Bien le bonjour d'une revenante…

Ça fait trois mois. Un peu plus, même. Presque quatre. J'ai honte. Ma fic n'est pas la plus lue et suivie de ce site, loin de là, mais je m'étais promis de publier régulièrement, une à deux fois par mois. On peut dire que c'est loupé.

Le début d'année est la période où j'ai le plus de travail et JKR a décidé de me mettre des bâtons dans les roues. Je suis ravie qu'elle nous ait dévoilé plein d'infos croustillantes sur les écoles de magie du monde, sur l'Amérique, sur la pièce qui sortira cet été, vraiment mais… ça n'arrange pas vraiment cette histoire. Le pire, sans doute, a été de lire le mini résumé de la pièce à venir, the Cursed Child. La partie « Albus se débat avec le poids d'un héritage familial dont il n'a jamais voulu » m'a donné envie d'arrêter cette fic. Parce que, bon, je me fiche qu'elle ait choisi Albus et moi James (même si j'espère grandement que son Albus sera moins crétin que le « mien »), mais je voyais pas trop comment continuer cette fic sans qu'une sorte de comparaison ne s'instaure (dans ma tête, du moins, et c'est assez décourageant de seulement envisager une comparaison avec JKR, qui a le statut de divinité à mes yeux). Et puis j'ai simplement réalisé que, même s'il était impossible de rivaliser avec elle, c'était pas une raison pour abandonner un projet qui me passionne.

Je suis pas non plus reboostée à fond mais ça repart dans le bon sens. Le prochain chapitre est terminé, beaucoup plus « facile à accoucher » que celui-ci. Un jour je vous expliquerai comment je ne commence jamais par le début et comment je ne finis jamais rien. Un jour.

Ce chapitre, qui n'était pas prévu à la base, est né d'une discussion hautement intellectuelle avec Asterie (vous ai-je déjà dit oh combien j'adule sa fic, les Apparences ?) sur les générateurs de titre. D'où ce défi d'écrire un chapitre s'intitulant « le crépuscule des fruits de mer » qui ne m'a pas aidée à publier plus vite, vous l'aurez compris.

Je vais essayer de reprendre un rythme de publication plus rapide, histoire de poster le dernier chapitre avant mes cinquante ans mais c'est pas gagné vu toutes les choses que je dois remanier pour être raccord avec toutes les annonces de notre chère JKR. Les écoles de magie, par exemple, ont/auront une importance certaine dans cette fic, j'ai donc commencé à remplacer les « miennes » par les vraies, celles de JKR. Mais bon je vais arrêter de vous saouler avec ma vie, je vous laisse découvrir ce (court) chapitre et je remercie de toutes mes tripes toux ceux qui m'ont laissé de jolies reviews et de gentils messages. Un merci tout particulier à Imthebest qui m'a, par le plus grand des hasards, laissé une review pile au moment où j'en avais le plus besoin. (à toi, Imthebest, rendez-vous tout en bas !)


23. Le Crépuscule des Fruits de Mer

L'enseigne, balayée par les vents violents, était à peine visible. Les mots étaient tous là, bien présents. Ils s'effaçaient au gré des heures et des intempéries, tout comme les plats de la carte qui s'étiolait, ne laissant parfois que trois mots engloutis dans cette masse de parchemin effacé par les enchantements : « fruits de mer », sans plus de précision sur les coquillages contenus dans les plateaux servis par dizaines aux voyageurs affamés, curieux égarés, habitués peu regardants.

Tôt le matin, l'enseigne n'affichait que le premier mot, un « le » énigmatique, qui ouvrait sa porte aux quelques esseulés, couche-tard ou lève-tôt, qui quémandaient une dernière chope, un grog, un café bien serré. Les habitués passaient derrière le comptoir, tendaient une mornille au Grand-Duc qui montait la garde et se servaient eux-mêmes le breuvage de leur choix. Le « crépuscule » apparaissait ensuite, parce qu'il ne faisait jamais jour très longtemps si haut en Ecosse, sur cette île minuscule que le soleil ignorait dix mois par an. L'enseigne n'était réellement complète que quelques heures par jour, celles des amateurs, des connaisseurs, des chanceux.

Blaise Zabini appréciait ce vieux pub. Il n'avait jamais osé demander au tenancier d'où provenait ce nom risible, intimement persuadé qu'il avait été choisi au hasard d'un dictionnaire, sentiment qu'il refusait d'avouer à son demi-gobelin de frère qui nettoyait les chopes de l'autre côté du bar.

L'humidité et le froid s'engouffrèrent par vagues entières, jusqu'à ce que le nouvel arrivant ne ferme la lourde porte en chêne. Le calme revint, le Crépuscule des Fruits de Mer n'était pas de ces lieux où l'on fête gaiement un anniversaire, où l'on se retrouve entre amis, où l'on danse et sourit. Le calme était revenu, certes, mais pas la chaleur. Une lucarne restait ouverte, jour et nuit. Une lucarne qui laissait tomber gouttes de neige et de pluie sur le parquet gondolé. Une lucarne qui permettait à Edward Findlay de pêcher d'un simple mouvement leste de baguette les coquillages par douzaines.

Lorsqu'Edward Findlay avait annoncé à ses trois demi-frères son désir d'ouvrir un pub, Comghal O'Brien, le plus jeune mais le plus riche des frères de Blaise, avait généreusement proposé son aide. Blaise s'était empressé d'acquiescer, lui dont la fortune était telle qu'il n'avait pas assez de toute une vie pour la compter. Dylan, lycanthrope de son état, s'était contenté de murmurer une phrase douloureuse, mais décidée. « Comghal et Blaise ont une famille, des enfants. Toi tu as Eliott. Moi je n'ai et n'aurai jamais personne à qui léguer mon argent. » De l'argent, pourtant, il en avait peu. Sa mère, leur mère, lui avait tout pris en l'enfermant dans une cave. Une enfance de solitude et de cris, une adolescence noyée dans le noir et la folie.

Dylan était l'aîné, celui qui aurait dû voir naître ses trois demi-frères de sang, ses trois frères de cœur. Il avait été mordu un soir de pleine lune à trois ans, abandonné par son père à quatre ans, transporté dans une malle à cinq ans, pour rejoindre le manoir Findlay. Sa mère, leur mère, faisait chanter son père, ordonnant cent Gallions par mois pour l'éducation de Dylan. Cette somme, le père de Dylan ne la lui refusa jamais, car payer était synonyme d'assurance et de silence. Ainsi nul ne saurait jamais qu'il avait enfanté un monstre.

Mais cent Gallions, c'était une somme bien en deçà des espérances de sa mère, de leur mère, qui épousa le vieux Niaiseux, Gobelin de son état, richissime propriétaire d'un manoir qui offrait prestige et domination à l'ambitieuse mère, en plus d'une cave insonorisée où elle abandonna Dylan. Pour s'assurer de ne jamais manquer de rien, sa mère, leur mère, convainquit Niaiseux de lui donner un enfant. Edward naquit. Mais Dylan était toujours aussi seul. Niaiseux le battait, Niaiseux battait son fils, Niaiseux n'avait d'yeux que pour sa femme, qui n'en avait que pour son argent. Niaiseux mourut, assassiné par son épouse, dans le désintérêt le plus total. Niaiseux n'était qu'un Gobelin, un être pas suffisamment important pour que l'opinion publique et les Aurors s'intéressent à sa mort.

Dylan entendait du bruit, celui d'un nouveau déménagement, et cette voix forte et assurée, celle d'un Chevalier Irlandais. Un nouveau mari, un nouveau père. Un nouveau départ. Les derniers elfes emportèrent bijoux, reliques et tableaux et Dylan demeura seul. Sa mère, leur mère, l'avait oublié.

Il était resté des jours entiers sans voir personne. Des jours entiers sans voir ni lumière, ni nourriture. Ce fut seulement lorsque le nouveau mari de sa mère, de leur mère, vint chercher pour elle une parure qu'elle avait oubliée et sans laquelle elle ne pouvait vivre qu'il entendit les cris de Dylan. Un soir de pleine lune.

La vie, en Irlande, fut bien plus douce. En raison de sa nomination à la cour du Roi d'Irlande, le Chevalier avait coupé la « famille » en trois. Edward-le-demi-gobelin était confiné dans une aile entière du château, avec à disposition plus de livres qu'il ne saurait en lire. Dylan-le-lycanthrope se retrouvait à la cave, une cave moins humide et plus accueillante que la précédente. Le Chevalier, lui, vivait avec son nouveau-né, Comghal, et la mère de celui-ci. Leur mère. L'ambitieuse ne tarda pas à empoisonner son troisième mari et quitta temporairement l'île pour son Italie natale. Elle y chercha un nouveau mari plus riche que les précédents réunis et lui donna un fils, le dernier, se moquant de ses trois garçons qui grandissaient séparés dans un château devenu trop grand pour eux.

Blaise avait entendu ses deux parents en parler, un jour. C'était la première fois qu'il les voyait parler ensemble. « Je n'aurais pas pu amener mes fils avec moi. Comghal est destiné à protéger la famille royale, comme son père, Edward est laid comme un pou, tu ne m'aurais même pas regardée s'il avait été à mes côtés et Dylan est... Ce petit est un problème. J'aurais préféré que le loup-garou le tue. Hélas, il est en vie. Il est devenu une malédiction dont je refuse de m'encombrer. » Blaise n'avait pas compris. Il avait posé des questions, surtout à son père, mais celui-ci semblait toujours un peu malade lorsque le sujet était abordé. Il était mort peu après. Empoisonné. Sa mère, leur mère, disait « je n'ai vraiment pas de chance ». Et elle se cachait pour sourire et compter tout son or.

Ils avaient quitté l'Italie pour gagner le plus grand manoir de Grande-Bretagne, dont Blaise avait hérité à la mort de son père. Sa mère, leur mère avait bien essayé de prendre sa place et d'hériter de tout son or, de tous ses biens, mais la loi des Mac Cairill était ainsi faite. Alors sa mère, leur mère, avait jeté son dévolu sur un nouvel homme, puis un autre, mais ils n'étaient pas dupes. Les nobles lignées n'étaient pas si nombreuses et les rumeurs la précédaient toujours.

Blaise avait longtemps été complexé vis-à-vis de ses frères. Il avait vécu avec sa mère, avec leur mère, bien plus longtemps que les trois autres réunis. « Le temps n'est rien face à l'amour, lui avait dit Edward. Tu as vécu avec elle mais elle ne t'a pas plus aimé que nous ». La phrase, prononcée sans méchanceté, avait blessé Blaise. Mais il ne l'avait pas montré. Lui avait le vieux James, lui était allé à Poudlard, lui avait Drago, Théo et Pansy, lui avait connu l'amour. Lui avait quatre enfants. Trois, trois et demi, quatre, il ne savait comment les compter, au juste, mais les aimait avec force et maladresse.

Comghal ne s'en était pas trop mal tiré. L'entraînement de Chevalier l'avait passionné, son physique avantageux avait fait naître les convoitises, on le fiança à une demoiselle qui lui plut dans l'instant. Elle lui donna deux fils robustes qui jouaient ensemble et riaient fort. Contrairement à lui, ses fils étaient scolarisés et s'étaient fait de nombreux amis à l'école magique d'Irlande. Son fils le plus jeune multipliait les quatre cent coups avec Shania, la deuxième fille de Blaise.

Blaise avait débarqué à sa porte à la fin de la guerre. C'était un jeune homme de dix-sept ans brisé, sans aucun espoir de carrière, le cheveu un peu trop long et le regard qu'ont ceux qui ne savent plus où aller.

« Je m'appelle Blaise. Ma mère est morte le mois dernier. Les Aurors la soupçonnaient d'abriter des Mangemorts. Ils ne les ont pas tous capturé après la chute de vous-savez-qui. Ils les traquent. Il est tellement évident, pour eux, d'aller fouiller chez les riches, les nobles ou tout simplement les anciens Serpentard. Elle n'abritait personne, ma mère, mais ils l'ont quand même tuée. Je me suis caché dans les combles. Je suis sur leur liste, moi aussi. Parce que j'étais à Poudlard, parce que j'étais à Serpentard. »

Comghal ne savait pas vraiment quoi répondre. Les proches de la famille royale d'Irlande n'avaient que peu été touchés par Voldemort, se contentant de protéger ses sujets et d'offrir gite et protection aux nés moldus. Comghal lisait la presse, bien sûr, mais il s'était toujours senti bien plus proche de Harry Potter que de Voldemort. Bien plus proche des Gryffondor que des Serpentard. Pourtant quelle chose dans les yeux de cet adolescent le touchait. Une sorte de lien étrange. Sa mère à lui était partie avant qu'il puisse mémoriser son visage. Certains murmuraient même qu'elle avait tué son père avant de fuir. Alors non, il ne savait pas quoi répondre à cet adolescent qui n'était finalement pas beaucoup plus jeune que lui.

- Je suis désolé. Pour votre mère.

Lui, la vingtaine à peine entamée, venait à peine de se fiancer. Il lui restait quelques années encore de formation mais il pouvait se targuer d'être le meilleur disciple et personne ne lui reprochait jamais d'accueillir en douce sa jeune et belle fiancée.

- Com' ? Oh... Pardon, je te cherchais.

Blaise la trouva radieuse. Il les trouva radieux, tous les deux. Il songea « j'espère un jour qu'une femme aura la même lueur dans ses yeux en me regardant ». Dans sa poche, la une de la Gazette qui avait surpris le Survivant et Ginny à la sortie d'un restaurant italien pesait lourd.

- Vous devriez entrer vous abriter, l'invita la jeune femme.

Blaise ne s'était même pas aperçu que des trombes d'eau l'avaient trempé jusqu'à la moelle. Comghal lança un sourire à sa fiancée et recula, pour laisser entrer ce jeune homme dont il ne savait rien. Les Chevaliers de la cour du Roi d'Irlande maniaient la baguette comme personne, il n'était pas inquiet. Ce ne fut qu'au moment où le garçon plongea ses yeux en lui qu'il commença à angoisser.

- Moi aussi je suis désolé.

- Je vois que vous êtes bien renseigné. C'était il y a longtemps...

- Votre père, peut-être mais votre mère est morte le mois dernier.

La voix ne tremblait pas, pas plus que la main qui lui tendait une photographie élimée. Comghal se reconnut, âgé de deux ans.

- Elle n'en a qu'une avec toi, reprit l'adolescent. Une seule avec moi aussi, ajouta-t-il en lui tendant une deuxième photographie. Elle n'en a qu'une avec chacun de ses enfants, en fait. Je les ai trouvées en rangeant ses affaires après...

Comghal acquiesça, avalant difficilement sa salive. Sa fiancée se colla à lui avec tendresse. Blaise avait plus froid que jamais.

- Il y a donc d'autres enfants ?, s'enquit Comghal.

- Je pensais que tu le savais. On est les plus jeunes, toi et moi. Elle avait déjà eu deux fils quand tu es né. Deux fils qui vivaient ici.

- C'est impossible, je...

Blaise raconta, Blaise montra deux nouvelles photographies. Et Comghal comprit. Les cris provenant de la cave. Les bruits de pas dans l'aile du château où il n'avait pas le droit d'aller jouer. Les elfes acceptèrent de parler. Edward avait quitté le château depuis longtemps, Dylan sortit de la cave sans savoir que deux êtres, puis un troisième, veilleraient à ce qu'il ne manque plus jamais de rien.

Comghal insista pour héberger Blaise quelques jours, le temps de le convaincre à poursuivre ses études. « Tu as un pouvoir de persuasion assez impressionnant et j'aurais grand besoin d'un conseiller. D'un conseiller sérieux et diplômé. » Blaise accepta le gîte et ne tarda pas à suivre des cours de droit. Dylan ne remit plus les pieds dans la cave et découvrit le confort d'un vrai lit.

Ils éprouvèrent quelques difficultés à retrouver Edward, employé dans une société d'archives magiques. Ses oreilles impressionnèrent grandement ses trois frères qui déposèrent sa démission sans même le consulter et lui trouvèrent un emploi bien plus intéressant dans une librairie. Lui aussi se vit offrir le gîte par Comghal. Les quatre frères et la jeune et belle fiancée se découvrirent une famille et ne se quittèrent plus. Ils étaient réunis pour le mariage de Comghal. Réunis, pour fêter le diplôme de Blaise. Réunis, lorsqu'Edward accepta un rendez-vous arrangé avec la meilleure amie de sa belle-soeur. Réunis, lorsque celle-ci mourut en couche. Réunis, alors que les murmures disaient qu'elle n'avait pas supporté d'accoucher d'oreilles si grandes. Réunis, lorsqu'Eliott fit ses premiers pas. Réunis, lorsque Blaise leur parla de James. Réunis, lorsqu'il épousa Evelyne. Réunis lorsque leurs enfants se retrouvèrent, plusieurs fois par semaine, pour jouer ensemble. Réunis, une fois par semaine, dans le château de Comghal. Réunis, une fois par semaine, au Crépuscule des fruits de mer.

Blaise y venait plusieurs fois par semaine, parce qu'il aimait ce pub, sa tranquillité, la présence apaisante de son frère, les huîtres fraiches et salées qu'il ingurgitait par douzaines. Il n'était jamais dérangé, rares étaient ceux qui l'abordaient. Aussi, lorsque la porte s'ouvrit, laissant le froid s'engouffrer brièvement mais suffisamment pour le faire frissonner, Blaise ne se retourna pas.

Le nouvel arrivant prit place aux côtés de Blaise, raclant les pieds élimés de l'instable tabouret de gauche. Celui que Blaise parvenait toujours à éviter. Il observa avec une discrétion nonchalante la carrure impressionnante du nouveau venu. Les deux hommes étaient aussi grands l'un que l'autre mais, là où Blaise n'était qu'angles et muscles fins, l'inconnu paraissait robuste, rompu à l'effort.

- Je suis Auror, expliqua l'homme sans même se retourner vers Blaise.

Celui-ci trembla légèrement, trop discrètement pour que quiconque s'en aperçoive. Blaise était mauvais perdant, Blaise n'appréciait pas de se faire avoir, de se laisser surprendre. Blaise aimait dominer, conserver un certain ascendant sur les autres, et certainement pas se sentir en position de faiblesse. Blaise n'aimait pas qu'un parfait inconnu arrive avec tant de facilité à lire en lui. Un Auror de surcroit.

- Vous n'aimez pas les Aurors, hein ? Vous n'avez pourtant rien à vous reprocher. C'est tout du moins ce que vous déclarez tous les mois à mes collègues, monsieur Zabini.

Blaise avala le contenu de sa chope d'une traite, appréciant la divine brûlure que l'alcool lui prodiguait. Il n'aimait pas les Aurors, non. Il ne les avait jamais aimés. Enfant, déjà, les Aurors représentaient à ses yeux l'ennemi, les défenseurs d'un monde pur, d'un monde sans Voldemort. D'un monde coupé en deux, les Aurors d'un côté, lui de l'autre. Plus tard, lorsque le Seigneur des Ténèbres était tombé, lorsqu'il était devenu évident que ceux qui l'avaient suivi avait fait le mauvais choix, les Aurors étaient devenus ces types fiers et méprisants à qui Blaise devait rendre des comptes une fois par mois. La chute de Voldemort avait vu quantité de lois être votées dans l'urgence, et l'une d'entre elles obligeait tous les proches de Mangermorts, tous les sympathisants, mais également, dans une logique bourrée d'amalgames, tous les anciens Serpentard à se présenter régulièrement au ministère de la magie, à prévenir les Aurors de leurs déplacements, de la durée de leurs voyages, de leurs fréquentations, du moindre de leurs faits et gestes susceptibles d'intéresser ces bureaucrates sans talent à qui l'on avait trouvé du travail parce qu'ils avaient toujours été « du bon côté de la barrière ». Le fait que Harry Potter ait été nommé chef du bureau des Aurors n'avait fait qu'empirer les choses, Blaise les haïssant davantage à mesure qu'il voyait comment ce crétin élevait son fils.

- Vous n'habitez pas l'Ecosse, il me semble.

Blaise leva les yeux au ciel. Il était fiché, son dossier était lu et étudié par les apprentis Aurors lors de leur deuxième année d'études, tous les Aurors connaissaient son groupe sanguin, le nombre de maris de sa mère et la marque de ses caleçons. Alors il s'autorisa à observer plus attentivement son interlocuteur. Il ne s'était pas trompé, ils avaient sensiblement le même âge. Mais là s'arrêtait la facilité. Edward posa devant l'homme une chope pleine et un plateau de coquillages, sans même avoir pris sa commande.

- J'aime bien venir ici, reprit l'Auror. Remarquez, il ne m'a jamais demandé ce que je voulais. Il m'a apporté exactement la même chose la première fois et, vu que je ne m'en suis pas plaint, il m'apporte toujours la même chose.

- I pas vraiment de carte, coupa Blaise avec évidence.

- Ceci expliqua cela, railla l'homme avec une condescendance qui énerva Blaise. Vous ne m'avez pas répondu... Vous habitez l'Ecosse ?

- L'Irlande, grommela Blaise à contrecœur. Mais moi aussi, « j'aime bien venir ici ».

- Comme quoi, vous avez certaines accointances avec les Aurors...

- Aucune.

- Je suis Auror.

- Vous l'avez déjà dit.

- Et je...

- Que me voulez-vous ? J'étais dans vos bureaux pas plus tard que jeudi dernier, j'ai fait examiner ma baguette en temps et en heure, preuve à l'appui, s'emporta Blaise en sortant les certificats de non-utilisation de la magie noire de sa baguette, je me plie au protocole obligatoire pour tous ceux que vous n'aimez pas, je...

- Ne m'incluez pas dans ce « vous » que vous méprisez parce qu'il vous traite avec injustice.

- Vous êtes Auror, non ? Vu votre âge vous ne débutez pas, vous faites donc partie de...

- Je suis français. Je n'étais pas en Angleterre quand ces lois ont été votées, le protocole dont vous parlez est restreint au ministère britannique, les communautés étrangères n'ont pas été consultées. Je ne prétends pas que toutes s'y seraient opposé mais si elles avaient eu leur mot à dire...

- Que fait un Auror français dans le pub le plus méconnu d'Ecosse ?, coupa Blaise, méfiant.

- Le moins accueillant et le plus froid, vous voulez dire ? Je suis désolé, monsieur Zabini, j'aurais dû commencer par me présenter. Simple déformation professionnelle.

L'homme pivota sur son tabouret, son profil s'effaça, laissant apparaître un visage avenant au regard sérieux barré par une cicatrice blanchâtre. Une main robuste s'engagea, attendant que Blaise la serre.

- Kieran Donovan.

L'homme n'eut nul besoin d'ajouter quoi que ce soit. Même au fin fond de l'Ecosse son nom se suffisait à lui-même. Blaise serra sa main, plus impressionné qu'il ne l'aurait voulu. Il connaissait la réputation de Donovan, le « Harry Potter français », héros de son état et père d'une ribambelle de gamins désormais scolarisés à Poudlard mais, plus que tout, il connaissait Kieran, l'un des plus proches amis du vieux James, l'un des plus fervents représentants de la justice, de l'intelligence, de la tolérance.

- J'ai été muté en Angleterre pour travailler sur une affaire dont vous avez certainement entendu parler.

Il y avait comme un sens caché dans ses mots, dans son regard. Comme s'il ne faisait nullement référence aux articles par centaines qui déblatéraient mille hypothèses sur le pourquoi du comment d'un probable virus de la magie. Comme s'il savait que l'affaire intéressait Blaise pour une autre raison. Comme s'il avait fait le lien avec James. Comme s'il était au courant de tout.

Blaise puisa dans ses forces pour ne laisser rien paraître de son trouble. Lorsqu'il avait appris, par la presse, que James avait été désigné pour représenter Poudlard lors du Tournoi des Quatre Ecoles, Blaise en avait pleuré d'effroi. Il mourrait d'envie de lui interdire de participer, mais il n'avait même pas la légitimité d'être présent pour observer les quatre épreuves. Lo choc avait failli le tuer lorsqu'il avait appris que James était entre la vie et la mort. Les plus longues heures de son existence. Et une explosion de joie indescriptible lorsqu'il avait appris que son fils était tiré d'affaire.

- Et... ça avance ? Votre enquête, je veux dire...

- Vous savez bien que je ne suis pas autorisé à dévoiler ce type d'information, monsieur Zabini.

Nulle agressivité, pas même un semblant de sérieux. Au contraire, l'homme était tout sourire. Il désigna les bouteilles d'un large signe de main.

- Mais je ne promets pas de garder le silence sous l'effet de l'ivresse. Vous m'invitez ?

- C'est du chantage ?

- Je sais que vous avez largement les moyens de m'offrir à boire.

Blaise prit le temps de la réflexion. Bizarrement, la méfiance le quittait. Edward ne tarda pas à leur présenter sa meilleure bouteille, accompagnée de deux nouvelles chopes, pas beaucoup plus propres que les précédentes.

ooOOoo

Les heures passant, le tutoiement avait pris le pas sur la retenue et la gêne. Blaise s'était détendu, et l'alcool n'était pas seul responsable. Lui, l'homme toujours très méfiant, qui n'accordait jamais sa confiance, certainement pas au premier venu, encore moins à un Auror, se laissait porter par les récits captivants, emplis d'une passion et d'une curiosité débordantes de vie et d'action. Donovan n'avait même pas le malheur d'être prétentieux, bien au contraire, il glissait ses erreurs en avant, dissimulant sa carrure aguerrie derrière des murs entiers de doute et de culpabilité.

- Ils étaient heureux à Beauxbâtons. Ils y avaient leurs amis, leurs habitudes. Une de mes aînées y avait même un petit-ami. Leur relation n'a évidemment pas survécu à la distance.

- Ils n'étaient pas obligés de te suivre. Pourquoi ne pas les avoir laissés en France pendant la période scolaire ? Les plus grands, au moins...

- Une meute ne se sépare pas. Une meute ne se sépare jamais. Un loup esseulé est un loup affaibli.

Blaise avait remarqué depuis une petite heure le croc de loup dessiné dans la base du cou de Donovan. Celui-ci l'avait laissé le remarquer, comme lui témoignant de sa confiance. L'œil vif, le vieux loup s'était laissé apprivoiser par le serpent. Et vice versa.

- Tu connais Beauxbâtons ?

- Non. Mes enfants... Trois d'entre eux sont scolarisés en Irlande. L'EMI ne fait pas partie des onze prestigieuses écoles internationales mais...

Blaise s'interrompit. « Trois d'entre eux », avait-il dit. C'était plus fort que lui, le mensonge le dévorait davantage chaque jour, si fort qu'il en devenait insupportable. Il ne voulait plus cacher qu'il avait quatre enfants. Il ne voulait plus omettre James. Mais il avait promis. Et l'Auror Donovan ne semblait pas avoir prêté la moindre attention à sa bévue.

- Treize, lâcha Donovan de façon abrupte.

- Non, rectifia Blaise avec hésitation. Onze. Il y a onze écoles qui…

- Treize, je te dis. Le temps passe et te berne de certitudes, tu penses connaître les cadrans, tu ignores avec paresse l'aiguille volante et la petite trotteuse. Mais l'ignorance n'efface rien. Elle rend seulement invisible ce qui existe depuis toujours.

Le cœur de Blaise battait fort dans sa poitrine. Il sentait son esprit bouillir, s'emballer un peu trop fort. Il vacilla légèrement, se rattrapant à temps au tabouret instable qui raclait le parquet. Donovan employait des mots, un phrasé, typiques du vieux James. Le vieux James parlait ainsi, tout le temps. Et Blaise n'était pas certain de tenir la conversation.

L'Auror le comprit d'un regard et sembla accepter de lui laisser du temps, comme sachant pertinemment qu'il y aurait d'autres rencontres, d'autres conversations. Il semblait également avoir cerné son vis-à-vis, et qu'il l'appréciait suffisamment pour le laisser digérer les épreuves verbales qu'il distillait, presque involontairement. Aussi il reprit la parole, détournant la conversation vers les deux filles de Blaise, jusque-là scolarisées à l'Ecole de Magie d'Irlande.

- Elles gagneront donc Poudlard dès demain, poursuivit-il d'un ton engageant.

- Mouais. Dis à ton fils, celui qui entre en sixième année, qu'il n'a pas intérêt à draguer Hadiya !

L'Auror Donovan s'esclaffa.

- Ça ne risque pas, il doit faire croire qu'il s'est amouraché d'une championne Bulgare. C'était le seul moyen, pour les « champions » de sortir de cette maudite forêt interdite sans avoir à tuer un gamin, le seul moyen de mettre fin à cette mascarade de Tournoi. Une idée brillante qu'ils ont eue là, pas vrai ?

- Ils risquent des poursuites ?, s'inquiéta Blaise.

- Tant qu'on sera là, ils ne seront pas inquiétés. James ne sera pas inquiété, ajouta-t-il plus bas.

- Je ne fais pas confiance aux Aurors.

- Le « on » ne faisait pas référence aux Aurors mais à la meute, répondit Donovan de façon énigmatique.

« La punition a-t-elle déjà commencé ?

Bien que la presse Bulgare ait passé l'affaire sous silence, nos informateurs continuent d'affirmer ce qui sera bientôt (selon nos sources) officialisé : Les Champions Bulgares tombent les uns après les autres. Nikolina Demeriva, jusque-là seule championne rescapée de l'étrange virus qui dévaste la communauté magique d'Europe de l'Est a été admise à l'hôpital du Taureau Tout Craquant de Toutrakan.

Après le Kenya, le Portugal, le Canada et l'Angleterre, la Bulgarie est à son tour frappée par le virus-sans-nom.

Force est de constater que les Guérisseurs restent muets et impuissants face à cette nouvelle menace et que les différents ministères préfèrent étouffer le sujet en se consacrant à l'organisation de la prochaine Coupe du Monde de quidditch.

Ne serait-il pas temps de tirer la sonnette d'alarme ?

Le vieux Waddell ne disait-il pas que l'enseignement H'mong était justement « l'antidote à des virus qui ne manqueront pas de frapper la communauté magique internationale » ? Ne serait-il judicieux pour nos représentants politiques de prendre leurs responsabilités ? […] »

L'article dépassait discrètement de la poche de l'Auror. Discrètement, mais volontairement, songea Blaise qui se laissait porter par les pistes de son interlocuteur, sans éprouver ni crainte, ni colère. Il avait conscience de se laisser manipuler par Donovan mais, curieusement, la situation lui était agréable.

- Le virus-sans-nom, murmura-t-il en levant les yeux au ciel.

Il n'avait pas peur qu'on les surprenne. Son fidèle Jim, étendu à ses pieds, possédait le meilleur instinct de Grande-Bretagne. Après Athéna et Graziella, sans doute. Le chien, croisé épagneul et labrador, sommeillait tranquillement, son flanc se soulevant et se rabaissant régulièrement, signe qu'il n'éprouvait aucune crainte pour son maître.

- Les journalistes ont cette facette dramatique et cette capacité à faire adopter les noms mystérieux qu'ils emploient, se moqua Donovan, méprisant. Les Aurors l'appellent également ainsi. Sauf les plus pressés, les plus colériques, les plus démunis, qui utilisent quantité de noms d'oiseaux. De mon côté, je suis plus intrigué par la fin de l'article. Pas toi ?

Donovan non plus n'avait pas peur qu'une oreille indiscrète les observe, entende tout de leur conversation. Ses crocs acérés et le discret tatouage qu'il arborait faisaient naitre un doute dans l'esprit de Blaise. Jim se redressa légèrement, remuant son pelage blanc tacheté de fauve, et lapa la main de son maître. Une fois. Une réponse. Oui.

Non loin de s'en inquiéter, avoir la confirmation que son interlocuteur était un Animagus, et qu'il pouvait se transformer en loup, n'inquiéta pas davantage Blaise.

- T'es du genre confiant, comme mec, railla Donovan avant d'avaler un peu de son breuvage.

- T'es pas du genre unique en ton genre.

- C'est quand même pas courant...

- Mais ce n'est pas rare.

- Je sais.

Une confirmation. Blaise ne chercha pas à savoir pourquoi ni comment Donovan était au courant mais il savait que James était un Animagus en devenir.

- Il est doué, affirma l'Auror. Pas autant que mon fils, mais il de réelles capacités.

- Merci, souffla Blaise.

Il s'en voulut immédiatement. Il n'avait pas à montrer son bonheur et sa fierté. Il devait les garder secrets. Il n'avait pas élevé James, celui-ci méritait tous les louanges, toutes les félicitations.

- Je pense que cette aptitude l'a aidé, quand il est tombé malade à cause du... virus-sans-nom. Il a fait preuve de beaucoup de force et de courage.

- Tu n'es pas inquiet ? Le virus frappe les champions, tes enfants...

- Je le suis. Mais, justement, James m'a redonné espoir. Et malgré nos bonnes volontés, on ne peut pas protéger nos enfants de tout, alors faut bien se raccrocher à l'espoir.

Blaise acquiesça docilement, l'esprit comme souvent tourné vers ce petit être à qui il aurait voulu tout donner et qui aujourd'hui le rattrapait en carrure, en force et en maturité. Que pourrait-il donc lui donner, lorsqu'ils se rencontreraient enfin ?

Parallèlement, il y avait tout ce qu'il lui imposerait fatalement. Un nouveau nom, une nouvelle famille, un nouvel héritage. Des racines profondes. Une destinée plus marquée, encore, que celle qu'il avait toujours connue. Un poids lourd à porter pour des épaules rendues frêles par des responsabilités nullement désirées.

L'Auror lui adressa un bref regard empli de compassion.

- Aucun des Mac Cairill ne peut prouver son appartenance à cette famille. Le nom s'est éteint, à l'exception du vieux James qui vit reclus, l'arbre généalogique ne peut totalement être reconstitué. C'est un peu comme si... Comme si la magie avait choisi ses héritiers. Jamais personne ne pourra prouver à James qui est son père. Parce qu'il est mêlé aux Mac Cairill, parce qu'il est marqué de la magie la plus pure.

- A t'entendre il paraît impossible de réunir toute la famille...

- Les Mac Cairill ne sont pas une famille, Blaise. Les Mac Cairill ont tous une « autre » famille.

- Rien ne les empêche de... Rien ne nous empêche de nous retrouver.

- Vous ne serez jamais une famille, Blaise. Vous êtes des hommes, des femmes, liés par un héritage rare. Rare et précieux. Un héritage que vous protégez, bien malgré vous. Tu sais comment s'appelait la première héritière « femme » du clan Mac Cairill ? Maëva.

- Maëva, songea Blaise. La seule Maëva un tant soit peu célèbre que je connaisse est cette druidesse qui enseigna la magie avant que les Fondateurs ne bâtissent Poudlard.

- Exact. Elle est une des treize.

Le cœur de Blaise rata un battement. Malgré son esprit, toujours trop curieux, il ne voulait pas en entendre davantage. Il avait peur d'en entendre davantage.

- Ce nombre revient un peu trop dans notre conversation à ton goût, pas vrai ?, se moqua Donovan, railleur.

- Fais pas semblant de me connaître, vieille branche, grommela Blaise, désormais plus vexé que soucieux.

L'Auror s'esclaffa, avalant de travers une gorgée de bière ambrée.

- On va donc passer à un sujet de conversation plus abordable pour toi, petite nature. Le quidditch, ça t'irait ?

Boudeur, Blaise se contenta de dévorer quelques fruits de mer, fraichement pêchés par son frère.

- Penses-y quand même à ce chiffre. Treize écoles, treize berceaux, treize héritages. C'est important. Et pour en revenir au quidditch… J'imagine que tu soutiens les pauvres Crécelles de Kenmare ?

- C'est pas parce que j'habite l'Irlande que je soutiens leur équipe.

Blaise mit tant de fougue à nier que l'Auror n'en finissait plus de rire. Les Crécelles, bons derniers du championnat depuis trois années, désespéraient de retrouver leurs lettres de noblesse. Et Blaise, tout comme ses trois frères, désespéraient de voir un jour leur équipe favorite en phase finale de la ligue. Kieran Donovan, fier supporter des Balaisdurs de Brocéliande, fréquents vainqueurs de la coupe de la ligue européenne n'hésita pas à le chambrer. Pendant près d'une heure.

ooOOoo

Il était près de minuit. Le bar ne s'était pas beaucoup vidé pour autant. Edward aimait à accueillir les désœuvrés, les malchanceux, les malheureux. Là un homme qui rentrait chez lui à reculons depuis qu'il avait perdu son emploi, là une femme qui grattait sa guitare, une larme au coin de l'œil.

Et puis cet homme, là, accoudé au bar, qui refusait de rentrer se coucher, de peur de voir trop vite arriver le jour suivant. Edward jeta un regard à l'immense horloge, désabusé. « On est déjà demain », songea-t-il amer et inquiet pour son frère.

ooOOoo

L'Auror Donovan suivit le regard des deux frères, résignés de ne pouvoir arrêter le temps.

- Tu es ici pour ça, pas vrai ?, murmura-t-il à Blaise. Parce que trois de tes enfants étaient scolarisés en Irlande et qu'ils entreront demain à Poudlard. Tu es là parce qu'ils vont vivre pendant des mois dans ce château, côtoyer de nouveaux élèves, vivre une nouvelle vie, croiser leur frère.

La main de Donovan enserra le bras de Blaise avec force, empêchant une chute honteuse, douloureuse. L'Auror lui adressa un triste sourire. Compatissant. Compréhensif. Amical.

- Ta femme doit s'inquiéter. Elle aussi doit redouter tous ces...

- Et la tienne, vieil Auror de pacotille ?

- La mienne est au Brésil. Elle est journaliste. Reporter. C'est du moins sa couverture.

- Et Auror, c'est ta couverture ? Pourquoi me racontes-tu ça ? Pourquoi prendre le risque de me voir te trahir, tout raconter à la presse ou...

- La presse te rebute, au moins autant qu'à moi. Et je n'ai pas peur de toi. La dernière fois que tu as livré un duel remonte à cinq ans. Tu étais ivre et le serveur qui draguait ta femme avait dix-sept ans.

- Il avait de bons réflexes.

- Il t'a envoyé au tapis en quatre minutes et douze secondes.

- Tu t'es renseigné ?, s'exclama Blaise, scandalisé.

- Non, j'inventais, sourit Donovan. J'exagérais, pensant que tu de défendais mieux que ça. Mais je n'ai vraiment rien à craindre d'un...

- Je pourrais t'avoir si je le voulais vraiment. Tu n'es pas un gamin, tu n'as pas dix-sept ans et de l'acné plein le visage, tu...

- J'ai eu trois Mangermorts, des vrais, pas des rigolos comme ton copain Malefoy. Trois d'un coup. Et je n'avais plus de baguette.

Blaise déglutit, détournant légèrement le visage pour ne pas montrer son malaise à son vis-à-vis. Celui-ci, pourtant, laissa éclater un rire franc et chaleureux.

- Je peux tout te dire, tout te dévoiler, tout te confier. Je ne risque rien. Je pourrais te donner la clef de mon coffre et...

- Je suis riche.

- Trop, oui. L'argent sauve rarement la vie, Zabini. Les livres, en revanche...

L'Auror laissa sa phrase en suspens, et Blaise ne se donna pas la peine de dissimuler le livre qui sortait de son sac.

« Ce que les moldus croient savoir : essai sur la bêtise des uns et l'ignorance des autres »

C'était Scorpius qui lui avait conseillé ce livre, le jour où James avait repassé ses Buses.

« Un jour j'en parlerai avec James. Et toi aussi. Mais, en attendant, ça serait bien que tu en saches un peu plus », avait-il dit.

Blaise avait trouvé l'introduction du livre aussi indigeste que Scorpius avant lui. L'histoire de la magie ne l'avais jamais particulièrement passionné, pas plus que les mythes. Scorpius avait insisté, Scorpius lui avait fait la lecture. Graziella était près d'eux, le vieux James hochait la tête, Blaise n'avait pas vraiment compris l'empressement de Scorpius mais avait abdiqué.

L'attention s'était aiguisée à mesure qu'il découvrit Prométhée, le Titan réputé pour avoir créé les hommes à partir de restes de boue transformés en roches, ainsi que pour avoir dérobé le « savoir divin » jusque-là possédé par les Dieux de l'Olympe dont il fit don aux humains.

- « Courroucé par ce qu'il prenait pour une tromperie, une trahison, Zeus, le roi des Dieux Grecs moldus, le condamna à vivre attaché à un rocher, son foie se faisant dévorer par un aigle chaque jour, et se régénérant chaque nuit ». Ça ne te fait pas penser à quelqu'un ?, demanda Scorpius. James et cette fille, là, Natasha Kandinsky. Ils se rapprochent et se fuient, dans un éternel recommencement. L'aigle est le symbole des Serdaigle réputés pour demeurer les plus pragmatiques, ceux qui désirent toujours trouver une explication, une réponse concrète à chaque problème.

Devant l'air dubitatif de son parrain, Scorpius poursuivit, évoquant une lettre que James lui avait envoyée et dans laquelle il faisait justement allusion à un ancien élève de Serdaigle qui aurait, selon ses recherches, exploré le monde afin de trouver une raison valable à la « naissance » de la magie. Certains Serdaigle, selon James, seraient même devenus fous parce qu'ils ne trouvaient pas de raisons scientifiques qui expliquent la magie.

- Et regarde où cette réflexion nous mène, reprit Scorpius en posant son doigt sur un mot.

- Déluge, lut Blaise, gagné par la transe de son filleul.

Le fameux roi des Dieux Grecs moldus, Zeus, révolté par le comportement des « humains de Prométhée » prit la décision de détruire l'humanité, avant d'en créer une nouvelle, qui lui conviendrait davantage. Sous sa puissance divine, la Terre fut engloutie sous les eaux à l'exception du sommet du mont Parnasse où le fils de Prométhée et son épouse parvinrent à survivre sur une embarcation de fortune.

L'apparence du fameux Deucalion intrigua Blaise. L'illustrateur le dépeignait comme un homme d'allure moyenne, les cheveux rendus indisciplinés par les éléments déchaînés, d'une couleur ébène, le teint hâlé... Et Blaise ne put s'empêcher de penser à James, avec qui la ressemblance était troublante.

Scorpius conseilla à son parrain de délaisser les plus évidentes des références, de Noé à Ogygès, et de concentrer sa réflexion sur la suite. Il posa volontairement sa main sur l'image, et obligea Blaise à reporter son attention sur les mots qui décrivaient les tourments de Deucalion et son épouse Pyrrha, seuls survivants de l'humanité. Une fois le Déluge passé, ils reçurent un message de Thémis, Déesse de l'Equité, sous la forme d'un oracle.

Deucalion et Pyrrha furent enjoints de repeupler la Terre, en jetant derrière eux les os de leur grand-mère. Ils comprirent qu'il s'agissait de nulle autre que Gaïa, la Déesse de la Terre, et se contentèrent de ramasser puis de jeter des pierres qui les entouraient. Selon la légende moldue, les pierres que jetait Deucalion se changeaient en hommes et celles que jetait Pyrrha, en femmes.

Et l'auteur d'ajouter que les moldus avaient fondé cette fable mythique sur l'étymologie du mot laos dont la double traduction signifiait à la fois la pierre et le peuple. Le peuple en tant que foule, le peuple opposé à l'assemblée organisée de l'humanité ordinaire. Le peuple opposé à un autre, convoqué et organisé par la puissance divine. Laos contre demos. Un peuple déjà chaotique, bientôt marginal. Le peuple sorcier, en somme.

Dubitatif, Blaise se tourna vers Scorpius, qui lui tendait un nouveau livre. Celui de Waddel, l'aventurier porteur de faux espoir.

- Waddell ?, s'étonna Blaise.

- Celui qui a endoctriné tant de sorciers en parlant du Laos, confirma Scorpius. Un des berceaux coutumiers de la magie. Waddell disait s'y être rendu, en connaissait les moindres recoins, mais ne les décrivait jamais, parlait de naissance mais jamais de coutumes, de couleurs, de végétation ou de… peuple. Waddell n'a jamais vu le Laos, ajouta Scorpius. Il n'a jamais habité ni même visité ce pays. Le Laos, tel que Waddell le nommait, n'était pas un état mais un simple mot dont la légende désignait la naissance même de la magie. Et nous allons nous intéresser à un autre berceau, bien réel celui-ci.

- Les Arbres Celtiques ?, lut Blaise. Quel rapport avec...

- Les sorciers britanniques connaissent plutôt bien la mythologie celte, de par leurs racines et certaines de leurs coutumes, mais les textes anciens avaient peu à peu sombré dans l'oubli, du moins en Angleterre, en Ecosse et au Pays-de-Galles. Le peuple Irlandais, en revanche, fier de ses racines, a posé les fondements de sa communauté sur les mythes celtes. Lis.

Bien que perplexe, Blaise abdiqua. Parce qu'il avait confiance en son filleul.

A travers la description extrêmement élogieuse que l'auteur faisait du peuple Irlandais – « seul un Irlandais peut parler des Irlandais d'une façon aussi élogieuse », avait susurré Scorpius – le Serpentard fit certaines découvertes qui ne le laissèrent pas indifférent. L'auteur affirmait que l'Irlande était le pays où le coefficient magique était le plus fort du monde, ajoutant même que le peuple Irlandais était composé « à dix pour cent de sorciers, ou assimilés. Mais surtout de sorciers. Ils sont partout, se mélangent aux moldus avec une facilité gracieuse hors du commun et nulle guerre n'a eu d'influence néfaste sur l'évolution constante de la natalité. Les sorcières Irlandaises, particulièrement fécondes, mettent en moyenne au monde quatre enfants et le pourcentage de cracmols est quasi nul. » L'auteur envisageait même, selon ses recherches, une hausse du coefficient magique Irlandais sous dix ans, avant d'imaginer comment évolueraient les terres Irlandaises cent ans après, lorsqu'il y aurait autant de moldus que de sorciers en son sein.

L'auteur, définitivement ancré dans la mythologie celte, évoquait Partholon, véritable pilier méconnu et sous-estimé de l'Histoire de l'Irlande, et de sa communauté magique. Une figure emblématique liée à la fois au Déluge, à la disparition de l'humanité, à la naissance de la magie… et à la Grèce.

De ses origines, plutôt floues, naissaient deux hypothèses, une première selon laquelle il serait né de l'Océan, une seconde selon laquelle il en aurait simplement émergé, une fois le Déluge passé. La légende disait qu'il avait longtemps vogué avec son épouse et ses fils, en provenance de Grèce.

- C'est le moment de mettre en pratique le fameux conseil de James, murmura Scorpius, fébrile. Il faut tirer les fils invisibles et tisser des liens. Selon la légende, Partholon aurait pratiquement créé l'Irlande, du moins aurait-il transformé une terre rendue vierge de toute vie par le Déluge en l'Irlande telle qu'elle demeurait. Lacs, plaines, forêts et montagnes seraient le fruit de sa création, puis, à fortiori, l'agriculture, l'élevage, la chasse et la pêche. Mais ce qui est plus important, encore, c'est la partie que l'auteur consacre à la création, par Partholon, de la magie et son fonctionnement primaire, en Irlande, le druidisme. La communauté ainsi fondée par Partholon n'était nullement divisée, et ses membres se complétaient, par les missions et savoirs de chacun. La vie s'écoulait paisiblement, dans l'entraide et la paix, jusqu'à ce qu'un cataclysme détruise toute la population, à l'exception d'un unique rescapé : Tuan Mac Cairill.

- Scorpius...

- Ouais, Mac Cairill, coupa Scorpius avec empressement, comme le Mac Cairill qui a soutenu Waddell dans son entreprise d'endoctriner les familles Sang-Pur de Grande-Bretagne, celui-là même qui a prétendu jusqu'à sa mort être l'ultime détenteur des pures magies celtiques et donnait foi aux propos de Waddell.

- Scorpius...

- Je sais ! Le jour où j'ai lu tout ça, Graziella m'a dit qu'il ne demeurerait bientôt qu'une seule piste, un seul ennemi, une seule quête ! Tu...

- Scorpius...

- Attends ! Lis la suite ! Tuan Mac Cairill, descendant de Portholon et unique rescapé du Cataclysme, est LA clef de tous les mystères... Mac Cairill n'était à l'origine que Tuan, un simple homme à qui Portholon légua certains pouvoirs. Tuan fut le premier Druide que la terre ait porté et vécut si longtemps que la légende prétend qu'il en fut immortel et qu'il vivrait donc encore, quelque part sur les terres Irlandaises.

L'essentiel de son pouvoir l'avait rendu Métamorphomage, il se transformait donc au gré des guerres et des catastrophes, tantôt en cerf, en sanglier ou en rapace. Lorsque le Cataclysme frappa l'Irlande, Tuan se métamorphosa en saumon, survivant ainsi aux pluies diluviennes. L'auteur insistait fortement sur cette importance vitale : si Tuan n'avait pas survécu, la magie aurait disparu.

L'Accalmie laissa la nature reprendre ses droits. Le végétal, l'animal et l'humain naquirent à nouveau. Une nouvelle vie, dénuée de magie. Or, les cours d'eau prenaient parfois un aspect fantasmatique, lorsqu'ils étaient traversés par celui que le nouveau peuple Irlandais nommait le « saumon magique ». Tuan, continuant de saumoner de par les fleuves Irlandais, devint une proie richement convoitée. Lorsque le meilleur pêcheur d'Irlande l'attrapa, Tuan fut rôti et offert à la Reine Cairill. C'est en le mangeant qu'elle l'enfantera, lui redonnant vie humaine, et un nouveau patronyme, Tuan Mac Cairill.

Tuan Mac Cairill. Un double héritage. La magie et la royauté. Un héritier peu commun.

- Scorpius...

- Non, attends encore une minute, supplia le jeune Serpentard.

Et Scorpius tourna une dernière page.

Tuan Mac Cairill était là, devant ses yeux. La même corpulence que Prométhée, les mêmes yeux que Deucalion. Les mêmes yeux que Blaise. Les mêmes yeux que James.

ooOOoo

- Etais-tu au courant ?

La voix de l'Auror Donovan lui paraissait floue, lointaine. Blaise passa une main lasse sur son visage, chassant ses souvenirs pas si lointains.

- Le vieux James a essayé de me le faire comprendre à plusieurs reprises, oui. Mais je crois que j'essayais de ne pas comprendre, je me répétais que ça ne pouvait être possible que c'était trop dingue, trop énorme pour être vrai. Ce jour-là, je ne pouvais plus reculer. La vérité s'imposait à moi. Et à mon filleul, Scorpius. Le vieux James a choisi ce moment crucial pour lui avouer la vérité, lui parler de notre famille. De son frère, qui avait basculé du mauvais côté. De sa sœur, mariée à la famille Delanikas. De la famille Mac Cairill, en somme.

Scorpius était tombé de haut, malgré tout le réconfort que lui offrait une Graziella plus compatissante que jamais. En voyant l'air maladif de son fils, lorsque Blaise l'avait raccompagné chez lui, Drago lui avait interdit toute visite au manoir des Vents Hurlants. Et le cœur de Blaise, déjà pressé plus que jamais, s'était serré un peu plus.

- Tu tiens beaucoup à eux.

- Bien sûr que non, c'est juste que ce gamin est...

Blaise s'interrompit. Il se sentait ridicule. Bien sûr qu'il tenait beaucoup à Scorpius. Et à son père aussi. Même l'énigmatique Astoria comptait beaucoup pour lui. Et puis, bien sûr, il avait toujours été sensible au destin tout tracé qui semblait entourer la famille Malefoy, à cette évidence lourde de sens qu'on posait sur eux. Comme lui, bien plus encore que lui, les Malefoy étaient l'ennemi. Ils l'avaient toujours été. Le fait que le Survivant ait réduit la peine de Lucius, qu'il ait demandé à ce que Narcissa ne soit pas incarcérée et qu'il ait témoigné en faveur de Drago n'empêchait nullement l'opinion publique d'incriminer les Malefoy. Parce que tous doutaient du fait que Narcissa ait sauvé la vie du Survivant, parce que tous doutaient de la sincérité des membres de cette famille, sombre parmi les sombres, parce que tous préféraient vanter la générosité du Survivant, sa capacité à distribuer les deuxièmes chances par bonté d'âme. Et tous aimaient à comparer la famille Malefoy, en sursit, sur un fil, à la merveilleuse famille Potter qui n'avait plus rien à prouver. Scorpius et Albus avaient le même âge, tous deux ressemblaient trait pour trait à leur père, la comparaison était aisée. Et tournait toujours en faveur d'Albus.

- Les apparences sont parfois trompeuses, acquiesça l'Auror en un souci d'apaisement de la détresse de Blaise.

- Souvent, même. Mais personne n'oserait le croire dans ce cas très précis.

- N'en sois pas si sûr, murmura l'Auror, plongé dans ses pensées.

ooOOoo

Cette année-là, Kieran Donovan aurait vraiment voulu prendre des vacances, accueillir ses enfants à la sortie de Beauxbâtons, écouter Nolan et Noélia lui parler de leurs premiers mois à l'école de magie de France.

Cette année-là, ils avaient onze ans. Tout comme James Potter.

Cette année-là, un petit brigand menaçait le Survivant, et celui-ci ne quittait le bureau des Aurors que sous bonne escorte.

Cette année-là, les journalistes grouillaient dans la gare de King's Cross, pressés d'immortaliser les retrouvailles entre le Survivant et son fils, jeune élève de Poudlard. Et Harry Potter, ne voulant pas que les journalistes s'empressent de parler de sa garde rapprochée, avait demandé à être sous la garde d'Aurors que nul journaliste en Angleterre ne connaissait. Le ministre de la magie français, apeuré de mettre une célébrité entre les mains d'un Auror peu aguerri, avait demandé à son meilleur élément de se grimer et d'assurer la protection de celui qui était encore plus célèbre que lui.

« Vous connaissez la célébrité, Donovan, vous ferez du bon boulot ».

Cette année-là, donc, Donovan passa ses vacances de Noël en Angleterre, loin de sa famille, métémorphosé en jeune père de famille adulant Harry Potter au point de le suivre partout. Ou presque.

« Aujourd'hui vous allez suivre ma femme à la gare.

- Vous n'y allez pas ? C'est la première année de votre fils à Poudlard, pas vrai ? Vous ne l'avez plus vu depuis septembre…

- J'ai du travail. »

Du travail qui n'empêchait pas le Survivant de garder Albus auprès de lui, de le laisser jouer dans son bureau, de le couver des yeux, au détriment de son aîné.

Cette année-là, enfin, Kieran Donovan fit la connaissance de James Potter. De loin. Un James Potter qui ne ressemblait pas aux photographies, aux articles, aux rumeurs. Un James Potter maigre et hésitant, un James Potter qui se cachait derrière ses cousins, qui fuyait les regards, qui avançait tête baissée. Un James Potter qui intrigua Donovan, au point qu'il laissa le loup en lui surprendre le moindre des sentiments du jeune garçon.

- James !

Il venait à peine de descendre du Poudlard Express, suivant ses cousins et amis de près, étourdi par le brouhaha qui régnait sur la voie 9 ¾. Ce fut Fred qui, en premier, repéra leur famille, divisée en petits groupes. D'abord sa mère et sa jeune sœur Roxanne puis les parents de Louis et enfin…

- JAMES !

James soupira, baissant le regard une dernière fois, profitant de la barrière physique composée de ses amis puis, inspirant une dernière fois, il se tourna, faisant face à sa famille.

- James, on est là !

Il repéra sa mère qui agitait le bras et chercha son père du regard, pensant qu'il devait faire forcément partie de ce « on » dont elle parlait. Mais il n'était pas là. Il se laissa étreindre brièvement par sa mère et sa sœur, et les suivit, saluant chaleureusement ses tantes et son oncle Bill, ébouriffant tendrement les cheveux de Roxanne.

- Tout le monde est là ?, s'inquiéta Ginny. Aller, on y va, direction le Terrier.

- On ne rentre pas à la maison ?

- Tu as retrouvé ta langue, jeune homme ?, se moqua-t-elle.

Elle ne répondit pas à la question de son fils et se dirigea vers les cheminées, se laissant gentiment taquiner par son frère ainé. Bill laissait entendre qu'il serait temps pour la famille Potter d'acquérir un moyen de transport familial, Fleur ajouta que c'était dommage de ne pas en profiter, qu'ils avaient les moyens de se le permettre.

- Sans doute quand Al rentrera à Poudlard, répondit Ginny. Ça sera plus pratique pour venir ici.

James préféra oublier ces quelques mots qui le rendaient triste et se rapprocha de Louis et Fred, sa barrière, cette barrière dont il avait tant besoin. Le voyage en cheminée fut aussi rapide et agréable que prévu, James s'enthousiasmait toujours que les sorciers puissent se déplacer si facilement et ne comprenait pas toujours pourquoi son père détestait si férocement ce moyen de déplacement alors il feignait de ressentir la même chose que lui.

- Mes chéris !, s'écria leur grand-mère. Venez ici que je vous embrasse !

Toute la famille était réunie et James mit plus de dix minutes avant de se frayer un chemin jusqu'à son père. Celui-ci était en grande conversation avec ses meilleurs amis de toujours, Hermione et Ron, marraine et parrain de James. Tous trois semblèrent un brin énervés par son arrivée et se forcèrent à le saluer gentiment. C'était du moins ce que ressentait James qui, une fois de plus, se sentait de trop.

Molly avait profité de l'arrivée de tous pour ressortir de vieux albums de famille et James feignit de partager l'enthousiasme général. S'il avait dû se montrer sincère, il aurait avoué que cette séance de visionnage le mettait mal à l'aise parce qu'il savait, à chaque nouvelle photo qu'elle l'éloignait encore plus de son père.

Et alors qu'il s'isolait discrètement, se plongeant dans ses souvenirs, Donovan entra de plein fouet dans sa mémoire.

« A quoi ressemblent les bébés ? », avait-il demandé à sa mère lorsqu'il était âgé de cinq ans. La veille, alors qu'il jouait paisiblement sur son balai-jouet, il avait surpris une conversation entre son père et l'un de ses supérieurs. L'épouse de celui-ci venait, comme Ginny, d'avoir une petite fille et il montrait une photo du bébé à Harry, lui apprenant qu'ils l'avaient nommée Eglantine.

- Le prénom d'une de ses grands-mères ? avait alors demandé Harry.

- Non, avait répondu son collègue, gêné. Mon épouse… Enfin, nous ne voulions pas lui donner le prénom d'un… d'un proche.

- Je comprends. Parfois ce n'est pas trop approprié.

- Harry… Pourquoi as-tu nommé tes enfants ainsi ?

Son père avait soupiré et avait attendu quelques secondes avant de répondre. Encore aujourd'hui James se souvenait de ce qu'il avait ressenti. De l'excitation d'abord, il allait enfin savoir pourquoi il portait ce prénom, ces prénoms. A la maison, du plus loin qu'il se souvienne, son père l'appelait toujours James Sirius, si bien qu'à l'école, James écrivait ses deux prénoms, comme s'il s'agissait d'un prénom composé, comme s'il ne pouvait en être autrement.

- Pour ne pas oublier. Pour leur rendre hommage. Mais je sais aujourd'hui que je me suis trompé. Ginny était contre, elle ne voulait pas que… Quand elle est tombée enceinte de James… On ne voulait pas le garder. Elle jouait comme professionnelle chez les Harpies, j'avais beaucoup de boulot, elle désirait un enfant mais c'était sans doute trop tôt, elle avait encore de beaux matchs à gagner. Mais le bébé était déjà là, tu comprends ? Et j'ai pensé à mes parents, eux qui en pleine guerre avaient décidé de me garder, eux qui avaient donné leur vie pour sauver la mienne. J'ai insisté et elle a cédé. Avoir James ça voulait dire renoncer définitivement à sa carrière, avoir James c'était décider d'emblée d'en avoir un second, une fille si le premier était un garçon ou vice versa. Je… Je lui ai dit, si c'est un garçon ce sera James, si c'est une fille Lily. C'était clair pour moi, elle a essayé de me persuader que c'était une mauvaise idée, j'ai campé sur mes positions. Et James est arrivé, un garçon donc James. James Sirius, pour rendre hommage à mon parrain. Au début c'était un bébé, difficile de se faire une idée de… Il n'avait pas les yeux de ma mère, il n'avait pas tout à fait ceux de mon père. Mais en grandissant il lui ressemblait de plus en plus, tout en étant différent. J'ai toujours voulu qu'il soit comme lui, comme eux, mais forcément il échouait en tout.

- J'ai pourtant entendu dire qu'il avait repris les traditions familiales à la petite école...

- Il n'a rien en commun avec mon père, coupa Harry avec une pointe de regret dans la voix. Il s'est choisi des amis un peu bêtes, gauches, qui ne lui apporteront jamais rien.

- Les amitiés changent, Harry. James va évoluer, grandir…

- Les amitiés ne changent pas pour tout le monde. Mon père n'a toujours eu que trois amis, je n'en ai toujours eu que deux. Quant à James, il évolue peut-être, mais pas dans le bon sens. Et il grandit bien trop vite.

- Il me semble pourtant tout à fait normal !

- Mon père était petit, je ne suis pas bien grand. James est bien plus grand que je ne l'étais à son âge. Bien trop grand.

A cet instant très précis, James avait pris la première décision importante de sa courte vie : ne jamais plus manger de la succulente soupe de sa grand-mère, celle qui faisait grandir.

- Quand Ginny est tombée enceinte d'Albus… j'étais persuadé que ce serait une fille. Ginny, elle, sentait que ce serait un garçon. Pour moi c'était impossible mais les faits sont là. Lorsqu'il est né… on a de suite remarqué à quel point il me ressemblait, à quel point il ressemblait au bébé sur les quelques photos de mes parents. C'était un nouveau moi. Il y avait James, moi… Il manquait Lily. Ginny était contre, avoir eu deux grossesses rapprochées lui permettait de reprendre sa carrière mais il lui restait peu de temps. J'ai insisté et elle a accepté, une nouvelle fois. Merlin a entendu mes prières, c'était bien une fille, Lily bien sûr et Luna, pour faire plaisir à Ginny qui voulait qu'au moins l'un de nos enfants porte le nom d'une personne vivante. J'étais fou de joie, le trio que j'aimais tant était enfin réuni. James, Lily et ce mini-moi, Albus. Mais Lily, tout comme James avant elle, a grandi, et elle n'avait ni les yeux de ma mère, ni ses cheveux, elle…

- C'est tout le portrait de sa mère.

- Malheureusement oui. Comprends-moi bien, je les aime tels qu'ils sont, c'est juste que…

- James ?! Mais où étais-tu passé !?

Il avait été grondé mais peu lui importait. Il avait profité que sa mère vienne le border pour lui poser la question qui lui brûlait les lèvres. « A quoi ressemblent les bébés, maman ? ». Elle avait soupiré et accepté de lui montrer pour la première fois l'album familial. Le mariage de ses parents, quelques-uns des mariages de ses oncles et tantes, les naissances de Victoire, Molly, Dominique… Et enfin la sienne. Il s'était vu bébé et, se rappelant vaguement de la naissance d'Albus, trouvait qu'ils se ressemblaient beaucoup.

- Sauf les yeux. Ton frère a les yeux de ton père.

- Oui, je sais.

Il savait, tout le monde le répétait, tout le monde disait qu'Al était le portrait craché de leur père, que ça ne faisait qu'accroitre avec le temps.

- Et mes yeux à moi, maman ?

Il avait insisté. Lourdement. Sa mère avait abdiqué, avouant à haute voix qu'elle préférait qu'il ne pose jamais la question à Harry.

- Eh bien… Ils sont noisette comme le père de ton papa et bleu foncé. Ça j'imagine que ça a un rapport avec ma famille à moi.

- C'est pour ça que papa ne m'aime pas ?

Au lieu de le rassurer, de démentir, elle l'avait grondé. Elle s'était excusé le lendemain, les yeux rougis, elle n'avait pas dormi de la nuit, il le savait parce que lui non plus n'avait pas trouvé le sommeil, parce que lui aussi avait passé la nuit à pleurer. Elle s'était excusé, oui, et elle avait parlé de la presse, de leur statut, de responsabilités, lui faisant promettre de ne jamais plus prononcer ces mots à haute voix. Elle s'était excusée, oui, mais n'avait pas démenti, ni ce jour-là, ni jamais par la suite. Il avait grandi en sachant pertinemment que son père ne l'aimait pas mais qu'il ne fallait pas en parler. A qui que ce soit.

ooOOoo

Le récit de l'Auror l'avait ému aux larmes. Malgré tout, Blaise n'arrivait pas à se retenir de défendre Ginny. C'était plus fort que lui.

- Ginny n'est pas mauvaise.

- Elle n'est sans doute pas aussi mauvaise que je l'imagine. Mais elle n'est pas non plus à la hauteur de ce fantasme que tu idéalises.

- Je ne l'idéalise plus. Presque plus. Depuis que je sais, depuis que je me rapproche de James, de loin, certes, mais de façon régulière, je vois ce que je n'aurais jamais imaginé avant. Je vois ses défauts alors que je la croyais parfaite. Je vois son indifférence, alors que j'ai toujours cru, toujours espéré qu'elle l'aimait au moins un peu. Ça me tue de le reconnaître, tu sais. Une mère doit aimer ses enfants normalement...

- Rien n'est immuable. Rien n'est écrit dans le marbre.

Mais Blaise ne l'écoutait qu'à moitié.

- J'ai toujours cru qu'on se retrouverait un jour. J'en ai rêvé tant de fois... Tant de fois que je mériterai la pire punition possible. Je trompe ma femme en rêve, en fantasme. Je la trompe dans la moindre de mes pensées, le plus infime de mes rêves. J'étais prêt à l'abandonner, et nos trois enfants avec, pour les retrouver eux, pour la retrouver elle. Elle a si longtemps compté plus que lui, pour moi. Je m'en veux tellement d'avoir préféré cette femme insensible à ce petit être qui avait tant besoin d'amour...

- Ô Source de toutes les origines, de toutes les vies, de toutes les créations...

Blaise sursauta, dévisageant Kieran avec horreur. Celui-ci, les yeux fermés, imperturbable, continua de susurrer les mots de foi.

- ... et, lorsque le Prochain Déluge tu auras décidé de déclencher, permets-nous de lui survivre, nous soumis à ta loi, nous fruits de tes décisions, nous enclins aux plus belles offrandes pour notre Source, nous, en ce nom que tu nous as choisi, nous les Cavaliers de Walpurgis.

L'Auror rouvrit les yeux, esquissant un sourire moqueur à l'adresse de Blaise qui, plus pâle que jamais, tenait sa baguette d'une main tremblante.

- Range ça mon ami.

- Tu... Tu...

- Je suis de ton côté. Je voulais seulement m'assurer que tu étais bien du mien.

- Jamais si tu...

- Je ne crois pas, Blaise. Je n'ai pas la moindre accointance avec les Cavaliers de Walpurgis, je les combats, les désapprouve, les tuerai s'il le faut. Tu te flagelles depuis dix minutes mais ça ne sert à rien de vivre dans les regrets. Tu as toutes les cartes en main pour te rattraper, pour être un homme meilleur, alors cesse de te comporter comme ces êtres qui se croient dépossédés de force et de courage et préfèrent laisser leur destin entre les mains d'une fumisterie.

Blaise déglutit, encaissant avec ce qui lui restait de dignité la parole moralisatrice de son compagnon de fortune.

- Je t'ai déjà parlé de Killian, mon fils aîné ?, continua l'Auror. Figure-toi qu'il a surpris une conversation détonante, sur les falaises de Moher, en Irlande. Une conversation entre l'une de tes parentes, Amalthéa Delanikas et la meilleure amie de ton neveu, une certaine Trisha.

Blaise rangea sa baguette, définitivement pas rassuré par cet homme à qui il décidait de donner malgré tout sa confiance, qu'importe sa réserve habituelle. Il versa un demi-litre de bière dans chaque chope, s'installa plus confortablement sur son tabouret et se prépara à écouter le nouveau récit de l'Auror.

ooOOoo

Les vents violents faisaient s'entrechoquer les vagues aux pieds des immenses falaises noires. Face à l'océan déchaîné, une silhouette, fraîchement débarquée, inspirait longuement les effluves salées, les yeux clos, les sens en alerte. Elle tressaillit légèrement avant de pousser sa voix à dépasser le bruit des vagues et des courants.

- Bonsoir Delanikas.

Dans son dos, la brume épaisse laissait entrevoir une deuxième silhouette, d'un gabarit bien plus fluet et dont les cheveux longs et blonds mangeaient un visage de porcelaine. Les yeux, deux perles d'acier, se voilèrent brièvement avant que la nouvelle venue ne secoue la tête, comme pour chasser la mélancolie. Elle avança de quelques pas, tirant sur une corde invisible magique. Et une troisième silhouette apparut. Menue, frêle, juvénile, les cheveux broussailleux, les yeux hagards, la peau diaphane.

Trisha se tourna afin de mieux l'observer. Elle détailla la taille enfantine, les nœuds dans les épais cheveux roux, le corps qui flottait tel un pantin, sans force, sans panache, sans vie.

- C'est elle ?, demanda-t-elle, inutilement.

Amalthéa hocha la tête, tout aussi inutilement, puis lui tendit un rouleau de parchemin. Trisha en décrocha le sceau d'un mouvement brusque de sa baguette et étira le papier sous le faisceau lunaire.

- « Nom du prototype féminin : Gwenog Kubrick », lut-elle avant d'esquisser un sourire amusé. C'est toi qui l'as choisi, pas vrai ? Toujours entichée du parfait Malek Lespare, à ce que je vois...

Amalthéa se contenta de garder le silence et de rester de marbre. Trisha comprit le message et adopta la même réaction. Il fut un temps où elles s'étaient parlé, où elles s'étaient souri, où s'était dessinée l'ébauche d'un semblant de relation, voire d'amitié. Le temps, la vie, le hasard des rencontres et des mauvaises décisions les avaient séparées, chacune embrassant un destin effrayant et haï. L'inexorable histoire d'un choix dont elles pensaient être dépourvues.

- Déshabille-la, reprit Trisha, la voix dénuée de toute émotion.

Le corps ensorcelé de la fillette se souleva à peine, bercé par les gestes surs d'Amalthéa. Trisha ne put retenir une grimace à la vue de ce corps dénudé et inconscient. A ses yeux, ce qu'Amalthéa et elle faisaient ressemblait en tous points à du viol. Et puis, aussi vite qu'elle était apparue, la grimace disparut lorsque Trisha posa son regard sur le ventre de la fillette.

- Impressionnant, souffla-t-elle à la vue de ce corps dépourvu de nombril.

A nouveau Amalthéa hocha la tête, son regard refusant de contempler ce corps qu'elle manipulait à contrecœur.

- Fais ce que tu as à faire, je dois rentrer la préparer.

Ce fut au tour de Trisha de hocher la tête, alors qu'elle faisait venir à elle son sac en cuir de Tébo. Elle en sortit plusieurs fioles d'encre sombre et une aiguille d'acacia.

- Où est-elle envoyée ?

- Tu sais que je ne suis pas autorisée à te le dire, rappela Amalthéa, les yeux fixés sur son ancienne camarade.

Les mains de Trisha ne tremblaient pas, suivant le schéma habituel. La jeune fille déposa quelques vieux grimoires autour d'elle, à égale distance de pierres de lueurs et de talismans. A nouveau la baguette trancha la nuit, soulevant herbe et terre épaisse pour ne garder qu'un sol de sable fin dans lequel Trisha traça des symboles alambiqués d'une netteté profonde.

- Ils l'envoient à Poudlard, souffla Amalthéa, impressionnée par les gestes sûrs de Trisha.

Celle-ci oscilla légèrement et se redressa, plongeant ses yeux dans les perles d'acier.

- A Poudlard ?

- La fausse attaque de l'école d'Irlande. Ils vont la glisser dans le flot des élèves Irlandais qui rejoindront Poudlard dans quelques jours, profiter de l'urgence de la situation et de la négligence des professeurs que cette réorganisation va entraîner. Elle sera une goutte parmi la vague qui va déferler à Poudlard.

- Goutte, vague… Je ne te connaîtrais pas si bien, je penserais que tu fais référence à un certain tsunami qui…

- Tu ne me connais pas.

Aucun semblant de tristesse ou de nostalgie, seulement cette résignation indéniable et peu commune pour des jeunes femmes de leur âge.

- J'imagine que tu as fini ?

Elles détournèrent le regard d'un même mouvement, le reposant sur le corps ensorcelé qui continuait de flotter entre elles.

Un corps semblable à tant d'autres. A quelques exceptions près. Un corps qui ne connaissait pas encore la vie. Un corps sans nombril, sur lequel était dessiné un parfait W.

- Je croyais que Tom savait le dessiner, ne put s'empêcher de murmurer Amalthéa.

- Le simple tatouage de reconnaissance, oui. J'ai… Il m'a obligée à le lui enseigner. Ce que je m'apprête à faire requiert un tout autre pouvoir. Un pouvoir que Tom ne possédera pas tant que je pourrai l'en empêcher.

Elles échangèrent un regard entendu. La détermination de l'une n'avait d'égal que la conviction de l'autre. Toutes deux étaient effrayées mais possédaient bien plus de courage qu'elles n'en auraient jamais conscience.

- Il ne me reste qu'une seule chose à faire, soupira Trisha. Exécuter ma mission jusqu'au bout. Mais…

- Active-le, la pressa Amalthéa. Tu ne sais pas de quoi ils sont capables…

- Ils torturent mon père lorsque je rentre tard le soir, ils me torturent lorsque je leur refuse quoi que ce soit, ils ont… Ils ont promis de tuer toute la communauté dans laquelle je vis si je ne me pliais pas à leurs ordres. Je sais qui ils sont, Amalthéa. Mais cette fille…

- Cette fille n'existe pas. Cette fille est née de la magie, cette fille n'aura sans doute ni sentiments, ni passions, ni qualités, ni défauts. Cette fille n'est pas humaine, Trisha. Cette fille, comme tu dis, n'en est pas une, elle n'est qu'une arme, un test, un défi. Ils vont réveiller son corps, entrer de faux souvenirs dans sa tête, lui faire croire qu'elle aime les poireaux et déteste le citron, lui faire préférer le bleu au rouge, pour qu'elle se noie dans la masse. Mais rien de tout ça n'est réel. Elle ne mérite pas que tu sacrifies ta vie ou celle de tes proches pour… Pourquoi ? Pour lui permettre de vivre sa vie sans menace ? Tu sais qu'ils la retrouveraient. Poudlard n'est pas si grand, le monde ne l'est même pas suffisamment pour leur dissimuler quoi que ce soit. Et même si elle parvenait à se cacher… Elle n'est rien, Trisha. Elle est démunie de tout ce qui fait la beauté de la vie. Elle… Elle ne tombera jamais amoureuse, elle n'aura jamais d'amis, elle n'a même pas de famille… Elle est née de rien, elle n'est faite que de rien… Et elle s'éteindra sans n'avoir jamais rien ressenti. Comme une bougie qui se consume ou un verre qui se brise.

La voix d'Amalthéa s'était faite amère, douloureuse. Trisha songea à Briseis, la petite poupée aux cheveux d'ange qui comptait tant aux yeux de sa sœur et à ce bellâtre de Malek Lespare qui lui laissait croire que son destin n'était pas déjà tout tracé. Elle-même avait son père, et ce peuple de vikings mal léchés qui les avait adoptés.

Alors elle se tourna une dernière fois vers ce corps qui, à défaut de porter la vie, portait un nom et un prénom, et raffermit la prise sur sa baguette, enfouissant son ressentiment au plus profond de son cœur.

- Ô Source de toutes les origines, de toutes les vies, de toutes les créations, accepte ce sacrifice en la personne de Gwenog Kubrick et, lorsque le Prochain Déluge tu auras décidé de déclencher, permets-nous de lui survivre, nous soumis à ta loi, nous fruits de tes décisions, nous enclins aux plus belles offrandes pour notre Source, nous, en ce nom que tu nous as choisi, nous les Cavaliers de Walpurgis.

Les vagues crachaient leur écume sur les roches sombres. Le bruit significatif du transplanage se fit entendre une première fois, et Trisha se dépêcha de ramasser ses affaires avant de transplaner à son tour.

Elle abandonna derrière elle le dernier exemplaire de la Gazette, où James Potter faisait encore la une. Un James Potter à qui l'on opposait sincérité et justice et à qui l'on prédisait vengeance et punition. La Gazette se trompait souvent. Et puis, parfois, certains articles, sans qu'on ne puisse affirmer que le hasard n'y soit étranger, faisaient preuve d'une véracité redoutable.

« Les fils de tomberont tôt ou tard de leur piédestal. Et James Potter sera le premier à y passer. Il a trop longtemps profité de privilèges qu'il s'est lui-même octroyés en raison de son nom, de sa filiation. Quel mérite y a-t-il à être le fils de son père ? Quel don possède-t-il pour qu'il se sente toujours au-dessus de ses semblables et des lois ? Nous n'avons plus qu'à espérer pour lui que James Potter ait profité de ses privilèges injustifiés tant qu'il en a eu le pouvoir car nous ne pouvons qu'arguer que la chute lui sera rude et sans retour. »

Le journaliste n'avait même pas pris la peine d'écrire son nom en entier. Seule une initiale avait été apposée sous l'article. Un W.

ooOOoo

- Killian l'a ramassé, conclut Kieran en déposant l'article sur le comptoir.

- Il est sûr qu'elles ne l'ont pas vu ?

- C'est un animagus, répondit l'Auror en haussant les épaules. Et puis... Nous sommes tous du même côté.

Blaise se contenta d'acquiescer distraitement, ses yeux survolant cet article qu'il connaissait par cœur.

- Pourquoi lui ?, murmura-t-il.

- Parce que les Cavaliers de Walpurgis voient en lui une menace. Peut-être n'ont-ils même pas encore compris qu'il leur a donné leur meilleure chance. Une couverture.

- Quoi ? James ne...

- Inconsciemment, coupa l'Auror dans un souci d'apaisement. Il leur fait peur alors ils ne se dévoilent pas. Peut-être se seraient-ils déjà déclarés s'ils n'avaient pas peur des présages de l'Oracle de Poudlard. Et alors, on saurait tout d'eux, leur nom et où les trouver. On est plus nombreux que tu ne le crois, Blaise. On est plus nombreux qu'eux. Mais en se dissimulant derrière ce « W » énigmatique ils nous échappent, nous poussent à rester sur nos gardes, à trembler dès qu'un poignet se dénude. Et encore, tous ne portent pas le signe.

- C'est à ça qu'elle sert, comprit Blaise. C'est à ça que sert Trisha. A moderniser le tatouage. Ils vont véhiculer cette mode et tout le monde voudra son tatouage de protection. Plusieurs, même. Il sera ensuite plus aisé de porter leur signe.

- Tout à fait.

Les deux hommes, bien que légèrement maladifs par la teneur de leur conversation avalèrent d'un seul trait le contenu de leur chope. Blaise leva sa baguette, prêt à faire voler vers eux une énième bouteille et questionna l'Auror du regard. Celui-ci hocha simplement la tête, relevant le col de sa veste et sautant prestement de son tabouret. Blaise ne l'aurait jamais reconnu à voix haute, mais Donovan avait du style. Assez étonnant de son point de vue, surtout pour un Auror.

- Tiens. C'est pour James.

Ils avaient passé la soirée accoudés au bar, l'un à côté de l'autre. Ils se connaissaient de profil, se parlaient en regardant leur chope. Pour la première fois, vraiment, ils se faisaient face. Les chopes étaient vides. Les fruits de mer n'étaient plus que coquilles délaissées, formant un amas grisâtre qui avait perdu de sa splendeur. Les tabourets se reposaient sur le parquet gondolé. Les yeux du loup étaient plongés dans ceux du serpent.

Blaise ne savait pas bien pourquoi, mais il savait que l'objet dissimulé que lui tendait l'Auror était pour James. Le jeune James. Son fils.

- Je ne crois pas pouvoir...

- Le vieux James t'indiquera le moment idéal pour le lui donner.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Une montre. Un objet... particulier. Et ce bonbon à la menthe est pour toi. Une brillante invention des Weasley pour camoufler l'odeur et le goût de l'alcool. Sois prudent en rentrant, Zabini. Et qui sait... Peut-être qu'on se verra un jour prochain.

Blaise hésita. Une demi-seconde.

- Je serai là jeudi prochain.

Le visage de l'Auror s'éclaira. Il tendit sa main, sans cesser de sourire.

- A jeudi, Zabini. Tu me raconteras, pour tes gosses. Tout se passera bien, tu verras.

- T'as des dons en Divination ?, railla Blaise.

- En aucune façon. Mais mon instinct est aussi aiguisé que le flair de ce bon Jim. Fais moi confiance.

Blaise hocha la tête, tirant un ultime sourire à l'Auror français.

ooOOoo

Blaise reprit place au bar, guettant les gestes sûrs et répétitifs de son frère, dont la présence l'apaisait. Une porte discrète menant vers un cellier laissait voir les exercices de leur aîné, Dylan, qui le salua brièvement avant de reprendre son dur labeur, l'air éreinté et taciturne. La pleine lune approchait. Evelyne irait au cinéma avec ses amies et Blaise rejoindrait ses frères, vérifiant la solidité des murs une bonne centaine de fois, tremblant au moindre cri de Dylan, canalisant la détresse de celui-ci, pansant ses plaies dès l'aube arrivée.

Ils ne parlaient jamais d'elle, de leur mère. Certains sujets restaient tabous, même entre eux. Ils ne parlaient presque jamais de politique. A peine plus de quidditch. Ils s'étaient mis d'accord sur l'équipe des Crécelles, mais seul Comghal en était un fervent supporter. Il aimait jouer l'oncle connaisseur auprès des enfants de Blaise, tout autant passionnés que lui, même le petit Eliott-aux-grandes-oreilles se laissait convaincre par son enthousiasme.

- Eliott était chez Com', hier.

- Pour l'anniversaire de Liam, acquiesça Blaise. Les filles y étaient aussi.

- Comghal m'avait fait passer un petit mot, me disant qu'Eliott pouvait venir accompagné.

- Genre, par une nana ?, s'exclama Blaise, surpris.

- Par des amis, rectifia Edward, tendu.

Blaise reposa sa chope devant lui, jetant un œil au tenancier qui la remplit dans l'instant, les yeux plissés. Secret, taciturne, méfiant, Edward était le demi-frère préféré de Blaise, du moins celui qu'il voyait le plus souvent.

En réalité, Blaise les aimait avec la même force, le même abandon. Il les aimait pleinement, presque trop. Un serpent tel que lui n'était pas censé aimer et aduler un lion Irlandais, un loup sauvage et un être hybride venu se noyer dans l'humidité Écossaise.

Il arrivait sans trop de difficulté à rester digne devant Dylan, qui, traumatisé par une enfance dénuée de tout sentiment, acceptait difficilement l'idée d'être aimé. Comghal, lui, était le plus tactile des quatre, le plus fort aussi, lorsqu'il attirait ses frères dans ses bras musclés, Blaise chipotait à peine, pour la forme et gardait ses sourires tout au fond de lui. Mais il ne dupait personne. Edward, lui, était si distant, si peu démonstratif, que Blaise pouvait l'aimer discrètement, sans effusion, gardant sa réputation intacte. Ou presque.

- Com' sait très bien qu'Eliott n'est pas scolarisé, les moqueries de la petite école lui ont suffi, poursuivit Edward. Mais il accepte toujours d'aller chez Com', parce qu'Ann cuisine bien mieux que moi et que les huîtres, au bout d'un moment, il en a marre.

Blaise hocha simplement la tête, témoignant de son écoute attentive. Lui aussi invitait Eliott, parfois. Bien qu'horriblement trop discret aux yeux de Blaise, Eliott était le confident d'Hadiya, tous deux aimant s'isoler pour des conversations qui les occupaient pendant des heures.

- Les enfants étaient tous là puisque l'école a fermé. Liam avait invité Shania et toute leur bande. Com' a eu la gentillesse d'inviter Hadiya pour qu'Eliott ne se sente pas trop seul. Mellan était là, aussi.

Blaise haussa les sourcils, surpris que son filleul, l'aîné des O'Brien, ne soit pas déjà en train de suivre ses traces. Comme Blaise auparavant, Mellan avait choisi la voie du droit magique, afin de mieux conseiller la famille royale Irlandaise, lorsqu'il prendrait la suite de son père.

- Ses cours ne commencent que la semaine prochaine, expliqua Edward en lavant d'un mouvement de baguette quelques chopes. En attendant il fait du bénévolat, dans la petite école où Eliott était élève. La vieille directrice l'aime bien, alors elle lui raconte plein d'anecdotes, notamment sur la poignée d'élèves sorciers qui étudient au milieu des gamins moldus.

- Qu'a-t-elle raconté sur Eliott ?, s'enquit James, soucieux.

- Qu'il avait des amis, « une belle bande soudée qui faisait plaisir à voir », a-t-elle dit. Mellan s'est étonné qu'Eliott ne parle pas davantage de ces « amis » et quand Eliott a répondu qu'ils allaient tous à l'école alors que lui non, Com' a répondu que ça ne changeait rien, que l'amitié se fichait pas mal de la distance. Il a proposé de les faire venir au prochain match, mais Eliott a prétendu avoir oublié leurs noms. Mais Mellan, lui, s'en souvenait très bien. La directrice de l'école, du moins, s'en souvenait parfaitement. Tu sais ce qu'elle a dit à Mellan ?

Blaise haussa les épaules, étonné qu'Edward ne soit pas plus direct.

- « C'est pas tous les jours qu'on a un fils de héros sous sa responsabilité. Nous on a eu les trois, alors c'était un événement quand on a eu l'aîné. Je me souviendrai toujours de la bande de James Potter. »

- Eliott et James ?, s'étrangla Blaise.

- Eliott a confirmé. Il ne savait pas, pour toi. Il ne le sait toujours pas, d'ailleurs. Il a raconté ses quatre années à la petite école. Ils étaient plusieurs sorciers mais trois seulement ne dénigraient pas Eliott. Un certain Daniel Redox, James et une fille au nom imprononçable. Mellan s'est souvenu de son prénom, Trisha, parce qu'il ressemble au surnom que vous donnez à Shania. Elle était à Poudlard, avant, mais plus maintenant. Eliott lui écrit.

- Donovan a prononcé son nom, tout à l'heure. Jamais entendu parler d'elle avant, marmonna Blaise, en pleine réflexion. Et l'autre garçon ?

- Daniel Redox ? Un Irlandais. Hadiya et Shania voyaient vaguement de qui il s'agit. Un garçon sans histoire.

- Mais pourquoi ne m'ont-elles rien dit ?, s'étonna Blaise.

- Tu penses bien que Com' a minimisé l'affaire devant elles... Il ne voulait pas évoquer James pour ne pas éveiller leurs soupçons.

- Il a bien fait, reconnut Blaise.

Ses joues rougirent à peine. Une nuance invisible dans l'obscurité ambiante du pub. Et pourtant.

- Qu'est-ce que tu as encore fait ?

Les poings d'Edward se posèrent sur le bar, tout près de Blaise. Celui-ci, pris en faute, n'osait regarder son aîné dans les yeux.

- Tu sais que j'ai parlé de James à Evelyn et aux enfants. Eh bien… J'ai peut-être…J'ai peut-être prononcé son prénom. J'ai peut-être dit aux filles que James s'appelle James.

L'aveu n'avait pas échappé à l'ouïe extrêmement développée de Dylan, qui faisait toujours rouler ses muscles dans le cellier en laissant échapper un « t'es un grand malade » fraternel qui fit rougir Blaise d'autant plus.

- Tu n'as pas donné son nom de famille ?, reprit Edward d'un ton accusateur. Bon, reste plus qu'à espérer qu'il y ait plusieurs James à Poudlard. Sinon Shania aura vite fait de l'aborder. Et on sait tous les trois oh combien ce serait une mauvaise idée.

- Je suis certain qu'elles ne feront pas le rapprochement avec lui, se persuada Blaise pour se donner du courage. Pas avant qu'il soit majeur. Il ne reste plus qu'une dizaine de mois, maintenant.

- Il peut s'en passer des choses en dix mois, railla Edward. Mais soit. Je dois te parler d'autre chose. Le vieux James vient me voir tous les jours, il m'apporte des herbes et des aromates, des livres pour Eliott...

- Oui, je sais, répondit Blaise avec évidence.

- Il est venu quelques fois avec une fille. Une fille à peine plus âgée que nos fils.

- Amalthéa Delanikas, devina Blaise en un murmure. On est plus ou moins en famille. Son père est à Azkaban. Un sale type, tu peux me croire. Mon père et le sien étaient cousins.

Blaise n'avait jamais rencontré cette partie de sa famille. Une part sombre qu'il ne voulait définitivement pas connaître. A part Amalthéa et Briseis, bien sûr.

- L'autre jour je l'ai vue avec une gamine.

- Sa sœur Briseis, sans doute.

- Non, le vieux James me l'a présentée, sa sœur. Là c'était une fille bien plus jeune. Une rousse avec une masse de cheveux assez rare. Amalthéa m'a demandé une table discrète, avec cinq chaises. Elle a posé la gamine comme s'il s'agissait d'une poupée. Dix minutes plus tard, un grand dadais de son âge est entré. Lui c'est un gamin qu'il faisait léviter le plus discrètement possible. Ils ne parlaient pas, ils attendaient quelqu'un. Et c'est là qu'Eliott arrive, avec une fille. La fameuse Trisha. Elle va s'installer avec eux et lui me rejoint au bar. Il m'a dit « j'assure ses arrières, ne me demande rien de plus, je ne veux pas te mentir ».

Le cœur de Blaise battait à cent à l'heure. Ils échangèrent un regard inquiet. Les mains d'Edward tremblaient légèrement.

- Il y a autre chose, encore.

- Je sens que je ne vais pas dormir ce soir.

- Vu la quantité d'alcool que tu ingurgites chaque fois que tu viens ici, ça m'étonnerait que tu restes éveillé très longtemps. En plus tu ne payes jamais rien, je me dirige tout droit vers la faillite à cause de toi...

- J'ai participé à l'achat de ce pub. J'ai bien le droit de boire quelques bières en échange.

- Hum, quelques, toussa Edward avec un sourire amusé.

- Bon, vas y, balance ton info qui doit me donner des cauchemars, grommela Blaise, boudeur.

Le sérieux revint sur le visage d'Edward qui gagna toute l'attention de son jeune frère.

- La sœur d'Amalthéa, reprit Edward.

- Briseis, acquiesça Blaise. Je la croise plus souvent que sa sœur, Amalthéa essaie toujours de m'éviter... Mais pas Briseis, non. Elle dit qu'elle n'a pas peur de me parler. Je suis sûre qu'elle ne tremble même pas quand elle vient ici.

Edward balaya la remarque d'un signe de main, empêchant son frère de remplir sa chope.

- Briseis parlait de ses amies au vieux James avant de repartir à Poudlard. Deux Gryffondor. L'une d'elle est parfois dans les journaux, parce qu'elle s'appelle Lily Evans et que...

- Tout le monde s'attend à ce qu'elle tombe dans les bras de James, parce que Lily Evans et James Potter sont liés par le destin, ouais, je sais.

- Briseis n'est jamais en photo avec elle, parce qu'elle est à Serdaigle. Mais la dernière partie du trio apparaît souvent en photo...

Edward laissa sa phrase en suspens, sa main droite disparaissant sous le bar. Il en ressortit un exemplaire de la Gazette couvert de tâches de vin des elfes et le posa devant Blaise. Celui-ci n'eut aucun mal à reconnaître la petite Lily Evans, qui faisait l'objet de petites allusions mesquines de la part des journalistes peu scrupuleux de la Gazette. Lorsque l'on prêtait à James une amourette douteuse ou un méfait quelconque, il n'était pas rare de retrouver une phrase toute faite, « nous aimerions bien savoir ce qu'en pense la petite Lily Evans, future Potter ? »

Pourtant, cette fois-ci, ce n'était pas elle qui était au centre de l'article, mais une de ses meilleures amies.

« La meilleure amie de Lily Evans intègre l'équipe de quidditch de Gryffondor et l'on parie que le hasard n'a rien à voir avec sa nomination. Le capitaine de l'équipe n'est autre que James Potter, le faux-héritier du Survivant. Est-ce sa dulcinée qui l'a convaincu de recruter sa meilleure amie ? James Potter joue-t-il sur plusieurs tableaux ? Une source prétend qu'il entretiendrait une double relation avec les deux filles, en plus de ses dix autres petites-amies. N'oublions pas que l'officielle n'est autre que la Championne Irlandaise Vivyan Parrish. Nous ne pouvons qu'espérer que la petite Soizic Azilis, à trop vouloir voler auprès de son cher et tendre, ne se brûle pas les ailes... »

- Vautours, cracha Blaise. Ils sont...

- Je sais qu'ils persécutent James, Blaise, et tu sais ce que j'en pense... Mais là, en cet instant, il y a plus urgent que de les traiter de tous les noms d'oiseaux... Ce nom, là, il ne te rappelle rien ?

Blaise suivit le doigt que son frère pointait. Soizic Azilis. Une gamine de Gryffondor, à qui l'on confiait sa première batte, et la défense de l'équipe pour la même occasion. Azilis. Un nom inconnu de la communauté sorcière. Mais pas d'Edward. Encore moins de Dylan, souffla une voix dans l'esprit de Blaise. D'un regard, il vérifia que le cellier était bien éteint et que Dylan était bien parti.

- Azilis, murmura-t-il. Comme Cesaria Azilis, tu veux dire? Il me semblait qu'elle n'avait pas de famille... Ça ne peut pas être sa fille, non plus, la gamine porterait le nom de son père.

- Pas s'il ne l'a pas reconnue. Ou s'il ignore jusqu'à son existence.

C'était comme s'il recevait un coup de poing. L'alcool s'était évaporé de son corps, son attention n'était troublée ni par l'ivresse, ni par le bruit environnant. Il n'entendait que les sous-entendus de son frère.

Il se replongea dans ses souvenirs, le visage de Cesaria Azilis se dessinant sous ses paupières. Il n'avait aucun souvenir d'elle, à Poudlard. Mais il se rappelait parfaitement de son visage, trempé par la pluie, lorsqu'elle avait débarqué chez Comghal. Lui, Edward et Blaise n'avaient aucune nouvelle de Dylan depuis deux mois. L'inquiétude les dévorait, allant jusqu'à déformer les traits d'Anna, enceinte de Liam. Mellan, âgé de cinq ans, demandait tous les jours pourquoi son oncle Dydy ne venait plus jouer avec lui. A l'époque, son histoire préférée était celle du loup-garou gentil qui sauvait les petits enfants.

Cesaria Azilis leur avait tout dit. Son métier, Dylan, leur couple, les anecdotes qu'il racontait parfois sur ses frères, ses doutes et cet enfant qui grandissait en elle. Cet enfant qui était né de leur amour, qu'elle attendait avec impatience et dont Dylan ne voulait pas. « Il a peur », disait-elle, compréhensive. Compréhensive et assez courageuse pour vouloir d'un bébé qui risquait de se transformer en loup. Ils l'avaient écoutée, ils l'avaient aidée, ils avaient cherché Dylan. Le retrouver n'avait pas été une mince affaire, le forcer à écouter ses frères avait été ardu. Le faire entendre raison était impossible. Cet enfant, il n'en voulait pas.

- Elle devait interrompre sa grossesse, affirma Blaise d'une voix blanche. C'est ce qu'elle nous avait dit.

- Peut-être n'en a-t-elle pas eu le temps, peut-être a-t-elle changé d'avis.

- Peut-être pas, tenta Blaise.

- Blaise... La preuve est là, soupira Edward en pointant la photographie du doigt. La preuve s'appelle Soizic. Les dates concordent, la petite ressemble énormément à Dylan, pire que tout elle a hérité de la même bouche que toi. La pauvre.

La tentative d'humour d'Edward ne tira qu'un sourire forcé de la part de Blaise, qui peinait à mettre de l'ordre dans toutes ces nouvelles qui assourdissaient ses pensées.

- Tu sais, le mec avec qui je parlais tout à l'heure ?

- Donovan ? Un bon client. Et un homme respectable, si j'en crois le vieux James.

- Si j'en crois ce qu'il m'a dit et ce que tu viens de me dire...

- James n'est pas près de voir le calme arriver, confirma Edward. Daniel Redox débarquera demain à Poudlard, il est en lien avec cette Trisha, et donc avec Eliott. Il y a donc fort à parier que nos fils se rencontreront très vite. Il va devoir gérer l'arrivée de sa petite-amie officielle, Vyvian Parrish, de son jumeau, d'une centaine d'Irlandais, dont Liam O'Brien, son cousin. Il rencontrera aussi deux pantins, un garçon et une fille sans nombril, sans âme, sans vie, liés à Amalthéa, sa lointaine cousine. Il entraînera plusieurs fois par semaine la petite Soizic, encore une cousine. Et il va désormais vivre sous le même toit que Shania et Hadiya.

Blaise s'affala sur le bar, en repoussant sa chope. Il ne servait à rien de noyer son angoisse dans l'alcool. Il devait digérer tout ce qu'il avait appris, réfléchir, anticiper, se tenir prêt. James aurait bientôt besoin de lui.

- Sois prudent, Blaise. Nombreuses ont été les tentatives de le détruire.

- Je le protégerai. Athéna...

- Athéna sera une présence fidèle et précieuse, je n'en doute pas. Et la meute Donovan avancera à ses côtés. Mais James ne recevra jamais trop d'amour. Sois prudent, sois patient, sois présent. Ne tarde pas trop à entrer dans sa vie, fais le avec douceur. Étouffe ton empressement, fais taire ta bêtise. Tu as de la tendresse à revendre, écoute les conseils d'Evelyne, elle est bien plus sociable que toi et... écoute ton cœur. Il est grand ton cœur, mon frère. Tu sais qu'on sera là, tous les trois, mais toi seul peut donner à cet homme en devenir ce dont il a le plus besoin. Un père.

ooOOoo

Les derniers clients étaient partis. Dehors, le vent s'était levé, alourdi d'humidité et de froid.

L'homme regarda la porte s'ouvrir une dernière fois, sur le propriétaire des lieux et son plus jeune frère, en proie à une détresse commune. Il hésita à les arrêter, à se montrer, mais n'en fit rien. Son regard évita la mer, les branches effeuillées et la lande pour se plonger dans les épais nuages. Il la chercha un long moment mais la lune se faisait désirer, tapie loin de lui. Enfin, elle apparut au travers d'un nuage un peu moins dense. Le croissant était moins net que la veille, l'arrondi s'imaginait sans mal. Bientôt la lune serait pleine et le loup en lui s'éveillerait, le poussant à se jeter contre les murs, à broyer tout ce qui se trouvait sur son passage, à guetter la moindre odeur, le moindre interstice, l'obligeant à rester enfermé dans la cave de son frère.

Cette malédiction sans fin l'obligeait même, parfois, à songer à la mort. Ça n'avait rien de difficile, après tout. Mais il y avait ses frères. Et cette conversation qu'il venait de surprendre et qui menaçait de tout changer.

Un doute, que ses frères avaient vite balayé. Une certitude qu'il ne partageait pas. Cesaria avait interrompu sa grossesse. Cesaria avait promis. Cesaria avait pleuré, le cœur brisé. Ses frères lui en avaient voulu de s'être montré si sûr, si ferme, si brutal avec cette femme qui l'aimait, qui l'acceptait tel qu'il était. Ils s'étaient montrés plus compréhensifs en percevant sa détresse. S'il n'en avait pas voulu, de cet enfant, c'était pour lui éviter une vie de douleur et de peur. Il l'aimait suffisamment pour le protéger de l'enfer d'être un loup-garou.

« Il ou elle aurait pu ne jamais le devenir », avait osé remarquer Comghal, un jour. Et Dylan avait disparu pendant un mois.

La fuite comme seule échappatoire. La fuite, loin de cette femme qu'il aimait toujours. La fuite, loin de ses frères qui lui prouvaient à quel point ils avaient raison, à quel point lui avait tort. A présent, pouvait-il encore fuir ?

Une petite fille sans histoire de Gryffondor s'apprêtait à voir arriver des vagues entières d'Irlandais parmi lesquels deux faux enfants, à qui seule la magie avait donné la vie. L'une de ces deux enfants était reliée à Amalthéa Delanikas, sœur aînée de Briseis, sa meilleure amie de Serdaigle.

Et Daniel Redox, un garçon plus âgé qu'elle qui était en lien avec une dessinatrice de tatouages diaboliques et le petit Eliott-aux-grandes-oreilles.

Et Liam O'Brien, le plus jeune fils de Comghal. Et Shania et Hadiya Zabini, les deux filles de Blaise.

Tout ce petit monde allait se retrouver en quatre murs et, malgré l'immensité de Poudlard que lui avait décrit Blaise durant des heures, Dylan savait que certaines rencontres feraient naître plus d'une étincelle. Surtout pour une jeune Gryffondor de quatorze ans.

A côté de tout ça, son entrée dans l'équipe de quidditch de Gryffondor paraissait dérisoire, mais elle jouerait sous l'autorité de James Potter, le soi-disant hériter du Survivant. Son cousin, en réalité.

Oui, il était temps de fuir. La forêt interdite de Poudlard l'attendait. Il y croiserait une meute de loups français, quelques Animagi en devenir et aurait tout le loisir d'observer l'équipe de quidditch de Gryffondor s'entraîner.

Le cœur de Dylan n'avait jamais battu aussi vite. Dans son dos, tel un écho, l'enseigne, balayée par le vent, frappait contre le mur en un bruit sourd et régulier. Les mots s'étaient éteints, les uns après les autres. Ne demeurait plus que l'âme du Crépuscule des Fruits de Mer.


Boooon. Voilà. C'est tout. Et c'est bizarre. Certains l'auront peut-être remarqué, j'ai repris des passages des précédents chapitres, parce que je les ai postés y a longtemps, parce que j'aimais bien l'idée que le papounet de Nolan et des autres louveteaux « apprenne » des choses à Blaise, et vice versa, et surtout parce que ces passages sont super importants. CQFD.

Retour à Poudlard dès le prochain chapitre avec, (enfin !) l'arrivée des fameux Irlandais. J'ai lourdement insisté là-dessus dans ce chapitre parce que, bon, c'est un évènement que j'attends depuis le début. Et y avait un autre événement que j'attendais avec grande impatience : La grande, la merveilleuse, la talentueuse Asterie a enfin (c'est Sainte-Mangouste qui se moque de la fontaine magique, j'en ai bien conscience) publié la fin de sa fic, Les Apparences, et le début de sa suite, Les Tourments. C'est un peu comme avoir droit à deux parts de gâteau au chocolat sans les calories. Moi, je serais vous, je passerai pas à côté.

Je vous dis à bientôt (si, si) et d'ici-là, portez-vous bien !

RAR à Imthebest : Alooooors déjà, merci. Je suis toujours super contente de lire tes reviews, super triste de ne pas pouvoir te répondre directement (crée un compte!) et ça m'a vraiment fait un bien fou de recevoir ta dernière review. Les mots qui reviennent le plus sont « pauvre James ». Je trouve que ça aurait fait un super résumé pour cette fic. Remarque, « pauvre Rose » ça marche aussi. Alors comme ça tu l'aimais pas ? La pauvre bichette... Je te rassure, on reverra Mateus et Sian un peu plus tard, j'ai hâte d'ailleurs ! Idem pour Isidore et Malek, tous deux ayant une importance certaine dans la suite. Pour le W, je peux rien dire à part... rendez-vous dans deux chapitres ;-) Mille fois merci et à très vite !