Hello !
Aujourd'hui je risque de vous perdre définitivement. Ça partait bien, pourtant, je m'étais décidée à éclaircir LE mystère du fameux « W », à vous donner tout plein de réponses au sujet des Cavaliers de Walpurgis, à dessiner plus concrètement l'arbre généalogique des Mac Cairill… J'étais vraiment en mode auteur-bisounours, vraiment. Mais certains ont une mauvaise influence sur moi. Une influence basée sur le sadisme. Du coup, pour compenser toutes ces informations que je vous donne sur le « W », je vous balance une nouvelle lettre mystère. Je vous laisse donc rencontrer « R. » qui, à la différence de « W » n'est pas un symbole mais une seule et même personne.
Et je remercie pour leurs retours : Mayoune, Nezumibook (Je suis tellement d'accord avec toi:) Merci!), EllieFowl, Asterie et Cat. Les filles (j'crois bien que vous êtes toutes des filles mais j'suis prête à vous arranger un rdv avec Natasha pour me faire pardonner si un garçon se cache dans le cercle très fermé des laisseurs-de-reviews) : pour vous remercier je vous dessine un tatouage en forme de cœur sur la fesse gauche. Pourquoi un tatouage sur la fesse ? Parce qu'il en est question dans le chapitre. CQFD. Pourquoi un cœur ? Parce que le W était déjà pris.
Bonne lecture !
25. W et R
Une histoire d'ébullition et d'altération
Angleterre, près de Londres.
R. avait toujours aimé dessiner. Enfant, déjà, avant même de savoir marcher, il aimait à se perdre dans l'immense demeure de sa famille et dévorait, à quatre pattes, les hauts tableaux de sa prestigieuse famille. En grandissant, il s'était perdu dans les crayons, les plumes et l'encre, fuyant la guerre et ses choix, tournant le dos à ceux qui attendaient autre chose de lui. Du courage, du respect, une volonté de choisir un camp et de l'honorer.
Il était démuni de tout cela. Il lui arrivait de bégayer, de s'endormir en cours, confondait les postes de poursuiveur et d'attrapeur, et détournait le regard lorsqu'une fille lui faisait comprendre qu'elle voulait devenir plus qu'une simple camarade. Le seul talent qu'il possédait résidait en ces dessins qui s'étendaient par centaines, en cette passion dénuée d'ambition, de désir de carrière, d'appât du gain. Son père avait beau répéter que le dessin ne le mènerait nulle part, son frère avait beau l'ignorer, sa mère avait beau rêver pour lui un statut prestigieux, lui se plaisait à retranscrire ce qu'il voyait. Ceux qu'il voyait, surtout. Le portrait le captivait. Retranscrire un visage, un regard, une personnalité. Voilà ce qu'était sa vie.
Mais intégrer l'académie des enchanteurs d'image avait un prix. Celui de la vie.
Il avait fait son choix sans réfléchir aux conséquences. Pour la simple et bonne raison qu'il n'aimait pas la vie, sa vie, cette vie ordinaire faite d'erreurs et de désillusions.
Il n'était plus en vie mais pas vraiment mort. Il ne faisait plus partie de ce monde mais le parcourait à loisir depuis si longtemps qu'il ne le surprenait guère. La magie avait remplacé le sang dans ses veines, son corps n'avait plus la consistance des humains, pas non plus la transparence des fantômes.
Le matériel l'avait quitté, l'émotion s'était décuplée, le génie était là, dans chacun de ses gestes. Il avait été choisi pour cela, il était brillant et il n'avait rien à perdre. Il peignait les vivants, accompagnait les morts, vivait parmi les poltergeist, les esprits frappeurs.
Il avait vu les siens mourir, sa famille s'éteindre. Parents, oncles, cousins, ascendants, descendants, tous étaient partis, tous avaient quitté ce monde. Lui ne le quitterait pas, lui avait fait un autre choix.
R. serait à tout jamais un esprit. Un poltergeist détourné. Une expérience de vie modifiée par la magie. Un esprit créateur.
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Écosse. Domaine de Poudlard.
Marche. Avance. Cours. Cache-toi. Ouvre la porte. Sors discrètement. Cache-toi derrière ce bosquet. Baisse-toi. Rampe jusqu'à la forêt interdite.
L'herbe haute est mouillée, mes mains peinent à s'accrocher dans la boue. Je devrais être dans cette chose confortable qu'ils appellent un lit mais la voix me prive de ce repos. Je devrais fermer les yeux, loin de cette voix qui fait mal à ma tête mais elle ne me quitte jamais. Même la nuit.
Redresse-toi. Avance à travers les arbres. Plus vite. Encore plus vite. Cours maintenant.
Le chemin est long, plein de ronces et de branches qui me cisaillent les mains, le visage. Je ne dois pas m'arrêter. La voix me l'interdit. Au loin j'aperçois des volutes, un feu discret, un chaudron énorme. Et deux personnes. Une femme et un homme.
Ne t'arrête pas. Avance jusqu'au chaudron.
Quelqu'un surgit dans la clairière en même temps que moi. Il est trempé et couvert de plaies. Il avance vers le chaudron, ses pas calqués sur les miens. La voix m'ordonne de ne pas le regarder alors j'obéis mais ça n'a pas grande importance. Je sais déjà qui il est. Je l'ai reconnu. C'est Jasper Leitrim. Il a été réparti peu de temps après moi. A Serpentard, alors que je suis à Gryffondor. Et je l'ai reconnu. Je n'ai aucun souvenir de lui, je sais qu'il est impossible que nous nous soyons croisé de par le passé mais je le reconnais. Parce qu'il est comme moi.
Nous arrivons devant le chaudron en même temps. Je lève le regard vers l'homme et la femme. Je ne ressens rien. Je savais déjà que ce serait elle.
Amalthéa n'a aucune réaction. Elle lève simplement sa baguette et le noir m'envahit.
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Poudlard, premier étage.
Le professeur Ballerup ouvrit la salle de bonne heure, de bonne humeur. Rien ne pouvait le réjouir davantage que cette rencontre improvisée. « Ce n'est pas un cours », avait précisé le directeur Briscard. « Seulement une rencontre, un échange, une manière de se réunir, de se découvrir et de s'apercevoir qu'i aucune différence, que nous sommes tous égaux ». Un moyen de créer la discussion entre les Anglais et les Irlandais. Un moyen de montrer aux uns qu'ils n'étaient ni supérieurs ni inférieurs aux autres. Une idée louable et pleine de bons sentiments. Des sentiments que ne partageait nullement le professeur Ballerup, pressé de créer le débat et de diriger la discussion vers des échanges houleux.
Il avait toujours été ainsi. Sournois, manipulateur. Depuis sa plus tendre enfance, passée dans l'ombre du bon et merveilleux Survivant. Il n'avait pas choisi de camp. Son camp, à lui, c'était sa foi, et la Source était bien au-dessus des guéguerres puériles entre le bien et le mal. Plutôt bon élève, il n'avait pas éprouvé de difficulté à devenir précepteur. Il avait même enseigné à la cour du Roi d'Irlande. Mais certains élèves avaient remis en question son impartialité, son intégrité et les Chevaliers l'avaient gentiment congédié. La stupide rivalité Anglo-Irlandaise lui avait offert la meilleure des opportunités. En raison du nombre toujours plus élevé d'enfants scolarisés à Poudlard, le ministère souhaitait qu'un adulte, en plus des préfets, supervise le travail d'étude des élèves de Poudlard. De surveillant, il en était devenu professeur, puisqu'il donnait de son temps pour aider les élèves en difficulté et mettait en place des cours de soutien. Il aimait à repérer les éléments faibles d'une classe, les esseulés, les sans-amis, les effrayés de la baguette. A force de douceur et de belles paroles, il les prenait sous son aile, sous sa protection. Sous la protection de la Source.
Certains parlaient d'endoctrinement. Il ne niait que pour assurer sa couverture. Longtemps il avait espéré attirer de nouveaux disciples, constituer une communauté saine et respectueuse, soumise aux lois de la Source. Il n'avait jamais perdu espoir. Et les frères Zigaro étaient arrivés à Poudlard. Les frères Zigaro lui avaient donné raison. Les frères Zigaro lui avaient donné le pouvoir, et des dizaines de disciples.
Il tira les rideaux, disposa les fauteuils en cercle, fit disparaître toute trace de poussière, ajouta une douce musique et des coussins moelleux. Personne ne viendrait l'accuser de quoi que ce soit, quand ça tournerait mal. Personne ne soupçonnerait jamais le bon et méritant professeur Ballerup.
- Quelle pièce accueillante !
Le directeur Briscard se tenait à l'entrée de la salle, les bras grands ouverts, le visage barré d'un sourire immense et bienveillant.
- Rien ne peut me faire plus plaisir que d'aider les Irlandais à s'acclimater, monsieur le directeur.
- Les Irlandais ne seront pas les seuls présents, professeur Ballerup, rappela le directeur. C'est tout l'intérêt de ces rencontres, d'arrêter de les appeler ainsi, de les distinguer.
- Il faut qu'ils se fondent dans la masse, vous avez raison.
- Je ne dirais pas cela. Je pense, au contraire, qu'ils doivent se mêler aux autres, et que chacun apprenne de l'autre. C'est ainsi que vit une communauté. Pas deux communautés, anglaise et irlandaise. Une seule et forte communauté, qui fait fi des frontières, des origines et des particularités.
- Je suis bien d'accord avec vous monsieur le directeur, répondit Ballerup d'une voix forcée. Et je suis heureux de votre présence. On m'a rapporté que certains élèves irlandais éprouvaient quelques difficultés à suivre le niveau de leurs homologues anglais. Afin que tous aient le même niveau et que plus aucune différence ne persiste entre eux, je me propose pour mettre en place des cours de soutien qui…
- Très bonne idée, mon cher Ballerup. Très bonne car j'ai eu la même.
- Oh… Je suis ravi ! Je m'occuperai de…
- Pas la peine. Les directeurs de maison ont choisi un préfet de chaque maison pour tout organiser. Ensemble ils ont choisi deux éléments de sixième année. Les cours commencent demain.
- Mais…
- Nolan Donovan leur apprendra à s'intégrer, tout comme il a dû le faire à son arrivée. Et James Potter saura s'investir pleinement et faire de ce projet une réussite.
- Potter ?!
- J'ai toute confiance en lui, affirma le directeur d'une voix sans appel. Ah ! Je crois que les premiers élèves arrivent. Je vous laisse, je ne voudrais pas que ma barbe et mes cicatrices les effraient, s'esclaffa-t-il.
Le directeur ne s'était pas aperçu de la soudaine raideur du professeur Ballerup. Celui-ci avait cette impression désagréable d'être passé sous une douche d'eau glaciale. Il s'était fait évincer par James Potter. Il n'avait que faire, au juste, de Nolan Donovan, mais Potter… Potter était sans doute l'élève qu'il haïssait de tout son être. Sa facilité à s'attirer l'amitié d'élèves de tous âges, de toutes maisons, son éternel sourire d'idiot de foire, ses capacités illégitimes… Le commun des mortels aimait à penser qu'il avait hérité des prouesses de son père, le héros national, mais le professeur Ballerup connaissait la vérité. Harry Potter, il l'avait vu à l'œuvre, il l'avait côtoyé à Poudlard. Bien sûr qu'il avait d'incroyables capacités en défense contre les forces du mal. Bien sûr que sa passion lui avait offert une certaine forme de pédagogie. Bien sûr qu'il était un élève moyen dans la plupart des matières. Mais là était la vérité. Il était moyen. Rien de plus.
Et James Potter n'était rien.
La salle se remplissait, les élèves s'asseyant timidement autour de lui. James Potter et son épouvantail de meilleure amie guidaient les dernières brebis. Le mal coiffé lui lança un sourire éblouissant, fier qu'il était d'avoir été nommé sous-préfet. Le professeur Ballerup lui renvoya un sourire carnassier, avant de lui fermer la porte au nez d'un mouvement sec de baguette.
- Bonjour à tous. Aujourd'hui nous allons aborder ensemble un sujet qui, j'en suis certain, va nous passionner. La pureté du sang.
Le professeur Ballerup se plut à voir l'éclat de surprise – et parfois même de peur – envahir le regard des élèves. Le directeur Briscard avait commis l'erreur de lui préférer James Potter. Le professeur Ballerup détenait sa vengeance en ces visages poupons qui buvaient chacune de ses paroles et dont il se ferait une joie de retirer l'innocence, l'insouciance, et tout ce qui matérialisait encore leur enfance.
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Poudlard, troisième étage, trois heures plus tard.
Elles étaient perdues. Cette constatation agaçait la plus âgée, qui pressait le pas en regardant tout autour d'elle, espérant s'y reconnaître dans cette immensité truffée de pièges qu'était Poudlard, faisant mine d'ignorer les tableaux qui la jaugeaient du regard et se permettaient de juger son nom, son ascendance, les mots « magie noire » traînant sur son passage, comme si la réputation de sa famille était vouée à rester inchangée.
A ses côtés, tirant sur sa manche pour la faire réagir et ralentir, sa petite sœur se fichait des dédales et des tableaux, excitée qu'elle était comme à chaque résolution d'énigmes.
- Je te dis que c'est lui !
- C'est impossible, voyons, Shania…
Hadiya Zabini soupira avec condescendance, agacée par sa sœur, bien trop butée à ses yeux. Shania était ainsi, elle aimait à se plonger dans les défis, les dangers, les mystères à résoudre et, depuis que leur père avait évoqué le « sujet James », Shania s'était mis en tête de rencontrer leur demi-frère.
Percevant son obstination, leur mère avait hésité à les envoyer à Poudlard mais leur père, sans doute trop impatient de voir sa famille réunie, avait tranché : ses enfants iraient à Poudlard. Tous.
Il laissait le destin décider de leur rencontre. Et Shania n'avait pas perdu de temps, écumant les listes et les dossiers à la recherche de ce garçon qui occupait toutes ses pensées.
Hadiya, elle, préférait patienter, se persuadant qu'elle reconnaîtrait son demi-frère lorsqu'ils se rencontreraient aux détours d'un couloir, tout simplement. Oui, elle était persuadée de le reconnaître lorsque leurs yeux se rencontreraient. Tout autant qu'elle était persuadée de croiser, dans cet univers gouverné par les aficionados du Survivant, pléthore d'élèves nommés Harry, James ou Lily. Persuadée, oui, par conséquent, que sa sœur s'acharnerait encore longtemps avant de trouver le bon James, son prénom étant le seul indice sur lequel Shania pouvait baser son enquête.
- J'suis allée le voir.
Hadiya eut un sursaut d'effroi. Elle s'efforçait de s'intégrer, faisant profil bas, remerciant avec courtoisie les élèves qui lui tendaient la main, avançant avec discrétion, alors que Shania courait, tombait, dégringolait, sautait sur les murs, marchait au plafond…
- Je lui ai parlé.
- Par Merlin, Shania !
- Je ne lui ai pas dit… tu-sais-quoi ! Je voulais juste savoir quelle voix il avait, le voir de près. Il était à la bibliothèque, figure-toi, y avait personne d'autre que son pote et lui, il a été vachement gentil avec moi et… et voilà. Tu veux que je te le présente ?
Bien sûr qu'Hadiya le voulait. Elle le désirait même de tout son cœur, de toute son âme. Ce frère, elle l'attendait depuis seize ans. Il lui manquait depuis seize ans. Mais des deux filles de la famille, il en fallait une de sage, de responsable. Et Shania était définitivement hors-jeu.
- Non, Shania. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée qu'on… Et puis t'en sais rien si c'est lui !
- Si, je sais. Y a qu'un James à Poudlard, Hadiya.
Le fait que sa sœur l'appelle par son prénom, le murmure d'une voix calme, loin des syllabes hachurées et pressées de son habituel phrasé éveilla l'intérêt total de l'aînée. Elle avait envie de rétorquer « ben non, il doit y en avoir d'autres, y a bien ce crétin de fils du Survivant qui s'appelle James » mais elle savait qu'elle avait tout faux.
Ce frère, elle se l'était imaginé tellement de fois… Des cheveux tantôt bruns, tantôt noirs, des yeux qu'elle imaginait sombres, un visage que son imagination n'arrivait pas à dessiner. Un visage qui apparaissait pourtant en première page des journaux une fois par semaine. Un visage qu'elle connaissait, qu'elle avait appris à haïr en Irlande, alors qu'il était le fils de héros, l'adversaire des jumeaux Parish au concours…
Pourtant, lorsqu'elle le vit apparaître au bout du couloir, alors qu'il remontait le couloir vers elles, parlant à voix basse avec Mael Thomas, elle sentit au plus profond de son être que c'était lui, qu'elle l'avait toujours su, que c'était lui ce bébé, ce garçon, cet être à qui elle était reliée. Son frère.
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Septième journal de Daniel Redox
« Cher journal,
Je sais que j'avais dit que j'allais arrêter de tenir un journal. J'ai grandi. Les garçons de mon âge ne font pas ça. Ils parlent de filles, regardent les filles, pensent aux filles. Moi je ne pense qu'à Billie qui ne veut pas être ma petite amie et j'ai mal.
On a été séparés. William est avec moi, à Poufsouffle, mais il a été nommé référent des Irlandais et il passe plus de temps avec les préfets de Poudlard qu'avec moi. Il appelle James « cousin » et rit avec lui.
Billie est à Gryffondor. Avec James.
Il m'a dit « ça fait drôlement plaisir de te revoir ». Il voulait me présenter ses amis. Il débordait de cet enthousiasme dont je rêvais avant de savoir toute la vérité. J'ai eu honte. Honte que papa ait caché toutes les lettres que James m'a envoyées, honte de ne pas savoir lui avouer. Alors j'ai dit à James que je devais me faire des amis à Poufsouffle, que les siens devaient être à Gryffondor, qu'on se verrait plus tard. Mais on ne s'est pas reparlé. On ne fait que se croiser de loin. Il est souvent avec un garçon noir, très grand. Tellement grand que si on était à côté lui et moi je serais même pas au niveau de son coude. Et j'exagère à peine.
Dana est à Serpentard et elle commence à s'y faire des amis. Elle est tout le temps avec Lysa Ferton, alors que jamais on ne lui parlait, en Irlande. Lysa m'a toujours fait peur. Elle est vraiment belle, mais pas comme Billie. Billie est emplie de ce que la vie a de plus beau. Lysa est une beauté froide, figée. Elle me plait moins que Billie mais elle plait à James. Je les ai vus parler plusieurs fois.
Il parle avec elle mais pas avec moi. Il a même serré la main de Ben Jagger et Nathaniel Harper, les amis de Lysa Ferton. En Irlande, c'était eux les élèves célèbres, ceux que tout le monde regardait, adulait. Des célébrités comme lui.
Il a grandi. Bien plus que moi. Ses cheveux sont bien plus longs que quand nous avions dix ans. Avant il se coiffait comme son père, comme son frère. Avant il était aussi petit que moi. Il n'est pas le plus musclé de Poudlard mais il est bien moins gringalet que moi. Je savais que j'aurais dû faire du quidditch. Si seulement je n'étais pas sujet au vertige...
Lui est capitaine de l'équipe de quidditch de Gryffondor. Je l'ai vu entraîner son équipe. William dit qu'il s'en sort « mieux que bien », que « c'est normal, avec les parents qu'il a ». Les joueurs l'écoutent avec fascination, sauf son cousin Fred. On dit que c'est un très bon poursuiveur, lui aussi. Mais je pense que s'il n'écoute pas James c'est parce qu'il sait qu'il n'en a pas besoin. C'est son cousin. Son « meilleur cousin », comme disait James quand on avait dix ans. C'est un Weasley. Il n'a pas besoin d'écouter ce que les autres disent.
Je me demande s'ils se posent parfois la question de la pureté du sang. Les Potter, les Weasley, est-ce qu'ils sont vraiment au-dessus de tout ça ? Est-ce qu'ils y pensent quand même ? Sans doute pas autant que moi. Sans doute que personne n'y pense autant que moi. A part Trisha et Eliott, bien sûr, puisque ce sont eux qui insistent pour que je fasse toutes ces recherches sur la pureté du sang.
Avant que je parte, Tisha et Eliott m'ont dit que James n'était pas ce type que dépeint la presse mais j'en viens à douter de leur conviction. Ils ne le connaissent pas. Ils ne le connaissent plus. Pas plus que moi.
Ils m'ont encore écrit. Tous les deux. Mais je n'ose pas ouvrir leurs lettres. Je vais le faire, je dois le faire. Mais j'ai peur de ce que je vais y lire, j'ai peur des idées effrayantes d'Eliott, des idées morbides de Trisha. J'ai peur qu'ils me demandent de parler à James, de tout lui raconter. J'ai peur que James ne m'écoute pas, qu'il ne me croie pas, qu'il me prenne pour un fou, qu'il se moque de moi.
J'ai encore besoin de toi, cher journal. On dit qu'avouer ses peurs les amoindrit, j'ai besoin de toi pour les affronter. A toi je peux bien le dire. J'ai peur de ce que je vais faire, de ce que je dois faire. Je n'ai pas le choix. J'ai promis à Trisha, j'ai promis à Eliott. Celui que j'étais à huit ans a promis à James que nous pourrions toujours compter l'un sur l'autre, que nous serions toujours là l'un pour l'autre. Je suis prêt à assumer mes promesses. J'espère seulement qu'il en est de même pour lui.»
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Non loin de Poudlard, dans un immense entrepôt dissimulé parmi les bois
La pièce était plongée dans une lumière bleutée, dont quelques faisceaux émanaient des lourds chaudrons, des éprouvettes et des immenses cuves qui composaient l'espace adjacent.
Un homme entre deux âges était assis à son bureau, occupé à mettre un point final à ses notes du jour. Sans être matérialiste, son journal de bord était ce qu'il avait de plus précieux. Il y décrivait ses expériences, détaillait ses résultats, compilait ses idées brillantes, jour après jour.
L'homme ferma délicatement le journal de bord et le glissa dans la poche intérieure de sa cape, tout contre son cœur. Sa journée n'était pas terminée pour autant, l'homme avait écrit quelques lettres qu'il préférait envoyer de nuit, à l'abri des regards indiscrets. Il les parapha et les cacheta, écrasant la cire brûlante et rougeâtre dans laquelle il traça lui-même un signe, à la pointe de sa plume.
Une seule et simple lettre qui se suffisait à elle-même. Une seule et simple lettre qui signifiait l'essentiel.
Wolfgang Zigaro avait toujours signé et cacheté ses lettres ainsi. D'un W.
Il se faufila sous la verrière envahie de hautes plantes, se frayant un chemin aisément, par habitude. L'espace, assez conséquent pour abriter une petite cuisine, deux chambres, une salle de réunion spacieuse, un bureau, deux salles de potions et un immense laboratoire moldu, était entouré de belladones, des plantes mortelles métamorphosées en plantes inoffensives pour piéger ceux qui tentaient de s'introduire sans y avoir été invités. Wolfgang, qui aimait se promener de bonne heure pour cueillir des champignons, devait parfois achever un blessé, ou enterrer un cadavre dans l'immense forêt.
La mort faisait partie de sa vie, de ses habitudes. Il ne la craignait pas. Il ne la craignait plus.
Né et élevé en Irlande, Wolfgang ne s'était jamais rendu à Poudlard parce que son rôle lui imposait de rester près de la famille royale Irlandaise et de son père, chevalier du Roi, dont il prendrait la succession. Il étudiait sous l'égide d'un druide, un homme puissant que Wolfgang décrivait, enfant, comme « le chef des druides parce qu'il a inventé un truc super, tellement super que c'est top secret ».
Ce secret, Wolfgang rêvait de le découvrir, lui qui admirait son précepteur avec une adoration d'enfant, mais ne pouvait le connaître qu'en devenant druide à son tour. Et c'était là tout le problème. De par son ascendance, Wolfgang n'avait d'autre choix que de devenir Chevalier et, si son père le laissait entre les mains du druide Cadwaladix, il n'en espérait pas moins voir son fils apprendre les rudiments de l'épée et le maniement de la baguette.
Les journées du petit Wolfgang s'enchaînaient, entre les tournois de son père et l'enseignement de Cadwaladix. Un enseignement empli de préceptes encrés dans la foi.
Porté par sa croyance en la Source, le druide Cadwaladix entendait des voix qui lui murmuraient que Voldemort faisait partie de l'ordre logique, de l'écrit de la magie, que la vie était ainsi, une succession d'épisodes blancs et noirs.
Persuadé que Voldemort était né de la Source pour assurer un certain équilibre, il ne comprenait pas qu'un nourrisson nommé Harry Potter ait pu aller à l'encontre de la Source de toute magie.
- Une création ne peut se retourner contre son créateur. N'oublie jamais cela Wolfgang.
Cette phrase, que Cadwaladix répétait si souvent qu'il ne prononçait plus d'autres mots, ne raisonna pas très longtemps aux oreilles de Wolfgang. Son père lui trouva un second précepteur, en Angleterre cette fois, et Wolfgang débuta un enseignement plus pratique, exclusivement basé sur la défense.
C'est en Angleterre qu'il rencontra Charles Mac Cairill.
- C'est un Mac Cairill, avait murmuré le druide Cadwaladix les yeux brillants. C'est le descendant de Tuan Mac Cairill, l'héritier du berceau de la magie, de notre communauté, de la Source.
Et Wolfgang, tout en suivant des cours de magie pratique auprès de son précepteur anglais, se dissimula dans l'ombre de Charles Mac Cairill.
Charles Mac Cairill, installé en plein cœur de Londres depuis sa plus tendre enfance, avait assisté à la première montée en puissance de Voldemort. Trop âgé pour se mêler aux combats, il avait œuvré dans un laboratoire de fortune, aux tréfonds de la forêt interdite, dans l'unique but de servir la soif de pouvoir de Voldemort.
Sa vie, il la dédiait à ses expérimentations et à transmettre le fruit de ses recherches à ceux qui lui succéderaient après sa mort.
De par son nom, de par son héritage, il avait attiré la bienveillance de Lord Voldemort et œuvrait en son nom loin des Mangemorts et de leurs attaques, dans la pénombre et l'humidité, entouré de chaudrons dans le seul but de trouver un antidote à la seule crainte de son maître, la mort.
Charles Mac-Cairill, fils unique de celle qu'il appelait « la branche la plus ancienne et la plus puissante du plus grand berceau de magie au monde », n'avait jamais perçu ses trois enfants comme légitimes du legs de ses ancêtres.
Il avait été déçu de voir que son aîné, Andrew-sans-le-sous, dénué de toute forme de jugeote, n'avait su emplir les missions de son maître et lui avait tourné le dos, avant de s'enticher d'une femme pour le moins douteuse. Charles, au nom de son maître le-tout-puissant-Lord, avait coupé les vivres de son fils. Avant de lui couper les mains et les oreilles. Il avait laissé les orteils à un Géant qui s'ennuyait.
Charles avait mieux à faire. A commencer par marier son unique fille, Grace-la-pucelle intelligemment. Son choix s'était porté sur la famille Delanikas, première famille de sang-pur hors Angleterre à avoir rejoint les rangs des Mangemorts.
Un mariage arrangé, un mariage destiné à rendre plus fort et plus puissant le Lord à qui tous se vouaient.
Charles avait espéré que son plus jeune fils, James-le-brillant, suive son exemple mais James restait muet, refusant toute rencontre avec le Lord.
En vérité, James n'avait pas supporté de n'avoir pas su veiller sur son frère et sa sœur. Il avait laissé faire. Et lorsqu'il s'était décidé à agir, il était déjà trop tard.
Charles Mac-Cairill l'avait déshérité, comme il était usage de le faire lorsqu'une famille de grande renommée donnait naissance à un botruc égaré.
Séparé de ses trois enfants, il dédia le reste de sa vie à ses expérimentations. Et à Wolfgang Zigaro, ce garçon doué et méritant, son élève le plus méritant. Son successeur.
Sa vie, bien plus longue qu'il ne l'avait espéré, lui avait laissé croire avoir survécu à ses trois enfants. Andrew et Grace étaient morts jeunes et Charles pensait, à tort, que le petit James aux poches pleines de livres s'était laissé dévorer par ses chiens, uniques compagnons que son père lui connaissait.
Charles n'était pas sans savoir que James eut connu l'amour, le vrai, le bref, l'intense, en la personne d'une sorcière née-moldue, secrétaire du département des relations internationales. Pour punir la désobéissance et la perversion de James, son père fit assassiner sa femme, dans l'espoir d'esseuler son fils et de rompre à tout jamais cette branche de l'arbre généalogique des Mac-Cairill.
Jusqu'au jour où un jeune homme toqua à sa porte. Un ancien élève de Poudlard, réparti à Serpentard, ami des Black et des Malefoy, engagé dans une guerre trop grande pour lui. Il disait avoir peur, il disait avoir besoin d'argent. Il disait que son père préférait vivre modestement, à l'écart des humains, près des vagues qui entrechoquaient la roche nuit et jour, sans se lasser. Il disait « vous en avez, vous, de l'argent, suffisamment pour que je Lui offre des cadeaux. »
Il parlait et son ami hochait la tête avec ferveur. Un grand dadais à la crinière reconnaissable des Black.
Il disait « C'est ce que fait Regulus, il offre au Seigneur des Ténèbres des présents, pour lui montrer son dévouement, et le Lord ne le marque pas tout de suite. On est trop jeunes, vous comprenez. Plus tard, peut-être… Enfin, bien sûr, qu'on le fera, mais pas tout de suite. On est trop jeunes. »
Charles Mac-Cairill percevait le doute, l'angoisse, la peur dans les quatre yeux braqués sur lui.
- Pourquoi je t'aiderai, gamin ?
- Parce que vous êtes mon grand-père.
Regulus avait hoché la tête, une nouvelle fois. Et Charles était resté hypnotisé par celui qui prétendait être son petit-fils. Le fils de James. Le descendant des Mac-Cairill. Les yeux du gamin étaient d'un brun chaleureux, deux noisettes dorées entourées d'un trait vif d'une magnifique couleur bleue nuit. Les yeux des Mac-Cairill.
- Pourquoi me racontes-tu tout ça, père ?
Wolfgang prit le temps de se servir un verre et d'en avaler le contenu, goulument. Sa diatribe l'avait assoiffé. Enfin il reporta son attention sur Elvis, son fils ainé, réfléchissant à la meilleure réponse qu'il pouvait lui offrir.
Wolfgang se redressa, levant sa cape avec parcimonie. Le W. apparut, encré à tout jamais dans sa peau, dans son être.
- Eh bien, père ? Je le connais, j'ai le même.
- Ne sois pas aussi hâtif que ton frère, Elvis. L'histoire n'est pas terminée. Où me suis-je arrêté ?
- Le fils de James Mac Cairill et le frère de Sirius Black venaient d'entrer dans la vie de Charles Mac Cairill.
- C'est ainsi que tu le nommes ? Le « frère de Sirius Black » ?
- Je sais bien que c'est différent pour toi, père, mais Tom et moi avons étudié après la victoire d'Harry Potter, et l'histoire a érigé Sirius Black en héros. Son frère est tombé dans l'oubli.
- Certes. J'ai toujours détesté Sirius Black.
- Tu les as connus ? Son frère et le fils de James Mac Cairill ?
- Oui, acquiesça Wolfgang avec émotion. J'étais là quand ils ont envahi la vie de Charles. Je venais d'arriver en Angleterre et je trouvais Charles autrement plus intéressant que mon précepteur Anglais.
- Celui qui ne t'enseignait que le Charme du Bouclier ?
- Ne m'interromps pas, Elvis. Laisse-moi me remémorer pour nous deux mon passé. Laisse-moi te faire comprendre l'importance qu'il a en ce moment-même, et l'importance qu'il aura pour ton avenir. Ce jour-là, Charles a pris une des plus grandes décisions de sa vie. Il a pris ces deux gamins sous son aile, deux gamins à peine plus âgés que moi, qui me fascinaient, que j'adulais. La suite de l'Histoire, tu l'as apprise à Poudlard, en cours et dans les livres. Voldemort a chuté une première fois. Charles était anéanti. Régulus avait déjà disparu, le fils de James Mac Cairill le suivit rapidement, empoisonné par sa jeune épouse. Elle avait eu le temps de lui donner un fils.
- Blaise Zabini, devina Elvis en un murmure.
Son père acquiesça, plongé dans ses souvenirs. A l'époque, sa famille lui avait demandé de faire un choix. Ordonné, plutôt. Il devait rejoindre la cour du Roi d'Irlande, prendre la succession de son père. Mais Wolfgang préféra rester aux côtés de Charles Mac Cairill, attendant patiemment le retour de Voldemort, à ses côtés.
Ils n'étaient plus que deux, ne comptaient plus que l'un sur l'autre. Le vieil homme et l'adolescent. Le premier avait tout perdu, le second avait trouvé une vocation. Wolfgang était bien décidé à prendre la succession de Charles, mais il n'était pas encore prêt, et son enseignant ne semblait pas pouvoir se relever de la perte de son maître. Ni de celle de son petit-fils. Le fils du vieux James. Le père de Blaise Zabini.
- La mère Zabini a fui rapidement, l'héritage des Mac Cairill n'était pas suffisant pour combler son avidité. Elle a abandonné le gamin dans ce manoir trop grand pour lui. Un gamin qui n'avait d'autre choix que de boire l'alcool de son père, attendre indéfiniment sa mère et, au lieu de lire ce qui lui tombait sous la main, il préférait traîner avec des crapules et jouer le dur. Jusqu'à ce qu'un chien lui sauve la vie.
- Un chien ?, s'étonna Elvis.
- Un chien, acquiesça Wolfgang. Certainement une des lubies du vieux James. Mais je n'ai jamais pu le prouver. Ni le trouver. Blaise Zabini a disparu à ce moment-là, pour réapparaître à Poudlard, à onze ans.
Elvis hocha la tête, s'enfonçant dans son fauteuil pour réfléchir. Tom et lui s'étaient toujours sentis proches des Mac Cairill, se satisfaisant de ne connaître qu'une partie de l'histoire. Les mots de son père le troublaient, et il comprenait que s'il était seul à les entendre, c'était à cause de l'impulsivité de Tom.
- Tu avais peur que Tom parte tuer Blaise Zabini ?, comprit Elvis. Il est au courant de tout ?
- Depuis peu, confirma Wolfgang. Le vieux James lui a tout dit. Parce qu'il n'a pas connu son père, parce qu'il porte le nom de sa mère, parce que le vieux James est mortel et arrive à la fin de sa vie. Parce que ce vieux fou refuse de mourir sans que sa descendance n'ait pris connaissance de son héritage. Parce que le sang des Mac Cairill coule dans les veines de Blaise Zabini. Et donc de ses enfants.
A nouveau, Elvis hocha la tête. Il ne s'était jamais senti l'âme de chevalier Irlandais. Sans doute parce que son père avait refusé cet héritage, sans doute parce qu'il s'était trouvé une autre vocation, une autre famille. Un autre héritage.
- La magie des Mac Cairill est puissante, songea Elvis. Les plus vieux écrits disent qu'elle ne se transmet pas seulement par le sang.
- C'est exact. C'est pour cela que James Potter est et deviendra un Mac Cairill, peu importe si son sang lui vient de Blaise Zabini ou de Harry Potter.
- Et toi, père ? Es-tu devenu un Mac Cairill ?
- Je le deviendrai, répondit Wolfgang d'un sourire serein et carnassier.
Il déposa une planche de photographies sous les yeux de son fils. Les trois premières photographies représentaient les trois enfants de Charles Mac Cairill. L'aîné, Andrew, et la fille, Grace, étaient morts. Wolfgang avait photographié leurs cadavres après avoir mis en scène leur mort, dénudant leur torse, faisant apparaître la lettre gravée près de leur cœur.
P, près du cœur d'Andrew. U, près du cœur de Grace.
Pur.
Trois lettres tatouées sur trois enfants. Une lettre sur chaque enfant. Deux garçons et une fille. Trois destins brisés.
La troisième photographie était plus ancienne, datant de la période où James, le dernier des enfants Mac Cairill était encore en contact avec sa famille. Avant qu'il ne disparaisse sans laisser de trace. Sur son buste, dessiné près de son cœur, apparaissait un R aux traits fins, auquel l'indocile avait ajouté quelques lettres.
« Rêveur » plutôt que « pur ».
Sous la photographie de chaque enfant, d'autres photographies, d'autres cadavres, des cadres vides, des pièces manquantes.
- Je veux que tu enquêtes, Elvis. Je veux que tu trouves chaque descendant, et que tu les tues, l'un après l'autre. Laisse de côté la descendance de Grace.
- Elle fut mariée à un Delanikas, c'est bien ça ?, songea Elvis. Donc Amalthéa…
- Est une Mac Cairill, oui. Mais elle est également de notre côté.
- As-tu confiance en elle, père ?
- Je n'ai confiance en personne, Elvis. Mais j'ai confiance en la peur. Amalthéa Delanikas est un être faible, qui aime sa sœur. Elle sait que nous n'hésiterions pas à pendre sa sœur et à la laisser souffrir pendant des jours entiers, picorée par nos corbeaux si elle venait à nous trahir.
- Je laisse donc de côté la descendance de Grace, acquiesça Elvis.
- Concentre-toi sur Andrew. Ses descendants sont nombreux, comme tu peux l'apercevoir.
Les photographies sous celle d'Andrew Mac Cairill étaient les plus nombreuses, remarqua effectivement Elvis. Certaines étaient déjà noircies par la cendre et les cadavres qu'elles laissaient voir témoignaient de la torture infligée par Wolfgang. D'autres montraient des adultes, des enfants, et des cadres vides.
- Je veux que tu remplisses les cadres. Avant de les tuer, livre-moi une description précise de qui ils sont. Peut-être auront-ils un intérêt à mes yeux. Comme elles, vois-tu ?
- Cesaria et Soizic Azilis, lut Elvis.
- Cesaria est une brillante médicomage. Elle est esseulée, elle ne manquera à personne.
- Sa fille ?
- Elles étaient deux. Des jumelles. J'ai utilisé la première pour mes expérimentations. Elle devait être le premier cobaye femelle, expliqua Wolfgang en désignant une cuve, où le sosie de Soizic Azilis demeurait, les yeux clos, le corps noyé dans un liquide épais de couleur bleue. Je ne désespère pas d'en faire quelque chose et j'ai marqué sa jumelle, Soizic Azilis. Elle ne le sait pas encore mais elle fait partie de notre confrérie. Elle nous sera utile… en temps utiles.
- Et lui ? Daniel Redox ?
- Je ne tarderai pas à tuer sa famille. Il fait beaucoup de recherches et je veux savoir pourquoi. Voir sa mère le supplier de l'achever l'aidera à se confier à nous.
- Je n'en doute pas, sourit Elvis.
- Cherche, mon fils. Trouve les autres descendants d'Andrew Mac Cairill et amène-les-moi. Ils payeront pour la lâcheté de leur ancêtre commun. Andrew était la plus grande déception de Charles. Il était parvenu à un bel arrangement avec la famille Delanikas, grâce à sa fille et il ressentait une sorte de… fierté pour James. Mais Andrew… c'était un être faible, et ceux qui portent son sang méritent de souffrir.
- Et du côté de James ?
- Nous tuerons Zabini et ses enfants. Mais laissons d'abord James Potter rencontrer ce père, ces deux sœurs et ce frère qu'il fera entrer dans sa vie avec l'espoir et l'amour des idiots. Laissons-le y croire. Ensuite nous tuerons chaque membre de sa nouvelle famille devant lui. Et nous terminerons par lui.
- Pourquoi, père ? Pourquoi est-il aussi important ? Nous l'avons surveillé, à Poudlard, surtout Tom et… il n'a rien de spécial.
- C'est un fils de. Son père, plus que les autres héros, est admiré comme un dieu. Son héritier, plus que les autres fils de, doit être sacrifié. Un sacrifice à la hauteur du blasphème commis par son père.
Wolfgang releva la manche gauche de sa chemise, laissant voir le signe des Mangemorts de Voldemort. Son apprentissage, aux côtés de Charles Mac Cairill, lui avait permis d'approcher le seigneur des ténèbres et de se rendre utile, passant ses jours et ses nuits à secondes Charles dans ses expérimentations, prenant sa suite lorsque Charles mourut.
Le Lord passait régulièrement le voir. C'était un homme d'action, mais ses réflexions et son intellect attirèrent l'attention, et l'adoration, de Wolfgang. Il se trouva une femme, d'origine moldue, dans le but d'engendre des sang-mêlé aussi forts et merveilleux que son seigneur.
La fin était proche, Harry Potter ne tarderait pas à rejoindre Poudlard et à clore cette guerre, mais les disciples de Voldemort, voués à leur maître, avaient confiance en lui et ne doutaient nullement de sa victoire.
Fier que son épouse lui ait donné un second fils, Wolfgang fêtait la nouvelle avec quelques Mangemorts, pariant sur l'avenir de ses deux enfants. L'un leur prédisait un avenir de « chasseur », écumant la Terre à la recherche de sang-de-bourbe en fuite, l'autre pariait qu'ils deviendraient bourreaux, et tortureraient du matin au soir les traitres-à-leur-sang mais Wolfgang, lui, était persuadé que ses fils seraient de brillants conseillers du seigneur des ténèbres.
Lord Voldemort appréciait Wolfgang, l'un des plus jeunes, motivés et optimistes de ses disciples, qui ne craignait ni l'avenir, ni la défaite.
- Tu iras loin, lui dit-il ce soir-là. Peu importe l'issue de cette guerre. Tu iras loin, Wolfgang. Tu as appris des plus grands de ce monde. Cadwaladix t'a transmis la science, l'intellect, le savoir. Charles t'a appris à te servir de tes mains, à créer, à te rendre indispensable. Quant à moi, Wolfgang… Je t'ai offert un goût que tu chercheras à nouveau tout au long de ta vie. Celui du pouvoir. Ce goût-là, tu l'offriras à ton tour, à ceux que tu auras choisi, à tes fils, sans doute. Comme je le fais avec toi, tu prodigueras tes conseils, tu approuveras la soif de pouvoir et l'ambition, tu déploreras la faiblesse. Parce que tu es malin, Wolfgang. Jeune, bien moins expérimenté que les plus fidèles de mes Mangemorts mais tu as moins de faiblesses que certains. Tu ne connais ni la lâcheté de Lucius ni la cruauté de Bellatrix qui la perdra. Tu feras en sorte que tes fils ne soient pas une faiblesse mais une force. Quant à ta femme…
- Elle ne sera pas un problème, avait murmuré Wolfgang, extatique et soumis.
- Elle n'en est plus un, non. Je me suis occupé d'elle, avait expliqué Lord Voldemort devant l'air surpris de son disciple.
Le seigneur des ténèbres s'était simplement dirigé vers la pièce adjacente, ouvrant la porte sur le cadavre de la femme de Wolfgang, décharnée, les yeux révulsés d'avoir trop souffert.
- Tu as appelé ton premier fils Elvis, me rappelant le nom que m'avaient donné mes faibles géniteurs. J'ai accepté ton admiration, je ne t'en ai pas voulu. Tu as appelé ton second fils Tom.
- Maître…
- Je ne t'en veux pas, Wolfgang. Je comprends. Ton épouse t'a rendu faible, j'ai fait en sorte de te libérer.
- Mais… Merci, maître.
- Désormais tu peux m'accompagner, accéder avec moi au pouvoir. Tu oublieras ces idioties de Source, tu m'érigeras sur un piédestal, tu porteras la marque des ténèbres, tu retireras le masque en même temps que mes fidèles dès la victoire acquise. Je te confierai un poste à haute responsabilité. Tu iras loin. Et tes fils porteront ton nom avec fierté.
La discrétion du laboratoire de Charles Mac Cairill, bien qu'installé aux abords de la forêt interdite, protégea Wolfgang des Aurors. Désormais seul, il s'y enferma, multipliant les expérimentations, étudiant l'être humain et la magie qui se cachait parfois en lui.
Ses premiers cobayes furent ses deux fils, Wolfgang parvint à retarder leur croissance pour les emplir de magie supplémentaire et fit de Tom, qui était né cracmol, un sorcier talentueux. Il veilla à réactiver leur croissance à la naissance du premier fils de Harry Potter, ce simple mortel qui s'était élevé face à Voldemort, le seigneur érigé par la Source pour maintenir un équilibre désormais bafoué par un benêt dont le front était barré par une cicatrice en forme d'éclair.
Et nul autour de lui ne semblait comprendre que rien n'allait plus. Tous voyaient un ordre logique, dans la sempiternelle confrontation entre le bien et le mal.
Une haine sans précédent s'empara de Wolfgang. Une haine portée vers ces simples mortels qui se dressaient contre une force qu'ils ne soupçonnaient même pas, qu'ils ne comprendraient jamais. Une force qui avait fait d'eux ce qu'ils étaient.
Oui, Wolfgang haïssait cette société créée pour vénérer les druides et les chevaliers et qui vénérait désormais des héros.
Alors il créa sa propre société. Mi-druides, mi-chevaliers, les Cavaliers de Walpurgis étaient nés, prêts à rendre hommage à la Source et à écraser ceux qui l'avaient par trop de fois bafouée.
Wolfgang s'était fait la promesse de protéger la source de toutes les magies et de venger ses trois maîtres. Cadwaladix, pris pour un fou alors qu'il récitait les paroles de vérité de la Source. Charles Mac Cairill, un génie incompris qui lui avait tout appris. Voldemort, qui était mort sans accomplir ce que la Source avait prédit pour lui.
- Les héros ne sont rien, Elvis. Leurs fils et filles mourront de ta main, de celle de Tom. Et James Potter mourra ici-même. Nous lui ferons subir les pires tortures possibles. Il possède un double héritage. Il doit payer pour les pêchés de ses ascendants. Va maintenant, Elvis. Va et accomplis ta mission.
Elvis le salua, se courbant légèrement pour lui témoigner honneur et respect. Enfin seul, Wolfgang s'engouffra dans l'un de ses laboratoires. Son préféré. Des cuves de toutes tailles laissaient voir des corps d'enfants, de nourrissons, des filles et des garçons sans vie humaine mais emplis de la magie la plus pure. Des futurs cobayes, qui viendraient s'ajouter aux deux premiers, déjà infiltrés à Poudlard.
Sa plus belle création. Une arme de destruction massive. Dissimulée dans le corps d'enfants sans nombril.
ooOOoo
Poudlard. Aile sud du château. Dortoirs des Irlandais
Les Irlandais avaient pris leurs aises dans cette aile du château qui avait été magiquement modifiée pour les accueillir. L'année précédente, les Champions des trois autres écoles qui affrontaient Poudlard pour le Tournoi y avaient séjourné par à-coups, et certains Irlandais s'étaient lancé dans une chasse aux trésors, persuadés de découvrir des objets que les Champions auraient oubliés sur les lieux. Cela n'amusait vraiment pas Vivyan et Adonis Parish, qui avaient représenté l'Irlande lors du Tournoi et qui n'en gardaient que de mauvais souvenirs.
Les Irlandais disposaient de salles spacieuses de détente et de petites chambres qu'ils partageaient par nombre de trois ou quatre. Dans l'une de ces chambres, une fillette sans nombril était couchée sur son lit, et regardait vaguement les images de son livre pour se donner une contenance, en écoutant la voix dans sa tête lui énumérer les règles de la vie en communauté.
Egalement couchées sur leurs lits, Kathleen Whirpool et Hewie Harper échangeaient quelques regards, conscientes que les yeux froncés de Gwenog Kubrick n'étaient nullement dus au livre qu'elle tenait entre ses mains et dont elle n'avait tourné la moindre page depuis près d'une heure.
Le soir de leur arrivée à Poudlard, les trois filles âgées de douze ans s'étaient installées ensemble. Parce qu'elles venaient de se rencontrer. Parce qu'elles s'étaient plu dans l'instant. Parce qu'elles ne connaissaient personnes d'autre.
- Gwenog ?
- Présente.
Encore une bêtise. Pourtant la voix m'a hurlé de répondre « présente » chaque fois qu'un professeur m'appelait. Mais il s'agit de Kathleen, et non d'un professeur. Souvent, quand je parle, Kathleen et Hewie se regardent, et la voix me gronde. D'habitude, je ne fais pas trop attention à elles, j'écoute les remontrances de la voix mais là, je vois Kathleen se tourner vers moi, l'air soucieux, avant de hocher la tête.
- Tu étais où cette nuit ?, demande alors Hewie.
- Alerte, je réponds, en répétant ce que dit la voix.
- Alerte ?, répète Hewie les sourcils froncés.
- Il ne faut pas que tu poses cette question. Non, il ne faut pas que tu te poses de question sur moi. Il faut que personne… J'étais dans mon lit.
Et je hausse les épaules, parce que ça se fait, parce que tout le monde le fait. Mais la voix n'est pas contente et ses cris raisonnent si fort dans ma tête que j'ai l'impression qu'elle va exploser, comme le chaudron de Hugo Weasley au dernier cours de Potions.
- Non, Gwenog, tu n'étais pas dans ton lit.
La voix m'ordonne de sortir de la chambre, si possible sans Kathleen et Hewie mais elles se positionnent entre la porte et moi, surtout Hewie qui semble plus sûre d'elle que Kathleen.
- Non tu n'étais pas ici. Je n'ai pas dormi de la nuit, je t'ai vue te lever à minuit et tu n'es revenue te coucher qu'à trois heures du matin.
- J'avais faim.
- Je t'ai montré où sont mes friandises, tu les as déjà gouttées, tu sais que tu peux m'en prendre quand tu veux. Alors, tu étais où ?
- Je n'arrivais pas à dormir alors je suis sortie.
- Gwenog, soupire Kathleen. Je t'ai déjà dit qu'il fallait respecter le règlement de Poudlard ! Il ne faut pas sortir dans les couloirs après le…
- Tu es sûre de toi ?, soupe Hewie avec sérieux.
- Aussi sûre que d'aimer le jus de citrouille, la musique country, de détester la couleur grise et d'être sidérogromophobe.
C'est un long mot, j'espère qu'on ne me demandera pas souvent si je suis sûre de moi, que je n'aie pas trop à le prononcer.
- La musique country, sérieusement ?, grimace Kathleen.
Hewie m'observe sans rien dire. Elle finit par soupirer et jeter son écharpe dans sa malle, nous proposant d'aller déjeuner. Kathleen se retient de rire. L'écharpe d'Hewie est grise, je ne comprends pas ce qui est drôle et quand la voix essaie de m'expliquer, j'ai envie de me taper la tête contre les murs tellement j'ai mal et sommeil.
ooOOoo
Gwenog, Kathleen et Hewie quittèrent l'aile sud du premier étage, où avaient été installés tous les Irlandais au moment où un adolescent à la peau diaphane haussait le ton.
- Dépêche-toi Leitrim. T'es toujours le dernier ! Je suis pressé, j'ai pas que ça à faire que de vous surveiller, je suis poursuiveur de l'équipe de quidditch de Serpentard, je te rappelle !
- Il s'est enfermé, susurra Keziah Kent. Il fait toujours ça. Comme s'il avait quelque chose à cacher.
- N'importe quoi, nia Neil Oldman. Il est timide, c'est tout.
- Ce sont très rarement les plus extravertis qui cachent les plus lourds secrets, se moqua Keziah Kent.
- Du calme, vous deux, on va attendre Leitrim dans le couloir. Il a intérêt de se...
- Scooooooorrrrpiiiiuussssss !
Scorpius Malefoy, occupé à chaperonner les plus jeunes Irlandais qui avaient été répartis à Serpentard, sursauta mais ne fut pas assez rapide pour contrer la tornade qui s'abattait sur lui. Shania Zabini. Qui d'autre avait la capacité de crier aussi fort ? Qui d'autre avait l'audace de lui sauter dessus ?
- A deux mètres, grommela Scorpius.
Il se para d'une carapace de froideur, une attitude censée inspirer crainte et respect mais qui ne déclencha qu'un fou-rire sonore de la part de Shania Zabini.
- Tu me manquais, avoua-t-elle en haussant les épaules. Je pensais te voir plus souvent.
- Tu es tout le temps avec tes amis.
- Et toi avec Higgs.
- C'est un Serpentard, répondit Scorpius avec évidence.
- Et alors ? On peut bien avoir des amis dans les autres maisons ! A part toi j'aime aucun Serpentard de notre année.
- Il y a Albus Potter pourtant, intervint la minuscule Sofia Bedon.
Scorpius se tourna vers les Irlandais que l'on avait placés sous son autorité. Les plus jeunes, bien sûr. Ceux qui le regardaient avec dégoût, ceux qui regardaient Albus Potter avec dévotion. Scorpius essayait de se montrer à la fois patient et sévère, à l'écoute et exigeant, de gagner leur respect en somme.
- Albus Potter est un crétin, cracha Shania.
- Tu dis ça parce que tu es une Zabini, intervint Dolores Zigaro. Tout le monde sait que les Zabini et les Potter se détestent.
Scorpius détourna le regard, comme à chaque fois que Dolores Zigaro prenait la parole. Elle le mettait mal à l'aise. Aussi blonde que Tom et Elvis étaient bruns, aussi secrète qu'ils pouvaient être sociables – faussement, du moins, songeait Scorpius -, il n'était même pas certain qu'elle était leur sœur. Et il ne savait à qui poser la question sans éveiller les soupçons.
- C'est faux, scanda Shania à ses côtés, le faisant émerger de son malaise. Je n'ai rien contre cette famille en général. Le plus grand m'a l'air sympa… Comme s'appelle-t-il déjà ?
Shania le scrutait sans le voir, comme si elle essayait à la fois de lui cacher quelque chose et de vérifier si Scorpius n'en faisait pas de même.
- Il s'appelle James, répondit Cassiopée Ferton. Il est ami avec ma sœur, murmura-t-elle en rougissant.
- Une Ferton, hein ?, comprit Shania en la détaillant. Vous êtes plus ou moins cousins, c'est ça ?, comprit-elle avant de se tourner vers Scorpius. Mais dis-donc, Scorpi-chou, toute la famille est réunie !
Scorpius soupira, perdant définitivement espoir d'imposer le respect à ces petits Irlandais. Qui craignait un garçon surnommé Scorpi-chou ? Le jeune Malefoy décida d'en rire. A défaut de le rendre terrifiant, Shania le rendait plus humain, et à en croire les sourires de ses jeunes camarades, c'était appréciable.
- Tu viens avec nous, Shania ? J'amène les serpenteaux à l'entraînement de mon équipe.
- Ton équipe ?, releva Shania avec ironie.
- Et bientôt celle de ta sœur, s'enthousiasma-t-il. Avec elle, la coupe sera forcément à nous cette année !
- Tu n'oublies pas quelqu'un, Malefoy ?, l'interrompit Keziah Kent.
Scorpius avait exigé des jeunes Irlandais qu'ils avancent deux par deux, en rangs serrés, sauf Keziah Kent, que Scorpius voulait garder à l'œil, surtout depuis qu'il s'autorisait à lui parler ainsi. Sofia Bedon et Cassiopée Ferton avançaient les premières, suivies de près par les jumeaux Oldman, Dolores Zigaro et…
- Par Merlin, Leitrim ! Non, Kent, l'arrêta Scorpius en voyant le jeune élève brandir sa baguette. Vous m'attendez là, je vais le chercher.
- Fais gaffe quand même Malefoy. Tu pourrais être surpris par ce que tu trouveras derrière cette porte.
Scorpius fronça les sourcils. Keziah Kent gardait une nonchalance prétentieuse en toutes occasions, et il n'était pas en reste lorsqu'il s'agissait de proférer des menaces. Une attitude que déplorait Scorpius.
- Tu n'as pas de conseil à me donner, Kent.
Avant que la moue moqueuse de Keziah Kent ne l'atteigne, Scorpius s'engouffra dans le couloir, à la recherche de Jasper Leitrim qu'il trouva sans grande surprise dans la salle de bains. Scorpius pouvait comprendre que le garçon soit mal à l'aise à l'idée de se dévêtir devant ses camarades, aussi se montrait-il particulièrement patient avec le jeune garçon auquel il s'était facilement attaché. Leitrim avait une façon peu commune de communiquer, il réfléchissait toujours avant de répondre à une question, comme s'il s'attendait à ce qu'une voix secrète lui souffle la réponse. Le garçon était étrange. Différent. Unique. C'est ce qui le rendait si précieux aux yeux de Scorpius.
- Leitrim ?, appela Scorpius en entrant dans la salle de bains. T'es en retard. Comme d'hab, devrais-je ajouter.
Jasper Leitrim se tenait face au miroir, torse nu. Son reflet lança un regard interrogateur à Scorpius.
- Oh.
- Oh ?, répéta Scorpius en fronçant les sourcils. Toi qui as toujours réponse à tout…
Jasper semblait réfléchir, en vain. Il fixa à nouveau son attention sur son reflet, comme si celui-ci pouvait l'aider à retrouver l'usage de la parole.
- Ça ne va pas ?, s'inquiéta Scorpius.
- Je n'en sais rien. Je ne sais pas quoi répondre. Normalement je devrais me cacher de toi. C'est ce que je dois faire quand je ne suis pas habillé. On me dit que je dois me laver, me déshabiller pour le faire, me rhabiller sans que personne ne me voie. Mais je ne comprends pas pourquoi. D'habitude on m'explique. Beaucoup. Mais aujourd'hui, je n'entends rien. A part une voix lointaine, comme un souvenir qui raisonne dans ma tête. « Ce soir c'est moi qui lui donne la potion ». Juste cette phrase. Et une image. Un visage de fille aux yeux gris sale.
Comme Amalthéa, songea Scorpius avant de secouer la tête.
- D'habitude je me réveille avec un goût amer dans la bouche. Amer ça veut dire que c'est pas bon. Vraiment pas bon. Je dois beaucoup boire pour plus sentir que c'est amer. Ce matin c'était moins amer. Parce que c'est la fille qui m'a fait boire. Elle a dû modifier la potion. Je ne sais pas pourquoi.
Scorpius dévisagea Jasper Leitrim, ne sachant quelle attitude adopter. Il n'avait qu'une envie, l'amener voir un adulte responsable. Le guérisseur, peut-être, ou le professeur Slopa, directrice des Serpentard.
- Il y a beaucoup chose que je ne sais pas. Par exemple, tu sais pourquoi je ne dois pas me montrer nu, toi ?
- Par pudeur, sans doute, répondit Scorpius d'une voix hésitante.
- Je ne sais pas ce que c'est. La pudeur est-elle en rapport avec le mot « nombril » ?
Décontenancé, Scorpius ancra ses yeux dans ceux de Jasper Leitrim. Des yeux étranges. Des yeux loin d'être figés en une seule couleur. Des yeux vivants. Des yeux magiques. Des yeux qu'il suivit avant de retenir un hoquet de surprise. Le corps de Jasper était plus musclé que ce que son âge laissait entendre, son ventre était sec, squelettique, et Scorpius se rappela que le jeune garçon ne mangeait guère, lors des repas. Mais ce n'était pas le plus alarmant, songea Scorpius. Des enfants qui mangeaient peu, ça n'avait rien de rare.
Les enfants sans nombril, en revanche, étaient bien moins nombreux.
ooOOoo
Poudlard. Terrain de quidditch.
Scorpius avait laissé les jeunes Irlandais sous la surveillance de Sally-Ann Perks, qui s'amusait à jouer la maman louve. Le soleil n'était pas trop chaud, le vent pas trop fort, le temps pas trop humide. Le climat parfait pour le quidditch. Et pourtant, Scorpius ne parvenait à oublier l'inexistence du nombril de Jasper Leitrim.
- C'est moi qui devrais être stressée.
Scorpius esquissa un sourire à l'adresse d'Hadiya Zabini. Non loin d'eux, Shania et ses amis les observaient en riant.
- Tu vois sur quoi est assise ma sœur ?, demanda Hadiya. C'est une banderole. Je lui ai fait promettre de ne pas l'exhiber. Elle a promis de ne pas le faire si je lui donnais deux sacs de friandises, soupira la jeune fille.
- Shania t'a fabriqué une banderole d'encouragement ? Sérieusement ?
- Tu la connais.
- Elle cherche autant le tapage que toi la discrétion, s'amusa Scorpius. Tu sais que tu n'as pas besoin d'encouragement, pas vrai ? Je t'ai vue voler assez souvent pour t'assurer que tu es la Serpentard la plus rapide de…
- Je cherche seulement à m'intégrer. Discrètement si possible. Les autres joueurs sont sympas ?
- Non, avoua Scorpius. Mais je compte bien former une équipe différente...et puis je suis là, moi.
Scorpius attrapa son balai et s'avança vers le centre du terrain. L'ancien capitaine avait quitté Poudlard après l'obtention de ses Aspics et le professeur Slopa avait nommé Scorpius à ce poste, faisant fi de son âge. Dès qu'il avait su que les Irlandais viendraient à Poudlard, il avait songé à recruter Hadiya Zabini et repoussé les sélections des joueurs de l'équipe au maximum.
Il fit signe à une vingtaine d'élèves de s'envoler. Tous postulaient pour une place dans l'équipe. Dans son équipe. Le stress, les questions sans réponses et les problèmes étaient derrière lui, enfermés à double tour dans l'humidité des vestiaires. Le professeur Slopa l'avait prévenu. « Je veux la Coupe cette année. Si je ne l'ai pas, il pourrait y avoir des représailles. »
Scorpius esquissa un sourire. Il répéta les mots de sa directrice de maison aux élèves qui lui faisaient face, prêt à devenir leur pire cauchemar. Il se montrerait intransigeant, multiplierait les entraînements, leur en demanderait toujours plus, toujours plus longtemps. Il était prêt à tout pour remporter la Coupe.
ooOOoo
Sur le terrain de quidditch de Poudlard, trois heures plus tard.
- Ça va ?
Hadiya se redressa, souriant faiblement à sa sœur pour la rassurer. L'entraînement était enfin terminé. Après trois heures d'effort et de sueur.
- Je ne regrette pas de ne pas avoir tenté ma chance, songea Shania en désignant les multiples traces de cognards sur le corps de sa sœur.
- Je ne comprends pas pourquoi tu t'es avouée vaincue si vite. Scorpius a remis en jeu tous les postes. Tu aurais eu ta chance.
- Jalil Lespare est plutôt bon. Sans doute meilleur que moi. Et Albus Potter est intouchable.
- Il n'a pas particulièrement brillé, remarqua Hadiya. Lespare est bien meilleur.
- Mais c'est Albus Potter. Scorpius m'a avoué que les trois-quarts des élèves qui sont venus passer les sélections sont venus spécialement grâce à Potter. Il est vachement plus apprécié que Scorpius. J'comprends vraiment pas pourquoi.
Le ton acerbe de sa sœur poussa Hadiya à regarder autour d'elles, méfiante. Elle avait rapidement compris qu'Albus Potter était la coqueluche de Poudlard, le garçon dont on vantait la bienveillance, et cette envie qu'il avait de redorer le blason de Serpentard. Pourtant, Scorpius le haïssait. Et Shania avait décidé de le haïr également. Pour Scorpius. Et sans doute parce qu'il était le frère de James, une place qu'elle jalousait, consciemment ou inconsciemment.
- Regarde !, s'exclama Shania.
Extatique, elle donna une dizaines de coups répétés dans les côtes déjà meurtries de sa sœur aînée. Celle-ci se crispa. James Potter, également vêtu de sa tenue de quidditch, avançait vers elles.
Il salua les amis de Shania, les appelant par leurs noms. Tous, s'étonna Hadiya. Qu'il salue Fergus Ackroyd, qui avait été réparti comme lui à Gryffondor, ne surprenait pas vraiment Hadiya. Elle savait que James avait été nommé sous-préfet des lions et se doutait qu'il connaissait chaque Irlandais réparti dans sa maison. Il était surprenant, en revanche, de le voir s'adresser à Aidan Laverty, réparti à Poufsouffle, ainsi qu'à Liam O'Brien, réparti à Serdaigle.
- T'as vu ? Il parle avec Liam !, s'exclama Shania. C'est dingue, hein ? James parle avec notre cousin !
- Tais-toi !, s'énerva Hadiya, anxieuse. Oh, par Merlin, il s'approche…
- Salut James !, l'apostropha Shania alors que sa sœur tournait de l'œil.
Le sourire de James s'agrandit alors qu'il s'arrêtait devant les sœurs Zabini.
- Bonjour Shania, je suis ravi de te revoir. Tu es partie si vite l'autre jour que j'ai cru que j'avais fait ou dit quelque chose qui t'avait déplu.
- Euh… Non, c'tait juste que j'tais à la bourre, répondit Shania en rougissant légèrement.
James hocha la tête, amusé par la façon de parler de Shania, toujours pressée. Enfin il se tourna vers Hadiya, accentuant l'anxiété de la jeune fille sans le soupçonner.
- Félicitations Hadiya. Tu voles vraiment bien.
Elle était incapable de lui répondre. Incapable de lui parler. Incapable de le regarder dans les yeux sans se trahir. Il dut prendre sa gêne pour un manque de sympathie à son égard et se passa une main gênée dans son épaisse tignasse ébouriffée.
- Je suis content pour Scorpius, il est parvenu à constituer une équipe vraiment compétitive.
- Tu devrais râler, non ?, s'étonna Shania.
- Moi aussi j'ai une très bonne équipe, sourit James. Ça promet un beau championnat. J'espère que tu te plairas dans l'équipe, Hadiya et… transmettez mes félicitations à Scorpius.
- Pourquoi ? T'es copain avec lui ? Si t'es copain avec lui t'as qu'à le féliciter directement, non ?
- Shania, gronda sa sœur.
- Un problème ?, intervint Scorpius en se posant près d'eux.
- James voulait te féliciter, répondit Shania avant que James et Hadiya n'ouvrent la bouche. Il a dit que t'avais constitué une super équipe et il a félicité Hadiya, aussi.
Rarement il ne l'avait vue si extatique. Il comprit sans effort qu'elle était au courant de tout, tout comme Hadiya, jugea Scorpius à la vue de la pâleur de son nouvel attrapeur.
- C'est un bon résumé, bafouilla James, gêné.
- Merci James, souffla Scorpius. Et… désolé pour l'autre soir. Quand je t'ai appelé par ton nom et parlé froidement devant les autres. Je sais que je ne devrais pas dire ça mais… Certaines personnes ne comprendraient pas que nous puissions être amis, alors…
- Vous êtes amis ?!, s'écria Shania, aux anges. Mais c'est trop cool ! C'est gé…
- Shania, par Merlin, t'as entendu ce que vient de dire Scorpius ?, l'interrompit Hadiya. C'est trop te demander d'être discrète cinq minutes ?
- Pardon, s'excusa mollement sa sœur.
- C'est bon, balaya Scorpius, comprenant parfaitement l'état de son amie.
- Et puis c'est plutôt cool, renchérit James, au moins une personne se réjouit de notre amitié.
- Deux, souffla Hadiya.
Elle prit rapidement congés de James, tirant Shania et Scorpius par la manche et le capitaine de l'équipe de quidditch de Gryffondor ne les retint pas. Le terrain était tout à lui, et son équipe arrivait. Bizarrement, il se sentait las. Comme si une partie enfouie tout au fond de son cœur avait envie de passer un moment avec Scorpius et les sœurs Zabini. Un moment qui, il en était persuadé, l'aurait rendu pleinement heureux, ce dont il avait bien besoin. Mais il s'était promis d'être à la hauteur des responsabilités qu'il s'était fixé. Et entraîner sérieusement l'équipe de Gryffondor faisait partie de ses responsabilités. Il espérait ainsi gagner l'attention de sa mère. Pas son amour, non. Il avait définitivement enterré ses illusions enfantines. Mais un sourire, un geste tendre, un regard fier. Il n'en espérait pas plus. Il n'avait été que trop déçu.
ooOOoo
Nathaniel Harper remonta sa cape jusqu'au cou et vissa son bonnet sur sa tête. Il était le dernier à quitter les vestiaires et vérifia une énième fois qu'il était méconnaissable. Rassuré, il rejoignit ses amis qui s'étaient installés dans les gradins.
Ben Jagger lui tapa gentiment dans le dos et Lysa Ferton se jeta sur lui, le félicitant avec ferveur pour son entrée dans l'équipe de quidditch de Serpentard. Poursuiveur. Le poste qu'il occupait en Irlande. Le poste qu'il rêvait d'occuper toute sa vie. Si Lysa acceptait de ne pas le tuer trop tôt.
- Tu m'étouffes, Ferton. Et Potter est juste là, ça ne va pas lui plaire que tu te jettes sur d'autres garçons que lui.
Lysa s'écarta de lui, rougissant légèrement. Tous les trois s'étaient peu fréquentés, en Irlande. Ils avaient d'autres amis, d'autres habitudes.
Ben Jagger était un solitaire, toujours occupé à défendre les opprimés. Nathaniel l'avait toujours trouvé ridicule et s'était souvent amusé à critiquer son côté chevaleresque. A l'époque il faisait ça avec ses amis qui, aujourd'hui, étudiaient toujours en Irlande, leurs familles ayant décidé de confier leur éducation à des précepteurs. La mère de Nathaniel, elle, n'avait envisagé que Poudlard, arguant qu'il pourrait ainsi se rapprocher de son père, second de Harry Potter au bureau des Aurors, et de sa demi-sœur, Hewie, à qui il n'avait jamais parlé. Ils portaient le même nom mais là s'arrêtaient leurs ressemblances. Elle avait été répartie à Gryffondor, lui à Serpentard, comme si le Choixpeau avait décidé de les éloigner un peu plus.
Il la croisait souvent, voyait qu'elle s'était choisi deux copines, une folle aux cheveux indomptables et un petit ange blond. Elles étaient toujours en train de parler, quand il les croisait, et Hewie s'arrêtait toujours de parler quand elle le voyait. Il savait qu'elle le reconnaissait, comme lui la reconnaissait. Mais il ne savait toujours pas ce que ça faisait de parler à sa sœur. Ça ne le perturbait pas. Pas vraiment. Parce qu'il avait Ben Jagger et Lysa Ferton. Et tous les autres Irlandais répartis à Serpentard. Et d'autres, encore, qui avaient été répartis dans les autres maisons de Poudlard. Parce que Lysa était un aimant et que tous aimaient graviter autour d'elle.
- J'imagine que nous restons là, soupira Ben Jagger.
- C'est important pour Harper de connaître les autres équipes, acquiesça Lysa en lorgnant vers le terrain où s'entraînait l'équipe de Gryffondor.
- Dis plutôt que tu veux reluquer Potter, la taquina Nathaniel
- Arrête avec lui. James est mon ami. Je vous ai déjà raconté, pour la Grèce, il...
- Il ne s'est rien passé, vous avez juste étudié ensemble pendant dix jours et parlé d'oh combien les différentes communautés magiques sont intéressantes, railla Nathaniel. Mais si je te faisais entrer discrètement dans le vestiaire pendant que Potter y est seul et à moitié nu, tu dirais pas non.
Pour ne pas avoir à lui répondre, Lysa se redressa, faisant de grands signes à quelques élèves Irlandais qui approchaient pour voir le fils du Survivant entraîner son équipe. Nathaniel leva les yeux au ciel.
- Je te parie dix gallions qu'ils se mettent ensemble avant décembre.
Ben Jagger força un sourire. Nathaniel Harper était doté de nombreuses qualités. Ben le trouvait drôle, sarcastique, pertinent et plutôt aimable quand il acceptait de l'être. Mais il n'était en rien perspicace, songea Ben Jagger en coulant un regard brûlant d'amour vers Lysa Ferton.
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James jeta un œil inquiet à ses coéquipiers, occupés à se disputer, comme souvent par la faute de Hugo. Celui-ci, bien que remplaçant, ne cessait de mettre la pression à Lorcan, arguant qu'il avait tout intérêt à faire des extras et s'entraîner trois fois plus que les autres joueurs pour rattraper son soi-disant retard sur les autres attrapeurs de Poudlard.
Hugo citait l'attrapeur de Poufsouffle, pas immensément brillant mais très technique et habitué au stress des matchs, Hadiya Zabini, nouvelle recrue des Serpentard que toute l'Irlande surnommait « la vive d'or » en raison de son apparente facilité à attirer le vif à elle et, enfin, Hugo citait Adélaïde Lespare qui, à peine sortie de l'hôpital, avait intégré l'équipe de Serdaigle au soulagement de tous les aigles qui voyaient en elle la digne successeuse de son frère, le talentueux Malek.
Fred, toujours partant pour passer sa vie sur un balai, proposait à Lorcan de l'entraîner tous les matins et tous les soirs. Lorcan, peu impressionné et peu sujet à la pression, répondait toujours la même chose, qu'un match restait un match. Une façon de rabrouer Fred et Hugo sans méchanceté et de s'attirer le soutien de Yelena et des batteuses de l'équipe. Maël, lui, ne participait pas à la discussion, prostré comme souvent dans un silence devenu habituel.
Voyant que l'équipe de Serdaigle envahissait le terrain à son tour, James fit signe à son équipe de gagner les vestiaires. Il dut répéter sa phrase trois fois avant que Maël ne daigne réagir.
- Alors, Potter, terrorisé pour ton premier match en tant que capitaine ?
- Un peu, acquiesça James à Nalani. J'essaie de convaincre mes joueurs de ne pas trop écraser les Serpentard. Ça m'embête de vous dévoiler nos tactiques, tout ça. Mais Lucy m'a rappelé qu'on avait assez de tactiques brillantes pour vous écraser aussi.
La réponse, dite sur le ton de la plaisanterie, fit naître un éclat de rire de la part de Nalani Jordan. Un rire qui sonnait un peu faux. Tout comme la voix de James qui n'était pas totalement dénuée de compétition.
Derrière eux, Natasha fronçait les sourcils. La froideur de l'échange ne lui avait pas échappé. Elle suivit néanmoins son équipe et dissimula sa frustration lorsque Nalani annonça qu'elle consacrerait la première heure aux poursuiveurs.
Disciplinée, elle se prépara à attendre son tour, multipliant les exercices pour être parfaitement prête lorsque Nalani l'appellerait. Son esprit concentré sur l'entraînement de son équipe, elle ne s'était pas aperçue que le capitaine des lions n'avait pas suivi ses joueurs lorsque ceux-ci avaient quitté le terrain.
- Salut Kandinsky.
Elle ne l'avait même pas senti approcher. Sans doute l'aura animale du jeune homme se développait-elle dans le bon sens, mais ça n'arrangeait pas ses émotions à elle qui s'emballaient plus que de raison lorsqu'il était dans les parages.
- Comment va Anastasia ?, demanda-t-il sans quitter des yeux Adélaïde qui faisait des exercices au sol.
- Mieux.
- Je me souviens qu'à son réveil, Anastasia ne se souvenait pas de s'être battue en duel avec la sœur de Malek et Jalil. Elle s'est souvenue de quelque chose, depuis ?
- De rien. Mais tu penses bien que ça ne te regarde pas.
Il haussa les épaules, songeur. Le retour d'Adélaïde lui rappelait son choc lorsqu'il avait appris que la petite sœur de Natasha et celle de Malek et Jalil avaient été transportées à l'hôpital dans un état grave, les longues heures d'attente à Sainte Mangouste, la détresse des Kandinsky, et les efforts de James pour les soutenir, coûte que coûte.
En patientant à la cafétéria de l'hôpital le temps qu'un elfe lui prépare un bol de soupe pour Katarina, il avait entendu quelques bribes de mots qui l'avaient intrigué. Suffisamment pour qu'il se déplace discrètement et laisse l'animal en lui déployer ses aptitudes.
Il avait alors surpris une conversation entre deux guérisseuses, dont la mère de Soizic, la nouvelle batteuse de l'équipe de Gryffondor. Elles comparaient la « maladie » d'Anastasia et Adélaïde au fameux « virus de la magie » qu'évoquait sans arrêt la presse et avaient abordé la présence d'un signe, dessiné sur le corps des deux fillettes, puis disparu mystérieusement. Une lettre. Un W.
- Tu n'as rien remarqué d'anormal ?, insista James.
- Concernant ma sœur ? Tu cherches à me faire peur ou t'es juste parano ?
- Je ne crois pas que ta sœur et la sœur de Malek et Jalil se soient battues en duel.
- Le médicomage qui s'est occupé d'Anastasia nous a rassurés, elle ne court plus aucun danger. Et tu n'es pas médicomage. Ni enquêteur. Tu trouves sans doute que ta vie ressemble à une succession d'intrigues mystérieuses à résoudre mais nous, nous sommes des gens tout ce qu'il y a de plus banal.
- Non. Je connais bien trop peu tes parents, ton frère et tes deux sœurs mais toi… Je n'utiliserai jamais le mot « banal » pour te décrire. Bien au contraire.
- On est ordinaires si tu préfères. Normaux, grogna Natasha sans pour autant s'empêcher de rougir.
- La célébrité n'a rien d'extraordinaire.
- Mais elle attise les rumeurs, les articles, les jaloux, la convoitise. Les trucs bizarres qui t'arrivent toujours parce que tu portes le nom de ton père. Pour nous c'est différent.
James n'en était pas si sûr, justement. Toujours à Sainte Mangouste, il avait espionné une seconde conversation, entre Isidore Kandinsky et Malek Lespare, intrigué par un semblant de colère qui déformait leurs voix.
Pour lui, Malek et Isidore étaient deux rocs inébranlables, deux forces tranquilles, jamais il n'avait vu l'un ou l'autre se disputer avec qui que ce soit. Sa curiosité piquée au vif, il avait tendu l'oreille, et compris qu'Isidore essayait de faire entendre à raison à Malek, lui-même persuadé d'être coupable de l'état de leurs sœurs.
Malek évoquait le Tournoi, et une suite d'évènements qui l'amenaient à penser que sa sœur n'avait pas été blessée par hasard. Et il citait le nom d'Amalthéa Delanikas, qui aurait essayé de le prévenir.
Ce jour-là, bien qu'intrigué par la teneur des deux conversations qu'il avait espionnées, James avait choisi de se consacrer aux Kandinsky et de glisser ces informations dans un coin de sa tête. Mais là, alors que Lily Evans et Briseis Delanikas étaient à seulement quelques mètres de lui et qu'elles semblaient attendre que Soizic Azilis sorte des vestiaires, il trouvait la coïncidence plus que troublante.
- Tu devrais arrêter de regarder Lily Evans avec autant d'insistance, maugréa Natasha à ses côtés. Ou je vais finir par croire ce que raconte la presse.
- Comment tu m'as dit déjà, tout à l'heure ? « Tu penses bien que ça ne te regarde pas ». Tu es trop normale, ordinaire et banale pour une célébrité comme moi.
Elle détourna le regard, son cœur battant plus fort que jamais. Elle n'entendait pas la plaisanterie, dans la voix de James. Elle ne percevait pas combien ces mots étaient forcés.
Ces mots-là, James les lui répétait en rêve, d'un ton moqueur, hautain, méprisant. Toutes les nuits. Ces mots-là, c'était elle qui les pensait, qui s'en persuadait. Ces mots-là, elle les haïssait.
Et James partait sans se retourner. Et Lily Evans l'accueillait d'un sourire un peu gauche, timide sans le savoir, aguicheur sans le vouloir.
- Aller ma grande, finalement c'est à ton tour d'entrer en scène, lui dit Nalani pour la réconforter.
- Et Keith ?, souffla Natasha
- Absent.
- Encore ?
- Ouais, grommela Nalani, soucieuse. Ça ne lui ressemble pas. J'ai un mauvais pressentiment.
- Je vais vraiment finir par croire tout ce que la presse raconte sur les fils de, râla à nouveau Natasha en levant les yeux au ciel. Vous pensez toujours au pire, un complot, une menace, alors que Keith doit seulement traîner dans les couloirs à faire les yeux doux à une fille.
Nalani ne répondit pas, se contentant de rejoindre ses joueurs. Keith était son meilleur ami depuis six ans. Jamais ils ne s'étaient rien caché. Ils parvenaient à parler de tout, n'avaient pas honte de se montrer ridicule l'un devant l'autre, riaient de tout, loin des adorables mais rabat-joie Solenne et Keanu. Mais rien n'était plus pareil.
Solenne et Keanu étaient devenus si graves, si sérieux que Nalani supportait de moins en moins leurs discussions sur la teneur et l'avancée de leurs recherches. Et Keith, de plus en plus souvent, demeurait aux abonnés absents.
Nalani avança vers Natasha, son unique batteuse du jour. Si Keith continuait à déserter le terrain, il lui faudrait recruter un nouveau joueur. Mais Nalani ne voulait même pas y songer. Elle enfourcha son balai, scanda des ordres brefs et s'élança.
Le vol avait ce pouvoir de lui faire oublier cette bande qu'elle aimait tant et qui s'étiolait chaque jour un peu plus. Elle fonça vers les anneaux sans prêter la moindre attention à James, qui s'engouffrait dans les vestiaires des filles.
ooOOoo
Son ouïe de cerf lui avait confirmé que Soizic était encore dans le vestiaire. Son instinct de chien l'avait poussé à l'y rejoindre.
- Soizic ?
Un bruit de vêtements qu'on enfilait à la va-vite lui parvint, alors qu'il restait à l'embrasure de la porte.
- C'est James. Je peux entrer ?
- Euh… Oui. Oui, bien sûr. Je suis désolée, je sais qu'on doit libérer les vestiaires rapidement quand une autre équipe est sur le terrain mais… Je n'arrive pas à m'habituer à me déshabiller devant des gens, avoua-t-elle en rougissant.
- Je comprends très bien, y a pas de souci. Je voulais juste te poser une question. Une question sans doute un peu bizarre à laquelle tu n'es pas forcée de répondre.
- Ok… Tu me fais peur, là. Tu sais que Lily est une de mes meilleures amies, pas vrai ? Je voudrais pas lui piquer son futur mari, ajouta-t-elle sur le ton de la plaisanterie.
- Ça n'a rien à voir avec ça, je te rassure, sourit James. Je voulais juste te parler d'une lettre. Une lettre de l'alphabet.
Il se sentait bête. C'était une approche ridicule et il s'attendait à ce que Soizic lui rit au nez. Mais elle n'en fit rien.
- Le W ? Tu m'en parles parce que toi aussi tu crois que je me suis fait tatouer un W ? Ce n'est pas un tatouage, c'est juste une tache de naissance.
- Oh… Euh… d'accord.
- Pourquoi ? Ça semble si bizarre que ça ?
- Non, juste… ça va te paraître encore plus bête mais j'ai surpris une conversation à Sainte Mangouste, il y a quelques semaines. Entre deux guérisseuses. Elles disaient que… un W avait apparu puis disparu sur le corps de l'un de leur patient. Et l'une de ces deux guérisseuses s'appelle Cesaria Azilis.
- C'est ma mère, confirma Soizic en fronçant les sourcils. Mais je crois qu'elle m'aurait prévenue si ce W avait un rapport avec quelque chose de grave, tu crois pas ?
- Si, sans doute.
Il glissa ses mains dans ses poches, songeur. Le W revenait un peu trop souvent dans sa vie pour que ça ne soit qu'une coïncidence.
- Dis, James… Tu l'as vu ce patient ? C'était un homme ?
James hésita. Il ne voulait pas avouer la vérité, il connaissait peu Soizic, finalement, et il appréciait suffisamment Anastasia Kandinsky et Adélaïde Lespare pour protéger leur secret.
- Non c'était… une fillette.
- Ah. J'espérais que c'était peut-être un homme de trente-quarante ans. Je n'ai jamais connu mon père, ajouta Soizic devant l'air surpris de James. Et comme ma mère n'a pas de tache de naissance… Mais bon, une tache qui ressemble vaguement à un W c'est mince pour retrouver son paternel…
James se passa la main dans sa tignasse ébouriffée, signe qu'il était gêné. Soizic haussa les épaules et lui adressa un petit sourire. Et soudain l'évidence frappa James de plein fouet.
- Tu n'as pas l'air surprise par cette conversation. Quelqu'un t'a posé les mêmes questions que moi ?
- Oui. C'était la semaine dernière, après l'entraînement de quidditch justement. Je pensais que c'était pour ça que tu voulais m'en parler.
- Pourquoi ? Qui t'a posé ces questions ?
- Ton copain de Serdaigle. Keith Corner.
ooOOoo
Cette nuit-là, au Crépuscule des Fruits de Mer
Le jeudi était devenu leur jour préféré, sans que jamais l'un ne l'avoue à l'autre. Blaise Zabini veillait à ce que son portefeuille soit bien fourni, Kieran Donovan acceptait de prendre place sur le tabouret le plus instable du pub.
La conversation se terminait à minuit et ils la reprenaient sans peine le jeudi suivant, comme on retrouve un vieil ami.
- Avoue que c'est quand même énorme que sur cent élèves, ce soit nos fils qui aient été choisis !
Kieran sourit largement, avant de porter la chope à sa bouche. L'enthousiasme de Blaise, lorsqu'il parlait de ses enfants, était sans égal. L'Auror, qui fréquentait Harry Potter quotidiennement pour son travail, ne pouvait s'empêcher de comparer les « deux pères » de James.
Le Survivant ne parlait jamais de lui. Les photographies posées sur son bureau ne le laissaient voir qu'une seule fois, perdu au milieu de ses cousins. Albus et Lily avaient droit à leur portrait. Mais pas James.
Alors que Blaise conservait avec fierté trois photographies de James dans son portefeuille.
- … vont faire du bon boulot, tous les deux. Tuteurs, tu te rends compte ? Les profs les trouvent assez compétents pour donner des cours de soutien !
De la fierté, oui. Et une impatience qui menaçait de déborder à tout moment. S'il ne pouvait compter sur ses filles pour lui donner des nouvelles de James, persuadé qu'il était que ses filles ignoraient encore l'identité de leur demi-frère, Blaise essayait d'en obtenir par Kieran, et celui-ci ne s'était pas fait prier pour lui apprendre que leurs fils avaient été choisis pour accompagner les jeunes Irlandais dans leurs études et favoriser leur intégration.
L'Auror n'avait pas la moindre envie d'interrompre le flot continu de paroles pleines de joie et de fierté de Blaise Zabini et, à dire vrai, il restait persuadé que rien ni personne n'oserait mettre fin à cette démonstration de tendresse qui menaçait d'étouffer l'homme à la peau noire s'il ne rencontrait pas bientôt son fils. Mais, fait assez rare pour être souligné, il arrivait que Kieran se trompe.
- C'est mignon de papoter à propos de vos gamins mais vous croyez pas qu'il y a plus urgent ?
Kieran pivota sur son tabouret avec adresse et diligence, dévisageant cet homme d'allure moyenne qui marchait vers eux.
Curieusement, Blaise sursauta à peine. A ses pieds, Jim remuait la queue sur un rythme lent et régulier, dénué de toute inquiétude. A ses côtés, Donovan tira sa baguette, jetant un sortilège d'attraction sur une chope vide et un tonnelet de bière ambrée, le regard souriant, la mine sereine.
Blaise pivota légèrement, vérifiant par la même occasion que l'alcool ingurgité n'abrutissait pas ses sens, et observa le nouveau venu sans camoufler sa curiosité. Curiosité rapidement assouvie.
L'homme ne possédait aucune caractéristique, aucune particularité, aucun charme. Blaise l'aurait qualifié d'ordinaire, de banal, de fade. Et pourtant, l'homme devait bien posséder quelques atouts s'il était à la fois connu de Donovan, de Jim et donc du vieux James.
- Blaise Zabini, se présenta-t-il en affichant un sourire de circonstance.
- Peter, cracha l'homme sans serrer la main tendue devant lui.
Sans se laisser impressionner par la carrure de Blaise, qu'il contourna avec indifférence, Peter caressa la tête de Jim avant de saluer Donovan d'un hochement de tête. Le tenancier du pub et demi-frère de Blaise, Edward, fit apparaître un tabouret juste pour lui et posa deux bières moldues devant lui. Ignorant la chope que Donovan poussait vers lui, Peter porta la première bouteille à sa bouche et avala son contenu d'un trait, faisant disparaître la mousse sur ses lèvres d'un revers de manche.
- Peter comment ?, s'enquit Blaise.
- C'est pas pour me présenter que j'suis là, répondit Peter d'une voix bourrue.
Pourtant, lorsque Kieran Donovan le présenta brièvement, parlant de son enfance, de son unique année à Poudlard, de sa famille décimée par les Malefoy, Peter n'esquissa pas le moindre geste pour l'interrompre.
- C'est donc vous le fameux Peter de la gare, l'espion de King's Cross, murmura Blaise.
- Ouais, cracha Peter. Quoique, je préférerais qu'on me trouve un autre surnom quand cette histoire sera terminée et qu'une moldue un peu folle en fera un roman.
Désormais bien plus amusé que dubitatif, Blaise se rassit avec prestance avant de grimacer. Un éclat de rire lui confirma que l'Auror Donovan avait échangé leurs tabourets, lui laissant le plus instable de tous.
- Génial, grommela Peter avec ironie. Le vieux James avait oublié de me dire que j'avais rendez-vous avec deux adolescents attardés.
- On n'a pas rendez-vous, contra Blaise, vexé.
- Bien sûr que si. Pourquoi crois-tu qu'il t'a conseillé de venir ici aujourd'hui, alors qu'il sait très bien que tes frères ne seront pas là ?
- Nous venons ici tous les jeudis, affirma Kieran d'une voix apaisante.
- Et pourquoi le jeudi, justement ? Tu penses vraiment que vous vous êtes rencontrés par hasard ?
- Mais..., commença Blaise.
- Demande des explications au vieux James, si ça t'amuse, j'suis pas là pour ça.
- Et vous... tu es là pourquoi, au juste ?
- Pour ça.
Peter posa un doigt décharné sur l'article de journal qu'il venait de poser sur le bar.
« Les fils de tomberont tôt ou tard de leur piédestal. Et James Potter sera le premier à y passer. Il a trop longtemps profité de privilèges qu'il s'est lui-même octroyés en raison de son nom, de sa filiation. Quel mérite y a-t-il à être le fils de son père ? Quel don possède-t-il pour qu'il se sente toujours au-dessus de ses semblables et des lois ? Nous n'avons plus qu'à espérer pour lui que James Potter ait profité de ses privilèges injustifiés tant qu'il en a eu le pouvoir car nous ne pouvons qu'arguer que la chute lui sera rude et sans retour. »
Le journaliste n'avait même pas pris la peine d'écrire son nom en entier. Seule une initiale avait été apposée sous l'article. Un W.
- Ca fait trois heures que je suis assis, là-bas, et que je vous écoute parler de la pluie et du beau temps. Rarement passé une soirée aussi chiante.
- On connait cet article, maugréa Blaise.
- Ah ouais ?, ricana Peter. Tu lis un article qui dit que ton fils va « tomber de son piédestal » et tu bois de la bière, tranquilou ? Tu sais qui a écrit cet article et tu es là à construire une amitié d'adolescent avec…
- L'article n'est pas signé, coupa Blaise.
- Parce que ça, ça te suffit pas ?!, s'énerva Peter en posant son doigt sur le W.
Sa fureur était telle que sa magie s'anima, et le journal se consuma légèrement. Le W avait disparu, comme brûlé par une cigarette. Peter logea ses mains dans ses poches, marmonnant « satanée magie » d'un ton si dédaigneux que Blaise comprit que Peter était de ces sorciers qui exécraient la magie.
- Le vieux James veut qu'on forme une équipe tous les trois, présenta Peter. J'ai cru que c'était une bonne idée, comme toujours venant de lui, mais je savais pas que j'allais me coltiner des sorciers de pacotille.
- Je ne te permets pas de…
- Je me permets ce que je veux, Zabini. J'avais onze quand j'ai appris que j'étais un sorcier. Un né moldu. Un sang de bourbe. Apprendre ça, quand t'es môme, c'est déjà pas évident. Mais quand tu débarques dans un monde nouveau alors qu'il est en guerre, c'est encore moins marrant. J'ai quelques années de moins que toi, je suis entré à Poudlard quand t'étais en dernière année. La situation était telle que les Mangemorts traçaient les professeurs de Poudlard chargés d'apprendre aux gamins comme moi qu'ils étaient sorciers. Ensuite, les Mangemorts ont débarqué, ont tué toute ma famille la veille de mon départ à Poudlard. C'était la famille de ton copain Malefoy qui s'en est occupé. Je revois encore les faisceaux vert du sortilège de la mort éclairer leur foutue chevelure platine. Son père, sa mère et sa tante. Lucius et son envie de plaire à son seigneur des ténèbres multipliait les sorts. Sa femme a tué ma mère, qui se cachait sous le canapé. Et cette folle de Bellatrix lançait des Doloris à tout le monde, comme si ça suffisait pas de les tuer, fallait aussi les torturer avant. Ton copain aussi était là. Drago Malefoy. Il n'a tué personne, il préférait me regarder avec pitié. Le lendemain un professeur de Poudlard est venu me chercher pour m'accompagner à Poudlard. C'était Flitwick. Tu imagines ma tête quand je l'ai vu débarquer. Il y avait d'autres types, avec lui, des membres de l'Ordre du Phénix qui se sont excusés d'arriver « trop tard ». Autant te dire que je m'en foutais royalement de leurs excuses. Je suis resté un an, à Poudlard. Un an à me faire torturer par des gars de ton âge sous les ordres des Mangemorts, un an à voir la guerre d'un peu trop près. Et puis la bataille a commencé et j'suis parti me cacher dans la forêt. J'ai marché droit devant moi, sans m'arrêter. J'ai su qu'après que Voldemort y était. Je ne sais par quel miracle je l'ai contourné. Ça devait pas vraiment être un miracle, vu dans quel pétrin je me suis fourré. Je me disais que cette fichue forêt devait bien se terminer quelque part. Je m'attendais pas à tomber sur un espace gigantesque empli de laboratoires qui me rappelaient les films moldus de mon enfance. J'crois que c'est là que j'ai perdu mon enfance, d'ailleurs.
Peter s'interrompit, avalant d'un trait une nouvelle bouteille de bière moldue.
- Quand ce type m'a trouvé, je marchais depuis deux jours. Je ne savais pas que Voldemort était tombé, je ne savais pas que la guerre était terminée. Le type était furieux. Il n'arrêtait pas de dire que les héros se prenaient pour des dieux, qu'ils n'avaient pas le droit, pas le droit de bafouer la Source. Il m'a frappé plusieurs fois. Pour se venger, pour se défouler. Et puis il m'a dit « ce que je fais sur les nourrissons, je ne l'ai jamais tenté sur des enfants plus âgés. » Il s'est renseigné, il a vu que je n'avais plus de parents, plus de famille, plus rien. Il a compris que je ne manquerai à personne et il m'a plongé dans une cuve. Il m'a marqué, aussi, ajouta-t-il en désignant un W tatoué sur sa peau. Son signe. Celui des Cavaliers de Walpurgis. Je suis resté de longues années enfermé dans ce laboratoire. Ses enfants s'amusaient à me torturer, pour passer le temps. Et puis, un jour, je suis arrivé à m'enfuir.
- Comment ?, murmura Blaise d'une voix grave.
- C'était pas très glorieux. Wolfgang Zigaro s'était trouvé une deuxième épouse qui lui a donné une fille. La gamine était très en avance sur son âge et râlait de ne jamais être inclue dans les jeux de ses frères qui la méprisaient. Elle a voulu les priver de leur jouet favori. Moi. Elle m'a libéré.
Peter tentait de garder un ton dégagé, nonchalant, mais Blaise avait du mal à détourner ses yeux des mains décharnées qui tremblaient sur le comptoir.
- Je me suis caché dans le monde moldu après ça. J'ai passé trois ans à l'hôpital, parce que j'avais couru à travers les belladones de Wolfgang. Les moldus n'arrivaient pas à me soigner et une médicomage sorcière a débarqué. Cesaria Azilis. Elle avait entendu parler de mon… tatouage. C'est elle qui m'a soigné. Elle m'a aidé à me planquer, aussi. Jusqu'à ce que le vieux James vienne me trouver. Fin de l'histoire. Ou presque, ajouta Peter en sortant un petit flacon en cristal.
Il leur désigna le cellier du pub, où il avait dissimulé une pensine. Blaise et Kieran n'hésitèrent pas une seconde et se dirigèrent vers la pièce adjacente, dont Edward ferma la porte. Le propriétaire des lieux posa une dernière bière devant Peter, refusa d'être payé et laissa son hôte à ses souvenirs, désormais partagés avec un Auror français et un homme qui, alors âgé de dix-sept ans, l'avait enfermé dans un placard, l'abandonnant là pendant trois heures. Pour lui éviter trois heures de sortilèges de torture.
ooOOoo
- Tu es sûr de toi ?
La voix de Blaise ne tremblait pas, pas plus que les mains de Kieran qui débouchait le flacon de souvenirs.
- J'ai confiance en ton grand père et lui a confiance en Peter. Et j'ai confiance en toi. Sans compter que je suis bien plus doué que vous, je ne vois pas pourquoi j'aurais peur.
- Sans rire, Auror de pacotille, ce qu'on va faire c'est… c'est comme franchir une limite. La repousser pour se lancer dans un truc inconnu et franchement flippant. Même pour un Auror aguerri qui se transforme en loup.
- Seul, j'aurais sans doute peur. Mais ensemble… Je pense que ça peut fonctionner. Nos fils le font bien, Blaise. Nos fils l'ont déjà fait. On ne va pas les laisser se battre sans prendre le risque de les aider, pas vrai ?
- Tu ne comprends pas. Je sais pourquoi je fais ça. Par culpabilité. Pour me racheter. Pour mériter l'amour et la confiance de James. Toi, c'est différent. T'es un bon gars, Kieran.
- La conviction, l'envie de construire un monde plus juste et plus ouvert, ce n'est pas suffisant ?
- Je comprendrai jamais les gens biens, grommela Blaise.
- Tu es quelqu'un de bien. Sinon je ne serai pas si heureux de me lancer à l'aventure à tes côtés.
- Verse cette cochonnerie, qu'on en finisse, rétorqua Blaise en détournant le regard, gêné.
Kieran s'esclaffa, envoyant une bourrade amicale à l'ancien Serpentard, et versa le contenu de la fiole dans la pensine, les menant tous deux à Poudlard, au beau milieu de l'été précédent.
Il était rare de voir un chien à Poudlard. Un Croup, à la rigueur. Mais un chien... Il n y avait bien que Rubeus Hagrid qui ait osé imposer ses amis à quatre pattes dans un monde habituellement peuplé de chouettes, de rats et de chats.
Il était donc aussi curieux de voir Graziella arpenter le parc de Poudlard que d'y croiser Peter, cet homme de l'ombre que l'on ne reconnaissait jamais, même après l'avoir souvent croisé en gare de King's Cross.
Scorpius Malefoy était parti. Discrètement, sans que personne ne le voie. Sauf Peter. Il n'avait jamais cru être le seul espion, bien sûr, mais Scorpius Malefoy... Peter n'aurait jamais cru posséder un seul point en commun avec le garçon à la peau diaphane. Il n'en aurait jamais désiré, pour être plus exact. Après tout, la famille entière de Peter avait été assassinée par la famille Malefoy.
« Scorpius n'est pas sa famille. Et tu n'es pas la tienne, Peter.
- Je le sais bien Graziella mais... Un Malfoy, franchement... Ton maître a décidément de drôles idées.
Ils marchèrent un moment l'un à côté de l'autre, Graziella songeant à l'aventure qu'elle venait de vivre - elle ne quittait jamais la maison, encore moins son maître - et Peter avança à grands pas tout en faisant rouler un caillou avec ses pieds.
- Je me souviens de lui, tu sais. James Potter. Il n'avait rien de plus, rien de moins. Il était comme tous les autres. Comme eux, il parlait trop fort, avait les yeux trop brillants, trop impatients, trop insouciants. Je n'aurais jamais cru que ce serait lui, que l'Oracle le choisirait, lui, alors qu'il n'a finalement rien de plus que les autres.
- C'est sans doute pour cela que l'Oracle l'a choisi.
- Je ne sais pas, Graziella. C'est un fils de héros. Un héros comme il n y en a pas dix de vivants de par le monde.
- Le monde le voit justement ainsi. Un fils de héros, de célébrité. Personne ne l'a regardé grandir, tous savaient déjà ce qu'il deviendrait. Pas « qui » il deviendrait mais « ce » qu'il deviendrait. Lui n'a jamais intéressé personne. Il n'était qu'un nom, un fils. Tous traçaient la route qu'il devait emprunter. Personne n'a jamais vu ce chemin escarpé. Personne n'a jamais imaginé que James pouvait se détourner. Personne n'est prêt à le reconnaître. Pour eux tous il sera toujours le fils du Survivant, le sale gamin arrogant à qui l'on a donné le prénom de son grand-père, un garçon mort trop jeune, un garçon qui n'a jamais eu à vieillir, à mûrir et qui aurait légué son éternelle inconscience à ce fils aîné du Survivant destiné à ne rien faire de sérieux, à dilapider l'argent de sa famille, à écumer les bars, à boire trop, à faire trop de rencontres, à faire les gros titres. C'est peut-être justement pour ça que l'Oracle l'a choisi, lui. Parce que personne ne le soupçonnera jamais.
- Sauf ses amis. Je les ai bien observés, toutes ces années, un coup je bosse sur un chantier, un coup je casse une fenêtre pour venir la réparer le 1er septembre ou fin juin... Ils sont là. Ils ne sont pas dupes. Ils ont confiance en lui. Ils le connaissent. Ils...
- Ils sont le cercle. James en est seulement le centre, le noyau, le cœur.
- Le cercle ?
Il était rare de voir Peter trahi par ses émotions, même pour quelqu'un qui le connaissait bien.
- Le cercle, oui. Destiné à s'étendre, à s'épancher, à se remplir, à se renforcer. Disons qu'ils seront les piliers du cercle.
- Tu penses vraiment que le Cercle...
- Je ne pense pas. Je sais. N'oublie jamais que la réflexion n'est rien face à l'instinct. J'ignore si c'est la même chose du côté moldu, je n'ai pas été modifiée mais directement créée côté sorcier, mais je sais comment ça se passe dans mon monde, dans notre monde.
- Je ne fais pas partie de ton monde, Graziella. Je ne suis pas un...
- Tu as tenté de la détruire, de l'incendier, de la plonger dans les eaux sombres de la mer noire. Mais elle est toujours là, Peter. Tu auras beau l'enfermer dans un tiroir, elle frémira dès qu'elle sentira, dès qu'elle soupçonnera ta présence. Ce n'est pas en faisant mine d'oublier ta baguette que tu cesses d'être un sorcier.
- Et comment ça se passe dans notre monde ?, demanda Peter d'un air bougon.
- On ne peut laisser l'équilibre reposer sur l'inconscience. Les gens avancent, ne se concertent pas, ne se regardent pas. Les gens font leurs propres choix, sans se soucier des conséquences, ni d'autrui. Il y a pourtant eu des mages qui ont un jour décidé que la magie s'apprendrait, des sorciers pour créer des écoles, des sorcières pour décréter que chaque pays aurait son ministère, des réunions avant de créer le code du secret magique, d'autres réunions avant de lever le tabou pour les dirigeants du monde moldu.
- Alors c'est ça qu'est Potter ? Un foutu futur dirigeant ?
- Il n'est que ce qu'il est. La Clef du Rassemblement. Tout le monde n'a pas envie de devenir politicien ou herboriste. Chacun naît avec des rêves, des principes, des qualités, des aptitudes. Des volontés. Rien ne lui sera imposé. Il ne deviendra rien de plus que ce qu'il est.
- Et on sait tous les deux qu'il n'est pas celui que tout le monde croit, ce mec stupide et arrogant dont tu parlais tout à l'heure. Mais ne me dis pas que notre rôle est si peu glorieux. Ne me dis pas que nous sommes là pour laisser un adolescent devenir l'homme qu'il veut être, sans pression extérieure.
- N'oublie jamais qu'il n'est qu'un humain. Un mortel. Il n'a pas les meilleures notes ou un quelconque don exceptionnel. Il ne change pas les fleurs en or, ni l'or en eau. Il ne le fera jamais.
- Peut-on vraiment compter sur lui ? Est-il capable de...
- Il n'est pas encore apte mais il est prêt à le devenir. Il ne sera pas seul, Peter. C'est justement pour ne pas être seul qu'il est ce qu'il est.
- La fin des héros solitaires, donc. Tu es presque aussi mystérieuse que l'Oracle, tu sais ? Ton maître est bien plus loquace... Athéna aussi.
- Tous deux sont portés vers l'action. Bien plus que moi. Et j'aime parler avec toi. Si je te donne mon avis tout de suite, tu ne viendras plus parler avec moi.
Les poils se laissaient porter par le vent, les yeux s'étaient faits rieurs, malicieux. Graziella se frotta contre la jambe de Peter en un au-revoir auquel tous deux s'étaient habitués. Le cœur de Graziella battait fort. C'était maintenant que l'excitation la gagnait. L'adrénaline de cette journée pleine d'aventures n'était rien face à la seule idée de rejoindre son maître.
Peter, lui, gagna Pré-au-Lard sans se hâter. Il n y avait qu'un aller-retour par jour vers Londres, ce qui était bien suffisant pour tout le monde. Le train n'était jamais plein, il n'eut aucun mal à éviter les familles nombreuses et autres jeunes adultes qui riaient fort en s'échangeant des sucreries.
Lorsqu'il traversa la gare de King's Cross, personne ne l'apostropha. Il passait telle une ombre entre les employés de service et les passants. L'anxiété demeurait mais raisonnait bien moins fort qu'autrefois. Il avait beau surveiller les lieux plusieurs fois par an, les arpenter régulièrement, changer de travail aussi souvent que nécessaire, personne ne le reconnaissait jamais. Son physique banal était son principal atout et lorsqu'il rejoignit les frères Zigaro, ceux-ci échangèrent un regard moqueur. Ils ne cherchaient même pas à le dissimuler. Peter était ainsi, ordinaire, fluet, peu bavard. Il donnait cette impression de simplicité. Bien que très rares, ceux qui le connaissaient savaient de lui qu'il n'était qu'un sorcier sans talent qui n'avait passé qu'une maigre année à Poudlard, qui en était ressorti sans le moindre acquis, qui n'avait jamais rien accompli. Un homme ordinaire, qui ne luttait pas contre les changements du temps. Bien au contraire. Ne plus ressembler à l'enfant qu'il avait été était son principal atout.
Un homme à la carrure peu impressionnante, au visage quelconque, au regard terne et dénué d'intelligence. Un homme sans entrain, sans panache, sans verve, sans surprise. Une apparence trompeuse.
Oui, les gens qui connaissaient Peter étaient rares. Quelques chiens dotés de pouvoirs magiques et leur maître, ce vieil édenté.
Plus rares encore étaient ceux qui parvenaient à tromper les frères Zigaro. A se jouer d'eux. A les manipuler. Et à rester en vie. A un mètre des Zigaro, Peter se laissa bousculer par un moldu à la carrure imposante, la peau luisante sous l'effort et se servit de son immense dos pour dissimuler un sourire satisfait. Il avait beau les abhorrer, Peter reconnaissait aux frères Zigaro certains talents. Intelligents, doués, brillants. Ils s'étaient créé les moyens de leurs ambitions, avaient su se faire une place parmi les plus influents. Mais leur arrogance leur ôtait toute perspicacité.
Sans doute un jour s'apercevraient-ils de la supercherie. Alors la vie de Peter s'éteindrait. Il espérait juste avoir accompli sa mission avant, ne pas mourir inutilement.
Et voir la surprise gagner les yeux des frères Zigaro. Eux qui se croyaient au-dessus de tout et de tout le monde, brisés par un homme ordinaire, insoupçonnable de par sa maladresse, son manque de talent... Son manque de tout. Ils ne comprendraient jamais que c'était justement là sa plus grande force.
Peter n'avait rien d'autre que l'environnement de King's Cross. Rien de plus qu'un poste d'observation. Ses maigres talents s'arrêtaient à ses yeux, à sa mémoire. Il n'avait rien et eux voulaient tout avoir. Une ambition démesurée, néfaste. Une ambition qui ne se réaliserait jamais. Peter en avait fait la promesse. Aux nuages qui se transformaient au-dessus de sa tête, aux volutes de fumée qui quittaient sa cigarette pour mieux les rejoindre. A tout et à personne.
Une promesse aux doux accents d'illusion.
La voiture magique d'Elvis Zigaro devint invisible dès que les trois portières furent closes. Peter était serein. Derrière son dos la gare fourmillait de bruits et de mouvements. De vie.
Peter s'éloignait de son antre, de son refuge où se mêlaient odeurs âpres et sucrées, où un t-shirt aux couleurs vives faisait oublier la suie qui s'étalait sur les murs, où un éclat de rire était plus fort que les crissements des roues sur les rails.
Peter s'éloignait de son monde pour mieux le retrouver. Sa mission serait de courte durée, la gare l'attendrait. King's Cross avait ce pouvoir que nulle personne ne pouvait posséder. King's Cross demeurait, King's Cross vivait, King's Cross ne pouvait pas mourir.
Peter n'avait pas toujours connu King's Cross. Autrefois, il avait été un tout petit être passant de bras en bras, souriant des éclats de joie. Il avait été ce bambin qui refusait de lâcher son ballon, qui aimait tant les tartes aux pommes préparées par sa tante Suzy, qui fermait les yeux très fort en humant le parfum de sa maman. Il aurait très bien pu ne connaître de King's Cross que le strict nécessaire, n'y voir qu'un passage vers une école adorée, un lieu de passage où il aurait quitté puis retrouvé ses parents, où il aurait rougi en recevant une étreinte, où il se serait senti fier d'apprendre qu'il avait tant grandi durant dix mois.
La vie en avait décidé autrement. La vie lui avait ôté tous les repères qu'il avait. Sa famille, assassinée. Sa maison, vendue. Le parfum de sa mère, envolé. Le ballon, dégonflé et jeté dans une poubelle. Les tartes aux pommes, qui n'avaient jamais la même saveur. La vie lui avait tout pris. Et il refusait que les frères Zigaro se substituent à la vie. Il s'y opposerait avec la seule force qui battait en lui, celle du cœur. Et s'il y réchappait... Il ne partirait pas. Il changerait de travail autant de fois que nécessaire, traverserait la foule telle une ombre, serait l'invisible parmi les rires et les étreintes.
Il retrouverait le seul repère qui lui restait, le seul lieu où l'on voulait bien de lui. Il observerait les murs se couvrir de suie, le rythme régulier et rassurant des arrivées et des départs. Il regarderait les autres faire ce que lui-même ne parviendrait jamais à faire. King's Cross n'était finalement que ça, un lieu de passage obligatoire pour partir et arriver, un lieu de présence éphémère, un lieu que l'on traversait sans se retourner, que l'on quittait aussi vite arrivé, sans jamais se douter de la présence d'un homme à qui la vie n'avait rien offert que d'observer les gens vivre la leur.
Le souvenir prit fin. Blaise et Kieran échangèrent un regard triste. Leurs différences s'étaient éteintes, parce qu'ils partageaient quelque chose, un trésor, une saveur que Peter n'avait plus goutée depuis l'enfance.
ooOOoo
Peter était parti le premier. Blaise et Kieran s'étaient attardé, partageant ce but commun de profiter encore un peu de cet interlude. Ils étaient, l'un pour l'autre, un moment de répit, un aparté dans une vie mouvementée. Ce moment, ils le chérissaient. Ces retrouvailles, ils les attendaient désormais avec impatience, parce qu'ils avaient beau aborder des sujets sérieux, ils le faisaient avec légèreté, en se soutenant l'un l'autre, chacun remplissant la chope de l'autre au bon moment.
Ce jour-là, malheureusement, leur bonne volonté n'avait pas suffi. Peter en avait trop dit, Peter avait chassé la légèreté, Peter avait prononcé les mots importants. Ceux de la peur.
Une fois parti, Kieran n'avait plus trouvé les mots, Blaise n'avait plus levé la tête. Ils s'étaient séparés en silence, effaçant l'hilarité des jeudis précédents.
Il était tôt, mais Blaise voulait rentrer chez lui. Ses filles écrivaient peu mais chaque jour faisait naître un nouvel espoir. Evelyn disait que Poudlard était grand, qu'elles devaient être occupées, mais l'impatience grondait en lui. Il ne rêvait que d'une chose, apprendre que ses enfants s'étaient trouvés. Un espoir teinté de lâcheté, pour celui qui aurait préféré voir entrer James dans sa vie par le biais de ses filles.
- Pathétique, souffla une voix derrière son dos.
Blaise haussa les épaules avant de se redresser. Il reconnaitrait la voix de son frère Dylan parmi mille. Mais il ne l'avait plus entendue depuis longtemps. Son demi-frère lycanthrope s'installa à ses côtés et Edward s'approcha, fronçant les sourcils.
- On peut savoir où tu étais ?
- Derrière Blaise, à le maudire. Il préfèrerait que Shania et Hadiya rencontrent James et lui apprennent toute la vérité, plutôt que de devoir l'affronter lui-même.
- Je ne suis pas courageux, c'est pas à vous que je vais l'apprendre. Et ne change pas de sujet, t'étais où ?
- A Poudlard, avoua Dylan. Je me cachais dans la forêt interdite.
- Et moi qui pensais jusque là que Blaise était l'inconscient de la famille, soupira Edward.
- Hadiya a intégré l'équipe de quidditch de Serpentard. James l'a félicitée et lui a souhaité bonne chance, mais il ne semble pas savoir pour… tu-sais-quoi. Elle, en revanche… Je n'en suis pas sûr. Je te dis ça, vu que tu as congédié tes indics.
- C'était la condition d'Evelyn pour accepter que les filles rejoignent Poudlard, avoua Blaise. Tu veux me faire croire que tu es resté plusieurs jours dans la forêt interdite de Poudlard, en toute illégalité, pour me rapporter les faits et gestes de mes enfants ?
- Je voulais voir Soizic de plus près.
L'aveu, récité d'une voix neutre, crispa Blaise et Edward. L'un comme l'autre, en voyant que Dylan avait disparu, avaient vite compris qu'il les avait entendu parler de Cesaria Azilis et de sa fille. La fille qu'elle avait eue avec Dylan.
- Elle fait partie de l'équipe de Gryffondor. James les entraîne souvent, parce qu'il cherchait un batteur titulaire qui joue en binôme avec Lucy Weasley. C'est Soizic qui a été choisie. Honnêtement, je ne comprends d'où lui vient son talent, mais elle joue vraiment bien.
- Notre mère avait joué, du temps de sa jeunesse. Mais je ne sais pas si elle était très bonne.
- Soizic l'est. Elle est toujours fourrée avec deux filles, la fameuse Lily Evans que la presse veut marier à James et ta petite nièce, Briseis Delanikas.
Blaise hocha la tête, peu désireux d'interrompre à nouveau le discours de son frère.
- Et je ne suis pas le seul à visiter la forêt interdire en toute illégalité. Ton autre petite nièce le fait tous les soirs.
- Amalthéa ?, murmura Blaise, interdit.
- Avec un type de son âge, acquiesça Dylan. Et deux élèves, deux jeunes Irlandais, les rejoignent. Mais pas de gaieté de cœur. Ils avancent comme des zombies, comme s'ils étaient sous Impero. Ils sortent du château toutes les nuits à la même heure, traversent le parc en rampant, et rejoignent Amalthéa et le type. Ils restent un moment autour d'un chaudron et les deux plus âgés font boire aux deux gamins une potion. Aucune idée de ce qu'elle contient, je ne suis pas allé à l'école alors les Potions… Mais j'ai trouvé ça bizarre. Suffisamment pour vous en parler. Faudrait sans doute en toucher deux mots au vieux James, Blaise.
A nouveau un hochement de tête. Faute de mieux.
- Je serais bien resté quelques jours de plus. Les entrainements vont s'intensifier quand le championnat aura commencé et Soizic est titulaire, maintenant.
- Mais la pleine lune approche, comprit Edward.
- Ouais. J'ai moyennement envie de mordre un des deux gamins-zombies. Ou Amalthéa. Encore moins Soizic.
- A-t-elle montré un signe de…
Blaise s'interrompit. Il n'avait pas besoin de poursuivre. Edward et Dylan comprenaient parfaitement qu'il faisait allusion à la lycanthropie de Dylan. Ce n'était pas systématique, mais il arrivait que les loups garous enfantent des loups garous.
- James a planifié un entrainement un soir de pleine lune et Soizic n'a pas réagi. Au contraire, elle était ravie. Le quidditch lui plait bien.
- Elle n'a peut-être pas fait le rapprochement, envisagea Blaise avant de s'apercevoir de sa bêtise.
- Un loup-garou sait quand arrive la pleine lune. C'est… comme une sorte de radar, tu vois ? On a le calendrier dans la tête, et dans le corps. On la sent arriver. On est fatigués d'avance. Anxieux, en colère.
- Et Soizic n'est pas comme ça, comprit Edward.
- Non. Elle est… parfaitement normale.
- Tu…
- Non. Je sais ce que tu vas dire. Je sais surtout que Blaise va se lancer dans des discours sans fin et que Comghal appuiera toutes ses bêtises. Je sais que vous aimez vos gosses, et je les aime aussi. Vous n'êtes sans doute pas les meilleurs pères de l'univers mais… vous êtes des pères. Pas moi.
- Ce n'est pas immuable, affirma Blaise. Je ne suis pas encore le père de James, mais je vais… je peux le devenir.
- C'est différent.
- Pourquoi ? Parce que tu l'as abandonnée ? Crois-tu que nos situations soient différentes ? Cesaria et Ginny ne sont pas les mêmes femmes, nous ne sommes pas les mêmes hommes, nos histoires divergent. Tu es parti par peur, moi par lâcheté. Mais nous avons tous les deux une opportunité de nous racheter. Pas de rattraper le temps perdu, non. Tu ne verras jamais les premiers pas de ta fille, je ne verrai jamais mon fils marquer son premier but. Tout ça est derrière eux, derrière nous. Mais tu peux assister à la première victoire de Soizic, tout comme je peux voir James tenir sa première coupe de capitaine. Nous pouvons les féliciter pour l'obtention de leurs Aspics, les aider à emménager dans leur premier appartement, assister à leur mariage, porter leur premier enfant. Nous n'avons aucun souvenir en commun. Aucun Noël, aucun bobo, aucune dispute, aucun voyage. Mais rien ne nous empêche d'en créer, des souvenirs. Des moments de joie, des moments qu'on passera peut-être même tous ensemble.
- T'as toujours été le plus rêveur de nous quatre. Le plus sensible aussi.
- J'aime mon fils. J'aime James et je compte les jours qui me séparent de la vérité. Je ne sais pas s'il me voudra dans sa vie, s'il acceptera la vérité, s'il acceptera ma présence, mon amour. Mais je sais que je ferai tout pour ça. Et toi aussi, vieux. Parce que tu as beau noyer ton chagrin dans la bière de notre frère, tu as beau avoir la trouille à cause de la pleine lune, tu aimes déjà Soizic. Ça ne sera pas facile, je le conçois. James a déjà un père, Soizic t'en voudra parce qu'elle n'en a jamais eu. James a été élevé dans un monde qui valorise les héros et maudit les Mangemorts. Soizic a toujours vécu seule avec sa mère. James me détestera d'avoir choisi le camp de Voldemort, Soizic aura sans doute la trouille d'avoir pour père un loup-garou. Mais ça vaut la peine d'endurer un refus, dix refus même. Et même s'ils ne veulent jamais de nous dans leur vie, ça en vaut la peine. Crois-moi, j'ai déjà trois enfants, je sais que ça en vaut la peine. Rien que pour prouver à Soizic qu'elle a bien un père, et qu'il a seulement voulu la protéger. Je suis prêt à tout endurer pour que James sache qu'il a un père qui l'aime plus que sa propre vie. Et je sais que toi aussi.
ooOOoo
Green Claw Farm, près de Lizard, Cornwall
Le sud de l'Angleterre conservait un appréciable climat estival, même si les nuits se rafraichissaient à mesure que l'hiver approchait.
Le vieux James s'était étendu dans l'herbe humide, ignorant ses rhumatismes, et observait le ciel noir et ses astres qui en disaient tant avec si peu de paroles. Valentin, l'elfe de maison, jouait avec les chiens, ayant une attention pour chacun d'entre eux, alors qu'ils étaient plusieurs dizaines. Seules Athéna et Graziella restaient auprès de leur maître, couchées flanc contre flanc.
- Le temps de la séparation approche, ma belle, sourit le vieux James en caressant Athéna. Tu auras bientôt un nouveau maître.
- Je serai triste de vous quitter et heureuse d'être auprès de lui.
- Nous ne serons jamais très loin. Nous pourrons nous voir très souvent. J'espère seulement que ton maître voudra venir ici, lui aussi.
- Il ne deviendra mon maître qu'en apprenant la vérité, donc…
- Il peut ne jamais vouloir de cette vérité, ni de cette famille encombrante que nous formons. Mais il voudra toujours de toi. Parce qu'il a un aussi grand cœur que toi.
Athéna se contenta de remuer la queue tranquillement, sereine, ses pensées déjà rivées vers James Potter. Graziella, sa douce et fidèle sœur, soupira discrètement. Elle aussi était destinée à partager la vie d'un autre maître. Scorpius Malefoy lui plaisait et elle savait qu'elle se sentirait à sa place à ses côtés mais elle s'inquiétait pour le maître. Voilà plusieurs jours que son sourire édenté ne parvenait plus à rassurer ses compagnons. Graziella le savait soucieux. Pour Blaise, qui était trop impatient de rencontrer son fils, le jeune James, et se montrait imprudent. Pour le jeune James, qui faisait les mauvais choix, ceux des responsabilités, ceux d'un rôle dans lequel il s'enfermait. Et pour Amalthéa, qui s'était laissée prendre dans un piège trop grand, trop profond, trop effrayant.
- La voici, maître.
Le vieux James se redressa, passant ses doigts fatigués sur son visage couvert de ridules, de sueur et de boue. Il attira à lui une couverture moelleuse et la déplia près de lui.
Amalthéa esquissa un sourire crispé et se laissa doucement tomber sur le plaid, sous le regard soucieux du vieux James. La jeune fille n'était plus que l'ombre de celle qu'elle avait été du temps de Poudlard. D'une maigreur terrifiante, le teint cireux, des cernes profonds sur ses yeux tirés, Amalthéa ressemblait à la mort. A la mort qui la guettait. A la mort qui la suivait partout, tout le temps.
- Ca y'est, les Irlandais sont arrivés à Poudlard, souffla-t-elle. Les sœurs Zabini, Liam O'Brien, Daniel Redox, Soizic Azilis, James Potter et Briseis. Tout ce beau monde partage enfin le même toit.
Le vieux James hocha la tête, soucieux.
- Adélaïde, la petite sœur de Malek, a rejoint la plus petite des Kandinsky. L'hôpital l'a jugée « sauvée de tout danger ». Cette bonne blague. Comme si un guérisseur de bas étage pouvait l'éloigner du danger que représente Tom Zigaro. Elvis et Tom sont parvenus à leur fin. Ils ont envoyé à Poudlard exactement le nombre d'élèves qu'ils souhaitaient, ils ont envoyé leurs meilleurs disciples dans d'autres écoles, en France et à Durmstrang, pour déployer leur parole, pour renforcer leurs projets. Et ils sont parvenus à laisser les autres en Irlande. Ils sont nombreux à avoir choisi un précepteur. Sais-tu pourquoi, mon oncle ?
- Les sorciers ont tendance à avoir plusieurs enfants. Les nés-moldus sont également très présents. Certains sorciers s'étaient cachés dans d'autres pays, pendant la montée au pouvoir de Voldemort, ils sont revenus une fois la guerre terminée. On est de plus en plus nombreux, résuma le vieux James. C'est pour cela que des écoles comme celle d'Irlande se créent. Mais tous les Irlandais n'envoient pas leurs enfants dans des écoles de magie. Certains font appel aux Héritiers de Medb. La Grande Medb, ou Maëva, était une druidesse très…
- La première héritière « femelle » des Mac Cairill.
- Aussi, oui, acquiesça le vieux James. C'était elle qui enseignait la magie avant l'ouverture de Poudlard. Voyant s'accroître le nombre d'enfants qui voulaient bénéficier de son savoir, elle a commencé à former d'autres enseignants, des druides comme elle ou tout simplement ses anciens élèves. On les appelle les Héritiers de Medb. Seul un héritier peut former un héritier, mais leur nombre ne s'est jamais essoufflé, surtout en Irlande.
- Ce sont eux alors les fameux précepteurs Irlandais ?
- Oui.
- Alors ils sont… de notre côté ?
- I pas de « côté », comme tu dis, il y a seulement des êtres qui font des choix. Sache seulement que le Roi d'Irlande me confiait i même pas un mois qu'il avait certains doutes concernant les précepteurs. Parce que le manque de sociabilité des enfants qui ne fréquentent pas l'école en a fait des proies faciles pour quiconque souhaite les manipuler. En les endoctrinant, par exemple.
- Je vois, railla Amalthéa. Donc les Zigaro ont la main mise sur les précepteurs et, par conséquent, sur leurs élèves, ils sont parvenus à détruire l'école d'Irlande malgré les chevaliers qui la gardaient, ils ont créé deux gamins qu'ils transforment peu à peu en armes de destruction massive et qu'ils ont introduit à Poudlard dans le secret le plus total et ils ont infiltré leurs espions dans les autres écoles de magie du monde entier.
- Ce qu'il faut que tu comprennes, Amalthéa, c'est que les Zigaro sont la partie visible de l'iceberg. Les Cavaliers de Walpurgis prônent la parole de la Source et bien plus nombreux sont les adeptes de la Source. Nombreux et étendus sur tous les continents, dans chaque communauté sorcier. Les croyants ne sont pas tous « de l'autre côté », comme tu dis, mais les Cavaliers de Walpurgis se servent de leur foi pour manipuler…
- On ne s'en sortira jamais. On va tous mourir. Toi, Blaise, James, moi…
- On mourra tous un jour, mais on fera en sorte d'atteindre nos objectifs avant de passer la baguette à gauche. N'oublie jamais l'essentiel, Amalthéa… Ils sont nombreux, certes, mais nous le sommes bien plus qu'eux.
Amalthéa haussa les épaules. Elle se sentait seule. Peu lui importaient les gens qui partageaient ses convictions en Inde ou au Brésil, elle demeurait seule. Elle avait espéré, un temps, pouvoir échanger avec Scorpius et James. Athéna et Graziella ne leur avaient donné qu'un seul conseil : se parler l'un l'autre. Un espoir qu'ils se lancent ensemble dans les recherches, qu'ils se rapprochent d'elle. Un espoir de ne plus être seule.
James et Scorpius s'étaient parlé, oui. Il s'était même esquissé entre eux l'ébauche d'une vraie et belle amitié. Mais chacun avait sa vie et désormais trop de choses en tête pour s'intéresser à de nouveaux problèmes, bien plus gros encore. Et Amalthéa demeurait seule.
Elle voyait de plus en plus rarement le peu d'amis qu'il lui restait, évitait le charmant Malek Lespare qui était décidément trop bien pour elle et méritait mieux qu'une fille définitivement souillée par ses mauvais agissements. Il y avait bien Briseis, qui lui écrivait deux fois par semaine, et le vieux James qui parvenait à lui tirer un sourire. Et Woody Ross.
Woody Ross le collègue. Woody Ross dont les yeux étaient aussi hagards et perdus que ceux d'Amalthéa. Woody Ross qui semblait pétri de regrets tout autant qu'elle.
Elle savait de source sûre que ce jeune homme, Woody Ross, était un membre d'un des clubs secrets de Poudlard, celui qui était tombé dans les mains des frères Zigaro.
Woody était ni plus ni moins qu'un infiltré. Tout comme Amalthéa. Chacun se méfiait de l'autre mais tous deux travaillaient dans la courtoisie et le respect. Et l'incompréhension.
Petit à petit ils avaient effectué avec perplexité les missions saugrenues qu'on leur confiait.
« Imaginer l'enfance d'un jeune sorcier au Pays-de-Galles »
« Prendre le premier bus, dessiner le visage de deux fillettes d'une dizaine d'années. Créer un seul visage à partir de deux. »
« Créer un nombril artificiel »
« Rechercher comment, dans la magie ancestrale Amérindienne, les mages transfusaient la magie comme le sang, d'un corps à l'autre »
« Se créer une double identité de représentant de commerce et mener une enquête précise sur l'orphelinat Saint-Addanc »
Et tout autant de missions tirées par les cheveux, qu'Amalthéa notait précautionneusement dans un carnet dissimulé sous une latte du plancher de sa chambre. Tout autant de missions qu'elle effectuait sans en comprendre les causes et les aboutissants. Tout autant de mission qui avaient découlé sur une ultime. Plus troublante encore que toutes les précédentes.
Une mission palpable, une mission de chair et d'os.
- Les enfants étaient… je veux dire, les cobayes étaient en retard hier soir. Ils ont dû éprouver quelques difficultés à sortir du château sans risque. Ils ont couru plus vite que d'habitude et Gwenog s'est blessée. Elle ne s'était aperçue de rien, c'était la voix qui la guidait. J'ai voulu la soigner mais… Mais je ne sais pas soigner ce type de blessure. Gwenog a suivi mon regard, ses yeux ont vu la blessure, et la blessure s'est résorbée comme par…
Rageuse, Amalthéa Delanikas laissa échapper un rire sonore. Un rire jaune. Un rire si grave qu'il en paraissait effrayant.
- J'allais dire comme par magie, tu te rends compte ? C'est d'une ironie par Merlin… Merlin ! AH AH AH ! Ce bon vieux Merlin ! Il doit se retourner dans son caleçon ce bon vieux MERLIN !
Le vieux James détendit ses épaules et fit craquer les os de ses jambes, étendant celles-ci dans l'herbe fraiche. L'amertume d'Amalthéa le touchait. La douleur de cette jeune fille à qui la vie n'avait jamais fait de cadeau le blessait. Il avait mal. Mal pour elle, mal parce qu'il l'aimait. Mais il n'avait pas le droit de l'interrompre, encore moins de lui conseiller de rester calme. Amalthéa ne pouvait lâcher prise qu'en ces lieux, Amalthéa ne pouvait relâcher la pression qu'à ses côtés.
- Elle n'a pas de sang. Ils ne lui ont pas donné de sang. Ils ont enlevé une gamine moldue je-ne-sais-où, ont sans doute tué sa famille avant de la tuer elle, de la vider de son sang pour… Pour créer Gwenog. Ce n'était qu'une enveloppe, bordel ! Une coquille qu'ils ont vidée pour la remplir à leur guise. Et ils m'ont demandé de dessiner son visage, de lui donner un nom, une voix, un plat préféré… Et j'ai… J'ai participé à cette ignominie ! A cause d'eux, à cause de moi, il y a deux coquilles vides qui se font passer pour deux enfants… Deux enfants conçus de chair, d'os, et de magie. Une magie plus pure que tu ne peux l'imaginer. Une magie à la place du sang. Et ils croient qu'ils vont passer inaperçus, franchement ?! Ils croient que CA va passer inaperçu ?
Amalthéa brandit son carnet sous les yeux ridés du vieux James.
Chaque mission y était retranscrite. Loufoque, surprenante, effrayante. La dernière fois qu'il avait eu le carnet entre ses mains, le vieux James avait lu la même phrase, la même mission, une bonne centaine de fois, l'imprimant à jamais dans son esprit. Les trois nuits qui avaient suivi ne l'avaient pas épargné, les mots venant le hanter dans l'obscurité de sa chambre.
« Mission du jour : garder l'un des deux sujets jusqu'à la prochaine mission. A dissimuler et à nourrir. »
Woody Ross avait pris le garçon et Amalthéa avait pris la fille. De ce que le vieux James savait, le jeune Woody Ross avait aménagé la cave de ses parents pour dissimuler le « sujet mâle », un pantin qu'il avait nommé Jasper Leitrim. Les Zigaro, pour s'assurer de son obéissance, avaient tué le père de Woody Ross sous ses yeux, promettant d'en faire de même avec sa mère à la première erreur. Terrorisé, Woody n'avait plus quitté le cobaye mâle.
Amalthéa, elle, prenait des risques. Elle continuait de visiter le vieux James, elle faisait garder Gwenog par ses seules amies de Poudlard encore vivantes, Pearl et Ollie. Elle avait inventé un mensonge grossier, selon lequel Gwenog était une cousine éloignée très malade qui devait rester alitée. Ollie faisant partie de la même confrérie que le vieux James, Pearl étant mariée à Tom Zigaro, les amies d'Amalthéa n'avaient pas cru une seule seconde en son mensonge. Mais elles n'avaient pas non plus abordé le sujet entre elles. C'était trop tôt. Tom et son frère étaient partout, tout le temps. Ils faisaient suivre Pearl et épiaient le moindre des faits et gestes d'Amalthéa.
Elles devaient patienter. Elles devaient tenir bon. Et si Pearl et Ollie avaient accepté avec courage de ne pas user de précipitation, Amalthéa était plus fébrile. Gwenog ne lui apparaissait pas seulement comme une bombe à retardement. Gwenog avait un prénom et un nom choisis parmi les passions de Malek Lespare. Gwenog avait des cheveux emmêlés qu'Amalthéa avait longtemps caressés après l'avoir gavée de potion de sommeil. Gwenog ne critiquait jamais la cuisine d'Amalthéa.
Et désormais Gwenog souffrait, Gwenog avait les yeux rougis et des traces de griffures s'étaient cachées sous des cheveux coiffés n'importe comment. Gwenog ne supportait pas cette voix qui lui dictait quoi faire, quoi dire, quoi penser.
Amalthéa savait qu'elle ne devait pas s'attacher. Elle n'avait rien ni personne à prendre en affection, Gwenog n'existait pas, Gwenog n'était pas humaine. Mais lorsqu'elle la voyait pleurer, le cœur d'Amalthéa se serrait.
- Je ne supporte plus de faire ce que je fais. Je sais pourquoi je le fais, je sais que je ne peux plus reculer mais je ne le supporte plus.
Elle rendait visite au vieux James tous les soirs. Elle parlait et lui l'écoutait. Elle se confiait à lui comme s'il s'agissait d'un psychomage. Mais là où les thérapeutes auraient envoyé balader le secret professionnel pour la livrer à la justice, le vieux James n'était soumis qu'au secret du cœur. Amalthéa lui vouait une confiance totale. Une confiance de sentiment, parce qu'il était le seul à veiller sur les sœurs Delanikas, parce qu'il avait promis de protéger Briseis s'il arrivait malheur à Amalthéa.
- Je suis arrivée à détecter de nouveaux ingrédients. Je n'ai pas encore la liste totale, mais je suis parvenue à modifier la potion.
- Comment ?
- En utilisant des antidotes à chaque ingrédient que je connaissais. C'est Malek qui m'a donné l'idée. Lui et Isidore Kandinsky faisaient souvent ça, à Poudlard. Je ne le vois plus. Malek. Les Zigaro sont plus méfiants que jamais le concernant.
- Tu ne le protègeras pas éternellement.
- Si. Il est profondément humain, tu sais ? Il est… pur. C'est la plus belle personne que j'ai rencontrée. Il n'a pas une once de méchanceté en lui. Il mérite bien plus de vivre que moi.
- La mort vous emportera tous les deux, un jour ou l'autre, mais ni lui ni toi ne méritez que quiconque avance l'heure de votre mort. Tu as peut-être décidé de le protéger, rien ne t'assure qu'il n'en fasse pas de même.
- C'est pour ça que je refuse de le voir. Pour le protéger. Pour le tenir à l'écart. Et puis… Il commençait à poser des questions. Et je ne veux pas qu'il sache pour… Pour Gwenog, son origine, son destin.
- Que tu ne connais toujours pas.
- Une fillette créée par la magie à qui je fais avaler un demi-chaudron d'une potion de magie noire chaque nuit comme si je chargeais un vulgaire appareil électrique ne peut avoir qu'un destin effrayant. C'est… Je n'imagine même pas quelle arme ils pensent avoir créé en elle.
- Comment elle s'en sort, à Poudlard ?
- Mal. Elle ne sait pas répondre aux questions les plus simples, elle n'a aucune manière, ne sait pas se tenir à table ni en cours. Et ce n'est pas près de s'arranger.
- Je croyais que c'était là tout l'objet de cette potion que vous faites boire à Jasper et Gwenog toutes les nuits ? Vous régénérez bien cette voix qui s'occupe de penser à leur place ?
- En théorie, oui.
Le vieux James fronça les sourcils. Une lueur avait apparu en sa petite nièce, une lueur qui colorait doucement sa peau, qui la rendait moins triste, moins effrayante, plus humaine, plus vivante.
- Qu'as-tu fais, Amalthéa ?
- Je te l'ai dit. J'ai modifié la potion. J'ai fait taire la voix. Une fois seulement. Pour le moment. Je vais recommencer. Woody Ross, le type qui s'occupe de Jasper Leitrim ne s'est aperçu de rien. Je vais recommencer, répéta-t-elle, accentuant la peur du vieux James. Je vais recommencer et quelqu'un s'apercevra bien de quelque chose. Si la voix s'éteint, ils ne savent pas quoi répondre. Leur attitude étrange éveillera les soupçons de leurs camarades, des professeurs. Et plus les gens se poseront des questions, plus les Zigaro éprouveront des difficultés à y répondre.
- Tu te mets en danger. Je sais que tu en as conscience.
- Oui. Mais rien ne me fera changer d'avis.
Oui, le vieux James avait peur pour Amalthéa. Mais il ne pouvait s'empêcher d'être fier d'elle. Amalthéa avait un cœur en or. Amalthéa était une bonne personne à qui il était arrivé de mauvaises choses. Elle n'était pas seule dans ce cas et, comme beaucoup, elle méritait mieux.
Comme chaque jour, comme chaque nuit, une fois Amalthéa partie, le vieux James observa les étoiles. Par tous temps elles se laissaient voir, les nuages s'écartaient, la pluie cessait, le vent naissait, soufflait ses bourrasques et les étoiles apparaissaient à qui voulait les voir.
Le vieux James lisait les lignes, les formes, les couleurs. Il en retirait toutes sortes d'informations qui l'aidaient à mieux comprendre le monde, la nature, l'humain.
Il savait que James Potter se dirigeait plus que jamais vers la vérité.
Il savait que Briseis Delanikas ferait des erreurs, malgré l'attention aimante de sa sœur.
Il savait qu'Amalthéa n'aurait jamais droit à une vie meilleure.
Oui, le vieux James possédait nombre de connaissances et de savoirs, mais il n'en était pas moins dépourvu de sagesse. Il quitta les étoiles de la vérité, vouant son attention aux branches éprouvées par le vent, aux gouttes de rosée déposées sur l'herbe tendre, à son elfe Valentin et leurs compagnons à quatre pattes. La vie et ses surprises possédaient bien plus de charme et d'intérêt que la vérité. Et la nuit était noire autour de lui.
- Tout va bien ?, s'assura Valentin en le voyant s'étirer douloureusement.
- Aussi bien qu'un vieil homme le peut. La jeunesse, toute à son entrain, oublie parfois que je suis à la fin du voyage.
- C'est ça de se montrer vigoureux et toujours partant pour tout, sourit Valentin.
- La vie, mon bon ami, c'est comme le contenu d'une chope. Tu peux en boire une goutte, régulièrement, et observer le niveau baisser. Ou remplir la chope sans te soucier de la faire déborder. La vie n'a pas de temps, d'espace. La vie c'est à toi de la créer, de l'étirer, de la consumer. Les jeunes ne le savent pas. C'est le vieil homme que je suis qui va devoir l'apprendre à Amalthéa. Et à James Potter.
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Poudlard – Tour de Serdaigle – Dortoir des filles de quatrième année
Rose avait fui le désordre du dortoir, la clameur de la salle commune, l'agitation du château. Elle n'avait même pas précisé où elle allait. Parce qu'elle voulait être seule, parce qu'elle ne voulait pas que Natasha l'accompagne.
Natasha savait où trouver sa meilleure amie, à l'orée de la forêt interdite, là où Rose pouvait photographier en toute quiétude. Elle aurait pu, elle aurait dû, la rejoindre, la sortir de cette morosité qui ne la quittait pas depuis que les Irlandais avaient envahi Poudlard. Rose était perturbée, elle n'appréciait pas la nouveauté, surtout lorsque celle-ci lui posait quantité de question sur ses parents, sa famille, son oncle le Survivant. D'ordinaire, c'était Natasha qui montrait les dents, qui la protégeait, qui faisait reculer les plus curieux. Des élèves de Poudlard qui avaient accepté, compris, abdiqué.
C'était différent avec les Irlandais. Natasha ne les affrontait pas. Natasha leur souriait. Parce qu'ils étaient désorientés, parce que leur école avait été détruite, parce qu'ils avaient besoin de temps, de sourires, de soutien.
Elle se sentait particulièrement touchée par leur sort, et tentait par tous les moyens de leur rendre la vie agréable. Ça lui avait pris d'un coup, sans qu'elle ne comprenne vraiment pourquoi, le soir de leur arrivée. Elle avait râlé toute la soirée, se plaignant de la longueur de la répartition, des discours qui s'enchaînaient. Et puis elle avait croisé le regard d'une Irlandaise qui, fatiguée de se tordre le cou pour observer ses amis, répartis dans les trois autres maisons de Poudlard, était partagée entre résignation et profonde déception.
Natasha s'était tout simplement imaginée à la place de cette fille qui n'avait rien demandé. La compassion avait fait le reste. Depuis, elle profitait de chaque instant pour faire plus ample connaissance avec ces jeunes de son âge dont elle ne savait rien, dont elle avait tout à apprendre. Et Rose la boudait.
- Entraînement ce soir, Nat. J'ai réussi à retenir le terrain.
Nalani, qui venait de s'introduire dans le dortoir des Serdaigle de quatrième année, observa le désordre ambiant qui y régnait. D'un œil éteint. Natasha soupira. Alors qu'elle avait espéré que devenir capitaine ravisse Nalani, celle-ci était plus sombre que jamais.
- Rose n'est pas avec toi ?, s'étonna Nalani. On ne vous voit pas souvent ensemble, ces derniers temps.
- On n'a pas le même point de vue sur les Irlandais, répondit Natasha en haussant les épaules.
- C'est dommage. Elle a autant besoin de toi que toi d'elle, tu sais ?
- On n'est pas non plus obligées de se coller toute la journée.
- L'amitié c'est un peu comme l'amour, faut savoir faire des concessions. Tu n'en fais peut-être pas assez.
- Et toi tu en fais sûrement trop, avec Fred, mais je ne m'en mêle pas, parce que ça ne me regarde pas.
Elle regretta son emportement en voyant Nalani pâlir, mais celle-ci balaya ses excuses d'un sourire forcé.
- Les Irlandais te cherchent. Je crois bien que le blond qui s'habille en chevalier en pince déjà pour toi.
- O'Brien ?, s'étonna Natasha. Son père est à la cour de la famille royale d'Irlande, parait-il.
- Je te dirais bien que James est bien plus agréable à regarder que lui mais tu vas me rétorquer que Maël l'est également bien plus que Fred… Sois pas en retard pour l'entrainement.
- Promis.
Alors que Nalani remontait d'un pas las l'escalier qui la menait à son propre dortoir, Natasha dégringola les marches et sauta les cinq dernières avec vivacité. Sa sœur Irina lui jeta un regard blasé en lui désignant une pile de parchemin, mais voilà longtemps que Natasha ne craignait plus que sa sœur se plaigne de son mode de vie de kamikaze à leurs parents.
Elle ébouriffa les cheveux de leur petite sœur et de la meilleure amie de celle-ci, s'assura qu'Adélaïde était bien au courant de l'entraînement prévu le soir-même et quitta la salle commune. Les Irlandais de sa classe l'attendaient dans le couloir, elle s'apprêtait à les rejoindre lorsqu'elle fut déséquilibrée par quelqu'un qui venait de lui rentrer dedans. Un garçon qui était nettement plus grand et plus fort qu'elle, et qui sentait le bois de forêt.
- Potter, grogna-t-elle.
- Désolé, s'excusa James en l'aidant à se relever. J'ai vu la porte s'ouvrir et j'ai sauté sur l'occasion, histoire de ne pas avoir à répondre à l'énigme.
- Encore une tâche ingrate de sous-préfet à réaliser ?, s'enquit-elle, taquine.
- Pas vraiment. Une de mes amies souhaite organiser un évènement et cherche des élèves qui pourraient être intéressés.
- Quelle amie ? Quel évènement ?
- L'école d'Irlande célébrait les quatre fêtes Celtiques et Lysa a pensé que ce serait bien pour tout le monde si…
- Lysa ? Comme Lysa Ferton, la Serpentard qui fait flipper tout le monde ? Il paraît qu'elle pratique la magie noire et…
- Tu devrais apprendre à connaître les gens avant de te permettre de les juger.
Le ton qu'avait employé James était plus froid qu'à l'accoutumée. Jamais elle ne l'avait entendu parler ainsi. Jamais il ne lui avait parlé ainsi.
Il n'attendit pas qu'elle lui réponde, s'engouffrant dans l'antre des aigles, refermant la porte dans son dos. Elle fixa le heurtoir, espérant de toutes ses forces voir James faire demi-tour. C'était lui le Gryffondor, c'était lui le courageux. Elle n'avait même pas la force de se constituer un sourire alors que les Irlandais approchaient.
Ils étaient près de dix. Ceux qui avaient été répartis à Serdaigle et les amis de l'un d'eux, le fameux Liam O'Brien. Son regard malicieux n'était pas dénué de charme, il lui faisait même penser à James, parfois. Mais Nalani avait raison. Il n'était pas James.
Les plus proches amis de Liam O'Brien, répartis à Gryffondor, Poufsouffle et Serpentard patientaient derrière le jeune homme. Fergus Ackroyd, nouveau Gryffondor, et Aidan Laverty, nouveau Poufsouffle, apparaissaient aux yeux de Natasha comme du même acabit que Liam O'Brien. Aristocrates, chevaleresques, téméraires et inconscients de l'importance du mot « règlement ». Ils la faisaient rire. Alors que Rose et elle ne parvenaient plus à échanger plus de dix mots d'affilée, elle enviait leur amitié qui paraissait inébranlable. A leurs côtés, la seule fille de la bande avait été répartie à Serpentard et, Natasha en avait eu la preuve en la voyant sauter dans la boue et faire la course avec ses amis dans les couloirs du château, Shania Zabini était débordante de vie.
Sauf en cet instant, où elle fixait l'entrée de la salle commune de Serdaigle avec un semblant d'impatience dans le regard. Mais très vite, les nouveaux Serdaigle entourèrent Natasha qui dut vouer à ses nouveaux camarades une attention totale.
- Qu'est-ce qu'il te voulait, James Potter ?, s'intéressa Grena Torr, Irlandaise répartie à Serdaigle.
- Rien de spécial.
- Attends, Nat, tu parles avec James Potter pour lui balancer « rien de spécial » ?
- On est… amis, en quelque sorte. Enfin… C'est le cousin de Rose et…
- Tu connaissais leur famille avant d'arriver à Poudlard ?, la coupa une autre Irlandaise, sceptique.
- Non, avoua Natasha. Mais ils ne sont pas ces personnes imbuvables que dépeint la presse. Rose n'essaie pas d'écraser les autres élèves en cours et James...
Natasha se tut. Ce n'était pas de la condescendance qu'elle lisait dans leurs yeux. Pas vraiment de la pitié non plus. C'était un mélange des deux. Un mélange dans lequel elle pouvait lire leur conviction que Natasha n'avait pas grande importance pour Rose et James. Et ça lui fit mal.
- Tu sais, Natasha, souffla Liam O'Brien, la presse parle très souvent de ma famille, et mon père m'a toujours appris de n'y prêter que peu d'attention. Mais j'ai beau avoir des amis, des passions, des trucs qui me font rire et m'intéressent, j'ai aussi un destin tout tracé. Je suis né et j'ai grandi pour intégrer la cour de la famille royale. Je serai Chevalier, comme mon frère, comme mon père, comme mon grand-père.
- Ce que veut dire Liam, reprit Grena Torr, c'est que pour les Potter et les Weasley c'est un peu la même chose. Ils sont là, avec nous, nous donnant l'illusion qu'ils sont comme nous. Peut-être même partagent-ils cette illusion. Mais ils ne sont pas comme nous. Ils ne sont pas comme toi. Ils ont des responsabilités, un rôle, une destinée. Des choses que nous ne pouvons pas comprendre. Des choses qui nous éloigneront toujours d'eux.
- J'suis pas d'acc avec vous, contra Shania Zabini. Ils sont comme nous. On a le droit d'être amis avec eux. Même plus si on veut. La preuve, j'suis bien amie avec Liam, et Natasha est bien amie avec Rose et James.
Ses amis n'osèrent pas la contredire, car Shania avait sa petite réputation. Tous se tournèrent alors vers Natasha, persuadés qu'elle avait quelque chose à répondre. Mais Natasha n'avait même pas entendu Shania Zabini. Son visage s'était fermé. Et dans son cœur ses craintes les plus vives avaient définitivement chassé l'espoir.
ooOOoo
Poudlard. Aile sud du château. Dortoirs des Irlandais
- Gwenog ?
La porte s'ouvre et la voix hurle. « Tu dois toujours fermer la porte ! Toujours ! TOUJOURS ! »
- Oh pardon, Gwenog, je...
Kathleen arrête de parler et de bouger. Elle allait se tourner, comme si elle ne voulait pas me voir et la voix m'explique que c'est parce que je suis nue, que les gens ne se regardent pas quand ils sont nus et que je dois me tourner, m'habiller, faire toutes ces choses qui sont « normales » alors que je ne sais même pas qu'elles le sont.
- Tu dois te tourner le temps que je m'habille. Pardon, je voulais dire, peux-tu te tourner pendant que je m'habille ?
- Euh... Oui. Bien sûr. Je...
A nouveau Kathleen s'interrompt. Je me couvre d'une serviette, comme le hurle la voix. Kathleen brandit sa baguette et la porte se ferme avec la magie. Fermer des portes est le premier sort qu'on a appris et Kathleen n'arrête pas de fermer les portes, depuis. Elle a même essayé de fermer les grandes portes du château, mais les portes ont rigolé et sont restées ouvertes.
- Tu n'as pas de nombril. Et tu as une lettre tatouée sur la fesse gauche. Un W. C'est... plutôt bizarre. Et je suis bien contente d'être venue te chercher à la place d'Hewie.
La voix s'est éteinte. Je ne comprends pas ce que dit Kathleen. Je ne sais pas ce qu'est un nombril, je ne comprends pas ce qu'il y a de bizarre à avoir un W tatoué sur la fesse gauche. Je ne comprends pas le rapport avec Hewie.
- Qu'est-ce qui se passe avec Hewie ?
- Elle se pose des questions sur toi. Ce n'est pas méchant, hein, va pas le prendre mal mais elle se fait du souci.
- Pourquoi ?
- Parce que tu disparais la nuit et que tu ne sembles te souvenir de rien, parce que tu penses à voix haute et que tu dis des choses bizarres. Et parce qu'on est amies.
- Je suis censée répondre quelque chose ?
- Tu réponds toujours d'habitude.
- C'est parce que je sais quoi répondre d'habitude.
Kathleen me regarde fixement pendant de longues minutes. La preuve, quand elle détourne le regard je suis déjà sèche, et l'aiguille a beaucoup avancé sur l'horloge.
- Habille toi, on va être en retard pour le dîner.
Kathleen me laisse enfin seule dans la salle de bains. Et la voix retentit. Plus forte et colérique que jamais. Si fort que je laisse tomber la serviette qui couvrait mon corps nu pour me presser la tête entre les mains. Si fort que j'avance vers le mur et frappe ma tête. Une fois. Deux fois. Dix fois. Jusqu'à ce que la voix s'arrête quand je tombe dans mon propre sang.
ooOOoo
Plus tard le même soir dans le parc de Poudlard
Lily Potter se glissa dans le château avec habileté, remerciant silencieusement sa taille menue et son agilité qui lui permettaient d'enfreindre le règlement en toute discrétion. Elle avait profité d'une partie de bataille explosive de haut vol qui retenait toute l'attention de ses amis pour s'éclipser, et ainsi rejoindre les alentours de la cabane du professeur Hagrid, où celui-ci conservait ses créatures les plus intéressantes.
Lily appréciait sincèrement avoir de si bons amis, si différents d'elle qu'ils la surprenaient jour après jour, mais elle avait également besoin de solitude. Et d'être en contact avec la nature. Passer ses journées et ses soirées dans l'étouffante salle commune de Gryffondor l'insupportait quelque peu depuis que tous les élèves ne parlaient plus que des Irlandais.
Pour bon nombre de ses camarades, accueillir les Irlandais signifiait rencontrer des têtes nouvelles qui attisaient curiosité et intérêt. Pour elle, ça signifiait simplement recevoir mille questions supplémentaires sur sa famille, et surtout sur son père. Les mots « héros », « Voldemort », « guerre » et « mort » revenaient sans cesse sur son passage. Ces mots, elle les entendait quand elle se rendait en cours, quand elle mangeait dans la Grande Salle, quand elle rentrait se coucher. Et ses amis avaient beau hausser la voix et tenter d'occuper son esprit, ils n'occultaient qu'une partie du brouhaha des curieux, des intrusifs, de ces jeunes de son âge qui avançaient toujours plus près d'elle, qui la prenaient en photo, qui murmuraient, posaient des questions, la scrutaient pour reconnaître son père à travers elle.
L'herbe humide, elle, ne posait pas de questions. Les créatures de Rubeus Hagrid non plus. Voilà pourquoi elle se sentait parfois plus proche des éléments de la nature que de ses propres camarades.
Elle hâta le pas à mesure qu'elle traversait les sombres couloirs de Poudlard. James lui avait parlé de la carte du Maraudeur et de la cape d'invisibilité, et elle se promit de les demander à ses frères, pour pouvoir sortir en parfaite quiétude le plus souvent possible. Peut-être leur tairait-elle ses envies. James se ferait du souci pour elle et Albus crierait haut et fort que le règlement était fait pour être respecté, en mode « pile », comme souvent lorsqu'il daignait lui parler.
Alors qu'elle ralentissait pour vérifier qu'aucun professeur ou préfet ne faisait sa ronde dans le couloir suivant, elle trébucha et jura, se tapissant dans l'ombre en espérant que personne ne l'ait entendue. Elle resta ainsi plus d'une minute, laissant son cœur reprendre un battement normal, et se pencha pour ramasser le journal dans lequel ses pieds avaient buté. C'était l'exemplaire de la Gazette du jour, et elle était certaine qu'elle ou ses frères en feraient la une. Elle déplia le journal avec dégoût, et détailla avec surprise la photographie qui lui renvoyait l'air gêné et le regard noir de deux frères. Deux élèves de sa classe. Deux Irlandais.
« La Gazette du Sorcier – Kendall Kent à Poudlard !
La vague Irlandaise a déferlé sur Poudlard. Parmi les dizaines d'anonymes, quelques noms prestigieux sortent du lot. Des Weasley, lointains cousins de la famille la plus célèbre, des proches de la famille royale d'Irlande, et les jumeaux Kent.
Les élèves se taisent sur leur passage, les observent, suivent l'un, fuient l'autre. Les frères Kent, fidèles aux attentes, délient les langues. La presse, les élèves et leurs familles, les professeurs, tout le monde a quelque chose à dire, un avis à donner.
La famille Kent. Les exploits de Kendall, la face sombre de Keziah. Tout était sujet aux rumeurs et toutes les rumeurs, ou presque, s'avèrent fondées.
Notamment les ressemblances troublantes entre le merveilleux Kendall et le célèbre Harry Potter, tous deux jeunes héros de leur génération.
Certes, Kendall est discret, sympathique, serviable. Mais il n'en est pas moins un élève plus que moyen. « Il a du mal, c'est certain, mais il faut lui laisser le temps de s'adapter », nous confie un élève de sa classe qui désire garder l'anonymat. Comme Harry Potter avant lui, Kendall Kent ne semble disposer d'aucun talent, d'aucune aptitude. Ce qui le rend sans doute plus héroïque encore.
La lumière par rapport à son ténébreux frère jumeau.
Keziah Kent qui, nous vous le rappelons avec effroi, a été enfermé pour mauvais agissements et utilisation de la magie noire, témoigne, contrairement à son frère, d'aptitudes hors du commun. Alors que les Irlandais montrent des signes de faiblesse et un niveau considérablement inférieur à celui des élèves de Poudlard, Keziah Kent se plaît à écraser ses condisciples usant de sortilèges informulés d'un niveau parfois supérieur à celui des Aspics. […] »
Lily reporta son attention sur la photographie qui accompagnait l'article. Kendall souriait timidement, ses joues rougies d'être le centre d'attention. Keziah, au contraire, n'était que froideur. Les cheveux bien plus noirs et bien plus longs que son frère, plus grand, plus longiligne, la peau mate, les yeux noirs. Il semblait la regarder droit dans les yeux et la haïr de toute son âme.
Elle ne comprenait pas pourquoi. Il y avait ces rumeurs, bien sûr, qui le dépeignaient comme un adepte de la magie noire, il aurait été facile pour elle de se dire qu'il la haïssait parce qu'elle était la fille du bon, du bienveillant, de l'héroïque Harry Potter. Mais Lily était persuadée qu'une autre raison existait.
« Ta mémoire est une passoire. »
Lily sursauta, regardant autour d'elle à la recherche de cette voix sifflante qui semblait chuchoter ces quelques mots rien que pour elle.
« L'ossature est ce trait commun que tu partages avec tout un chacun. »
Une chanson, un poème. Elle n'en savait trop rien. Elle était seulement sûre d'une chose, Lily était seule dans les couloirs. Et la voix chantonnait directement dans son esprit. Lily frissonna. Cette voix qui chantonnait, cette voix qui se moquait, elle savait qu'elle lui était destinée.
« Une ligne, un tout, dans lequel ton père a creusé des petits trous. »
Mon père ?, s'étonna silencieusement Lily. Avec elle, presqu'autant qu'avec Albus, il était un bon père. Son métier l'accaparait beaucoup et il n'avait pas le temps de se montrer à l'écoute, complice mais il ne l'avait jamais maltraitée. Et il ne l'avait jamais ignorée, comme il le faisait avec James.
Enfants, les Potter avaient surpris des conversations pas toujours rassurantes sur un ancien Mangemort que les Aurors n'arrivaient pas à attraper ou sur un malfaiteur quelconque. James lui avait dit un jour « ne t'inquiète pas, petite fleur, la vie c'est comme les histoires, il faut des gentils et des méchants. Mais papa est le plus grand des gentils et il triomphera toujours des méchants ». A l'époque, James lisait des histoires de héros tard le soir, en attendant que leur père revienne de ses missions. Parfois, James attendait toute la nuit. C'était lui qui réconfortait après un cauchemar, lui qui vérifiait sous le lit et dans la commode que des monstres à trois têtes ne s'y dissimulaient pas, lui que Ginny grondait parce qu'elle en avait « marre que tu réveilles Albus et Lily avec tes bêtises ! Va te coucher ! Et ne fais pas de bruit ! »
Lily ferma les yeux. Elle avait grandi dans cette atmosphère éloignée de tout. La maison était un repère, le Terrier en était un autre. Ils sortaient peu, parce que sortir c'était affronter les journalistes, les autographes, les questions par centaines. Elle n'avait toujours connu que ça. Très souvent, lorsque son père rentrait à la maison, il y avait d'autres voix. Des Aurors qui échangeaient autour d'une bière. James attendait non loin d'eux le câlin de son père. Un câlin qui ne venait jamais. Lily, parfois, était tapie dans son ombre. Les histoires des collègues de son père étaient terrifiantes. Dans leurs histoires, les méchants étaient bien plus méchants que dans les histoires que lui lisait son frère. Et les gentils ne triomphaient pas toujours. Souvent leur père les découvrait ainsi, blottis l'un contre l'autre, « morts de trouille », comme disait James à l'époque. Il s'écartait toujours, pour laisser leur père réconforter Lily, la rassurer. Harry disait « il ne faut pas que vous parliez de ce que vous avez entendu. C'est un secret. » James promettait, et Lily s'empressait de répéter les mots de son frère.
Elle patientait, attendant que la voix reprenne son chant. Mais le silence était revenu, et la photographie de Keziah Kent la narguait toujours.
- Ta lecture te plaît, Potter ?
Lily sursauta, laissant tomber le journal à terre alors qu'elle levait les yeux sur un élève qu'elle reconnut sans mal. Ça n'avait rien à voir avec le fait que l'article parlait de lui, non, c'était plutôt ses yeux à lui qui ne la quittaient jamais lorsqu'ils partageaient un cours, cette haine qu'il semblait lui vouer, sa violence lorsqu'il lui envoyait des sorts.
- Tu ne devrais pas te promener seule si tard le soir. Le château est plein de ténèbres prêtes à plonger sur toi, à te tenter, te tourmenter, t'engloutir.
Rarement Lily Potter n'avait eu peur. Enfant, James lui répétait que leur père était Auror, qu'il chassait aussi bien les mages noirs que les monstres qui se cachaient sous leur lit. Il disait « papa est là, il nous protègera toujours ». Elle savait désormais que c'était faux, que leur père n'avait pas su protéger James, mais elle était grande, elle avait appris à grandir sans la peur, elle avait appris à grandir entourée de fantômes, de sorts, de chaudrons en fusion. Elle n'avait pas peur de ses professeurs, ni des quelques élèves qui s'aventuraient à la violenter, elle ne tremblait face à aucune des créatures du professeur Hagrid. Mais elle tremblait face à Keziah Kent.
- C'était toi, pas vrai ? Cette histoire de mémoire-passoire, c'était toi ?
Keziah Kent ne répondit pas. Il continua de la sonder du regard, jusqu'à ce qu'elle lui tourne le dos. Elle tenta de rester digne quelques secondes, le temps de tourner dans le premier couloir qui s'offrait à elle, puis prit ses jambes à son cou, ne ralentissant sa course qu'à l'approche de la salle commune des Gryffondor.
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Poudlard. Aile sud du château. Dortoirs des Irlandais
Il fait noir dans ma tête, noir partout autour de moi. J'ai mal. Un peu comme quand la voix hurle mais en moins fort. Quelqu'un pose une chose froide et humide sur mon visage, comme pour me soigner. Je crois un temps qu'il s'agit d'Amalthéa mais je me rappelle que je ne suis rien pour elle, qu'elle ne se soucie pas de moi.
- T'es sûre qu'on fait pas une bêtise ?
Une voix très basse, angoissée, hésitante. La voix de Kathleen.
- Je ne suis sûre de rien, Kathleen, soupire Hewie.
La voix d'Hewie est plus proche. Au-dessus de moi. C'est ses mains qui me pansent avec douceur.
- Mais je ne pense pas qu'amener Gwenog à l'infirmerie serait une bonne idée. On est là depuis moins de dix jours...
- On se fiche de se faire remarquer, pas vrai ?
- Nous oui. Mais regarde-la. Elle n'a pas de nombril, Kat ! Et elle a un tatouage !
- Sur la fesse ! C'est pas un Mangemort !
- Qu'est-ce que t'en sais ? C'est peut-être un autre groupe qui... J'en sais rien, moi ! Je sais juste qu'elle n'est pas normale et qu'il ne vaut mieux pas qu'un adulte de ce château s'en aperçoive. Qui sait d'où elle vient ? Qui connaît son histoire ?
- Elle a dit ne pas avoir connu ses parents. Tu penses que c'étaient des gens... pas corrects ?
- J'en sais fichtre rien. Mais je pense que c'est à elle de le découvrir. Elle et personne d'autre.
- Alors tu crois que ce qu'on fait est bien ? Que c'est la bonne solution ?
- C'est la seule solution à mes yeux. Quant à savoir si c'est bien... On veut la protéger. C'est ce que font les amis. Alors je crois qu'on fait bien, oui, et même si on se trompe... On sera là pour elle, quoi qu'il se passe.
- C'est rapide de se faire des amis, dis-donc.
J'ouvre les yeux. J'ai pensé à voix haute. Les visages de Kathleen et Hewie tournent au-dessus de moi, souriantes, soulagées. Elles se mettent à parler en même temps, j'ai encore trop mal pour comprendre qui dit quoi mais ce n'est pas important. Ce qui est important, c'est la douceur de leur voix, cette douceur qui pose des questions, qui conseille gentiment, qui se moque sans méchanceté. Loin de cette voix dans ma tête qui se remet à hurler des ordres sans attendre. Le repos aura été de courte durée.
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Appartement des frères Zigaro, Londres
Tom Zigaro était inquiet. Parce que son frère l'était. Fait assez rare pour que Tom se pose des questions. Et se mette à douter.
Tom se savait beau, bien plus que l'étaient les garçons de son âge. Il invoquait les regards, imposait le désir. Séduisants, les autres l'étaient peut-être, mais nul autre ne possédait autant de charme. Du moins à ses yeux.
- Delanikas te préfère Malek Lespare, s'était tout d'abord moqué son frère.
Avant de poursuivre, le regard légèrement troublé.
- Il commence à se poser des questions. On ne peut pas dire qu'il soit discret. Notre espion de Sainte Mangouste m'a rapporté une conversation très intéressante qu'il a eue avec Isidore Kandinsky. Et si celui-ci est au courant, James Potter ne tardera pas à l'être à son tour.
Tom avait proposé de tuer Adélaïde Lespare avant de se raviser. C'était justement son aller simple à Sainte Mangouste qui avait éveillé les soupçons de son frère.
- Je t'avais dit qu'on ne pouvait pas faire confiance à Keith Corner. C'est un faible.
- C'est Ballerup qui a orchestré le projet, rappela Elvis, soucieux.
- Ce bon vieux professeur Ballerup me mangerait dans la main, balaya Tom d'un air suffisant.
- Ta prétention te perdra, lâcha Elvis, énervé. Tu ne dois pas te laisser aller. Même lorsque nous sommes seuls.
- Personne ne connaît cet endroit. Je dois déjà me mesurer dans ma demeure « officielle », auprès de ma chère épouse...
- Mesure toi ici aussi. Mesure toi toujours et où que tu sois. A trop lâcher prise tu prends de mauvais réflexes. Je suis le bon apprenti Auror, prêt à prendre la suite de Harry Potter et tu es un employé modèle, humble et patient, prêt à gravir les échelons du ministère quand on te suppliera de le faire. Personne ne doit remettre nos rôles en question. Personne. Pas même Malek Lespare. Surtout pas James Potter.
- Il ne sera au courant de rien. Il n'en aura pas le temps.
- Tu sais comme il est proche des Kandinsky, rappela Elvis avec évidence. Ton plan avance ?
- Oui. J'ai rendez-vous avec notre très cher Albus dans deux heures.
- J'aurais préféré que tu confies cette mission à quelqu'un de plus fiable. Scorpius, peut-être. Ou un Irlandais. Bergson, par exemple.
- Acteriez et lui sont trop proches. Ils ne font pas un pas l'un sans l'autre. On aurait dû le recruter lui aussi, ça nous aurait facilité la tâche.
- Jagger alors.
- Trop éloigné de James Potter.
- Albus est trop proche, justement.
- Crois-moi, personne ne désire autant que lui la mort de James Potter.
- Un frère reste un frère.
- Pas un Potter. Pas un fils de. Seule la célébrité les intéresse. Et puis rappelle-toi qu'ils ne sont peut-être pas frères...
- Si un médicomage débarquait pour m'annoncer que nous n'avons pas de lien de sang, tu resterais mon frère. A vie. Et puis, il est impossible de certifier la paternité de James Potter. La magie des Mac Cairill sait ne laisser aucune trace. Nous ne saurons jamais qui est le père de James Potter. Et lui non plus.
- Pauvre garçon, minauda Tom avec ironie. Cesse de t'inquiéter, Albus ne ressent aucun amour pour James. Albus ne ressent aucun amour pour personne.
Et c'était là tout ce dont avait besoin Tom. Et de temps, pour peaufiner son plan. Quelques jours, deux ou trois semaines peut-être. Et enfin James Potter mourrait. Des mains de son frère.
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Poudlard. Salle commune de Poufsouffle
La salle commune de Poufsouffle était quasiment plongée dans l'obscurité. Quasiment, car à Poufsouffle, une lumière perdurait toujours, douce et diffuse. Le silence, en revanche, était de mise. Dans la salle principale, dans les dortoirs, partout sauf dans les couloirs où les fruits, gardiens des dortoirs, profitaient du calme pour converser. Ils s'échangeaient les nouvelles, les rumeurs, les impressions, les points de vue.
Chaque fruit avait son double quelque part dans le château, sous forme de statue, de gargouille et, le plus souvent, sous forme de tableau. Tous avaient été peints par le même artiste, R, un artiste si brillant qu'il en avait créé les fruits sous leur forme originelle de gardiens des dortoirs.
En cette nuit somme toute banale, la poire gonflait ses pépins, montrant à ses semblables oh combien sa peau était reluisante depuis qu'elle avait été « rafraichie ». L'intendance du château, et la conservation de ce qui le constituait faisaient partie des missions du directeur de Poudlard, qui se devait de faire appel à l'artiste pour entretenir ses créations.
- Regardez ce que R. a fait de moi !, s'enthousiasmait la poire. Je suis si lumineuse que le raisin plisse les yeux quand il me regarde.
- Le raisin n'a pas d'œil à plisser, rappela la fraise, taquine.
- R. a fait du bon travail, ajouta la pomme, tu es magnifique.
- R. est le meilleur, renchérit le kiwi. Oh… Attendez, je me déplace dans mon tableau, je crois avoir vu Scorpius Malefoy.
Le silence gagna les fruits, tous tenus en haleine par l'expectative de recevoir des nouvelles de ce jeune homme à qui les fruits s'étaient attachés.
Scorpius Malefoy. Un jeune homme peu commun.
C'était le kiwi qui avait été en charge de l'observation de Scorpius Malefoy. Mission ardue pour un fruit qui n'apparaissait que sur quatre des dizaines de milliers de tableaux accrochés sur les murs du château. Mais l'Oracle avait parlé et le kiwi s'était exécuté.
« Scorpius Malefoy a une importance certaine », se félicitait le kiwi jour après jour, empli de fierté.
Ses souvenirs étaient courts, peu nombreux. Ses souvenirs étaient ceux d'un fruit à peine âgé de quelques années, parce qu'il était mort quelques années auparavant, parce que tous les fruits avaient été frappés par le sortilège de la mort. Ils s'étaient éteints.
Elvis Zigaro, avant de quitter Poudlard, avait compris que les fruits savaient bien des choses, qu'ils étaient une menace, qu'ils resteraient toujours loyaux à Poudlard. Les sorts avaient fusé, la pomme s'était éteinte la première. Le kiwi avait eu peur, peur pour les autres fruits, peur pour lui à mesure que les sorts s'approchaient de lui.
Lorsqu'il s'était éveillé, ses souvenirs avaient disparu.
Il savait ce qu'il était, connaissait ses missions, mais avait tout oublié des conversations passionnantes entretenues avec ses semblables fruités, sur la vague de suicides qui avait déferlé sur Poudlard, sur les disparitions inquiétantes, sur James Potter et Scorpius Malefoy, sur l'Oracle et sur les frères Zigaro.
Oui, le kiwi avait tout oublié. La pomme, la cerise, la banane et la poire également. Et le raison aurait pu tout oublier aussi. Mais un grain avait défié la vigilance d'Elvis Zigaro.
L'ultime grain de la grappe, le plus vieux, le plus fripé. Une grappe de raisin somme toute banale, positionnée devant le dortoir des filles de cinquième année, à mi-chemin entre la mangue et la cerise.
Les professeurs avaient cru à une fête un peu trop arrosée, un jeu qui ne les avait amusé qu'à moitié et qu'ils avaient puni de cent points. Voilà, Poufsouffle avait perdu cent points et nul n'avait jamais su ce qu'Elvis Zigaro avait fait. Nul fruit n'avait survécu à son attaque. Hormis lui, petit grain sans grande originalité qui avait échappé à la cruelle vigilance d'Elvis Zigaro.
Petit mais pas dénué de génie. Il avait mis du temps à se confier à ses nouveaux frères de grappe, le grain de droite ne l'avait pris au sérieux qu'au bout de six mois d'acharnement, les autres avaient été plus longs, encore, à convaincre. Et puis, bien sûr, il avait fallu parler aux autres fruits, leur expliquer ce qu'il était advenu d'eux, les persuader de l'urgence de la situation, les convaincre de créer une alliance avec les gargouilles, les statues, les tableaux. Et avec les élèves.
Le grain parlait, et tous l'écoutaient. Parce qu'il était le seul à savoir, à avoir résisté, à avoir survécu. Alors il profitait de chaque nuit pour conter, pour réapprendre, pour aider ses semblables à se créer une mémoire, des souvenirs.
Tous les fruits savaient, désormais, qu'il existait un lieu loin dans la forêt interdite où il se passait des choses étranges. Une sorte de croisement entre une crypte et un laboratoire moldu, avait dit la pomme qui y voyait des sortes d'expérimentations qui faisaient frissonner ses pépins.
Tous les fruits savaient également qu'une gargouille marmonnait en continu des informations importantes. Changements de mots de passe, nouveaux passages secrets, elle énumérait également des informations sur les fils de et sur ce qui se disait dans la salle des professeurs. Parfois le débit de paroles de la gargouille s'accélérait et un élève de Poudlard se suicidait.
Les multiples suicides avaient effrayé le directeur qui, sans faire de vagues, s'était assuré de ne plus jamais retrouver de cadavre en bas de la tour d'astronomie. Les disparitions avaient commencé, couvertes par les produits Weasley et le commun des mortels s'était mis en tête que les élèves profitaient desdits produits pour sécher les cours, qu'ils testaient leurs limites comme tout adolescent qui se respecte.
L'Oracle avait parlé et James Potter commença son apprentissage, devenant peu à peu la Clef du Rassemblement sans même s'en rendre compte. Lui et ses amis enquêtèrent sur les disparitions, trouvèrent quelques réponses, découvrant mille questions supplémentaires, protégeant la petite Serena Velsen.
L'Oracle avait alors confié aux fruits la tâche de parler à l'un d'eux. La pomme, tombée sous le charme d'Oscar Dubois et ravie par la proximité du jeune garçon avec la Clef du Rassemblement, s'était logiquement portée volontaire pour créer la première coalition fruitée-humaine.
Puis vint le Tournoi, et la chute de James Potter. Les fruits, comme le tout Poudlard, avaient cru brièvement que la Clef du Rassemblement n'était plus. Les fruits s'étaient inquiétés, désespérés, et regrettaient d'avoir abordé Oscar Dubois. Ils s'étaient persuadés que l'accident de James Potter occuperait suffisamment l'esprit d'Oscar Dubois pour que celui-ci oublie qu'une pomme lui avait proposé de rejoindre le front.
Les fruits poursuivirent leur conversation, persuadés que leur discrétion n'éveillerait aucun soupçon. Ils ignoraient qu'Oscar Dubois était dissimulé derrière la porte du dortoir des garçons de sixième année.
Il n'avait pas oublié. Mais les Fruits de Poudlard avaient raison sur une chose, il avait bien d'autres soucis. Il y avait eu le Tournoi, l'accident de James, la dispute entre Mael et Susie. La tête d'Oscar fourmillait de souvenirs, de moments qu'il avait espéré voir arriver, de déception, de colère. De rage.
Il avait cru avoir des amis. Aujourd'hui il savait que l'amitié proférait des promesses illusoires et qu'il ne pouvait avoir confiance qu'en lui-même.
Il ne supportait plus de passer un seul instant avec ses anciens amis de Gryffondor, parce que ce qu'il ressentait pour Susie le poussait à haïr Mael qui avait osé remettre sa parole en doute.
Il évitait Susie, parce qu'elle ne répondait jamais à ses sous-entendus. Jamais elle ne voudrait être davantage qu'une amie. Il n'aurait pas dû croire en ses chances. Susie était sortie un an avec James. Aucune fille ne voulait remplacer le leader d'une bande par un blaireau sans intérêt.
C'était ainsi qu'il se voyait. Délaissé, pas assez intéressant pour que ses soi-disant amis daignent lui parler. Keith était étrange et souvent seul. Vincent, Pepper et Clifford faisaient leurs recherches de leurs côtés, Keanu et Solenne ne partageaient avec personne d'autre leurs messes basses. Nalani était triste et Fred riait trop fort.
Il restait Louis le préfet, Jean-Paul qui s'abrutissait de livres et James qui cachait sa tristesse dans des sourires immenses qui sonnaient faux.
Et il restait ces fruits qui murmuraient des paroles effrayantes. Ces fruits qui étaient entrés en contact avec lui une année auparavant. Ces fruits qui n'avaient parlé à personne d'autre que lui. Ces fruits dont l'entente lui rappelait celle d'une bande aujourd'hui décimée. Une bande qui l'avait rendu si heureux avant de le laisser tomber de haut. Une bande ficelée de rêves déchus.
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Poudlard, une salle oubliée du quatrième étage
Scorpius Malefoy ignorait qu'il était épié par un fruit, tout autant qu'il ignorait le discret « R. » griffonné sur le tableau contre lequel il s'était installé. A dire vrai, Scorpius n'était attentif à rien d'autre qu'à son carnet, sur lequel il écrivait le fruit de ses recherches. Depuis qu'il avait été nommé référent des jeunes Irlandais répartis à Serpentard, Scorpius effectuait ses recherches de nuit, lorsque Rudy Higgs et les autres Serpentard de sa promotion gagnaient l'aile sud du château, lorsque Shania Zabini partait découvrir Poudlard et ses mille secrets.
La solitude et l'obscurité lui permettaient de retrouver l'enthousiasme et l'excitation qui chassaient la fatigue, l'envie de se blottir tout au fond de son lit, épuisé par une journée déjà bien remplie.
Ses recherches lui tenaient à cœur.
Parce que Blaise était son parrain.
Parce qu'il était relié par le sang et le cœur au vieux James. Et à James Potter.
Et surtout parce que Scorpius savait qu'il n'était pas le seul à enquêter sur la famille de Blaise Zabini.
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Septième journal de Daniel Redox
« Chers Trisha et Eliott,
Merci de votre réponse commune, merci de m'avoir si gentiment consolé, si vite pardonné.
Je me suis fait avoir comme un bleu, il ne sert à rien de chercher à me rassurer. L'école d'Irlande n'était pas faite comme Poudlard, il n y avait pas de bibliothèque centrale immense, seulement quelques petites pièces fournies de livres bien moins anciens et bien moins complets qu'à Poudlard.
Il arrivait, parfois, que nous y soyons seuls avec William, Billie et Dana. J'y étudiais tranquille, j'y faisais mes recherches en toute discrétion.
Je pensais qu'il en serait de même à Poudlard. Surtout que ni William, ni Billie, ni Dana ne viennent avec moi. Dana y vient, très souvent même, mais elle me sourit brièvement avant de suivre ses nouveaux amis de Serpentard. Elle les suit, oui. Une suiveuse qui reste dans l'ombre de Lysa Ferton qu'elle adulait déjà en Irlande.
Billie s'est fait quelques amis à Gryffondor. Des amis parmi les amis de James, à qui elle sourit alors qu'elle m'ignore depuis que nous sommes en Irlande.
William vogue d'un lieu à l'autre, s'assurant que chaque problème soit résolu, en bon référent qu'il est. Sa nomination lui permet de se révéler, de trouver en lui une confiance qui lui avait jusque là fait défaut. Il me manque. Ils me manquent tous les trois.
Je devais songer à eux, à ce moment-là. Ce n'est certes pas une excuse, mais j'étais vraiment distrait, et je n'ai pas vu Scorpius Malefoy approcher.
Depuis, il ne me quitte pas des yeux. Il cherche à comprendre, tout comme moi.
J'ai peur. Blaise Zabini est son parrain, Shania Zabini est son amie. Elle m'a toujours fait peur, cette pile électrique. Ses amis sont issus de familles nobles et prestigieuses. Appréciées. Alors que personne ne connait la mienne et que je rase les murs sans que l'on ne fasse attention à moi.
J'ai peur. Peur que Scorpius Malefoy parle de moi à son père, à Shania, à Blaise Zabini.
Je n'ai pourtant rien trouvé d'extraordinaire. Juste une histoire familiale bouleversante, une mère aux mœurs plus que sadiques, quatre frères unis depuis peu, et à tout jamais.
Est-ce suffisant pour me vouloir du mal ? Lorsque j'ai croisé le regard de Scorpius Malefoy, hier, j'ai cru qu'il allait me tuer de ses yeux gris. Depuis, quand je le vois au loin, je baisse le regard et je m'empresse de changer de couloir. Mais je ne m'éloigne jamais trop du bruit, de la cohue, de peur qu'il ne me suive dans un coin isolé du château pour me pendre par la langue à une gargouille.
Je vais faire ce que tu m'as conseillé, Eliott, diriger mes recherches vers Soizic Azilis et Briseis Delanikas. Je ne comprends pas pourquoi, mais si, comme tu le dis, ça peut intéresser Scorpius Malefoy pour autre chose que me tuer avec son regard, je prends. Je vous tiendrai vite au courant du fruit de mes recherches.
Je suis intrigué par cette Juliet Hawkes qui vit en Amérique. Vous a-t-elle répondu ?
Avec toute mon affection,
Daniel. »
Voilà, cher journal, une copie de la lettre envoyée à mes amis d'antan et d'aujourd'hui. A toi, cher journal, je peux le répéter sans avoir peur d'être jugé : j'ai peur. De mes recherches, de mes découvertes, des yeux de Scorpius Malefoy. Eliott a beau m'assurer que lorsque j'en saurai davantage sur Briseis Delanikas et Soizic Azilis, Scorpius et moi travaillerons main dans la main, je n'en suis pas rassuré pour autant.
Mais je ne suis pas le plus à plaindre. Mes parents, même si je ne suis pas toujours d'accord avec leurs choix, m'aiment et prennent soin de moi. Pas comme Mrs. Zabini. Quand je pense à ce qu'elle a fait vivre à ses fils, je suis triste. Triste pour eux, triste qu'encore aujourd'hui, alors que la guerre et les Mangemorts sont loin derrière nous, alors que la pureté du sang a bien moins d'importance, des gens naissent, grandissent et vivent encore dans la souffrance.
Dylan Brown, le premier fils, le premier frère, n'a plus aucun souvenir de sa mère. Pas plus que de son père. La première l'avait supporté plus qu'élevé, durant les premières années de sa vie, le second les avait abandonnés, dès que Dylan fut mordu, à l'âge de trois ans. Sa première transformation n'effraya pas sa mère, qui l'avait confié à un elfe, pour se rendre à un rendez-vous amoureux. Elle n'avait eu aucun scrupule à délaisser cet enfant apeuré qui avait pourtant tant besoin d'elle. Parce qu'elle n'avait plus besoin de lui.
Son divorce l'avait rendue suffisamment riche pour se couvrir de parures et de bijoux que les hommes ne voyaient même pas tant sa beauté naturelle leur suffisait.
Dylan n'avait été qu'un objet, un prétexte, un moyen de subtiliser à son père des coffres emplis de gallions.
Grâce à la morsure de son fils, Mrs Zabini n'eut pas besoin d'assassiner son premier mari.
Lorsque Blaise Zabini eut réuni ses frères, Edward Finlay n'avait aucun souvenir de sa mère. Pas plus que de son père. Pas plus que de ce frère aîné qui vivait dans la cave du manoir et qu'il entendait hurler les soirs de pleine lune.
On avait retrouvé son père assassiné, une dague qu'il avait forgée le matin même plantée dans le cœur. Le suicide fut déclaré, car, alors en pleine guerre, il n y avait guère de monde pour se soucier du sort d'un Gobelin.
Edward fut confié à un orphelinat Scandinave, le seul au monde à accepter les êtres hybrides. Sa mère, prétextant que son fils lui rappelait son défunt mari et que son deuil lui était insurmontable, ne lui rendit qu'une visite par an. Pendant deux ans.
Le temps pour elle d'offrir une dot conséquente à son nouvel époux et d'intégrer la haute société magique d'Irlande….
- Alors comme ça tu tiens un journal intime, Redox ?
Daniel sursauta, lâchant son journal qui devint invisible. C'était un des premiers sortilèges compliqués qu'il avait appris. Rendre son journal invisible, pour ne subir ni moqueries ni mépris. Mais il n y avait rien de tout ça dans les yeux de Scorpius Malefoy. Seulement de la curiosité.
- Je ne veux aucun mal à Blaise Zabini, affirma Daniel d'une voix peu assurée. Ni à sa famille.
- Tu es incapable de leur faire du mal, railla Scorpius Malefoy en approchant d'un pas. Ta magie te l'interdit.
Daniel fronça légèrement les sourcils, affermissant sa prise sur sa baguette, dissimulée sous sa cape.
- Je fais d'autres recherches, affirma-t-il. Sur Soizic Azilis et Briseis Delanikas.
Acculé, il ne songeait qu'à mettre en pratique les conseils de Trisha et Eliott. Mais son désir de voir le visage de Scorpius s'adoucir s'éteignit, à mesure que Scorpius avançait vers lui.
- Pourquoi ?
- Je… Je ne sais pas. Mes… Mes amis me l'ont conseillé.
- Tes amis ? Ce sont eux qui t'ont conseillé d'enquêter sur Blaise ?
- Oui, murmura Daniel à contrecœur.
- Qui sont-ils ?
- Je ne te le dirai pas. Tu peux me pendre par la langue à une gargouille, je ne te le dirai pas !
Scorpius Malefoy éclata de rire. A la grande surprise de Daniel, c'était un rire joyeux et amical, franchement amusé et nullement teinté d'ironie.
- Te pendre par la langue ? C'est une idée ! Une idée monstrueuse qui ne me tente guère, malheureusement. Je ne suis pas comme ça, ok ? Je ne te demanderai donc pas qui sont tes amis, mais je voudrais m'assurer d'une chose les concernant. Histoire de savoir si je peux te faire confiance. T'ont-ils déjà parlé de la lettre W ? J'en étais sûr… Que t'ont-ils conseillé à ce propos ?
Daniel prit le temps de la réflexion. Il n'en était pas certain mais se doutait que Scorpius Malefoy connaissait les frères Zigaro. Daniel avait peur, oui. Mais il en avait marre d'avoir peur. Marre d'être seul.
- Ils m'ont conseillé de m'en méfier et de m'en éloigner le plus possible.
Le visage de Scorpius s'éclaira. Il tendit la main vers Daniel.
- Je te propose que nous devenions amis. Comme ça, comme nous l'a appris James Potter. Je sais que tu étais son plus proche ami lorsque vous étiez enfants, j'imagine que tu dois en avoir marre de faire tes recherches tout seul dans ton coin parce que c'est ce que je ressens aussi. Je suis sûr que ce sera plus sympa ensemble. Et je sais qui sont ces amis qui te conseillent. Parce que nous avons les mêmes. Du moins, Eliott Findlay est mon ami. Blaise est notre parrain à tous les deux, Shania nous invite à chacun de ses anniversaires. Je me rends même aux anniversaires de son cousin Liam O'Brien que tu dois connaître, puisque vous étiez tous en Irlande. D'habitude je m'y ennuie profondément mais cet été, j'ai appris quelque chose qui m'a fait voir Eliott différemment.
Daniel tenta de rester impassible. Mais ses mains demeuraient moites, et sa peau était si pâle qu'il en aurait rendu jaloux un vampire.
- Il y avait Mellan, ce jour-là. Mellan O'Brien, le frère de Liam. Il a terminé ses études mais tu as dû le croiser…
Daniel hocha la tête, retenant de justesse un soupir. Mellan, il le connaissait surtout par ce que les filles racontaient de lui. Mellan O'Brien, c'était un peu son idole, son modèle. Les filles le trouvaient mignon lorsqu'il travaillait sérieusement ? Daniel ouvrait un livre, mais les filles le prenaient pour un intello sans intérêt.
Mellan était courageux de protéger les plus faibles ? Daniel avait essayé d'en faire de même mais, lorsqu'il avait ramené une petite fille près de sa sœur aînée, celle-ci l'avait pratiquement accusé de pédophilie. La petite avait douze ans. Daniel en avait quatorze à l'époque.
Mellan était séduisant, intelligent, bienveillant. Il prenait les centimètres dont Daniel rêvait et faisait naître les sourires de celles qui ignoraient jusqu'à l'existence de Daniel.
- Je vois vaguement de qui il s'agit, ouais.
- Je l'envie un peu moi aussi, sourit Scorpius, compréhensif. Mais il est… plutôt cool, dans son genre. Mais un peu trop coincé à mon goût. Il se lance dans la justice magique mais, en mec sérieux, il a fait du bénévolat. Dans une petite école. Celle où tu allais, gamin. Moi j'avais un précepteur, parce que ça se faisait, parce que les familles Sang Pur ont toujours fait ça.
- Comment tu sais où je suis allé quand…
- Grâce à Mellan, justement. La vieille directrice de l'école l'aime bien, alors elle lui raconte plein d'anecdotes, notamment sur la poignée d'élèves sorciers qui étudient au milieu des gamins moldus. Et tu sais ce qu'elle a raconté sur Eliott ? Qu'il avait des amis, « une belle bande soudée qui faisait plaisir à voir », a-t-elle dit. Mellan s'est étonné qu'Eliott ne parle pas davantage de ces « amis » et quand Eliott a répondu qu'ils allaient tous à l'école alors que lui non, Comghall O'Brien a répondu que ça ne changeait rien, que l'amitié se fichait pas mal de la distance. Il a proposé de les inviter voir un match, mais Eliott a prétendu avoir oublié leurs noms. Mais Mellan, lui, s'en souvenait très bien. La directrice de l'école, du moins, s'en souvenait parfaitement. Tu sais ce qu'elle a dit à Mellan ?
Daniel baissa les yeux avant de hocher la tête.
- « C'est pas tous les jours qu'on a un fils de héros sous sa responsabilité. Nous on a eu les trois, alors c'était un événement quand on a eu l'aîné. Je me souviendrai toujours de la bande de James Potter. » Eliott a confirmé. Il a raconté ses quatre années à la petite école. Il a dit qu'il y avait plusieurs enfants sorciers mais trois seulement qui ne le dénigraient pas. Un certain Daniel Redox, James et une certaine Trisha. Elle était à Poudlard, avant, mais plus maintenant. Et Eliott a avoué qu'il était toujours en contact avec elle, qu'il lui écrivait.
Daniel releva doucement la tête et plongea son regard dans les perles acier de Scorpius Malefoy. Il n'en avait plus peur. Il n'avait plus à se maudire. Il n'avait pas trahi ses amis.
- Pourquoi me dis-tu tout ça ?
- Parce que tu te lances dans des recherches que j'ai déjà effectuées, parce que te poses des questions dont j'ai déjà les réponses.
- Je dois les…
- Je ne t'empêcherai pas de poursuivre ce que tu as entrepris. Je trouve ça intéressant d'avoir ton point de vue, de partager nos idées, nos avis, nos impressions. Ensuite nous en parlerons avec tes amis. Et avec Amalthéa Delanikas. Avec sa sœur, Briseis, et avec Soizic Azilis. Et nous en parlerons à James.
- A James ?
- Oui, à James. Il n'est pas ce qu'on raconte dans la presse. Il est toujours ce garçon mal coiffé que tu as connu. Il a juste grandi. Mais il est resté le même, un garçon bon et honnête, tourné vers les autres et aimant. Pas bête, et plutôt agréable à regarder, même si tu préfères sans doute reluquer Billie Bell.
- Vous êtes… Je veux dire, il… Tu…
- Il m'a attiré pendant longtemps. Avant de devenir mon ami. Il ne le restera pas longtemps. Soit il deviendra mon frère, soit il mourra.
- Quoi !?
- J'ai toujours rêvé d'avoir un frère. Un frère aîné, si possible, pour pouvoir me protéger et veiller sur moi. Nos pères sont… C'est encore trop tôt, tu n'es pas au courant de tout. Mais bientôt tu sauras. En plus, je serai un bien meilleur frère que ce crétin d'Albus.
- Euh… Je n'en doute pas, je n'ai jamais apprécié Albus. Même quand on était gamins il me faisait un peu peur. Mais pourquoi dis-tu que James mourra s'il ne devient pas ton frère ?
- Parce que James est en danger. Je sais que tu doutes de lui, mais il faut lui faire confiance.
- Je ne demande que ça mais…
- Il va avoir besoin de nous, Daniel. Il va avoir besoin de tes amis. La mort le guette. Les Cavaliers de Walpurgis le guettent. Ce W dont tes amis t'ont conseillé de t'éloigner, vit dans l'ombre de ton ami d'enfance. Ce W le suit, l'épie, se tient prêt à le surprendre, à l'agresser, à le faire tomber, à l'engloutir. Et R se tient prêt à le peindre, comme l'on peint les morts qui ont un jour compté. Par leurs prouesses, leurs capacités, ou seulement par leur nom. Mais James peut porter d'autres noms que le sien. James a des capacités, James est capable de prouesses. L'ébullition est prête, prête à le noyer, à l'ébouillanter, à l'anéantir. L'altération a commencé à remplir l'un de ses objectifs les plus précieux : affaiblir James.
Scorpius ignora la pâleur cadavérique de Daniel et tendit une nouvelle fois la main vers Daniel.
- J'ai fait mon choix. Le même qu'Eliott, le même que Trisha. C'est à toi de faire le tien, désormais. S'il était là, James te rappellerait que choisir c'est renoncer. Il aurait eu sa place à Serdaigle si tu veux mon avis. Tu peux choisir la voie de R, renoncer à tout, rester spectateur et laisser les gens tomber sans les aider, laisser la vie ériger les uns et détruire les autres. Tu peux choisir le W, la voie des Cavaliers de Walpurgis, des frères Zigaro, de leur forcené de père et prétendre que la magie a une Source dissimulée quelque part, une suprématie que l'on doit proclamer guide et que porter un W fait de toi quelqu'un de spécial. Ou tu peux choisir la voie de James, ma voie, celle d'Eliott et de Trisha. Mais surtout la voie de James. Parce qu'il est la Clef du Rassemblement. Tu as le choix, Daniel Redox. R, W, ou James. Trois possibilités.
Daniel hocha la tête, serrant la main de Scorpius sans hésitation.
Il n'était pas sûr d'avoir confiance en James. Il lui fallait le redécouvrir, réapprendre à le connaître, par le biais des autres puis en se confrontant directement à lui, cet ami d'enfance autour de qui des milliers de questions gravitaient.
James était un noyau, un aimant, la Clef du Rassemblement, comme l'avait affirmé Scorpius.
James était l'ami, celui qui n'hésitait pas à proclamer haut et fort qu'Eliott était comme tout le monde malgré ses grandes oreilles, à rassurer Trisha en lui assurant qu'elle était bien une fille, même si elle n'avait pas de nœuds dans les cheveux, à promettre à Daniel que l'adolescence les ferait grandir.
« Un jour on sera grands et forts, comme papa. On ira à Poudlard, on jouera au quidditch, on grandira comme Teddy. Je te le promets Daniel. Et puis même si… Même si on ne grandissait pas beaucoup, on serait toujours amis toi et moi, pas vrai ? Et c'est ça le plus important. On sera toujours là. Pour défendre Eliott, pour raisonner Trisha et pour s'amuser ensemble tous les quatre. Promis ! »
Oui Daniel Redox avait envie de faire confiance à son meilleur ami d'enfance. Et même s'il avait peur, même s'il continuait à douter, Daniel était sûr d'une chose.
L'ébullition pouvait bien attendre quelque part, tapie dans l'ombre. L'altération pouvait bien s'installer partout et nulle part à la fois. R pouvait bien patienter. Le W pouvait bien se glisser un peu partout. Daniel était prêt à se battre. Aux côtés d'Eliott et de Trisha. Aux côtés de Scorpius Malefoy. Et aux côtés de James.
Et voilà, les choses avancent, doucement pour certains, un peu trop vite pour d'autres… Les petits nouveaux vous plaisent ? Vous êtes plutôt team Irlandais ou team sans-nombril ? Les anciens ne vous manquent pas trop ? Une idée de ce que vous réserve la suite ?
Bref, quel est votre avis sur ce looooong chapitre ? Les prochains devraient être plus courts…. A bientôt !
