Bonjour !
Me revoilà avec un chapitre qui n'était pas prévu à l'origine, comme le précédent d'ailleurs. Je vous rassure tout de suite (ou pas), celui-ci est beaucoup plus long. Mais pas trop. Enfin j'espère.
Imprévu, donc, et assez différent des autres parce que c'est l'été et que vous allez découvrir Poudlard d'une autre manière. Et à travers les yeux d'un tout nouveau personnage. Pas d'inquiétude, là encore, je sais que certains sont un peu perdus parce que j'ai beaucoup de personnages, du coup j'ajouterai un petit mémo « personnages » avant le prochain chapitre.
Merci beaucoup à fall-in-love-kyoko, cat240, Asterie et Mayoune pour leur review. Un petit clin d'œil à Guest (meuh nan c'est pas triste ! La suite va l'être beaucoup plus. Et oui, je suis sadique ;) ) et à Imthebest (j'adore tes reviews, du coup je suis bien triste de ne pouvoir y répondre vu que tu postes en guest… Merci beaucoup pour tes reviews !) Et un ENORME merci plein d'étoiles et de licornes à EllieFowl !
Bonne lecture !
16. ATHENA i GRAZIELLA
" Chacun a la responsabilité de faire croître la Paix en lui afin que la paix devienne générale." DALAÏ LAMA
Le village de Pré-au-Lard est beau, l'été. L'excitation envahit les yeux des plus jeunes, la nostalgie ceux des plus âgés. Poudlard se dessine au loin. Majestueux, grandiose, fantasmagorique. Je comprends mieux, soudain, pourquoi tant de jeunes enfants n'osent à peine y croire. Ce doit être tout bonnement incroyable d'y vivre dix mois par an, durant sept ans. Le soleil chatouille ma peau et je presse le pas, passant entre les sorciers qui ne me voient même pas. J'entends presque la voix d'Athéna me conseillant d'être plus discrète et la commissure de mes lèvres se soulève doucement. Je vais devoir le suivre, ce conseil, dès que j'arriverai à Poudlard.
Les grilles se dessinent, fermées pour les deux mois d'été. Aucun élève n'y est admis en cette période de l'année et les professeurs ont délaissé leur demeure principale pour des maisonnées bien plus intimistes. Seul Rubeus Hagrid demeure, fidèle parmi les fidèles.
Je m'éloigne au possible de sa cabane, afin que ses loyaux compagnons à quatre pattes ne flairent pas ma présence et je gagne au pas de course les portes du plus célèbre château magique du Royaume-Uni. Abritée derrière un bosquet, je me permets quelques minutes de contemplation. C'est évidemment la première fois que je viens à Poudlard et je n'y reviendrai certainement jamais. Les plus hautes tours chatoient les nuages. C'est dans l'une d'entre elles que James Potter dort trois-cent-quatre nuits par an.
Je songe vaguement à ce qu'il doit faire aujourd'hui. Son père a dû partir tôt, comme tous les matins, sa mère doit réécrire cet article sur l'équipe de quidditch du Mali et James... doit réviser, comme d'habitude. Athéna dit qu'il redoute d'avoir raté ses examens et qu'il révise pour rattraper son retard.
Elle dit aussi que le regard angoissé du jeune homme s'adoucit dès qu'il ouvre un manuel d'Histoire de la Magie. Elle dit tout cela et bien plus encore et ça ne m'étonne pas vraiment, elle passe ses journées avec lui. Il ne l'a pourtant jamais aperçue et ignore qu'il est l'objet d'un espionnage minutieux depuis ses douze ans.
Athéna est discrète. Et douée. C'est la meilleure. Et c'est ma sœur. Elle vient souvent à Poudlard, elle, surtout pour rejoindre nos espions. Un dans chaque groupe de Poudlard. Le maître dit que nous n'avons pas le choix, que les élèves de Poudlard foncent tête baissée et que nous avons besoin de tout savoir, pour mieux les protéger. Alors Athéna s'exécute. Elle est sa préférée. Moi aussi il m'aime, bien sûr, mais je suis moins douée. Moins intelligente. Plus sensible. Il dit que je n'ai rien perdu de ma nature. Il dit qu'il m'aime comme je suis.
Moi aussi j'aime le maître. Je donnerai ma vie pour lui. Comme Athéna. Comme tous les autres.
C'est aussi pour cela que je suis ici, à Poudlard, en toute illégalité. Si je prends autant de risques, c'est pour le maître, parce qu'il est bon, qu'il embrasse une juste cause. Il est le représentant même de ce que la magie a de plus pur. Il mérite que je prenne tous les risques pour lui.
ooOOoo
« Je comprends mieux pourquoi ton maître m'a demandé d'endormir les tableaux, les armures et les gargouilles de Poudlard. »
La voix est légèrement railleuse. Une pointe de surprise, une lassitude peu commune pour un garçon de quatorze ans, une fausse prétention pour se préserver. L'espion est tel que le maître me l'a décrit. Le cheveu fin, d'un blond excessivement clair, il se tient droit, débordant d'une assurance forcée. Lui aussi prend de gros risques pour se tenir ici, devant moi. Bien plus que moi.
Il a délaissé son uniforme pour des vêtements chics, à la mode sorcière. Ce qu'il porte lui sied, le rend plus élégant encore et il en joue. Il est beau garçon, aussi. Il n'est pas de ceux qui en doutent, plutôt de ceux qui à trop croire sont arrivés à persuader les autres.
– Ça n'a pas été une mince affaire. J'ai dû faire beaucoup de recherches. Ça a surpris mes parents, j'ai quelques facilités, je n'ai pas ce sérieux d'ordinaire. Je pensais en avoir pour quelques jours, une semaine tout au plus, ce qui m'aurait permis de voler un peu le reste du temps. J'ai finalement trouvé vendredi dernier. Il me restait trois jours pour voler. Et il a plu durant trois jours.
Sa voix perd toute forme de dureté. Il a retiré son masque, il sait qu'il n'en a pas besoin en ma présence. Il me plait de plus en plus. Je comprends mieux pourquoi il tient un rôle si important dans l'Histoire.
– Je ne regrette rien, tu sais. Le vol est mon exutoire, le quidditch ma plus fervente passion. Mais je n'ai aucun regret. Je sais pourquoi je fais tout ça. Ça me suffit. J'imagine que tu as dû t'entrainer, toi aussi ?
– Oui. Beaucoup.
Il a sursauté. Il s'y attendait, pourtant. Le maître lui a tout dit de ma condition. Mais j'imagine qu'il a ses raisons. On a beau être de plus en plus nombreux, rares sont les sorciers qui nous ont déjà rencontré et ceux qui savent sursautent toujours. Il est normal que Scorpius Malefoy ne déroge pas à la règle.
– Je cours tous les jours, plusieurs kilomètres, plusieurs fois par jour.
– Il... Ton maître dit que tu auras le temps de tout parcourir aujourd'hui. Je n'ai pas très bien compris s'il parlait de Poudlard ou de... tu-sais-quoi.
– Des deux. Mon instinct est infaillible. Le meilleur de Grande-Bretagne. Je suis moins intelligente que ma sœur et je suis moins rapide, aussi, mais je progresse. Je me suis beaucoup entraînée, tu sais.
– C'est bien.
Il sourit quand il dit ça. Un sourire franc, sincère, joyeux. Dans d'autres circonstances j'aurais aimé vivre avec lui, m'intégrer à sa vie. Je sens qu'il a du potentiel. Il sera un maître formidable pour tous les frères et toutes les sœurs qui viendront à ma suite.
ooOOoo
Poudlard ne ressemblait plus à Poudlard. Le bruit lui manquait. Les élèves, alors qu'il avait toujours cherché à les éviter, lui manquaient tout autant. Les professeurs étaient restés quelques jours de plus, corrigeant les dernières copies. Les elfes, eux, ne quittaient jamais le château, voilà pourquoi Graziella avait longuement étudié leurs allées et venues, afin de pouvoir parcourir le château en toute quiétude.
Elle réduisait le pas, afin qu'ils marchent l'un à côté de l'autre. Elle s'occupait seule de la conversation, sans montrer le moindre signe de fatigue. Lui se retenait de haleter et de prêter davantage d'attention à ce point de côté qui le faisait souffrir.
Graziella parlait. Beaucoup. Et Scorpius sursautait de moins en moins. L'incongruité de la situation ne le dérangeait pas, il avait l'impression de vivre une de ces aventures contées dans les livres qu'il lisait enfant. Une aventure qui durait depuis des années, une aventure qui le maintenait en vie. Combien d'élèves avaient sous-entendu que Scorpius Malefoy aurait mieux fait de se suicider ? Une histoire d'épuration, une histoire de justice, d'équilibre à détruire. Une histoire de vengeance. Un mensonge éhonté inventé par ceux qui aimaient à prétendre que les mauvais fils de, les fils et filles de Mangemorts et de leurs sympathisants, se devaient de quitter le monde, comme pour essuyer les litres de sang que leurs parents avaient fait couler. Une histoire de bien qui devait définitivement détrôner le mal.
Le bien c'était ces fils de sorciers et de sorcières de bonne famille, de résistants, de moldus, de personnes dignes de confiance, héritiers de ceux qui avaient subi, qui avaient souffert, qui avaient succombé.
Le mal c'était lui, lui et les fils de mangemorts, lui et les héritiers de familles issues de « la liste ». Une liste sans preuve, une liste pleine de conséquences. La Gazette avait publié une présumée « liste des familles sang-pur » et les noms avaient été relayés, comme s'ils étaient obligatoirement synonymes de Mangemorts. Aujourd'hui, ils étaient gravés sur le mur principal des cachots et nul à Poudlard ne l'ignorait. Ces noms-là étaient bannis, haïs, maudits. A l'inverse, les noms de leurs victimes étaient chuchotés, murmurés avec émotion, avec dévotion.
Ils n'avaient pas été les seuls à se suicider. A peine huit d'entre eux sur la trentaine des Suicidés de Poudlard. Parmi eux, cinq frères d'une même famille. Les cinq fils de Théodore Nott. Scorpius les avait connus, avait joué avec eux, pendant que leurs pères parlaient à voix basse près de la cheminée.
L'aîné avait juré de le protéger, le second avait promis de lui apprendre les rudiments du quidditch, le petit dernier le vénérait, les jumeaux, eux, avaient fait le serment de ne jamais le trahir et de toujours le considérer comme leur propre frère. Ils l'appelaient « numéro six ». Ils n'aimaient pas plus que lui ce prénom de fossile de crabe que lui avait choisi son père.
Drago Malefoy en avait ri. Nul autre sujet ne pouvait davantage l'amuser.
– Tu trouves que je ressemble à un dragon, fils ? Tu n'es pas plus crabe que je ne suis dragon.
– Je ne veux pas davantage être un scorpion.
– Tu sais très bien que tu as été piqué par un scorpion à ta naissance. S'il ne t'avait pas piqué, nous t'aurions appelé autrement. Adriel ou Robin. Un peu plus commun que...
– J'aurais préféré.
– Tu n'as rien de commun, Scorpius. Tu ne seras jamais un élève parmi d'autres. Tu seras toujours un Malefoy, quoi qu'il advienne.
– Tu aurais dû écouter maman. Elle dit qu'elle aurait voulu d'autres enfants, elle.
– Et elle m'avait convaincu. Mes parents étaient contre, bien sûr, mais elle m'avait convaincu. Mais elle ne peut pas avoir d'autre enfant, Scorpius. Aller, fils, cesse de penser à ça. Tu t'appelles Scorpius et ce sera ainsi à tout jamais. Quand je pense que tu en fais toute une histoire alors que mon père voulait t'appeler Salazar...
Les frères Nott, eux, avaient de jolis prénoms. Communs, mais jolis. Des prénoms sans histoire, sans signification. Ils étaient bons et généreux, ouverts et tolérants. Leur père n'avait jamais porté la marque. C'est pourtant celle-ci que l'on dessina sur le front de l'aîné des Nott lors de sa première nuit au château. Il résista. Longtemps. Pour ses petits frères, pour les protéger, parce qu'il se faisait un devoir de veiller sur eux. Il ne rompit sa promesse qu'une seule fois, alors qu'une jeune fille lui avait fait les yeux doux pour mieux le piéger. D'autres s'en étaient pris à son frère et son cadavre fut découvert quelques jours plus tard.
– Triste histoire.
– Tu... Tu entends mes pensées ?
– Bien sûr, sourit tristement Graziella. Je le trouve joli ton prénom, tu sais. Il est unique. Il n'appartient qu'à toi de le rendre synonyme de belles choses.
– Les Malefoy ne font pas de « belles choses », comme tu dis.
– Les belles choses ne naissent pas toujours d'une générosité pure et désintéressée. Tu t'en veux. Tu te sens seul. Peut-être même abandonné. Ou peut-être bien que tu t'en veux parce que tu penses les avoir abandonnés. Ce serait ridicule de penser cela. Ta vie a bien plus d'importance que ta mort. Peu importe qui a abandonné qui. Tu es malheureux. Ils étaient tes frères et tu es seul désormais. Que tu tâches de faire oublier le passé peu glorieux de ta famille ou que tu essaies de rendre la mort de tes frères plus supportable... Ce n'est pas ça qui est important. Ce ne sont pas tes pensées, ton intérêt, ce que tu cherches à prouver qui importent. Ce qui est important, c'est ton choix. Tes décisions sont importantes. Ta présence ici l'est tout autant. Les risques que tu prends le sont davantage, encore.
– Je ne cherche pas à redorer le blason de ma famille. Ça ne servirait à rien. Mon père, ma grand-mère, mon grand-père... Ils sont marqués. A vie.
– Rien n'est immuable. Tu auras un jour des enfants qui auront à leur tour des enfants... Qui sait, peut-être que dans trente ou cinquante ans ton nom sera respecté, jalousé, aimé. Peut-être fera-t-il naître les sourires. Peut-être y aura-t-il un professeur respectable ou un ministre qui portera ton nom.
– Non. Je n'aurais jamais d'enfants. Je n'en veux pas. Et puis je préfère les garçons.
– Tu n'as pas encore rencontré l'amour, Scorpius Malefoy. Tu ne peux pas dire jamais.
– C'est franchement bizarre d'avoir cette conversation avec... toi.
– Avec qui veux-tu l'avoir ? Tu ne t'ouvres à personne. Un jour viendra où tu en ressentiras le besoin.
– Un Malefoy avance toujours seul, n'a pas d'amis, seulement des alliés et...
– Cesse de réciter ce livre invisible. Tu ne te résumes pas à un nom.
– D'habitude c'est moi qui donne les ordres. Surtout à... quelqu'un comme toi.
Nulle aigreur dans sa voix. Un sourire franc et joyeux. Scorpius avait perdu de sa superbe en gagnant de l'insouciance. Graziella le trouvait beau. Et sympathique. Décidément, cette journée ne pouvait mieux commencer.
ooOOoo
Manoir des Vents Hurlants – Nord de l'Angleterre
Le réveil restait programmé sur la même heure, tous les jours, quoi qu'il se passe. Pourtant il ne sonnait jamais. La maîtresse de maison avait questionné son mari, s'étonnant qu'il garde un objet d'une telle inutilité.
« Un jour il nous sera utile », répétait-il. « Un jour les travaux cesseront et nous serons enfin tranquilles. » L'homme, toujours de noir vêtu, se répétait mais ne parvenait à convaincre personne. Pas même ses parents, anciens propriétaires du lugubre manoir, qui habitaient désormais l'aile Est du domaine. Pas même sa femme, qui utilisait chaque jour le même enchantement pour se boucher les oreilles. Pas même son fils, qui avait grandi dans le bruit et la terreur.
L'ancien manoir Malefoy n'était plus qu'une ombre. L'ombre d'un domaine prestigieux qu'ils n'avaient pu conserver. A la fin de la guerre, les gagnants, les héros, les bons leur avaient tout pris. Fortune, biens matériels, trésors et terres, ne leur laissant qu'une infime partie de la demeure qui avait autrefois été la leur. Le ministère confiait la plus grosse partie du domaine à divers projets, portés par des héros de guerre, qui détruisaient et rebâtissaient sans cesse. Chaque projet terminé voyait l'arrivée d'un nouveau et le bruit ne cessait jamais.
Un homme, que Drago Malefoy avait jadis connu, s'occupait de la gestion générale des demeures des anciens Mangemorts. Un membre de l'Armée de Dumbledore, un héros. Il se rendait sur les lieux sans prévenir, comme s'il avait été chez lui et ricanait dès qu'il croisait Drago.
« Tu fais moins le malin petite fouine ! »
Une phrase, toujours la même, et un rire, gras et assuré, propre à ces gens qui avaient toujours été du bon côté. Drago Malefoy serrait les dents. Drago Malefoy faisait mine d'ignorer. Drago Malefoy patientait. Il avait espéré, longtemps, mais s'était depuis résigné. Le bruit faisait partie de leur vie, tout autant que cette poussière que les lourds vents du Nord faisaient voler devant leurs fenêtres. Le bruit était un moindre mal. Le bruit était une peine qu'il se devait d'encourir, en conséquence de ses actes passés.
« J'ai mérité cette punition, Astoria.
- Sans doute. Mais pas moi. J'ai stupéfixé mon père des dizaines de fois, je l'ai attaché, j'ai brûlé ses baguettes, je l'ai enfermé dans son vieux manoir. Il m'en voudra toute sa vie mais il n'a pas été marqué.
- Je le sais bien, tu ne cesses de t'en rappeler à voix haute, comme s'il s'agissait d'un acte de bravoure ou de…
- C'en est un. Que tu fasses mine de l'ignorer ne m'empêche pas d'être courageuse. Et ton fils aussi l'est.
- Scorpius est…
- Le Choixpeau voulait l'envoyer à Gryffondor, Drago ! Il l'a supplié de ne pas le faire seulement pour ne pas offenser tes pauvres petits parents ! Il l'a fait pour toi !
- Tu me le reproches sans cesse mais je n'y suis pour rien, Astoria, tu sais très bien que j'aime notre fils et que je me fiche de…
- Tu ne t'en fiches pas. Je sais que tu aimes Scorpius plus que tout, tu es un bon père, un bon mari, et Scorpius et moi avons de la chance de t'avoir. Mais ne prétends pas que tu te fiches des on-dit, des rumeurs, des gens qui te regardent, de l'avis de tes parents, de…
- Leur avis ne compte pas. Pas plus que le reste. Si je me tais, si je laisse tout ce bruit et cette poussière c'est simplement parce que… Ce n'est pas cher payer. Ils m'ont pris mon calme, mais ils m'ont laissé ma vie. Ma vie c'est toi, notre fils. Rien de plus. Ça me suffit. »
Astoria avait acquiescé, avec ce sourire chaleureux et coquin qui ne la quittait jamais. Une fille pétillante et joyeuse, butée et colérique. Astoria était le parfait opposé de Narcissa et Drago se disait parfois qu'il l'avait épousée pour cela. Et sans doute aussi parce qu'elle l'embrassait divinement bien.
Leur quotidien n'était pas parfait, l'opinion publique les placerait à tout jamais du mauvais côté, celui du mal, de Voldemort, ils devaient signaler leurs déplacements à la Justice Magique, même lorsqu'ils partaient deux jours en amoureux, leurs baguettes étaient vérifiées tous les mois, leur argent était méticuleusement surveillé et leur fils subissait à son tour le poids d'un passé inconnu, de choix qu'il n'aurait jamais fait lui-même, d'un héritage lourd à porter. Mais il était là, justement. Un héritier, bien sûr, mais surtout le fruit d'un amour sans mariage arrangé, sans contrat, sans contrainte.
Grâce à lui, même si la vie d'Astoria et Drago Malefoy n'était pas parfaite, elle leur suffisait.
ooOOoo
Bibliothèque de Poudlard
Il avait décidé d'utiliser l'attente à bon escient. Rejoindre le terrain de quidditch aurait été prendre trop de risques, Hagrid aurait pu le voir voler. Scorpius s'était alors rabattu sur la bibliothèque. Le directeur de Poudlard octroyait parfois une autorisation exceptionnelle de visiter la bibliothèque de Poudlard à un chercheur, un membre du ministère ou n'importe quel sorcier de ce monde qui argumentait de belles motivations, aussi Scorpius resta sur le qui-vive. Quelques minutes tout au plus.
L'obscurité ambiante le rassura et, pour sa sécurité, il préféra ne pas tirer les lourds rideaux de velours et éclaira faiblement les étagères à l'aide d'un sort sommaire. Il était appréciable de faire un peu de magie, et d'en avoir le droit dans un lieu comme Poudlard.
Le jeune adolescent délaissa ses Potions adorées, se rapprochant des lourds grimoires d'Histoire. La nostalgie l'avait gagné quelques jours à peine après avoir quitté Poudlard. Après avoir quitté James et cette bande de tous les possibles. Scorpius avait fait les cent pas, avait ruminé durant des jours, avant de finalement laisser partir cette lettre aux douze brouillons.
La réponse était arrivée le lendemain, tard dans la nuit. Une lettre plus longue que celle de Scorpius, plus brouillonne aussi. Une lettre sans hésitation, sans animosité. Une lettre et des conseils, une liste de livres, de noms, de mythes. Des mots passionnés et sensés. Et une odeur boisée, à dominante de cade, propre au garçon aux cheveux trop longs et définitivement trop emmêlés qui plaisait tant à Scorpius.
Et Drago Malefoy n'avait pas tardé à en parler, de cette lettre.
« Tu sais ce que tout le monde me disait quand tu es entré à Poudlard ? Que tu allais sans doute devenir ennemi avec le petit Potter. Tu sais, celui qui lui ressemble. Et c'est finalement l'aîné qui...
– James est quelqu'un de bien, papa.
– Oh... Je n'en ai jamais douté. On est peu nombreux à le penser, d'ailleurs. Mais il a les yeux de Blaise. Ces yeux-là ne trahissent jamais, Scorpius. N'oublie jamais ça.
– Tu veux dire que tu n'es pas opposé à ce qu'on devienne… proches, lui et moi ?
– Tu dois avoir une meilleure vie que moi, fils. Tu le dois. Sinon tout ça n'aura servi à rien.
– Tu détournes le regard. Tu as lu sa lettre, pas vrai ?
– Oui, avoua Draco sans aucune honte. Ses mots sont comme ses yeux.
– Il ressemble aussi à Harry Potter, papa. Je ne crois pas que...
– C'est un sorcier, tout comme sa mère et son père, quel qu'il soit. Tu te rappelles l'été de tes six ans ? Tu avais dit à ta grand-mère qu'elle avait « drôlement vieilli » et elle t'a teint les cheveux en rose.
– Comment l'oublier, bougonna Scorpius.
– Tu as fait acte de magie spontanée, tu t'es rasé la tête et quelques minutes après ils étaient longs et blonds à nouveau. La magie, Scorpius. La magie peut allonger ton nez, te transformer en ours ou en abeille, te dresser de longues tresses sur le crâne... Mais tes yeux, Scorpius... Tes yeux seront toujours plus forts que la magie.
– Tu sembles si sûr de toi. Et lui ignore tout.
– C'est injuste, reconnut Draco. Mais un jour il le saura.
– Tu crois franchement que sa mère va oser avouer la vérité ? Ça créerait un tôlé colossal, du jamais vu... Et Blaise...
– Blaise ne dira rien. Il a sa vie, ses enfants. Et puis... Il l'aime toujours, sa belette.
– Alors comment ? Est-ce à moi de...
– Tu n'es pas assez proche de lui, fils. Tu ne le seras jamais. Tu lui demanderas conseil et il sera là, comme il le serait pour bien d'autres gamins. Tu lui demanderas son aide et il te l'offrira, sans rien attendre en retour. Mais j'ai vu ton regard, fils. J'ai vu comment tes yeux lui disaient au revoir. J'ai cherché dans ses yeux à lui et ce que j'ai vu était plus fort encore. Et dirigé vers cette... fille.
– Natasha Kandinsky, grommela Scorpius. Je ne sais pas ce qu'il lui trouve.
– Moi non plus, avoua Drago en haussant les épaules. Ce qui lui sert de veste n'irait qu'à un demi-géant, ce pantalon moldu devait déjà être porté par ses grands-parents et elle a bien moins de classe que toi. Mais c'est elle qu'il aime. Bien plus fort que ce que tu ressens pour lui.
– Je sais, soupira Scorpius.
– Tu ne lui diras rien. Parce que ce ne serait que vengeance et tu ne veux pas te venger de lui. Il souffre assez, il n'a pas besoin que tu détruises son univers, ses acquis, sa confiance.
– Ce n'est pas lui rendre justice que de le laisser vivre dans le mensonge.
– Tu commences à parler comme lui, sourit Drago en désignant la lettre posée près de son fils. Ça veut bien dire ce que ça veut dire. « Provenant des rizières », murmura Drago en quittant la chambre.
Un nom de code. Une légende. Une croyance.
Seul dans l'immensité poussiéreuse de la bibliothèque de Poudlard, Scorpius leva la main vers un grimoire. Le hasard n'y était pour rien, pas plus que la plus infime des coïncidences. C'était ce livre qu'il voulait lire, ces pages qu'il voulait dévorer. Bêtement, et il s'en voulut un peu de tomber aussi bas, Scorpius huma la couverture. Mais nulle odeur boisée ne trahissait sa dernière appartenance. A l'intérieur du grimoire, collée à la dernière page, une petite affiche donnait la liste des élèves l'ayant emprunté. Des élèves encore scolarisés à Poudlard, James était le seul. Scorpius en fut légèrement surpris. Les membres des si secrètes confréries de Poudlard n'empruntaient-ils donc jamais de livre ? D'où provenaient alors leurs acquis, leurs croyances, leurs savoirs ?
« Des membres anciens. »
Scorpius sursauta. Il n'avait pas vu Graziella l'approcher. Elle s'assit près de lui et de tout en elle émanait le bonheur.
– Une histoire de transmission, poursuivit-elle. Ceux qui étaient là ont recruté. Les nouveaux les ont écoutés. A leur tour, ensuite, ils ont transmis.
– Il a bien fallu que quelqu'un les fasse, ces recherches.
– Le premier d'entre eux, sûrement. Ce sont des confréries ancestrales, petit scorpion, il...
– Tu veux dire que les clubs existaient même du temps où mon père était à Poudlard ?
– Même du temps où le père du père de ton grand-père y était. Mon maître pense que les deux confréries secrètes existaient bien avant Poudlard.
– C'est donc vrai, alors ? Elles existent dans d'autres écoles ?
– Certainement dans toutes les écoles de ce monde.
– Mais... Pourquoi personne n'a agi avant ? Des élèves ont dû avoir les mêmes missions que moi, que...
– Il y avait d'autres batailles à mener. La guerre, Scorpius. La guerre emporte tout sur son passage. La guerre est une dimension réelle, qui n'offre que peu de répit à la paix. La guerre, tout le monde la connait. La guerre est étudiée, commentée, redoutée. La guerre crée des martyrs, des héros. La guerre occupe les mortels et laisse davantage de temps, de place, à ceux qui prétendent ne pas l'être.
– Tu veux dire... Tu veux dire que c'est la Source qui a envoyé... Voldemort ?
– Elle n'en a pas eu besoin. De tous temps des hommes se sont sentis supérieurs. La soif de pouvoir n'est jamais tarie, elle traverse le temps, les époques.
– Qu'est-ce que tu veux dire ?
– La division apporte la méconnaissance, engendre la peur, entraine la colère et la haine. La division est la principale alliée de la Source.
– Et James dans tout ça ? Quel est son rôle ? Rassembler ? Comment ?
– Fais lui confiance.
– Pourquoi lui ?
– Une évidence insoupçonnable.
– Dis-moi.
– Il n'a pas de savoir suprême, pas de talent que tu ne saurais posséder. Mais il est la Clef du Rassemblement. Cela me suffit. Et cela devra te suffire aussi.
– Comment puis-je l'aider ?
– Ne te laisse pas guider. Fais tes propres choix.
– Je l'ai choisi lui, tu le sais, sinon je ne serais pas ici.
– Alors ils ont déjà perdu. Si tu crois en lui c'est que tu ne crois pas en eux. Si tu ne crois pas en eux, c'est que tu les combats déjà. Tu ne seras pas seul. Grâce à James, tu ne seras plus seul. Tu feras partie d'une communauté, elle-même liée à toutes les autres. Tu seras ouvert et tolérant, curieux de la vie et des gens. Tu le seras car tu l'es déjà. Tu deviendras ce que tu es.
– Mais... Si je suis ta logique, on sera tous comme on est déjà. Les... Pardonne-moi d'utiliser des mots aussi simplistes mais... les méchants le resteront, les assoiffés de pouvoir aussi. Comment les choses pourraient-elles changer ?
– C'est justement pour que le monde ne change pas que nous sommes ici toi et moi.
– La Source veut vraiment tout détruire ?
– Pas tout, non. Seulement l'essentiel. La curiosité, l'amour, l'espoir.
– Comment ? Et avec qui ?
– Les endoctrinés sont nombreux, petit scorpion. Tu dors dix mois par an près de l'un d'entre eux.
– Albus Potter ? Il n'est rien...
– Tu ne fais que le comparer à son frère que tu as mis sur un piédestal. Tu manques d'objectivité.
– Est-il au courant ? Sait-il qu'il s'apprête à essayer de...
– Essayer, non. Le faire. Le doute n'effleure pas ceux qui croient.
– Il est au courant, donc.
– Il fait partie des atouts, mais ce n'est pas lui qui mène le jeu. Il n'a pas plus d'importance qu'un pion sur un échiquier. Lorsqu'il fait tomber un pion adverse, il s'enorgueillit, mais ce n'est pas lui qui élabore les stratégies.
– On dirait presque que tu le plains.
– Il ne faudrait jamais sous-estimer la manipulation, Scorpius, ni ignorer les victimes, quelles qu'elles soient. Mais chacun est libre de ses choix et Albus a fait les siens.
– James dit tout le temps que choisir, c'est renoncer.
– Albus a renoncé à sa raison, ses émotions, ses sentiments, sa liberté. Il a préféré consacrer sa vie à une ambition qu'il croit réalisable. Mais il n'est qu'un pion. Un pion qui pense être temporairement au service des frères Zigaro. Eux sont les fous de l'échiquier, des intermédiaires au service d'un roi et d'une reine. Mais n'oublie jamais, Scorpius... Au-delà de l'échiquier, il y a une stratégie, une entité qui mène le jeu.
– Qui sont les gens au-dessus des Zigaro ?
– Je viens de te le dire, Scorpius.
– Eux aussi obéissent à des ordres. Sans savoir que même leurs maîtres sont endoctrinés...
– Endoctrinés, non. Ils sont juste manipulés. Et lorsque la Source aura besoin d'une nouvelle guerre pour agir en toute quiétude, elle lancera la Jeune Armée des Ténèbres.
– Pourquoi ne pas attendre qu'un nouveau mage noir...
– Le temps. L'inattendu, la surprise, tout ce qui fait la vie déjoue les plans de la Source. Lorsqu'elle aura besoin d'une guerre, elle n'attendra pas.
– On dirait qu'elle peut tout faire d'un claquement de doigts.
– C'est ce qu'elle veut te faire croire, Scorpius.
– Ton maître l'a déjà... vue ?
– Qui donc ?
– La Source, bien sûr.
– La voir ? Mais i rien à voir, Scorpius.
– Tu veux dire que la Source n'a pas de forme ?
– Pas de forme, pas de corps, rien de palpable.
– Comme une sorte de... fumée ?
– Mon maître dirait plutôt fumisterie, s'amusa Graziella.
– La Source n'existe pas ?
– Oui et non.
– Comment ça ? On ne peut pas exister qu'à moitié !
– C'est là tout l'intérêt de la croyance, Scorpius. Il y a le palpable et l'impalpable, la raison et le cœur.
– James avait raison. La Source est comparable aux dieux moldus.
– C'est une façon de voir les choses. Je te laisse, je me dois de rejoindre au plus tôt le « passage du W », comme tu le nommes. Tu as bien fait de choisir ce grimoire. Il t'apportera les réponses que tu attends depuis si longtemps.
– Ce serait parfait si c'était aussi simple.
– Il suffit de lire avec ton âme, Scorpius. Avec ton âme. »
Sur la couverture, pas le moindre titre. Des signes anciens, des runes, des dessins compliqués. Et un nom, celui de l'auteur. Jarrod Waddell. Un historien qui navigua de par les contrées magiques, toute sa vie durant. Elève de Poudlard, héritier d'une famille noble et aisée, Waddell refusa de prendre soin du patrimoine familial et quitta l'Angleterre pour le Laos. Il disait qu'était là l'un des berceaux de la magie et envisageait ensuite de parcourir les autres berceaux coutumiers. Une terre aride de l'Afrique centrale, les sous-sols de Salem, les invisibles fjords inversés de Scandinavie, les contrées mystérieuses des terres celtes... Il rêvait même de visiter Avalon, peut-être même de découvrir l'Atlantide.
Or, il ne quitta le Laos que pour son Angleterre natale, où il cessa ses recherches pour en transmettre le fruit. A l'époque – « celle de mes arrière-grands-parents », songea Scorpius – Waddell n'avait d'autres contacts que les plus vieilles et nobles familles sorcières. N'étant missionné par nul autre que par lui-même, le ministère refusait d'accorder crédit aux élucubrations d'un simple voyageur.
Waddell contait lui-même que « ne connaissant pas le manque d'argent, je ne voyais pas la nécessité de faire de mes périples un métier. Le ministère et ses missions de carriéristes n'ont jamais trouvé grâce à mes yeux. J'étais outré, bien sûr, par leur refus. Je leur apportais la connaissance, j'envisageais de faire créer une nouvelle matière que j'enseignerai moi-même aux élèves de Poudlard mais ni Dumbledore, ni le Magenmagot ne m'ont accordé leur confiance. »
Une nouvelle matière, songea Scorpius. Avec le temps, celle-ci serait devenue banale, ordinaire, il n'y aurait plus eu d'effet de surprise après la deuxième génération d'élèves, il se serait rendu dans ce cours sans autre arrière-pensée qu'avant d'entrer dans le cachet où se tenaient les cours de Potions.
« Enseignement H'mong ». Vaste programme. Pourquoi seulement le Laos ?, s'étaient interrogés les membres du ministère, sans doute même les parents d'élèves. Pourquoi accorder tant d'importance à ce pays, à ses coutumes, à ses croyances ? Pourquoi en accorder davantage qu'à ceux des autres communautés ?
Waddell avait argumenté. En vain. Ses vieilles amitiés, d'abord réticentes, s'étaient laissé convaincre après moult récits passionnés et l'intervention de l'héritier de la famille Mac Cairill. Celui-ci prétendit jusqu'à sa mort être l'ultime détenteur des pures magies celtiques, l'un des berceaux de la sorcellerie, et donnait foi aux propos de Waddell, admettant volontiers que l'ensemble des berceaux s'accordait sur ces pieuses paroles, faux mythe, vérité vraie.
« Provenant des rizières », avait dit Drago Malefoy. Un nom de code, à peine dissimulé, pour parler de la présence jamais disparue des ancêtres, de l'empreinte des âmes, d'âmes qui ne nous quittent jamais vraiment.
Au fil de sa lecture, le jeune Scorpius Malefoy survolait les réponses sans vraiment les voir. Pour lui, le poids des âmes de ses ancêtres avait toujours été là, sur ses épaules, tel un fardeau à porter et à ne jamais oublier.
Il n'avait pas oublié le jeune garçon qui n'avait d'autres amis que la fratrie Nott. Il n'avait pas oublié qu'il ne recevait jamais d'invitation à se rendre à une fête d'anniversaire mais toujours plus d'invitation à se fiancer avec une princesse slave qu'il ne rencontrerait que la veille de son mariage. Il n'avait pas oublié les mots de son grand-père, à peine sorti de prison, ceux de sa grand-mère, pleins de sous-entendus, d'obligations, de devoirs, ceux de sa mère, bourrés de remords, ceux de son père, qui plaçait tant d'espoir en lui. Il n'avait pas oublié les regards, les chuchotements, les mots étouffés qu'il rêvait d'entendre, par simple curiosité enfantine. Il n'avait pas oublié le mal, en entendant pour la première fois ces mots. Il n'avait oublié ni la surprise, ni l'incompréhension. Il n'avait surtout pas oublié la compréhension.
Il lui avait fallu dix ans pour comprendre, pour tout savoir de la vie, de la guerre, de la mort. Il n'avait eu qu'un an, ensuite, pour se préparer à entrer à Poudlard. Nulle envie de jeter son premier sort, nulle envie de découvrir ce château des merveilles. Il avait mis sous silence son émerveillement comme il avait camouflé ses craintes et, lorsqu'on lui avait reproché d'être coupable des suicides de nombre d'élèves, il n'avait pas osé rétorquer qu'il ne les connaissait pas, que certains s'étaient suicidés avant même qu'il n'arrive à Poudlard, avant même qu'il ne prononce son premier mot.
Il ne connaissait personne, n'avait aucun ami. Tout le monde connaissait son nom, tout le monde s'en était fait un ennemi.
« Tu paieras pour ce que tu n'as pas fait, tu paieras pour des crimes que tu n'as pas commis », avait dit Lucius Malefoy. « Tu paieras parce que le Garçon-qui-a-survécu est devenu un homme, parce qu'il a vaincu, parce qu'il a pris des responsabilités trop grandes pour lui, parce qu'il s'est cru devenir celui qu'il ne sera jamais.
La guerre avait fait de lui un être différent, obligé de jeter des impardonnables pour ne pas sombrer, obligé de se laisser mourir et de renaitre seulement pour les autres. Il a cru qu'il était de son devoir d'exiger la construction de cet immonde monument en l'honneur de ce traitre de Rogue, il a cru qu'il était de son devoir de nous gracier, d'amoindrir nos peines, parce que ta grand-mère l'avait soi-disant aidé à vaincre le Seigneur des Ténèbres. Il ne l'avouera jamais mais il aime ce qu'il est devenu. Un héros. Pas un Auror dévoué, ni un père de famille aimant... Un héros.
Il n'a jamais compris que nul ne lui ôterait ce titre, il a décidé de continuer à devenir ce qu'il était déjà. Il a plaidé notre cause, a continué à combattre le soi-disant mal. Il a donné des tas d'interviews, soi-disant par devoir, lui qui détestait cela. Mais, tout ce temps, il n'a fait que gaspiller sa vie. A prétendre devoir se sacrifier pour la communauté, à prétendre être humble, timide, discret. A prétendre vouloir le bien. Il a délaissé sa famille, il a engendré la colère de ceux qui criaient vengeance.
Il suffisait de nous jeter en prison, tous les trois, quelques années tout du moins, et tu aurais eu une belle vie. Les Nott seraient en vie, comme tant d'autres. Il aurait suffi de nous punir pour des fautes que nous avions commises, de nous donner la peine que nous méritions.
Au lieu de ça, il a prêché « sa » bonne parole, tout ce qu'il exigeait se réalisait dans l'instant, il a laissé des Aurors se venger par le sang, parce qu'ils étaient ses proches. Lorsqu'un jeune Lestrange a été trouvé dans la vallée de Bergsbrought, Ron Weasley l'a tué de sang froid, parce que Bellatrix avait torturé la sang-de-bourbe qui était devenue sa femme. Daphnée a prouvé quelques jours plus tard que ce jeune Lestrange n'avait rien à voir avec Bellatrix, sans doute était-il seulement un petit-neveu au sixième degrés. Mais l'affaire fut étouffée et Daphnée envoyée à l'autre bout de l'Europe. Tu te plains de ne pas assez voir ta tante, Scorpius ? Cesse de le faire. Tu ne dois son absence qu'au Survivant et tu ne pourras jamais l'approcher.
Sans même s'en apercevoir il a créé de nouveaux procédés, de nouvelles lois, fausses, officieuses, mais appliquées. La vengeance engendrera toujours la vengeance, d'un côté comme de l'autre. Et c'est lui qui veut ça, pour avoir un prétexte de quitter sa demeure chaque matin, d'y rentrer toujours plus tard. Ceux qui ont subi de lourdes pertes le vénèrent comme un Dieu, protègent chacun de ses pas, adulent jusqu'à ses chaussures bas de gamme. Il pourrait les piétiner qu'ils ne s'en plaindraient nullement, prétendant que tout ce qu'il fait est juste et bon.
Les enfants que tu vas côtoyer pendant sept ans, Scorpius, ont grandi sous cette vénération. On leur a appris à le chercher du regard, à lui demander photographies et autographes, à collectionner les cartes de choco-grenouille en chérissant la sienne. Tous savent qui il est, tous savent qu'il est « normal » de le vénérer. Tous vont chercher à devenir amis avec ses fils. Tous vont les reconnaître et nul n'ignorera qui tu es. Ils te haïront autant qu'ils les adoreront et quoi que tu fasses n'y changera rien. N'oublie jamais, Scorpius... Tu vas payer pour nous. Tu vas payer notre dette. Et ton prix ne sera jamais assez conséquent. Ton prix ne sera jamais le leur.
– Je n'aurais jamais d'enfant, voilà tout. »
Scorpius s'était contenté d'asséner cette vérité, celle d'un enfant de dix ans doté de responsabilités bien trop grandes pour son jeune âge. Pour lui, pour cet enfant écœuré par tant d'injustices, désabusé de n'avoir pas les mêmes droits, les mêmes chances, la même insouciance que les enfants de son âge, le poids des âmes s'était toujours résumé ainsi. Un traumatisme, un héritage dont il se serait bien passé. Un héritage qui l'isolait, mais qui n'était pourtant pas un fardeau personnel. Son père vivait la même chose. Les fils, épouses, veuves, nièces, oncles de Mangemorts vivaient tous la même chose. Waddell n'avait pas eu besoin de plus pour les convaincre et le poids des âmes s'était amoindri, adouci. Il était soudain un fardeau bien moins lourd à porter.
« Tu as compris ?
- Graziella... Je n'ai presque pas sursauté.
- Je l'ai remarqué, oui. Tu es soudain bien triste, mon ami.
- La stupeur. L'incrédulité. Tu connais ça, toi ?
- Il m'arrive parfois de les ressentir. Mais mon maître est là, il répond à mes questions, les anticipe, me rassure.
- J'aurais dû naître comme toi, soupira Scorpius.
- C'est bien la première fois que quelqu'un me dit ça, sourit Graziella. Alors, Scorpius, as-tu lu avec ton âme ?
- Je le crois. La question est plutôt de savoir si ce que j'ai lu est en rapport avec la Source, l'apocalypse, ce tsunami qui...
- Tu as lu avec ton âme, donc.
- Sommes-nous les seuls concernés, Graziella ?
- Ce serait trop simple et trop compliqué. Une poignée de familles anciennes ne leur suffit pas. Et toutes les familles auxquelles tu penses ne croient pas les récits de Waddell. Théodore Nott n'y croyait pas. Mais il n'est pas le seul. Ce qu'il faut que tu comprennes, Scorpius, c'est que Waddell n'a jamais été seul. La Source a des adeptes depuis la nuit des temps. Waddell n'était pas seul, il apportait seulement une nouvelle force. Les sorciers nobles n'ont pas toujours cru, Scorpius, bien au contraire. Ils ne croyaient d'ailleurs en rien d'autre qu'en eux-mêmes. Leur richesse, leurs relations... Ils n'avaient besoin de rien d'autre. Ils avaient le pouvoir, la corruption, ce semblant de bonheur qui leur convenait. Tout leur était permis, Scorpius. Ta famille a abusé de ce pouvoir, longtemps ils ont été soupçonnés, jamais ils n'ont été inquiétés.
- Ils se sont cru au-dessus des mortels, comprit Scorpius.
- Oui. A cette époque, ils n'avaient pas besoin de croire, ils avaient tout et ne risquaient rien. Harry Potter a changé la donne, la mort de Voldemort, les amalgames, les arrestations, les rumeurs... On a collé la même étiquette sur les familles nobles, même celles qui n'avaient pas suivi Voldemort. Les moqueries, la fausse vengeance, la vraie cruauté, et soudain ceux qui se croyaient au-dessus sont tombés de leur piédestal, piétinés par ceux qu'ils avaient jusque-là méprisé.
- C'est à ce moment-là qu'ils se sont laissé endoctriner ?
- Pas tous. Ce qu'il faut que tu comprennes, Scorpius, c'est que les récits de Waddell, et de tous ses adeptes après lui, étaient passionnants, joyeux, enthousiastes. L'éclat de vie était présent dans leurs yeux alors qu'il avait quitté ceux de leur auditoire. Lorsqu'on est démuni, lorsqu'on n'a plus rien, une seule chose importe...
- Retrouver l'espoir, comprit Scorpius.
Graziella se contenta de lui sourire un long moment, suffisamment longtemps pour que Scorpius comprenne que les familles nobles n'avaient pas été les seules proies de la Source. Les solitaires, ceux à qui la vie avait tout pris, les nés-moldus effrayés par ce nouveau monde, les combattants traumatisés par la guerre... La Source leur avait donné l'espoir d'un monde meilleur où ils ne seraient plus seuls.
- La Source a de sérieux arguments, reprit Scorpius, plus pour lui-même que pour Graziella. Cette histoire de poids des âmes... J'imagine que lorsque le tsunami géant s'abattra sur nous, seuls ceux qui seront protégés par les âmes de leurs ancêtres survivront ?
- C'est une façon bien synthétique de voir les choses mais oui, en quelque sorte.
Les idées s'entrechoquaient dans l'esprit de Scorpius, si fort qu'il en était migraineux. James, qui s'intéressait avec tant d'enthousiasme aux mythes moldus et sorciers, avait-il fait le rapprochement ? Le mythe du Déluge, l'apocalypse tant discutée, la disparition et la renaissance de l'humanité, les élus survivants... James avait-il conscience de la complexité de sa tâche ?
- Je comprends tes inquiétudes, Scorpius, mais le monde n'est pas un objet doté d'un bouton à presser pour faire imploser l'humanité. Nul ne pourra jamais inventer sortilège ou potion capable d'anéantir tant de vies.
- Pourquoi les endoctrinés y croient-ils, alors ?
- Parce qu'on leur a promis quelque chose. Le terme de toute croyance. Une preuve.
- Ils ne peuvent réellement souhaiter une telle preuve... On parle de décimer des milliards d'êtres humains ! Des centaines de milliers de sorciers !
- Ils n'ont plus rien à perdre. Eux seront sauvés, le reste n'a aucune forme d'importance. Ils ne songent pas aux innocents mais à la mort de ceux qu'ils rendent coupables de leur mauvais sort, de leur solitude, de leur mal être. Pour cela, ils seront prêts à tout. Même à accomplir l'impossible.
- L'impossible…, murmura Scorpius, effaré. »
L'adolescent fougueux qui s'était redressé, plein d'entrain, de confiance, de vie, se laissa tomber au sol, peu conscient de ce que ses ancêtres auraient pensé de voir l'un des leurs se rabaisser de la sorte.
Il se sentait démuni. Incapable. Loin de le rassurer, Graziella lui avait donné des réponses si sombres qu'il en était effrayé. Il s'était lancé dans une quête bien difficile, trop, sans doute, pour lui. Et même s'il ne voulait pas abandonner James et sa bande de tous les possibles, il ne pouvait les soutenir complètement. Soutenir la Clef du Rassemblement, c'était déjà aller contre la Source. Et aller contre la Source signifiait en combattre les suiveurs.
- Mon père… ma mère… mes grands-parents… Je ne pourrai jamais les affronter ! Imagine qu'il y ait une guerre, des batailles… Jamais je ne pourrai les attaquer !
- S'il devait y avoir une bataille, tu n'attaquerais pas, Scorpius. Tu te contenterais de te défendre. Et eux ne t'attaqueront pas non plus.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- Mon maître. »
Scorpius soupira. La loyauté de Graziella était bien belle, elle ne connaissait pas l'avenir pour autant. Et son maître, puisse-t-il être l'homme le plus intelligent au monde, ne pouvait rien affirmer. Le maître de Graziella avait toujours plu à Scorpius. Simple, aventureux, habile, passionné, il avait su faire naître l'espoir en Scorpius, le rassurer, répondre à ses questions les plus pressantes. Et, après avoir longtemps refusé, il avait fini par accepter de confier certaines missions à Scorpius lorsque celui-ci lui avait rappelé le fondement même de son apprentissage.
« C'est à Poudlard que tu t'accompliras, Scorpius. Pas seulement en apprenant à réaliser de belles potions et de beaux sorts. Ce qui te servira le plus, tu l'apprendras en-dehors des salles de classes. L'importance de la recherche et de la curiosité, à la bibliothèque, l'importance du vivre-ensemble, sur le terrain de quidditch. Tu testeras tes limites dans la forêt interdite, tu apprendras à accepter l'autre, à le supporter, à vivre et dormir avec lui pendant sept ans. Tu te prendras d'affection, de passion, de peur et d'inimité. Tu trouveras ta voie, celle pour laquelle tu t'engageras corps et âme, celle qui fera de toi ce que tu es vraiment. Et lorsque tu l'auras trouvée, ne laisse rien ni personne te détourner d'elle, de ce que tu veux, de ce que tu es. »
Bien sûr qu'il s'était engagé pour cela. Mais, plus le temps passait, plus Scorpius redoutait. Il avait toujours su que le chemin serait semé d'embuches. Il s'en était même félicité, arguant pour lui-même que plus la tâche serait difficile, plus il se sentirait fier, en tant que Malefoy, d'avoir relevé le défi. Il s'était même imaginé, plus tard, en parler à sa famille. Surtout à ses parents.
Mais c'était avant de comprendre que sa famille était intrinsèquement liée à cette voie enveloppée de périls, environnée d'embuches, qui deviendrait sa vie.
ooOOoo
Manoir des Vents Hurlants – Nord de l'Angleterre
« Maître ? »
La voix était forcée mais demeurait joyeuse. L'elfe devait hausser le ton afin que sa voix douce et timide se fasse entendre par-delà le brouhaha du chantier. Drago retint son sourire quotidien dès qu'il eut posé son regard sur l'elfe qui vivait et officiait pour la famille Malefoy depuis la fin de la guerre.
Bwibi était vêtu d'une vieille salopette écarlate, autrefois portée par Scorpius. Une fois. Ce vêtement lui avait été offert par un Blaise Zabini hilare, et Scorpius l'adorait. Mais Lucius abhorrait tout signe représentatif des Gryffondor et Scorpius avait accepté de ne plus porter sa salopette fétiche à condition que l'elfe en hérite. Pour le plus grand malheur des Malefoy, Scorpius était un fervent disciple de « la Sang-de-Bourbe Granger et de ses idéaux d'égalité intra-espèce ».
- Monsieur Zabini est arrivé.
- Merci Bwibi. Tu peux le...
- Salut Drake, dis-donc Bwibi t'as un look sensationnel ! Ma salopette te plait ?
- Bwibi porte la salopette de monsieur Scorpius.
- Mais c'est moi qui…
- Il l'a reçue en cadeau, elle lui appartenait et monsieur Scorpius l'a offerte à Bwibi.
Drago ricana, s'enfonçant confortablement dans son fauteuil. Bwibi n'appréciait que très peu les manières grandiloquentes de Blaise et son sourire toujours éclatant. Bizarrement, Bwibi lui préférait le taciturne Théodore Nott, celui-là même qui s'abrutissait de travail et parlait peu.
- Alors la Dragouille, tout va comme tu veux ?
- Ne commence pas, Zabini. Nous ne…
- Nous ne sommes pas amis, singea Blaise avant de s'esclaffer. Les Malefoy n'ont pas d'amis, seulement des alliés. Les Serpentard…
- Stop vil serpent. Bwibi…
- Sers-moi à boire foutue couleuvre. Et laisse donc ce pauvre Bwibi tranquille. Où est mon filleul adoré ?
Sans y avoir été invité, Blaise se mit à son aise, se défaisant de son blouson en cuir de Cospgcketd, cet animal marin aux prouesses magiques époustouflantes. Blaise Zabini avait toujours su se mettre à son avantage, c'était un homme de goût qui avait les moyens de voguer au-delà des modes, dans une élégance irrépréhensible. L'homme était très grand, droit et élancé, et débordait d'une fausse suffisance qu'il semblait apprécier de dompter et de doser, en fonction de ses interlocuteurs. Avec une nonchalance longtemps travaillée, Blaise Zabini s'installa dans le fauteuil le plus confortable de la pièce, occultant le regard lourd de reproches de l'elfe de maison.
- Tu peux nous laisser Bwibi, soupira Drago avant que ses yeux se fassent plus sombres. Tes pieds, Zabini. C'est un bois noble, travaillé par des…
- Faux, trancha Blaise sans quitter son immense sourire. Si cette table avait eu un tant soit peu de rareté, c'est l'Armée de Dumbledore qui poserait ses pieds dessus.
- Cesse de prononcer ces deux mots avec admiration, grommela Drago. Cette organisation d'adolescents pré pubères n'existe même plus d'ailleurs, et tu…
- Ginny disait toujours que l'AB demeurerait tant qu'un de ses membres serait en vie.
- Ils mourront tous un jour ou l'autre. Bientôt, j'espère. Tu penses encore à elle.
- Ginny…
- La belette. Merci de l'appeler ainsi quand tu…
- Jamais.
- Bien… Tu penses encore à elle, donc. Pourtant tu as tout pour être heureux, Blaise. Une femme qui t'aime malgré ton rire trop fort et tes blagues douteuses, trois enfants qui…
- Je sais.
- Mais ça ne te suffit pas.
- Je devrais m'en suffire pourtant, n'est-ce pas ?, lâcha Blaise avec remord. Être aimé, c'est tellement plus que ce qu'on mérite…
- Tu as toujours préféré aimer que d'être aimé. Un trait de caractère que tu partages malheureusement avec ton fils.
Blaise blêmit. Il lui arrivait peu de baisser les yeux. Il ne se laissait jamais impressionner par rien ni personne, même du temps où les anciens Serpentard subissaient quinze interrogatoires musclés par jour, par ceux qu'ils avaient combattus à Poudlard, ceux qui avait été acceptés au bureau des Aurors sans trop de difficulté, ceux qui étaient bons. Les héros.
Blaise était de ceux qui parvenaient à se tirer de toutes les situations, par un éclat de rire ou un sourire charmeur, par une phrase bien tournée, un clin d'œil aguicheur, une remarque avisée. Blaise n'avait peur de rien, de personne. Sauf de son fils.
- J'ai… J'ai parlé à Ginny. Vite fait. Elle a refusé de me parler au début mais j'ai insisté. Je l'ai menacée de parler à son abruti de mari. Je croyais qu'elle savait que jamais je ne le ferai, je pensais qu'elle avait confiance en moi, en mes promesses d'autrefois. Mais elle a eu peur. Peur de moi. Peur que j'aille le voir, lui, cet abruti de Survivant et que je lui balance cette bombe qui l'aurait fait tomber de son piédestal.
- Qu'est-ce que…
- Je lui ai parlé de la lettre. Et de… James. Je t'ai déjà dit que mon grand-père s'appelait James ? Un type spécial, ce vieil édenté. Il vit toujours. Mes parents sont morts, les fils de Théo n'ont même pas atteint leur majorité et lui… Il dit qu'il fait de la résistance. Je vais le voir, des fois. C'est la famille, quand même. Il vit seul. Il a toujours vécu seul. Mon père n'a jamais connu sa mère. Enfin je ne crois pas. Il savait juste qu'elle était de sang pur. Ou peut-être qu'il ne faisait que l'affirmer, sans le savoir. Au final c'est ce que faisaient tous les Sang Pur à l'époque. Mais pas le vieux James. Le vieux James disait toujours que le sang n'importait pas, que la force n'importait pas, que l'intelligence n'était rien. Il ne parlait que de cœur, d'équilibre et toutes ces choses dont je me fichais royalement. Il vit au sud de l'Angleterre, il dit qu'il n'aime pas le froid mais il ne se couvre jamais beaucoup. Sa maison… c'est une sorte de grande ferme, tu vois ? Toute en pierre. Le toit est tout bizarre, en diagonale. Il y fait froid et sombre. Lui dit qu'il s'en fiche, il ne voit que le soleil. Il dit que la nature est ainsi, capricieuse et somptueuse, qu'il faut la prendre comme elle est. Il est un genre d'adorateur de la nature. Et t'as pas intérêt à être d'un autre avis, tu vois. Il est vraiment têtu. C'est peut-être pour ça qu'il vit seul. Il n'a pas d'amis, pas de voisins. Juste des animaux. Ça, des animaux il en a plein. Et il s'en occupe bien parce qu'ils lui sont très fidèles. Il a un elfe aussi. Un dénommé Valentin. Curieux comme nom pour un elfe, pas vrai ? Le vieux James l'a laissé choisir. Il le laisse faire ce qu'il veut, porter ce qu'il veut. Valentin est même mieux habillé que ce vieux James. Je sais pas trop à quoi il lui sert parce que sa maison n'est guère reluisante. Le vieux James dit qu'ils parlent beaucoup tous les deux et que ça lui suffit. Quand il me dit ça je me sens un peu mal à l'aise alors je pars. Mais il me manque vite, le vieux James. Je dis le vieux James depuis… Depuis qu'il n'est plus tout seul à porter ce prénom, dans la famille. C'est peut-être un signe ou peut-être pas, lui te dirait qu'on voit les signes qu'on s'invente et que c'est l'importance qu'on leur donne qui fait toute la différence. Mais bon, mis à part ma femme et nos trois enfants, les deux seuls parents qu'il me reste s'appellent James.
- Tu lui en as parlé ? Tu as parlé du jeune James au vieux James ?
- Vite fait. J'ai pas dit grand-chose. Mais il a compris.
- Et lui ? Qu'est-ce qu'il a dit ?
- Pas grand-chose non plus. Enfin… Il était même pas choqué. Comme s'il le savait déjà.
- Tu lui avais parlé de la be… de Ginny ?
- Oui. Mais pas du bébé. Pas de James. Jusque-là j'en avais parlé à personne, tu sais. Il était tout petit, toujours fourré chez les Weasley, j'avais peur qu'il me haïsse encore plus que…
Drago s'adossa au fauteuil en velours émeraude qu'il affectionnait depuis toujours, ses yeux rivés dans ceux de cet homme blessé, brisé mais non sans espoir. C'était toujours ainsi, avec Blaise. Il était à la fois persuadé de parler un jour à son fils et convaincu que celui-ci le détesterait. Et tout ce que Drago pouvait dire n'y changeait rien.
- Il a été élevé chez les bons, les parfaits, les héros de notre communauté ! C'est le fils du Survivant, son héritier ! Ron Weasley est son parrain, Hermione Granger sa marraine ! Et Ginny…
- Il n'est pas comme ça.
- Je le sais bien ! Mais il m'a fallu du temps pour m'en apercevoir. Du temps dont je n'aurais pas eu besoin si j'avais eu les tripes d'aller le voir plus tôt. Et bientôt il sera trop tard, il sera majeur, il quittera Poudlard, il se mariera, je deviendrai grand-père et je ne pourrai pas me pointer à ce moment-là, tu comprends ?
- J'ai peur de comprendre, justement. Tu me fais peur, Blaise. Pense à Evelyn, à…
- Je lui ai tout avoué. Et aux enfants aussi.
- Blaise, soupira Drago, mortifié.
Statufiés par le poids des mots de Blaise, les deux anciens Serpentard laissèrent leurs yeux parler pour eux. Quelques secondes tout du moins.
- Evelyn le savait. Enfin, elle se doutait de quelque chose. Elle pensait à un enfant, elle a trouvé les photos de Ginny, elle... Elle dit qu'on peut aimer plusieurs personnes dans la vie, qu'elle ne m'en veut pas.
- Et pour James ?
- Elle veut le rencontrer. Elle veut l'inviter à la maison, aménager la grande pièce sous le grenier. Elle dit que c'est une pièce lumineuse, qu'on peut y installer des meubles en bois chaud, en faire une chambre chaleureuse et accueillante. Elle dit qu'elle me soutiendra, qu'elle sera à mes côtés, qu'elle saura s'éclipser quand on en aura besoin et qu'elle saura être là, pour lui cuisiner de bons petits plats et lui donner tout un tas de conseils sur le comportement des filles.
Drago leva les yeux au ciel. Il lui avait fallu du temps pour accepter de côtoyer Evelyn, pas seulement parce qu'elle était d'origine moldue, mais parce qu'il était impossible de garder une relation seulement cordiale avec elle. Tenace, entière et passionnée, avec Evelyn c'était du tout ou rien. Et elle avait choisi que la famille Malefoy entrerait « dans le tout », comme Théodore Nott, qui dinait chez les Zabini deux soirs par semaine. Evelyn avait cette capacité à entraîner Astoria dans des conversations purement féminines, à surveiller tous les enfants d'un large coup d'œil, et à empêcher les hommes d'en venir aux mains lorsqu'il s'agissait de quidditch. Drago ne l'aurait avoué pour rien au monde – les Malefoy n'avaient jamais d'amis, il en était ainsi depuis la nuit des temps – mais il appréciait sincèrement Evelyn. Et Blaise. Et leurs enfants.
- Et… Comment ont réagi les enfants ?
- Hadiya n'a pas dit grand-chose. C'est surtout Tisha qui parlait. Elle veut changer d'école, elle veut aller à Poudlard, elle veut le voir, le toucher, lui parler. Elle veut le découvrir. Haïdan ne comprend pas. Il dit qu'il ne réalise pas qu'il a un frère quelque part et qu'il ne comprend pas pourquoi il ne l'a jamais rencontré, pourquoi il n'est pas avec nous à Noël, pourquoi il n'a pas écrit son nom en griffes d'hippogriffe sur le cadeau qu'ils ont offert à Evelyn l'an dernier ni pourquoi James n'a jamais joué à petit dragon avec lui.
- Tu…
- Je n'ai prononcé son nom qu'à Evelyn. Les enfants ignorent tout de lui, sauf qu'il va à Poudlard et qu'il a l'âge d'Hadiya, à quelques mois-près. Ils ont six mois de différence, Drago. Ils pourraient être ensemble, si Hadiya était scolarisée à Poudlard. Ils pourraient même être dans la même…
- Hadiya ne serait jamais allée à Gryffondor, coupa Drago d'un ton catégorique.
- Et pourquoi pas ? Elle s'entend si bien avec Scorpius.
- Scorpius est à Serpentard.
- Mouais. De toute manière, James est ami avec des Serdaigle, des Poufsouffle et même des Serpentard. Il est même…
- Il est ami avec Scorpius.
Blaise s'interrompit, ses yeux pleins d'envie vrillés dans ceux de Drago. Comme tout parent involontairement absent de la vie de son enfant, il voulait tout voir, tout savoir de la vie de son fils. Et cette curiosité mêlée de détresse émouvait Drago même si, bien évidemment, il s'en cachait, préférant se répéter que la situation aurait ému n'importe qui.
- Scorpius a… Scorpius a eu un petit béguin pour James, cette année. Tu sais comment sont les adolescents.
- Normal, James est irrésistible, affirma Blaise avec un sourire immense et fier.
- Tu t'en fiches ?, s'étonna Drago. Que Scorpius soit attiré par la gent masculine ne te…
- Scorpius est mon filleul. Il fait ce qu'il veut avec qui il veut. Il peut même enfreindre la loi, je le protègerai. Est-ce qu'ils sont…
- Non. Scorpius a parlé à James et… Ton fils s'est bien comporté. Comme toujours.
- Tu prends sa défense.
- J'ai confiance en mon fils et mon fils a confiance en James. Ton fils est quelqu'un de bien, Blaise. Je me demande même des fois s'il…
Drago s'interrompit, légèrement effrayé. Le sourire de Blaise avait disparu, sa nonchalance étudiée s'était envolée. Il s'était redressé si vite qu'il avait propulsé son fauteuil sur le sol. Et ses yeux n'étaient plus que de fentes furibondes.
- Ne dis pas que c'est cet abruti qui en a fait quelqu'un de bien ! Parce que c'est faux, Drago ! C'est…
- Tais-toi gros malin. Je sais que tu es un meilleur père que le scarifié-sacrifié, je dis juste que la vie de James aurait été différente. La tienne également. Tu aurais épousé ta belette, vous seriez partis vivre loin, bannis par la communauté pour haute trahison…
- Faut toujours que tu exagères, râla Blaise en se rasseyant, se drapant dans ce qui lui restait de dignité.
- Si peu, Blaise. Si peu. Le fait est qu'on en est là, James va entrer en sixième année, il sera nommé capitaine de son équipe, il aura récolté plus d'Optimal à lui tout seul que nous deux réunis, il sortira enfin avec cette Serdaigle qui le…
- Quelle Serdaigle !?, s'étrangla Blaise. Nalani Jordan ?
- Ah non, celle-ci est réservée pour son meilleur ami, tu sais, l'asperge..
- Maël Thomas. Un bon gars selon mes indics.
- Tes quoi ?
- Laisse, dis-moi plutôt qui est cette fille.
- Natasha Kandinsky.
- La meilleure amie de Rose Weasley ? La batteuse des aigles ?
- Tu m'as l'air bien renseigné…
- J'ai trois indics qui rôdent autour de Poudlard dix mois par an, l'un d'eux a une formation de tireur d'élite. Tu croyais vraiment que j'allais laisser mon fils sans défense ?
- L'espionner ne veut pas forcément dire le protéger, tu sais.
- Je… Je fais ce que je peux, ok ? Il est… Pour tout le monde il est son fils, son héritier. Sa position attise les convoitises, la jalousie, la vengeance.
- Il l'a bien compris. Il a souvent été blessé.
- Bien moins qu'il l'aurait été sans mes gardes.
- Je veux bien te croire. Ses fréquentations sont un peu douteuses.
Blaise balaya le ton dédaigneux de Drago d'un vague signe de la main.
- Ses amis sont irréprochables. James les apprécie énormément, il a le sens de l'amitié, j'ai confiance en chacun d'eux. Et cette fille ! Tu l'as vue, Drago ? Une tête bien pleine ! Et une droite d'enfer !
- Elle a giflé le balafré, sourit Drago, s'amusant de l'enthousiasme de son invité.
- T'es sérieux ?! Waouh, elle est parfaite ! Vachement mignonne, en plus.
- Ton fils a du goût, répondit Drago, amusé.
- Tu ne lui en veux pas d'avoir préféré à ton fils une fille sans le sou, sans titre, sans une goutte de sang pur dans ses veines ?
Drago détourna le regard, prenant le temps de la réflexion. Il ne comprendrait jamais que quiconque puisse préférer à son fils quelqu'un d'autre. Ni le sexe ni la pureté du sang n'entraient en jeu, son fils était parfait, unique, meilleur que n'importe qui. Ce qui le dérangeait, au fond de lui, c'était que son petit Scorpius grandisse si vite, assez pour connaître ses premiers déboires amoureux.
ooOOoo
Bibliothèque de Poudlard
Inconscient que les pensées de son père lui étaient dirigées, Scorpius épousseta le bureau sur lequel il était installé depuis plusieurs heures. Il avait repoussé les épais grimoires le temps de se sustenter. Et de penser aux frères Potter. Les deux seuls êtres qui lui avaient écrit durant l'été.
Le petit Albus l'avait fait par ambition, par intérêt, et Scorpius avait à peine survolé les mots mièvres et dénués de style. James, lui, l'avait fait par sympathie, parce que Scorpius lui avait demandé son aide, posé des questions auxquelles il était plus que ravi de répondre.
Scorpius avait eu peur d'emporter avec lui la lettre de James. Peur de l'oublier à Poudlard, peur qu'elle tombe entre de mauvaises mains. James n'y contait pourtant rien d'important, mais ses mots n'appartenaient qu'à lui. A eux. Désormais, Scorpius avait peur parce qu'il l'avait laissé aux Vents Hurlants. Peur depuis qu'il avait découvert la vérité sur sa famille.
- Connais-tu Prométhée, Scorpius ?
- Vaguement.
- Tu restes neutre. Tu n'as pas de réaction particulière. C'est donc que tu ne le connais pas suffisamment. Renseigne-toi, Scorpius.
- Sur Prométhée ? Mais…
- Le fondement-même de ta quête repose sur ta connaissance de Prométhée. Souhaites-tu réellement aider James Potter à devenir la Clef du Rassemblement ?
- De tout mon cœur.
Avec un clin d'œil, Graziella se faufila entre les rangées, si vite qu'il la suivit du regard, puis la perdit de vue. Elle était si rapide, si prompte à disparaitre, si discrète qu'il ne la vit réapparaitre que lorsqu'elle posa un livre près de lui.
- C'est un livre récent, non exhaustif mais accessible pour le lecteur novice que tu es.
- Je ne…
- Lis. Imprègne-toi de connaissances. Et n'oublie jamais que la vie est un cycle. Ce qui t'apparait récent, novateur, semblera vétuste et désuet à un autre.
- Ma mère dit que les modes se suivent et se ressemblent.
Graziella se contenta de lui lancer un petit clin d'œil complice. Elle allait et venait telle une ombre. Une ombre chaleureuse et amicale. Pleine de bonté, assez pour n'éprouver aucune crainte à emprunter dix, vingt, trente fois le « passage du W », comme l'appelait Scorpius.
C'était lui qui l'avait découvert, lui qui en avait informé le maître de Graziella, lui qui en avait parlé à James. Pourtant Scorpius n'avait jamais appuyé sur le « W », jamais parcouru ces terres fantasmagoriques. Le maître de Graziella parlait de cycles. Le passage menait le voyageur vers un lieu pour une brève visite d'une heure. Chaque heure le lieu changeait et Graziella explorait le nouveau avec autant de sérieux et d'enthousiasme que les précédents. C'était la tâche d'un seul et même être car le passage, capricieux, se détraquait volontairement lorsque plusieurs voyageurs voulaient l'emprunter en même temps.
- Qui a créé ce passage, Graziella ? Ton maître n'a pas voulu me dire. Il dit que je le sais déjà mais…
- Qui a créé chaque passage de ce château ?
- Les Fondateurs, la nature, des élèves téméraires, que sais-je !, s'emporta Scorpius, irrité de toujours attendre des réponses qui ne venaient jamais.
- Poudlard. Tout simplement Poudlard, répondit Graziella avec un regard compréhensif et compatissant.
- Les autres passages secrets, je veux bien ! Mais pas celui-ci ! Les frères Zigaro, le roi et la reine de l'échiquier, les…
- L'échiquier n'était qu'une métaphore, Scorpius.
Scorpius aurait voulu poursuivre sa lancée, citer la Source, les confréries secrètes et tant d'autres mots qui mourraient dans sa gorge. L'échiquier était une métaphore. Mais il y avait bien un roi et une reine au-dessus des Zigaro. Maigre piste. Et pourtant, déjà, le cœur de Scorpius s'emballait. Il devait en avoir le cœur net.
- L'échiquier était la seule métaphore ?
- Je ne te répéterai que ce que je t'ai dit. L'échiquier n'était qu'une métaphore.
- Un roi et une reine, donc. Pas deux simples personnes. Un roi et une reine. Assez éloignés des Zigaro pour ne pas être soupçonnés mais assez proches pour communiquer leurs ordres.
- Tu réfléchis vite. Et tu es très malin.
- Le couple royal Irlandais, souffla Scorpius.
Il vrilla son regard dans celui de Graziella, souhaitant plus que jamais y lire un assentiment, mais Graziella demeurait silencieuse, même si ses yeux brillaient plus vivement que d'ordinaire. Et Scorpius choisit d'y lire un signe de son approbation.
- Ne te détourne pas de ton chemin, Scorpius. Tu comprendras alors que tout est lié. I pas plusieurs pistes, plusieurs réponses, plusieurs ennemis. La seule piste est celle que tu empruntes, les réponses fusionnent pour n'en devenir qu'une seule, qui désigne justement ce que tu combats. Ta famille n'est pas un nouvel ennemi, Scorpius. C'est simplement ce que l'ennemi veut que tu crois.
- Et il en de même pour tout le monde, j'imagine ? Les endoctrinés sont partout, des Sang Pur, des Sang-Mêlé, des nés moldus… Des sportifs, des professeurs, des membres du ministère… Diviser pour mieux régner.
Interrompant ses pensées, Graziella désigna le livre qu'elle avait posé devant lui.
- Si tu dois lire un dernier livre aujourd'hui, ce doit être celui-ci. Je pars emprunter le chemin une dernière fois. Si le maître a raison, et je suis sûre que c'est le cas, le passage m'amènera à la Plaine des Asphodèles. Ensuite ma mission prendra fin.
- Pourquoi t'y-rends-tu si tu es si sûre de l'endroit que tu…
- Parce que les certitudes ne suffisent pas. Lis intelligemment Scorpius. Pense à l'arbre qui puise ses forces de ses racines et déploie ses branches. L'arbre. Un tronc commun à mille feuilles.
- Je le ferai, promit Scorpius d'un ton sérieux. S'il-te-plaît, Graziella, avant que tu partes… A ton avis, pourquoi Poudlard aurait créé ce passage ?
- Je te répondrai ce que mon maître m'a répondu : « Poudlard n'a fait que son devoir. »
Scorpius retint un grognement alors que Graziella l'affublait d'un vague signe de la tête et quittait les lieux, le laissant une nouvelle fois seul avec ses questions. Et pour seule piste un livre à la couverture rougeâtre clinquante.
« Ce que les moldus croient savoir : essai sur la bêtise des uns et l'ignorance des autres »
Passée une introduction que Scorpius trouva indigeste sur la frontière entre Histoire et mythes, le Serpentard lut avidement le chapitre consacré à Prométhée.
Dans ce que les moldus appelaient la mythologie grecque, Prométhée était un Titan surtout connu pour avoir créé les hommes à partir de restes de boue transformés en roches, ainsi que pour avoir dérobé le « savoir divin » jusque-là possédé par les Dieux de l'Olympe dont il fit don aux humains. Courroucé par ce qu'il prenait pour une tromperie, une trahison, Zeus, le roi des Dieux Grecs moldus, le condamna à vivre attaché à un rocher, son foie se faisant dévorer par un aigle chaque jour, et se régénérant chaque nuit.
Bizarrement, alors que ses yeux restaient fixés sur l'ouvrage qu'il avait posé devant lui, une image s'imposa dans l'esprit de Scorpius, celle de Natasha Kandinsky et de James Potter, se rapprochant chaque jour pour mieux se fuir quelques heures plus tard.
Ne disait-on pas de l'aigle qu'il était le symbole de la rationalité ? Il était après tout le symbole des Serdaigle, réputés pour demeurer les plus pragmatiques, ceux qui désiraient toujours trouver une explication, une réponse concrète à chaque problème.
Dans sa lettre, James faisait justement allusion à un ancien élève de Serdaigle qui aurait, selon ses recherches, exploré le monde afin de trouver une raison valable à la « naissance » de la magie. Certains Serdaigle, selon James, seraient même devenus fous parce qu'ils ne trouvaient pas de raisons scientifiques qui expliquent la magie.
Sans trop savoir pourquoi, Scorpius sentait qu'il était plus proche de la vérité que jamais. Il se résolut à entreprendre ce dont James parlait souvent : tirer des fils invisibles, tisser des liens, construire des ponts invisibles qui l'amèneraient vers la connaissance et assouviraient sa curiosité. Lorsqu'il prononçait ces mots, les yeux de James brillaient d'une intensité troublante qui remuait Scorpius dans tout son être.
Il aurait préféré se plonger dans l'intensité de James et oublier la Source, l'Oracle, les Zigaro et même le maître de Graziella. Mais James n'était pas là. Pas tout à fait. Ses paroles et sa passion avaient tant vibré en ces lieux qu'il semblait à Scorpius qu'il pouvait les palper, s'en imprégner. Alors il tourna la page.
Sachant que son temps était compté, que Graziella reviendrait vite, qu'il lui faudrait rejoindre les Vents Hurlants sans trop tarder mais aussi, surtout, qu'il pourrait toujours emprunter l'ouvrage dès la rentrée, Scorpius avait fait le choix de lire en diagonale, sans trop s'attarder sur ce qui lui apparaissait flou ou superflu. Pourtant, lorsque le mot « déluge » apparut, il sentit les battements de son cœur s'emballer.
Le fameux roi des Dieux Grecs moldus, Zeus, révolté par le comportement des « humains de Prométhée » prit la décision de détruire l'humanité, avant d'en créer une nouvelle, qui lui conviendrait davantage. Sous sa puissance divine, la Terre fut engloutie sous les eaux à l'exception du sommet du mont Parnasse où le fils de Prométhée et son épouse parvinrent à survivre sur une embarcation de fortune.
Scorpius délaissa volontairement les plus évidentes des références, de Noé à Ogygès, et concentra sa réflexion sur l'apparence du fameux Deucalion. L'illustrateur le dépeignait comme un homme d'allure moyenne, les cheveux rendus indisciplinés par les éléments déchaînés, et Scorpius ne put s'empêcher de soupirer.
Il n'était pas idiot, il n'ignorait pas les remous que lui infligeaient l'adolescence, il savait qu'il pouvait devenir obsessionnel lorsqu'un garçon lui plaisait et il n'était pas rare que les héros des romans qu'il lisait avec avidité prennent, dans son esprit, l'apparence de James Potter. Mais jamais son obsession ne lui avait fait perdre toute lucidité. Jamais il ne l'avait laissée prendre l'emprise sur sa raison. Jamais. Voilà pourquoi il sentit l'inquiétude l'étreindre en regardant Deucalion et ses traits si semblables à ce garçon qui hantait les nuits de Scorpius.
Il posa volontairement sa main sur l'image, plongeant son attention sur les mots qui décrivaient les tourments de Deucalion et son épouse Pyrrha, seuls survivants de l'humanité. Une fois le Déluge passé, ils reçurent un message de Thémis, Déesse de l'Equité, sous la forme d'un oracle. Les mains de Scorpius tremblaient légèrement lorsqu'il tourna la page. Il avait cette impression tenace d'avoir devant lui toutes les pièces d'un gigantesque puzzle, qui l'auraient tenu en échec très longtemps, avant de s'imbriquer sans qu'il n'ait à agir, devant ses yeux.
Deucalion et Pyrrha furent enjoints de repeupler la Terre, en jetant derrière eux les os de leur grand-mère. Ils comprirent qu'il s'agissait de nulle autre que Gaïa, la Déesse de la Terre, et se contentèrent de ramasser puis de jeter des pierres qui les entouraient. Selon la légende moldue, les pierres que jetaient Deucalion se changeaient en hommes et celles que jetait Pyrrha, en femmes.
Tout d'abord légèrement perplexe, Scorpius décida de contenir ses réflexes pragmatiques et d'ouvrir davantage son esprit. Et l'auteur d'ajouter que les moldus avaient fondé cette fable mythique sur l'étymologie du mot laos dont la double traduction signifiait à la fois la pierre et le peuple. Le peuple en tant que foule, le peuple opposé à l'assemblée organisée de l'humanité ordinaire. Le peuple opposé à un autre, convoqué et organisé par la puissance divine. Laos contre demos. Un peuple déjà chaotique, bientôt marginal. Le peuple sorcier, en somme.
Le cœur battant à tout rompre, Scorpius se leva si vite que la chaise racla bruyamment le sol avant de tomber, deux mètres plus loin. Mais déjà le jeune adolescent revenait, posant à la va-vite le livre qu'il avait lu quelques heures auparavant. Celui de Waddell, l'aventurier porteur de faux espoirs.
Scorpius tournait les pages si vite qu'il en déchira certaines, sans qu'il n'en éprouve un seul remord. Le Laos. Un des berceaux coutumiers de la magie. Waddell disait s'y être rendu, en connaissait les moindres recoins, mais ne les décrivait jamais, parlait de naissance mais jamais de coutumes, de couleurs, de végétation ou de… peuple.
« Waddell n'a jamais vu le Laos, comprit Scorpius. Il n'a jamais habité ni même visité ce pays. Le Laos, tel que Waddell le nommait, n'était pas un état mais un simple mot dont la légende désignait la naissance même de la magie. »
Enhardi par sa trouvaille, Scorpius s'empressa de poursuivre sa lecture. Par simple conviction personnelle, il pensait continuer de fouiller avidement le sujet de la mythologie Grecque mais un signe l'en empêcha.
Une tache d'une taille conséquente, surmontée de quatre taches plus fines, plus rondes, plus effacées. L'empreinte de Graziella. Posée au beau milieu de la page, tout proche d'une référence à la principale branche de la mythologie celte, celle des Arbres Celtiques.
Scorpius fronça les sourcils, dubitatif. Les sorciers britanniques connaissaient plutôt bien la mythologie celte, de par leurs racines et certaines de leurs coutumes, mais les textes anciens avaient peu à peu sombré dans l'oubli, du moins en Angleterre, en Ecosse et au Pays-de-Galles. Le peuple Irlandais, en revanche, fier de ses racines, avait posé les fondements de sa communauté sur les mythes celtes.
Et même s'il ne voyait toujours pas le rapport qui pouvait lier Prométhée et Deucalion au peuple Irlandais, Scorpius s'empressa de suivre la piste de Graziella. Parce qu'il avait confiance en elle. Parce qu'ils avaient fait vœu d'allégeance au même maître.
A travers la description extrêmement élogieuse que l'auteur faisait du peuple Irlandais – et Scorpius devina que l'auteur lui-même devait être Irlandais – le Serpentard fit certaines découvertes qui ne le laissèrent pas indifférent. L'auteur affirmait que l'Irlande était le pays où le coefficient magique était le plus fort du monde, ajoutant même que le peuple Irlandais était composé « à dix pour cent de sorciers, ou assimilés. Mais surtout de sorciers. Ils sont partout, se mélangent aux moldus avec une facilité gracieuse hors du commun et nulle guerre n'a eu d'influence néfaste sur l'évolution constante de la natalité. Les sorcières Irlandaises, particulièrement fécondes, mettent en moyenne au monde quatre enfants et le pourcentage de cracmols est quasi nul. » L'auteur envisageait même, selon ses recherches, une hausse du coefficient magique Irlandais sous dix ans, avant d'imaginer comment évolueraient les terres Irlandaises cent ans après, lorsqu'il y aurait autant de moldus que de sorciers en son sein.
Scorpius, plutôt surpris par ces révélations, songea qu'il connaissait finalement peu le fonctionnement de la communauté magique Irlandaise, par moments liée à celles d'Angleterre, d'Ecosse et du Pays-de-Galles, parfois totalement indépendante. Il se promit d'aborder le sujet avec son père, de manière détachée et nonchalante, pour ne pas paraître suspect et se prit à rêver d'en faire de même avec James, à peine la rentrée arrivée. Durant l'entrainement de l'équipe de quidditch de Serdaigle, par exemple, pour ne pas être dérangés par cette Natasha Kandinsky qui ne manquerait pas de faire chavirer James à nouveau. Satisfait de cette promesse réjouissante, Scorpius tourna une nouvelle page.
L'auteur, définitivement ancré dans la mythologie celte, évoquait Partholon, véritable pilier méconnu et sous-estimé de l'Histoire de l'Irlande, et de sa communauté magique. Une figure emblématique liée à la fois au Déluge, à la disparition de l'humanité, à la naissance de la magie… et à la Grèce.
De ses origines, plutôt floues, naissaient deux hypothèses, une première selon laquelle il serait né de l'Océan, une seconde selon laquelle il en aurait simplement émergé, une fois le Déluge passé. La légende disait qu'il avait longtemps vogué avec son épouse et ses fils, en provenance de Grèce.
Et Scorpius de mettre en pratique le fameux conseil de James selon lequel il lui fallait tirer des fils invisibles et tisser des liens. Il songea, alors, que le mythe de Partholon et celui de Prométhée et Deucalion n'étaient pas semblables sans raison. Mais il fit taire la petite voix qui s'éveillait en lui et continua sa lecture, conscient que Graziella ne tarderait pas à le rejoindre et qu'il leur faudrait tant de célérité que de discrétion pour quitter Poudlard.
Selon la légende, Partholon aurait pratiquement créé l'Irlande, du moins aurait-il transformé une terre rendue vierge de toute vie par le Déluge en l'Irlande telle qu'elle demeurait. Lacs, plaines, forêts et montagnes seraient le fruit de sa création, puis, à fortiori, l'agriculture, l'élevage, la chasse et la pêche. Mais ce qui intéressait davantage Scorpius était la partie que l'auteur consacrait à la création, par Partholon, de la magie et son fonctionnement primaire, en Irlande, le druidisme.
La communauté ainsi fondée par Partholon n'était nullement divisée, et ses membres se complétaient, par les missions et savoirs de chacun. La vie s'écoulait paisiblement, dans l'entraide et la paix, jusqu'à ce qu'un cataclysme détruise toute la population, à l'exception d'un unique rescapé : Tuan Mac Cairill.
Ce fut à ce moment précis de sa lecture que Scorpius comprit ce qu'il faisait réellement en ces lieux et l'importance capitale des recherches qu'il avait entreprises, notamment par le biais de Graziella qui lui avait de toute évidence communiqué de précieux conseils.
Scorpius connaissait peu le peuple Irlandais mais il se doutait que ce Tuan Mac Cairill était un aïeul de cet Irlandais qui avait soutenu Waddell dans son entreprise d'endoctriner les familles Sang-Pur de Grande-Bretagne, celui-là même qui prétendit jusqu'à sa mort être l'ultime détenteur des pures magies celtiques et donnait foi aux propos de Waddell.
Graziella ne lui avait-elle pas confié qu'il ne demeurerait bientôt qu'une seule piste, un seul ennemi, une seule quête ? Lui qui s'était senti acculé par des questions toujours plus nombreuses, toujours plus obscures, lui qui pestait sans cesse contre le manque de réponses, lui qui ne supportait plus son impuissance entrevoyait enfin le bout du chemin. Et la tortuosité de celui-ci.
Mais il ne pouvait s'épancher davantage sur la complexité de sa tâche, pas tant que la bibliothèque de Poudlard l'accueillait en toute discrétion. Le livre était toujours ouvert, n'attendant que de lui dévoiler de nouvelles réponses.
Scorpius concentra sa lecture sur Tuan Mac Cairill, descendant de Portholon et unique rescapé du Cataclysme. Mac Cairill n'était à l'origine que Tuan, un simple homme à qui Portholon légua certains pouvoirs. Tuan fut le premier Druide que la terre ait porté et vécut si longtemps que la légende prétend qu'il en fut immortel et qu'il vivrait donc encore, quelque part sur les terres Irlandaises.
L'essentiel de son pouvoir l'avait rendu Métamorphomage, il se transformait donc au gré des guerres et des catastrophes, tantôt en cerf, en sanglier ou en rapace. Lorsque le Cataclysme frappa l'Irlande, Tuan se métamorphosa en saumon, survivant ainsi aux pluies diluviennes. L'auteur insistait fortement sur cette importance vitale : si Tuan n'avait pas survécu, la magie aurait disparu.
L'Accalmie laissa la nature reprendre ses droits. Le végétal, l'animal et l'humain naquirent à nouveau. Une nouvelle vie, dénuée de magie. Or, les cours d'eau prenaient parfois un aspect fantasmatique, lorsqu'ils étaient traversés par celui que le nouveau peuple Irlandais nommait le « saumon magique ». Tuan, continuant de saumoner de par les fleuves Irlandais, devint une proie richement convoitée. Lorsque le meilleur pêcheur d'Irlande l'attrapa, Tuan fut rôti et offert à la Reine Cairill. C'est en le mangeant qu'elle l'enfantera, lui redonnant vie humaine, et un nouveau patronyme, Tuan Mac Cairill.
Tuan Mac Cairill. Un double héritage. La magie et la royauté. Un héritier peu commun.
« Je fus cerf aux bois de vie
Et sanglier je m'en souviens
Et puis aiglon d'un blanc divin
Vautour aussi à l'œil de nuit
Saumon alors je devins,
Mangé par une reine au bel appétit
Passé neuf mois en son giron
Je fus humain et reçus nom »
Scorpius tremblait légèrement. Le serpent en lui n'arrivait plus à cacher à quel point il avait hâte que Graziella le rejoigne. Celle-ci ne tarderait pas, il le savait. Il l'espérait. Il serra sa baguette plus fortement et intensifia la lumière autour de lui. La nuit commençait à entourer le château, le temps se gâtait. Comme son moral.
Il avait pris la décision de dérober le livre depuis longtemps. Il avait besoin de tout relire, de réfléchir, de partager aussi, surtout. Avec James, par exemple. Mais il était impatient de nature. Alors Scorpius tourna une dernière page. Et le moindre doute s'envola.
Tuan Mac Cairill était là, devant ses yeux. La même corpulence que Prométhée, les mêmes yeux que Deucalion. Les mêmes yeux que Blaise. Les mêmes yeux que James.
ooOOoo
Manoir des Vents Hurlants – Nord de l'Angleterre
« Et toi, Blaise ? Tu t'y feras ? Tu arriveras à le supporter ?»
Blaise Zabini secoua la tête, chassant le moindre de ses rêves volontaires. C'était ainsi qu'Evelyn appelait ces moments où Blaise fermait les yeux très fort et imaginait le futur. La vraie vie. Celle qui verrait le jour quand James… Si James acceptait d'en faire partie.
- Supporter quoi ?
- La petite Serdaigle, railla Drago en sirotant son marc Italien à mille gallions le litre. La petite Serdaigle et ses origines moldues… Tu supporteras d'avoir… ça dans ta famille ?
- Je m'en contrefiche, tu sais. Evelyn est moldue. Haïdar ne…
- Haïdar est jeune, contra Drago par habitude. Ne pas avoir fait acte de magie spontanée à son âge ne veut pas dire qu'il est cracmol.
- Ça n'a pas vraiment d'importance pour moi. C'est mon fils. Je ferai en sorte que ça lui soit égal à lui aussi, qu'il ne se sente jamais inférieur à James…
- Fais confiance à James. Il prendra soin de Haïdar.
- J'en suis sûr ! Il lui donnera plein de neveux et de nièces, on aménagera le grenier, on passera les vacances en Russie avec les parents de la petite Natasha, on boira de la vodka le soir de leur mariage… Tu viendras. Et Théo aussi. Pas tes parents, ils me font toujours un peu peur. Mais toi et Théo, oui. Et Pansy peut-être.
Pansy. Le pilier le plus fragile de leur bande qui n'en était pas une. Pansy qui disparaissait sans prévenir, avant de réapparaitre sans donner d'explication. Pansy la solitaire, Pansy l'imprévisible. Pansy qui se riait de Théodore et haïssait Evelyn autant qu'elle l'aimait. Insaisissable, Pansy.
- Ça m'étonnerait qu'elle accepte, souffla Drago, sceptique.
- J'aimerais vraiment que vous fassiez partie de sa vie. De la vie de mon fils.
- Ce sera à lui d'en décider, Blaise. Mais s'il le veut… Je serai là.
Une affirmation sereine qui détendit Blaise. Non, Drago Malefoy n'avait pas d'amis. C'était tout du moins ce qu'il affirmait aux siens.
- Merci, sourit Blaise. On sera vite fixés. Il sera bientôt majeur. Je lui laisserai sa journée. Celle de son anniversaire. Il fêtera sûrement ça avec ses amis et la petite Kandinsky, je ne voudrai pas gâcher ça. Je lui enverrai un cadeau. La montre de ma famille, tu sais celle que les Zabini se lèguent, de père en fils.
- Celle qui pèse trois tonnes, ricana Drago.
- Elle est très légère, réfuta Blaise. Et élégante. Hadiya l'a toujours regardée avec convoitise.
- Tu lui as légué tous les bijoux de ta mère, elle pourrait racheter Gringotts rien qu'en en vendant la moitié, elle…
- Hadiya ne fera jamais ça. Et elle n'en voudra pas à James d'hériter de la montre. Elle s'en fiche au fond, tu sais. Ce qu'elle aime c'est nos petits défis. Et puis…
- Elle avait compris, devina Drago.
- Pas tout à fait. Mais elle savait, au fond d'elle, qu'il y avait quelqu'un d'autre et que, parfois, quand je la serrais très fort contre moi j'étais aussi heureux que triste et que je ne pensais pas seulement à elle. Les filles ressentent ces choses-là. Elle n'a pas réagi quand je leur ai annoncé que j'offrirai la montre à James. Tisha a acquiescé avec évidence, Haïdar a dit qu'il la trouvait moche et Hadiya… Elle ne dit rien, soupira Blaise, pétri d'inquiétudes.
- Elle a besoin de plus de temps. Si tout se passe comme tu le souhaites elle ne sera plus l'aînée, elle…
- Je leur ai dit que tout serait partagé en quatre. Ma fortune, mes biens, mes affaires en cours… Aucun n'aura plus que les trois autres.
- Tu ne désigneras pas James comme ton héritier ?
- Mes parents sont morts, Drake. Je suis libre. Je ne suivrai pas ces idioties d'héritage.
Une sagesse et une conviction peu communes pour un Sang-Pur de leur génération. Ils avaient été élevés à l'ancienne, avaient appris dès l'âge de cinq ans qu'ils étaient déjà fiancés, qu'ils se marieraient en quittant Poudlard, qu'ils préserveraient les affaires familiales. Ils avaient de l'argent à ne plus savoir qu'en faire, des demeures de grand prestige, les soirées mondaines qui s'enchaînaient, le respect et la soumission de ceux qui étaient en bas de la chaine. On ne leur demandait qu'une seule chose en retour. Un ordre, plutôt qu'une demande. Une condition à remplir, sous peine de tout perdre. Un héritier mâle.
Drago était impressionné par le détachement de Blaise, son indépendance, son affirmation. Impressionné, oui. Mais pas vraiment surpris.
- Tu t'es entraîné. A te faire aimer de James.
- Je veux juste qu'il ne soit pas totalement terrorisé à l'idée d'être mon fils. Je sais que ça va chambouler sa vie, qu'il va se demander d'où il vient, tout ça… Ma mère s'est mariée plus de dix fois, Drake. Elle a passé sa vie à séduire, à obtenir et à tuer. Elle m'a légué de l'argent utile, certes, mais sale. Je… Je suis mécène de plusieurs associations, tu sais ? Je viens de léguer plusieurs milliers de gallions à l'association que préside Granger. Je suis même allé à deux-trois réunions.
- Avec Granger !?
- Elle lutte pour l'égalité entre les espèces magiques et… L'un de mes demi-frères est lycanthrope. Un autre a du sang Gobelin.
- Et le dernier est le bras droit du Roi d'Irlande, ricana Drago.
La vie de la mère de Blaise l'avait toujours passionné. Cette femme qui avait profité d'une beauté, d'une élégance, de charmes sans pareils n'avait eu aucun mal à séduire quantité d'hommes. Là où bien des familles prônaient la suprématie de l'homme sur la femme, Mrs. Zabini était l'exception qui confirme la règle. Une exception sublime, aux mœurs plus que douteuses et à l'ambition démesurée.
Blaise ne l'avait que peu connu. Il avait passé son enfance dans un manoir trop grand pour lui. Trop vide, surtout. A Pourdlard, il faisait mine d'ignorer les articles, les rumeurs et toutes ces messes basses qui affirmaient que sa mère avait tué ses premiers maris, dont son propre père. Il ne s'était découvert trois demi-frères qu'à l'âge adulte.
- On les aide. Un peu. On se réunit une fois par semaine et on boit ensemble. L'alcool rapproche, parait-il. On soutient Dylan les soirs de pleine lune. Evelyn est terrifiée, surtout depuis que Tisha m'a suivie et a passé la nuit avec nous.
- Elle s'entend bien avec ton neveu, si je me rappelle bien. Liam Mac Brien, fis du Làmh O'Brien. Tisha a toujours su s'entourer, ricana Drago.
- Ils sont inséparables. Depuis qu'elle a intégré l'école, Tisha fait partie d'un groupe de têtes brûlées. C'est la seule fille. Ils font beaucoup de bêtises mais elle est heureuse, c'est l'essentiel.
- Et c'est une bonne élève, sourit Drago. Scorpius était sceptique avant de se rendre à sa fête d'anniversaire mais il s'est bien amusé. Ça l'a un peu sorti de ses révisions, il ne sort pas la tête de ses bouquins depuis la fin de l'année.
- Tisha l'a trouvé mystérieux. Et un de ses copains a trouvé Scorpius à son goût.
- Quel genre ?
- Le genre aristocrate Irlandais, chevaleresque, toujours tourné vers les autres. Moins beau que James, bien sûr, mais c'est un bon gars. Toujours fourré à la maison. Scorpius pourrait venir, aussi, ça le sortira un peu de ses bouquins. Il est où, d'ailleurs ?
- Il m'a dit qu'il sortait pour la journée. Astoria dit que c'est normal, qu'il va avoir quinze ans, qu'il faut lui laisser davantage de liberté.
- Tu n'as qu'à le faire suivre.
- Ce n'est pas ainsi qu'on élève un enfant, Blaise.
- J'arrêterai dès que j'aurais rencontré James. Je lui laisserai du temps, je lui dirai qu'il peut compter sur moi, la montre contient une goutte de potion de proximité, il…
- L'avantage d'être issu d'une des plus grandes familles potionnistes Italiennes, disciples des sacro-saints Borgia. Soit. Tu devrais arrêter dès maintenant. James a seize ans, il sait se défendre.
- Mais…
- Tu veux savoir où il est, ce qu'il fait, avec qui il le fait. Moi aussi j'aimerais tout savoir de Scorpius. Mais ça ne marche pas comme ça avec les adolescents. Tu ne voudrais pas qu'il te déteste avant même d'apprendre à te connaître, pas vrai ? Alors fais-lui confiance. Et prends patience.
Dépité, Blaise soupira. Drago était toujours encore un peu surpris de voir comment Blaise perdait de sa superbe dès qu'ils abordaient le sujet de son fils ainé.
- C'est difficile. Je sais que je suis ridicule, j'ai attendu seize ans, je peux bien attendre quelques mois de plus mais…
- Maintenant que tu as pris ta décision, que tu sais que ce moment va arriver, tu n'attends plus que ce jour, comprit Drago. Tu imagines comme ça va se passer ?
- Un peu. J'essaie ne de pas trop penser à ça, je ne veux pas réciter un texte, tu comprends ? Je vais lui envoyer la montre, avec un petit mot, sans signature. Rester mystérieux mais pas effrayant. Je lui proposerai un rendez-vous, le laissant libre de venir avec quelqu'un, son meilleur ami par exemple.
- Et s'il ne vient pas ?
- Il viendra. Sinon j'irai à lui. Je lui enverrai la lettre. Je dormirai devant sa porte. J'irai le voir à Poudlard. J'ai pensé aux cadeaux, aussi, mais je ne crois pas que ça fonctionne sur lui. Mais je vais lui proposer de venir à l'inauguration du nouveau stade magique, à Killybegs. Irlande-Bulgarie ! Comme au bon vieux temps…
- La Bulgarie va être difficile à gagner. Krum est un très bon entraîneur et leur nouvel attrapeur…
- Peu importe qui gagne, on sera ensemble. J'ai pris les places les plus chères, histoire de les réserver avant qu'elles soient officiellement mises en vente. Même Evelyn est enthousiaste et je ne te raconte pas l'état des enfants…
- Potter aussi aura des places. Ils ont un espace réservé et des…
- C'est juste une proposition. James peut refuser. J'ai pris une dizaine de places en plus, il pourra inviter ses copains. Ou la petite Kandinsky, elle sera impressionnée et lui tombera dans les bras ! L'été d'après, j'ai pensé qu'on pourrait fêter son diplôme en Italie, à …
- Tu veux l'amener à Castel Maggiore ?!
- Il en sera copropriétaire dès sa majorité, c'est ainsi que fonctionne la loi Italienne. Il pourra être avec nous, au château, ou découvrir son domaine.
- Je vois mal ce qu'un adolescent de dix-sept ans ferait au milieu des vignes…
- Il pourra rencontrer les gens qui travaillent pour lui ou rester dans la citadelle. Il hérite d'une très belle partie, avec vue sur la mer, donjon en pierres anciennes, une vingtaine de chambres, une dizaine d'elfes… De quoi emballer définitivement la petite Serdaigle ou faire des fêtes énormes avec ses copains !
Prenant appui contre le dossier du fauteuil en velours émeraude, Drago ouvrit une nouvelle bouteille. En face de lui, les yeux débordants d'émotions, comme se fichant éperdument du dictat idéologique Sang-Pur, Blaise Zabini avait retrouvé l'enthousiasme et l'insouciance de ses plus belles années. La nuit promettait d'être longue.
ooOOoo
Bibliothèque de Poudlard
James Potter. Blaise Zabini. Tuan Mac Cairill. Portholon. Deucalion. Prométhée.
Prométhée. Deucalion. Portholon. Tuan Mac Cairill. Blaise Zabini. James Potter.
« Tout va bien, Scorpius ?
- Graziella… J'aimerais te répondre un simple « oui », te dire que j'ai beaucoup avancé, que ce livre m'a passionné, te remercier, aussi, parce que c'est grâce à toi tout ça mais… Est-ce que tu sais ? Est-ce que ton maître sait ? Est-ce que James est le descendant de Tuan Mac Cairill, Partholon, Deucalion et Prométhée ?
- Je ne peux te donner de réponse, Scorpius.
- Mais tu connais la vérité. Je peux le voir à tes yeux tristes de ne pas me la dévoiler.
Les yeux de Graziella restèrent figés dans les siens, comme une preuve ultime de sa nitescence. Graziella n'avait pas une once de méchanceté en elle et les réponses qu'elle refusait à Scorpius n'étaient pas de sa décision. Sans doute son maître pensait-il que Scorpius en savait désormais assez pour accomplir sa tâche.
Compréhensif, – l'air coupable de Graziella le faisait fondre – Scorpius mit un peu d'ordre derrière lui. Il ne voulait laisser la moindre trace de leur passage et se devait de se montrer aussi discret que Graziella. Il prit son temps, conscient qu'il lançait ses derniers sorts avant d'être à nouveau privé de magie pendant de longues semaines. Enfin, lorsque la bibliothèque eut recouvré son état initial, Graziella s'interposa entre la porte et Scorpius, sa culpabilité à peine effacée par un air légèrement réprobateur.
- Tu n'as pas le droit de voler cet ouvrage, Scorpius. Je n'ai pas besoin d'être élève de ce château pour le savoir.
- Je ne le vole pas, je l'emprunte. C'est ce qu'on fait dans une bibliothèque.
- Tu pourras l'emprunter dès la rentrée. Discrètement, bien sûr. Ou venir le lire en cachette. Ou le racheter. Mais tu ne peux pas voler celui-ci. Il y a des règles et des sortilèges pour vérifier que lesdites règles ne sont pas transgressées. Tu n'aurais pas envie que l'on sache que tu as volé ce livre, encore moins que tu l'as fait au beau milieu de l'été.
- Je vois, grommela Scorpius.
Vexé par la remarque moralisatrice de Graziella, Scorpius traina les pieds à travers les rangées. Il aurait voulu jouer de ruse et s'emparer de l'ouvrage, malgré les remarques de Graziella, mais il savait qu'elle le suivait des yeux. Il savait qu'il ne pouvait la duper.
- Satisfaite ?
- Oui. Ne sois pas si renfrogné, Scorpius, tu avais lu l'essentiel. La suite était consacrée aux créations de Tuan qui ont perduré.
- Jusqu'à notre époque ?
- Oui.
- Comme quoi ?
De renfrogné il était devenu curieux, comme le sont ceux qui découvrent l'amitié.
- Le Portoloin.
- Partoholon, Portoloin. Il a voulu lui rendre hommage, j'imagine ? Pas très original. Ni très subtil.
- Mon maître te répondrait que des dizaines de sorciers ont prétendu avoir créé le Portoloin et que jamais ils ne parvinrent à le prouver.
- Normal puisque c'est Tuan qui…
- Dans la légende, Scorpius. Les légendes ne sont rien de plus que le fruit d'une imagination, comme le sont les romans, les chansons et les tableaux.
- Les tableaux existent.
- Tu as toujours réponse à tout. Tu aimes répondre avant d'écouter. Parler avant de comprendre. C'est amusant.
- Je… Non, ce sont les Gryffondor qui font ça ! Et les imbéciles ! Je ne suis ni l'un ni l'autre !
Graziella se contenta de garder le silence et d'accélérer légèrement, dépassant Scorpius de quelques mètres. Mais même comme ça Scorpius pouvait voir son sourire moqueur. Il ne s'en renfrogna que davantage.
Graziella aurait préféré profiter de l'instant présent et discuter avec le jeune homme. Ils n'auraient sans doute pas d'autre occasion de se reparler de sitôt. Mais elle devait se concentrer, interroger les sons et les odeurs, afin de s'assurer que nul ne viendrait anéantir leurs efforts.
C'en était fini de sa mission à Poudlard. Et, comme le maître l'avait deviné, elle avait passé sa journée à visiter des contrées merveilleuses. Mythiques. La forêt de Paimpont, Dun Aengus, Valhalla… Et la Plaine des Asphodèles, pour finir. Pourquoi Poudlard l'avait-il mené dans le lieu des Enfers ? Elle avait parcouru ce champ dénué de toute beauté, empli de fantômes et d'âmes errantes et s'était même offert le luxe d'en questionner certains.
La plupart des spectres l'avaient regardée sans la voir, l'avaient écoutée sans lui répondre. Un seul, trace diaphane d'un homme barbu et bourru s'était ouvert à elle. Bien que quasiment translucide, Graziella avait reconnu à son costume qu'il fut Chevalier de la Cour d'Irlande. Elle n'en fut que plus étonnée, encore, que ce soit lui qui lui apporte la réponse tant convoitée.
« Je n'ai jamais donné la mort. Je ne l'ai pas contrée non plus. J'ai failli, une fois, sauver une petite vie. J'ai hésité, j'en paye aujourd'hui mes regrets. »
Graziella avait eu là une confirmation, en regardant ces âmes destinées à errer sans but, l'éternité durant. Ils n'étaient ni bons ni mauvais. Ils n'avaient pas choisi. Ils en payeraient éternellement le prix.
- Graziella ?
- Scorpius ?
- Tu connais un peu le fonctionnement de l'école Irlandaise, toi ? Ils ne sont pas comme nous répartis dans des maisons mais je crois que…
- L'école est scindée en quatre pavillons. Les élèves peuvent y être répartis par le corps professoral ou choisir d'eux-mêmes un pavillon. Le Pavillon Sud, le Nord, l'Est ou l'Ouest.
- J'ai lu quelque part qu'ils n'ont pas de symboles, au contraire des maisons de Poudlard. C'est dommage, ils auraient pu prendre le Cerf, le faucon, le sanglier et le saumon.
Graziella se contenta de sourire, semblant plutôt heureuse des sous-entendus et conclusions de son jeune ami.
- Tu as beaucoup appris en une journée, Scorpius.
- Pas suffisamment. Mais toujours plus que certains, j'avoue, concéda Scorpius en songeant à James et sa bande d'amis.
Il espérait que l'été leur ait également apporté des réponses. Il espérait surtout que James se rende en Grèce et qu'il en revienne sa curiosité comblée. Il l'espérait de tout son cœur. Pour James. Et pour lui aussi.
ooOOoo
Villa des cent sourires – Famille Thomas
« L'Espagne lui fera du bien. Partir seul lui fera du bien. La côte, la mer… »
Dean Thomas s'était arrêté là, ne pouvant poursuivre sans se trahir. Il détestait mentir à sa femme, à sa famille, et la diatribe que son fils aîné lui avait maintes et maintes fois fait répéter s'éteignait dans sa gorge. Les Thomas adoraient les vacances, justement parce qu'elles leur permettaient de se retrouver tous les six, le couple aimant, leur grand garçon et leurs trois petites filles. Ils jouaient, se réveillaient et se couchaient tard et ne se quittaient pas pendant huit semaines. Et voilà que son fils demandait à partir. Voilà qu'il demandait à rester seul.
« Juste une semaine, papa. Juste le temps de réfléchir un peu, d'oublier cette année et… tu sais… Nalani, Fred… Tout ça. »
Son fils avait le cœur brisé mais sa tête ne tournait pas au ralenti, loin de là. Dean connaissait bien son fils et le savait assez intelligent et mature pour pouvoir lui faire confiance. Même s'il allait cruellement lui manquer. Même s'il ne partait qu'une semaine. Dean savait bien ce que ce séjour représentait, au fond. C'était le premier départ de son fils. Un départ qui en annonçait d'autres.
- C'est la suite logique des choses, comprit son épouse en se blottissant contre lui. Notre fils grandit. Dans trois ans…
- Il pourra vivre encore un peu avec nous, même après Poudlard.
- Il parle déjà de prendre un appart avec James, contra Pimprenelle avec douceur. Dans le fond, le plus important, ce n'est pas qu'il parte mais plutôt pourquoi il part.
Dès qu'elle avait vu le regard de son fils – « un regard amoureux, tu peux croire mon instinct de mère ! » - elle avait observé Nalani Jordan. Dès qu'elle avait su que son mari connaissait vaguement les parents de la jeune fille, elle s'était empressée de le prier de renouer le contact. Ils l'avaient fait rapidement, en attendant leurs enfants respectifs. Dès que le train s'était arrêté, Pimprenelle avait cherché Nalani du regard avec presqu'autant de hâte que ses enfants. Elle lui plut dans l'instant. Dès qu'elle avait vu sa main dans celle de Fred Weasley, Pimprenelle avait déchanté.
- Il l'aime vraiment on dirait et je ne suis pas certaine que la solitude lui permette de l'oublier.
- Il ne veut pas l'oublier. Il veut oublier qu'elle en aime un autre.
- Oh la la non je t'arrête tout de suite, mon chéri, je suis une femme et je peux t'assurer qu'elle n'est pas amoureuse de Fred !
Dean haussa légèrement les sourcils, dépité. Comment pouvait-il être de bon conseil avec son fils en se montrant si peu perspicace ?
- Où est-il là ?
- Dans sa chambre. Il écrit à James. Ça va lui prendre un bon bout de temps, il voulait lui parler de ce livre que lui a envoyé James… « Hédonisme et profession de foi ont-ils leur place dans la culture magique ».
- James est en train de transformer notre grand garçon en élève sérieux.
- Qui l'eut cru ?, railla Dean. Et dire qu'on l'accuse toujours d'avoir mauvaise influence sur ses amis…
- Harry a encore refusé notre proposition. Je ne te l'avais pas dit plus tôt parce que tu t'en doutais. Trois demandes, trois refus.
- On ne devrait pas s'acharner, Ginny et lui refuseront toujours que James vienne passer quelques jours avec nous.
- Justement. Je m'acharnerai, comme tu dis. Même si ça ne les fait pas changer d'avis. C'est important pour lui d'avoir quelque part des adultes responsables qui sont prêts à l'accueillir et à l'aimer. James est un ami formidable pour notre fils, je ne l'abandonnerai pas. »
A l'étage supérieur et avachi sur son lit parsemé de livres, de t-shirts sales et de feuilles de parchemin, leur fils était résolu lui aussi à ne pas abandonner son meilleur ami. Mais, pour plus de sécurité, ses parents avaient accepté de le laisser partir si et seulement si son séjour se déroulait « côté moldu ». Il ne pourrait donc échanger avec son meilleur ami pendant quelques jours, soit une éternité pour celui qui s'était attaché à communiquer quotidiennement avec son « presque frère ».
A travers les mots de James qui se voulait rassurant, Mael était parvenu à lire entre les lignes et n'avait aucun doute sur la déception et la tristesse de celui qui aurait tant voulu passer quelques jours chez les Thomas.
Mael enrageait. Si James était là, ils seraient partis à deux, auraient enfin connu ce que Keanu et Keith leur avait dépeint après leur court voyage en Irlande ou ces journées interminables et ces nuits blanches qui rendaient Oscar si fier lorsque Susie et Jean-Paul séjournaient chez lui. Si James était là, ils auraient pu parler de Nalani, de Fred, préparer la rentrée, s'inventer un comportement en adéquation avec cette situation qui n'enchantait ni l'un ni l'autre. Si James était là, ils auraient passé des nuits entières devant des films idiots en dévorant des sucreries, seulement pour ne pas se laisser aller à leurs cauchemars respectifs. Le Tournoi pour l'un, sa belle dans les bras de Fred pour l'autre. Si James était là…
« Ça passera vite, tu verras. »
Marguerite, sa plus jeune sœur, s'introduisit dans la chambre de Mael. Ses sœurs avaient cette manie de toujours envahir sa chambre. Elle était pourtant bien plus petite que celle que les trois sœurs partageaient, mais rien n'y faisait, elles adoraient s'introduire « chez lui », avec ou sans on accord.
- Ça ne passe pas vite pourtant.
A peine eut-il prononcé ces mots qu'il les regretta, car ils étaient synonymes d'ennui, un ennui qu'il ne ressentait pas. Pour rien au monde il ne voulait blesser sa toute petite sœur, celle qui ne connaîtrait jamais le bonheur d'acheter sa première baguette, la fierté de jeter son premier sort, celle qui les voyait revenir de Poudlard en riant, alors qu'elle-même ne s'y rendrait jamais.
- Ce n'est pas ce que j'ai…
- Je sais, Mael. Tu es heureux d'être ici, avec nous, mais ta deuxième famille te manque. C'est normal.
- Ça te fait pareil, à toi ?
- Non. Mes copines sont là, à quelques rues de moi. Ça me rassure de les croiser en allant faire les courses avec maman, ça me rassure de voir qu'elles ne jouent pas sans moi, qu'elles me sourient, que j'aurais toujours ma place parmi elles en septembre. Tu connais James depuis cinq ans, Mael, ta bande est solide, c'est normal qu'ils te manquent mais les choses seront toujours les mêmes à la rentrée, ils n'auront pas changé, vous reprendrez vos automatismes, vos habitudes. Rien ne va changer.
- C'est justement tout le problème, grogna Mael en un aveu qu'il ne pouvait confesser qu'à Marguerite.
Bêtement, il ne voulait parler de Nalani à personne qui puisse connaître Nalani, en dehors de James. A Christine qui le questionnait, à Elisa qui le taquinait, Mael répondait toujours la même chose, que Nalani était une amie, une excellente amie et que « par Merlin, les filles, elle sort avec mon pote, je vais pas piquer la copine de mon pote, vous êtes des filles, vous pouvez pas comprendre… »
Bêtement, aussi, il en parlait avec Marguerite, parce qu'elle était la seule qui ne risquait pas de tout avouer à Nalani s'il se montrait un peu trop farceur ou protecteur. Mael s'entendait plutôt bien avec ses sœurs, même s'il avait, selon elles, la fâcheuse tendance de tout contrôler dans leur vie. Il avait seulement peur qu'une petite dispute éclate entre eux et que, par simple vengeance, Christine ou Elisa n'en profite pour tout avouer à Nalani.
- Le souci c'est que je ne la connais pas. Mais maman est catégorique, Nalani n'aime pas Fred. Et Fred n'est plus vraiment ton ami.
- C'est pareil. C'est le cousin de James, c'est…
- J'ai un amoureux.
L'aveu le paralysa. Marguerite avait onze ans, seulement, comment pouvait-elle déjà s'intéresser aux garçons ?
- Il s'appelle… Non, je préfère ne pas te le dire, tu risquerais de le répéter à papa.
- Parce qu'il n'est pas au courant ?!
- On s'est fait trois bisous et on n'a pas mis la langue. Pourtant il m'a amenée au cinéma. C'est quelqu'un de bien.
- Mouais. J'en doute. Faut que je le rencontre. Genre, tout de suite.
- Au début il s'intéressait à Camille, il venait lui parler tous les jours, lui portait son sac dans la cour et même qu'un jour elle est rentrée avec lui et son père. Ils sont voisins. J'étais un peu jalouse parce qu'il me plaît depuis longtemps. Alors je lui ai dit. Et tu sais quoi ? Il était heureux. Il s'intéressait à Camille pour passer du temps avec moi alors que bon, il prenait des risques, son amoureux à Camille c'est Brian, c'est le sportif de la classe, même Elisa le trouve canon.
- Elisa trouve tous les garçons canons, répliqua Mael, blasé.
- Tu dis ça parce qu'elle fait les yeux doux à tes copains mais j'ai vu les photos, c'est un peu normal. Même si tu es le plus beau, bien sûr.
- C'est gentil, Margie, sourit Mael.
- Mon amoureux m'a expliqué. Il m'a dit qu'il voulait venir vers moi mais que je lui donnais l'impression qu'il ne m'intéressait pas. Il a trouvé ça dommage, parce que je ne le connaissais pas, alors il m'a montré comment il était, en traînant avec Camille, et donc avec moi. Peut-être que Nalani fait la même chose, mais en plus grand. Peut-être que tu lui plais et qu'elle en a marre que tu la vois comme une amie. Peut-être qu'elle te montre qu'elle peut être une amoureuse, qu'elle est prête à l'être. Peut-être qu'elle laisserait Fred si tu lui demandais.
- Si seulement, soupira Mael en se laissant tomber sur son lit.
Si seulement… Ses espérances, pourtant sincères et bien réelles, étaient englouties par la peur du rejet. Il savait qu'il n'était ni le plus beau ni le plus malin, être rejeté par une fille était normal, la même chose arrivait à beaucoup de garçons de son âge. Mais Nalani… Il ne le supporterait pas.
Marguerite plongea sa fine main dans les cheveux de son frère qui avait baissé la tête, pour rester ce grand frère fort et protecteur, ce grand frère qui ne pleurait jamais.
- Ça vaut le coup d'essayer, Mael. Si tu ne le fais pas… Un jour il sera trop tard. Et tu le regretteras. On t'aidera à te relever si ça se passe mal. T'es peut-être le plus grand mais t'es jeune, encore, il te reste plein de temps avant d'avoir l'âge de te marier, tout ça, et toutes les filles ne sont pas à Poudlard. Mais si tu ne tentes rien, on ne sera pas assez forts pour te relever toute ta vie. Tu vas espérer, tu vas vivre dans tes rêves et tu nous rendras tous malheureux parce qu'on ne pourra pas t'aider. T'es un Gryffondor, Mael. Alors prouve-le.
- C'est pas si facile que ça en...
- Hum hum.
Frère et sœur se turent et se tournèrent d'un même mouvement. A l'embrasure de la porte, les sourcils froncés plus que d'ordinaire, Dean Thomas les observait. Marguerite serra l'épaule de son frère et s'éclipsa discrètement.
Mael l'entendit rejoindre la chambre qu'elle partageait avec ses sœurs, ouvrir et refermer l'armoire, puis dégringoler les escaliers... Il entendit même le sermon de sa mère et la réponse, toujours la même, que Marguerite donnait à chaque leçon de morale. « Je vis entourée de démons qui peuvent me transformer en citrouilles, ils ont même pas de verrues sur le nez et volent sur des balais, moi je n'ai fait que descendre les escaliers les fesses sur la rampe, on va pas en faire toute une histoire »
Il entendit même l'habituel silence et devina le sourire compréhensif de sa mère. Et son père ne parlait toujours pas.
« Si c'est pour l'Espagne...
- C'est pas ça, coupa Dean rapidement. C'est... Mael... Il faut… Il faut qu'on parle. Avant ton départ. Il faut vraiment que…
- Tu commences à me faire peur, papa. Ça fait trois ans que tu n'entres plus dans ma chambre sans frapper, tu me vois avachi, ma virilité croissante voudrait te le taire mais tu vois bien que j'ai pleuré et...
- Je suis là. Pour toi. Quoi qu'il se passe et à tout jamais.
- Je le sais, sourit Mael. Qu'est-ce qui se passe ?
- Ton idée d'abonnement à la Gazette ne me plaisait pas beaucoup au début, tu te souviens ? Te voir lire tous ces articles qui parlent de James, de sa famille, du Tournoi, du tollé international... tout ça ne me plaît guère. J'aimerais que tu puisses te comporter comme un adolescent normal.
- Moi aussi.
- Mais tu ne le fais pas.
- Non, avoua Mael simplement.
- J'imagine que ça a un rapport avec James.
- Pas seulement, nuança Mael.
- Vous êtes inséparables de toute manière, pas vrai ? Même si je voulais que tu cesses de le voir…
- Je le verrai quand même. Et tu me perdrais.
- Je vois. Ta mère le soutient. Tes sœurs aussi. Et… moi aussi. Mais…
- J'ai fait mon choix, papa.
- N'en parlons plus, donc. Regarde ça.
Dean tendit à son fils la Gazette du jour, légèrement froissée après être passée entre les mains de chaque membre de la famille. Christine y lisait les faits divers avec grand intérêt, Dean et Elisa dévoraient la page des sports, Marguerite regardait les images mouvantes avec entrain et Pimprenelle lisait… tout. Trois de ses enfants et son mari faisaient partie d'une communauté au sein de laquelle elle ne se sentirait jamais admise, mais elle voulait tout savoir de ce monde magique dans lequel ils évoluaient. Rien ne lui échappait, elle découvrait tout, s'intéressait à tout, et posait mille questions, parfois même sur des détails qui étonnaient sa petite famille.
- Ta mère a lu toute la page. L'as-tu fait, toi ?
Mael faillit répondre par la positive, instinctivement, mais se retint, comprenant au ton de son père l'importance du moment. Sur la page s'étalait un énorme article sur le Tournoi, qui jetait, entre autres choses, le discrédit sur James. Deux photos mouvantes attiraient les regards, les mots étaient durs, mordants, il était difficile de s'arrêter sur autre chose, encore plus de résister à la tentation de tourner la page pour lire la suite.
Mais il résista. Parce qu'il vit ce petit encart auquel il n'avait pas prêté attention plus tôt.
« La punition a-t-elle déjà commencé ?
Bien que la presse Bulgare ait passé l'affaire sous silence, nos informateurs continuent d'affirmer ce qui sera bientôt (selon nos sources) officialisé : Les Champions Bulgares tombent les uns après les autres. Nikolina Demeriva, jusque-là seule championne rescapée de l'étrange virus qui dévaste la communauté magique d'Europe de l'Est a été admise à l'hôpital du Taureau Tout Craquant de Toutrakan.
Après le Kenya, le Portugal, le Canada et l'Angleterre, la Bulgarie est à son tour frappée par le virus-sans-nom.
Force est de constater que les Guérisseurs restent muets et impuissants face à cette nouvelle menace et que les différents ministères préfèrent étouffer le sujet en se consacrant à l'organisation de la prochaine Coupe du Monde de quidditch.
Ne serait-il pas temps de tirer la sonnette d'alarme ?
Le vieux Waddell ne disait-il pas que l'enseignement H'mong était justement « l'antidote à des virus qui ne manqueront pas de frapper la communauté magique internationale » ? Ne serait-il judicieux pour nos représentants politiques de prendre leurs responsabilités ? […] »
Le cœur battant à tout rompre, Mael froissa le journal d'un geste rageur.
- Mael…
- C'est rien papa. T'inquiète pas. C'est juste que… Faut que je finisse de boucler ma valise.
- Tu veux voir James avant ?, proposa sa mère.
Mael leva les yeux vers elle, immobile à l'embrasure de la porte, bien décidée à ne pas dépasser la fatidique limite que tous ignoraient volontairement. C'était la seule qui lui demandait l'autorisation, la seule qui respectait son espace vital, la seule qui le soutenait quoi qu'il dise. La seule qui avait soutenu James, sans jamais poser de questions.
- Je suis sûre qu'on peut s'arranger…
- Non, souffla Mael à contrecœur. Il n'a pas besoin de ça en ce moment… Je vais juste… Papa, si je te donne une lettre pour Susie, tu pourrais la faire passer à Seamus ?
Son père acquiesça, l'air inquiet. Il n'était pas idiot, il savait que son fils était ami avec Susie Finigan mais ceux-ci passaient peu de temps ensemble durant les vacances. Non, Dean Thomas n'était pas idiot, il savait que son fils demanderait à Susie d'écrire à leurs amis, sûrement ceux de Serdaigle, les amis de cette fille dont Mael était amoureux, ceux-là même qui avaient promis à Mael de « continuer les recherches durant l'été » d'un air un peu trop sérieux pour des adolescents de seize ans. Il le savait parce que son fils avait cet air dépité, celui qu'il portait depuis qu'il avait à affronter des dangers trop grands pour lui.
Et lorsqu'il vit Mael s'asseoir devant son bureau avec cet article de la Gazette, Dean Thomas sentit la honte l'envahir par tous les pores. Jamais il n'avait trahi sa famille. Jamais.
Mais jamais il n'avait eu à la protéger d'elle-même. C'était injuste pour James Potter, sans doute, mais Dean avait fait son choix. Il avait traversé des épreuves horribles alors même qu'il n'avait, à l'époque, que deux ans de plus que son fils. La guerre l'avait dévasté, assez pour qu'il songe qu'il ne s'en remettrait jamais vraiment. Pimprenelle lui avait offert une seconde chance, une seconde vie, et leurs enfants l'avaient comblé de bonheur. Mais il n'oubliait pas. Il n'avait pas subi la guerre pour que ses enfants aient à supporter les mêmes maux.
Alors, lorsque son fils posa son sac de sport moldu à ses pieds, Dean prit précautionneusement la lettre qu'il lui tendait. Elle était épaisse, il pouvait y deviner l'article de la Gazette déchiré à la va-vite, le parchemin mal plié et les sentiments de son fils.
Mael sauta dans le bus en ravalant ses larmes. Pimprenelle les laissa couler pour deux. Et Dean sortit sa baguette. Le feu tarda à prendre et puis, soudain, la lettre s'embrasa. Dean Thomas ne s'était jamais senti aussi honteux qu'en regardant les cendres disparaître.
ooOOoo
Londres, non loin du square Grimmaurd
L'épisode pluvieux des trois derniers jours avaient rendu la nature souriante, ce garçon de seize ans pouvait bien en témoigner, lui qui passait ses journées dehors. Il ne s'éloignait jamais trop de la maison familiale mais la quittait chaque matin dès les premières lueurs du soleil et ne rentrait qu'une fois la nuit tombée. Ces journées, il les passait à marcher dans ce vaste parc du cœur de Londres, récitant formules, sortilèges et recettes d'antidotes, imaginant l'avenir, le sien, celui du monde magique, évitant volontairement celui du monde moldu qu'il avait failli mettre en péril. Le concours n'était jamais très loin. Les cauchemars quotidiens le hantaient, les muscles ne maigrissaient pas et demeuraient douloureux, les plaies avaient beau guérir, elles se résorbaient en de fines cicatrices qui toujours lui rappelleraient cet épisode maudit de sa jeune et triste vie.
Maudit. Parce qu'il vivait dans le silence d'une famille d'apparence.
Maudit. Parce que sa sœur préférait grandir et découvrir la vie chez sa marraine, à l'autre bout du pays.
Maudit. Parce que ses parents le voyaient sans le regarder, l'entendaient mais ne l'écoutaient pas, parlaient sans s'adresser à lui.
Maudit. Parce que son frère n'avait pas changé, aux yeux des autres comme aux siens, dévoilant son côté « pile » lorsqu'il le devait, réservant son côté « face » à quelques privilégiés qui ne savaient plus comment l'aider. Rose et James. La première avait fui dès l'aube de l'été, passant ses vacances auprès de sa meilleure amie. Le second, faute d'en faire de même, rêvait de cheveux cuivrés et de yeux verts foncés, couché dans l'herbe humide.
Maudit. Parce qu'il éprouvait un manque insoutenable. Un manque d'elle. Un manque d'eux. Le dernier jour, sur le quai de la gare, ils s'étaient tous retrouvés, une dernière fois, faisant naitre les rires, les cris, les embrassades, une explosion bruyante et joyeuse qui n'était pas passée inaperçue.
Keanu passerait deux mois en Inde, Keith ronchonnait à l'idée d'être « gardé » par ses grands-parents, Solenne s'était portée volontaire pour aider les Guérisseurs de Sainte Mangouste bénévolement, Fred parlait quidditch. Nalani proposait. Les yeux de Mael se faisaient plus douloureux. Il avait gagné l'Espagne la veille, expliquant à James dans une lettre aussi longue que brouillonne qu'il n'aurait supporté de refuser quoi que ce soit à Nalani, encore moins d'accepter de la rejoindre et de voir Fred parader à son bras.
James le comprenait. C'était du moins ce qu'il avait répondu à Mael. Ca et une phrase toute faite, comme quoi le temps passerait vite. Il l'avait espéré. Mais le temps s'étalait, rendant chaque minute pesante. Six semaines encore. Six semaines d'attente, d'articles, de messes basses proférées à son encontre. Six semaines à écumer ce parc dont il connaissait le moindre brin d'herbe. Six semaines à se plonger dans les livres, toujours davantage.
Dans sa dernière lettre, Rose avait dit qu'il allait devenir « pire » qu'elle. Depuis, il espérait secrètement que Natasha se montre agréablement surprise par ce nouveau James, bien plus sérieux que le gamin stupide qui la taquinait jadis entre deux cours.
Mais ses espoirs s'étiolaient. Natasha n'avait pas répondu à ses lettres, sans doute même ne les avait-elle pas ouvertes. Il pouvait toujours miser sur de bons résultats, mais l'idée même de songer à ses Buses lui donnait la nausée. Et puis Aldo avait de bien meilleurs résultats que lui.
Il n'y avait guère que cinq choses qui lui redonnaient le sourire. Penser à Natasha, lire les lettres de Mael, étudier l'histoire de la magie. Continuer d'espérer partir en Grèce. Et voir cette boule de poils le suivre partout.
Une femelle, de ce qu'il pouvait en juger. Une espèce qu'il ne connaissait pas. Il avait bien pensé à un Croup, mais son livre de Soins aux Créatures Magiques avaient démenti cette folle idée. Et pourtant, James ne pouvait se résoudre à penser que la chienne était moldue. Il y avait ce quelque chose dans son insistance, dans son regard, qui faisait toute la différence. La chienne était propre, bien nourrie, James sentait qu'elle avait déjà un acolyte humain, un maître, un compagnon. Pourtant elle le guettait du matin au soir et, lorsqu'il était sorti de la maison en pleine nuit, ce jour où ses parents avaient organisé une fête en l'honneur de son frère, James avait vu la chienne de l'autre côté de la rue, prête à lui emboîter le pas.
Bizarrement, il n'avait pas peur. Ce petit jeu durait depuis longtemps, si la chienne lui avait voulu du mal, il aurait déjà souffert. Cependant...
« Je ne te veux pas de mal, James Potter »
Le parc s'était vidé, le soleil était bas dans le ciel. Bientôt sonnerait l'heure de rentrer. James se redressa, délaissant livres et parchemins. Athéna s'installa face à lui, s'asseyant pour la première fois de la journée. Elle n'haletait pas. L'instant était bien trop important. Elle devait lui parler.
Des articles de la presse, mensongers, manipulés par les gouvernements Britannique, Français, Irlandais et Bulgare. James Potter n'était pas dupe, pas plus que l'ensemble des Champions du Tournoi. Les dirigeants, mécontents des choix et du comportement de ceux qu'ils avaient eux-mêmes désignés comme champions, s'étaient servi de la presser pour les traîner dans la boue, et omettaient volontairement de parler de Hugh Irving, ce jeune né-moldu de douze ans qui était bien décidé à révéler au monde moldu l'existence des sorciers.
Elle lui parlerait également de son maître et des recherches entreprises par Graziella au même moment. Comment sa sœur s'en sortait-elle à Poudlard, sous la bonne garde de Scorpius Malefoy ? Bien, c'était certain. Athéna avait toute confiance en sa sœur.
Elle parlerait ensuite à James Potter des différents groupes de Poudlard, de l'importance de chacun, des présomptions d'espionnage, du rôle des frères Zigaro.
Elle en avait discuté avec le maître, il avait donné son accord. James Potter était prêt. Prêt à écouter, prêt à tout entendre. Athéna n'avait pas peur de parler. Et James Potter était définitivement prêt. Il n'avait même pas sursauté.
ooOOoo
Il était rare de voir un chien à Poudlard. Un Croup, à la rigueur. Mais un chien... Il n y avait bien que Rubeus Hagrid qui ait osé imposer ses amis à quatre pattes dans un monde habituellement peuplé de chouettes, de rats et de chats.
Il était donc aussi curieux de voir Graziella arpenter le parc de Poudlard que d'y croiser Peter, cet homme de l'ombre que l'on ne reconnaissait jamais, même après l'avoir souvent croisé en gare de King's Cross.
Scorpius Malefoy était parti. Discrètement, sans que personne ne le voie. Sauf Peter. Il n'avait jamais cru être le seul espion, bien sûr, mais Scorpius Malefoy... Peter n'aurait jamais cru posséder un seul point en commun avec le garçon à la peau diaphane. Il n'en aurait jamais désiré, pour être plus exact. Après tout, la famille entière de Peter avait été assassinée par la famille Malefoy.
« Scorpius n'est pas sa famille. Et tu n'es pas la tienne, Peter.
- Je le sais bien Graziella mais... Un Malfoy, franchement... Ton maître a décidément de drôles idées.
Ils marchèrent un moment l'un à côté de l'autre, Graziella songeant à l'aventure qu'elle venait de vivre - elle ne quittait jamais la maison, encore moins son maître - et Peter avança à grands pas tout en faisant rouler un caillou avec ses pieds.
Sortant de sa torpeur - il était sujet à exagération lorsqu'il s'agissait de la famille Malefoy - il apprit à Graziella qu'Athéna avait également terminé sa mission et qu'elle avait « les yeux légèrement humides en rejoignant le maître ».
- Je me souviens de lui, tu sais. James Potter. Il n'avait rien de plus, rien de moins. Il était comme tous les autres. Comme eux, il parlait trop fort, avait les yeux trop brillants, trop impatients, trop insouciants. Je n'aurais jamais cru que ce serait lui, que l'Oracle le choisirait, lui, alors qu'il n'a finalement rien de plus que les autres.
- C'est sans doute pour cela que l'Oracle l'a choisi.
- Je ne sais pas, Graziella. C'est un fils de héros. Un héros comme il n y en a pas dix de vivants de par le monde.
- Le monde le voit justement ainsi. Un fils de héros, de célébrité. Personne ne l'a regardé grandir, tous savaient déjà ce qu'il deviendrait. Pas « qui » il deviendrait mais « ce » qu'il deviendrait. Lui n'a jamais intéressé personne. Il n'était qu'un nom, un fils. Tous traçaient la route qu'il devait emprunter. Personne n'a jamais vu ce chemin escarpé. Personne n'a jamais imaginé que James pouvait se détourner. Personne n'est prêt à le reconnaître. Pour eux tous il sera toujours le fils du Survivant, le sale gamin arrogant à qui l'on a donné le prénom de son grand-père, un garçon mort trop jeune, un garçon qui n'a jamais eu à vieillir, à mûrir et qui aurait légué son éternelle inconscience à ce fils aîné du Survivant destiné à ne rien faire de sérieux, à dilapider l'argent de sa famille, à écumer les bars, à boire trop, à faire trop de rencontres, à faire les gros titres. C'est peut-être justement pour ça que l'Oracle l'a choisi, lui. Parce que personne ne le soupçonnera jamais.
- Sauf ses amis. Je les ai bien observés, toutes ces années, un coup je bosse sur un chantier, un coup je casse une fenêtre pour venir la réparer le 1er septembre ou fin juin... Ils sont là. Ils ne sont pas dupes. Ils ont confiance en lui. Ils le connaissent. Ils...
- Ils sont le cercle. James en est seulement le centre, le noyau, le cœur.
- Le cercle ?
Il était rare de voir Peter trahi par ses émotions, même pour quelqu'un qui le connaissait bien.
- Le cercle, oui. Destiné à s'étendre, à s'épancher, à se remplir, à se renforcer. Disons qu'ils seront les piliers du cercle.
- Tu penses vraiment que le Cercle...
- Je ne pense pas. Je sais. N'oublie jamais que la réflexion n'est rien face à l'instinct. J'ignore si c'est la même chose du côté moldu, je n'ai pas été modifiée mais directement créée côté sorcier, mais je sais comment ça se passe dans mon monde, dans notre monde.
- Je ne fais pas partie de ton monde, Graziella. Je ne suis pas un...
- Tu as tenté de la détruire, de l'incendier, de la plonger dans les eaux sombres de la mer noire. Mais elle est toujours là, Peter. Tu auras beau l'enfermer dans un tiroir, elle frémira dès qu'elle sentira, dès qu'elle soupçonnera ta présence. Ce n'est pas en faisant mine d'oublier ta baguette que tu cesses d'être un sorcier.
- Et comment ça se passe dans notre monde ?, demanda Peter d'un air bougon.
- On ne peut laisser l'équilibre reposer sur l'inconscience. Les gens avancent, ne se concertent pas, ne se regardent pas. Les gens font leurs propres choix, sans se soucier des conséquences, ni d'autrui. Il y a pourtant eu des mages qui ont un jour décidé que la magie s'apprendrait, des sorciers pour créer des écoles, des sorcières pour décréter que chaque pays aurait son ministère, des réunions avant de créer le code du secret magique, d'autres réunions avant de lever le tabou pour les dirigeants du monde moldu.
- Alors c'est ça qu'est Potter ? Un foutu futur dirigeant ?
- Il n'est que ce qu'il est. La Clef du Rassemblement. Tout le monde n'a pas envie de devenir politicien ou herboriste. Chacun naît avec des rêves, des principes, des qualités, des aptitudes. Des volontés. Rien ne lui sera imposé. Il ne deviendra rien de plus que ce qu'il est.
- Et on sait tous les deux qu'il n'est pas celui que tout le monde croit, ce mec stupide et arrogant dont tu parlais tout à l'heure. Mais ne me dis pas que notre rôle est si peu glorieux. Ne me dis pas que nous sommes là pour laisser un adolescent devenir l'homme qu'il veut être, sans pression extérieure.
- N'oublie jamais qu'il n'est qu'un humain. Un mortel. Il n'a pas les meilleures notes ou un quelconque don exceptionnel. Il ne change pas les fleurs en or, ni l'or en eau. Il ne le fera jamais.
- Peut-on vraiment compter sur lui ? Est-il capable de...
- Il n'est pas encore apte mais il est prêt à le devenir. Il ne sera pas seul, Peter. C'est justement pour ne pas être seul qu'il est ce qu'il est.
- La fin des héros solitaires, donc. Tu es presque aussi mystérieuse que l'Oracle, tu sais ? Ton maître est bien plus loquace... Ta sœur...
- Tous deux sont portés vers l'action. Bien plus que moi. Et j'aime parler avec toi. Si je te donne mon avis tout de suite, tu ne viendras plus parler avec moi.
Les poils se laissaient porter par le vent, les yeux s'étaient faits rieurs, malicieux. Graziella se frotta contre la jambe de Peter en un au-revoir auquel tous deux s'étaient habitués. Le cœur de Graziella battait fort. C'était maintenant que l'excitation la gagnait. L'adrénaline de cette journée pleine d'aventures n'était rien face à la seule idée de rejoindre son maître.
Peter, lui, gagna Pré-au-Lard sans se hâter. Il n y avait qu'un aller-retour par jour vers Londres, ce qui était bien suffisant pour tout le monde. Le train n'était jamais plein, il n'eut aucun mal à éviter les familles nombreuses et autres jeunes adultes qui riaient fort en s'échangeant des sucreries.
Lorsqu'il traversa la gare de King's Cross, personne ne l'apostropha. Il passait telle une ombre entre les employés de service et les passants. L'anxiété demeurait mais raisonnait bien moins fort qu'autrefois. Il avait beau surveiller les lieux plusieurs fois par an, les arpenter régulièrement, changer de travail aussi souvent que nécessaire, personne ne le reconnaissait jamais. Son physique banal était son principal atout et lorsqu'il rejoignit les frères Zigaro, ceux-ci échangèrent un regard moqueur. Ils ne cherchaient même pas à le dissimuler. Peter était ainsi, ordinaire, fluet, peu bavard. Il donnait cette impression de simplicité. Bien que très rares, ceux qui le connaissaient savaient de lui qu'il n'était qu'un sorcier sans talent qui n'avait passé qu'une maigre année à Poudlard, qui en était ressorti sans le moindre acquis, qui n'avait jamais rien accompli.
Un homme à la carrure peu impressionnante, au visage quelconque, au regard terne et dénué d'intelligence. Un homme sans entrain, sans panache, sans verve, sans surprise. Une apparence trompeuse.
Oui, les gens qui connaissaient Peter étaient rares. Quelques chiens dotés de pouvoirs magiques et leur maître, ce vieil édenté. Les frères Zigaro et trois adolescents qui rêvaient de voir tomber le monde magique et ses trop nombreux mystères.
Plus rares encore étaient ceux qui parvenaient à tromper les frères Zigaro. A se jouer d'eux. A les manipuler. Et à rester en vie. A un mètre des Zigaro, Peter se laissa bousculer par un moldu à la carrure imposante, la peau luisante sous l'effort et se servit de son immense dos pour dissimuler un sourire satisfait. Il avait beau les abhorrer, Peter reconnaissait aux frères Zigaro certains talents. Intelligents, doués, brillants. Ils s'étaient créé les moyens de leurs ambitions, avaient su se faire une place parmi les plus influents. Mais leur arrogance leur ôtait toute perspicacité.
Sans doute un jour s'apercevraient-ils de la supercherie. Alors la vie de Peter s'éteindrait. Il espérait juste avoir accompli sa mission avant, ne pas mourir inutilement.
Et voir la surprise gagner les yeux des frères Zigaro. Eux qui se croyaient au-dessus de tout et de tout le monde, brisés par un homme ordinaire, insoupçonnable de par sa maladresse, son manque de talent... Son manque de tout. Ils ne comprendraient jamais que c'était justement là sa plus grande force.
Peter n'avait rien d'autre que l'environnement de King's Cross. Rien de plus qu'un poste d'observation. Ses maigres talents s'arrêtaient à ses yeux, à sa mémoire. Il n'avait rien et eux voulaient tout avoir. Une ambition démesurée, néfaste. Une ambition qui ne se réaliserait jamais. Peter en avait fait la promesse. Aux nuages qui se transformaient au-dessus de sa tête, aux volutes de fumée qui quittaient sa cigarette pour mieux les rejoindre. A tout et à personne.
Une promesse aux doux accents d'illusion.
La voiture magique d'Elvis Zigaro devint invisible dès que les trois portières furent closes. Peter était serein. Derrière son dos la gare fourmillait de bruits et de mouvements. De vie.
Peter s'éloignait de son antre, de son refuge où se mêlaient odeurs âpres et sucrées, où un t-shirt aux couleurs vives faisait oublier la suie qui s'étalait sur les murs, où un éclat de rire était plus fort que les crissements des roues sur les rails.
Peter s'éloignait de son monde pour mieux le retrouver. Sa mission serait de courte durée, la gare l'attendrait. King's Cross avait ce pouvoir que nulle personne ne pouvait posséder. King's Cross demeurait, King's Cross vivait, King's Cross ne pouvait pas mourir.
Peter n'avait pas toujours connu King's Cross. Autrefois, il avait été un tout petit être passant de bras en bras, souriant des éclats de joie. Il avait été ce bambin qui refusait de lâcher son ballon, qui aimait tant les tartes aux pommes préparées par sa tante Suzy, qui fermait les yeux très fort en humant le parfum de sa maman. Il aurait très bien pu ne connaître de King's Cross que le strict nécessaire, n'y voir qu'un passage vers une école adorée, un lieu de passage où il aurait quitté puis retrouvé ses parents, où il aurait rougi en recevant une étreinte, où il se serait senti fier d'apprendre qu'il avait tant grandi durant dix mois.
La vie en avait décidé autrement. La vie lui avait ôté tous les repères qu'il avait. Sa famille, assassinée. Sa maison, vendue. Le parfum de sa mère, envolé. Le ballon, dégonflé et jeté dans une poubelle. Les tartes aux pommes, qui n'avaient jamais la même saveur. La vie lui avait tout pris. Et il refusait que les frères Zigaro se substituent à la vie. Il s'y opposerait avec la seule force qui battait en lui, celle du cœur. Et s'il y réchappait... Il ne partirait pas. Il changerait de travail autant de fois que nécessaire, traverserait la foule telle une ombre, serait l'invisible parmi les rires et les étreintes.
Il retrouverait le seul repère qui lui restait, le seul lieu où l'on voulait bien de lui. Il observerait les murs se couvrir de suie, le rythme régulier et rassurant des arrivées et des départs. Il regarderait les autres faire ce que lui-même ne parviendrait jamais à faire. King's Cross n'était finalement que ça, un lieu de passage obligatoire pour partir et arriver, un lieu de présence éphémère, un lieu que l'on traversait sans se retourner, que l'on quittait aussi vite arrivé, sans jamais se douter de la présence d'un homme à qui la vie n'avait rien offert que d'observer les gens vivre la leur.
ooOOoo
Green Claw Farm, près de Lizard, Cornwall
La nuit avait définitivement entouré le sud de l'Angleterre. La famille à nouveau au complet, les ventres repus, le vieil homme et ses compagnons à quatre pattes s'étaient installés sur la colline avoisinante de leur humble demeure, afin de mieux observer les étoiles. Le ciel noir, dégagé du moindre nuage, était entrecoupé d'astres brillants qui, comme toujours, faisaient naître un regard ébahi et enfantin à l'homme sans âge.
« Tu les vois, Graziella ? Tu vois comme elles sont belles ? »
Graziella remua la queue, sans même s'en apercevoir. Le maitre lui avait tant manqué qu'elle était heureuse que cette journée extraordinaire ait pris fin. Heureuse de le retrouver, de pouvoir se blottir contre lui. Elle s'était installée à sa gauche, pour soutenir son bras fatigué, alors qu'Athéna s'était installée près du flanc droit qui battait toujours d'une folle énergie, malgré l'âge avancé de leur maître.
Athéna, droite et immobile, avait le regard songeur. Elle s'était entretenue avec le maître et avait tenu à le faire à l'écart des autres. Une première dans cette famille où rien n'était jamais dissimulé. Graziella, au contraire, avait sauté sur le maître en parlant très vite d'une voix pleine de joie de l'avoir retrouvé. La force de Graziella avait propulsé le maître dans la lande brumeuse, dans un éclat de rire qui avait rendu Graziella plus heureuse encore.
Il l'avait chaleureusement remerciée. Il disait qu'il était extrêmement fier d'elle. Il répétait sans arrêt qu'il était l'homme le plus chanceux de la Terre d'être parvenu à trouver un si bel équilibre avec ses compagnons de vie.
Valentin avait doublé sa ration quotidienne et, éreintée par cette journée riche en émotions, Graziella avait malgré tout léché son écuelle plus que d'ordinaire. Enfin rassasiée, elle se laissa glisser contre son maître, quémandant quelques caresses qu'il lui offrit avec un sourire.
Il avait ouvert un vieux livre sur ses genoux et lisait négligemment, à la lueur de la lune pleine.
- Que lis-tu, maître ?
- « Tu seras mon fils ». C'est de circonstance, tu ne crois pas ?
Acquiesçant en silence, Graziella se redressa quelque peu, calant sa tête sur le ventre de son maître. Il lui avait fait don de la lecture afin de lui donner le choix. D'apprendre, de se distraire, de découvrir. Et Graziella aimait lire. Plus encore, même, que de regarder les étoiles. Mais toujours moins que d'être près de son maître.
- Tu vois, Graziella, l'écriture permet de conserver des conseils. Libre à toi, ensuite, de les suivre ou non, de trouver tel conseil judicieux et tel autre un peu idiot ou inadapté à la situation que tu vis. Pareil pour les sentiments ou les affirmations de certains auteurs. Tu es libre d'être d'accord avec eux ou de ne pas l'être, libre de les trouver sensés ou inintéressants. Un moldu du nom de Hubert Reeves a dit un jour que « L'homme est l'espèce la plus insensée, il vénère un Dieu invisible et massacre une nature visible. Sans savoir que cette nature qu'il massacre est ce Dieu invisible qu'il vénère. » Certains sont d'accord avec lui, d'autres le prennent pour un fou. Ce qui ne veut pas dire, d'ailleurs, qu'il n'est pas sensé pour autant. Mais c'est une autre histoire. Moi je suis plutôt d'accord avec lui.
- Il est tard, maître, rappela Valentin en s'approchant d'eux.
- C'est vrai, Val. Il me faudra beaucoup d'énergie pour tenir le coup face à mon petit-fils, demain. Depuis qu'il a pris la décision de nouer le contact avec son fils aîné, il m'épuise.
- Il est heureux. Et impatient, remarqua Valentin, compréhensif.
- Et je le suis tout autant que lui. Pour lui, pour le jeune James… Et pour vous et moi. La famille va s'agrandir mes enfants ! Mais tant d'émotions chamboulent un vieil homme comme moi !
Le maître ne put retenir un petit rire en se redressant. Il fit quelques mouvements pour étirer ses muscles et quelques-uns de ses os craquèrent, comme chaque soir. Il ne manqua pas de caresser chacun de ses compagnons et suivit Valentin à l'intérieur.
Graziella et Athéna se rapprochèrent, scrutant l'horizon avec sérénité. Le maître était là, le maître était heureux. Elles avaient accompli leur mission et étaient de retour auprès de lui, à leur place, dans le bonheur et la sécurité.
Mais Athéna n'était pas tranquille pour autant.
- Qu'as-tu, ma sœur ?
- J'ai peur pour lui. Pour le jeune maître.
- James Potter ira bien, Athéna. Nous y veillerons. Nous serons fortes et demeurerons à ses côtés.
Bien que très inquiète, Athéna esquissa un doux sourire. D'ordinaire, c'était elle qui rassurait Graziella, qui la conseillait, qui prenait soin d'elle. Sa rencontre avec James Potter avait rendu Athéna fébrile et terriblement angoissée.
- Il ne m'a pas rejetée. Il n'a pas sursauté.
- Le maître l'avait prédit.
- Mais c'était la première fois que ça m'arrivait. Il m'a souri, Graziella. Il possède tant de douceur, en lui, tant de tolérance… Il ne m'a pas jugée. Il m'a comprise. Il m'a acceptée telle que j'étais. Je l'ai aimé dès qu'il m'a souri.
Graziella acquiesça, compréhensive. Scorpius n'était peut-être pas James mais elle l'avait aimé, aussi. Assez rapidement. Assez facilement. Et même s'il ne possédait pas de façon innée les qualités humaines de James, il était tout disposé à les acquérir.
- Le maître a dit qu'on les reverrait bientôt, s'enthousiasma Graziella. Est-ce normal que je ressente autant de hâte ?
- Je le crois, sourit Athéna. Scorpius paraît être un allié de choix. Quant à James…
- Il t'écoutera. La prochaine fois, il le fera. Le maître avait prévu sa réaction, tu ne pouvais rien y changer.
- Je pensais qu'il succomberait à la tentation d'en savoir davantage. Même si le maître savait qu'il refuserait, par loyauté envers ses amis.
- Vous vous êtes promis de vous revoir, c'est là le plus important. Tu rencontreras ses amis ! Tu vas adorer ce moment, Athéna. Moi j'aurais eu peur de parler devant un tel auditoire mais toi… Tu vas tout leur avouer. Le maître sera fier de toi. Comme toujours.
Graziella accompagna son encouragement d'une caresse de la tête et Athéna se détendit. Légèrement. Elle ne pouvait s'empêcher d'avoir peur pour James Potter, peur de ce que la vie lui ferait encore endurer. Peur parce qu'elle l'aimait déjà. Peur parce qu'il faisait partie de leur immense famille, parce qu'il était l'arrière-petit-fils de leur maître. Parce qu'il était déjà également leur maître.
- N'aies crainte, Athéna. Tu seras près de lui, tu veilleras sur lui.
- Mais il est si souvent seul…
- Il ne le sera plus à Poudlard. Il ne l'est déjà plus, puisque tu veilles sur lui. Un auteur que le maître aime beaucoup a écrit qu' « à deux, tu es déjà un collectif ». Alors pense à comment nous sommes forts, nous qui vivons tous ensemble et veillons les uns sur les autres. James est l'un des nôtres, nous ne l'oublierons jamais, nous serons toujours prêts à l'aider, à le soutenir. C'est ce que fait une famille.
Graziella n'avait pas peur. Elle avait confiance en ce jeune maître qu'elle n'avait pas encore rencontré. Confiance en la curiosité du jeune homme, en sa soif de découvrir, de vivre et d'aimer. Confiance en sa force de jugement. Car Graziella savait, au fond, que toutes les batailles, toutes les guerres, tous les combats se ressemblent. Elle était surtout sûre d'une chose. A la fin, c'est celui qui croit le plus en sa cause qui l'emporte.
ET VOILA !
Alors, mes petits choux... qui avait découvert que Graziella marchait à quatre pattes ? Elle vous plaît, la choupinette ? Et le "vieux James" ? J'ai hâte de savoir ce que vous pensez de tout ça !
Et cette fois-ci je ne dirai pas "à bientôt" pour rien, je me suis engagée à publier quatre chapitres en octobre, on se revoit donc très vite !
