Salut !

J'ai encore tardé à poster, et en plus ce n'est que la première partie d'un chapitre de… plus de cent pages. Bref.

Au menu de cette « partie 1 », un interlude américain, des cheveux bleus, du punch arrangé au pur feu et quelques larmes, parce que je tiens à ma réputation d'auteur sadique.

Un grand merci à ceux qui lisent et à celles qui commentent (tout particulièrement à Imthebest et Drety à qui je ne peux répondre en mp)

Bonne lecture à tous !


26. A Contresens

Villa de la famille Hawkes – Marblehead, Massachussetts

Décidément tout allait de travers.

Juliet Hawkes souffla les dix-sept bougies, s'aidant discrètement de sa baguette magique. Elle n'avait jamais eu beaucoup de souffle, ça n'avait grande incidence dans sa vie, mais elle ne pratiquait que très peu le sport, préférant écourter les parties de quidditch et autres randonnées qui se faisaient rares, à Ilvermorny.

L'école américaine, en raison de son histoire, n'était pas si éloignée de Poudlard. Un magnifique château de granite construit au sommet du Mont Greylock, du vert à perte de vue, une vision féerique des alentours, des créatures nombreuses, des valeurs saines, et justes.

Pourtant, rien n'y faisait, Juliet ne se plaisait pas à Ilvermorny. Le campus n'avait rien d'attirant à ses yeux, les élèves étaient dix fois plus nombreux qu'à Poudlard, le directeur était jeune et branché et son anniversaire tombait pile un lundi, la journée où ses cours s'enchaînaient sans pause jusqu'au soir.

Ses amis lui manquaient. Les revoir, le temps de quelques jours, coupés du monde dans cette clairière écossaise où ils avaient campé, aidant James à repasser ses Buses, avait ravivé quelque chose en elle.

Une flamme, quand James parlait avec ferveur, avec passion.

Une chaleur, quand Keith lui souriait, se penchait pour l'embrasser.

Un bonheur, de les revoir, de rire avec eux, d'être acceptée parmi eux comme si son départ, son éloignement, son absence n'avaient rien changé. Comme si elle était des leurs, quoi qu'il se passe.

Une peur latente, parce que l'absence de Pepper, Clifford et Vincent ne pouvait signifier qu'une seule chose : le pire.

- Joyeux anniversaire Juliet !, s'exclamaient les convives.

Ses parents, son vieil oncle Andrew, deux couples de voisins. Des adultes, des grandes personnes, des « vieux », songeait Juliet. Elle avait beau cirer les bancs de l'école Américaine depuis quelques années, Juliet n'était jamais parvenue à se faire des amis. Elle avait quelques camarades attachants, mais elle s'était lassée de chercher en eux ce qu'elle aimait chez Keith, James, Louis, Solenne et les autres.

Décidément, oui, tout allait de travers.

- Ai-je reçu une lettre, maman ?

- Plusieurs même, je les ai déposées dans ta chambre mais… Attends, Juliet ! Tu ne veux pas goûter ton gâteau ? Tu n'as même pas ouvert tes cadeaux…

La voix de sa mère s'était faite suppliante, et Juliet acquiesça, refrénant son impatience. Elle s'efforça de répondre aux questions joviales, rougit lorsque l'un de ses voisins lui demanda si elle avait un petit-ami, et dévora trois parts de son gâteau d'anniversaire.

Enfin, lorsque les invités quittèrent les lieux les uns après les autres, Juliet grimpa le long escalier de marbre et déboula dans sa chambre, sa hâte faisant hululer son Grand Duc, nommé Bouffondor cinq ans plus tôt par Pepper.

Sur son bureau avaient été posées quelques lettres dont l'enveloppe faite de parchemin tira un sourire à Juliet. Elle reconnut la fine écriture penchée de Clifford, celles pleines de rondeur de Louis et Solenne et celle, plus brouillonne, de James.

Ses amis lui avaient fait parvenir des friandises que l'on ne trouvait pas en Amérique et Juliet sourit en songeant que James s'était souvenu de ce détail qu'elle lui avait confié quelques mois auparavant. Le Gryffondor restait son meilleur ami, malgré la distance et les années qui s'écoulaient sans qu'ils ne se voient. Il lui écrivait toutes les semaines, qu'il soit à Poudlard, en plein championnat de quidditch ou en vacances. Il en faisait de même avec ses deux correspondants étrangers, Mateus et Sian, et Juliet s'était greffée à leur échange, qu'elle attendait désormais avec tout autant d'impatience que les lettres du jeune homme aux cheveux incoiffables.

Elle l'avait trouvé changé, lorsqu'ils avaient campé ensemble. Grandi, bien sûr. Musclé, assurément. Beau garçon, plus sérieux, studieux, résolu à obtenir de bons résultats. Et triste. Encore plus que lorsqu'il avait onze ans et que la terre entière lui contait les prouesses de son père. Bien plus que lorsqu'il avait douze ans et que la terre entière lui ordonnait d'être aussi brave et héroïque que son père. Plus triste que lorsqu'à treize ans, il avait compris que son père ne l'aimait que par devoir.

Longtemps il avait traîné sa peine comme un fardeau d'incompréhension, de révolte, d'injustice, de colère contenue dans des sourires qui sonnaient faux. Désormais il n'était que résignation. Il y avait bien ces projets de départ, de carrière, de découvrir le monde qui faisaient briller ses yeux, mais il n'était plus ce gamin assuré qui leur livrait sans même s'en apercevoir de beaux discours emplis d'espoir.

« James n'est plus que l'ombre de lui-même », écrivait Solenne. « Il n'arrive pas à se séparer de celui qu'il était avant, cet enfant prêt à tout pour faire la fierté de ses parents. Il n'arrive pas non plus à se détourner de cet avenir qu'il idéalise. L'aventure lui sierra à ravir, j'en suis sûre, mais il n'a pas besoin de quitter ceux qu'il aime pour parcourir le monde, encore moins d'avoir les meilleures notes possibles pour être apprécié à sa juste valeur. Ça fait dix jours qu'il ne m'a pas adressé la parole. Il m'a souri deux fois, très brièvement, mais dès qu'on s'approche de lui, avec Keanu, il prend la fuite. Nos recherches ne l'intéressent plus. Il ne fait plus la cour à Natasha alors que, bon, ça crève les yeux qu'il est toujours amoureux d'elle. Et il ne parle pratiquement plus avec Louis et Alice. Ni même avec Mael. »

Ce changement, plus que le reste, tracassait Juliet Hawkes. James et Mael étaient à ses yeux la définition même de l'amitié. Alors qu'elle n'avait jamais apprécié Fred, et que Louis était le plus indépendant des quatre, elle n'imaginait jamais James et Mael l'un sans l'autre.

Les missives de ses autres amis n'étaient guère plus réjouissantes. Louis gardait un ton sérieux, un ton de préfet, de responsabilités. Clifford avait beau parler de Pepper et de Vincent, il avait signé seul sa lettre, alors que tous les trois lui avaient toujours écris ensemble.

Et Keith ne lui avait pas écrit.

Juliet soupira et se laissa tomber sur son lit, enfouissant son visage dans son oreiller aux senteurs de réglisse. Voilà trois mois qu'elle le parfumait pour se rappeler l'odeur et le goût des lèvres de son petit-ami. Mais Keith était-il vraiment son petit-ami ? L'était-il encore ? L'avait-il seulement été pour trois jours de camping dans la lande écossaise ?

- Ça ne va pas, ma chérie ?

Juliet jeta un regard peiné à sa mère qui l'observait à l'embrasure de la chambre, l'air inquiet.

- Tu as reçu de mauvaises nouvelles ?

- Ouais. Et pas de nouvelles tout court de quelqu'un qui… Laisse tomber.

- C'est sans doute toi qui devrais laisser tomber, Juliet. Tu as quitté Poudlard depuis des années, tu n'y retourneras pas.

- James dit que les sentiments n'ont pas de frontière, pas de distance. Il dit que…

- Que tout n'est question que de choix et que lui a choisi de te garder dans son cœur, oui, je sais, tu le répètes depuis des années. Mais tu es ici, Juliet. Ton école est ici, ta famille est ici, ta vie est ici. Tu sais, parfois, la plus belle preuve d'amitié est également la plus douloureuse. Tu dois comprendre que tu ne partages plus leur vie. Et prendre conscience de ta nouvelle vie, sans songer à ce qui te rattache à l'ancienne. Alors accepte de les laisser vivre sans toi.

Juliet se contenta de hausser les épaules, signifiant à sa mère qu'elles n'étaient pas d'accord, qu'il ne servait à rien de poursuivre le débat.

- Soit. Tu es majeure, désormais. Tu n'écoutais déjà pas mes conseils quand tu avais treize ans, ce n'est pas maintenant que ça va changer, pas vrai ?

- Ne pas les suivre ne signifie pas que je ne les écoute pas, éluda Juliet avec malice.

- Joliment répondu jeune fille. Tiens.

- Une nouvelle lettre ?, s'enthousiasma Juliet, espérant de toutes ses forces que Keith lui ait écrit.

- Deux. Une de ton Keith et une écriture que je ne reconnais pas. Dépêche-toi de les lire, ton grand-oncle veut te parler.

- Oh… Maman, suis-je vraiment obligée ? Il sent mauvais et il raconte toujours des bêtises.

- Juliet !, la gronda sa mère, légèrement amusée néanmoins. Il prétend avoir quelque chose d'important à t'apprendre. Sans doute une lubie de vieil homme mais ça ne devrait pas prendre trop de temps.

- Ok. Je descends dans dix minutes.

La jeune fille se redressa, arrachant les lettres que tenait sa mère en lui fermant la porte au nez, impatiente de lire les mots de Keith. Ses mains tremblantes déchirèrent l'enveloppe et elle en huma le contenu avant de partir à la découverte des mots qu'elle avait attendus toute la journée.

Mais sa joie s'essouffla vite, à mesure qu'elle découvrait l'unique phrase que Keith avait bien voulu lui écrire.

« Tu ne sembles pas avoir compris pourquoi je ne t'écrivais plus alors voilà : je te quitte et te souhaite un bon anniversaire en même temps, ça m'économisera du papier. »

Décidément, vraiment, tout allait de travers. Surtout sa vie qui prenait un tournant que Juliet redoutait. Elle s'efforça de repousser les larmes qui menaçaient de jaillir par centaines et jeta un œil à la dernière lettre, fronçant les sourcils en ne reconnaissant pas l'écriture de l'un de ses amis.

La lettre était longue, trop pour qu'elle la lise le cœur serré. Elle la reposa et se redressa en vue d'une conversation avec son vieil oncle qui ne l'enchantait nullement, néanmoins intriguée par la double signature de l'épaisse lettre. Trisha Xoilisdazer et Eliott Findlay. Deux noms inconnus qui s'adressaient à elle sans qu'elle n'en connaisse les raisons.

ooOOoo

Trisha Xoilisdazer avait toujours vu les jeunes de son âge comme une masse informe qui avançait dans le même sens, un troupeau dont peu d'individualités se distinguaient. Les élèves de Poudlard en étaient une représentation de plus.

Tous s'agglutinaient tous les ans à la gare, les plus petits occupaient les wagons aux sièges élimés, les bandes les plus puissantes chassaient de leur compartiment les intrus, les préfets faisaient les mêmes rondes, inlassablement.

Les profils étaient tous les mêmes. Une majorité de jeunes ordinaires, une poignée de sportifs, quelques intellectuels au blason bleu et bronze, et quelques fils de qui alimentaient les ragots. Des maraudeurs pour distraire la masse, des préfets pour rappeler les règles, des courageux pour parcourir la forêt interdire, des froussards pour tomber dans le lac.

Trisha Xoilisdazer n'avait jamais fait partie de cette masse, de ces normes. Elle avançait de travers, elle marchait à contresens.

Un jour, elle avait fait comme les autres, se préparant pour les vacances d'été, comme d'habitude, comme tout le monde. Elle ne prit jamais le Poudlard Express du retour, pensant ainsi échapper aux frères Zigaro, pensant ainsi échapper à son destin.

Elle en avait le droit, c'était même indiqué dans l'Histoire de Poudlard. Le chapitre sept, elle s'en souvenait comme si elle l'avait lu la veille, traitait de la possibilité de quitter une école pour un apprentissage itinérant.

Sa vie s'était faite mobile, une vie de voyages, une vie sans accroche, sans attache. Elle avait pensé que la communauté des Héritiers du Forn Siôr, pendant sorcier des gens du voyage moldus, la dissimulerait aux yeux du monde. Mais les frères Zigaro avaient des yeux partout. Ils avaient kidnappé son père, menacé la communauté dans laquelle elle vivait.

Trisha avait arrêté de rêver en cette liberté qu'elle ne connaitrait jamais. Elle était devenue une ombre qui ne fermait jamais les yeux, qui se méfiait de tout, de tout le monde. Elle n'avait plus confiance en rien ni en personne. Elle se sentait seule, acculée, dans les griffes des Zigaro qui la poussaient à tatouer les corps, à enchanter les dessins, à empoisonner les corps, à distiller la mort.

Elle n'était pourtant pas seule. Ils étaient nombreux, ceux qui se savaient seuls.

Trisha s'était promis de ne songer à personne d'autre que son père et cette communauté attachante qui avait pris des risques en acceptant de l'accueillir.

Mais Trisha n'avait jamais tenu ses promesses. Son destin macabre croisait la funeste destinée d'Amalthéa Delanikas, ses pas la portaient vers le Crépuscule des Fruits de Mer, un vieux pub miteux de la lande écossaise, son cœur se réchauffait chaque nuit, lorsqu'Eliott Findlay la rejoignait. Ce vieux camarade de la petite école, ce garçon aux oreilles étranges avec qui elle entretenait jusque-là une relation épistolaire, était devenu son piler, son point d'ancrage pour ne pas sombrer.

Elle l'avait convaincu de reprendre contact avec l'un de leur vieux camarade, le petit Daniel Redox. En échange, elle lui avait avoué la vérité. Sa vérité.

« C'était vous trois mes préférés. Daniel, James et toi. Pour une raison que je dois garder secrète, je vais peut-être devoir tuer l'un de vous. James. Et j'ai besoin que vous m'aidiez, Daniel et toi, à ne pas en arriver à devoir tuer ce garçon aux joues rougies par le vent qui mangeait des gâteaux de terre pour ne pas que nos professeurs s'aperçoivent que sa mère ne lui avait rien donné pour goûter. Ne crois pas ce que raconte la presse, Eliott. James est toujours ce petit garçon. Daniel ne se trouvera jamais assez grand. Tu diras toujours que la vie est belle alors qu'elle t'a donné les oreilles les plus moches de l'univers. Et moi je ne veux tuer personne. Surtout pas l'un de vous. »

Il avait promis de l'aider. Ils avaient promis tous les deux. Il ne manquait plus que James. Mais pour l'atteindre, ils avaient besoin de Juliet Hawkes.

ooOOoo

Premier étage – Salle de classe d'Histoire de la Magie

Peu d'élèves avaient choisi de continuer les cours d'Histoire de la Magie en sixième année. James était le seul Gryffondor, Jean-Paul le seul Poufsouffle. Ils se saluèrent d'un demi-sourire avant de prendre part d'un bout à l'autre de la salle.

Au premier rang, Jean-Paul fut rejoint par deux Irlandais à qui James n'avait jamais encore parlé. Lui s'était installé tout au fond de la salle au bureau qu'il avait occupé pendant cinq ans avec Mael. Son cœur se serra. Il avait cru que son meilleur poursuivrait l'Histoire avec lui, comme James avait poursuivi les Etudes Moldues pour passer davantage de temps avec Mael.

- Ben alors beau gosse, on déprime ?

Lysa Ferton prit place à ses côtés, sa longue chevelure blonde faisant oublier son meilleur ami à un James souriant.

- Beau gosse ?, releva-t-il.

Derrière Lysa, qui piquait un fard, Nathaniel Harper éclata de rire. Lui et Ben Jagger serrèrent la main de James avant de se déplacer dans la salle, à la recherche d'un bureau à partager.

James observa quelques-uns de ses amis entrer dans la salle, leur ton témoignant d'une discorde étonnante. Solenne et Keanu semblaient furieux, Clifford les insulta, Pepper et Vincent ne le calmèrent même pas, se contentant de le tirer jusqu'au fond de la salle, passant devant James en posant sur lui des regards emplis de colère et de déception.

- Sympa l'ambiance, marmonna Lysa. C'est donc bien vrai que Gryffondor et Serpentard se font la guerre.

James, tendu, s'apprêtait à répondre lorsqu'il croisa le regard de Solenne. La jeune fille, qu'il comptait parmi ses amis les plus proches, contenait tout autant de colère et de déception à son encore que leurs anciens amis de Serpentard.

- Ça te dérange que je me sois assise ici, James ? Tu préférais peut-être être avec tes amis…

- Tour va bien, se reprit James avec un sourire forcé à l'adresse de Lysa. Et puis on est amis tous les deux.

- Dis jamais ça à une fille, Potter !, hurla Nathaniel deux tables plus loin. Surtout à cette sorcière ! Elle serait capable de t'éviscérer pour…

- Nous nous passerons de vos conseils, monsieur Harper, intervint le professeur Ganesh.

- Les conseils en matière de drague, c'est important, m'sieur Ganesh.

- Le contenu de mon cours l'est également, jeune homme. Vous viendrez me voir à la fin du cours, nous en discuterons ensemble. Bien, jeunes gens, après s'être essentiellement intéressés pendant cinq ans à l'histoire de notre communauté, nous consacrerons les prochains cours aux ressemblances et dissemblances qui lient et séparent notre communauté à celles qui l'entourent. Mais aujourd'hui, il nous faut comprendre que notre communauté n'est pas une mais plusieurs.

Alors qu'il dépliait soigneusement son parchemin pour prendre des notes, James s'approcha discrètement de Lysa.

- Je ne pense pas que le professeur Ganesh sera sévère avec Nathaniel.

- Je pense que Nate s'en fiche. C'est un boute-en-train, toujours prêt à rire de tout et de rien. Je ne suis pas toujours d'accord avec lui à ce sujet mais bon…

- Miss Ferton, monsieur Potter, je suis certain que votre conversation est passionnante mais je trouve dommage que vous ne la partagiez pas avec nous. De quoi parlez-vous ?

James ne put s'empêcher de rougir, ses gênes Weasley apparaissant quand il le souhaitait le moins.

- Des peuples nomades, professeur, répondit Lysa d'une voix claire. Plus particulièrement des Travellers Irlandais.

Le professeur Ganesh les scrutait, visiblement sceptique et James préféra éviter son regard, se concentrant sur Lysa qui mentait avec aplomb.

- Je vois, miss Ferton. Monsieur Potter pourra sûrement nous parler plus en détail de ce sujet ? Au tableau, par exemple ?

James se redressa, traversant la salle sous quelques ricanements. Lorsqu'il fit face à ses camarades, Keanu, Solenne, Pepper, Clifford et Vincent détournèrent le regard, loin des encouragements muets qu'ils s'offraient antan.

- Allons, monsieur Potter, vous paraissiez plus loquace en tête à tête avec miss Ferton, plaisanta le professeur Ganesh assis sur le bureau de James.

L'adolescent aux cheveux en désordre hésita en se raclant la gorge. Il n'avait pas seulement un professeur en face de lui, mais son directeur de mémoire, un homme émérite qui avait les capacités de l'aider à réaliser ses rêves. Et James était prêt à tout pour ne pas le décevoir.

- Il fut un temps où les sorciers vivaient parmi les moldus, sans pour autant leur cacher leur pouvoir. C'était avant que le Code International du Secret Magique soit en vigueur. Aussi, lorsqu'il a été décrété que les sorciers devaient garder le secret sur leur « particularité », nombre de moldus, déjà au courant de tout, ont reçu un sortilège d'oubliettes, plus ou moins fort, selon les cas. Certains sorciers, habitués à vivre parmi les moldus, ont voulu continuer. Pour ne pas subir de préjudices, ils se sont libérés des ministères, des communautés. Ainsi est né le peuple marchant. Au fil du temps, différentes communautés nomades ont vu le jour, mais la plupart restent encore aujourd'hui constituées de sorciers et de moldus qui vivent en harmonie.

- Tu veux dire qu'ils ne respectent vraiment pas le code du secret ?, s'étonna Jean-Paul Sphère.

- Ça dépend des communautés. Les Travellers ne comptent pratiquement que des moldus. Les quelques sorciers Irlandais qui en font part restent discrets et utilisent très peur la magie. C'est une vieille communauté, les familles y sont fidèles et loyales, les membres sorciers ont donc confiance en leur communauté, suffisamment pour avoir brisé le Code. Les héritiers du Forn Siôr ne comptent que des sorciers, et vivent en autarcie. Ils ont même leur propre équipe de quidditch. Ils ont également leurs propres règles, très éloignées de celle de notre ministère. Les Nomads Lande, eux, brisent le secret dès que possible, simplement par révolte. C'est une communauté assez récente, qui critique le gouvernement en place. Mais ils tendent à disparaître, surtout depuis que le ministère a fait passer une loi comme quoi il ne viendrait plus en aide à un peuple marchant si celui-ci se rendait coupable d'infraction.

- Etes-vous d'accord avec cette décision, monsieur Potter ?

- Elle-même est en infraction avec l'une des lois britanniques, selon laquelle le ministère doit protéger et sécuriser chaque sorcier présent sur ses terres. Bien que nomades, un peuple marchant est souvent rattaché à un pays, ou plus exactement, à un berceau.

- Très bon exposé, Potter. Vingt points pour Gryffondor. Vous pouvez retourner vous asseoir. Vous l'aurez compris, j'attends davantage de vous, cette année, qu'une participation passive à mes cours. Vous aurez des exposés, des recherches bien plus poussées et vous travaillerez parfois seuls, parfois en binômes, parfois en groupes. Que ceux qui hésitaient encore à poursuivre ce cours se lèvent maintenant. Dans une heure, vous aurez déjà plusieurs devoirs à me rendre, il sera alors trop tard pour vous raviser.

James se cala plus confortablement contre le dossier de sa chaise, sûr de lui. L'Histoire le passionnait, il était prêt à s'investir plus que jamais et ainsi faire honneur à l'Optimal qu'il avait obtenu à ses Buses.

- J'espère qu'il nous demandera de travailler ensemble, souffla Lysa.

- Moi aussi. On forme une bonne équipe.

Ils se sourirent, reprenant leur plume d'un même mouvement. Tous deux travaillèrent sérieusement, prenant quantité de notes. C'était la première fois que James passait du temps avec quelqu'un partageant sa passion et ça le rendait tout aussi heureux que triste. Ses nouvelles résolutions l'éloignaient toujours plus de ses anciens amis.

- … à me rendre avant les vacances de Noël. Certains sujets pourront être approfondis par la suite, et d'autres viendront agrémenter ce cours. Oui, Harper ?

- Y aura pas de sujet en lien avec le quidditch ? J'aurais bien bossé sur l'histoire du quidditch, moi.

Alors qu'à ses côtés Ben Jagger levait les yeux au ciel, Nathaniel Harper se balançait sur sa chaise avec nonchalance, un sourire satisfait étirant ses lèvres.

- Je vois que nous aurons quantité de choses à nous raconter lors de votre prochaine retenue, monsieur Harper.

- Mais, professeur, l'apostropha James en levant la main.

- Oui, Potter ?

- Le quidditch fait partie de l'Histoire. Nombre de communautés l'ont érigé comme sport officiel, principal. Certains accords internationaux ont même été signés lors de coupes du monde. C'est malheureusement souvent le seul évènement où plusieurs communautés se retrouvent.

- Malheureusement, hein ?, releva le professeur Ganesh. Je vois que votre mémoire avance bien. Ne perdez pas de vue qu'il ne s'agit pas seulement d'un projet, dans votre cas, mais d'un mémoire théorique. Venez me voir, tous les deux. Les autres, vous pouvez partir, le cours est terminé.

James rejoignit Nathaniel Harper devant le bureau de leur professeur d'Histoire. Les deux adolescents faisaient sensiblement la même taille, et possédaient tous deux la carrure de poursuiveurs. Autour d'eux, les regards féminins se faisaient appréciateurs. Harper en lança un clin d'œil à James qui rougissait légèrement.

- Harper vous serez donc en retenue ce soir. Je vous conseille de travailler dès à présent sur le sujet que vous me présenterez ce soir.

- Sur le quidditch ?

- Oui. Il faudra me convaincre.

- C'est un don, chez moi, se vanta Harper.

- Et c'est sans doute un don de récolter des retenues ? Filez avant que je ne vous colle jusqu'à la fin du mois.

- Merci, m'sieur Ganesh. Et soyez pas trop dur avec Potter, il est cool. Un peu timbré de toujours prendre la défense de tout le monde mais… c'est un des seuls qui ne nous juge pas.

Le professeur Ganesh le scruta longuement, imperturbable. Harper lança une bourrade à James et s'élança hors de la salle d'une démarche rapide.

- Il me fait penser à vous, songea l'historien. A celui que vous étiez avant de devenir si grave.

- J'ai pensé qu'un peu de sérieux ne me ferait pas de mal.

- Vous étiez turbulent mais vous étiez intrépide, enthousiaste et curieux.

- Je le suis toujours, s'excusa James.

- Je l'espère. Pour atteindre votre objectif, vos qualités sont précieuses, bien plus que vos notes. Ou que la fierté de vos parents, par exemple. Les amis que je souhaite vous présenter se fichent de votre nom, des prouesses de votre père, de la carrière de votre mère. Ils chercheront l'étincelle dans vos yeux, celle qui est en train de s'éteindre. Ils ne cherchent pas un adolescent capable d'intégrer le ministère de la magie.

- Je…

- C'est normal de se chercher, James. Surtout à votre âge. Mais c'est dommage de cacher qui l'on est, une fois qu'on s'est trouvé. La partie « pratique » de votre mémoire avance vite, trop vite. Intéressez-vous à la théorie, réfléchissez aux sujets d'études que je viens de donner. Les berceaux de la magie, le peuple marchant, les tatouages de reconnaissance, la croyance, le druidisme. Pour vos camarades, qui se passionnent pour les Potions, la Métamorphose ou le quidditch, ce ne sont que des sujets, individuels, sur lesquels ils travailleront en vue d'une bonne note. Pour vous, James, c'est différent. Ce doit être différent.

- Ces sujets sont censés m'être utiles pour mon mémoire ?, réfléchit James. Pardonnez-moi, professeur, mais je n'arrive pas à faire le lien…

- Cessez de vous excuser à tout bout de champ. Vous n'êtes pas seul. Vous avez le droit de faire des erreurs, d'hésiter, d'avoir besoin de temps. Et oui, ces sujets pourront vous être utiles. Et pas seulement pour votre mémoire. C'est pour cela que je ferai en sorte de vous faire travailler avec plusieurs élèves, tout au long de l'année.

- Avec Lysa Ferton également ?

- Sans doute, oui. Mais ne vous égarez pas, Potter. Vous savez, je n'ai pas été professeur toute ma vie. J'ai été à votre place, Potter. J'ai été un élève, un adolescent qui avait des amis. J'ai eu beau me lancer dans de nouveaux projets, rencontrer de nouvelles personnes, j'ai la chance de pouvoir compter sur des amis à qui je confierai ma vie. Certains historiens font partie de ma vie, de mon cœur, à tout jamais. Mais jamais une conversation sur l'Atlantide n'aura plus de valeur à mes yeux qu'un affrontement bourré de mauvaise foi entre les professeurs Glacey et Gash au sujet de la coupe de quidditch. J'ai beau apprécier sincèrement le professeur Wine, elle ne remplacera jamais dans mon cœur le Robert Glacey âgé de douze ans, qui métamorphosait une pile de parchemins en lanterne pour éclairer mes recherches nocturnes, pas plus que le Franck Gash de onze ans qui était bien moins épais qu'aujourd'hui mais qui n'hésitait pas à prendre ma défense contre quiconque me voulait du mal. Ils sont mes amis avant d'être mes collègues, vous comprenez, Potter ?

- Oui, professeur, répondit James avec nostalgie.

- Vous êtes bien trop jeune pour éprouver des regrets. Un proverbe moldu dit « quand je me regarde je me désole, quand je me compare je me console ». Vous n'avez qu'à vous comparer à vos parents, ça ne devrait pas être compliqué de réaliser qu'ils ne sont pas meilleurs que vous.

- Mes parents ?, s'exclama James, surpris. Bien sûr qu'ils sont meilleurs que moi !

Le professeur Ganesh soupira, regardant son élève avec un semblant de condescendance.

- Je vois. Je songeais, visiblement à tort, que votre travail était bien avancé. Mais je vois que nous avons du pain sur la planche.

- Je ne cherche pas à devenir meilleur que mes parents, professeur.

- Je sais, James. C'est sans doute pour cela que vous l'êtes devenu. Il ne me reste plus qu'à vous le rentrer dans la tête. Vous avez beau être têtu, je le suis bien plus que vous.

- Ahh ! Tu le reconnais enfin !

Adossés d'un côté et de l'autre de l'embrasure de la porte, les professeurs de métamorphose et de défense contre les forces du mal, Robert Glacey et Franck Gash arboraient une moue moqueuse. James ne put s'empêcher d'esquisser un sourire.

Si ces trois-là tenaient tant à lui dévoiler une amitié indéfectible, il n'était pas certain que l'élève ne dépasse pas un jour ses maîtres.

ooOOoo

Au même moment, devant la salle d'Histoire de la Magie

Clifford de Woodcroft replia la lettre avec soin, peiné par la violence des mots utilisés par Juliet Hawkes. « Encore heureux, elle ne m'a pas envoyé de bleuglante », songea-t-il, amer.

Deux rouleaux de parchemin emplis de mots qui conseillent, de mots qui grondent, de mots qui accusent. « Comme si c'était ma faute », souffla Clifford, énervé.

- Arrête de ruminer, grommela Pepper.

- Elle dit qu'on doit aller voir les autres et les forcer ! Comme si on pouvait les forcer ! Les Poufsouffle sont en pleine guerre froide, les Serdaigle nous en veulent parce qu'on est pas venus à leur escapade champêtre cet été et les Gryffondor ont fait vœu de silence !

- Laisse tomber, je te dis.

- Comme si c'était pas important ! Il s'agit de Juliet, je te signale ! Notre Juliet, notre amie ! Et tu veux même pas lire sa lettre !

- Tu m'en as fait un résumé, c'est bon, répondit Pepper d'un ton agacé. Je suis pressée, on se rejoint à la salle commune.

- Et tu me plantes là ? Pressée de quoi, par Merlin ?!

Immobile, hurler sa colère le soulagea quelque peu, le temps de reprendre contenance parce que quelques élèves de première année le regardaient comme s'il était devenu fou. Ce qu'il était sans doute puisqu'il se mettait à crier seul, sans personne pour lui répondre.

Il se mit à arpenter les couloirs sans but, peu désireux de retrouver le vert et l'argent de la salle commune des Serpentard. Les cours de la matinée venaient de prendre fin, et Clifford croisait nombre d'élèves. Des pressés, qui avaient oublié un livre, des studieux, qui se dirigeaient d'un pas pressé vers la bibliothèque, des bandes qui riaient aux éclats. Des bandes comme celle qui avait été la sienne. Une époque qui lui paraissait si lointaine, soudain, que son cœur se serrait.

Une première fois, lorsqu'il croisa Mael qui, morose, ne le salua même pas. Alors qu'antan, Mael ne se déplaçait jamais seul. Alors qu'antan, Mael était la bonne humeur personnifiée.

Une seconde fois, lorsqu'il vit Fred, accompagné de Nalani, rigoler avec les nouveaux Weasley qui venaient d'Irlande. Alors qu'antan, c'était avec James, Mael et Louis que Fred riait à gorge déployée.

Une troisième fois, lorsque Louis lui demanda froidement de se pousser pour laisser passer ses nouveaux amis, des Irlandais de leur promotion avec qui Louis passait tout son temps, prenant son rôle de préfet très à cœur, surtout auprès de Sean Bogart, que Louis dévorait des yeux avec tant d'adoration que Clifford se dit que le préfet de Gryffondor se serait volontiers occupé exclusivement du séduisant Sean Bogart. Alors qu'antan, Louis était ce garçon bon et généreux, qui ne favorisait jamais personne.

Une quatrième fois, lorsqu'il arriva dans le hall d'entrée et croisa les Poufsouffle de son année parmi lesquels Susie, Oscar et Jean-Paul, occupés à se disputer. Si occupés qu'ils ne lancèrent aucun regard à Clifford. Alors qu'antan, les Poufsouffle de la bande ne haussaient jamais le ton, apaisant toute discorde d'un sourire sincère. Alors qu'antan, ils s'arrêtaient toujours pour prendre des nouvelles de Clifford, dès qu'ils le croisaient, même plusieurs fois dans la journée.

Non, le cœur de Clifford n'en finissait plus de se serrer.

- …pas de broyer du noir ! Cette histoire avec Mael est terminée depuis belle lurette ! Est-ce que ça le déprime, lui ? Non ! Il s'en contre-fout, Susie ! Il s'en fout de ça, de toi, de Jean-Paul, de moi, et même de James, c'est dire !

Oui, l'amertume d'Oscar lui serrait le cœur.

- Tu t'en veux encore alors que tu n'es coupable de rien, Susie ! Merde à la fin !

Oui, les yeux perlés de larmes de Susie lui fendaient le cœur.

- C'est pas pire que tes conversations qui ne portent que sur le quidditch ! La coupe que tu veux gagner, les stratégies à mettre en place, les joueuses qui sont si belles… A croire qu'i que ça qui t'intéresse.

Oui, la déception de Jean-Paul le peinait. Et le silence de ses anciens amis, pesant. Et l'apparition muette de Keith, qui passa entre les trois Poufsouffle et lui, en posant sur eux un air hautain et méprisant.

La main droite de Clifford se resserra autour de la lettre de Juliet, la chiffonnant, la déchirant.

Juliet qui posait mille questions, Juliet qui ne voulait pas perdre. Juliet qui s'inquiétait, Juliet qui grondait. Juliet qui défendait Pepper, riait des blagues des uns, soutenait les recherches des autres. Juliet qui s'était éprise de Keith, Juliet qui considérait James comme son meilleur ami, son presque-frère.

Que pouvait-il lui répondre ?

« Je suis désolé, Juliet, mais on n'est plus amis que dans tes souvenirs. C'est fini tout ça. » Non. Trop mélodramatique.

« Keith est étrange, souvent absent, souvent seul, inquiet et froid. Depuis qu'elle sort avec Fred, Nalani le suit partout. Elle n'est plus drôle du tout, comme si elle avait fait un pacte avec Fred pour lui laissait l'humour et s'enfermer dans des airs sombres qui ne lui vont pas. Keanu et Solenne continuent leurs recherches seuls, comme si on n'était pas assez intelligents pour les comprendre. Les Poufsouffle se hurlent dessus.» Non. Il ne pouvait pas lui écrire ça. Juliet s'inquièterait inutilement.

- Salut Cliff, ça va ?

Le temps que Clifford esquisse un sourire à l'adresse de James, celui-ci avait déjà disparu, parlant du dernier cours d'histoire avec des Irlandais répartis à Serpentard.

« James n'attend même plus que je réponde à ses questions, il parle avec les Irlandais comme s'ils l'intéressaient plus que ses amis de toujours. » Définitivement, non. Si Clifford lui écrivait ces mots, Juliet ne le croirait même pas.

Avec un soupir las, Clifford se dirigea vers sa salle commune. Il retrouva Pepper, allongée sur le dos, fixant le plafond luisant. Elle arborait ce regard pensif, celui-là même qui rendait son visage plus grave. Elle ne pouvait songer qu'à une seule chose, la dernière conversation qu'avait eue la bande, quelques semaines plus tôt.

Ce jour-là, ils s'étaient simplement retrouvés devant la Grande Salle, comme ils l'avaient toujours fait. Mais tout avait dégénéré. Si vite que leurs retrouvailles, d'habitude pourtant joviales, ne leur avaient laissé que des regrets.

Il y avait cette brouille puérile entre Mael et Susie. Le caractère de Keith, qui s'affirmait, colérique et impulsif. Les insultes d'Alice, toujours prompte à dénigrer les Serpentard. Le silence de Mael, la réserve des Serdaigle.

Les accusations avaient fusé, les mots de trop avaient été crachés, leur amitié salie, en moins d'une heure.

S'il n y avait eu que cela, Clifford aurait sans doute pu passer outre. Supporter de croiser ces jeunes qui avaient été comme une seconde famille à ses yeux, de ne pas s'arrêter, de vivre chacun de son côté.

Oui, il aurait pu supporter de voir les Poufsouffle rire entre eux, les Gryffondor défendre leur équipe de quidditch, les Serdaigle soudés.

Mais il refusait d'accepter la situation actuelle. Il refusait de rester spectateur des disputes des Poufsouffle, de la tristesse de Nalani, de la solitude de Mael.

- Tu sais, en septembre, quand tout le monde s'est rejoint pour faire réviser James ?

La voix de Pepper lui paraissait si faible, si lointaine, qu'il s'approcha d'elle.

- Juliet était venue, tu te souviens ? On l'a vue chez toi et elle a rejoint les autres. Elle est restée trois jours avec eux. Et elle est sortie avec Keith.

- Sortie ?! Sortie où ?

- Ils se sont mis en couple si tu préfères.

- Notre Juliet ?, s'étrangla Clifford.

- Elle a le même âge que nous, tu te souviens ?, se moqua Pepper. Elle aussi a grandi… Bref, Keith lui écrit de moins en moins souvent, elle le trouve bizarre. Elle m'a posé plein de questions et j'ai dû lui dire que… bref, qu'on traîne plus tous ensemble.

- Je sais bien, elle m'engueule pour ça ! Comme si c'était ma faute de…

- Elle écrivait à tout le monde. Je pense pas qu'elle engueule les autres, mais elle leur écrivait. Et elle ne le fait plus.

- Elle m'a écrit, à moi, contra Clifford.

- Pour t'insulter. Depuis quand Juliet nous insulte-t-elle ?

- Depuis qu'elle nous reproche de ne pas être allés camper avec toute la bande. Elle pense que tout a commencé à merder à ce moment-là. A cause de nous. Et de Vincent.

Vincent Goyle. Un ami étrange. Discret, peu sociable. Un timide à la carrure de géant des montagnes. Mal à l'aise dans la foule qui s'écartait toujours de lui, terrorisée par son ascendance.

Clifford l'appréciait sincèrement. Pas plus que Keith, Oscar ou James. Clifford n'avait jamais fait de préférence. Pourtant Vincent les avait choisis, Juliet, Pepper et lui pour meilleurs amis. Son intégration dans la bande étendue ne s'était pas faite sans hésitation. Il avait fallu la patience de Louis, de Susie, de Solenne. La main tendue de James, et sa bouille innocente d'enfant qui se fiche de la sacro-sainte guerre Gryffondor-Serpentard.

Une illusion qui avait duré quelques années. Et puis la famille de Vincent s'en était mêlée, et le jeune homme n'avait plus été le même.

Les Goyle étaient méprisés par la communauté. Les grands-parents, Mangemorts, étaient enfermés à Azkaban. Grégory, le père, n'avait jamais travaillé. Parce qu'il avait les moyens de s'en passer, et parce que nul employeur ne voudrait jamais de lui. Son épouse en était à sa huitième tentative de suicide et risquait l'internement. La famille avait coupé tous les ponts avec leurs connaissances et vivait en totale autarcie. Il avait fallu que le directeur Briscard insiste pour que ses parents acceptent que Vincent gagne Poudlard.

Depuis, son père avait intégré un groupuscule qui inquiétait Pepper et Clifford. On avait promis à la famille Goyle de la protéger des moqueries et du mépris. Et si la promesse était louable, ceux qui s'étaient engagés faisaient naître les pires cauchemars dans l'esprit de Vincent. Et de ses amis.

- Les Cavaliers de Walpurgis, murmura Clifford, pensif. Je persiste à dire qu'il faut faire quelque chose.

- Que veux-tu faire ?

- N'importe quoi. Tout pour éloigner Vincent des frères Zigaro.

- Il dit… Il dit qu'il a entendu une conversation entre son père et Wolfgang Zigaro, le père de Tom et Elvis. Le vieux Zigaro parlait d'une arme, d'apparence humaine, qui allait s'introduire à Poudlard. Le père de Vincent lui a dit qu'il avait peur. Pour Vincent. Il lui a parlé de James, à priori, disant que Vincent était proche de James. Et Zigaro lui a répondu, mot pour mot, de ne pas s'inquiéter, qu'une partie de l'arme serait à Serpentard et qu'une autre serait à Gryffondor pour veiller à ce que James ne soit plus un problème.

Sonné, Clifford recula, comme si la distance pouvait lui permettre de prendre du recul. Il jeta un œil autour d'eux, vérifiant qu'aucune oreille indiscrète ne les espionnait, mais se rassura, songeant que Pepper prenait toujours toutes les précautions nécessaires avant d'aborder « le sujet Vincent ».

- Qu'est-ce qu'on fait, alors ?, murmura-t-il à contrecœur.

Clifford l'aurait avoué sans honte, il n'était pas courageux. Il n'acceptait de braver le danger qu'après avoir repoussé l'échéance au maximum, il avait toujours admiré l'obstination de Keanu et Solenne à poursuivre leurs recherches mais ne s'était jamais senti la force de les aider.

- J'ai commencé à espionner les jeunes Serpentard et les irlandais qui viennent d'être répartis chez nous. J'ai bien essayé de demander à Louis d'en faire de même à Gryffondor mais son rôle de préfet et son béguin pour la statue grecque qui vient d'arriver…

- Sean Bogart, acquiesça Clifford.

- C'est ça, ouais. Louis est subjugué par la beauté lisse de ce mec sans relief. Bref, faudra pas compter sur lui.

- Mael ?, proposa Clifford avec évidence.

- J'y ai pensé. Mais il fait mine de ne pas me voir quand je le croise alors ça sera pas de la tarte.

Clifford hocha la tête, un peu plus serein, prêt à prendre le relais. Il était passé maître dans l'obstination et la persuasion. Mais Pepper demeurait soucieuse.

- T'as trouvé quelque chose ?, lui demanda-t-il doucement.

- Les espionner n'est pas simple. Malefoy est toujours avec eux. Mais je me méfie de trois d'entre eux. Ils répondent plutôt bien aux critères, ils sont jeunes et ils viennent d'Irlande.

- Keziah Kent, Dolores Zigaro et Japer Leitrim ?, devina Clifford. On ne peut pas tirer de conclusions hâtives, j'imagine, mais ils ont un comportement étrange.

A nouveau Clifford vérifia que personne ne les écoutait. Il avait beau être plus âgé, Keziah Kent l'effrayait. Ce n'était pas tant ce qu'on racontait sur lui, mais son regard, noir en tous temps. La petite Dolores n'avait pas le physique de l'emploi mais portait le nom haï, et en cela Clifford préférait rester méfiant. Quant à Jasper Leitrim, il le mettait mal à l'aise, à toujours réfléchir avant de parler, à fixer le plafond comme s'il allait en sortir une voix capable de lui souffler toutes les réponses.

- Il faut en parler à Juliet.

La voix de Pepper sonnait forte et assurée. Une affirmation réfléchie.

- Elle nous reproche de nous éloigner des autres mais elle ne sait même pas pourquoi on reste à l'écart. Comment lui expliquer qu'on n'est pas venus camper avec toute la bande parce que Vincent a peur pour son père ?

- En lui racontant toute la vérité. La situation empire, Cliff, les Zigaro ont dit au père de Vincent qu'ils veilleraient à ce qu'il soit vengé. Et tu sais bien que le vieux Goyle n'a jamais pu trouver un emploi parce que le ministère préférait toujours mettre un né-moldu à sa place, du coup Vincent pense que la fameuse « arme humaine » va tuer les nés moldus. Il est complètement flippé. Il veut même quitter Poudlard. Il a tellement honte, tellement peur qu'un élève soit blessé par sa faute…

Il était rare de voir Pepper dévoiler ses sentiments, aussi, Clifford lui pressa tendrement le bras, sans s'approcher trop de peur qu'elle le cogne.

- Je suis pas certain qu'une lettre suffise à…

- Je n'ai jamais dit qu'on devait écrire à Juliet. Il faut lui parler. De vive voix. A l'abri des regards.

- On ne sait pas transplaner, Pepper.

- On va apprendre cette année. Faudra juste bosser ce cours bien plus que les autres.

- Juliet est en Amérique !

- Alors il faut trouver un autre moyen.

- Par cheminée ?, proposa Clifford. J'suis certain que le professeur Slopa accepterait. Même le directeur ! Je suis d'avis de faire les choses dans les règles, on éveillera moins les soupçons, comme ça. Et…

- Oui, je sais. Il faudra en parler à James.

- De toute manière Juliet le fera alors autant que ça vienne de nous.

- Cliff… Tu espères encore que ça ressoude la bande ?

- On a seize ans, c'est normal de faire des crises d'adolescence, tout ça. Mais je sais que je peux compter sur toi, Vincent, Juliet. Et sur tous les autres. On a accompli des prouesses ensemble. Ok, des petites prouesses mais… Pour Vincent, je suis certain qu'on est capables d'accomplir l'extraordinaire. Mais avant ça, faut parler à Juliet et ça va pas être facile vu comme elle nous en veut.

- Je ne crois pas qu'elle nous en veuille, Cliff. Je crois tout simplement qu'elle a fait comme nous tous. Elle jette l'éponge.

- Pas moi. Notre bande est peut-être étrange, j'y resterai fidèle jusqu'à ma mort.

Et à mesure que ses propres mots raisonnaient en lui, Clifford se promit de tout entreprendre pour soutenir ses amis. Le temps pouvait s'écouler, jamais il n'oublierait les réunions improvisées, les retrouvailles réjouies, les moments qui s'étaient enchaînés de manière sporadique, créant tout autant de souvenirs précieux aux yeux de Clifford. Ils avaient été une bande, un groupe soudé, résistant aux rumeurs et aux insultes. A ses yeux, ils resteraient à jamais ses amis.

ooOOoo

Devant la salle de défense contre les forces du mal

« TU ES DANS LE MONDE MAGIQUE ! LES FORCES DU MAL EXISTENT ! I QUE TOI POUR T'EN ETONNER ! »

La voix hurle, la voix s'énerve. Comme hier, comme demain, comme chaque fois que je dis, pense ou fais une bêtise. La défense contre les forces du mal est un cours enseigné à Poudlard, un cours qui fait peur à Kathleen. Hewie dit qu'il est enseigné depuis tellement d'années que des dizaines de professeurs se sont succédé. Ça ne rassure pas Kathleen. Et moi je ne comprends pas, si les forces du mal font peur, si on doit s'en défendre, pourquoi ne pas tout simplement les effacer, comme une faute, une poussière, une éclaboussure ?

- Parce que je me retrouverai au chômage, sans doute.

J'entends Hewie qui soupire et Kathleen qui retient son souffle. Je tombe nez à nez avec le professeur Gash. Il est si grand que je dois beaucoup pencher ma tête en arrière pour croiser son regard. Il a les épaules plus carrées qu'une porte et… Les élèves se mettent à rire. Tous me regardent et tous rigolent. Sauf Hewie et Kathleen qui écarquillent les yeux et me tapent en même temps.

- Je ne vous punirai pas, miss Kubrick, parce que je considère que la franchise est une qualité louable. Mais sachez qu'en certaines conditions, il vaut mieux garder ce que l'on pense pour soi.

- Oh. Vous dites ça parce que j'ai pensé à voix haute ? Kathleen et Hewie me disent tout le temps de ne pas le faire. Et la voix…

La voix hurle. Si fort que je porte mes mains à ma tête. Je ne dois pas parler de la voix. Jamais. Parce que je dois faire croire que je suis une fille, une adolescente, une humaine. Parce que les filles, les adolescentes, les humaines n'ont pas une voix qui leur dicte quoi dire, répondre ou faire. Non loin de moi Jasper Leitrim me regarde, apeuré. Lui aussi a une voix dans sa tête. Parce qu'il n'est pas un garçon. Parce qu'il n'est pas humain.

- La voix ? Quelle voix ?

Le professeur de défense contre les forces du mal se tient face à moi, penché à mon niveau, à la fois surpris et inquiet. J'ouvre la bouche alors que la voix hurle plus que jamais.

- Tais-toi !, je hurle en même temps que la voix.

- Pardon ? Miss Kubrick…

- Non, c'est à moi de me taire. Oui, je vais entrer dans la salle et me faire toute petite.

La voix s'est arrêtée. Et pourtant je sais que j'ai dit une bêtise. Ça n'annonce rien de bon pour moi. Elle reviendra pour me punir dès que je serai seule. Autour de moi les élèves me dévisagent.

- Te faire toute petite ? Trop compliqué pour toi, Kubrick, t'es la plus grande meuf que je connaisse, se moque Bayard-le-conquérant.

Le professeur Gash n'est plus fâché. Je crois. Il me regarde bizarrement. Comme le font Kathleen et Hewie, parfois, le soir. Je ne comprends pas. Je déteste ne pas comprendre. Pourquoi m'a-t-on créée ? J'aurais préféré ne jamais naître, plutôt que de vivre comme ça.

ooOOoo

A l'intérieur de la salle de défense contre les forces du mal, une heure plus tard

Pour ce cours, les élèves avaient pu s'asseoir à leur convenance et Lily et Serena échangeaient quelques plaisanteries à voix basse sans quitter des yeux trois nouvelles élèves qui les fusillaient du regard. En effet, au grand désespoir de Gwenog, Kathleen s'était assise près de Lily. Cela rendait Hewie raide comme un piquet et Gwenog rouge de rage. Seule Kathleen écoutait patiemment leur professeur et prenait des notes sérieusement.

- Passons maintenant à la pratique. Vous pouvez ranger vos affaires, ne gardez que vos baguettes. Bien. Parmi les nouveaux élèves, qui a déjà utilisé un sort défensif ? Personne ? Qui peut m'en citer un alors ?

- Le Charme du Bouclier.

Et ça recommence. Bayard-le-conquérant ne loupe pas une occasion pour se mettre en avant. Kathleen avait levé la main mais il faut qu'il prenne tout le monde de vitesse, qu'il se mette toujours en avant. Il est insupportable ce type. Oh non, je n'aurais pas dû m'intéresser aux autres, la voix est furieuse. Elle me crie que le prof a posé une question et…

- Concentrez-vous miss Kubrick ! Vu que vous n'avez jamais utilisé ce sort, je vais demander à deux élèves de venir faire une démonstration. Potter et Velsen.

Elles ne semblent même pas énervées de ne plus pouvoir faire de messes basses. Evidemment miss Potter-la-furie doit être ravie de se donner en spectacle. L'autre a l'air sympa, dommage qu'elle se coltine la furie matin et soir.

- Velsen, vous allez tenter de désarmer Potter. Potter, vous vous défendez. Allez-y.

- Expelliarmus !

- Protego !

Quelle rapidité. Velsen a même reculé. Mais elle sourit. Elles échangent les rôles, maintenant. Waouh. Velsen s'est écrasée contre le mur et sa baguette a volé tranquillement dans la main de Potter. Faudra qu'on apprenne quelques sorts rapidement avec les filles, la furie n'est pas si engourdie que je le croyais.

- Puis-je essayer, professeur ?

A nouveau le silence. Comme à chaque fois que Keziah Kent-le-sombre ouvre la bouche. Il garde son visage imperturbable, personne ne sait jamais ce qu'il a en tête. Velsen est retournée à sa place et Potter semble un brin soucieuse. Fallait pas, c'est allé tellement vite qu'elle n'a rien senti n'est-ce pas ? En tout cas, Kent récolte une retenue et l'un des amis de Potter accompagne la furie à l'infirmerie. Il n'a prononcé aucun mot. Kathleen a appelé ça « un sort informulé » et c'est d'un très grand niveau parait-il. Juste un mouvement de baguette rapide et sec. Et la furie assommée. J'adore ce type finalement. Il reste effrayant bien sûr mais la voix est joyeuse lorsqu'elle m'apprend que les ennemis de nos ennemis sont nos amis.

ooOOoo

Au même moment, en classe de métamorphoses

Assise entre deux élèves de Gryffondor, Rose tentait de se concentrer sur son hérisson qu'elle devait métamorphoser en pelote d'épingles. Mais elle maudissait le professeur Glacey et sa traditionnelle manie de mélanger les élèves.

Rose détestait le cours de Métamorphose. C'était bien la seule matière où elle peinait à suivre le niveau. Et toujours pour les mêmes raisons, bien sûr, car elle était séparée de Natasha qui, elle, excellait dans cette matière.

C'était ainsi, chaque élève avait une matière de prédilection et pour Natasha, la transfiguration était le domaine dans lequel elle s'épanouissait le plus. Même en ces temps maussades où le simple fait d'afficher un faux sourire d'apparence lui coûtait d'intenses efforts, la Métamorphose avait le don de l'égayer et de lui faire oublier tout ce qui la tourmentait. Pour en être certain il suffisait d'apercevoir le regard amusé qu'arborait la jeune fille en réalisant à la perfection sa métamorphose devant les yeux ébahis de Dan Evans et de deux Irlandais.

Rose, elle, bouillonnait de rage. Depuis le début de l'année elle était plus que jamais énervée et irascible en cours, s'attirant les regards mauvais de ses camarades. Elle détestait voir autour d'elle les deux garçons qui lui plaisaient, Scorpius Malefoy et Dan Evans, elle détestait voir l'écrasante supériorité d'Océane Donovan, elle détestait voir Fiona Barber et quelques autres filles dénuées d'intérêt commencer à flirter en cours avec des garçons de plus en plus séduisants. Et plus que tout, elle détestait les élèves venus d'Irlande. Elle haïssait leur insistance, elle avait l'impression d'être toujours observée, quoi qu'elle fasse. Elle haïssait leurs jugements, leurs remarques. Lorsqu'elle sortait de cours, elle entendait qu'elle se devait d'être la meilleure élève, en l'honneur de sa mère. Lorsqu'elle mangeait, certains ne se gênaient pas pour ricaner qu'elle avait autant d'appétit que son père. Et plus encore que ces nouvelles têtes qui envahissaient son espace vital par dizaines, Rose haïssait ceux qui avaient été répartis dans sa maison, dans sa promotion.

Que dire de Dalila Abgar, une jeune fille froide et méprisante qui avait les mêmes hobbies que Fiona Barber mais avec le talent d'Océane Donovan ? Que penser d'Upjohn Thorpe, un stéréotype de l'intellectuel à lunettes qui la regardait froidement ? Comment se débarrasser de Dempsey Weasley qui ne pouvait s'empêcher de faire le pitre en toutes occasions sans cesser de lui tirer la langue ?

- Il a quel âge cet abruti !, s'énervait-elle à sa table.

- Il a toujours été comme ça, expliqua un Irlandais réparti à Gryffondor avec qui Rose devait travailler. Moi je le trouve plutôt marrant.

- Ouais, il est très sympa Rosie, tu verras, ajouta une jeune fille en lui souriant.

Celle-ci c'est bel et bien la pire, pensa Rose en levant les yeux au ciel. Grena Torr, la quatrième nouvelle élève de sa classe. Rose avait passé la journée à réfléchir à qui était la pire nouveauté de sa classe et entre Dalila, Upjohn, Dempsey et Grena, Rose avait fait son choix en observant cette dernière rire à gorge déployée avec Natasha durant leur cours de Botanique. « Elle est trop sympa, cette fille, je l'adore ! » lui avait rapporté sa meilleure amie en quittant les serres du professeur Londubat. Et le sang de Rose n'avait fait qu'un tour. Grena Torr était désormais l'ennemie publique numéro un.

- Weasley ! En Retenue ! Et maintenant vous restez tranquille sinon…

Tout le monde se tourna vers Rose, qui se demandait bien quelle erreur elle avait pu commettre pour écoper d'une retenue. Mais bien sûr en entendant toute la classe rire comme jamais et en voyant le regard fier de Dempsey, elle comprit sa bavure et tenta d'adopter une posture digne, faisant glisser quelques cheveux devant son visage écarlate. Et ce qu'elle vit ne put que la faire rougir davantage. « Oh non », se dit-elle, il avait osé s'attaquer à elle ! Et en plein cours en plus !

- Rasseyez-vous, miss Weasley.

- Mais professeur, bafouilla Rose, il m'a teint les cheveux en bleu !

Les rires reprirent, la mettant hors d'elle. Le professeur Glacey se déplaça légèrement vers la porte, comme pour lui signifier qu'il ne la laisserait pas quitter sa classe. Alors Rose se laissa tomber sur sa chaise, comptant chaque seconde de chaque minute de la dernière demi-heure de son cours, de loin le plus long moment de sa vie.

- Quelle andouille ! Non mais quelle andouille !, fulminait-elle en sortant de la classe.

- Oh, ça va, Rosie, c'était marrant, l'infirmière t'arrangera ça en deux secondes, la réconforta Natasha d'une voix peu concernée.

- Je vais le tuer !

Elle avait bien tenté de se couvrir les cheveux avec sa cape mais cela n'empêchait pas les petits blagueurs qu'elle rencontrait de lui dire ce qu'ils pensaient de sa nouvelle teinture de cheveux.

- Oh Weasley, t'as avalé de la gouache de Botruc ?

- Truite ! Carpe au bleu !

Même son beau Scorpius s'y était mis. Lui et ses nouveaux amis, des garçons qui avaient l'immense privilège de passer le plus clair de leur temps avec le beau, le mystérieux, l'intelligent, le parfait Scorpius Malefoy. Rose était toujours aussi subjuguée par Scorpius, autant qu'elle l'était par Dan Evans. Et bien qu'elle se soit fait la promesse de ne plus penser à eux, ils continuaient de l'obséder, malgré leurs différences. Scorpius avait de mauvaises fréquentations, une mauvaise réputation et un regard glacial de mauvais garçon qui faisait fondre Rose. Elle s'imaginait souvent être celle qui comblerait pour toujours la vie du beau blond, lui faisant perdre à jamais son côté sombre. Mais d'un autre côté, Rose s'imaginait également volontiers partager sa vie avec la perfection à l'état pur qu'était Dan Evans. Dan était apprécié de tous, c'était un bon camarade, sérieux en cours, blagueur à ses heures perdues, sportif émérite, bref un gendre tout à fait acceptable pour ses parents.

Car Rose ne pouvait se retenir d'imaginer la tête que ferait son père le jour où elle lui dirait que Scorpius et elle… « Mais ce n'est qu'un rêve, bien sûr », songea-t-elle avec amertume. Pourtant, Rose aurait tant aimé être à la place de ces Irlandais avec qui Scorpius riait, être au moins son amie, rire avec lui. Lui, il l'aurait protégée face à Dempsey Weasley. Mais Scorpius n'aimait pas Rose, il se moquait d'elle, la méprisait. Il était son bourreau.

Lorsqu'elle pensait à Scorpius, Rose ne pouvait s'empêcher de penser également à Albus. Voilà quelques jours qu'il suivait Scorpius comme son ombre, ne pouvant guère détourner son regard épris du physique plus que séduisant de Scorpius. En voyant Scorpius se rapprocher de Rudy Higgs et retrouver Shania Zabini avec joie, Albus avait sauté sur l'occasion de former un groupe, sorte de pendant de la bande de James qui s'effritait jour après jour.

En mode « pile », il avait décrété haut et fort vouloir prendre sous son aile Timothée Bergson, dont la famille était liée aux pires méfaits de magie noire de Grande-Bretagne. A ceux qui essayaient de le faire changer d'avis de peur que Bergson ne salisse le preux Albus Potter, il arguait que chacun avait droit à une seconde chance, que tous les élèves étaient à égalité et qu'on ne devait juger Timothée Bergson sur des méfaits commis par ses aïeux. Le tout Poudlard vantait alors la miséricorde du bon, du généreux, du merveilleux Albus Potter, et tous souriaient lorsqu'il apparaissait, entouré de Timothée Bergson, Julian Acteriez, Rudy Higgs et Scorpius Malefoy. Quelques fois, la bande de Shania Zabini les accompagnait et les amis de ses amis rameutaient des élèves de toutes maisons.

Rose, même si elle demeurait méfiante, souhaitait que les intentions d'Albus soient louables. Qu'il cherche seulement à devenir meilleur pour attirer l'attention de Scorpius. Qu'il devienne ce garçon adoré par tous, et non celui qui lui donnait parfois des sueurs froides, lorsqu'il était en mode « face ».

Scorpius Malefoy était le seul qui faisait paraître Albus plus humain, plus sensible, aux yeux de Rose. Parce qu'il ne se laissait pas faire, parce qu'il se moquait des jugements, des rumeurs, du passé des Malefoy. Parce qu'il était sérieux, travailleur, intelligent et drôle. Et beau, songea Rose.

Scorpius était le héros d'Albus. Scorpius était le bourreau de Rose.

Et lorsque les garçons passèrent non loin d'elle, lorsque les moqueries de Scorpius firent monter les larmes dans les yeux de Rose, Albus ne broncha pas, se contentant de dévorer des yeux celui qui embellissait chaque jour un peu plus.

« Il sait que vos parents étaient ennemis, son père doit tenir les mêmes discours que le tien. » Natasha avait prononcé ces mots quelques années auparavant. Elle avait sûrement raison, se dit Rose. Elle avait très souvent raison, même. Mais Rose en avait plus que marre des regards moqueurs et des piques assassines de Scorpius Malefoy. D'ordinaire, Natasha se dressait devant elle et faisait taire Scorpius, anticipant même parfois ses moqueries. Mais depuis quelques jours, Natasha ne défendait plus sa meilleure amie, trop occupée par les Irlandais avec qui elle passait tout son temps.

- Tu te souviens de ce que je t'ai dit, un jour, Weasley ?

Rose tremblait. Scorpius s'était approché d'elle, si près qu'elle seule pouvait entendre ses murmures.

- Oui... je... tu... tu sais que tu me plais mais ce n'est pas réciproque.

- Je ne veux pas d'amourettes, encore moins dans le cadre de Poudlard. Je préfère attendre le grand amour, tu vois ? Et tu ne seras pas ce grand amour. Parce que... Si c'était une compétition, tu serais disqualifiée d'office. Tu n'as pas... les critères que je recherche.

Rose n'envisagea pas une seule seconde que Scorpius faisait allusion à son homosexualité. L'adolescente complexée préférait croire qu'il lui faisait comprendre qu'elle n'était pas assez belle pour lui.

- Je comprends, acquiesça-t-elle, au bord des larmes. Mais... Puisque tu sais que... que tu me plais, pourquoi tu continues de te moquer de moi ? Tu devrais être flatté, au moins, et...

- Je ne te dois rien, Weasley. Et je continuerai de me moquer de toi tant que tu continueras de croire en ces sentiments que ton esprit d'adolescente bourrée d'hormones invente. Les amants maudits, les parents ennemis, une bluette à la Roméo et Juliette... Franchement, tu manques d'imagination. Et ça me déçoit. Donc je continue de me moquer de toi.

Il recula, retrouvant son sourire moqueur, celui-la même qui faisait naître les rires de ses amis. Et Rose resta immobile

Elle était seule. Même Natasha, qui était toujours là, préférait bavarder avec Grena Torr que la réconforter.

Une fois Albus Potter et sa cour partis, les élèves pouvaient reprendre le nouveau jeu à la mode, harceler Rose de tous les jeux de mots possibles et inimaginables sur le bleu. Un élève de deuxième année alla même jusqu'à l'affubler d'un horrible couvre-chef qui la faisait ressembler à une schtroumfette.

- Il t'a vraiment prise pour un bleu, Rosie, ajouta Grena en riant.

- T'es obligée d'en rajouter, toi ?

- Rosie, calme-toi, souffla Natasha, visiblement exaspérée. Grena n'y est pour rien…

- Toi, bien sûr tu prends sa défense !

- Rose...

- Foutez-moi la paix !

Natasha envisagea un temps de la retenir ou de la rejoindre à l'infirmerie mais elle n'en fit rien. Le professeur Ganesh lui avait demandé d'aider les préfets, elle se mit donc en quête de Nalani et Keanu, le cœur serré.

Elle avait beau répéter qu'il était un devoir évident d'accueillir au mieux les nouveaux élèves, rappeler que si Poudlard était attaqué et que ses élèves devaient fuir pour étudier dans une nouvelle école, Natasha se sentirait totalement perdue et serait heureuse d'être accompagnée et soutenue, laisser croire qu'elle était ravie qu'on l'ait choisie, elle, pour cette tâche et non Dan Evans, dont la nomination aurait paru évidente, ce n'était que farce.

Et Natasha ne vivait plus que dans le mensonge.

ooOOoo

Ouf, je suis bien contente d'être enfin sortie de cette salle de torture que l'on appelle défense contre les forces du mal. On a dû tous y passer, tenter de ses désarmer les uns les autres, et j'ai le dos endolori à force de me prendre des expelliarmus dans le front. Oh ! C'est quoi cette couleur de cheveux ? Kathleen a rigolé et l'autre, la fille aux cheveux bleus, a levé la tête avec arrogance. Je ne sais pas qui elle est mais i quand même pas de quoi être fière. Quelle couleur horrible…

- Je ne t'ai rien demandé alors dégage de mon chemin !, crie la fille aux cheveux bleus.

Elle me fusille du regard quelques instants puis s'en va. Je me tourne vers mes amies et je remarque que Kathleen ne rit plus. Les yeux d'Hewie sont lourds de reproche.

- Gwenog, cesse donc de penser à voix haute ! Tu vas nous attirer des ennuis ! La fille d'Hermione Granger et Ron Weasley, en plus ! Tu veux vraiment nous faire virer de Poudlard ?

Je n'en ai aucune idée, en toute sincérité. Je ne suis qu'un objet, rappelons-le. Un objet comme le sac de terreau du professeur Londubat. Il en a toujours un sur lui et quand il en termine un, il le jette pour en prendre un autre. Peut-être que moi aussi, un jour, je serais vide et on me jettera pour mieux me remplacer.

ooOOoo

De son côté, Albus n'avait eu aucun problème de coloration de cheveux. Mais il répugnait autant que sa cousine à voir les irlandais qui avaient été envoyés dans sa classe. Trois garçons et une fille. Quatre descendants des pires familles sorcières qui aient existé. Le premier bien sûr était Timothée Bergson, un jeune homme prétentieux et hautain, dont le caractère et le physique rappelaient Scorpius Malefoy ou Adam Vaisey, fils de familles richissimes et nobles qui avaient appris à leurs rejetons les bonnes manières et les meurs et coutumes d'un autre temps.

Timothée n'adressait la parole qu'à Julian Acteriez, nouvel élève qui paraissait aussi sombre que son ami. Le troisième garçon, Rudy Higgs était un ami d'enfance de Scorpius et Albus le haïssait pour cette simple et bonne raison.

La seule et unique fille répartie à Serpentard, Shania Zabini, ne passait que peu de temps avec les élèves de sa nouvelle maison, leur préférant ses amis irlandais répartis dans les trois autres maisons de Poudlard. A Serpentard, elle ne semblait être attachée qu'à Scorpius, qu'elle connaissait depuis l'enfance, à ce qu'Albus avait compris, et n'adressait la parole qu'à un seul autre élève, Benoit Screta. Le même Benoit qui faisait partie de l'ancienne bande d'Albus.

A l'époque, lorsqu'il avait observé avec minutie tous les élèves en vue de les évaluer et de décider de qui aurait l'immense privilège de l'entourer, son choix s'était porté sur trois élèves. Jalil Lespare, frère du talentueux préfet et joueur de quidditch Malek Lespare, devait l'aider à susciter l'intérêt du tout Poudlard qui, en les comparant, n'aurait pu que reconnaître la suprématie d'Albus sur Jalil.

Sally-Ann Perks, dotée d'un tempérament de Gryffondor et d'une sociabilité à toute épreuve, devait être celle à qui le bon Albus empêcherait de trop enfreindre les règles.

Benoit Screta, dont la famille et les frères étaient haïs de tout Poudlard, devait permettre à Albus de revêtir le costume du prince au grand cœur, qui ne juge pas et tend la main aux plus faibles.

Désormais, avec l'arrivée des irlandais, Albus avait davantage de choix, et un moyen tout trouvé de se rapprocher de Scorpius, le seul être un tant soit peu intéressant de ce château. Mes ceux qui se targuaient d'être ses meilleurs amis lui donnaient du fil à retordre.

Sally copinait avec tout le monde, Jalil passait son temps avec les Gryffondor depuis qu'il sortait avec Roxane Weasley et Benoit marchait dans les plates bandes d'Albus en cherchant à se rapprocher de Shania Zabini.

La bande des exceptions, comme l'aimait à les appeler le tout Poudlard, n'était plus. Et Albus refusait que les élèves commencent à comprendre que lui seul avait favorisé l'éloignement de ses prétendus meilleurs amis. Sally lui reprochait de ne pas se confier à eux, Jalil lui reprochait son manque d'entrain, à un âge où tout apprenti sorcier flirte avec le danger, les interdits et toutes ces choses qu'il trouvait drôle. Quant à Benoit, le simple fait qu'il s'intéresse à d'autres élèves sans qu'Albus ne l'ait décidé, sans qu'il ne lui ait donné sa permission, rendait le jeune Potter hors de lui.

Shania Zabini était sa proie. Sa future meilleure amie. Elle avait des amis dans les autres maisons, et pouvait ainsi permettre à Albus un rayonnement plus puissant. Et elle était proche de Scorpius. Plus que quiconque en ce château. Albus avait besoin d'elle. Albus avait décidé pour elle. Et il ne laisserait pas un crétin sans intérêt tel Benoit Screta corrompre ses plans ambitieux.

Albus avait besoin d'une fille. Pas davantage. Il préférait les garçons, plus forts, davantage mis en lumière, moins clairvoyants. Un garçon se laissait plus facilement berner par les grands discours. Et Albus était un bon orateur.

Il aurait Rudy Higgs, un être sans cervelle qui ne possédait pour seul atout d'être ami avec Scorpius.

Il aurait Timothée Bergson et Julian Acteriez. Acteriez était né-moldu, Albus aimait bien l'idée d'en avoir un dans sa poche. « Ça peut toujours servir », se félicitait-il. La famille Bergson était bien plus haïe que celle de Benoit Screta, Albus n'en serait que davantage adulé de défendre le rejeton d'une famille honnie. Il avait déjà fait sensation au petit déjeuner, se dressant entre Bergson et un septième année de Gryffondor qui le traitait de Mangemort. « Tu n'as pas le droit. Je sais combien la guerre fut horrible. Mon père... Mais Timothée n'y est pour rien. Il n'était même pas né. Ni toi ni moi d'ailleurs. Pourquoi serait-il plus mauvais que toi ? Pourquoi serait-il plus mauvais que moi ? »

Il avait fait trembler sa voix quand il avait évoqué son père. Tout autour de lui, les sourires émus et convaincus avaient éclos. Quelques applaudissements auxquels il s'était forcé de bégayer un « merci » timide alors qu'au fond de lui l'ambition s'élevait. Le Gryffondor s'était excusé, Albus lui avait tendu sa main.

Un orateur, un comédien. Le petit prince adoré de Poudlard. Le vrai fils de son père. Le seul enfant qui en vaille la peine.

- ALBUS !

Ses idées de grandeur se brouillèrent. Son sourire rêveur se fana. Sa petite sœur se tenait face à lui, ses oreilles et le bout de son nez rouges de colère. Lily détestait attendre. Lily détestait qu'on la fasse attendre. Lily était la petite dernière, celle à qui on ne refusait jamais rien. Leur mère, prétextant la connaître mieux que personne pour avoir été, elle aussi, la petite dernière d'une fratrie ne composant à part elle que des garçons, lui accordait tout, tout le temps. Leur père multipliait les « oui », fixant les yeux de biche qu'il rêvait de colorer de vert, pour qu'ils fassent honneur au prénom qu'il avait donné à sa fille. James cédait à tous ses caprices, anticipait la moindre de ses volontés. La famille Weasley, au grand complet, adorait chouchouter la petite dernière.

Ses amis s'y étaient mis. Lorcan était tantôt drôle, tantôt protecteur, et Lily s'était dégotée une petite cour, composée de fils de, de nés moldus, d'une « meilleure amie pour la vie », d'un pataud qui n'aurait rien eu à envier à Peter Pettigrow. Et au centre Lily brillait. Telle une reine.

« Une reine prête à dégringoler de son trône », songea Albus. Car Lily était caractérielle, qu'elle parlait fort, qu'elle était parfois trop franche. Une gamine colérique et boudeuse. Une petite sœur parfaite, qui ne lui ferait jamais d'ombre, songea-t-il en souriant.

- Ah quand même, tu émerges ?, s'écria Lily d'une voix furieuse. Tu es toujours sur la lune toi, ça fait dix minutes que j'essaie de te parler ! Tu as vu Rose ? Il parait qu'un des nouveaux Weasley lui a coloré les cheveux en bleu. T'es au courant ?

- Hum.

- Hum ? Tu ne peux pas répondre oui ou non, comme tout le monde ? Albus ? Ok, sympa l'ambiance.

- Désolé Lily, je pensais.

Il avait dans sa voix un semblant de sous-entendu hautain, celui-là même dont il se servait pour dévaloriser sa sœur. Il pensait, tout simplement. Et cela exaspérait Lily. Sa mère avait passé les deux mois des vacances estivales à lui faire promettre de se rapprocher d'Albus, prédisant une meilleure entente entre ses trois enfants si chacun y mettait du sien. Et même si Lily n'oubliait pas qu'Albus les avait laissés, James et elle, s'accuser à sa place d'avoir brutalisé Serena, il restait son frère, au même titre que James. « Si James peut le faire, je dois pouvoir le faire aussi », pensa-t-elle de toutes ses forces.

- Dis-moi, tu ne pourrais pas me faire mon devoir de Potions ?

Elle aurait bien demandé à James, mais elle ne pouvait reprocher à son père de faire des préférences si elle-même en faisait. Albus la dévisagea avec surprise, avant de lui sourire froidement.

- Hors de question.

- S'il te plaît Albus ! Je dois le faire avec des Irlandais et franchement j'ai trop de mal avec eux…

- Ne parle pas d'eux, lâcha-t-il, acerbe.

- Quoi, toi aussi, tu… Mais, oui, c'est vrai j'oubliais… Comment il est ?

- Qui ça ?

- Timothée Bergson ! On dit qu'il essaie ses propres sortilèges de magie noire sur les plus jeunes et qu'il ne se sépare jamais d'un grimoire effrayant que sa famille se transmet de générations en générations. Parait même que ses aïeuls se faisaient tatouer la tête des innocents qu'ils tuaient et que l'un d'eux en avaient tellement tué qu'il n'avait plus de place pour se faire tatouer les...

- Tout est vrai, coupa Albus. Mais ce n'est pas un sujet que nous devrions aborder, même toi tu peux le comprendre.

- Ouais, surtout que c'est pareil pour moi, j'ai quand même Keziah Kent dans ma promo. Tu sais qu'il m'a envoyée à l'infirmerie ? Jamais vu un élève aussi…

- Tu ne devrais pas t'approcher de lui, lui conseilla Albus d'une voix menaçante. Ni même parler de lui.

- Pourquoi tu me dis ça ? J'ai aucune intention de… Et puis ça te va bien de dire ça, toi qui fricotes avec Malefoy !

Sous le choc, Albus attrapa Lily et la colla au mur d'un air menaçant. En l'entendant suffoquer et en voyant son regard ahuri et terrorisé il prit conscience, mais bien trop tard, qu'il était en train de faire souffrir sa propre sœur.

- Albus, t'es fou !, lui cria Lorcan en s'interposant entre eux.

- Lily… Ne t'avise jamais plus de me manquer de respect. Et ne t'avise pas non plus de parler à qui que ce soit de ce qui vient de se passer, c'est compris ? C'est compris !?

- Ou…Oui.

Albus rangea sa baguette et quitta les lieux à la manière d'un serpent, altier et silencieux, laissant sa sœur dans la déception et l'étonnement.

- Lily ? Ça va ?, s'inquiéta Lorcan. Lily, tu…

- Ça va, finit-elle par soupirer, les yeux brûlants. Ne parle de ça à personne, Lorcan. Viens, faut continuer à chercher les Irlandais pour le devoir de Potions.

Elle tenta de mettre toute sa force de conviction dans sa voix, et Lorcan, même s'il n'était pas dupe, abdiqua, prenant toutefois la main de Lily dans la sienne, pour calmer ses tremblements.

Alors qu'ils gagnaient les couloirs pris d'assaut par des dizaines d'élèves, Lily ferma son visage afin de n'éveiller aucun soupçon. Mais le regard de son frère restait gravé en elle. Ce regard, elle l'avait vu quelques fois, mais jamais il ne lui avait été destiné. Ce regard était la preuve que jamais l'entente entre les trois frères et sœurs ne verrait le jour. Ce regard marquait un point de non retour. Elle avait perdu Albus, celui qui parfois, à l'âge de sept ans, acceptait de jouer et de rire avec sa sœur. Celui qui se cachait derrière son frère de peur de se faire gronder et le remerciait ensuite, du bout des lèvres mais avec sincérité. Lily ne savait pas à quel moment tout avait changé. Mais la violence de leur affrontement ne pouvait témoigner que d'une seule chose : il n y aurait pas de retour en arrière. Et jamais elle n'avait connu pire douleur.

ooOOoo

Le lendemain, sur le terrain de quidditch

- C'était le pire entraînement de quidditch de ton équipe depuis le début de l'année.

James, occupé à ranger les souaffles et les cognards, reconnut sans peine la voix de Nalani Jordan. Elle se forçait à paraître enjouée, moqueuse, compétitive, mais ses efforts ne la menaient à rien, ne dissimulant qu'une infime partie de sa tristesse. Se relevant prestement, James haussa les épaules, lui tendant les accessoires qu'utilisaient les capitaines pour entraîner les quatre équipes de Poudlard.

- Ton équipe ne ressemble à rien sans Olivia Dubois et mon frère, poursuivit Nalani.

- Olivia et Liko me manquent, c'est vrai, reconnut James. Mais j'aime mon équipe telle qu'elle est. Peux-tu seulement en dire autant ? Ton gardien est une passoire, il n'arrive pas à la cheville d'Isidore. Et Adélaïde est sans doute aussi rapide que Malek, mais elle n'a pas son expérience.

- Elle a le même âge que ton attrapeur, contra Nalani. Et Lorcan Scamander est bien moins rapide qu'Adélaïde. Quant à ta gardienne, elle rattrape quelques souaffles, sans aucun doute, mais elle a autant d'endurance qu'un vieillard. Elle ne tiendra jamais tout le match. Elle ne tiendra jamais face à nous.

- Ça promet du spectacle pour les supporters, ils détestent quand les buts restent vierges.

- Les Gryffondor aiment peut-être le spectacle, mais nous, les Serdaigle, nous préférons la victoire.

- La coupe est chez les lions, rappela James non sans fierté. Je te rappelle que nous avons gagné le championnat l'an dernier.

- De dix points. De dix misérables points. Un coup de chance qui n'est pas près de se reproduire si tu veux mon avis.

Un bruit sourd les interrompit. Dans leur dos, Maël sortait bon dernier des vestiaires, les cheveux encore humides. Depuis le début de l'année, il arrivait au dernier moment à l'entraînement et quittait le terrain bien après ses coéquipiers, préférant tenter de se noyer sous l'eau brûlante.

James remarqua à quel point son meilleur ami avait maigri. Ses joues s'étaient nettement creusées, son corps n'était que muscles fins. Il en paraissait plus grand que jamais. Ses yeux foncés, dans lesquels James avait toujours pu lire comme dans un livre ouvert, restaient indéchiffrables. James devina qu'il les avait entendu.

Leurs mots, crachés sans légitimité aucune. Leur ton, bien plus froid qu'à l'accoutumée. Un mordant qui ne leur ressemblait pas. Un affrontement puéril qui sembla décevoir Mael. Il empoigna son sac, le glissa sur son épaule et passa près d'eux sans s'arrêter.

James et Nalani le regardèrent avancer vers le château, le perdant de vue, le voyant réapparaître à travers les gradins. Enfin Mael passa les immenses portes du château sans un regard en arrière.

- Il ne t'a pas attendu, remarqua Nalani. Il ne t'attend plus, insista-t-elle.

James se tourna vers Nalani dont les yeux restaient fixés sur l'entrée de Poudlard.

- Il ne t'a pas souri, répondit-il. Il ne te parle plus.

Elle se tourna vers lui avec déception.

- Ça ne te ressemble pas de répondre aux attaques, comme ça.

- Alors quoi ?!, s'emporta-t-il. Je dois fermer ma gueule et courber l'échine ? Je ne dois rien dire alors que tu me reproches ce que tu fais toi-même depuis des mois ?! Où étais-tu quand Mael avait besoin de toi, Nalani ?

- Et toi, où es-tu, James ? Tu penses qu'il n'a pas besoin de toi ? Tu penses qu'il va bien, qu'il a choisi de maigrir et de ne plus sourire ?

James soupira, sa main se frayant un passage parmi les nœuds de sa chevelure en broussaille.

- On... Parfois, tu fais un bout de chemin avec quelqu'un et puis deux routes se présentent et tu te sépares de l'autre personne, parce que tu ne peux pas aller dans la même direction. C'est... C'est la vie, c'est comme ça.

- C'est complètement con, ce que tu viens de dire, siffla Nalani.

- Pas plus con que d'avoir choisi la mauvaise route mais de pas avoir le courage de le reconnaître, de rebrousser chemin.

- Je te fais remarquer que tu compares ton « meilleur cousin » et ton meilleur ami avec des chemins, c'est pas très cool pour eux.

- Tu trouves plus cool de sortir avec un mec que tu n'aimes plus ? Je doute que ce soit cool pour Fred.

Nalani hocha la tête en fermant douloureusement ses yeux. L'écho de la voix de James dans le froid hivernal avait quitté l'immense domaine de Poudlard depuis de longues minutes lorsqu'elle rompit le silence.

- I rien de plus bête que de croire qu'on peut se séparer de sa famille.

- Mael n'est pas ma famille, il est mon...

- Il est ton frère. Celui que tu as choisi. Celui que tu abandonnes.

- Je ne...

- Tu l'abandonnes, James. Tu ne t'en aperçois peut-être pas encore mais tu t'es mis des idées débiles dans la tête, comme quoi il vaut mieux que tu t'éloignes de tes amis, de la fille que tu aimes, parce que ne leur attires que des ennuis.

- C'est pas qu'une idée ! Tu veux que je te rappelle pourquoi Mael et Susie ne se parlent plus ? A cause d'un fichu article de presse ! Un article qui parlait de moi !

- Tu veux que je te rappelle pourquoi Mael et Fred ne se parlent plus ? A cause de moi, James. Pas à cause d'un article diffamatoire de la presse britannique, non, seulement par ma faute.

James ne sut que répondre à l'aigreur de Nalani. Jamais il n'avait envisagé qu'elle puisse regretter d'avoir fait imploser la petite bande des lions, la moitié des Maraudeurs ayant succombé à son charme. James soupira.

- J'en reviens pas qu'on ait pu se dire tous ces mots, toutes ces méchancetés…

- Cette conversation a vraiment eu lieu alors ?, plaisanta Nalani, j'ai cru qu'on nous avait transporté dans une autre dimension.

- Tu crois que quelqu'un nous a fait avaler un poison ?, répondit-il en souriant.

- Les Serpentard, à coup sûr, acquiesça-t-elle, ses yeux légèrement plus vivants.

Le silence reprit ses droits, alors qu'il leur avait été si facile de le rompre par les rires des années durant. Tous deux comprirent en cet instant qu'une page s'était tournée. Une preuve de plus, s'il en fallait une.

- Tu peux partir tu sais, lâcha Nalani. Ça sert à rien que tu attendes, Natasha ne viendra pas. Je vais juste entraîner Keith. Enfin s'il daigne venir, il a raté plusieurs entraînements.

Alors que James aurait pu, aurait dû, se poser des questions sur les absences à répétitions de Keith, il se renfrogna, vexé que Nalani continue les sous-entendus sentimentaux à propos de Natasha. Il la quitta sans se donner la peine de lui répondre, énervé qu'elle ose parler de Natasha alors qu'elle-même connaissait des déboires amoureux désastreux. Il voulait bien croire qu'elle n'avait pas brisé le cœur de Mael de gaieté de cœur, mais il ne comprenait pas qu'elle puisse continuer de sortir avec Fred alors qu'elle ne l'aimait plus. Pourquoi le laisser espérer alors qu'elle était certaine de ne rien éprouver de plus que de l'amitié pour lui ?

- JAMES !, s'écria-t-elle dans son dos. Je sais très bien ce que tu penses ! Et je trouve que c'est Sainte Mangouste qui se fout de la fontaine magique ! T'as passé des mois à te coltiner la Maggie Towler alors que t'étais dingue de Natasha depuis des lustres ! James ! JAMES !

Il accéléra, mi honteux mi bougon et traversa à toute allure le hall d'entrée, pressé de s'enfermer dans la bibliothèque. Oublier ses ennuis, ses questions et ses doutes dans des livres poussiéreux, voilà tout ce à quoi il aspirait.

Mais il s'immobilisa. Parce qu'une bande d'élèves occupait la largeur du couloir et qu'il n'avait pas envie de traverser la foule. Parce que Natasha était là, juste devant lui, et qu'elle riait, si fort qu'elle se tenait le ventre, si fort que de minuscules larmes se formaient autour de ses yeux. Occupé à laisser son cœur se repaître du bonheur de voir la fille qu'il aimait, il ne vit pas tout de suite avec qui elle se trouvait. L'absence de Rose aurait dû le frapper, l'inquiéter, même. Le bras levé et le sourire grandissant de Shania Zabini méritaient qu'il lui réponde. Mais il n'entendait que la voix charmeuse de Liam O'Brien.

- Aller, Nat, tu vas quand même pas t'enfermer à la bibliothèque ! Viens t'amuser avec nous ! On a trouvé pleine de passages secrets terribles, on va se marrer ! Tu vas pas nous la jouer petite rate de bibliothèque, quand même.

Ces mots, James les avait prononcés. Dix fois, cent fois, mille fois. Pour la faire enrager, parce qu'il adorait la voir en colère, pour la faire réagir, pour qu'elle lui parle, pour qu'elle lui témoigne un intérêt autre qu'être le cousin de sa meilleure amie. Jamais elle n'avait ri. Elle l'avait trouvé stupide, prétentieux. Elle trouvait puéril de vouloir ainsi enfreindre les règles sans aucune raison valable, juste pour s'amuser.

Et pourtant Natasha riait. Parce qu'un autre que lui essayait de la faire réagir, de la faire rire. Parce qu'un autre que lui lui faisait la cour.

- Salut James !

Shania apparut, glissant sur la pointe des pieds afin de se tenir à sa hauteur. Natasha disparue de son champ de vision, James reporta son attention sur Shania Zabini, qui semblait si heureuse de le voir. Il ne comprenait pas. Ça n'avait rien à voir avec le sourire de quelques filles qui le draguaient, ni avec ces sourires moqueurs qui se réjouissaient de chaque article où James était traité comme un moins que rien. C'était nouveau. Et déstabilisant. Non, James ne comprenait pas ce que lui voulait Shania, pourquoi elle se réjouissait chaque jour de le croiser, pourquoi elle s'écriait pour qu'il s'arrête, pourquoi elle ne cessait de vouloir lui parler. Ça l'intriguait. Mais ça le réconfortait également. Et doucement, à mesure que les étoiles dans les yeux noirs de la jeune fille l'atteignaient, il sentit ses lèvres s'étirer. Son premier sourire de la journée, s'il occultait celui qu'il avait forcé lorsque Yelena avait enfin arrêté un souaffle après avoir encaissé douze buts.

- Salut Shania. Je suis content de te voir.

- Moi aussi, trop contente d'te voir cap'taine ! On va faire les fous avec les copains, ça t'dit d'venir avec nous ? Paraît que tu connais l'château comme ta poche !

- Tu n'imagines même pas, sourit-il. Mais je dois travailler mon mémoire.

- Trop sérieux comme gars, marmonna Shania, visiblement déçue. T'es comme elle, en vrai, poursuivit-elle en désignant Natasha. Pour ça que vous êtes copains tous les deux. Pas vrai que tu l'aimes bien ?

- Euh... Si.

- Bah voilà, s'écria-t-elle en levait les mains au ciel. Faut pas que t'écoutes toutes les conneries que rabâche Grena Torr, Natasha, elle connaît rien à la vie, cette fille. Elle a jamais marché au plafond, j'peux t'l'assurer.

- Et nous savons tous oh combien c'est un gage de normalité, ajouta James, amusé.

- Tu parles comme papa, des fois, c'marrant.

Shania piqua un fard, se mordant la lèvre.

- Bon aller, on bouge les gars !

Elle attrapa son cousin Liam O'Brien par le bras et s'élança, courant à travers les couloirs, entraînant à sa suite ses meilleurs amis sous la mine mi-amusée, mi-surprise de James et Natasha.

- Jamais vu autant d'énergie, souffla Natasha. C'était franchement bizarre. Les Zabini ne sont pas réputés pour avoir soutenu ton père.

- Et alors ? Shania n'est pas sa famille et, au risque de me répéter, je ne suis pas mon père.

- Tu la connais depuis longtemps ?

- Depuis son arrivée. Trois jours après son arrivée, pour être exact.

- On dirait qu'elle te connaît depuis toujours. La façon dont elle te parle... Le fait qu'elle ait dit « papa », et non « mon père », comme si tu le connaissais, son père.

- Ce n'est pas le cas, répliqua James.

La colère grondait en lui. Quelques jours auparavant, elle lui avait reproché de tout trouver étrange, de tout trouver bizarre, de voir des mystères et des dangers partout, et la voilà qui inversait les rôles.

- T'es d'une mauvaise foi, Kandinsky, s'emporta James.

Surprise, elle le dévisagea, notant au battement de la veine sur sa tempe qu'il était énervé, ce qui était finalement plutôt rare chez lui. Ses muscles étaient tendus, son regard sombre. Ses cheveux tombaient en désordre sur ses yeux. Elle s'approcha de lui, dans le but de l'apaiser mais il recula, gardant la même distance entre eux.

- Qu'est-ce qui ne va pas, James ?

- C'est toi qui me demande ça !? Tu me reproches des trucs que tu fais, mais quand c'est toi qui les fais, c'est juste normal, faut aller dans ton sens, bien sûr ! Tu dis que je me prends la tête à toujours trouver tout étrange, que je fonce tête baissée dans les ennuis, tu...T'es jamais d'accord avec moi ! C'est juste par esprit de contradiction, en fait, tu ne veux pas être d'accord avec moi, même quand j'ai raison ! Et là, avec les irlandais, tu... Ils usent des mêmes procédés que moi à leur âge. Pourtant tu ris avec eux, alors que tu me traitais de potiron puéril et prétentieux quand je...

- Les gens changent, Potter, répondit-elle en baissant le regard. Je ne ris pas des mêmes bêtises aujourd'hui mais tu n'essaies pas non plus de me faire rire. Tu préfères parler de ton mémoire avec ta Ferton. Liam a mon âge, Ferton a ton âge. J'imagine que nos deux ans d'écart...

- Ça n'a jamais rien eu à voir avec notre âge, tu le sais bien. Mais comme tu l'as si bien dit, les gens changent.

Quelque chose, entre eux, s'était brisée. La résignation s'en assurait jour après jour. Rose avait beau les observer avec dépit, Scorpius avait beau les maudire de se persuader depuis trop longtemps de n'être assez bien l'un pour l'autre, ils n'en démordaient pas. Et lorsque l'une riait avec un Irlandais chevaleresque, l'autre souriait à une Irlandaise blonde comme les blés.

Natasha partit la première. Comme toujours. Et James recula, choisissant de lui laisser une avance confortable et non de la suivre de loin jusqu'à la bibliothèque. Il ne servait à rien de souffrir pour souffrir. Natasha lui manquait autant que Mael, mais James préférait se persuader que l'humain s'adaptait à toutes les situations et que le manque viendrait un jour à s'amenuiser. A disparaître, même.

- T'aimes pas Liam, alors ?

James sursauta. Persuadé d'être seul, il s'était adossé au mur, la tristesse s'emparant de lui avec fatalité. Voilà quelques semaines qu'il avait enterré ses rêves d'enfant, dans lesquels il devenait un homme fort et respectable, épousait Natasha et devenait le parrain des enfants de Maël. Dans ses rêves, ses amis et lui faisaient bourse commune, achetant un vieux château en ruines dans la lande écossaise ou une cabane de pêcheur dans le sud de l'Angleterre, et se retrouvaient, le temps de quelques jours de vacances, tous ensemble, dans un paysage qui n'appartenait qu'à eux et où leurs rires trouvaient écho dans ceux de leurs enfants.

« C'est fini tout ça », se répéta James. Des mots qu'il se répétait tous les jours. Des mots qu'il ne digérait toujours pas.

La tapisserie se souleva brutalement, laissant apparaître la mine choquée de Shania Zabini. James esquissa un sourire. Il ne voulait pas savoir pourquoi elle avait changé d'avis, ni pourquoi elle était seule. Il la croyait partie pour de folles aventures avec sa petite bande et finalement elle était là, seule devant lui. Non, il ne voulait pas savoir. Seul le sourire un peu inquiet de la jeune fille comptait. Il s'était vite attaché à elle.

- Je n'ai absolument rien contre Liam.

- Ah, souffla-t-elle, comme si cette réponse lui était essentielle. Alors pourquoi tu l'as critiqué d'vant Kandinsky ?

- Je ne l'ai pas critiqué, rassure-toi. Je ne me permettrai pas de le faire, je ne le connais même pas.

- L'est cool. Tu peux m'croire.

- Je n'en doute pas, sourit James. C'est juste que… Il me fait un peu penser à moi, quand j'avais votre âge. Sa bande ressemble un peu à la mienne, tu vois ? A l'époque, Natasha me trouvait insupportable. Je lui faisais juste remarquer qu'elle…

- Tu dis à l'époque comme si on avait vingt ans d'différence !

- Les gens changent en deux ans, tu peux me croire.

- Liam va pas changer, tu peux m'croire aussi ! J'le connais bien ! Et p'tet que Kandinsky n'a pas changé non plus, c'est juste qu'elle pense pas la même chose d'vous deux et...

- C'est bien ça le problème, souffla James avec tristesse. C'est ton cousin, si j'ai bien compris ?

- Yep, sourit-elle. Nos pères sont demi-frères. Son père a lui, oncle Comghal, il a un château presque aussi grand que Poudlard et y a plein d'endroits pour s'entraîner au duel, et des Pégases dans un parc immense ! Y a même un terrain de quidditch.

- Ça a l'air cool comme endroit.

- Ouais, ça va t'plaire, j'en suis sûre. 'Fin, s'tu viens un jour, quoi. Mais moi j'suis sûre qu'tu viendras un jour. Et qu'ça va te plaire. Com' et toi vous aurez plein d'choses à vous dire et papa…

La jeune fille s'interrompit, croisant ses mains très fort, et James haussa légèrement les sourcils.

- Tu penses que ça embêtera ton père que je vienne, c'est ça ?

- Quoi !? Non, trop pas ! Faut pas que tu croies tout ce que les gens racontent d'mal sur lui !

- Je n'en ferai rien. Comme pour ton cousin, je ne connais pas ton père, je…

- C'bien ça le problème, ouais, grommela-t-elle. Tu l'aimes bien, Kandinsky, hein ?

James hésita, se passant une main dans les cheveux.

- Tu peux m'le dire, à moi, j'le dirai à personne. Surtout pas à Lysa Ferton, j'lui parle jamais. Va pas croire qu'elle est pas cool mais Kandinsky irait mieux avec toi, j'trouve.

- Oh…

- Liam la regarde pas comme tu la r'gardes. Et elle le regarde pas comme elle te r'garde toi. C'est comme ça.

- Elle…

- Hadiya dit que tu te trouves pas assez bien pour elle et vice versa. Moi j'trouve ça un peu bête, m'en veux pas, hein, mais vous vous aimez et vous préférez être tristes, c'est quand même bête, tu trouves pas ?

- Je… Je me connais, Shania. Ma vie est super chaotique et Natasha…

- Papa dit que tu t'éloignes parce que tu as peur de salir les gens, de leur gâcher la vie avec les trucs pas cools qui t'arrivent. J'peux comprendre. Hadiya ferait des belles phrases pour te dire qu'elle te comprend, tout ça, mais moi aussi j'peux comprendre. J'suis assez grande pour ça, faut pas croire ! Mais j'trouve ça dommage.

- Et moi je trouve étrange que tu parles autant de lui avec ta sœur et ton père, claqua une voix froide dans leur dos.

James et Shania, sursautant d'un même mouvement, firent face à un Mael Thomas qui ne ressemblait guère au garçon éternellement souriant qu'il avait été.

- Tu devrais filer, conseilla-t-il à Shania. Et toi, tu devrais apprendre à te méfier des gens, ajouta-t-il à l'adresse de James.

- Mael…

Mais celui-ci ne s'arrêta pas, sortant à la suite de Shania, les yeux sombres.

ooOOoo

Maël Thomas avait pris l'habitude de marcher pendant des heures. Il pensait tantôt au passé, revivant les folles nuits d'aventure qu'il avait partagées avec James, Fred et Louis, tantôt à l'avenir, qui s'annonçait maussade sans James, Fred et Louis.

Une fois sa jalousie calmée, il ressentait un énorme vide en pensant à Fred. Ils avaient été proches, et sa présence lui manquait. Celle de Louis, aussi. Ils étaient comme des cousins, à ses yeux. Les cousins de son frère.

Il ne parvenait plus à parler à James. Depuis qu'il avait été nommé sous-préfet, ils ne faisaient que se croiser. Parfois, ils se trouvaient en face l'un de l'autre, à attendre qu'un cours commence, près de la cheminée de la salle commune, sur le terrain de quidditch. Ils se trouvaient au même endroit au même moment et Mael s'en étonnait. Avant, ils ne se quittaient jamais. Maintenant chacun avançait seul, James toujours pressé, Mael traînant le pas.

Et lorsqu'ils étaient ensemble, ils ne parlaient que des cours, des entraînements, des mémoires qu'il faudrait rendre à la fin de l'année. Des sujets sans importance, ou presque, pour ceux qui avaient prononcé très tôt des mots que certains ne prononceraient jamais.

Désormais il ne restait plus rien. Jamais ils n'évoquaient les demoiselles de Serdaigle qu'ils continuaient d'aimer en secret. Jamais ils n'abordaient les sujets sérieux, les recherches de Keanu et de Solenne, le W qui continuait de les hanter, les mésententes familiales.

Depuis qu'il connaissait la vérité, depuis qu'il avait compris que Susie ne l'avait jamais trahi, Mael en voulait à son père. Ça n'avait rien de compliqué, c'était un simple article, une simple lettre, une requête que son père avait acceptée, une promesse qu'il n'avait pas tenue.

« Je t'avais seulement demandé de faire passer la lettre à Susie. Rien de plus, rien de moins. » Depuis il ne répondait à aucune lettre. Il avait ouvert les premières, celles où son père se répandait en excuses, avouant avoir peur que la proximité de James empêche Mael de connaître une vie heureuse et simple.

« Je ne doute pas de sa sincérité mais j'ai grandi en pleine guerre, Mael. Quand j'avais ton âge, j'ai dû fuir, me cacher, j'avais peur des rafleurs, des Mangemorts, de Voldemort. Je ne dis pas que James connaîtra la même destinée que Harry, mais il a hérité de son père ce côté « aimant à ennuis ». Et je ne veux pas que ton adolescence soit perturbée par quoi que ce soit, Mael. Je veux que tu aies ce que je n'ai pas eu. Je veux que tu n'aies pour seuls soucis les filles et le quidditch. »

Des excuses sincères que Mael comprenait, que Mael acceptait. Mais il n'excusait pas pour autant son père. Pourquoi fallait-il toujours que les adultes les abandonnent ? Pourquoi James n'avait-il jamais pu compter sur quelqu'un d'autre qu'une poignée d'adolescents ?

Mais ce qui le blessait vraiment, au fond, ce n'était pas tant ce qu'avait fait son père. A une autre époque, il lui aurait pardonné depuis longtemps, suivant les conseils de James ou ceux de Nalani. Désormais, il n'avait personne pour réfléchir avec lui, personne pour le conseiller, pour le soutenir. Nalani préférait Fred, James s'émerveillait de ce rôle de sous-préfet qu'on lui avait confié.

Et Mael demeurait seul à arpenter les couloirs, à revivre ses joies passées, à refuser d'imaginer son avenir, à suivre discrètement Keith Corner dans les tréfonds des sous-sols, à espionner Albus Potter et Scorpius Malefoy.

Les autres avaient beau baisser les bras, Mael n'était pas prêt à oublier ses promesses. Solenne et Keanu comptaient sur lui. Et James aussi, même s'il avait tendance à l'oublier.

ooOOoo

L'automne s'était définitivement installé sur Poudlard et les élèves attendaient Halloween avec une grande impatience. Les citrouilles étaient immenses dans le potager de Rubeus Hagrid, les fantômes sortaient de plus en plus souvent et semblaient préparer quelques petites bizarreries dont ils avaient le secret et les professeurs donnaient de plus en plus de devoirs. Les principales victimes de ces travaux intensifs étaient bien évidemment les Irlandais dont le niveau semblait très aléatoire.

Certains suivaient très bien en cours et témoignaient même d'une avance relative dans certaines matières. D'autres, en revanche, luttaient pour rattraper un retard accumulé et les plus jeunes, eux, souffraient de l'avance qu'avaient prise leurs nouveaux camarades.

C'est ainsi que Lily, qui s'était levée plus tôt que ses amis, se retrouva seule devant la classe d'Histoire de la magie. Depuis son altercation avec Albus, elle peinait à laisser croire à ses amis qu'elle allait parfaitement bien. Les garçons, à la rigueur, ne remarquaient que peu son changement d'attitude, mais Serena s'était aperçue que Lily dormait mal. La solitude lui permettait de réfléchir, de se composer un masque, d'enfouir la froideur des yeux d'Albus dans un coin de sa tête, le temps que...

- Faut juste s'accrocher, j'imagine que nos niveaux vont bientôt s'égaler…

- Mais Hewie, comment tu veux qu'on y arrive ? Ils ont un an d'avance sur nous…

- Entre Velsen qui lève toujours la main pour donner les réponses…

- Quelle plaie celle-là !

- Et Potter et ses deux poteaux qui….

- Hum hum, fit Lily en se montrant.

Kathleen Whirpool, Gwenog Kubrick et Hewie Harper avaient pris Lily et ses amis en grippe. Lily, qui s'était montrée détestable le soir de leur arrivée à Poudlard, savait qu'elle en était la seule fautive mais il lui semblait trop tard pour rattraper la situation.

Elle nous a entendues, c'est sûr. Pourquoi je devrais m'en vouloir ? Cette fille est aussi accueillante qu'une porte de prison. Mais en même temps… elle a l'air triste, quoi. Ce n'est pas mon problème. Entre Kathleen, Hewie et moi c'est la fête. On s'entend super bien, on se complète. La voix me félicite de m'être trouvée des amies insipides et tellement quelconques que nous nous fondons dans la masse. Je suis soulagée quand la voix est contente. Elle ne hurle pas. Tiens, voilà les poteaux de Potter qui arrivent. Regard noir échangé, bien sûr, comme tous les jours. Qu'est-ce qu'on a comme cours déjà ?

- Histoire de la magie, répond Lily en souriant.

En souriant ? Hewie me lance un regard noir comme à chaque fois que je pense tout haut. Non, mais. Cette date est quand même à marquer sur un calendrier, Lily Potter a daigné nous adresser la parole.

- Merci Li… Potter, répond Kathleen tout sourire. Et c'est… bien cette matière ? Les premiers cours nous ont paru un peu...

Kathleen se tait, regarde autour d'elle, comme si elle avait peur que quelqu'un l'entende. « ELLE A PEUR QUE LE PROF L'ENTENDE LE CRITIQUER PAUVRE NOUILLE ! » hurle la voix. Tous se regardent au lieu de répondre. Bien sûr c'est à miss Potter-la-leader de décider si oui ou non ils auront l'autorisation signée et validée de répondre à …

- Un brin ennuyeux quelquefois. Mais Seb adore absolument ce cours, répond Lily-la-furie d'un air faussement choqué en désignant l'un de ses poteaux. Le prof est cool, il parait qu'avant c'était un fantôme qui donnait ce cours.

- Un fantôme ?

Encore une fois, la question est sortie toute seule. Mince alors, s'apprêterait-elle à me répondre ?

- Oui, le professeur Binns. Il a dû donner des cours pendant plusieurs centaines d'années, plaisante-t-elle déclenchant le fou rire de ses amis.

- Salut tout le monde !

Bayard-le-conquérant arrive. Et comme d'habitude Hugo-le-roux semble se réveiller. Les autres aussi d'un coup, quand ils voient arriver Kendall Kent. Celui-là, alors, quelle énigme. Muet, discret, maladroit, il passe ses journées à écouter parler monsieur le conquérant. Lui, en revanche, n'arrête pas de parler. De son père et de ce sport dont nous a parlé Hewie, le truc qui se joue sur un balai volant. Ça doit être dangereux quand même. Mais lui se vante d'être le meilleur gardien au monde. En cours c'est une autre chose. Bayard fait moins le malin. Le niveau est élevé pour des jeunes qui n'ont jamais entendu parler de métamorphose, de potion, de gobelins, de… Et ce cours de Botanique où on a pris froid dans une serre lugubre pleine de plantes effrayantes. Kathleen n'en menait pas large non plus et Hewie s'est montré un peu plus précieuse que d'habitude. Il faut dire que se faire mordre par un coquelicot après cinq minutes de cours, ça calme. Kathleen et moi avons compati. C'est ce que font les copines, il parait. C'est ce que fait Velsen chaque fois que Potter passe un mauvais moment ou se casse un ongle ou…

- Je peux te parler, Hewie ?

- Hum… Oui. Bien sûr Lily.

Je jette un regard effrayé à Kathleen. Elle est aussi calme qu'il y a cinq minutes pourtant… Alerte ! Sonnez l'alarme, alertez les secours, notre copine s'est éloignée et elle est seule avec Potter ! Kathleen m'explique qu'Hewie et Potter ont été amies il y a très longtemps et je ne prends même pas le temps de lui répondre que je suis déjà au courant puisque j'étais avec elle quand Hewie nous a raconté tout cela tant je ne veux perdre une miette de ce qu'il se passe au bout du couloir.

Hewie la regardait fixement et attendait que Lily ne se décide à parler. Lily avait retourné tout cela assez longtemps et elle devait faire un pas vers l'un ou l'autre des Irlandais. Elle ne craignait pas de passer pour une fille méprisante, non, ce n'était pas cela mais elle éprouvait de la sollicitude pour ces élèves qui éprouvaient tant de difficultés en cours et qui devaient faire leurs armes seuls.

Son choix s'était porté sur Hewie Harper, qu'elle espérait être la fille du bras droit de son père au bureau des Aurors.

- Ça se passe bien les cours ? Enfin, je veux dire, non, je sais bien que ça doit être dur parce qu'on a un an d'avance mais... Je me demandais, au fait, tu es bien la fille d'Owen ?

Impassible, Hewie Harper l'observa sans répondre.

- Owen Harper ? C'est pas ton père ?, insista maladroitement Lily déstabilisée par le manque de réponse de sa camarade. T'es muette ?

- T'es sérieuse Potter ?

- Mais…

- Tu voudrais me faire croire que t'as tout oublié, c'est ça ? A d'autres !

Perplexe, Lily vit la jeune irlandaise rebrousser chemin, sans comprendre ce qu'elle avait pu faire pour la blesser. Tout au fond d'elle, elle entendait des murmures, une voix lointaine, comme un écho.

« Tu feras la princesse et moi le héros sous ton charme qui vient te libérer d'un dragon.

- J'ai pas besoin de prince, mon papa c'est un héros.

- Moi aussi je serai un héros, un jour.

- Pfff, même pas vrai. T'as même pas fait de magie, encore. »

Une main qui se dresse devant elle. Une voix qui hurle son prénom, « LILY ! », une voix si semblable à celle d'Hewie Harper. Et encore une fois, une dernière fois, cette voix inconnue, plus grave, qui lui promet de devenir un héros. De devenir un héros pour elle.

Lily se laissa glisser contre le mur, les yeux fermés. Toute couleur avait quitté son visage. Et seule demeurait l'incompréhension.

ooOOoo

Qu'a-t-elle pu lui dire ? Ça n'a pas dû lui plaire puisqu'Hewie revient la mine furieuse. Si je ne la retiens pas elle risque bien de tuer quelqu'un. A choisir j'aimerais bien qu'elle tue Bayard-le-conquérant qui m'exaspère par tant de suffisance ou Hugo-le-roux qui n'est pas beaucoup mieux. Ou Kent, tiens…

- Ça va Hewie ?, s'inquiète Kathleen.

Potter revient aussi avec le regard de celle qui n'a pas tout suivi. Je saurais plus tard qu'Hewie était très proche de Lily Potter quand elles étaient jeunes, proches au point qu'Hewie a beaucoup souffert de leur « séparation » lorsqu'elle est partie avec sa mère. Je saurais aussi qu'Hewie n'a pas du tout apprécié que Lily Potter ne se souvienne pas d'elle. Je saurais enfin, et cela me fera un peu peur, qu'Hewie déteste qu'on se moque d'elle et que désormais, oui, Potter serait sa pire ennemie. Et donc, notre pire ennemie. La solidarité, l'entraide, ça aussi ça fait partie de l'amitié et je suis bien heureuse d'apprendre tout cela avec Kathleen et Hewie. J'adore ce qui est insipide et quelconque.

- Gwenog, pour la centième fois, contente-toi de penser dans ta tête. Surtout quand tu penses des choses aussi vexantes.

Une heure après le début du cours, la lassitude avait pris le pas sur l'incompréhension et Lily n'écoutait que d'une oreille l'histoire des mages célèbres de Hongrie, tout en sirotant une plume sucrée que lui avait offert James. Elle se rappelait des mots qu'avaient employés son frère ce jour-là, « c'est une plume qui contient de l'extrait de Lotus Corniculatus, une plante qui a un effet de sédatif nerveux, idéal pour les cours embêtants… ». Lui pourtant très porté sur l'action adorait l'Histoire de la Magie et c'était bien évidemment aussi le cas de Sébastian.

- Dix points pour Gryffondor, monsieur Rafa. Oui… miss…. Whirpool ?

Kathleen n'arrête plus de poser des questions, ça en devient pénible. D'abord pour le prof qui perd totalement le fil de son cours, ensuite pour ce pauvre Poteau-numéro-deux-de-Potter qui enrage et enfin pour Hewie et moi car nous ne pouvons continuer notre petite sieste tranquille. Ça me tue de l'avouer mais Potter n'avait pas tort, c'est de loin le cours le plus ennuyeux qu'on ait eu..

Avec les Potions, sans doute. Le professeur Wine a ramassé nos devoirs et a semblé surveiller de près Potter, du coup le cours m'a été beaucoup plus agréable. Paraît qu'elle a été accusée de tricherie par son frère. Pas le sous-préfet, l'autre.

Après on a Sortilèges, qui est de loin la matière la plus intéressante, ici à Poudlard. Bien sûr le professeur Slopa nous a bousculés, nous pauvres Irlandais, et j'ai été la seule à montrer des aptitudes, selon elle. Bon, d'accord, Bayard aussi s'est bien débrouillé mais il ne faut pas le lui dire, il se vante déjà assez comme ça.

Merlin que ce cours est long. Tout le monde dit ça ici, Merlin ceci, Merlin cela, par la barbe de Merlin… Et bien Merlin, faites que quelque chose vienne perturber ce cours !

- Potter ? Que faites-vous là ?

Qu'a-t-elle faire encore ? Ah non, c'est son frère le faux-préfet-vrai-sympa. « TU NE DOIS PAS LE TROUVER SYMPA ! », hurle la voix.

- Bonjour professeur. Le professeur Glacey m'a demandé de vous rejoindre, il m'a demandé de…

- C'est vrai, j'avais oublié. Le cours est interrompu, désolé miss Whirpool vous me poserez vos question plus tard. Je vous laisse la parole, Potter.

- Bien, hum, bonjour à tous. Vu que certains d'entre vous ont quelques difficultés à suivre en cours, on met en place des sortes de cours de soutien. La salle huit, au rez-de-chaussée est libre, on vous y donne rendez-vous tous les soirs à dix-sept heures trente. Des questions ? Oui, Renaud ?

- Ça sera noté ?, demande Bayard-le-conquérant.

- Non. Le but c'est juste de vous présenter les bases de chaque cours, on sera deux élèves pour vous encadrer, on a des livres et assez de place pour faire des exercices et…

- C'est vrai qu'il y a des cours de vol en première année ?

- Oui Renaud.

- Pourquoi on n'a pas ça, nous ?

- Ça vous plairait d'avoir un petit cours de vol ? T'en pense quoi, Warren ?

Monsieur bouclettes hoche la tête. Il a une façon peu commune de communiquer.

- Et toi, Gwenog, tu as déjà utilisé un balai ?

- J'ai une légère préférence pour les aspirateurs.

Il se retient de rire mais il semble plutôt satisfait. Kathleen me lance un regard lourd de reproches et Bayard-le-conquérant n'est pas très content non plus mais je suis sûre que ma réponse à plu à Potter. Le sympa, pas l'autre folle qui… « TU NE DOIS PAS LE TROUVER SYMPA ! »

- J'en parlerai au professeur Glacey et je verrai si…

- C'est toi le capitaine de quidditch de Gryffondor ?, l'interrompt une nouvelle fois Bayard-le-conquérant.

- Oui.

- Tu vas refaire les sélections quand ?

- Euh... Les sélections sont faites, Renaud, on doit maintenant s'entraîner pour le premier match contre…

- Donc il n'y aura pas d'Irlandais dans l'équipe ?

Le pauvre Potter est tout bizarre d'un coup. A priori ça ne lui avait pas effleuré l'esprit. Il se retrouve à répondre à Bayard que oui, peut-être, il a raison, et que oui, sans doute, il fera passer de nouvelles sélections mais que, bon, son équipe est très…. Bref, on a compris. Pas d'Irlandais dans l'équipe.

- C'est dégueulasse !

- Monsieur Bayard, calmez-vous je vous prie.

- Mais toutes les équipes sont constituées, les sélections n'auraient pas dû être faites avant notre arrivée. On a de très bons joueurs, je parle pas de moi, mais Coillin est super bon, c'est naze de devoir se passer de bons joueurs seulement parce qu'ils sont irlandais !

- Ce n'est pas du tout...

- J'accuse personne de racisme, professeur, c'est juste injuste qu'on doive attendre l'année prochaine pour passer les sélections. Mais ça va, j'ai bien compris qu'on n'a pas le choix.

- On a toujours le choix.

La voix du sous-préfet est ferme, convaincue. Il nous regarde, les uns après les autres, comme s'il voulait nous persuader de quelque chose d'essentiel pour lui.

- Les équipes de Gryffondor, Serdaigle, Serpentard et Poufsouffle sont constituées, c'est un fait. Vous ne pourrez intégrer aucune de ces quatre équipes. Alors si vous voulez jouer, vous avez deux solutions. Soit vous proposer aux différents capitaines pour créer des sortes d'équipe bis en vue d'entraîner les équipes « officielles », soit... Soit créer une nouvelle équipe.

- Une nouvelle équipe ?, murmure Bayard-le-conquérant. Mais, c'est possible ça ?

- Si tu n'essaies pas, tu ne peux pas le savoir. On est tous d'accord que cette année est exceptionnelle. Votre école est en pleine reconstruction, vous aurez peut-être la chance de vous y rendre un jour, ou vous terminerez votre scolarité à Poudlard. Septembre prochain arrivera vite, et vous pourrez tenter de gagner votre place à Gryffondor, j'accepterai chacun de vous pour les sélections, si je suis toujours capitaine l'an prochain. Mais peut-être que mes coéquipiers m'auront viré, peut-être que le professeur Glacey trouvera que j'ai fait honte à ma maison, parce qu'on aura perdu la coupe. Mon équipe est prête à affronter les Poufsouffle, les Serdaigle et les Serpentard, mais sans doute pas des poussins irlandais prêts à tout pour créer l'événement.

- Les poussins irlandais ?, s'exclame Bayard. Plutôt cool !

« RIDICULE », hurle la voix. Pour une fois on est d'accord.

- Le bureau du directeur est situé dans le hall. Celui du professeur Glacey est situé juste au-dessus de la salle de Métamorphoses. Et moi je suis tout disposé à vous soutenir. Si tant est, bien sûr, que l'avis d'un sous-préfet compte.

La salle entière rit et tombe sous son charme. Je ne dois pas le trouver sympa, certes, mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut.

- Bon je vous attends ce soir, salle huit. Bonne fin de journée à tous.

Il s'enfuit sur la pointe des pieds, tout gêné et peu conscient de ce qu'il vient de faire. La classe entière le suit des yeux. Et le prof le regarde avec fierté. Hélas, il reprend son cours aussitôt la porte fermée.

- Réveille-moi si je me mets à ronfler.

- Gwenog, voyons, on est en cours !

ooOOoo

Le lendemain, dortoir des filles de quatrième année, tour de Serdaigle

La tête enfouie sous son oreiller, Natasha Kandinsky grommela contre l'éternel manque de discrétion de ses camarades de dortoir. Elles n'avaient pas beaucoup évolué en quatre ans, Fiona Barber était toujours aussi bête et Océane Donovan toujours aussi belle et énigmatique. Chandika, en revanche, était devenue une vraie commère et elle adorait décortiquer la vie, les amours et les disputes des élèves de Poudlard. Et elle faisait cela avec Fiona qui était une experte en la matière. Habituée, Natasha chercha à croiser le regard complice de sa meilleure amie mais une fois de plus, Rose avait déjà quitté le dortoir, tout comme Océane.

- Ah t'es enfin réveillée, Natasha ! Tu n'imagineras jamais ce qu'il s'est passé hier soir !

- Mm, fit Natasha en s'étirant. Dis-moi tout. Quelles sont les dernières rumeurs ?

- J'en profite que Rose ne soit pas là, parce que ça concerne encore sa famille !

- Mm, répéta Natasha, blasée.

Ça n'avait rien d'étonnant, il ne se passait généralement pas trois jours sans qu'une rumeur naisse sur l'un ou l'autre des héritiers de la plus célèbre famille de Grande Bretagne. Natasha s'y était plus ou moins habituée avec lassitude, et amertume. Pour Rose, parce qu'elle ne pouvait s'empêcher de se mettre à la place de sa meilleure amie.

Souvent Natasha s'était demandé ce qu'aurait été sa vie si elle n'avait pas connu Rose, si elles ne s'étaient pas entendues, si elles n'étaient pas devenues amies. Elles étaient devenues si proches, en quatre ans, qu'elle n'imaginait pas sa vie sans Rose. Et même si elle se persuadait qu'il était mieux pour Rose d'avancer sans Natasha, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir ce besoin, cette envie de la protéger. « Je le ferai de loin », se promettait-elle. « Je la laisserai vivre sa vie normalement, sans s'encombrer d'une fille indigne d'elle. Mais je serai toujours là pour elle, dissimulée loin dans son ombre, prête à lui venir en aide si elle le nécessite. Tout comme je le ferai pour James. »

S'éloigner des deux personnes qui, hormis sa famille, comptaient le plus pour elle la blessait profondément. Et la voix de Chandika Goldstein s'apprêtait à lui causer une douleur supplémentaire, plus lancinante encore que les précédentes.

- Hier soir Fiona a vu James Potter avec une Serpentard. Une nouvelle, tu sais la fille sublime, là…

- Lysa Ferton, ajouta Fiona d'un air ravi. Héritière d'une des pires familles de sang pur. Je savais qu'il allait mal tourner…

- Mais en même temps elle est super belle et lui, il est si…

Parfait, oui, pensa Natasha qui entendait tous les jours les mêmes éloges à propos du parfait James Potter. Et c'est vrai qu'il l'était, surtout depuis quelques mois. Son corps s'était développé, il avait grandi d'une dizaine de centimètres et il était devenu si séduisant que les élèves l'avaient élu Divinité de Poudlard, ce qui lui allait à merveille, surtout depuis qu'il était préfet, capitaine de l'équipe de quidditch et surtout depuis que l'on savait qu'il était un des élèves les plus doués de sa promotion.

Natasha n'en avait jamais douté, elle l'avait toujours trouvé intelligent, tant dans ses petites piques que dans sa façon de jouer. Qu'il était beau sur son balai, ses cheveux ébouriffés volant de toutes parts lorsqu'il filait à la poursuite du souaffle…

- Il fait beaucoup moins de bêtises cette année, il est plus réservé, plus sombre aussi, quelle merveille ce James Potter, s'extasiait Chandika en se laissant tomber sur son lit, rêveuse.

Natasha ne se montrait jamais aussi démonstrative que ses camarades, elle ne faisait pas de jolies courbettes comme Fiona, ne fixait pas un beau garçon pendant des heures comme Chandika, ne flirtait pas comme Océane avec Dan Evans. Et à l'inverse de Rose qui rougissait dès qu'elle voyait Scorpius et devenait maladroite, muette et angoissée dès qu'il approchait, Natasha, elle, feignait l'indifférence dès qu'elle apercevait l'élu de son cœur.

Elle n'était pas volage à la manière de Fiona qui changeait d'amoureux comme de chaudron ou indécise comme Rose dont le cœur balançait entre Dan et Scorpius. Océane, elle, se contentait de flirter avec le pauvre Dan dont les sentiments ne faisaient aucun doute bien qu'elle n'accepte jamais ses avances. Elle laissait volontiers passer sur elle les regards énamourés de tous les garçons de la classe, tant son charme se répandait où qu'elle passe. Chandika l'enviait beaucoup, elle qui était folle de la bande de garçons de sixième année. Le singulier Louis, le malicieux Mael, le comique Fred, le sérieux Keanu, le bienveillant Keith, le charmant Oscar, le mystérieux Nolan et le parfait, célèbre, merveilleux James. Chaque jour, chaque heure, à chaque cours, Chandika trouvait l'un ou l'autre plus beau, plus drôle, plus sympa que les autres. Cela amusait Natasha, bien sûr, elle ne trouvait rien à redire à cela mais elle ne pensait pas du tout de la même façon.

Elle subissait un interrogatoire quotidien de la part de ses deux camarades qui mourraient d'envie de savoir si elle avait « quelqu'un en vue ». Bien sûr qu'elle avait quelqu'un en vue mais pour rien au monde elle ne l'avouerait aux deux commères. Non, elle préférait feindre l'indifférence ou sortir avec un garçon qu'elle n'aimait pas, comme elle l'avait fait avec Aldo alors qu'elle était totalement éprise d'un autre.

Elle n'avait qu'un seul garçon en tête et ce, depuis qu'elle était arrivée à Poudlard. Elle l'avait d'abord détesté, puis s'était trouvé des similitudes, des affinités avec lui, pour enfin comprendre qu'elle l'aimait depuis toujours malgré sa surprotection puis sa nonchalance, malgré ses piques et ses bêtises, malgré son air de victime puis de bourreau, malgré ses côtés lumineux et sombres, malgré sa célébrité, ses problèmes et la quantité de filles qui lui tournaient autour.

Natasha aimait James. Indéniablement. Passionnément. Inexorablement. Et elle détestait le fait qu'il soit si parfait, si talentueux et surtout si célèbre.

- Oh Natasha !

- Mm ?

- T'en pense quoi, toi ? Tu crois vraiment qu'il sort avec elle ? Je veux dire, ok elle est très belle mais c'est une Serpentard, et lui il… Oh mon dieu, Weasley mais qu'as-tu fait ?

Natasha se tourna vers la porte du dortoir et eut un hoquet de surprise. Rose venait de faire irruption dans son dortoir et gagna la salle de bains au pas de course. Natasha se précipita à sa suite, effrayée, car sa meilleure amie semblait être dans un piteux état.

- Merde, jura-t-elle contre la porte fermée. Rose laisse-moi entrer ! Alohomora ! C'est bien ce que je pensais, quel sort as-tu utilisé ? Rose, par Merlin, laisse-moi entrer…

- T'as vu dans quel état elle est ?, disait Chandika. Elle a sans doute dormi dehors…

- Tu m'étonnes… Elle a dû apprendre que les irlandais s'installaient avec nous, répondit Fiona.

En effet Rose n'avait pas dormi dans son dortoir, elle avait retrouvé son chêne géant préféré et s'y était blottie, photographiant les milliers de papillons phosphorescents qui crépitaient à la nuit tombée. Mais elle s'était vite endormie et à son réveil elle était transie de froid.

Fiona et Chandika avaient pour une fois tout à fait raison. Bientôt, leurs nouvelles camarades Grena Torr et Dalila Abgar viendraient s'installer dans leur dortoir et rien n'aurait pu davantage attrister Rose. Déjà que Natasha passait beaucoup de temps avec Grena dans la journée, elles allaient devenir inséparables désormais. Et Rose ne le supportait pas.

Elle lança un enchantement autour d'elle, pour que le noir total l'entoure, l'isole, la protège. Elle ne cessait de penser à la conversation qu'elle avait eue avec ses parents, quelques mois auparavant, lorsque James avait dû repasser ses Buses.

« Fais attention à toi. Reste discrète, ne fais pas de bruit, pas de vagues. Reste éloignée de James, au moins le temps que cette histoire de tricherie s'essouffle…

- C'est injuste.

- Je sais bien ma… ma chérie. Mais…

- Il a besoin de soutien. Il a besoin de moi.

- Ta mère te dit de rester loin de James, tu fais ce qu'elle te dit.

- Il a toujours été là pour moi.

- Ecoute, ma chérie, James est plus vieux que toi, il quittera Poudlard l'an prochain et je… Je ne pense pas qu'il reste en contact avec notre famille.

- Il fait partie de « notre » famille, papa !

Déterminée, Rose défia son père d'oser prétendre le contraire mais celui-ci, ne supportant d'être en froid avec ses deux enfants, préféra ne pas envenimer la situation et détourna le regard. Debout près de la porte d'entrée, sa cape et son sac déjà prêts pour sa journée de labeur, Hermione sembla se rendre à l'évidence.

- Rose… Je sais que la situation de James te semble injuste…

- Elle n'est pas seulement injuste, elle est bien pire que cela ! Bien pire que tout !

- Là, c'est toi qui es injuste. Nous avons vécu l'horreur de la guerre, l'instabilité de l'après-guerre, nous…

- Ça ne vous donne pas le droit d'abandonner vos enfants !

- Tu ne comprends pas qu'il est trop tard ? James sera majeur dans quelques mois, il semble avoir des projets, c'est trop tard pour…

- Des projets qu'il réalisera sans sérénité parce que son père laissera la presse écrire des ignominies à son sujet !

- Ne parle pas de ton parrain comme…

- Je n'abandonnerai pas James !

- Si. Nous ferons en sorte que tu le fasses. C'est plus prudent. Il te faudra sans doute aussi t'éloigner de Natasha…

- Quoi ?! Mais pourquoi !?

- Les gifles, Rose. Ne crois pas que ce qui se passe à Poudlard reste à Poudlard. Ne crois pas que le ministère ne sache pas tout de ce que font ses futurs représentants… Natasha est grillée. Jamais elle ne travaillera au ministère…

- Tout ça parce qu'elle a giflé Harry ?

- Et Albus. N'oublie pas l'importance de ton cousin. Il représente l'avenir de notre monde.

Ahurie, Rose ne trouva rien à répondre devant pareille stupidité. Il était loin le temps où ses parents étaient les deux héros de sa vie, le temps où elle ignorait tout de leur lutte contre Voldemort, le temps où elle les adulait parce qu'ils jonglaient entre une famille envahissante et une carrière passionnante. Rose avait mis du temps à prendre conscience de la vérité, de l'absence trop fréquente de sa mère, du manque d'autorité de son père, qui préférait jouer le bon copain. Oui, elle avait mis du temps à prendre conscience qu'ils étaient aujourd'hui devenus de parfaits étrangers à ses yeux.

Ainsi Rose capitula. Comment les adultes pouvaient-ils se montrer aussi bêtes et étroits d'esprit ?

- Tu dois faire ton choix, Rose. Tu peux choisir de vivre une vie douce et agréable, avec une famille unie et un travail passionnant. Ou bien choisir de suivre deux marginaux, qui finiront par t'abandonner. Parce qu'ils ne peuvent rester ici, parce qu'i pas d'avenir pour eux, ici.

Rose avait envie de rétorquer qu'il n y en avait pas non plus pour elle, du moins pas celui dont elle rêvait. Mais il était trop tôt pour cela. James, par sa place d'aîné, avait tout encaissé pour cinq et leur avait offert ce répit, cette chance, qu'elle ne voulait brûler sans réfléchir. Elle avait le choix. Elle savait qu'une fois son choix fait, il n y aurait pas de retour possible.

Lorsque la petite sœur de Natasha avait été admise à Sainte Mangouste, James s'était investi pour deux, James avait transmis, James avait montré l'exemple.

En soutenant Natasha, en trouvant les mots, les gestes pour l'apaiser.

Rose balbutiait, Rose n'avait pas l'habitude. Personne ne lui avait appris la tendresse, l'entraide, la compassion. Tout ce qui faisait l'amour, en somme.

Hermione et Ron s'étaient aimés, Rose en était persuadée, mais l'amour qu'ils se portaient s'était peu à peu transformé en amitié impossible. L'amitié qu'ils auraient dû chercher à conserver plutôt que de former un couple voué à s'autodétruire.

Ils s'étaient mariés, avaient eu deux enfants, s'étaient éloignés, s'abrutissaient de travail. Ils n'avaient que peu connu le bonheur et Rose comprenait petit à petit l'illégitimité des conseils qu'ils lui prodiguaient.

Des conseils et des ordres. Des recommandations et des responsabilités. Des interdictions, surtout. D'être proche de James, d'être proche de Natasha. Une demande claire, nette et précise de les abandonner pour se rapprocher d'élèves responsables, bien-pensants, bien vus.

Rose avait hésité. Rose avait fini par choisir. Par choisir les deux personnes qui l'aimaient pour ce qu'elle était, qui ne lui demandaient pas de changer, de devenir une autre personne.

A Sainte Mangouste, Natasha avait utilisé ses dons d'animagus pour communiquer directement dans son esprit, la suppliant de rester à ses côtés, lui prouvant qu'elle avait besoin d'elle, qu'elle l'aimait. Qu'ils l'aimaient tous les deux.

Et Rose s'était accrochée à cet espoir de se construire entourée de deux personnes aimantes auprès de qui elle était prête à vivre et à s'épanouir.

C'était un choix risqué, qui lui avait coûté. Un choix difficile. Un choix dont elle ne pouvait assumer seule les conséquences et les répercussions. Mais James courait dans tous les sens, fier d'être enfin apprécié à sa juste valeur, et sa bienveillance envers les irlandais rebutait Rose qui ne supportait justement pas tous ces nouveaux élèves qui voyaient en elle la fille de célébrités, une fille qu'ils scrutaient à loisir, une fille à qui ils posaient mille questions, se montrant bien trop intrusifs à ses yeux.

Et Natasha… Natasha s'éloignait. Rose le sentait, jour après jour. Natasha devenait amie avec les irlandais, Natasha riait avec eux, Natasha tournait le dos à Rose. Et n'en finissait plus d'ignorer James.

Bien sûr Rose avait fini par sortir de la salle de bains sous les regards curieux de ses camarades qui ne parlaient que de la nouvelle conquête de James Potter. Nouvelle conquête ? Depuis quand James Potter avait des vues sur une autre fille que Natasha ? Car Rose en était certaine, James était fou amoureux de sa meilleure amie. Bien sûr elle en était un peu jalouse, après tout, personne ne l'aimait, elle. Mais sa nuit à la belle étoile l'avait inspirée et elle voyait là une opportunité d'intervenir et d'offrir à Natasha quelque chose que jamais Grena ne pourrait lui donner.

Elle refusait que Natasha s'éloigne. Elle refusait que James s'éloigne. Les raisons qu'ils s'inventaient étaient ridicules, et Rose était fin prête à leur en faire prendre conscience.

- Tu vas finir par me dire où t'as passé la nuit ?, répéta une énième fois Natasha.

Rose balaya sa réponse d'un geste vague de la main et se rapprocha de sa meilleure amie comme elle le faisait toujours lorsqu'elle souhaitait aborder le sujet « confidences ».

- Tu te rappelles du jour où… tu sais, j'avais eu une nuit particulièrement agitée et…

- Quand Londubat t'as ramenée ? Comment tu veux que j'oublie ça !?

- T'as réfléchi à ce que je t'ai dit à mon réveil ? A propos de James et de vos sentiments ?

- Franchement, Rose, je… Tu avais très mal dormi, tu étais très agitée…

- J'avais très bien dormi, au contraire. J'ai fait un rêve… Tu sais, un de ces rêves qu'on aimerait bien voir se réaliser. Et dans mon rêve, tu étais en couple avec James. Et tu étais très heureuse. Suffisamment pour lui faire des enfants…

C'était la première fois que Rose voyait Natasha rougir, comme ça, sans raison. Presque sans raison.

- Tu ferais mieux de me dire où tu as passé la nuit, tenta Natasha.

- Ne change pas de sujet. On parle des sentiments que tu éprouves pour lui depuis… une éternité !

- Il ne m'intéresse pas de cette manière, Rose, combien de fois il me faudra te…

- Il est brillant, c'est le meilleur élève de sa promo, le meilleur joueur de quidditch, il est…

- C'est faux, tout ce qu'il a, il l'a obtenu car il est le fils de.

Rose soupira en levant les yeux au ciel. Ce que Natasha pouvait se montrer têtue parfois. Il lui semblait même que le terme « têtu » avait été inventé pour elle. Tout comme « mauvaise foi » et « utilisation bien trop dangereuse d'une batte de quidditch ». Et voilà qu'elle en remettait une couche.

Elle déblatérait ces phrases toutes faites que l'on pouvait lire dans la presse, que l'on pouvait entendre dans chaque couloir, murmurées par des personnes qui ne connaissaient pas « le vrai James », qui n'avait jamais cherché à savoir, à comprendre.

- … ce ne sont pas ses qualités qui l'ont forgé, il était déjà comme ça avant de naitre, c'était écrit, tu comprends c'est juste un fils de.

A nouveau Rose leva les yeux au ciel. Natasha avait pris cette habitude de réciter un texte dénué de toute conviction. Cela fonctionnait peut-être auprès de ceux qui ne la connaissaient pas, mais Rose se targuait de bien la connaître. Et elle savait exactement comment déstabiliser sa meilleure amie.

- Moi aussi je suis la fille de gens célèbres ! Pourtant, quand on s'est rencontrées, la petite Natasha qui paraissait si minuscule dans les pulls de son frère me rétorquait qu'elle s'en fichait, que ça n'avait pas d'importance, que…

- Mais ce n'était pas pareil, Rose, tu …

- Harry dit toujours qu'il n'y serait pas arrivé sans mes parents. Mes parents sont presque aussi célèbres que lui.

- Je ne prétends pas le contraire. Tes parents sont des gens formidables, je te dis juste que tu as hérité de ce qu'ils ont de meilleur en eux. Tu as l'altruisme de ton père et l'intelligence de ta mère et…

- Et James tient sa pertinence de sa mère et sa bonté de son père.

- Pourquoi tu le défends ainsi ?

Elles s'étaient arrêtées au beau milieu du couloir et pour une fois Natasha ne détournait pas le regard et fixait Rose de son regard si intense. Elle attendait une vraie réponse et Rose prit le temps de réfléchir pour bien choisir ses mots.

La relation qui l'unissait à Natasha était plus fragile que jamais, elle en avait conscience. Elle savait aussi que James était un sujet délicat. Depuis toujours.

Mais elle l'aimait. Elle les aimait tous les deux. Parce qu'ils étaient le frère et la sœur qu'elle n'aurait jamais, qu'ils avaient tous deux des qualités qu'elle leur enviait, le courage, la perspicacité, la patience et tout autant de défauts parfois appréciables.

- Parce que je suis fière de lui sans doute. Je trouve qu'il est devenu vraiment…. Vraiment super. Il l'était peut-être avant, quand on était gamins et que je me moquais de lui parce que toute la famille le faisait. Tu m'as aidée à m'intéresser à lui différemment. C'était peut-être pas volontaire, mais vous m'avez aidée tous les deux à aimer l'autre. Oui il est super, tout autant que tu l'es. Et toutes les filles semblent le remarquer sauf toi. Il est la célébrité de Poudlard, ok mais il est aussi une Divinité.

- Je me fous pas mal de cette…

- Il ne t'attendra pas éternellement, Nat.

- Apriori il a déjà quelqu'un, lâcha Natasha en regrettant déjà d'avoir si vite lâché prise.

- La princesse des glaces ? Franchement ? Je n'y crois pas. Natasha… je crois vraiment que tu devrais aller le voir et lui laisser une chance.

C'était la première fois qu'elle voyait Natasha hésiter, elle qui d'ordinaire criait haut et fort que James ne l'intéressait pas avec une mauvaise foi inégalable.

- Regarde-le, il est là-bas.

En effet James se tenait au bout du couloir et il était visiblement en train de réprimander Dempsey Weasley. Cela amusait beaucoup Rose. Ses parents étaient si proches d'Harry et Ginny que les enfants Potter et Rose et son frère avaient été élevés ensemble. Et si l'un d'eux n'était vraiment pas destiné à devenir préfet c'était bien James. Mais il avait changé et il semblait même assez doué. Rose se réjouissait que ce Dempsey en fasse les frais.

- Je me demande ce que cette andouille a encore fait, soupira Rose en vérifiant méticuleusement que ses cheveux n'étais pas bleus, traînant derrière elle une Natasha plus très sûre d'elle.

- Attends Rose, on n'y va pas, attends…

- Tiens-toi un peu tranquille Dempsey ! Les profs n'en peuvent plus et ton… Salut les petites rates de mon cœur, fit James en les voyant arriver.

Il sursauta, se surprenant lui-même d'avoir lâché ces mots qu'il n'avait plus prononcé depuis des mois. Mais il n'avait plus parlé à Rose et Natasha depuis si longtemps que les voir s'arrêter à son niveau…

- Les quoi ?, s'écria Dempsey. Mais c'est la fausse Weasley et sa copine !

- Rose une fausse Weasley ? Fais gaffe à ce que tu dis, toi, sinon ta prochaine retenue tu la passeras avec moi et crois-moi ça ne sera pas une partie de plaisir !

- Ça va James, je la laisse tranquille ta protégée !, répondit Dempsey en reculant. Et moi qui te pensais cool, franchement… murmura-t-il en s'éloignant.

Il leur lança un dernier regard déçu mais le sourire rayonnant de Rose était devenu si rare, ces derniers temps, que James ne put s'empêcher de lui répondre.

- Merci James.

- Je t'en prie Rosie. Il est incroyable ce type, jamais vu un Weasley aussi chiant… ça va alors ? Ça fait longtemps qu'on ne s'est pas parlé tous les trois…

- Moi je vais très bien, c'est Natasha qui a un problème, je vous laisse voir ça tous les deux.

Et avant que James et Natasha n'aient pu dire quoi que ce soit, Rose avait disparu. James se tourna alors vers Natasha et la détailla du regard. Elle avait détourné le regard et chose bien plus curieuse, elle rougissait.

- Qu'est-ce que… Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

Elle garda le silence, son cerveau tournant à plein régime pour trouver quoi dire, quoi répondre. Se jeter au cou de James et l'embrasser fougueusement lui semblait une bonne idée. Radicale, mais plus que tentante. Mais elle n'en avait ni la force ni le courage. Il lui semblait qu'on lui avait jeté des litres entiers de glue perpétuelle. Elle n'arrivait même pas à lever les yeux vers lui. Affronter son regard, alors qu'elle s'était juré de demeurer loin de lui n'était pas chose aisée.

- Rose a parlé d'un problème, tenta James. J'espère qu'il n'est rien arrivé de grave à Anastasia. Ou à Irina. Ou à…

- Tu fais du bon boulot comme préfet.

Elle se morigéna, rougissant comme jamais auparavant. Elle devait fuir, le laisser vivre sa vie sereinement, avec cette fille de Serpentard ou n'importe quelle autre. Mais pas avec elle. Elle ne savait pas le rendre heureux. Elle n'avait jamais su, elle ne le saurait jamais.

- Allons, Natasha, tu sais bien que tu peux tout me dire.

Elle leva les yeux sur lui, le trouva plus beau que la veille, comme chaque jour qui s'écoulait depuis quatre ans. Mais déjà il se détournait, anticipant une prochaine rencontre, son ouïe animale entendant, comme Natasha, les pas pressés de Louis.

Il allait partir, il allait retrouver ses missions, ses devoirs. Ses responsabilités. Elle voulait juste qu'il ait droit également à des pauses, des moments qui lui seraient agréables, faits de rires et joie. Des pauses comme il s'en accordait trois ans auparavant, quand ils se taquinaient au hasard des rencontres, quand Natasha bousculait le destin pour le croiser toujours plus.

- Ça… ça me manque nos petites piques, avoua-t-elle du bout des lèvres.

Quoi ? Il avait bien entendu ? Elle avait l'air si timide en prononçant ces mots. Et elle le regardait avec cette douceur qu'il avait attendue si longtemps… Peut-être trop longtemps, d'ailleurs.

Il se tourna vers Louis qui s'était arrêté au bout du couloir, retenu par Keanu et Nalani. Celle-ci les observait avec un sourire complice et malicieux, loin des regards ternes qu'elle arborait depuis des semaines.

Le cœur de James battait fort. Trop fort. Il ne supportait plus toutes ces pensées, ces idées, ces contradictions qui s'affrontaient en lui. Il aurait pu suivre son instinct, écouter son cœur, répondre au désir qui faisait frémir son corps. Natasha était juste là, il n'avait qu'un pas à faire pour l'attirer dans ses bras, pour la serrer fort, pour l'empêcher de le fuir, encore, comme elle le faisait tout le temps. Mais sa raison l'en empêcha. Pourquoi y croire ? Il n'avait plus d'espoir. Elle le repousserait. Elle rejoindrait Liam O'Brien, cet irlandais qui savait la faire rire, cet irlandais qui avait su accomplir ce qu'elle avait toujours refusé à James.

- Tu as un problème, oui ou non ?, s'entendit-il répondre d'un ton assez froid.

Elle le regarda sans comprendre. Après tout il avait passé l'année précédente à lui courir après, à se montrer jaloux, à lui proposer de…

- Ecoute Kandinsky si tu as un problème va en parler à un préfet de Serdaigle, moi je n'ai pas le temps de…

- Je me disais qu'on aurait pu… tous les deux…

- Non, coupa James brusquement. Écoute, l'an dernier on a cru avoir une sorte de … béguin. Mais c'est fini maintenant, on ne va pas continuer à perdre autant de temps ensemble, on a mieux à faire. Moi, en tout cas, j'ai mieux à faire.

Sa démarche était sans doute raide lorsqu'il s'éloigna d'elle mais elle ne le remarqua pas. Elle avait l'impression d'avoir perdu tous ses sens et toute logique. Elle ne sentait que ses larmes naissantes qui lui brûlaient les yeux.

Elle n'envisagea même pas de retrouver Rose. La simple idée d'avancer lui paraissait insoutenable. Elle devait rester seule, elle devait se calmer. Plus tard elle prendrait la décision de s'éloigner de Rose définitivement. James s'était chargé de la première étape, et ses mots la brûlaient. Elle ferait en sorte que ce soit moins douloureux avec Rose, pour elles deux. « Mais pas maintenant », songea-t-elle en retenant ses larmes devant une bande de Poufsouffle qui la dévisageait étrangement. « Ainsi la batte au cœur de pierre était-elle capable de souffrir », semblaient-ils murmurer.

Heureusement, les toilettes des filles n'étaient pas si loin et elle s'y réfugia, préférant la compagnie de Mimi Geignarde à celle du reste de Poudlard.

ooOOoo

Aile sud de Poudlard, dortoir des Irlandais

J'ai compris comment faire taire la voix. Il suffit d'anticiper, de répondre avant qu'elle n'ait à me hurler quoi dire, quoi faire. Ce matin, quand Kathleen a proposé qu'on écoute de la musique, j'ai cherché dans la pile des disques le mot « country », j'ai lancé le disque et me suis mise à danser, parce que c'est ce que fait Kat tous les matins. Je ne sais pas danser, vu le fou rire de Kat et Hewie, mais la voix était contente, elle n'a pas hurlé.

Alors, pour la faire taire, lorsqu'elle me hurle de lancer un sortilège à Kathleen, je lui obéis. Je me dépêche de cacher son corps inconscient, de la tirer jusqu'à un renforcement de la pièce, au cas où Hewie arriverait et j'exécute chaque ordre que la voix me crie. Je dessine sur le corps de Kat, pile à l'endroit souhaité par la voix. Dans la chute de ses reins, là où elle ne pourra rien voir, même en se tournant mille fois devant un miroir. Je répète les paroles étranges de la voix. C'est une langue ancienne, personne ne parle comme ça, ni anglais ni irlandais, pas même les professeurs, pas même le vieux directeur à la barbe faite de neige et de cendres.

Le W s'éclaire brièvement, comme un feu qui s'embrase, mais ça ne dure pas, et Kat ne se réveille toujours pas. Le W s'efface, il est là sans être là. Kat remue tout doucement. Je sais que c'est terminé. La voix ne dit plus rien. Les maux de tête s'éloignent. Je n'éprouve nul regret. Je ne suis pas faite pour les regrets. Je suis faite pour exécuter les ordres d'une voix qui ne crie que pour moi.

- Gwenog, ça va ? Qu'est-ce que je fais couchée sur le sol ?

- Tu es tombée. Tu n'as pas mal ?

- Non, murmure Kat, étonnée. Tu es toute pâle.

- J'ai sans doute eu peur pour toi.

Kat m'offre un de ses sourires lumineux, un de ses précieux sourires. Je l'aide à se relever, à s'habiller, en nourrissant la conversation du compte-rendu de toutes les rumeurs que j'ai pu entendre à propos de la fête d'Halloween qu'Hewie et Kathleen attendent avec impatience.

Je sais ce qu'est Halloween. La voix m'a expliqué, la voix m'a montré des tas d'images, la voix m'a fait réciter. Mais ce n'était pas comme en cours de Sortilèges ou de Botanique, où les professeurs me grondent gentiment quand je réponds à côté. La voix, elle, me brûlait à chaque mauvaise réponse, m'obligeant à m'appliquer pour ne pas ressentir ce mal vif et cuisant partout sur ma peau.

La voix dit que je dois me concentrer, me préparer à tout, anticiper. Elle dit que l'échec ne m'est pas permis, que je ne suis pas faite pour ressentir la peur, le doute, l'hésitation, le regret.

La peur, je la ressens. En cours, parfois, il m'arrive d'avoir peur d'un sort, d'une plante, d'une potion qui boue un peu trop près de moi.

Le doute, je le connais. Quand je parle sans réfléchir et qu'Hewie et Kat me regardent bizarrement.

L'hésitation fait partie de moi. A chaque nouveauté, plusieurs fois par jour. Quand la voix hurle des choses que je ne veux pas entendre. Quand elle me donne si mal à la tête que je ne parviens pas à déchiffrer ce qu'elle me hurle.

Mais le regret, je ne le connaissais pas.

Kathleen s'immobilise devant le miroir. La voix retient son souffle. Kathleen perçoit mon regard et me sourit avec douceur.

- Tout va bien, j'avais cru voir… Comme un truc sur ma peau. Mais j'ai dû me faire des idées. Tout va bien Gwenog.

La voix me hurle qu'elle me rassure, je lui obéis et souris à Kathleen. J'ai l'impression qu'une boule grossit dans ma gorge. Ça doit être ça, le regret.

« TU N'ES PAS FAITE POUR CA ! TU NE DOIS RIEN RESSENTIR ! TU N'ES PAS HUMAINE ! TU N'ES QU'UNE ARME, UN OBJET, UN OUTIL ! »

J'acquiesce discrètement, ravissant la voix qui prend congés. Je sens qu'elle n'est plus là, dans ma tête. C'est comme si elle se mettait au repos, comme si elle se rechargeait, comme cet objet moldu que Kathleen n'arrive pas à recharger à Poudlard.

La voix se repose pour mieux hurler plus tard, quand je serai seule, quand elle m'ordonnera de sortir du château, de me cacher, de courir parmi les ronces. Amalthéa me fera boire cette potion dégoûtante, celle qui régénère la voix, celle qui la rend plus forte, plus dure, plus blessante.

Je pourrais ne pas y aller. Je pourrais ne pas obéir. M'échapper de ce chemin tout tracé, remonter le courant, avancer à contresens. Mais je suis faite pour obéir. Je suis faite pour me servir de Kat et Hewie, et non pour rire avec elles. Je suis faite pour avaler ce que me tend Amalthéa, et non essayer de croiser son regard toutes les nuits. Je suis faite pour oublier, pour agir, pour détruire.

Je sens la voix s'agiter. Elle ne supporte pas que je puisse penser, comme le ferait une fille normale. Une humaine.

« TU N'ES PAS HUMAINE. TU N'EXISTES PAS. TU N'ES QU'UNE ARME AU SERVICE DE LA PUISSANCE SUPREME. UN OBJET. »

Un objet. Comme la vieille plume d'Hewie qu'elle a utilisée toute son enfance et qu'elle n'a pas hésité à jeter à la poubelle pour la remplacer par une autre, neuve et belle. Celle qui me remplacera sera peut-être neuve et belle. Peut-être saura-t-elle se coiffer, anticiper les questions sans que la voix ne se fâche. Mais elle sera comme moi. Un objet dissimulé parmi les êtres. Un corps sans vie, sans cœur, sans âme. Une arme destinée à imploser au moment adéquat, en créant le plus de grabuge et de pertes possibles.

Un artefact du néant n'avance pas à contresens. Il se contente de faire ce qu'on attend de lui, sans panache, sans envie.

Je jette un dernier regard au W qui disparaît sous le pull en grosses mailles de Kathleen. Un artefact du néant ne doit rien ressentir. Je ferme la porte derrière nous, y enfermant le peu de regret qu'un non-être tel que moi peut ressentir.

ooOOoo

Au même moment, bibliothèque de Poudlard

- Que fait le grand préfet-en-devenir de Serpentard sans sa plus fidèle cour ?

Scorpius sursauta, levant précipitamment les yeux. Pris dans sa lecture et le silence solennel de la bibliothèque, il fut presque déçu d'être interrompu. Mais le sourire de Lysa Ferton était communicatif, et Scorpius ne broncha pas lorsque sa cousine et les amis de celle-ci s'installèrent à sa table.

- J'ai confié les jeunes irlandais à Sally-Ann Perks, l'autre préfète-en-devenir de notre maison, répondit-il en dissimulant discrètement sa lecture.

- Et tu profites de ta liberté en venant t'enterrer ici ?, se moqua Lysa. Ce livre que tu as fait disparaître doit être passionnant.

La ruse de sa cousine ne surprit pas vraiment Scorpius. Mais il aurait préféré qu'elle ne le surprenne pas. Il la connaissait depuis toujours. Leurs mères étant cousines, la famille Malefoy avait apporté son aide aux sœurs Ferton lorsque leurs parents avaient été assassinés. Lysa et Cassiopea étaient plus que des cousines à ses yeux, elles étaient les sœurs qu'il n'avait jamais eu. Mais Scorpius voulait garder certaines choses secrètes. Ses recherches, ses conversations avec le vieux James et avec Graziella, les missions qu'il avait acceptées, le soutien qu'il vouait à James, leur implication commune dans une aventure qu'il ne comprenait que peu et que James ignorait. Sa famille n'avait pas à savoir. Il en allait de leur protection.

- C'est dommage que tu ne partages pas tes lectures avec nous, continua Lysa. Ça pourrait nous intéresser.

- Je doute qu'un élève de quatrième année ait quelque chose à apprendre aux trois plus brillants élèves de sixième année de Serpentard.

- Ne te dévalorise pas ainsi, cousin. La magie des Mac Cairill est une légende passionnante.

Ils s'affrontaient du regard, comme ils l'avaient toujours fait. Leur relation était faite de tendresse dissimulée par des attaques rusées. Cassiopea, bien plus sage et calme qu'eux, marmonnait habituellement qu'il y avait une part de vice entre ces génies de la répartie et de la clairvoyance.

- Un vieux bouquin que m'a offert mon parrain.

- Ah Blaise Zabini, soupira Lysa. Un homme charmant. J'ai toujours aimé les hommes charismatiques, surtout lorsqu'ils ont cette étincelle rare dans le regard... Tu sais, cette étincelle que possède également l'ancêtre des Mac Cairill. Ou James Potter.

Impassible, Scorpius ne cilla pas. Ça fonctionnait plutôt bien avec le commun des mortels, à leurs côtés Ben Jagger tentait de faire comprendre à Nathaniel Harper pourquoi il ne fallait jamais couper les racines de bandérane avant celles de bondérone, mais Lysa, elle, savait lire en lui. Elle avait quinze ans de pratique derrière elle.

- Tu n'as qu'à faire un tour vers ces étagères, là-bas, conseilla Scorpius. Les rayons consacrés à l'Histoire de la Magie...

- Oh, je les connais bien assez. Pour son mémoire, Ben a choisi de travailler sur les berceaux de la magie. Je suis sûre que je n'ai pas besoin de te préciser le rapport avec Tuan Mac Cairill.

Sa voix, sifflante, fit frémir Scorpius. Il n'ignorait pas qu'il venait de perdre la bataille. Et connaissant son adversaire, il sut d'emblée qu'elle continuerait son offensive.

- Tes lectures sont à la fois passionnantes et curieuses. Je me demande si tes amitiés le sont tout autant.

- Mes amitiés ? Je n'ai pas d'amis. Un Malefoy n'a pas d'amis.

- Tu es ami avec Rudy Higgs, nia Lysa avec évidence. Et avec un certain jeune homme qui est juste là-bas et que tu n'ignores qu'en public.

Scorpius ne se donna pas la peine de se tourner. Il savait que Lysa faisait référence à James, ils s'étaient salués discrètement une heure plus tôt.

- Et avec Soizic Azilis, la nouvelle batteuse des lions, ainsi que cette Lily Evans dont parle la presse. Et avec Briseis Delanikas. C'est bien ça ? J'aurais peur d'écorcher le nom d'une de tes amies.

- Ce ne sont pas mes amies. Je suis seulement courtois.

- C'est étonnant, n'est-ce pas ? Je les vois très souvent, ces trois-là, te porter un intérêt plus qu'assidu. Et elles portent le même intérêt à un autre garçon en ces lieux. L'un de tes amis, qui ne sont donc pas si nombreux. Étonnant, vraiment.

- Tu n'as pas mieux à faire que de t'étonner de mes fréquentations ? Travailler ton mémoire, par exemple. Quel sujet as-tu choisi ?

- L'Occlumencie, répondit-elle d'un ton victorieux.

Scorpius leva les yeux au ciel. Il avait perdu la deuxième bataille. Mais il ne comptait pas se laisser faire impunément.

- Je t'ai vue draguer James ce matin. T'avais beau mettre tes attributs en valeur et faire danser ta cascade de cheveux longs, James t'a oubliée dès qu'il a vu passer Kandinsky et sa robe maculée de robe.

Le sourire sur le visage de Lysa s'était fané, mais sa triste mine disparut tout aussi vite qu'elle était apparue.

- Il finira bien par l'oublier. J'y veillerai, promit-elle d'un clin d'œil.

Les trois garçons la virent se diriger d'une démarche charmeuse vers James, lequel travaillait seul. Avec confiance, elle tira une chaise et s'installa en face de lui.

- Mémoire ou devoir d'histoire de la Magie ?, demanda-t-elle d'une voix langoureuse.

- Paraît que les deux sont liés, répondit James avec un petit sourire.

Heureux de ne plus étudier seul, il se força à se concentrer sur l'épais grimoire qui présentait les apports d'Odin et des valkyries dans le monde magique. Mais un attroupement non loin de lui attira son attention.

Quatre irlandais répartis dans sa promotion, dans trois des quatre maisons de Poudlard.

Dana Augusta semblait se désintéresser des trois autres, son regard allant de Lysa à Nathaniel Harper, et James comprit que la jeune fille s'était prise d'affection pour Lysa et qu'elle n'était pas insensible au charme de Nathaniel.

Billie Bell avait été répartie à Gryffondor et passait le plus clair de son temps avec Max Flow et Zoé Torr, deux autres irlandais, ainsi qu'avec Alice et Mael. Elle feuilletait un magazine et, contrairement à Dana qui le cachait, Billie forçait son désintérêt, comme pour montrer à ses interlocuteurs qu'elle aurait préféré être ailleurs.

William Weasley avait été réparti à Poufsouffle où sa sympathie et sa bonne humeur faisaient l'unanimité. Il avait été nommé référent des irlandais et observait sa montre avec inquiétude.

Daniel Redox, le dernier des quatre, agitait les bras, pressé et soucieux. Il parlait pour quatre. Il parlait seul. Et James ne pouvait décrocher son regard de lui.

- Billie Bell ou Dana Augusta ?, l'apostropha Lysa d'un air mauvais que James interpréta comme jaloux.

- Aucune des deux, répondit-il en rougissant. Je... Tu connais Daniel Redox ?

- Redox ?, réfléchit Lysa. Non. On n'était pas dans le même pavillon, en Irlande, et on ne volait pas dans la même catégorie.

- C'est-à-dire ?

- Disons que je faisais partie des élèves branchés, qui ont la côte et qui se la racontent alors que lui... C'est juste un gars normal. Mais Dana dit qu'il est sympa. Elle lui a fait signer ma liste, tu sais celle que j'ai présentée au directeur.

- Pour lui proposer d'organiser des fêtes irlandaises à Poudlard ? Qu'est-ce qu'il a répondu ?

- Qu'on fêterait le Samain dans quelques jours. Sauf que Poudlard fête Halloween tous les ans, je vois pas pourquoi je me suis acharnée à récolter cinquante signatures pour que soit organisée une fête qui l'aurait été sans ces signatures.

- Tu ne devrais pas laisser tomber. Poudlard est désormais constitué de nombre d'élèves originaires d'Irlande, je trouve ça génial que tu veuilles vous présenter à travers des célébrations traditionnelles.

- C'est gentil, James. Il a raison le prof d'histoire, tu progresses vite.

- Et même un peu trop, paraît-il. Ça te dirait d'aller te balader dans le parc ? Le coucher de soleil est sublime en automne.

Radieuse, elle se redressa en attrapant son bras. Et lorsqu'ils croisèrent Natasha Kandinsky, elle se fit un plaisir d'arborer un air victorieux.

ooOOoo

Les poussins irlandais naquirent le dernier jour du mois d'octobre. Le ministère avait donné son accord et le directeur Briscard avait permis à une irlandaise douée pour le dessin de créer les tenues de quidditch qu'arborerait la nouvelle équipe de Poudlard. Les sept jeunes irlandais firent sensation en se rendant à leur premier entraînement, vêtus de robes couleur feu où un œuf verdoyant s'effritait.

Certains pensèrent à une farce d'Halloween, d'autres hurlaient leur joie de voir le championnat s'allonger. James ne pouvait que se réjouir de l'enthousiasme débordant de ses petits protégés. Les cours de soutien connaissaient un vif succès, les préfets et les meilleurs élèves de Poudlard intervenaient volontairement avec beaucoup de joie et travailler avec Nolan était d'une facilité appréciable, tant ils s'entendaient sur tout.

Leurs journées étaient pareillement rythmées et, lorsqu'ils avaient un moment de libre, ils se retrouvaient à la bibliothèque, passionnés par les livres des rayons d'histoire. Jour après jour, ils étaient rejoints par de nouveaux élèves, quelques septième année qui acceptaient d'étudier leurs Aspics avec des élèves plus jeunes, des érudits qui apprenaient à connaître Nolan et sa sœur jumelle, répartie à Serdaigle, des irlandais qui se créaient petit à petit une place confortable dans leur vie.

En observant les élèves rire et danser sous ses yeux, James se fit la remarque qu'il passait désormais davantage de temps avec Lysa Ferton qu'avec Alice Londubat. Plusieurs journées s'étaient écoulées sans qu'il ne prenne le temps de discuter avec Lily, Albus, Fred ou Rose. Tous les jours il parlait quidditch avec Lucy, cours de soutien avec Louis, comme il l'aurait fait avec des collègues, sans que la famille qu'ils avaient en commun ne soit abordée. Ses parents ne lui avaient envoyé aucune lettre depuis la rentrée, pas plus que ses grands-parents ou l'un ou l'autre de ses oncles. Mael l'évitait, Natasha faisait volte-face dès qu'ils se croisaient. Ses anciens amis le saluaient brièvement, comme si rien ne les avait jamais liés. A peine échangeait-il trois mots avec Oscar, Susie, Keanu ou Nalani, toujours à propos de leurs missions et de leurs rondes, quand des piques acerbes à propos de quidditch ne leur échappaient pas.

James se sentait las. Et déçu. Des autres, un peu, mais surtout de lui-même. La situation avait beau lui déplaire, il en était l'instigateur, et malgré l'attachement profond qu'il vouait à Poudlard, il avait hâte de quitter le château et redoutait les deux années qu'il lui restait à vivre en ces murs. Seul, ou presque.

- Paraît que t'as soutenu les poussins irlandais ?, l'apostropha Nalani en surveillant le punch du coin de l'œil.

A leur âge, Halloween était plus qu'une bonne occasion de manger des sucreries. La plupart des couples se faisaient et se défaisaient ce jour-là et James s'était proposé pour seconder Louis lorsque Rita, la préfète de Gryffondor leur avait fait comprendre qu'elle voulait profiter de la fête pour séduire le beau Sean Bogart. Celui-la même qui ignorait la jeune fille et parlait à voix basse avec un Louis tout aussi séduit. James sourit.

- Paraît même que c'est moi qui ai trouvé le nom.

- Et t'en es fier ?

- Pas qu'un peu, fanfaronna James en servant une coupe à Renaud Bayard, nouveau gardien de l'équipe des Poussins Irlandais, dite équipe PI.

- J'espère que vous avez pas empoisonné mon verre, s'esclaffa l'irlandais. C'est pas comme ça que je laisserai vos souaffles entrer !

- Quel toupet, souffla Nalani, amusée.

- Alice dit que j'étais comme lui à son âge, rougit James.

- C'est faux. Tu n'étais ni meilleur, ni moins bien, tu étais différent. Tu étais toi-même. Bien plus que tu ne l'es aujourd'hui. Même si aider une poignée de gamins à monter une équipe de quidditch te ressemble bien. Idéaliste, rêveur, et peu conscient des remarques acerbes que va te lancer la presse. Tu n'as jamais été arrogant, James. Ça te plaît juste de le croire, parce que ça te conforte dans tes idées de fuite, de départ, d'abandon.

- Pour la dixième fois, Nalani, je n'abandonne personne.

- Et Lily ? Je sais que tes parents et Albus se foutent pas mal de toi mais ta sœur t'aime. Et tes amis aussi. Et une certaine batteuse qui...

- Oscar arrive, tu peux prendre ta pause, la coupa James avec un sourire las. Tu n'as qu'à aller retrouver Fred, à l'embrasser, à continuer de lui mentir comme tu sais si bien le faire.

Arrivés à leur hauteur, Oscar fronça les sourcils, étonné d'entendre ses anciens amis se parler ainsi. Nalani se tourna vers le Poufsouffle, s'étonnant une nouvelle fois qu'il la dépasse, alors qu'il avait été si longtemps le plus petit de la bande. Ils se jaugèrent du regard, se toisant sans l'habituel sourire qui éclorait dès qu'ils se voyaient. Aux yeux de Nalani, Oscar était le petit frère de la bande, toujours enthousiaste et partant, toujours souriant et chaleureux. Aux yeux d'Oscar, Nalani était l'amie que l'on admire, dont on adule les prouesses et le talent, dont on vante les mérites. Devenir préfets ensemble les avait fait rire, ils s'étaient souvent amusés à se relayer, à se soutenir, à s'arranger. Désormais ils n'étaient que froideur et rivalité, animés par un même esprit de vengeance et de possessivité. Oscar en voulait à Mael, que protégeait Nalani, elle-même en voulant à Susie, qu'aimait éperdument Oscar.

- Un abruti de troisième année a versé une bouteille de pur-feu dans le punch, lui annonça Nalani, la mine furieuse. Et un abruti de sixième année va te tenir compagnie, ajouta-t-elle en désignant James. Quoique... Vu comment tu te comportes ces derniers temps, ça devrait te convenir, pas vrai ?

- Je peux savoir ce que tu sous-entends ?

- Tes discours misogynes sur les joueuses de ton équipe sont à gerber, Oscar ! Quand je pense que tu étais si...

- Oh oui, tu préférais le gentil petit Oscar qui suivait ses amis comme un bon Poufsouffle sait le faire ?

- Je préférais le garçon fidèle et loyal, l'ami sur qui on pouvait compter, celui qui était prêt à braver tous les dangers pour ses proches. Un ami à qui j'aurais confié ma vie. Un ami qui faisait naître de si jolis sourires sur le visage de Susie, un ami qui était le premier à rire aux blagues de Keith. Et maintenant tu sors des blagues graveleuses avec tes coéquipiers quand Susie est dans les parages pour la rendre jalouse et tu ne t'aperçois même pas que Keith n'a plus sorti une blague depuis des semaines ! Pour ça faudrait d'abord que tu détournes le regard de ta petite personne qui t'accapare depuis que t'as pris dix centimètres et dix kilos de muscles. Alors oui je te préférais avant, Oscar.

Elle profita de la surprise de ses anciens amis pour les fuir, le corps droit et la mine fière.

- Par Merlin j'en reviens pas qu'elle me dise ça ! Alors qu'elle glousse comme une harpie au bras de son Fred !

- Oscar...

- Laisse tomber, James. Ta morale à deux noises sur l'amitié jusqu'à la mort ne prend plus, mec. C'était bien beau tes discours quand on avait douze ans mais maintenant je sais la vérité.

- Quelle vérité ?

- T'as pas bronché. Quand Mael a accusé Susie, t'as rien dit. Parce que c'est Mael, parce qu'il te dirait que Solenne va te tuer que tu le croirais. Il te dirait que Keith est avec les Zigaro que tu le croirais.

- Moins fort, Oscar, par Merlin ! Personne ne sait pour les Zigaro, personne à part nous...

- Y a plus de nous. Et maintenant, si tu veux bien, ça sera chacun dans son coin. T'es sous-préfet, toi, tu peux faire ce que tu veux mais moi je suis un vrai préfet, moi j'ai des responsabilités.

Le souffle de James se coupa. L'éloignement de ses amis de Serpentard avait été un choc, qu'il avait lié au départ de Juliet, qu'il avait fini par digérer. Les mésententes avec ses amis de Serdaigle étaient légitimes, il avait lui-même choisi de ne pas aider Solenne et Keanu dans leurs recherches, il y avait cette rivalité stupide avec Nalani.

Mais jamais James n'aurait pensé se disputer avec Oscar. Ils avaient partagé la même barque à leur arrivée à Poudlard, une anecdote qui les avait liés à jamais. Du moins l'avait-il espéré.

- On dirait bien que ta bande n'est plus.

James ferma les yeux à la voix railleuse de son frère. Il pleurerait plus tard, il refusait de se laisser aller devant Albus. Avant, il l'aurait fait pour ne pas inquiéter Albus, pour le protéger. Dorénavant, il savait que rien ne pouvait faire plus plaisir à son frère que son malheur. Il ne lui donnerait pas cette joie.

- Tu sais ce que disent les moldus ?, demanda Albus d'une voix doucereuse. Le roi est mort, vive le roi.

- C'est toi le prince de Poudlard. Je n'ai jamais voulu être roi, tu sais.

- Évidemment que je le sais, crétin. Tu n'as pas l'étoffe des grands hommes. Ce que je voulais dire, petit esprit étriqué, c'est que ta bande est morte. Que vive la mienne.

James fronça les sourcils, observant les élèves qui entouraient son frère. Non loin, Jalil tenait la main à Roxanne, tous deux bavardant gaiement avec Sally-Ann Perks. A leurs côtés, Shania Zabini lui souriait, sans prêter la moindre attention à Benoit Screta qui tentait de lui faire la conversation. Plus près de son frère, encore, Timothée Bergson, Julian Acteriez et Rudy Higgs le regardaient d'un air mauvais. Dans son dos, enfin, James reconnut une chevelure blonde, si claire qu'elle en paraissait blanche.

- Scorpius...

- C'est Malefoy, pour toi Potter. Je te l'ai déjà dit, il me semble.

James acquiesça, alors que le regard déçu de Shania allait de l'un à l'autre. Pour une raison qui lui échappait, le fait de voir Shania si triste lui donnait envie de la prendre dans ses bras et de la réconforter, comme il l'aurait fait avec Lily. Mais derrière la jeune fille, Natasha riait avec Liam O'Brien et James recula. Il retrouva la chaise inconfortable sur laquelle il devrait rester assis toute la soirée et songea que la vie était injuste.

Il aurait tout donné pour être celui qui faisait naître les rires de Natasha Kandinsky. Il avait essayé tant de fois que ça en devenait pathétique. Il avait échoué. Pire, il l'avait repoussée. Alors qu'elle avait fait le premier pas, pour la première fois. « Et sans doute la seule, vu comme je l'ai éconduite », songea-t-il avec regret.

Il aurait tout donné pour concilier passions et amitié. Mais il avait choisi la fuite et il refusait d'entraîner ses amis dans sa chute.

Il aurait tout donné pour son frère. Il l'avait soutenu, l'avait applaudi à sa répartition, l'avait laissé l'insulter, le mépriser, le mettre à mal. Il avait supporté sa jalousie alors que Scorpius préférait passer du temps avec lui plutôt qu'avec Albus. Il avait perdu son frère. Il avait aimé pour deux mais ça n'avait pas suffi. Et Scorpius préférait s'afficher avec Albus et taire le semblant d'amitié qu'il entretenait avec James.

Définitivement, tout allait de travers. Il cherchait la logique mais celle-ci demeurait introuvable. Il songea à ce que lui disait Juliet, parfois, quand elle acceptait de confier ses doutes sur de longues feuilles de parchemin.

« Parfois j'ai l'impression d'avancer à contresens, comme un saumon remonte le cour d'une rivière. Tout ce qui fait la vie, tous ceux qui gravitent autour de moi, tout a un sens pour tout le monde. Et moi je saumone, je lutte contre les courants, je manque de force, je m'essouffle. J'aimerais parfois me laisser porter, faire comme tout le monde, faire partie de ce tout le monde. Mais je n'y arrive pas. Est-ce que tu me comprends, James ? J'ai l'impression d'être folle. La différence me rend folle. Si tu me comprenais, je me sentirais sans doute moins seule. »

James acquiesça muettement de toutes ses forces. Oui, il comprenait Juliet Hawkes. Lui-même avait cette impression tenace d'être un saumon hors de l'eau. Il avait perdu ses repères. Il ne savait plus à quoi se raccrocher. Il voulait juste qu'on lui jette une bouée, qu'on lui tende la main, qu'on lui indique le chemin. Il n'avait jamais aimé la solitude. Il avait cru qu'elle serait une bonne amie, une alliée.

Mais la solitude ne faisait pas le poids face aux amis formidables qu'il avait eu, et qu'il avait laissé partir.

A suivre…


Voilà pour la première partie. Et pour une fois j'ai un peu d'avance sur la suite, donc je devrais publier la partie 2 rapidement. Mais en attendant je suis curieuse de connaître votre avis ! A bientôt !