

– C'est cool. Ça lui changera les idées. Viens t'allonger, le soleil est chaud, les copains sont en train de se faire prédire un avenir désespérant par la folle du château, faut bien en profiter pour eux, tu crois pas ?

Il avait acquiescé, bien sûr, et à ce moment-là, il s'imaginait déjà tout raconter à James. Le raté dans son cœur, les strangulots dans le ventre, le sublime profil de Nalani. Le goût de ses lèvres, la sensation tant convoitée de la serrer enfin contre lui. Il imaginait même le sourire de James lorsqu'il lui raconterait tout de ce point culminant de sa vie, dans les moindres détails.

Tout n'était pas perdu. James avait souri. Avant même de voir Mael avancer vers lui. Il souriait à Nolan et Louis, écoutant avec amusement comment l'un avait osé prédire la mort imminente de leur professeur de Divination. Il n'avait pas eu à convaincre le professeur Trelawney, elle s'était montrée tellement ravie qu'il passe un examen de Divination qu'elle en avait cassé trois tasses.

Oui, James avait souri, chose plutôt rare ces derniers temps. Mais la vie sentimentale de Mael n'y était pour rien.

Il n'avait pu se résoudre à ouvrir son cœur. Il s'était laissé envahir par les sensations et le trac, figé par la beauté et le tempérament de feu de la fille qu'il aimait.

Et Nalani avait agi avec lui comme avec n'importe quel ami. C'était ainsi qu'elle avait posé les mots. Il s'était armé de courage et lui avait proposé un petit moment de retrouvailles estivales. Trois fois rien, une glace à déguster ensemble sur le Chemin de Traverse ou un film, il aimait bien le cinéma, et après ils auraient pu aller boire un verre, avec ou sans alcool, à sa convenance et peut-être qu'après, si elle voulait... Il s'empêtrait dans les mots et les propositions dénuées de sens mais Nalani souriait. A la plus grande joie de Mael, dont le cauchemar ultime était d'être séparé de sa belle pendant deux mois. Et lorsqu'il s'était arrêté de parler, songeant qu'il fallait sans doute lui laisser l'occasion de donner son avis, elle avait répondu avec sincérité.

« Pourquoi pas. Ça nous fera du bien, à tous, d'être tous ensemble, entre amis. James te tiendra au courant, Fred lui donnera nos disponibilités.

– Tu... Fred et toi...

– Je vais rencontrer ses parents. Et lui les miens. C'est cool, non ? T'as pas l'air heureux... Je sais que c'est pas l'éclate entre vous mais... Tu pourrais être heureux pour moi. C'est ce que font les amis. On est amis, pas vrai ? »

Il n'avait su que répondre. Il s'était contenté de la dévorer des yeux, alors qu'elle fermait les siens et s'offrait au soleil. Et lorsqu'elle se leva, il la suivit comme un automate, inconscient du chemin qu'ils empruntaient. Celui de la salle de Divination. Le rire de James le rendait plus heureux encore. Il avait l'air de s'en être bien sorti et son air éberlué faisait rire ses amis. Mais le bonheur fut de courte durée. Parce que Nalani se fraya un chemin parmi eux, pressa gentiment l'épaule de James, hocha la tête à destination de Louis et entoura Fred de ses bras.

Et lorsque ses lèvres se posèrent sur celles de Fred, Mael comprit que les Buses n'étaient rien, que le quidditch n'était rien, que la vie n'était finalement pas grand chose. Tout ce qu'elle avait à lui offrir, elle avait décidé de l'offrir à un autre.

ooOOoo

« C'est la treizième fois que je vous reçois dans mon bureau cette année. C'est toujours moins que les années précédentes mais c'est toujours trop. J'enlève cent points à Gryffondor. En raison de l'imminence de la dernière tâche et de manière tout à fait exceptionnelle vous n'aurez pas de retenue, Potter. Weasley, en revanche, devra me rejoindre ici à vingt heures tous les soirs à partir de demain. Je compte sur vous pour l'en avertir. Il est exclus qu'il joue le dernier match du Tournoi, bien sûr. Vous pouvez disposer, Potter. »

James acquiesça et bafouilla quelques formules de politesse avant de prendre congés de son directeur de maison. Las, il marcha sans prendre réellement conscience du chemin qu'il empruntait, comme si son expérience de Maraudeur lui octroyait ce don de pouvoir se déplacer en toute certitude dans le château.

L'ultime épreuve débuterait le lendemain. Ses coéquipiers avaient refusé un dernier entraînement, préférant reposer leurs membres et leur esprit. Lui aurait dû en faire de même, retrouver son dortoir, son lit, ses sombres pensées. Au lieu de ça, ses pas, obéissants, le menaient à l'infirmerie de Poudlard, comme le désirait le professeur Glacey.

Tout ça parce qu'il s'était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Tout ça parce qu'il avait parlé, souri et ri avec les mauvaises personnes. Tout ça à cause de Fred. Tout ça parce que Fred ne supportait pas que James devienne ami avec Scorpius Malefoy. Tout ça parce que Fred ne supportait pas que James reste en contact avec Nolan. « Tout ça par jalousie », avait dit Nalani, avant d'accompagner Fred à l'infirmerie.

« Alors ?, demanda-t-elle justement en voyant James entrer.

– La Coupe est à vous cette année, répondit-il avec un triste sourire.

– Combien ?

– Cent points.

– Ce crétin de Donovan, grommela Fred.

– C'est pas Nolan qui a fait perdre ces points, Fred. Mais toi. Seulement toi. Et tu es en retenue à partir de demain soir.

– Et Serpentard ?

– Serpentard n'a pas perdu de points.

Fred hurla et James déclencha le pilotage automatique, acquiesçant quelques fois, hochant la tête à gauche puis à droite. Fred avait besoin de vider son sac. Fred était jaloux. Fred ne supportait pas que d'autres lui aient volé ce qu'il devait avoir, parce que jamais rien ne lui avait été refusé jusque là, parce que Georges Weasley y avait veillé. Nolan était un champion, Fred ne l'était pas. Scorpius jouerait le dernier match, Fred en serait exclu.

Et lorsque Fred eut fini de crier, lorsque Nalani s'allongea sur lui, brisant les mots de ses lèvres, James se retira.

Le soulagement n'était pas là pour autant.

L'incompréhension demeurait. Il ne souhaitait pas le malheur de Fred, bien sûr, mais Fred n'était pas amoureux de Nalani. Celle-ci ne l'était pas davantage.

La tristesse demeurait. Pour Mael, évidemment. Et aussi parce qu'il ne comprenait pas comment l'amour fonctionnait. Natasha disait qu'elle l'aimait, mais ne voulait pas être avec lui. Nalani disait ne pas aimer Fred et James restait persuadé qu'elle aimait Mael. Pourtant c'était bel et bien dans les bras de Fred que Nalani passait le plus clair de son temps.

L'angoisse demeurait. A cause du Tournoi, des mots prononcés par Scorpius, des mots que n'osaient pas prononcer Keanu ou Solenne, des Buses dont James redoutait le résultat.

La salle commune était vide. Le dortoir l'était tout autant. Alors James fit ce qu'on attendait de lui, comme ses coéquipiers et certainement les champions des autres équipes. Il fit le vide dans sa tête mais ne reposa ni ses membres ni son esprit. Pour cela il aurait fallu que le sommeil l'emporte sur la peur. Mais le sommeil était un peu comme James, au fond. Il n'avait aucune chance de l'emporter.

ooOOoo

Lily ne tenait plus en place. Voilà plus de quatre heures que l'ultime épreuve, la Tâche de Terre, avait commencé et les écrans géants installés ci et là ne montraient plus que les élèves les plus âgés, blessés, reculant face à des créatures toujours plus grandes. Lily avait bien suivi des yeux son frère, râlant lorsque son image était remplacée par celles de ses adversaires, puis elle l'avait cherché, longtemps, pendant plus de deux heures.

– Où vas-tu ?

– Toilettes, grogna-t-elle à Lorcan.

Énervée, elle buttait sur des jambes, se frayant un chemin pour quitter les gradins. Bien sûr les élèves s'échauffaient contre elle, la priant de se dépêcher, la poussant pour mieux voir les écrans, puis se fondaient en excuse en la reconnaissant, l'énervant deux fois plus. Elle ne voulait pas être favorisée, elle ne voulait pas qu'ils se confondent en excuse devant la fille du Survivant, elle ne voulait plus être la fille du héros national. Elle voulait juste que James sorte de cette fichue forêt.

– Qu'est-ce qu'il t'a fait ?

Lily se tourna, étonnée que quelqu'un se permette de demander à la fille du Survivant pourquoi elle avait poussé ce deuxième année de Poufsouffle et rencontra un regard qu'elle commençait à bien connaître, bien qu'elle s'escrime à l'ignorer depuis des mois.

– C'est ça, fuis, comme d'habitude.

La voix de Serena Velsen ne s'éloignait jamais, elle l'accompagnait dans les dédales de couloir qu'avalait la démarche rapide de Lily.

– Tu te fiches pas mal de ce garçon qui est tombé la tête la première sur les gradins, encore moins de l'énorme plaie qui s'est formée sur son front, tout ça parce que tu es la fille du grand…

– Je l'ai à peine poussé, rétorqua Lily en se tournant vers Serena, un brin d'inquiétude déformant sa voix.

– C'est vrai.

– Et je ne me permets pas toutes ces choses dont tu parles parce que mon père…

– Il n'a rien. Enfin j'en sais rien, j'ai pas vérifié, je voulais juste que tu t'arrêtes et…

– J'aimerais bien qu'on arrête de ne me parler que de mon père !

– Et de tes frères, appuya Serena d'un air entendu.

– Aussi…, acquiesça Lily, d'un murmure plein d'angoisse.

– Tu as peur, comprit Serena.

– Non, nia Lily. James va sortir de la forêt et…

Sa voix se brisa. Sa lèvre tremblait légèrement. Serena l'observait calmement, comme tant d'autres fois. La fin d'année était là, tout près, à portée de main. Le Tournoi prendrait fin, une grande fête serait célébrée et tous les élèves rejoindraient le Poudlard Express, Londres, leurs familles. Serena n'était pas pressée. Bien sûr, elle passait ses journées seule, ou presque. Il y avait bien ces quelques cours partagés avec Hugo Weasley et quelques autres, lorsque David Dursley la regardait avec pitié.

Le reste du temps il n y avait que Lily, de loin, toujours, tous les jours. Lily dynamique, Lily qui ne tenait jamais en place, Lily le coup de vent qui était si difficile à suivre, au sens propre comme au figuré.

Lily l'intriguait. Ses frères l'intriguaient tout autant. Serena n'avait pas oublié son traumatisme du début de l'année, pas plus que les regards gênés de James, son accusation à laquelle Serena n'avait jamais cru. Le discours d'Albus y avait été pour beaucoup. Le jeune garçon au sourire timide avait osé venir lui parler, disant qu'il était contre les mauvais agissements de son frère, contre sa mauvaise influence sur sa sœur, promettant de tout faire pour qu'ils ne s'en prennent jamais plus à elle.

C'était là qu'elle avait compris, en comprenant qu'il n'était pas sincère, qu'il ne l'avait sûrement jamais été.

– Tu sais ce qui m'énerve le plus, Lily ? C'est pas de voir James s'accuser à la place d'Albus… C'est que toi, alors que tu n'as qu'onze ans…

– Douze.

– Que douze ans, donc. C'est peu. Surtout pour laisser croire à tous que tu étais capable de…

– C'était une mauvaise blague, Velsen. Une blague qui n'était pas drôle, je le conçois, mais qui…

– Ils se sont disputés. Ils ne se parlent plus. Albus parade et fait les yeux larmoyants dès que James est dans les parages, ses petits fans croient que James lui a fait du mal et ne lui parle plus et, bien sûr, Albus va dans ce sens. Il ferait tout pour qu'on le préfère à James alors que, bon… James est vachement plus mignon et a l'air tout gentil. Pas le genre à enfermer une petite blondinette dans un cachot, pas vrai ?

Lily essayait de retenir ses émotions, mais la franchise et le courage de Serena l'estomaquaient. La jeune fille était acharnée, elle ne lâchait rien. Et Lily se sentait reconnaissante que la victime-même de l'incident la disculpe avec tant de confiance. Et, tout au fond de son cœur, Lily était heureuse de l'acharnement de Serena. Celle-ci la touchait bien plus qu'elle ne voulait le croire.

– Je prendrai ton silence pour une confirmation, comme ça on est toutes les deux contentes, tu n'as rien dit, tu n'as donc pas rompu ta promesse… C'est ça, hein, c'est James qui t'a demandé de couvrir Albus ? Ok, ne dis rien, je sais que c'est vrai… Et c'est là tout ce qui m'intéresse. Je vis avec un commissaire de police, je veux dire, un Auror moldu alors, tu comprends, j'avais besoin de clore mon enquête. Et puis arrête de faire cette tête, James ne va pas mourir. J'ai essayé de le cuisiner pendant des mois, y a pas plus têtu que lui. Il va s'en sortir, ajouta Serena plus sérieusement en posant une main rassurante sur l'épaule de Lily.

Sans se concerter, elles avancèrent vers le terrain, se trouvant une place près des gradins où elles s'assirent l'une à côté de l'autre. Bizarrement, Lily se sentait mieux assise aux côtés de cette fille qu'elle connaissait si peu, qu'en haut des gradins, entourée de ses meilleurs amis.

Cette première année à Poudlard avait été plus riche en émotions qu'elle l'aurait cru, plus surprenante que dans ses rêves. Elle était émerveillée et désirait de tout son cœur que ça dure. Mais pour cela il fallait que James sorte de la forêt.

ooOOoo

« Il faut que tu y ailles, James ! L'épreuve n'est pas terminée… »

Les comptes étaient vite faits, ils avaient parcouru les trois-quarts de la forêt et la coupe demeurait introuvable. Ils avaient pourtant cru qu'elle était cachée par cette famille de douze acromentules, ils avaient espéré qu'elle avait été accrochée à la cime du plus haut des arbres de la forêt, mais James et Shannon, les plus légers de l'équipe, étaient revenus bredouilles de leur ascension.

Les créatures à combattre, les sorts à éviter, les équipes adverses à doubler ou à suivre de près, ils avaient ratissé la forêt, l'avaient libérée de ses pièges, de ce qui la dénaturait, à une exception près : la coupe tant convoitée leur résistait toujours.

Épuisée, Molly avait sous-entendu qu'une autre équipe l'avait peut-être déjà trouvée. Ils étaient entourés de sorts de protection qui les plongeaient dans une ambiance sombre et silencieuse, comme coupée de la vie qui persistait au-dehors, avec ces élèves, ces adultes, ces supporters qui les observaient sans que les Champions ne les voient. Aussi, si l'une des équipes était sortie triomphante de ces heures d'angoisses et de blessures, ils n'auraient entendu ni la liesse, ni les reproches. « Mais un professeur ou un organisateur serait venu nous chercher », avait rappelé Shannon.

Malek avait alors pris la direction du groupe. Une nouvelle fois. Il avait rencontré un représentant de chaque équipe et la vérité était là, devant leurs yeux éteints. Les Irlandais avaient couru à travers les arbres, les Français s'étaient élevés au-dessus des cimes, les Bulgares avaient creusé la terre, embrasé les bosquets, fait exploser trois chimères, en vain. La Coupe restait introuvable.

Leur conversation, sous forme d'entente tolérante et fraternelle, n'avait pas plu aux organisateurs. Les éléments se déchaînaient depuis deux heures, envoyant toujours plus de créatures sur les Champions qui, à défaut de combattre leurs adversaires, faisaient front et se défendaient les uns les autres.

James ne savait plus où donner de la tête, il enchaînait les Charmes du Bouclier, incapable d'attaquer des créatures qu'il ne reconnaissait même pas, impuissant au milieu de ses coéquipiers, bien plus expérimentés que lui.

Nolan n'était pas très loin. Les jumeaux Parish, trente-deux ans à eux deux, dos à dos, peinaient à contrer les attaques. Nikolina Demireva, championne la plus jeune de l'équipe de Durmstrang, reculait elle aussi malgré d'incroyables aptitudes.

« C'est pas elle qui a battu ta copine Alice, en Duel ? »

A peine sa question posée, Nolan bouscula James et fit une roulade sur le sol pour échapper à un éclair sombre qui trancha l'arbre devant lequel ils se tenaient. Rompu, James sauta sur ses pieds et lança le premier sort qui lui venait en tête avant de rejoindre Nolan derrière un bosquet à demi incendié.

– Si, répondit James. Elle a remporté l'épreuve des Duels.

– James, le pressa Malek. Ta décision.

Le choix était simple. Acculés, les champions ne pouvaient ni avancer, ni fuir. Entourés de dangers, ils avaient créé une brèche, vers le fond de la forêt, et s'étaient mis d'accord pour y envoyer les plus jeunes champions, moins bons combattants.

– Écoute, James, murmura Nolan. Les Parish vont y aller ensemble, Nikolina fout vraiment la trouille mais… On est deux, nous aussi. On se fout de la Coupe, tout ça. En plus je suis certain qu'i rien derrière. Sinon on aurait été attaqués par derrière depuis longtemps… Il doit y avoir une sorte de clairière avec la Coupe posée et…

– I pas de clairière.

– On ne la voit peut-être pas d'ici, c'est tout, mais…

– I pas de clairière, répéta James.

Il en était certain. Il le savait bien mieux que personne. La rumeur courait toujours que nul vivant n'avait jamais franchi le terme de la forêt, mais c'était faux, James l'avait fait. Vénézio l'y avait mené.

« J'avais douze ans à l'époque. J'étais plus jeune, plus influençable, plus froussard. Ça sera moins impressionnant maintenant. » James se répétait des mots, des phrases dénuées de sens, pour se réconforter, pour se donner du courage, cette qualité que tous les lions devaient posséder.

– Shannon et Liko sont blessés, lâcha Malek en s'approchant de James.

Celui-ci eut un sursaut d'effroi. Malek Lespare, préfet-en-chef de Poudlard, l'un des meilleurs joueurs de l'école, le garçon qui séduisait le plus de filles était méconnaissable.

– Malek…

– Je sais, répondit le plus âgé, la voix tremblante. Mais même si ce n'est pas très beau à voir j'aimerais bien m'en sortir, James… Et le seul moyen pour ça…

La voix de Malek s'interrompit. Il y avait cette massue de Géant de huit tonnes à repousser et puis… James avait déjà acquiescé.

– Si jamais… Dis à Molly que…

– Tu lui diras toi-même. On s'en assurera. Je te promets qu'on ne t'abandonne pas, James.

– Je sais mais…

– J'aime beaucoup Natasha, tu sais ? Je la connais depuis… Bien plus de temps que toi. Isi est mon meilleur ami, Natasha joue dans mon équipe, leurs sœurs sont… et leurs parents… Ramène la coupe. Elle te tombera dans les bras.

– Et Maelis Donovan ?

– Elle n'est pas du genre à être impressionnée par une coupe.

– C'est pas le genre de Natasha non plus.

Un sourire. Une dernière phrase. Non loin d'eux, les jumeaux Parish acquiesçaient. Plus loin, Nolan serrait sa sœur dans ses bras. Nikolina Demireva les attendait déjà, à la limite embrumée de la forêt.

– Quelqu'un a une idée de ce qui nous attend ?

James allait répondre mais Nolan l'en empêcha, collant leurs épaules. La main qui tenait sa baguette était couverte de poils blancs. Un signe que James interpréta sans mal.

« Un hameau en ruines », pensa James de toutes ses forces. Et Nolan acquiesça, soulevant discrètement ses lèvres, dévoilant à James ses canines acérées. Loin de l'inquiéter, découvrir à ce moment-là que Nolan était un Animagus, un loup de surcroît, lui redonna la confiance qui lui faisait défaut.

« Les enlèvements dont tu as entendu parler… C'est ici qu'étaient amenés les élèves enlevés. C'est pour ça que mon fr… que Teddy Lupin et quelques autres apprentis Aurors sont à Poudlard.»

Un loup, un daim. Un pacte muet et plein d'espoir.

ooOOoo

Deux heures. Nalani tapota sur sa montre, mais celle-ci fonctionnait très bien et ne faisait que refléter l'inquiétante vérité. James avait disparu des écrans depuis plus de deux heures. Et le bras gauche de Liko était brisé depuis deux heures. Et le visage de Malek, son capitaine, son modèle, était en sang depuis deux heures.

La manche glissa sur le bras tremblant de la jeune fille. Elle jeta un regard angoissé à ses parents qui avaient quitté l'espace VIW – Very Important Wizard – et se tenaient à l'entrée de l'arène, espérant voir plus vite Liko apparaître. Ils n'étaient pas les seuls à avoir délaissé les soupières de liqueur de mandragore de l'espace VIW, le père de Malek Lespare faisait les cent pas, Audrey Weasley pleurait à chaudes larmes dans les bras de Lucy aux pieds de l'écran géant et Louis, plus inquiet que jamais, pouvait s'appuyer sur ses parents, installés dans l'espace des Champions. Percy avait bien essayé de raisonner son frère, désignant les journalistes, les politiques et l'espace VIW mais Bill restait bien plus impressionnant que son cadet. Percy, de par sa position politique, était resté dans l'espace désigné aux parents de Champions, avec les hauts placés de la communauté et… Harry Potter, qui sirotait son verre avec nonchalance, refusant poliment de répondre aux questions insistantes des journalistes.

– Ce crétin… Il est tellement tranquille, par Merlin…

– Calme-toi, Nat, par pitié.

– Mais Rose…

– Je sais. Mais moi aussi je suis stressée, ok ? Et moi je n'essaie pas le cacher, alors arrête de râler puisque tu te fiches « complètement de James, non mais franchement, Rose, il ne m'intéresse pas » et compatis. Et en silence si possible…

Tous ignoraient ce qui se passait dans la forêt. Les seules certitudes qu'ils détenaient reposaient sur les immenses écrans qui ne faisaient qu'accroître l'angoisse mutuelle. L'attente était interminable. Rose ne la supportait plus. Lily ne la supportait plus. Albus la supportait très bien. Quant à Mael…

– Ça va aller mon pote, le rassura un Keith plus pâle que jamais en pressant l'épaule de Mael.

– Tu ne comprends pas.

– On l'aime aussi, tu sais…

– Ce n'est pas ça, Keith. Tu… Tu ne peux pas comprendre.

– Ça a quelque chose à voir avec votre escapade nocturne de deuxième année ?, murmura Nalani en désignant Jean-Paul du menton.

Celui-ci était assis devant ses amis, entouré d'une Susie qui se rongeait les sangs et d'un Oscar qui ne cessait de répéter : « heureusement qu'Olivia n'y est pas. Heureusement qu'Olivia n'y est pas. »

Tout comme Mael, Jean-Paul savait. Les ruines, les pierres, les volutes de fumée. Un laboratoire dissimulé sous d'épaisses feuilles de lierre, des potions qui n'étaient pas enseignées à Poudlard, des poisons d'un noir profond, opaque. La peur et cette impression désespérée d'être aux portes de la mort. Oui, tout comme Mael, Jean-Paul savait où se trouvait James. Et tout comme lui, il espérait que James n'en franchisse jamais les portes.

– Mael ?, insista Nalani.

– Si… J'espère juste que James n'a pas quitté la forêt. Sinon…

Derrière lui, Natasha fronça les sourcils. Elle espérait bêtement que les adultes interviendraient. Les professeurs, les organisateurs, les personnalités qui entouraient le Tournoi... Elle avait beau connaître la tragique histoire de Cédric Diggory, elle se persuadait que les adultes ne laisseraient pas pareil événement se reproduire. Ou alors – et elle s'en voulait d'être aussi égoïste – que la mort frapperait tout autre Champion que James. « C'est le fils de Harry Potter. Il ne peut pas mourir. »

Car si Harry Potter était bel et bien un crétin à ses yeux, il n'en demeurait pas moins un héros.

– Qu'il assume, par Merlin. Qu'il me prouve qu'il est autre chose qu'un crétin. Qu'il aille le chercher.

– Les règles...

– Je me fiche des règles, Rose. C'est de la vie de son fils qu'il s'agit. C'est de la vie de James qu'il s'agit. Et James ne peut pas mourir.

– Nat...

– Il me l'a promis, Rose. Il me l'a promis. »

ooOOoo

Ils s'attendaient à tout. A n'importe quel danger. La fumée épaisse ne les avait pas surpris. Ils avaient jeté quelques sorts, pour s'assurer qu'elle ne les mordrait pas, ne les endormirait pas ou toute autre chose somme toute banale pour une fumée magique et avaient fini par la traverser. Sur le qui-vive, bien sûr, mais sans grosse angoisse. L'effroi tenace qui les dévorait depuis le début du Tournoi avait fini par les quitter. Ils avaient peur de mourir, bien sûr, mais toujours moins que de ne jamais quitter cette forêt.

La fumée s'épaississait au rythme de leurs pas et n'avait à leurs yeux qu'un seul défaut. Elle dissimulait la vérité, aussi effrayante et dangereuse puisse-t-elle être. Ils avançaient ensemble, chacun surveillant à l'aveugle, baguette brandie sur le moindre bruit, le moindre mouvement perçu à travers les volutes.

Comme une longue traversée qui prenait fin, les Champions ralentirent le pas, se serrant les uns aux autres, dès que la nuit eut remplacé la fumée.

Oui, ils s'attendaient à tout ce que l'esprit sorcier peut inventer de plus effrayant, voilà pourquoi la surprise les immobilisa lorsqu'ils se retrouvèrent face à un objet encore jamais vu à Poudlard.

– Je n'ai jamais vu ça, chuchota Nikolina. C'est un objet moldu, non ?

– C'est un ordinateur, acquiesça James, perplexe.

Il en avait déjà vu quelques-uns, lorsque, plus jeune, il avait des copains moldus. A l'époque il avait appris à lancer une balle sans balai, avec le pied, à boire du soda et à jouer à des jeux moldus, avec la curiosité débordante d'un gamin qui découvre la vie. Plus tard il avait vu un ordinateur chez sa marraine, Hermione voulant que sa maison mi-moldue mi-sorcière reflète les deux mondes avec pertinence. Plus tard, encore, il en avait vu un dans l'atelier de son grand-père et avait pris un plaisir certain à regarder ce vieil homme aux yeux enfantins s'amuser du « génie des moldus ».

James l'avait tant regardé faire qu'il savait vaguement comment un ordinateur fonctionnait, aussi, il s'approcha de la plus grosse partie de l'engin moldu.

– C'est un très vieux modèle. Ça fait un moment que les moldus en font de biens plus petits...

– Petit Potter défenseur des moldus qui adopte leur mode de vie, railla Adonis Parish.

Par solidarité, Nolan fusilla l'Irlandais du regard mais ne pipa mot. Il ne fallait pas donner davantage d'armes à leurs adversaires, mieux valait, par conséquent, ne rien leur dévoiler de leur pacte. Nolan se contenta de serrer un peu plus fort sa baguette, laissant James s'approcher prudemment de l'ordinateur et vérifier que celui-ci ne contenait pas de pièges. Nikolina en faisait de même, avec plus de prudence encore. Comme s'en doutait Nolan, les jumeaux Parish n'esquissèrent nul autre mouvement qu'un sourire sournois à l'égard de James, qu'ils semblaient tous deux haïr profondément.

– Il n'est pas branché, murmura James, pensif. Je sais bien que l'électricité et la magie ne font pas bon ménage mais...

– Peut-être faut-il tout simplement l'ignorer ?, proposa Nikolina.

– Et continuer notre chemin ? Impossible, s'il est là, c'est...

– Et voilà qu'il s'impose chef maintenant.

– Je n'ai rien dit de tel, Parish. Juste ce qui me paraît évident.

– Je pense que Nikolina a raison, on l'a peut-être placé là justement pour qu'on tergiverse pendant des heures, songea Vivyan.

– Tu te lances dans la solidarité féminine, maintenant ?, se moqua Adonis.

Peu désireux de se lancer dans des discours qui ne les mèneraient à rien, Nolan posa à nouveau ses yeux sur ce qui servait d''écran à la machine moldue. Avant de ressentir le frémissement habituel de l'adrénaline. Comment avaient-ils pu ne pas le voir ? James, à la rigueur, était parti voir ce qu'il appelait le « moteur » de l'engin, mais les autres ?

Sur l'écran, une image fixe, immobile. Une image moldue, sans aucun doute. Un portrait. Un garçon d'une douzaine d'années, le cheveu peu soigné, le visage poupon. Un visage qui ne leur était pas inconnu.

– James... Viens voir. Ce garçon, là... Il ne te rappelle rien ?

– Si, lâcha James, la gorge sèche. C'est Hugh Irving.

Hugh Irving, ce garçon né moldu de onze ans, ce garçon qui n'avait pas d'amis, ce garçon qui ne trouvait pas le bonheur à Poudlard, ce garçon qui n'aimait pas la magie, ce garçon qui lui préférait les technologies moldues. Hugh Irving. Son image figée sur un vieil ordinateur. En plein milieu d'une épreuve. L'ultime.

– Ça n'a aucun sens, lâcha James, perplexe. Qu'est-ce que tu fais ?, demanda-t-il à Nikolina qui sortait sa baguette.

– Je lance un sort de traduction. Le texte est en anglais.

James et Nolan échangèrent un regard entendu, tenant plus fermement leur baguette. « Couvre moi », pensa James de toutes ses forces. Il s'approcha un peu plus près de l'écran, sentant Adonis Parish s'empresser de le suivre. Alors que l'Irlandais le bousculait d'un coup d'épaule pour que jamais il n'oublie qu'il le détestait, James se concentra sur le texte qui s'affichait sous leurs yeux. Il n y connaissait pas grand-chose mais devait bien se rendre à l'évidence que, bien qu'étant le seul Britannique, il n'avait pas la moindre avance sur ses coéquipiers.

– Ils ont bien fait les choses. La page est partagée, il y a du français, du Bulgare...

– Je crois qu'on a compris Potter-le-dictateur.

– Dictateur ?

– Un mec qui s'auto-proclame chef t'appelle ça comment ?

– Je ne suis le chef de personne, grogna James. Je veux juste sortir de cette forêt.

– Avec la Coupe, railla Adonis.

– Parce que tu ne la veux pas, peut-être ?

– Non, je ne la veux pas, répondit Adonis avec franchise. Mais qui se préoccupe de ce que je veux ? Qui se préoccupe de ce que veut ma sœur ? Ou de ce que tu veux toi ? Personne. Sinon on ne serait pas ici.

Les jeunes Champions se dévisagèrent un long moment. Et Nikolina rompit la réflexion pour la remplacer par l'action, domaine dans lequel elle était visiblement bien plus à l'aise. Les sorts fusaient, les faisceaux lumineux frappaient l'écran, les sourcils de Nikolina se fronçaient, inlassablement.

Tezi organizatori sa glupatsi !

– Plait-il ?, railla Adonis, narquois.

– Des messages codés, comprit James. Je crois qu'il va falloir les déchiffrer, comme une sorte d'énigme...

– Et moi je crois qu'on serait vraiment perdus si tu n'étais pas là, se moqua Adonis.

James l'ignora et s'attela à sa tâche, se plongeant dans ses souvenirs de cours d'Etudes Moldues. Dans cette épreuve, Mael ou leurs amis de Serdaigle auraient été bien plus utiles que James, mais ils n'étaient pas là, il devait se débrouiller seul et si ça lui déplaisait fortement, il savait qu'il n'avait pas le choix.

– Ces quatre lettres, là, murmura Vivyan. Ça ne vous dit rien ?

Bizarrement, la jeune fille s'adressait au groupe. Du sang coagulait sur son front, son bras gauche paralysé reposait sur une hanche tremblante. Ils avaient tous souffert. Ils étaient tous dans la même galère. James n'était finalement pas si seul.

– Html, lut James. C'est une sorte de langue, non ? Une langue d'ordinateur. Avec des symboles bizarres.

– C'est comme ça qu'ils font passer des messages, affirma Nolan.

– Alors, faute d'autre piste, partons sur l'idée qu'il y a un message à découvrir et que, pour cela, il faut qu'on déchiffre le code.

– Ça, j'en fais mon affaire, affirma Nikolina.

– On va t'aider, lâcha James d'une voix sereine.

La peur avait disparu. La douleur lancinante ne le perturbait plus. C'était ainsi qu'il voyait sa vie, dans l'aventure et l'entraide.

– Ça va être plus facile que prévu, songea Nikolina. Certains symboles reviennent souvent.

– Celui-ci est là pour mettre l'accent sur une phrase en particulier, appuya James. C'est du français, je ne suis pas certain mais je crois que ça veut dire que...

– « La magie existe »

– Super Donovan-la-grenouille, on n'était pas au courant !, railla Adonis.

– Nous, d'accord. Mais les moldus...

Abasourdi, James s'approcha du code écrit en anglais. Entre les symboles compliqués, il lut quelques phrases sur « le fonctionnement de la monnaie sorcière », « l'emplacement des hauts lieux de la communauté », « les règles du quidditch », celles de Poudlard...

Hugh Irving avait trahi le Code International du Secret Magique. Et, visiblement, il s'y préparait depuis des mois. Malgré tout, un doute subsistait dans l'esprit de James.

– Toutes ces choses, les ordinateurs, internet, tout ça nécessite de l'électricité et des... euh... trucs bizarre pour faire circuler l'information. Des réseaux, je crois. Comment Hugh Irving a-t-il pu avoir accès à tout cela ?

– Je crois que tu te concentres trop sur tes petits problèmes personnels, Potter, intervint Vivyan d'une voix calme. Je crois aussi que tu ne te rends pas compte de ce que cela implique.

– Bien sûr que si ! Il a révélé aux moldus l'existence de la magie, il a …

– Je ne parle pas de ça. Mais du rapport entre cette affaire et notre présence ici.

– Il n y en a aucun...

– Visiblement, si. C'est une affaire internationale, toutes les communautés sorcières doivent être sur le coup et, visiblement, ils ont décidé de se reposer sur nous. Les organisateurs s'attendent à ce qu'on prenne une décision.

– Nous ?, releva Nolan. Mais on a quinze ou seize ans, on...

– Tu penses vraiment ce que tu dis, Vivyan ?, coupa James, plus sérieux que jamais.

– Qu'est-ce qu'on est à leurs yeux ? L'avenir. De futurs travailleurs, de futurs votants. Ils veulent tester l'avenir, voir à quoi il ressemblera, lorsque les cartes seront entre nos mains. Le Tournoi, c'est ça. Une épreuve. Ça n'a rien à voir avec l'école, l'entente internationale, tout ça... Ils veulent nous tester, voir à quel point nous sommes faibles et malléables.

– On est face à un énorme problème, approuva Nikolina. Notre monde est menacé. Par un jeune adolescent anglais. Si nous n'agissons pas, tous les moldus du monde entier apprendront l'existence de la magie en quelques heures à peine, grâce à ce qu'ils appellent « internet ».

– Qu'est-ce que tu sous-entends, Nikolina ?

– Nous avons le choix, la décision nous appartient.

Comme pour approuver les dires de la jeune Bulgare, de gigantesques écrans s'allumèrent autour d'eux. Des villes immenses, des gratte-ciels, des moldus par centaines, par milliers, là, sous leurs yeux. Des images plus anciennes, aussi. Les buchers de Salem, Nogaredo, Templeuve, Hierfindensieuns…Des feux de joie, des cris d'ivresse, des hurlements de souffrance. Des sorciers brûlés vifs par des moldus.

Et, mis en lumière par tous les écrans, Hugh Irving se tenait là, devant eux, attaché à un arbre, sous le plus grand des écrans.

Paris, Alger, New-York, Buenos Aires, Tokyo, Sydney, Québec et tant d'autres villes que James ne put identifier. Des villes différentes mais toujours la même scène. Des milliers de moldus attendaient un scoop. Et, comme pour les narguer, le compte à rebours s'enclencha.

– Nous avons dix minutes, résuma Nolan, dix minutes pour prendre une décision…

– Il faudrait revenir en arrière, demander leur aide aux plus âgés, proposa James.

– Je ne comprends pas, marmonna Vivyan. Que doit-on faire du gamin ?

– Le tuer, de toute évidence, répondit son jumeau.

– Impossible, s'exclama Nikolina, horrifiée.

– Neuf minutes, rappela Nolan.

– Il faut faire quelque chose, on n'a pas le choix…

– Si, justement, intervint James. On a toujours le choix. »

ooOOoo

Les organisateurs avaient accompli ce qu'on attendait d'eux. La communauté avait été entendue, préservée. Ils ne voulaient pas d'une reprise du Tournoi des Trois Sorciers, ils ne voulaient pas qu'un adolescent prenne autant de risques pour l'honneur de son école. Ils avaient été écoutés. Il y avait eu sept désignations au lieu d'une, quatre écoles au lieu de trois. Mais les risques aussi avaient été multipliés. Voldemort n'attendait pas les Champions, la mort non plus. C'était plus grave, encore. Ils avaient entre leurs mains l'avenir du monde magique.

Quatre écoles parmi tant d'autres de par le monde, sept champions parmi des centaines d'élèves. C'était pourtant sur leurs épaules que tout reposait.

Les plus âgés, écrasés par la culpabilité d'avoir sacrifié les plus jeunes, épuisés par les combats qui ne cessaient pas, n'avaient pas eu le temps d'être surpris. Ils stoppèrent néanmoins toute attaque lorsqu'ils virent leurs cadets revenir des tréfonds de la forêt.

Les yeux fatigués, sanguinolents, traversés d'éclairs d'incompréhension. Les bouches pâteuses emplies d'interrogations muettes. Les corps rompus figés par le poids de la vérité. Tous avaient vaillamment combattu, les Bulgares et les Irlandais étaient les moins blessés, les plus forts, les plus robustes, tenaient encore debout, mais c'étaient bel et bien les plus jeunes qui tenaient la victoire entre leurs mains.

Aucun mot ne fut prononcé. La forêt les avait acculés, ils avaient mis des heures à la traverser. Les sorts cessèrent, les créatures disparurent. Le noir demeurait. Ainsi plongés dans les ténèbres de la forêt, ils se remirent en marche. Le retour serait sans doute moins effrayant, il n'en serait pas moins douloureux. Et lourd de conséquences.

ooOOoo

« Tiens. »

Lily prit la paire de multiplettes que lui tendait Serena Velsen et la brandit aussitôt vers la forêt. En vain. Le feuillage épais des immenses pins sylvestre obstruait la vue et toute tentative d'apercevoir les Champions était vouée à l'échec.

– Je les ai prises à un Poufsouffle de deuxième année, murmura Serena. Là-bas, continua-t-elle, désignant un gradin, ils disent que les écrans étaient programmés pour s'éteindre au bout de six heures d'épreuve. Les organisateurs pensaient que l'épreuve durerait moins de temps. Ils sont dépassés par les évènements. A priori ils refusent que ton père, et d'autres, entrent dans la forêt tant que, je cite, « l'épreuve ne sera pas terminée ».

Lily acquiesça, faute de mieux. Ses yeux étaient anormalement secs. Un moyen de lutter contre l'évidence, aussi douloureuse soit-elle. Elle avait croisé quelques élèves qui tentaient de la rassurer. A leurs mensonges elle préférait la franchise de Serena qui, à défaut de la rassurer, lui apportait tout le soutien dont elle avait besoin.

Non loin d'elles, la bande de James s'était retrouvée. Ils parlaient à voix basse, leurs baguettes brandies, leurs pleurs asséchés par le vent. Nul ne semblait plus s'en étonner. Même Mael et Fred se parlaient normalement. C'était la première fois depuis longtemps qu'ils se retrouvaient, tous ensemble. « La bande de James Potter au grand complet », avait dit Scorpius Malefoy avant de se rattraper. « Ou presque ». Deux mots qui faisaient toute la différence, tant pour lui que pour Lily.

– Pourquoi n'es-tu pas avec Albus ?

Depuis combien de temps son père se trouvait-il là, en face d'elle, à l'observer avec douceur ? Quels mots avait-il bien pu prononcer avant de la questionner si bêtement ?

– Parce que je préfère James.

– Tu ne devrais pas faire de préférence entre…

– Tu en fais bien toi.

– Je t'aime ma puce, je ne veux pas que tu en doutes…

– Je n'en doute pas. Ce n'est pas à moi que je pensais et tu le sais très bien. Je sais que tu le sais. N'essaie pas de noyer le strangulot avec moi, papa, je m'en suis aperçue bien plus tôt que James. Lui a continué à y croire tellement longtemps… Lui vous a fait confiance tellement longtemps…

Plus compatissant que gêné, Harry Potter franchit le petit mètre qui le séparait de sa fille et la serra contre lui, tendrement, avec tout l'amour qu'un père portait à sa fille. Il la connaissait bien, sa petite Lily, elle pouvait cracher les mots plutôt que les noyer sous des tonnes de larmes, elle pouvait se montrer plus forte qu'elle ne l'était vraiment, elle pouvait l'attaquer, faire diversion, plutôt qu'aller à l'essentiel. La peur s'était emparée d'elle. La peur avait également gagné Ginny. La peur ne touchait pas Albus.

Harry ne l'avait quitté des yeux qu'à de courts moments, lorsque les acclamations de la foule le pressaient de regarder l'écran. Et seulement lorsque James n'y apparaissait pas. Il ne voulait pas voir James brandir sa baguette avec dextérité, il ne voulait pas entendre sa femme ou Percy affirmer que James s'en sortait bien mieux que lui-même à son âge, il ne voulait pas entendre parler de ces vies que James sauvait, de ces risques qu'il prenait pour les autres.

Il ne voulait pas davantage voir la pâleur des joues de Rose, l'inquiétude dans les yeux de ses neveux et nièces, la souffrance dans ceux des amis de James, le désespoir dans ceux de Natasha Kandinsky.

L'indifférence d'Albus lui suffisait.

– Tu te trompes, papa. Tu te trompes depuis toujours… James est…

– Il va sortir, Lily. Il va sortir de la forêt. Il va s'en sortir.

– Et après ? Tu l'aimeras comme tu m'aimes ? Tu l'aimeras comme tu aimes Albus ?

– Lily…

La vérité. Sa petite fille de douze ans voulait seulement la vérité.

– La vie est ainsi, Lily. On ne contrôle pas tout, on ne décide pas de tout. Je comprends que tu sois surprise, ma mère l'aurait été également.

– Tu voudrais qu'il ressemble à ton père. Parce que c'est comme ça que tu imaginais les choses. Un premier garçon à l'image de ton père, une fille à l'image de ta mère et un garçon, Albus, à ton image. De quoi reconstruire cette famille que tu n'as pas connue. Tu as souffert, papa, c'est vrai. Mais ça ne justifie pas que tu fasses souffrir d'autres enfants. Au contraire, tu devrais le savoir mieux que personne et faire tout ce que tu peux pour que James ne souffre pas. Ou moi. Parce que je souffre pour lui, figure-toi. Parce que tu auras beau ne jamais le considérer comme ton fils, James sera toujours mon frère. Et... et je ressemble à ma mère. Pas à ta mère à toi.

– Je sais que...

Heureusement pour Harry, qui cherchait ses mots en vain, la foule se leva comme un seul homme. Les cris remplacèrent les murmures, la liesse empêcha toute discussion, toute réflexion.

Harry suivit sa fille au plus haut des gradins et suivit son regard qui s'illuminait. L'épreuve était terminée. La coupe était là, quittant définitivement la forêt interdite, mettant fin à sept heures de doutes et d'angoisse. Cinq personnes la brandissaient, sans aucune fierté, avec douleur et soulagement. L'angoisse demeurait, malgré la victoire. Les yeux étaient fatigués, éreintés, anxieux, tranchant avec l'éclat somptueux de la coupe.

Celle-ci fut jetée à terre avec un semblant de dégoût par les cinq champions. D'un même mouvement, d'un commun accord. Comme si leurs gestes étaient coordonnés, ils déchirèrent l'emblème de leur uniforme. La coupe fut laissée à même le sol, contournée, piétinée par la démarche boiteuse des autres champions qui sortaient peu à peu de la forêt.

Les organisateurs retenaient la foule, les jurés s'approchaient des vainqueurs. Cinq champions. Cinq porteurs de la coupe. Les cinq plus jeunes champions sélectionnés vrillèrent leurs yeux furibonds dans ceux des jurés. Nikolina Demireva, Adonis et Vivyan Parish, Nolan Donovan et James Potter refusèrent de répondre aux questions, aux sollicitations, aux pressions. La foule n'eut droit à aucun égard, pas plus que leurs familles. Ils attendirent leurs coéquipiers et gagnèrent l'immense tente qui abritait l'infirmerie du Tournoi, tournant définitivement le dos à cette étape de leur vie.

Ils laissaient à d'autres les discussions, les raisonnements, les décomptes et la victoire. Surtout la victoire. Elle ne les intéressait plus.

ooOOoo

Le professeur Shiitaké, guérisseur de Poudlard, congédia les derniers infirmiers. Après des mois d'allées et venues en raison du Tournoi, il était heureux de retrouver le silence habituel de « son » infirmerie. Voilà près de dix ans qu'il officiait à Poudlard en parallèle de son travail de recherche à Sainte-Mangouste. La plupart des élèves étaient soignés par miss Tulipe mais le professeur Shiitaké préférait être présent à Poudlard le plus souvent possible, pour enquêter sur les disparitions d'élèves.

La communauté avait choisi de classer l'affaire et d'incriminer les magasins de farces et attrapes, il était aisé d'avancer que les adolescents testaient toujours plus de produits pour sécher les cours que de s'interroger sur un quelconque problème. Le guérisseur de Poudlard, lui, s'interrogeait en permanence. Bien sûr que les sucreries malicieuses de la boutique Weasley faisaient des adeptes, bien sûr que les élèves revenaient euphoriques et semblaient en bonne santé mais un guérisseur se basait sur des faits, et non sur des suppositions.

Un seul élève avait accepté de subir une batterie de tests, quelques années auparavant. Jean-Paul Sphère. Et les résultats, qui demeuraient vains, avaient eu le mérite de donner quelques idées au professeur Shiitaké. Un changement de comportement, d'émotions, de personnalité. Bref, éphémère. Sans réelle cause connue. Un peu comme l'agression qu'avait subie James Potter. Les conséquences différaient, le manque de cause était le même. Les mystères étaient là, englobant le guérisseur qui s'y jetait douze heures par jour à corps perdu.

« Vous auriez peut-être dû les retenir. »

Le professeur Shiitaké ferma ses dossiers et les fit disparaître d'un simple coup de baguette. Il vouait une confiance certaine à miss Tulipe mais il connaissait sa sensibilité et son amour des élèves, il ne voulait pas l'inquiéter davantage.

– Je croyais que vous seriez aussi soulagée que moi de voir les infirmiers du ministère partir.

Ils avaient soigné les corps des champions. Les esprits, eux, garderaient longtemps les traces des traumatismes occasionnés par le Tournoi.

– Je le suis, professeur, mais... le dernier match débutera dans deux heures. Vous connaissez la brutalité de certains joueurs...

Il la connaissait, oui, pour avoir à maintes reprises soigné miss Tulipe, alors auréolée d'un autre nom, lorsqu'elle-même jouait en équipe nationale.

– Nous serons bien assez de deux pour nous occuper des joueurs blessés. Peut-être n'y en aura-t-il pas...

– Pas de blessé dans un match de quidditch ?, railla-t-elle. Ce serait bien surprenant !

– Nous vivons une folle journée, ma chère, une de ces journées qui ne ressemblent à aucune autre. Laissons-la nous surprendre encore.

Miss Tulipe haussa les épaules, peu désireuse d'alimenter les discussions incessantes sur la fin du Tournoi, la Tâche de Terre et les suppositions tirées par la perruque qui obsédaient le tout Poudlard. Un détail, néanmoins, lui rappela que le guérisseur s'était tenu à l'écart de tous les discours.

– Au fait, professeur... L'Irlande a remporté le Tournoi. Les cinq jeunes champions ayant refusé de dire qui s'était emparé de la coupe en premier, les jurés considèrent que l'Irlande a gagné, puisque la coupe était tenue par un anglais, un français, un bulgare et deux Irlandais.

– Je suis toujours surpris de voir comme les gens peuvent se montrer stupides. Visiblement, leur démontrer que le plus fort ne gagne pas toujours n'aura pas suffi.

– C'est, en gros, ce que tout le monde pense. Les champions ont parlé à la presse, les journalistes ne publierons jamais leurs dires, bien sûr, les ministères y veillent, mais la foule les a entendu. C'est toujours mieux que rien.

– Pour l'instant. Ce que l'on entend n'a d'importance que lorsqu'on le comprend.

– La communauté n'est pas prête à entendre la vérité ?

– Elle n'aura pas le temps de le devenir, ma chère.

– Que devons-nous faire, alors, professeur ?

– Faisons confiance à cette journée. Le triomphe n'est pas toujours récompensé d'une coupe. L'espoir surgit parfois au détour d'une forêt. L'herbe...

– Je crois que j'ai compris. Enfin non. Mais trop de sagesse me donne de la migraine, voyez-vous ?

Le professeur Shiitaké sourit, prenant appui contre le dossier de son fauteuil. Au loin les acclamations attendaient le dernier match de l'année et miss Tulipe, alors qu'elle prétendait vouloir reposer son esprit, allait certainement courir vers les gradins. Le guérisseur, lui, n'allait jamais voir les matchs. Il attendait, patiemment, somnolent à moitié et était réveillé par des cris, des bras cassés, des corps blessés. A chaque match. Mais cette journée n'était pas comme les autres.

– Attendez-moi, ma chère, je compte sur vous pour m'indiquer la meilleure place dans les gradins. Vous venez aussi, Irving. Vous n'avez plus rien à faire ici.

Hugh Irving obéit, sans opposer de résistance. Il était impressionné par le guérisseur de l'école presque autant qu'il était impressionné par ces quelques jeunes qui s'étaient occupés de lui, qui ne l'avaient pas jugé, qui l'avaient sauvé.

– Je vais me faire huer, pas vrai ?

– Pas encore, jeune homme. La presse n'en a pas encore parlé. Mais plus tard, sans doute, oui. Qui sait, vous leur répondrez peut-être que le quidditch a changé votre perception de la magie...

Hugh Irving ne répondit pas. Il connaissait le quidditch. Il était allé voir chaque match, avait lu des dizaines de livres, pour en faire une description aussi fidèle que possible. Il n'était pas à un match près. Il patienterait, comme il le faisait depuis un an. Le quidditch, tout comme la magie, n'avait rien à lui offrir.

Devant lui, le professeur Shiitaké présentait à miss Tulipe ses exigences...

– Pas trop haut, bien sûr, je suis sujet au vertige, mais pas trop bas non plus, pour ne pas avoir à faire la conversation au professeur Londubat...

… et Hugh Irving voyait les codes défiler dans sa tête. Plus que vingt-quatre heures à supporter et il reviendrait à Londres. Il retrouverait ses amis et les deux frères qui avaient un nom bizarre et qui les avaient aidés. Ensemble, ils trouveraient un autre moyen. Les sorciers étaient certes capables de prouesses, ils n'étaient pas infaillibles pour autant. Et Hugh était bien décidé à trouver leurs failles.

ooOOoo

Malgré les saisons qui défilaient, malgré les années qui passaient, une chose demeurait toujours, l'odeur âpre des vestiaires. Ils étaient tous là, ou presque. Ceux qui n'avaient joué aucun match, ceux dont le niveau était trop faible, ceux qui n'avaient jamais été pressentis que pour remplacer les remplaçants n'avaient pas été appelés par Tim Brinks.

L'ambiance était maussade. Bien que guéris, Malek et Liko étaient éreintés. Bien que n'ayant pas pris part au Tournoi, Olivia était également épuisée. Bien que rassemblés, Keith, Nalani, Oscar et Mael n'échangeaient aucun mot. Bien qu'extérieurs à ce noyau dur, Zoé Smith et Scorpius Malefoy partageaient leur angoisse.

« Salut, désolé d'être en retard...

– Ce n'est pas grave, James, viens t'a...

– Ça va, lâcha James, voyant ses amis se ruer vers lui. J'ai juste... J'avais besoin de... Je voulais... Je n'ai pas très bien compris pourquoi tu voulais me voir, Tim, se reprit-il.

– Pour te donner le choix de participer ou non à ce match. Parce que tu as mérité de choisir. Comme Malek, comme Liko.

– Je… Je suis épuisé. Et... Je suis écœuré, surtout.

Son changement de ton, aigri, amer, attira la concentration surprise de ses camarades. Il leur devait la vérité. Lui, comme tous ceux qui avaient passé ces longues heures dans la forêt, se devait d'en expliquer la raison. La vérité. Et si le ministère pouvait l'empêcher de communiquer dans la presse, il restait libre de ses paroles. Il prendrait ses responsabilités s'il le fallait. Il avait confiance en ses camarades. Et tous ces mots pesaient bien trop lourd dans sa tête.

– Je suis écœuré par les manigances du ministère, par ceux qui nous ont fait souffrir juste pour voir ce que la jeunesse valait, pour voir quels sorciers on va devenir. Si c'est ça la Coopération Internationale...

– Ce n'est pas seulement ça, assura Mael.

– Pour le moment ça l'est. Et ça leur suffit, à tous. Des magouilles, des manigances, du fric et des secrets. Ces types se fichent de tout ce que leur poste est censé représenter. La coopération, l'entraide, la curiosité, le vivre-ensemble... Ils se foutent de tout ça ! C'est tellement... rageant, de les voir enfin tels qu'ils sont, après avoir rêvé d'être comme eux... Ça me dégoûte !

– Tu ne devrais pas, James, tu...

– Je ne changerai pas d'avis, Mael. Je sais que je suis fait pour ça, et leur vaine tentative ne m'impressionnera pas longtemps, tu peux me croire ! Au contraire, je vais utiliser cette rage pour progresser, pour atteindre les objectifs que je me suis fixé ! Je rejoindrai leur monopole de sorciers avides et je leur prouverai qu'ils ont tort, que ce qu'ils font est vil et stupide...

– Ils s'en moquent, coupa Scorpius d'un air nonchalant. Loin de vouloir briser tes rêves, James, mais la coopération internationale est faite comme ça, depuis des années.

– Alors j'inventerai une nouvelle forme de coopération internationale.

– En les combattant, tu te les mettras à dos. En te les mettant à dos, tu n'entreras jamais au ministère.

– Alors je ne travaillerai pas au ministère.

– Les bureaux de coopération...

– Je partirai sur les routes, je rencontrerai les organismes, les associations, les humains, les créatures et les plantes... Je préfère travailler main dans la main avec des sorciers du monde entier que sous le joug d'un ministère corrompu.

– Il ne le restera pas, intervint Malek d'un air décidé. Je te donne tout à fait raison et je compte bien faire comme toi. De l'intérieur. J'ai été pris, j'intègre la Justice Magique dès septembre et je vais y faire du ménage, tu peux me croire. Rendez-vous dans deux ans, James.

Avant même que quiconque puisse approuver, Liko hocha la tête, tapant chaleureusement l'épaule de Malek. Lui qui avait passé sept ans à le jalouser et à le prendre pour ennemi le soutenait, de tout son cœur.

– Rendez-vous dans deux ans, Malek, sourit James.

– POTIRON ! IMBECILE ! STUPIDE CRETIN !

Natasha se tenait à l'embrasure de la porte, ses traits méconnaissables par l'étendue de sa colère. Nalani se leva, prête à intervenir, mais sa jeune coéquipière ne lui en laissa pas le temps.

– Je te cherche depuis deux heures ! Rose te cherche depuis deux heures ! Ta sœur...

– J'avais besoin d'être un peu seul.

– Pour quoi faire ? Pour réaliser que tu es stupide ?! T'avais besoin de sauver la vie de tes adversaires ? T'avais besoin de grimper à cet arbre pour te prouver... pour te prouver quoi, au juste ?! Que tu n'as pas été choisi pour représenter Poudlard dans ce stupide tournoi juste parce que tu es le fils de ton père !? C'est pour ça que tu as sauvé la vie de ce crétin de Parish !? Et de sa gourde de jumelle !?

– Non, ça c'est parce que je sors avec elle.

– Tu... quoi ?

La voix s'était cassée, brisée. Mael et Nalani échangèrent un triste regard, tous deux conscients de la profonde détresse de leurs amis.

– Je sors avec Vivyan, répéta James d'une voix assurée.

– Avec Vivyan Parish ?, murmura Maggie, effarée.

– Et Nolan Donovan sort avec Nikolina j'sais-plus-trop-quoi, la plus jeune championne de Durmstrang, ajouta Liko. Et moi avec une française. Et un français avec une Irlandaise. Et...

– Ce que veulent dire Liko et James, c'est que le coup d'état des plus jeunes champions, et de nous tous puisqu'on a tous choisi de les suivre, n'a pas plu aux différents ministères. On risquait d'être virés, on risquait... beaucoup de choses.

– Alors vous vous êtes inventé des circonstances atténuantes, conclut Tim Brinks, abasourdi. C'est bien ça Malek ?

– Oui. On n'avait pas vraiment le choix. Ou plutôt si, c'était notre choix.

– Qu'est-ce qui s'est passé, au juste, dans cette forêt ?, demanda Zoé Smith. Je parle de ce qui n'est pas apparu sur l'écran...

James soupira, se collant au mur le plus proche. A ses côtés, Malek, Olivia et Liko hochèrent la tête comme pour lui assurer qu'ils prendraient le relais, dès que James en aurait besoin.

– On devait faire un choix. Un choix qui impliquait la mort d'un gamin de douze ans et une affaire internationale. On devait choisir entre les regrets et les remords, entre l'inconnu, sous forme de probable bûcher, et la honte d'avoir tué un gamin.

– C'est impossible...

– C'est possible, au contraire. C'est leur mode de fonctionnement.

– Qu'est-ce que vous avez...

– On a choisi de ne pas choisir. Cette décision ne nous appartient pas, on n'a ni le recul ni les connaissances pour prendre de telles décisions. Encore moins pour en assumer les conséquences. On s'est mis d'accord, tous les cinq, les plus jeunes. Nolan et Nikolina ont libéré Hugh Irving, Vivyan Parish a lancé des tas de sorts sur cet ordinateur moldu. Ils ont essayé de nous en empêcher, ils voulaient nous pousser à nous battre, les uns contre les autres, pour se prouver que tel pays était le plus fort, le plus méritant, le... le vainqueur. Alors Adonis Parish et moi repoussions les sorts. La coupe était cachée derrière Hugh. Il était entouré d'explosifs moldus. Si l'on avait choisi de le tuer...

– Le tuer ?, répéta Natasha, choquée. Mais pourquoi ?

– Les communautés magiques ont décrété que les moldus montaient en puissance et que briser le sacro-saint secret magique met en danger suffisamment de vies pour mériter la mort. Sauf que, si on avait choisi de ne pas le tuer, et donc de laisser les moldus découvrir nos... aptitudes, Hugh aurait explosé, pour bien nous montrer ce que les moldus peuvent nous faire.

– Tu veux dire qu'il était... condamné ?

– Je veux dire qu'on ne savait rien, on tâtonnait, on ne savait pas vraiment ce qu'il risquait, on a compris après, en sortant de la forêt. Le seul truc qu'on savait c'est qu'on ne voulait pas choisir. On ne voulait pas faire ce putain de choix qu'ils nous imposaient. Alors, quand Nolan et Nikolina nous ont montré la coupe, on n'a pas eu besoin de se concerter. On l'a prise ensemble, pour qu'il n'y ait aucun gagnant, pour que les véritables perdants se reconnaissent. Les organisateurs, tous ceux qui savaient et qui ont laissé cette horreur se produire.

Sous le choc, les joueurs laissèrent le silence envahir le vestiaire. Tous avaient cette impression de n'être que des pions, à la merci d'adultes exécrables. Natasha se laissa tomber près de Nalani. Elles s'étaient beaucoup rapprochées en très peu de temps. Nalani avait le même âge qu'Irina, elle était préfète, joueuse de son équipe et tant d'autres choses qui rassuraient Natasha qui, à l'instant présent, se sentait faible et insignifiante.

Comment des adultes responsables, hauts placés, qui avaient fait de longues études, qui avaient les moyens de prendre des décisions légitimes pouvaient placer une telle bombe entre les mains d'adolescents de seize ans ?

Elle comprenait, désormais. Elle entrevoyait les raisons qui avaient poussé James, et les autres champions, à simuler des couples, des affinités, pour ne pas subir. La presse raffolait des ragots, les articles pleuvraient tout l'été, l'opinion publique se prendrait de passion pour ces histoires d'amour impossible.

– Je vois déjà les titres... « Les amoureux maudits du Tournoi : Ils devaient être ennemis mais l'amour en a décidé autrement... »

L'aigreur dans la voix de Natasha le surprit, malgré tout ce qu'ils s'étaient dit durant des mois. Ils s'aimaient. Mais ils étaient trop jeunes pour dépasser leurs angoisses.

Les choses ne devaient pas se passer ainsi, songea James, démuni. Son sourire mutin, espiègle, cette tendance qu'elle avait de toujours se moquer de lui, gentiment, tendrement. Ce jeu qui les animait tous deux. Cette tendresse qu'ils se cachaient mais qui manquait parfois d'imploser... Il avait cru, un temps, avoir tout inventé, en avoir seulement rêvé. Il pensait alors avoir rêvé des sourires, des jeux, de la tendresse. Il avait cherché une infirmation dans les yeux de Natasha, mais celle-ci savait mieux que personne l'éviter.

Il avait fallu qu'ils se trouvent ici, au milieu de leurs coéquipiers, écrasés par la fatigue et cette odeur âpre qui soulevait les cœurs pour se prouver qu'il ne rêvait pas. Pas seulement.

Les yeux de Natasha lui renvoyaient sa douleur, son manque, son désir, son amour, tous ces sentiments qui trouvaient leur écho dans les yeux de James.

Le dos raidi par l'amertume et la compassion mêlées, Scorpius les observait. A ses yeux, ils étaient ce à quoi il rêvait d'appartenir. Deux personnes qui se complètent. « Avec qui trouverais-je un pareil équilibre ? », songea Scorpius. Il n'en avait aucune idée, malheureusement. Mais l'amour existait, il en en avait la preuve sous ses yeux. Pure, douloureuse et sensuelle. Loin de partager le fatalisme des deux amoureux, Scorpius songea à l'après. Les deux corps résignés ne le resteraient pas.

Comme anticipant les certitudes de Scorpius, Natasha et James se dirigèrent l'un vers l'autre. Leurs coéquipiers, tout comme Tim Brinks, eurent la décence de détourner le regard. Tous, sauf Scorpius, qui ne pouvait décrocher son regard de l'harmonie qui se matérialisait devant ses yeux.

Une parenthèse sans lendemain. Un besoin auquel ils ne pouvaient échapper. Une étreinte longtemps attendue. Brutale. Bestiale. Deux corps assoiffés l'un de l'autre, deux âmes en parfaite osmose.

Deux êtres qui se cherchent, se croisent et fusionnent pour créer leur propre langage.

ooOOoo

– Ça n'a pas duré longtemps, railla Scorpius.

Natasha le fusilla du regard, avant d'en faire de même avec leurs coéquipiers. Juste au cas où. Parce qu'elle n'était pas de celles qui rougissaient. James s'ébouriffa les cheveux. La main de Natasha leur manquait déjà. Ses lèvres manquaient aux siennes. Déjà. Mais pas pour longtemps. Il s'en faisait la promesse.

« C'était juste pour cette fois. Ça ne change rien. Y a cette histoire avec Cruchian Parish et... tout ce qu'on s'est déjà dit. Mais ça fait du bien. Par Merlin, ça fait du bien de te retrouver.

Je t'avais promis de ne pas mourir.

Je sais. Je t'aurais tué si tu n'avais pas tenu ta promesse.

Je n'en doute pas.

Je ne veux pas quitter tes bras, James.

Alors ne les quitte pas. Ne les quitte plus jamais. »

Elle les avait quittés. Mais pas pour longtemps, se répéta James sans quitter la jeune fille des yeux. Elle était retournée s'installer près de Nalani, qui l'observait avec fierté et complicité. Il la trouvait si belle... Elle était la beauté, la chaleur du soleil, la rugosité du souaffle, l'euphorie d'une fête entre amis, l'amertume de la Bièraubeurre, la fraîcheur de l'herbe douchée de rosée, le fondant du chocolat, l'adrénaline d'un vol trop haut dans le ciel. Elle était la vie. Elle était sa vie. Elle était tout ce que représentait la vie idéale, à ses yeux.

Elle devait le savoir. Il voulait qu'elle le sache. Mais elle ne le regardait pas. Elle avait laissé la main de Nalani s'emparer de la sienne et avait posé sa tête contre l'épaule de son frère. James rougit. Lily aurait-elle osé embrasser un garçon devant lui ? Les petites sœurs ne devaient-elles pas se retenir de faire certaines choses en présence de leurs grands frères ? Isidore, comprenant sa gêne, lui adressa un clin d'œil amical. Avant de se redresser, dès que Tim se fut levé.

– Je sais que vous êtes sous le choc. Je le suis aussi. Mais vous entendez ça ? Y a des centaines de gens qui vous attendent, des centaines de gens qui vivent dans l'ignorance mais qui ont d'autres problèmes, des gens pour qui le quidditch est une source de distraction, de détente, de plénitude... Je suis fier de vous, fier de mon équipe. Et je sais que c'est dur de vous demander ça maintenant mais… rendez-moi plus fiers encore, ok ?

Souriant et serein, Tim donna à chaque joueur son dossard. James observa un temps le sien. Un maillot aux couleurs de Poudlard, un maillot de meneur. Un rêve désormais lointain. Se rapprochant de Mael qui l'observait avec ce bonheur que ressentent les frères après une trop longue absence, James tendit son dossard à Nalani.

« Tu seras une bien meilleure meneuse que moi.

– Je jouerai. Un peu. Pour te remplacer. Les Irlandais ont demandé à faire un nombre illimité de remplacements, deux joueurs pour chaque poste, qui entrent et qui sortent. Faisons-le ensemble. On ne jouera pas sans toi. Mael, Keith, Lucy, Oscar... On ne jouera pas sans toi. »

Il s'était laissé convaincre assez facilement. Un peu comme Malek, Olivia et Liko, parce qu'ils étaient tous tellement fatigués qu'ils ne voulaient pas discuter, parce qu'ils ne voulaient pas faire leurs « stars », parce qu'ils en avaient besoin. Ils ressentaient l'envie et le besoin de voler avec leurs amis, de se rappeler que le quidditch était un jeu avant d'être une compétition. Un moyen de ne pas oublier leur jeunesse et le temps qui passait décidément trop vite. Un moyen de rendre un dernier hommage à Poudlard, aussi.

Avant de quitter les vestiaires, Natasha avait glissé à James qu'elle ne louperait pas « ta petite amie. Elle est stupide. Et moche. Elle le sera encore plus quand je me serai occupée d'elle et tu regretteras ton choix. » Il s'était contenté de lui rappeler qu'il l'avoir choisie elle, à plusieurs reprises, et qu'il réitérerait son choix autant qu'il le faudrait.

Natasha n'avait pas menti. Vivyan – Cruchian – Parish fut certes une cible difficile à atteindre mais le choc de sa tête contre un des poteaux du terrain fut entendu de tous. Lucy Weasley fit honneur à la médaille qui lui serait décernée de « meilleure joueuse du Tournoi », les poursuiveurs ne déméritèrent pas face à Cillian Fitzpatrick, le brillant gardien de l'équipe irlandaise et Liko, Isidore et même Oscar arrivèrent à stopper quelques-uns des tirs d'Abaigh Nic Broin, Dubhan O'Meadhra et Oisin Mac Guinness. Diminué par sa fatigue, Malek n'avait grand espoir de défier Abhcan Leinster. Et pourtant.

L'Irlande menait 320 à 160, avec une certaine facilité, lorsque le vif fut repéré. Les attrapeurs se lancèrent, les supporters hurlèrent, les autres joueurs ralentirent leur jeu, par réflexe.

– On a encore un coup à jouer, rappela Zoé Smith en lançant le souaffle à James.

Celui-ci se concentra, évitant un poursuiveur adverse, cherchant le meilleur coup à jouer, comme disait Zoé.

Nalani rattrapait tous les souaffles. Mais elle venait de se rasseoir sur le banc des remplaçants, massant son poignet endolori par un cognard enragé.

Scorpius était si rapide et si précis qu'il ne ratait aucun but. Mais il était au sol, les yeux débordant de frustration après que Tim lui ait signifié son remplacement.

Mais celui que cherchait James était là, près des anneaux, un sourire indescriptible et serein, une manière de communiquer sans mots. James lança le souaffle à Mael. Comme James en avait toujours rêvé, Natasha lança un magnifique cognard, obligeant Cillian Fitzpatrick à vriller à droite, avant de s'apercevoir que James n'avait plus le souaffle en main. Le gardien Irlandais, comprenant sa méprise, raffermit la prise sur son balai. Un peu trop vite, au goût de James qui s'apprêtait à foncer sur lui.

– Je resterais là si j'étais toi.

Adonis Parish. Rapide et précis, il frappa de toutes ses forces et envoya son cognard directement vers son gardien. Celui-ci, pour l'éviter, n'eut d'autre choix que de laisser le souaffle de Mael entrer dans les anneaux.

– … et Malek Lespare s'empare du vif ! C'est donc un match nul ! 320 partout !

La liesse, encore. Une dernière fois. Poudlard n'avait pas gagné, mais Poudlard n'avait pas perdu non plus. Grâce à une paire de batteurs constituée de jumeaux Irlandais.

– Bravo Malek !

– J'ai rien compris, avoua celui-ci. Il avait deux mètres d'avance, c'était cuit, il évitait les cognards de Nat et Lucy, et pourtant...

– C'était pas nous, Malek, avoua Lucy. C'est pas un de nos cognards qui l'a éloigné du vif. C'est Parish.

– La petite amie de Potter, grogna Natasha, maussade.

James esquissa un léger sourire et regarda tout autour de lui. Partout les groupes étaient partagés. D'un côté les anglais, de l'autre les irlandais. Il n'aimait pas ça. Il ferait tout pour faire se mélanger les peuples. Il ne tenait qu'à lui de commencer à le faire.

L'entraîneur de l'équipe irlandaise tiqua, mais se tourna vers Tim Brinks qui s'avançait pour le féliciter. Et James répéta les gestes de son entraîneur, tendant la main, serrant la poigne assurée mais douce de ses adversaires. Dans les gradins, quelques supporters le huèrent. Des anglais et des irlandais. Douce ironie.

– C'était un bon match.

– Vous l'auriez perdu sans l'intervention de nos batteurs, rappela l'attrapeur irlandais.

– C'est vrai, reconnut James.

– Ne l'écoute pas, Potter. Il a les strangulots qui le grattent à chaque fois qu'il loupe le vif. Et il est très drôle quand il est en colère !, rigola Adonis Parish.

– Tu ne me feras pas croire que c'est la seule raison de...

– Je sais. Tu n'es pas si bête que je le pensais et, même si ça m'étonne toujours, je te reconnais certaines qualités. Qui sait, peut-être qu'on aurait pu devenir amis. Ou pas. Ou...

– Ce que veut dire mon frère, c'est que cette merde de tournoi nous a liés. Et que ce choix que nous avons fait ne nous a pas sauvé la vie mais nous permet de pouvoir continuer à nous regarder dans une glace. Ce qui est très important pour un mec comme Adonis. Et ce choix, on ne l'aurait pas fait sans toi. Sans toi il y aurait eu un vainqueur et des milliers de perdants. Pour ce match aussi ils voulaient un vainqueur, tu sais. Ça me fait bien plaisir qu'ils soient de nouveau frustrés. Et ton sourire à l'annonce du match nul était craquant, « chéri ».

Souriante, Vivyan Parish s'approcha de James et l'embrassa. Complice, James y répondit, se faisant huer trois fois plus.

– Et puis on ne risquait pas grand-chose, on avait déjà gagné, rappela Adonis, retrouvant sa prétention. Et tu remarqueras qu'on a bien calculé notre coup, on vous a évité la défaite, mais on ne vous a pas donné la victoire.

– Je l'ai remarqué, Adonis. Un très joli coup.

– C'est Parish pour toi, Potter.

– Allons, Adonis, nous serons bientôt presque frères... »

Ceux que tous avaient voulu désigner comme ennemis se sourirent, scellant leur pacte d'une poignée de main fraternelle. Peu leur importaient les huées, elles étaient finalement moindres parmi les acclamations et les félicitations. Ils n'en avaient pas encore conscience mais ils venaient là de donner un exemple de solidarité et de tolérance.

ooOOoo

Scorpius Malefoy ne se résignait pas à quitter le terrain. Il pensait perdre ce match. Ils devaient le perdre, c'était prévu, c'était normal. Mais les Irlandais en avaient décidé autrement et, en ne lâchant jamais, les Anglais aussi en avaient décidé autrement. L'espoir faisait décidément bien les choses.

Le Serpentard fit ce qu'il s'était promis de faire. Il observa le terrain, qu'il ne reverrait pas pendant deux mois. Il observa les gradins, emplis de spectateurs qui avaient applaudi ses six buts. Il lança un sourire narquois à Fred Weasley, l'éternel disqualifié et lécha ses lèvres fines en aguichant une fois de plus le pathétique Albus Potter.

Enfin il se tourna vers Rose Weasley, occupée à réconforter sa meilleure amie qui, loin d'être triste, regardait furieusement Vivyan Parish.

Il sortit discrètement un feuillet de sa cape et se rapprocha des deux Serdaigle. Il ne manqua pas de féliciter Natasha Kandinsky, tant pour son match que pour sa trouvaille. Cruchian était le parfait surnom de cette joueuse qui avait failli le faire tomber deux fois de son balai et qui goûtait avec nonchalance des lèvres tant convoitées.

La jeune Serdaigle le salua promptement, avant de se tourner vers ses parents qui avaient fait le déplacement pour l'encourager et Scorpius demeura seul avec Rose Weasley. Les joues de la jeune fille étaient si rouges qu'il semblait à Scorpius qu'elle pourrait s'embraser et il tenta d'accentuer son malaise, comme il aimait tant le faire avec les jeunes filles qui n'avaient pas suffisamment de contrôle et de courage à ses yeux.

Il se pencha vers elle, effleurant ses lèvres avant de froncer le nez, décrétant à haute voix que le parfum de Rose Weasley l'écœurait. Il prit sa main tendrement avant d'y apposer un parchemin et de se reculer promptement.

« Le professeur Glacey m'a rendu notre dossier. On a fait du bon boulot, visiblement, y a que ta copine qui a eu une meilleure note que nous. Dommage que ton cousin ait bossé avec elle. Tu sembles déçue, Weasley. Tu pensais que je venais pour autre chose ? Je suis surpris… Et heureux. On n'aura plus à travailler ensemble, toi et moi. Tant de rouge et d'orange me donnaient mal à la tête. Et puis ton parfum… »

Scorpius s'interrompit. Rose Weasley ne pleurait pas, mais presque. Il détestait ce rôle de méchant garçon qu'il lui fallait jouer. Il n'aimait pas Rose Weasley, il n'aimait pas tous ces gens qui rêvaient de les voir ennemis, pas plus que tous ceux qui espéraient une union entre eux. Rose Weasley n'était à ses yeux qu'une Serdaigle de plus, une bonne élève, une fille avec qui il n'avait aucun point en commun. Elle ne l'intéressait pas mais il ne voulait pas la blesser non plus.

Sans compter que Natasha Kandinsky l'observait d'un air furieux. Et qu'elle n'avait pas quitté sa batte. Et que James Potter s'approchait d'eux.

« Tu n'es pas obligé de faire ça, Scorpius. Tu ne détestes pas Rose. Ne laisse pas les gens qui te donnent des ordres te dénaturer. Et puis… Je te conseille, à titre amical, de présenter tes excuses à Rose et à lui avouer que tu ne penses pas un traitre mot de ce que tu viens de lui dire. Parce que Natasha s'approche et que tu n'es plus vraiment un coéquipier à ses yeux et que… »

James Potter s'interrompit. La main de Natasha claqua la joue pâle d'une force inouïe. Il sembla à Scorpius que sa tête faisait un tour complet. La douleur était si vive, si brûlante. Mais il ne pleura pas. Ce n'était qu'une gifle, après tout. En retrait, Rose Weasley retenait son souffle. Devant elle, la protégeant comme toujours, Natasha Kandinsky désengourdissait ses doigts. A ses côtés, retenant un sourire amusé, James Potter aimait.

« Judicieux conseil, James, mais ta nana est plus vive qu'on ne le pensait, pas vrai ? Désolé, Weasley. James a raison, je ne pensais pas ce que je t'ai dit. Mais je… Je ne ressens rien pour toi. Et ça c'est la vérité. Quant à toi, Kandinsky… Je sais que je ne suis personne pour te donner des conseils. Dès septembre, nous serons à nouveau adversaires. Mais j'ai été heureux de jouer avec toi. Ta une droite du tonnerre. Avec ou sans batte. C'est une arme redoutable qui peut te servir dans l'adversité. Alors lance-toi, ma grande. Parce que tu n'as pas idée de la chance que tu as. C'est un conseil précieux que je te donne, là. Mais ce n'est que juste retour des choses. Après tout, tu m'as marqué comme le héros national », conclut Scorpius sur un clin d'œil, faisant référence à la gifle qu'avait asséné Natasha à Harry Potter, cette même gifle qui avait fait tant parler d'elle.

Sans un regard de plus, Scorpius Malefoy tourna le dos au terrain. Il le retrouverait finalement très vite. Deux mois ce n'était rien. A peine le temps de peaufiner de nouvelles tactiques pour conquérir la coupe.

ooOOoo

« Vous voyez que les jeunes ne sont pas tous kamikazes, égoïstes et ingrats.

– Vous avez raison, ma chère. Le quidditch gagne à être connu. Mais je n'ai toujours pas compris pourquoi certains avaient des bâtons et d'autres non... Et puis il n y en a qu'un qui surveille les anneaux, alors qu'un autre passe son temps à voler tout seul. Il serait plus efficace devant les anneaux, lui aussi, il pourrait aider celui qui s'occupe du gardiennage, vous ne croyez pas ?

Miss Tulipe soupira. Le professeur Shiitaké avait raison, en un sens, cette journée allait changer bien des choses. Sauf lui-même.

– Vous êtes désespérant, professeur.

– Rappelez-moi les règles de base, je suis certain que je finirai par les comprendre.

– Vous avez toujours cet hydromel ?

– Celui que vous m'avez offert à Noël ? Mais bien sûr, très chère. J'ai également un petit fût d'eau de vent des montagnes des trolls. C'est un peu fort mais...

– Tant mieux. Je vais en avoir besoin. Allons plutôt soigner les...

– Ah !, s'exclama le guérisseur, triomphant. Vous voyez !? Enfin un match sans blessé ! Allons fêter cela, ma chère, vous m'expliquerez pourquoi les balles sont de différentes tailles, je n'ai pas très bien compris ce point obscur...

Miss Tulipe et le professeur Shiitaké saumonaient à travers la foule, tournant le dos au château. Ils gagneraient le passage secret dissimulé derrière les serres, loin de ces centaines d'âmes euphoriques qui s'apprêtaient à clôturer définitivement le Tournoi des Quatre Écoles. Enfin.

ooOOoo

La Grande Salle était comble. Les banderoles, aux couleurs des quatre écoles, couvraient les immenses parois, les tables, étendues, semblaient plus proches que jamais. Les élèves, vêtus de l'uniforme solennel, salivaient devant les mets plus succulents que jamais préparés par les elfes du château.

La table des professeurs avait été doublée pour l'occasion. Chaque professeur portait une robe sorcière somptueuse, quelques fois aux couleurs de sa maison et même Tim Brinks avait délaissé sa casquette pour une chemise et un nœud papillon dont les tons argentés lui donnaient de faux airs de fièvre disco.

Les organisateurs, membres des différents ministères, s'étaient mêlés à eux et tentaient de nouer une conversation, mais le professeur Slopa les ignorait avec superbe, le professeur Wine discutait avec le professeur Brinks et les trois G – les professeurs Glacey, Ganesh et Gash – fusillaient du regard tout apparenté à l'un des ministères. Les quatre directeurs, enfin, conversaient en toute quiétude, protégés d'un faisceau bleuté qui empêchait quiconque d'espionner leur symposium.

Les sept champions anglais avaient retrouvé leurs habitudes, leurs amis, un semblant de vie normale. Nolan, bien que hué par quelques Gryffondor, avait repris sa place à la table des lions et tentait d'ignorer les regards noirs de Fred, pas encore remis de son éviction de l'équipe de quidditch. Bizarrement, alors qu'il n'aspirait qu'à reprendre le cours de sa vie, sans aucun enjeu supplémentaire que de conquérir l'intérêt du professeur Ganesh et le cœur de Natasha, James avait proposé à quelques adversaires de s'installer avec Nolan et lui. Les plus jeunes, bien sûr. Et si les jumeaux Parish avaient tout d'abord refusé, Nikolina Demireva s'était assise près de Nolan, réduisant au silence tous ceux qui voyaient encore Durmstrang tel le bastion d'élèves sans cœur.

Les plus âgés avaient suivi, faisant naître les plus beaux sourires des professeurs des quatre écoles.

Enfin, le professeur Briscard s'avança vers les élèves, entouré de ses homologues. Le début du discours, somme toute plutôt banal, tira quelques bâillements que les élèves peinèrent à étouffer discrètement. A demi somnolent, James faisait une bataille de repousse-bille avec Mael, jusqu'à ce que Vivyan lui donne un léger coup de coude.

« Vous êtes tous des héritiers d'une génération perdue, sacrifiée. Vos parents, qu'ils aient participé ou non à la guerre, qu'ils aient appartenu à un camp, à l'autre ou qu'ils n'aient pris parti pour aucun des deux, sont cette génération. Et vous êtes leurs héritiers, que vous le revendiquiez ou non. C'est seulement le poids de votre héritage qui diffère.

Que savons-nous des héritiers, au juste ? Lorsque leurs parents sont riches, célèbres, qu'ils ont accompli des prouesses auréolées de gloire, ils bénéficient d'avantages matériels et relationnels hors normes, mais les fils et filles de célébrités ont aussi à surmonter certains obstacles psychiques pour trouver leur voie.

A leur naissance, et par le simple fait qu'ils sont nés là, justement, dans cette famille, ils reçoivent un nom qui scintille de mille feux, un carnet d'adresses imparable, la libre circulation dans des réseaux de privilégiés… D'emblée, les enfants de héros, de hauts-placés, de sportifs et autres sorciers célèbres ont le front nimbé d'une notoriété qu'ils n'ont même pas à conquérir.

On peut penser qu'il s'agit là d'une chance, imméritée, de vivre une vie meilleure. Pourtant, parfois, devoir subir la célébrité fausse la vie.

Les parents, sollicités, axés sur leur vie publique, leur réussite, leurs obligations professionnelles sont souvent absents de la vie familiale. Enfants, les « fils de » ne peuvent que constater cette absence. Plus tard, lorsqu'ils sont scolarisés, lorsqu'ils gagnent les hauts lieux de la communauté sorcière, ils voient les regards curieux, ils comprennent que tous ces gens qu'ils croisent connaissent leur père, leur mère, leur histoire. Peu à peu, ils se sentent jalousés, se confrontent tant aux envieux qu'aux manipulateurs désirant être leurs amis pour mieux approcher leur père ou leur mère célèbre.

Difficile de trouver sa place dans ce contexte dépassant les idées fondatrices de la vie familiale. Difficile aussi de maintenir une vie de famille structurante, où l'on puisse s'épanouir, lorsque la célébrité de son parent est par ailleurs entièrement tournée vers l'extérieur. Côtoyer toujours plus de célébrités, écumer les soirées mondaines. Pas facile de s'apercevoir que la vie qu'on mène, qu'on a toujours menée, n'est pas normale.

Je ne vous demande pas de prendre en pitié les fils et filles de célébrités qui sont assis près de vous, seulement de songer que leur vie, leur enfance, ont sans doute été différentes de la vôtre. La célébrité peut parfois révéler les aspects les plus sombres. A un âge où l'on se construit avec pour seuls modèles son père et sa mère, voir son principal repère devenir égoïste, narcissique, car vivant dans l'exposition à outrance n'est pas chose aisée.

Serai-je à la hauteur ? Que devrai-je faire pour être à la hauteur ? En serai-je capable ? En aurai-je la capacité, les compétences, le talent, l'intelligence ?

Qu'importe, diront certains. La célébrité est déjà là. Imméritée, sans doute, mais constante, permanente. On ne peut changer de parent. Les fils de seront toute leur vie des fils de, reconnaissables, de par leur nom et leur visage si souvent exposé dans la presse. Seront-ils favorisés ? Sans doute. En ressentiront-ils de la fierté ? Je ne crois pas. Un sentiment d'imposture et de honte ? Sûrement.

Emprunteront-ils la même voie que celle de leur parent célèbre ? C'est souvent le cas. Ils seront alors décriés. On parlera de favoritisme, de facilité. On choisira d'omettre la vocation et le talent.

Quoi de plus normal, pourtant, quand vous avez senti vos parents vibrer de passion pour leur métier et la reconnaissance qu'ils en retirent, d'être attiré par la même voie ?

Ma mère est une illustre Botaniste. Si vous êtes amateurs de chocogrenouilles, vous avez peut-être une carte à son effigie. Pour ceux qui ne l'auraient pas dans leur collection, j'en ai une petite centaine à donner… On m'a toujours prédit des notes brillantes à mes examens de Botanique, on s'est toujours étonné que je ne suive pas sa voie. On oublie souvent que ma mère fut professeur de Botanique à Poudlard. Enfant, je l'écoutais me parler de cette fierté qu'elle ressentait jour après jour, de ce bonheur de vivre et de travailler ici, à Poudlard. Je restais fasciné devant tant de passion. Adolescent, j'ai déchanté. Mes camarades attendaient de moi que je mette la main sur les sujets d'examen… Ils ont vite été déçus en voyant mes notes. Mais j'ai toujours gardé l'envie d'enseigner, même lorsque mes professeurs tentaient de me décourager de cette voie. Surtout lorsqu'ils le faisaient, d'ailleurs.

Je savais qu'on m'attendrait au tournant. Je savais que j'aurais à supporter le passé de ma mère, les allusions, la réputation, les rumeurs, les on-dit. Je savais que la barre serait plus haute à franchir pour moi, que pour les autres. Et puis… ne dit-on pas que les vrais héros se construisent seuls ?

Cette année, vingt-huit champions devaient se disputer une coupe. Quatre écoles devaient s'affronter. De par leur sélection, ils avaient des devoirs. Ils ont préféré réécrire l'histoire. Dès demain, la presse s'emparera de cette histoire. Les mensonges étoufferont les subterfuges, les alliances, les manipulations, la solidarité. Les mensonges étoufferont la vérité. Mais nous, chers élèves, nous connaissons la vérité. Nous l'avons vue, nous l'avons vécue.

La vérité, c'est la loyauté de Jin Huang, des jumeaux Parish, de Clément Affichat, de Brogsdt Bircskkensttkt qui, menacés par les sorts, les créatures et par les articles de la presse à scandale, n'ont jamais quitté leur équipe. La vérité, c'est la sagesse et l'intelligence de leurs condisciples qui ont pris le risque à un moment crucial de la dernière épreuve, de prendre la direction de leur équipe et de se mêler aux autres équipes. La vérité, c'est le courage et la ténacité des plus jeunes champions de chaque équipe. La vérité, c'est la ruse dont ils ont su faire preuve, pour qu'il n'y ait ni vainqueurs ni perdants.

Je laisserai mes homologues s'entretenir avec leurs élèves, mais il me faut parler aux champions de Poudlard. Vous ne nous avez pas offert la victoire. Vous n'avez pas déjoué les pronostics qui vous annonçaient perdants. Malek Lespare, dont le visage est affiché sur tous les murs du ministère, a été érigé comme emblème, par les dirigeants de notre communauté. Il ne leur a pas offert la victoire. Et ce soir, son visage a disparu des murs du ministère.

C'est sans lui ôter son mérite que je souhaite apprendre à James Potter qu'il a été sélectionné pour son nom. Je tiens à le redire, à le lui certifier, il n'a pas démérité, bien au contraire. Mais ses sélections étaient truquées, comme toutes les autres. Le ministère britannique voulait un fils Potter dans l'équipe. Et ils l'ont eu. C'est aussi pour ça que Nikolina, petite-fille du ministre Bulgare de la magie a été préférée à l'un de ses camarades et que les jumeaux Parish ont été sélectionné, parce que leur père, qui fait partie du gouvernement Irlandais, a voulu montrer qu'ils étaient les meilleurs.

Vous ne nous avez pas offert la victoire, non. Vous nous avez offert bien plus.

Pour s'en sortir, pour devenir ce que l'on est vraiment, on doit s'affranchir. Les fils de, plus que quiconque. Le poids de l'héritage demeurera toujours, il ne sert à rien de vous leurrer. Mais il ne tient qu'à vous de l'amoindrir.

Abolissez le fardeau principal. Votre nom de famille. Faites raisonner votre prénom, votre singularité. Votre père a gagné la coupe du monde de quidditch ? S'il était gardien, devenez attrapeur. S'il jouait pour les Pies de Montrose, partez tenter votre chance auprès des Gargouilles de Gorodok.

Si sa célébrité s'est construite sur sa personnalité, sur ce qui le rend unique et singulier, ouvrez-vous au monde, travaillez en collectif, sur un tout autre registre. Vous deviendrez peut-être bien plus célèbre que vos parents.

Et si ce n'est pas le cas, dites-vous simplement que vos enfants auront une vie bien plus agréable. Moins d'argent et de flash, plus de sourires et d'échange. La normalité possède nombre d'avantages même si nous autres sorciers avons tendance à l'oublier.

Gardez le meilleur de ce que vous ont transmis vos ancêtres. Passion, engagement, persévérance. Sans chercher à rester sous les mêmes projecteurs. Pour cela, mes chers élèves, il faut un certain talent. Et ce talent, vous le possédez.

Ce soir, nos champions, à nous tous, ont fait ce qu'ils devaient faire. Pas ce que leur gouvernement attendait d'eux. Les organisateurs de ce Tournoi voulaient des exemples, des arguments de campagne électorale, une image à glorifier, un martyr à citer. Chacun voulait montrer aux pays voisins la suprématie de son école, des décisions de « leurs » champions, mais ce qui a été accompli aujourd'hui, dans cette ultime épreuve et dans ce dernier match, c'est la victoire de l'entraide, de la solidarité et du bon sens sur les manipulations et l'ambition. Pour ça, au nom de nous quatre et des écoles que nous représentons, je félicite l'ensemble des Champions, ceux qui se sont illustrés, ceux qui étaient présents pour les remplacer et tous les élèves qui les ont soutenu. Vous êtes le plus grand espoir de ce monde. Vous êtes l'avenir. Et nous sommes fiers de vous. Lorsque nous devrons passer notre chemin, nous n'aurons pas honte, nous ne serons pas inquiets, car la relève sera là. Elle l'est déjà. Bravo à tous. »

Les trois autres directeurs s'approchèrent de Brossard Briscard. Les professeurs s'étaient levés pour les entourer. Les employés des quatre ministères étaient toujours là, silencieux sous les huées. Les directeurs risquaient gros. Mais comment pouvaient-ils imposer à leurs élèves de respecter des règles dénuées de sens ? Ils n'avaient pas été nommés pour les formater, pour les rendre malléables. Ils voulaient créer des vocations, voir vibrer les passions. Et l'euphorie qui éclatait dans la Grande Salle de Poudlard valait tous les risques, toutes les remontrances.

Les représentants des ministères cédèrent, courant vers les grandes portes pour ne jamais plus les franchir.

Le grade, les responsabilités, les carrières ne faisaient pas la force. La force résidait dans l'échange, l'entraide, la tolérance et l'union. En ce dernier jour à Poudlard, l'enthousiasme de la jeunesse avait eu raison de décrets poussiéreux. Et l'espoir grandissait.

ooOOoo

L'ancien manoir Black, désormais Potter, était toujours aussi lugubre. Au tout début de leur vie à deux, Ginny s'était efforcée de le rendre plus agréable. Usant de divers sortilèges, elle avait débarrassé l'immense maison d'objets anciens, de meubles sombres, de lourds rideaux infestés de poussière mouvante, mais la mère de Sirius criait toujours et l'arbre généalogique des Black était inamovible.

Occupé par sa formation d'Auror, Harry ne l'avait pas beaucoup aidée, à peine lui eut-il conseillé qu'elle demande à Hermione son aide précieuse. « Hermione y arrivera, elle. Rien ne lui résiste à elle », disait Harry et Ginny se renfrognait. Hermione savait tout mieux que personne, Hermione était douée, talentueuse, brillante. Alors Ginny abandonna et se consacra à ce qui la rendait unique, son seul talent, ce don qu'elle possédait et que sa belle-sœur ne posséderait jamais.

Ces quelques années avaient été les plus belles de sa vie. Ginny se dévouait à son métier, s'entrainant des heures durant, malgré la pluie, la neige et le vent, les courbatures, la fatigue et les ecchymoses. Elle rentrait tard le soir et, alors éperdument amoureuse de son futur mari, retrouvait Harry avec une joie sans pareille. Cependant, la vie du Survivant restait mouvementée. Les hauts responsables voulaient son avis sur tout, Kingsley parlait déjà de le nommer chef alors qu'il n'avait pas encore terminé sa formation et il y avait tous ces mangemorts à arrêter, Azkaban, dont il fallait révolutionner le fonctionnement, les Détraqueurs à isoler, les trafics à stopper et toutes ces choses qui faisaient qu'il rentrait tard et affamé, qu'il n'avait ni l'envie ni le temps de s'intéresser à la cuisine et qu'il ne se satisfaisait pas des plats préparés qu'ils finissaient par commander.

Ginny refusant d'hériter l'incroyable don de sa mère pour la cuisine, ils engagèrent un elfe, puis deux, lorsqu'elle décréta ne vouloir passer ses quelques heures de répit à dépoussiérer une maison dans laquelle elle n'avait jamais voulu vivre.

« Le jour où vous aurez des enfants, elle changera d'avis.

– Mais, Molly, Ginny a sa carrière, j'ai la mienne, on est jeunes...

– Vous vous aimez. Il y aura des enfants dans cette famille, j'en suis certaine.

– Trois. Comme ma famille à moi. Trois, ce sera parfait. »

Malheureusement pour Harry, Ginny avait tout entendu ce soir-là, et elle se promit de revenir plus tard encore le soir. L'ironie voulut qu'elle soit sélectionnée pour défendre les couleurs de l'Angleterre et ses débuts en équipe nationale occupèrent tant son corps que son cœur.

Harry rentrait aussi épuisé qu'elle. Leur vie sexuelle se résumait alors à des ébats simplistes, qui avaient pour seul mérite de les détendre et de les aider à trouver le sommeil.

Un soir, alors qu'elle avait suivi ses coéquipiers dans un bar sorcier huppé, elle se laissa séduire par un ancien camarade de Poudlard. Un ancien Serpentard. Un ancien ennemi. Blaise Zabini. Ils firent l'amour, le vrai, pour la première fois. Ils parlèrent beaucoup. Ginny se sentait bien avec lui. Mais les journalistes n'étaient pas très loin et il y avait Harry. Trop souvent abandonné, trop souvent laissé seul. Il ne méritait pas ça. Il les avait sauvés. « Ce que tu as ressenti avec moi, tu ne le ressentiras jamais avec lui », avait dit Blaise. Et Blaise avait eu raison.

Ginny revit Blaise Zabini quelques fois, sans jamais plus succomber à la tentation. Il venait la voir après un entrainement, ils buvaient un verre dans un café moldu, à l'abri des regards, comme s'ils étaient fautifs, comme si nulle amitié ne pouvait exister entre une ancienne Gryffondor et un ancien Serpentard. Blaise venait voir tous ses matchs. Harry, lui, était bien trop occupé. Blaise disait qu'il ne lui demanderait jamais d'interrompre sa carrière, Blaise disait qu'il était fier d'elle. Et Ginny écourtait leurs retrouvailles régulières, pour ne pas inquiéter Harry, qui n'avait ni le temps de l'amener diner, ni le temps de la surprendre. A peine lui disait-il qu'il l'aimait, le dimanche soir, par habitude. Blaise ne faisait aucune remarque. Mais Blaise n'en pensait pas moins. Le lendemain de leur seule nuit passée ensemble, Harry avait été surpris de voir Ginny rentrer. Il ne s'était même pas aperçu de son absence. Il ne lui avait posé aucune question.

Ginny restait vigilante malgré tout. Parce qu'il y avait la presse et un garde du corps, parfois, lorsque Harry témoignait sur une affaire importante ou lorsqu'il acceptait de dire la vérité à la presse. « Ordre du Ministre en personne », disait l'armoire à glace qu'on lui avait léguée pour sa sécurité. Ça faisait beaucoup rire Blaise. Il commença à déchanter lorsque Ginny tomba malade. Des nausées à répétition, un mal de ventre à pleurer. Il lui arrivait même d'avoir des vertiges lorsqu'elle volait un peu trop haut.

« Je te donne dix jours de congés, avait dit son entraineur. Fait ce que tu as à faire, prends une décision, aussi douloureuse soit-elle. Elle le sera, dans les deux cas. Tu as dix jours. »

Ginny n'avait pas très bien compris. Il avait fallu qu'une de ses coéquipières l'amène de force chez un guérisseur. Et la sentence était tombée. Ginny était enceinte de trois mois. Mais son cerveau refusait de l'accepter. Ils avaient appelé Harry. Puis Molly. Le premier faisait comme Ginny, refusant d'entendre raison, aussi Molly avait répété la même phrase dix, vingt fois, haussant la voix avec force, suffisamment pour que tous les patients du service l'entendent. Eux n'étaient pas soumis au secret médical et la rumeur se propagea, à la vitesse de l'éclair.

Les félicitations, alors qu'ils n'avaient pris aucune décision. Les conseils, alors qu'ils n'avaient pas réalisé. Les questions pressantes sur le sexe et le prénom du bébé, alors qu'ils se voyaient encore jeunes et libres. La date du mariage. Tout le monde voulait connaître la date du mariage. Les spéculations, les rumeurs, les on-dit commencèrent. Certains parlaient d'un mariage en grande pompe, dont le maître de cérémonie serait le ministre en personne, d'autres parlaient d'une cérémonie discrète, sur les ruines de la maison des Potter, d'autres encore parlaient d'une robe de géante que porterait Ginny en raison de son énorme ventre.

Ginny lisait tous les articles, toutes les rumeurs. Et son ventre grossissait. Et elle refusait de se poser les véritables questions. Le bébé était-il de Blaise ? Voulait-elle vraiment de ce bébé ? Pourquoi avait-elle parlé à Harry avant de parler à Blaise ?

« Quelqu'un viendra préparer la chambre de James, demain.

– Harry... On ne sait même pas si...

– C'est un garçon. Avec les mêmes cheveux que moi. J'ai trouvé une paire de lunettes rondes. Toutes petites. Pour lui. Pour James.

– Je ne crois pas...

– Mon fils s'appellera James. James Sirius. J'aurais bien ajouté Remus mais Teddy...

– Je ne veux pas de cet enfant ! »

Le visage de son compagnon, déformé par l'ahurissement eut raison d'elle. Qui se souciait de ce qu'elle voulait vraiment ? La communauté attendait déjà cet enfant, Harry attendait déjà cet enfant. Elle aurait pu avorter discrètement, Blaise l'aurait aidée. Mais on lui aurait alors reproché d'être remontée sur un balai, d'avoir pris des risques inconsidérés pour celle qui attendait l'héritier de l'élu. Blaise la rassura. Si le bébé était de lui, il mentirait. Il dirait l'avoir droguée. Il se moquait des risques, il voulait la protéger, il voulait ce qu'il y avait de meilleur pour elle.

Ce fut Blaise qui porta le bébé dans ses bras, Blaise qui lui offrit sa première peluche. « Il est trop beau pour ne pas être de moi, pas vrai ? » Ils en avaient ri. Quelques secondes à peine. Le bébé avait la peau laiteuse des Weasley, la tignasse brune des Potter. Ses yeux, en revanche, ressemblaient bien plus à ceux de Blaise qu'à ceux de Harry. Mais nul n'en fit jamais la remarque.

Ginny avait interrompu sa carrière. Pour le bébé. Pour la communauté. Pour Harry. Lui, en revanche, avait préféré clore une enquête qu'assister à la naissance de son fils.

« Il n'en a pas besoin, il n'a pas besoin de moi, il doit être comme mon père, fort, indépendant et brave, après on fera une fille, Lily, elle aura les yeux de ma mère et sa douceur aussi, et ensemble on s'occupera de notre troisième enfant, un petit garçon, comme moi. Comment on l'appellera, Ginny ? Non, pas Arthur. William ? Pourquoi William ? Moi je pensais plutôt rendre hommage à Dumbledore. On l'appellera Albus. Albus Severus. Ça fera plaisir à Lily... »

Harry n'avait pas pris James dans ses bras. Molly berçait le bébé en retenant ses larmes. Ginny, les yeux rivés sur la fenêtre, observait les nuages qu'elle ne verrait pas de près pendant longtemps. Elle avait raté la fin du championnat, il y avait cette nouvelle joueuse qu'on disait extrêmement prometteuse et dont on vantait la marge de progression. L'équipe nationale partirait le lendemain pour le Guatemala. Molly parlait d'allaitement, Ginny pensait quidditch. Fleur donnait quelques vêtements, Ginny pensait quidditch. Bill disait que James était beau, que ses yeux étaient vifs, intenses, que son regard était intelligent. Ginny pensait quidditch. Harry en voulait deux autres. Ginny en avait fini avec le quidditch.

Seize années s'étaient écoulées. Albus et Lily étaient là. Et James sortait du Poudlard Express, entouré de dix amis qui l'étreignirent avec force. Ils jouèrent le jeu de la famille parfaite, posèrent pour quelques photos, dédicacèrent quelques biographies désuètes. Le jeu n'en valait pas la chandelle, aurait dit Blaise. Mais Blaise avait quitté l'Angleterre, Blaise avait quitté Ginny, comme elle le lui avait demandé. Blaise avait souffert. C'était de sa faute, bien sûr. Un regret de plus.

Ginny essuya ses larmes avec sa manche. Dans le salon, Albus et Harry préparaient la cheminée. Cette tradition datait de quelques années, après que le Survivant ait confié à la presse demeurer « triste et déçu de ne pas en savoir davantage sur mes parents ». La sonnerie retentissait tous les jours, les quarantenaires défilaient. Ils avaient tous un joli mot, une anecdote, un souvenir. Ginny doutait de leur crédibilité, les Weasley doutaient de leur sincérité mais Harry écoutait, avec les yeux d'un enfant à qui l'on a arraché ce qu'il avait de plus précieux.

« James aimait beaucoup attacher un fil bleu à son balai avant de jouer un match important. Pourquoi bleu ? Eh bien… Pour Lily. Pour votre mère. Oui, ce doit être ça. Oui, je me souviens, maintenant… » « Lily préférait l'hiver à l'été. Elle avait cette écharpe verte et dorée qui faisait ressortir la beauté de ses yeux et James allumait un feu dès que l'été venait, par amour… »

Depuis, tous les meubles de la maison étaient auréolés de fils bleus. Depuis, la cheminée n'était jamais éteinte, même lorsque le soleil brillait fort dans le ciel.

Ginny tendit l'oreille, écoutant son mari tenter d'en savoir davantage sur la vie amoureuse de leur cadet. Elle n'avait pas envie de les rejoindre. Pas tout de suite. Elle voulait juste un peu de solitude et pourtant, en face d'elle, un jeune homme en avait décidé autrement.

James la regardait, il semblait tiraillé. Il allait sûrement s'intéresser à elle, lui assurer son soutien et sa gentillesse. Il le faisait toujours. Mais pas ce jour. Il lui avait fallu seize ans pour se résigner. Il n'avait pas décroché un mot durant le trajet, se contentant de fixer son attention sur le paysage. Et le voilà qui n'attachait pas plus d'importance à la demeure des Potter, trainant sa lourde malle dans l'escalier central. La porte se ferma sans bruit. James n'était pas énervé. James ne parlait pas pour ne rien dire, pour attirer son attention. James ne cherchait pas à se montrer tendre pour deux.

James avait abandonné.

« Rose est allée le rejoindre. C'est fou ce qu'ils se sont rapprochés, ces deux... »

Hermione, bien sûr. Ginny ne pouvait rester seule bien longtemps.

– Ce bocal, là...

– Le cadeau des enfants, à Noël dernier, dit Ginny d'un air distrait.

– Oui, je sais. Ça fait un peu « famille parfaite », tu ne crois pas ?

Ginny haussa les épaules. Harry et elle n'avaient plus grand-chose en commun. Ils n'avaient jamais eu grand-chose en commun. Le quidditch. Les Weasley. Les enfants, désormais. Leur seul trait commun, au fond, résidait en cette vision qu'ils avaient de James. Ces œillères, aurait dit Hermione.

– Je ne sais pas comment s'est déroulé votre retour mais Rose n'a pas arrêté de parler. Ça nous arrange, bien sûr, Hugo est muet comme une carpe et Ron et moi... Bref. Rose a surtout parlé de James. Du Tournoi, de Natasha Kandinsky, de quidditch... Et d'Albus et Lily. Elle dit qu'Albus a manipulé Lily et qu'il manipule James depuis toujours.

– Ah.

– Vous avez failli le perdre, Ginny.

– Les occasions n'ont pas manqué, c'est vrai. Cette année a été...

Ginny s'interrompit, cherchant ses mots. Cette année avait été quoi, au juste ? Riche en émotions ? Davantage pour les autres que pour elle-même. Et pourtant. Sa petite fille s'était injustement rendue coupable d'un mauvais tour qualifié de crime par certains, son fils dissimulait beaucoup moins son côté sombre et James... James avait failli mourir. Plusieurs fois. Que pouvait-elle en dire ? Elle n'arrivait à clarifier ses sentiments. Elle avait eu peur, oui. Moins que Lily, Mael Thomas, Rose et Natasha Kandinsky. Plus qu'Albus et Harry. Elle se situait quelque part entre l'amour et l'indifférence, pas assez proche de l'un, pas assez éloigné de l'autre. Les fesses entre deux balais, comme disait le proverbe.

– Après Noël, reprit Hermione, Harry m'avait dit que vous vouliez donner à James une seconde chance.

– C'est vrai, confirma Ginny.

– Et tu es d'accord avec ça ? Voyons, Ginny, James est votre fils, il n'a pas à avoir de seconde chance...

– Mais nous si. Moi j'ai besoin d'une seconde chance.

– Les secondes chances sont faites pour ne pas reproduire les mêmes erreurs que...

– Je sais.

– Alors réfléchis bien. Ne lui donne pas de faux espoir. »

A l'embrasure de la porte, Harry et Albus les observaient. Leur ressemblance était frappante, troublante. Mais, alors que le père était mal à l'aise, le fils dissimulait mal un sourire machiavélique. Ce fut bref. Mais Hermione le vit.

« Maman, papa, j'aimerais bien monter dans ma chambre si vous êtes d'accord. J'aimerais commencer mes devoirs...

– Bien sûr, fils, répondit Harry avec fierté. »

Harry avait une façon précise de regarder tous ses enfants. La fierté était réservée à Albus, la nostalgie était destinée à Teddy, la mélancolie à Tallulah, la tendresse pour Lily, la compassion pour Sally-Ann, l'incompréhension pour James.

Une nouvelle photographie avait été posée sur le buffet en chêne massif. Prise en décembre dernier, Teddy et Tallulah entouraient les plus jeunes. Sally-Ann avaient les yeux légèrement rougis. Albus faisait son timide. Lily tirait James par la manche, pour que lui aussi soit sur la photo.

« Ils partent en Grèce, cet été. Tallulah a proposé de prendre James. »

Hermione attendit, inquiète. Pour elle ça ne faisait aucun doute que James mourait d'envie de découvrir le bassin méditerranéen, lui qui était si curieux de tout. Elle argumenta en faveur du jeune homme, parlant du Tournoi qui l'avait épuisé, de ce mémoire dont il parlait avec tant de ferveur, de tous ces livres qui n'attendaient que lui dans la bibliothèque européenne des mythologies sorcières…

– Te fatigue pas, Hermione, on a déjà dit oui.

– Ah…

L'incompréhension se mêlait à la joie, James allait être si heureux… Mais au lieu de se réjouir pour lui, Harry et Ginny paraissaient gênés.

– Je vois. Ça vous évite surtout des discussions gênantes, remarqua Hermione, réprobatrice.

Ils n'essayèrent même pas de nier. Harry jeta un œil à l'horloge salvatrice.

– Je dois y aller. Une audition importante…

– Tu n'éviteras pas toujours les discussions, Harry. Tu dois prendre tes responsabilités. Ton fils n'a que seize ans et il le fait bien, lui.

Harry hocha la tête d'un signe approximatif. James partirait en Grèce et laisserait davantage de place à ceux qui s'imposaient déjà avec évidence. Hermione était-elle la seule à s'apercevoir de l'éloignement qui débutait, du fossé qui se creusait, de cette situation qu'ils laissaient perdurer en sachant très bien qu'il n'y aurait pas de retour en arrière ?

Non. Ginny aussi le pressentait. Mais défaitiste, résignée, elle sentait qu'il était trop tard pour faire marche arrière. Son fils sortait du nid, déployait ses ailes, préparait son indépendance. Les adultes en étaient sûrement plus conscients que lui mais une seule vérité demeurait, ils en étaient surtout bien plus soulagés que lui.

ooOOoo

« ...pour la dernière fois, pourquoi avez-vous révélé au monde entier l'existence de la magie ?

– Au monde entier, faut rien exagérer, vos Oubliators ont tout effacé...

– Répondez-nous, jeune homme.

– Mais vous ne parviendrez pas toujours à passer derrière nous, vous savez ? Internet est bien plus rapide qu'un troupeau de gars à baguettes, il suffit que...

– Pourquoi avez-vous fait ça ?

On lui avait posé la même question vingt fois, peut-être trente, toujours sur le même ton, las et désintéressé. Ces Aurors avaient bien moins fière allure que ce qu'il avait imaginé, ils n'étaient que des employés de bureau austères, rouillés par la paperasse, désespérés qu'aucun mage noir ne détruise des milliers de vie. Comment pouvait-on faire ce métier ? Etre Auror avait un sens en temps de guerre mais, à ce que le jeune homme menotté avait compris, la communauté vivait en paix, le ministre était apprécié et la « vraie vie » offrait moins de compétition absurde que Poudlard et ses maisons. Alors pourquoi ?

– Ici c'est nous qui posons les questions, jeune homme, pourquoi...

– Pourquoi as-tu fait ça ?

Pas d'empressement, encore moins de lassitude, cette question-là lui avait été posée comme un murmure effaré, par le chef même des Aurors. Le Héros National. Harry Potter.

– Tu n'es pas heureux à Poudlard ?

– Il n'y pas de musique, pas de connexion internet, pas d'ordinateur, répéta Hugh Irving. Aucune de mes passions n'y est présente, encore moins enseignée.

– Tu n'étais pas obligé de...

– Et puis i pas que ça. Les sorciers sont bizarres, il y a eu plein de suicides à Poudlard et les élèves font comme si c'était normal, il y a plein de disparitions, aussi, et les élèves sont partagés entre ceux qui accusent le fils de... votre fils, et ceux qui pensent au contraire que lui seul peut les sauver. Les gens sont méchants, aussi. I pas un jour sans bagarre...

– L'éternelle rivalité des maisons de Poudlard, clama un vieil Auror avec une sagesse que Hugh Irving trouvait ridicule.

– Tu dis que les gens sont méchants, reprit Harry Potter. Ils l'ont été avec toi ?

– Oui, répondit Hugh avec franchise, relevant sa manche d'un simple geste de la main.

– Qui a fait ça ?, demanda la seule femme présente dans la pièce, une Auror d'une vingtaine d'année aux courts cheveux cendrés.

– Un garçon. Un garçon aux cheveux bruns ébouriffés. Votre fils, ajouta-t-il en croisant pour la première fois les yeux du Survivant.

Harry évita les regards de ses subalternes, avec facilité, avec habitude. Certains compatiraient, d'autres dissimuleraient leur joie. Il préférait se concentrer sur le jeune garçon attaché devant lui. Il paraissait sincère et sûr de lui. Tout ce que le Survivant redoutait.

ooOOoo

« Podrick dit qu'il ne faut pas prêter attention à ce qu'il dit mais Luaine... »

Harry Potter se tut, conscient que parler de la maitresse de son meilleur ami en présence de la femme de celui-ci n'était pas une bonne idée. Hermione le rassura d'un geste vague.

– Pas grave, marmonna celle-ci. Le garçon a-t-il donné un nom ?

– Il a dit que c'était James.

– Il a prononcé son nom ?

– Il a dit que c'était mon... mon fils. Il a parlé de cheveux bruns ébouriffés et il a dit « votre fils » et il l'a répété plusieurs fois en haussant la voix, comme pour s'assurer que personne ne doute que James...

– Pourquoi James ? Ça pourrait très bien être Albus...

– Voyons, Hermione ! Albus ne ferait jamais de mal à personne, il...

– James et Rose disent qu'il est sous le joug d'élèves malsains.

– James raconte des bêtises et Rose le croit, c'est tout. Albus me ressemble, Hermione, il est comme moi et tu me connais bien, jamais je n'aurais...

– Je te connais toi. Albus n'est pas toi, Harry. James...

– James ne me ressemble pas, nous n'avons rien en commun, je ne le comprends jamais, c'est évident que c'est lui !

– Ça n'a rien d'évident, au contraire, Harry. Tu n'as pas le droit de choisir, d'innocenter Albus, d'incriminer James…»

Mais Harry faisait mine de ne pas l'écouter. Il ne pouvait s'agir d'Albus. Albus frappant un né moldu sans aucune raison... Non. Ce devait être James. Il fallait que ce soit lui. Ils le puniraient, le garçon partirait en Grèce puis, dès son retour, ils partiraient au Terrier, entourés de toute la famille. Enfin viendrait la rentrée. Salvatrice. Il y aurait d'autres vacances, bien sûr. « Mais James sera bientôt majeur », songea Harry en essayant de se rassurer.

ooOOoo

L'elfe observait son petit monde la mine soucieuse. Les cinq enfants, alignés face à Hermione et Harry avaient baissé la tête. Même le petit Hugo, qui n'était pourtant lié ni de près ni de loin à cette affaire.

« Pour la dixième fois, James, réponds-moi !

– James n'y est pour rien, parrain...

– Je ne t'ai pas demandé ton avis, Rose.

– Ce n'est pas un avis, c'est la vérité !

– James n'aurait jamais fait de mal à Hugh Irving, papa !, renchérit Lily. Il l'a sauvé de...

– Le Tournoi n'a rien à voir ! Ta réponse, James ! »

Hugo aussi avait pris la défense de James. D'une voix chevrotante, mais sincère. Les seuls qui ne desserraient pas les dents étaient les frères Potter. Albus, parce qu'il savait qu'il n'avait pas besoin de le faire et James, parce qu'il refusait de mentir à son père. Et d'incriminer Albus.

Le bras de son père se leva, sa main, tendue s'arrêta à quelques millimètres de la joue de James. Qu'est-ce qui avait bien pu stopper la gifle cuisante ? La fureur d'Hermione, le regard déçu de Lily, l'air choqué de Rose et Hugo ? Certainement pas le changement d'attitude de James. Il avait simplement fermé les yeux un peu plus fort, sans pour le moins redouter que son père le frappe.

La gifle, il l'avait déjà reçue, déjà subie. Elle n'avait rien de physique, comme celle de Maggie lorsqu'ils s'étaient séparés, celle de Natasha, après la troisième épreuve ou celle d'Alice, énervée qu'il ne lui réponde pas. Elle n'émanait pas d'une baguette, encore moins d'une main ferme. Elle émanait de son frère, celui qu'il ne trahirait jamais, qu'importent les questions pressantes de leur père. Elle était bien plus douloureuse que les blessures du Tournoi, bien plus terrifiante que les endoloris, les cauchemars et les Buses. Ce n'était pas la peur qui empêchait James de parler. C'était l'amour. Il ne trahirait pas Albus. Il ne trahirait pas son petit frère, qu'importent ses agissements. Il avait frappé un garçon de douze ans ? Ça n'avait finalement rien d'étonnant. Albus avait fait pire.

C'était ça qui faisait mal. C'était ce mal qui était important. Pour James. Albus, lui, était serein. Il se moquait de l'intense colère que son père ressentait pour son frère, il se moquait de la déception de Lily, Rose et Hugo. James le défendrait toujours. James serait toujours sa marionnette. James entendait enfin ses pensées les plus sombres mais continuait de le protéger. Albus trouvait son frère pathétique. Pathétique mais utile.

Albus, sans le toucher, avait asséné à James la plus douloureuse des gifles.

A suivre...


Bon, je ne suis pas excessivement satisfaite de cette fin. J'en avais prévu une autre, peut-être que je la publierai prochainement... Mais plus je la retouche plus elle s'allonge et le chapitre est assez long comme ça, vous ne trouvez pas ?

So... Quoi que vous pensez de ce chapitre ?

Vu qu'il est très important pour moi, j'aimerais vraiment avoir votre avis sur ce chapitre…

Vous a-t-il plu ? Etait-il trop long ? (Trop court ?;) ) J'ai envisagé un moment de le scinder en deux parties, pour que la lecture soit plus digeste mais je ne trouvais pas de moment idéal pour couper..

Que pensez-vous du Tournoi, des épreuves, de son dénouement ?

Que pensez-vous des personnages ? Je sais qu'il y en a beaucoup, peut-être serait-il judicieux d'ajouter une sorte de « mémo » avant chaque chapitre ? Avez-vous des préférences, des reproches ? Sur la famille Potter-Weasley, les amis de James, d'Albus, de Lily, les professeurs, les Kandinsky, les Donovan…

Quant à la suite… Je serais bien curieuse de savoir comment vous l'imaginez. Avez-vous des attentes ? Des doutes ? Des certitudes ? La suite est assez claire dans mon esprit (qui lui ne l'est pas du tout, soit dit en passant), peut-être l'est-elle aussi pour vous… ?

Et puis ça c'était pour le fond mais si vous avez des avis/conseils/reproches sur la forme, je prends aussi ! :)

J'ai pas de bêta et j'essaie de me relire le plus possible pour retirer les fautes, les coquilles, toussa toussa mais y en a qui troublent ma vigilance. J'essaie aussi d'espacer les paragraphes, d'aérer le texte (mais si, vous savez, les "ooOOoo" que je mets partout...), vu que les chapitres sont longs, donc si vous avez des conseils, je suis preneuse !

Et maintenant j'arrête d'embêter ceux qui ont lu jusque-là et je vous dis à très vite !

(Normalement, le prochain chapitre sera publié plus vite que celui-ci, d'ici dix ou quinze jours max)