Hello !

Voici donc la suite tant attendue ! (du moins je l'espère !) Une suite à base d'espionnage, de boue et d'une fête d'anniversaire dans les tréfonds de Poudlard.

Bonne lecture !


27. A Contresens – Partie 2

Villa de la famille Hawkes – Marblehead, Massachusetts

La table était recouverte de parchemins. De toutes tailles, certains étalés, d'autres chiffonnés. Trois avaient roulé sous la table, quatre étaient déjà pliés, les destinataires bien en évidence sur l'enveloppe. L'encrier tremblait sous l'écriture hâtive de l'adolescente.

Sa mère avança vers elle, vérifiant si sa fille avait mangé. Mais l'assiette était pleine et les œufs brouillés étaient froids.

- Tu as maigri ma chérie. Et je ne t'ai plus vue sourire depuis ton anniversaire. C'est ton Keith, c'est ça ?

- Ce n'est plus mon Keith.

- Oh… J'en suis désolée, mon cœur. Il te l'a dit comme ça, par lettre ?!, s'outra mrs Hawkes.

- Vu qu'on est séparés par un océan immense et qu'il n'a pas encore son permis de transplanage, oui, il me l'a dit comme ça.

Sa mère préféra ne rien répondre, comprenant la tristesse mêlée de colère de sa fille et ses reproches légitimes. A l'époque, elle n'était qu'une petite fille, et il leur avait paru logique, à tous, qu'elle les suivre en Amérique. Plus tard, lorsque Juliet fêta ses seize ans et apprit que James allait représenter Poudlard au Tournoi qui opposerait quatre écoles de magie en Europe, elle demanda simplement à y retourner. Mais les Hawkes lisaient la presse étrangère, notamment celle de leur pays d'origine, et ne voyaient pas d'un très bon œil l'amitié de leur fille avec ce fils de héros qui faisait naître les rumeurs les plus douteuses.

Le non-retour de Juliet à Poudlard était un sujet sensible pour la famille Hawkes, aussi Mrs Hawkes préféra détourner l'attention de sa fille sur un sujet qu'elle espérait bien plus léger.

- Que t'a dit ton vieil oncle, le soir de ton anniversaire ?

- Oh… Des choses bizarres. Il dit que je suis l'héritière d'une vieille magie. Comme quoi papa est l'héritier de son premier héritier, que la magie la plus pure circule dans nos veines…

- Des élucubrations de vieil homme, en somme.

Juliet dévisagea sa mère en silence. Elle se voulait légère, amusée, moqueuse. Mais sa voix tremblait, signe qu'elle n'était pas totalement honnête. Elle ne lui disait pas tout, et Juliet eut la preuve que ses parents étaient au courant de tout, depuis sans doute bien plus longtemps qu'elle.

Des élucubrations de vieil homme, elle aussi avait pensé cela. Et puis elle avait lu la lettre envoyée par Trisha Xoilisdazer et Eliott Findlay. Et les mots de son vieil oncle avaient pris une dimension toute autre.

ooOOoo

Dortoir des garçons de sixième année de Gryffondor

« … voilà pourquoi ils se sont éloignés, James. Voilà pourquoi tu dois rester sur tes gardes. Et arrêter de faire cavalier seul. Ça ne te ressemble pas, et ça ne te va pas. Tes amis, nos amis, ont autant besoin de toi que toi d'eux, de nous. Alors va parler discrètement à Vincent, Pepper et Clifford. Aide-toi de cette cape fabuleuse sous laquelle tu te cachais pour me rendre visite et faire les quatre cent coups. Ne reste pas seul et sois prudent. Promets-le-moi. Tendrement, Juliet. »

La main gauche de James caressait les pliures du parchemin, fatigué d'avoir été froissé et défroissé, fatigué d'avoir été lu plus d'une fois. James n'avait pas répondu à Juliet. James n'avait pas parlé à Vincent, Pepper et Clifford. James n'avait pas demandé la cape d'invisibilité à son frère. James était bien trop occupé à observer la carte du Maraudeur, toutes les nuits.

Il avait peur. Peur des mots de Juliet. Peur de cette arme double dissimulée à Gryffondor et Serpentard. Il avait peur, oui. Mais pas pour lui. Il voulait juste comprendre, il voulait juste savoir. Il voulait être certain que rien de grave n'arrive. Il voulait croire que Poudlard avait droit à une année de calme, après les évènements mouvementés du Tournoi qui avait eu lieu l'année précédente. Il voulait croire que son frère, Scorpius, et leurs nouveaux amis, Timothée Bergson, Julian Acteriez et Rudy Higgs, cette bande naissante que l'on nommait « les princes de Serpentard » ne serait pas tenue d'assumer les responsabilités que le tout Poudlard voulait faire peser sur leurs épaules.

Alors il observait les points aller et venir sur la carte du Maraudeur. Il surveillait, il espionnait. Il anticipait.

Mais la carte demeurerait vierge de méfaits, d'étrangetés, de bizarreries. Et les nés-moldus ne semblaient guère plus en danger que les autres élèves. Les mots de Juliet, pourtant, venaient hanter James. Elle prétendait que les frères Zigaro voulaient venger l'un de leurs plus fervents disciples, le père de Vincent, qui avait toujours vu les emplois auxquels il postulait lui échapper, au profit de candidats nés moldus.

Néanmoins James restait prudent. Et perplexe. Le ministère en place depuis la guerre prônait la tolérance et l'équité, James n'imaginait pas que les représentants du ministère aient pu un jour punir des hommes et des femmes qui avaient choisi le mauvais camp durant la guerre.

Une part de lui n'oubliait pas les idées inconscientes du ministère l'année précédente, pendant le Tournoi, mais il avait choisi de ne plus penser à cette période récente.

- Qu'est-ce que tu fais ?, lui demanda Mael en sortant de la salle de bains.

James hésita. Il n'avait jamais rien caché à son meilleur ami. Pourtant, il dissimula la carte du Maraudeur et la lettre de Juliet rapidement, d'un simple mouvement de baguette.

- Rien.

- Tu t'en vas ?, s'étonna Mael en le voyant se lever.

- Le directeur veut me voir, répondit simplement James.

Il ferma la porte dans son dos, conscient du fossé qui n'en finissait pas de se creuser entre Mael et lui.

ooOOoo

Devant le bureau du directeur de Poudlard

James patientait devant la gargouille de pierre depuis vingt minutes. Le directeur Briscard l'avait convoqué et James se concentrait sur sa respiration, essayant de calmer ses nerfs mis à mal par la lettre de Juliet qui continuait de le tourmenter.

La gargouille s'anima et un jeune garçon que James n'avait plus vu depuis longtemps apparut, lui faisant signe de le suivre.

- Bonjour Hugh, murmura James d'une voix douce. Je suis heureux de te revoir.

- T'es bien le seul, marmonna Hugh Irving. Entre, le directeur t'attend.

- Tu ne viens pas ?

- Nous allons attendre ici, expliqua une voix chaleureuse que James reconnut comme celle de son professeur de Potions, la sympathique professeur Wine, directrice des Poufsouffle.

James hocha respectueusement la tête et entra prudemment dans le bureau du directeur, avec tout le respect qu'il témoignait à l'homme, et à l'endroit. Le bureau l'avait toujours fasciné, il s'y sentait petit et insignifiant, mais aussi curieux de savoir et d'apprendre. Comme toujours il baissa le regard en croisant ceux des anciens directeurs de Poudlard. Il ne put donc voir le sourire bienveillant d'Albus Dumbledore et celui, surpris et intéressé, de Severus Rogue.

- Ah, Potter !, s'exclama Brossard Briscard en écartant les bras. Prenez place mon jeune ami, prenez place.

- Monsieur le directeur, le salua James en s'installant en face de lui.

- Comment allez-vous, mon jeune ami ? Vos nouvelles missions vous satisfont-elles ?

- Beaucoup, monsieur le directeur.

- J'en suis ravi. Je partage l'avis de ce bon vieux Robert Glacey. Vous êtes l'homme de la situation.

James ne put s'empêcher de rougir, et de baisser la tête.

- Bien, trêve de convenance, vous avez croisé monsieur Irving, n'est-ce-pas ?

- Oui, professeur.

- Et vous étiez étonné de le voir, devina le directeur. Hugh Irving est revenu à Poudlard en même temps que les irlandais, pour le fondre dans la masse. Une idée brillante de mon invention !

James esquissa un petit sourire face à l'éternel optimisme du directeur de Poudlard.

- Le ministère était contre son retour. Les évènements passés font qu'ils le considèrent comme une menace. Le Tournoi…

Le directeur s'interrompit, voyant que James ne pouvait s'empêcher de grimacer. A chaque allusion au Tournoi, James sentait les tremblements revenir à l'assaut, il devenait blême, et les souvenirs moroses affluaient. Il en faisait encore trois à six cauchemars par semaine et restait persuadé que le Tournoi le hanterait jusqu'à la fin de ses jours.

Le professeur Briscard, compréhensif, lui laissa quelques secondes de tranquillité. Avant de reprendre, au grand désespoir de James.

- Avez-vous compris ce qui s'est réellement passé lors de la dernière tâche, James ?

- Je…

Il éclaircit sa voix, si rauque qu'elle en était inaudible, et se força à choisir les bons mots, ceux qui ne le feraient pas paraître aux yeux du directeur comme un incapable. Le peu de confiance qu'il avait en lui ne suffisait pas à combler un manque d'amour-propre latent.

- Je sais que Hugh voulait rendre certaines de ses recherches visibles à tous les moldus, par le biais d'internet. Mais… Mais je ne comprends pas pourquoi les différents ministères ont pris la décision de confier la responsabilité de préserver ou non le Secret Magique à une poignée d'adolescents. Ni pourquoi ces quatre ministères ont pris la décision seuls, sans en informer les autres communautés sorcières.

James se tut. Il était sans doute allé trop loin, en critiquant son propre ministère, mais il avait donné son avis.

- Je vois. Et à leur place, qu'auriez-vous fait, monsieur Potter ?

- J'aurais pris mes responsabilités, j'aurais convoqué le conseil international et j'aurais lancé trois sirènes et deux dragons dans la fosse, pour occuper les champions du Tournoi, leurs supporters et la presse.

Le directeur se permit de sourire franchement, et James se détendit quelque peu.

- Hugh Irving ne voulait pas revenir à Poudlard. J'ai insisté pour rencontrer ses parents et je suis parvenu à les convaincre que renvoyer Hugh à Poudlard était la meilleure solution.

- Même s'il était contre ?, demanda James d'une petite voix.

- Même s'il était contre, acquiesça le directeur, compréhensif. Hugh, quels que soient ses rêves, quelles que soient ses craintes, est un sorcier. La magie fait partie de lui et il doit apprendre à la contrôler. Les enfants ont besoin d'évacuer la magie, en apprenant des sorts, par exemple, le temps de grandir, et de savoir contrôler leur magie.

- Vous parlez de la magie comme s'il s'agissait d'un membre, d'un muscle, de sang…

- La plupart des microbes sont invisibles à l'œil nu. C'est la même chose pour la magie.

C'était une façon quelque peu grossière et bien peu coutumière d'envisager la magie, songea James qui resta un long moment pensif.

- Que va-t-il arriver à Hugh ?

- Des tourments, des peines de cœur, une croissance en dents de scie. Comme vous et moi. Comme tous les adolescents. Une adolescence normale, voilà ce qui va lui arriver. Nous y veillerons.

James hocha la tête.

- Je suis ravi que vous partagiez mon point de vue, James, cela me facilite la tâche. J'ai besoin de vous, expliqua-t-il devant l'air surpris de James. Je veux que Hugh participe aux cours de soutien que vous donnerez. Pas qu'il y assiste, mais qu'il y participe. J'insiste sur ce point.

- Qu'il donne les cours avec Nolan et moi, donc ? Ou plutôt qu'il donne son point de vue, qu'il partage son expérience…

- Plutôt cela, oui. Je veux que vous lui montriez qu'il est normal de traverser des périodes de doute, je veux que vous lui montriez qu'il n'est pas seul et que ce monde dans lequel il vit, ce monde dans lequel nous vivons avec lui n'est pas si horrible qu'il en a l'air. Les élèves de l'école de magie d'Irlande ont peur. Terriblement peur. Certains ont vu l'école s'effondrer. Certains sont si fébriles, qu'ils en deviennent influençables.

- Vous… Vous avez peur que quelqu'un cherche à les influencer ?

- Je sais que quelqu'un tente par tous les moyens de les influencer. De les endoctriner, même, affirma Briscard sans détour.

- Et ce quelqu'un a de mauvaises intentions, j'imagine ?

- Et moi j'imagine que vous êtes prêt à vous opposer à ceux qui ont de mauvaises intentions.

- Je ne sais pas me battre, prévint James.

- La violence n'est jamais la solution.

- Alors je suis prêt, professeur.

- Je n'en doutais pas. C'est pour cela que vous êtes ici et seul. J'ai confiance en vous, James, insista-t-il en voyant que James ne comprenait pas.

- J'espère que je ne vous décevrai pas, monsieur.

- Faites de votre mieux et ne pensez pas à moi. Je serai là si vous avez besoin de moi mais je vous ai donné ma confiance, ne l'oubliez pas. Vous l'avez, elle est à vous, faites-en ce que vous en voulez.

- D'accord… Monsieur le directeur, puis-je quand même vous poser une question ?

- Faites mon jeune ami.

- Et si moi j'ai confiance en ceux qui vont donner les cours de soutien avec moi ?

- Vous savez, James, quand j'avais votre âge, je passais mes vacances en France, chez mon oncle. Un féru de sports moldus. Il avait une nette préférence pour le vélo, et passait ses après-midi à observer des centaines d'hommes pédaler. Je ne comprenais pas. Alors je lui ai dit « tonton Maurice, je ne comprends vraiment pas pourquoi tu regardes ça pendant des heures alors qu'on pourrait jouer au quidditch à la place ». Il m'a répondu qu'il avait parfois besoin de se dépenser et de s'amuser avec moi mais que, parfois, il avait besoin de se recentrer, de réfléchir à la vie. Et le vélo lui apportait une certaine morale. Un cycliste pédale pendant des heures avec d'autres cyclistes, de son équipe ou non. Parce que l'étape est difficile, parce que ce sport est éprouvant. Le sportif a besoin d'être entouré, pour la compétition, et pour tenir physiquement. Mais, lorsque la ligne d'arrivée se laisse entrevoir, i plus que des individualités qui s'affrontent. N'oubliez jamais cela, James. L'être humain est ainsi fait : il a besoin des autres pour avancer, pour atteindre son objectif, mais dès que le but est atteignable, il écrase les autres et avance seul.

- Je… Ce n'est pas inintéressant comme point de vue, et je ne voudrais pas manquer de respect à votre oncle mais… J'ose espérer que l'être humain n'est pas seulement ça. Qu'il peut être différent. Qu'il peut décider que la victoire n'est pas aussi importante que le partage et l'entraide.

- Les perdants parlent ainsi.

- Les gagnants aussi. On peut gagner de différentes manières, en remportant une course ou en aidant quelqu'un à se relever parce qu'on a pédalé pendant des heures ensemble et qu'il a été surpris par un virage.

Le directeur observa James longuement après qu'il ait prononcé le dernier mot. James était mal à l'aise, mais satisfait de s'être exprimé. Lorsqu'il fut invité à partir, il se tenait un peu plus droit, un peu plus sûr de lui. Pas suffisamment pour oser croiser le regard des anciens directeurs de Poudlard mais assez se sentir heureux.

La porte se referma dans son dos, sur un directeur plus souriant que jamais.

- Je vois que j'ai fait le bon choix, conclut le directeur Briscard.

Autour de lui, nul parmi les illustres directeurs de Poudlard n'aurait pu le contredire.

ooOOoo

Le temps filait inexorablement, emportant avec lui les dernières lueurs de chaleur automnale. Fin octobre la neige avait commencé à tomber et les chutes de flocons devinrent quotidiennes dès la mi-novembre, annulant ainsi la plupart des entraînements de quidditch et autres sorties dans le parc. Confinés dans la bibliothèque, les salles communes ou la Grande Salle, les élèves Anglais et Irlandais fuyaient les courants d'air en se plongeant plus que d'ordinaire dans leurs cours et devoirs.

Chez les élèves de sixième année, si le niveau des cours s'était intensifié, tous n'en étaient pas touchés de la même manière. Beaucoup avaient décidé de ne suivre que quatre ou cinq matières et se concentraient donc tout naturellement sur leurs devoirs avant de vaquer à d'autres occupations. James, lui, était très pris par ses nombreux cours, le quidditch et la classe de soutien. Il voyait de plus en plus rarement ses meilleurs amis et en souffrait davantage chaque jour. En outre ce sentiment ne lui paraissait pas réciproque. Le manque et la solitude coloraient ses idées de noir, et James se persuadait que ses amis l'oublieraient vite, aux côtés de leurs nouveaux camarades venus d'Irlande.

En effet, les nouveaux élèves de sixième année de Gryffondor étaient un très bon cru. Zoé Torr et Billie Bell étaient de charmantes jeunes filles pleines de vie, souriantes et très sociables et leur ami Max Flow était la sympathie même. En quelques jours ils avaient passé beaucoup de temps avec certains amis de James, notamment Alice et Mael avec qui ils s'entendaient très bien. James avait beaucoup moins croisé les autres. Elton Weasley passait son temps avec Fred, Sean Bogart passait son temps à éviter les filles qui lui courraient après, Sandy Packard était solitaire et se réfugiait dans les livres. Enfin, il y avait Axel Odon, un garçon muet. Du fait de son handicap, celui-ci ne semblait pas vouloir se faire des amis.

Les amitiés s'étaient ainsi faites et défaites et la fratrie Potter n'en fut pas épargnée. James avait vu son groupe d'amis se dissoudre inéluctablement. Fred fut le premier à s'éloigner des Maraudeurs en se rapprochant promptement d'Elton Weasley. Ils étaient devenus le duo diabolique de Poudlard et avaient été plus que fiers de reprendre la tradition familiale en commettant le plus de troubles et de farces possibles. Bien sûr leurs notes s'en ressentaient mais leur rencontre et la force de leur nouvelle relation était plus importante à leurs yeux.

James regrettait beaucoup son meilleur cousin, même après leur éloignement il restait profondément attaché à lui, et aux souvenirs qu'ils partageaient. Louis, quant à lui, s'était beaucoup rapproché des nouveaux venus et notamment de Sandy Packard, Axel Odon et Sean Bogart. Ces trois derniers n'avaient aucun point commun à part leur profonde solitude. Sandy avait tenté de devenir amie avec Rita et Dona, mais celles-ci l'avaient regardé de haut, le physique disgracieux de Sandy ne leur convenait pas et elles ne se privaient pas pour le lui faire remarquer. La jeune fille n'avait pas non plus apprécié la gentillesse d'Alice et Yelena dont elle se méfiait. Pour Sandy, elles étaient bien trop populaires pour s'intéresser à une fille comme elle. Alors elle passait le plus clair de son temps avec Axel, le jeune homme muet, et avec Sean Bogart qui subissait et repoussait jour après jour les pressions de la gent féminine. Louis et Marcia passaient leur temps à rompre et à se remettre ensemble. James voyait bien que son cousin n'était pas amoureux de la jeune fille, surtout depuis que Sean était arrivé. L'amitié entre Louis et Sean était ambigüe mais Louis ne vint jamais en parler à ses anciens meilleurs amis. Alice et Mael quant à eux passaient beaucoup de temps avec Zoé, Billie et Max qu'ils apprenaient à connaître. James les voyait de moins en moins de par la quantité de cours qu'ils suivaient séparés.

Fin octobre, le professeur Briscard avait annoncé aux préfets que les dortoirs allaient être enchantés pour accueillir davantage d'élèves. Il sous-entendait ainsi que les Irlandais allaient enfin pouvoir cohabiter avec leurs homologues et James savait que cette nouvelle ne ferait pas l'unanimité.

Du côté d'Albus, les choses tournaient plutôt bien. Lui et Scorpius avaient appris par Lars Bear, l'ours de Serpentard qui leur servait désormais de « maître » que les frères Zigaro avaient décidé de les faire monter de grade. Dans la classification imaginée par les frères Zigaro, ils devenaient officiellement des Cocatrix et devaient désormais s'occuper de nouveaux élèves que la Jeune Armée des ténèbres souhaitait recruter, notamment parmi les irlandais.

Le plan d'Albus fonctionnait, il livrait quelques élèves aux Zigaro, pour les expérimentations de Wolfgang et les « sauvait » ensuite, avec l'aval des Zigaro. La mémoire des élèves ayant été modifiée par Wolfgang Zigaro, nul ne se souvenait jamais de rien et, lorsque les soupçons s'orientaient vers un enfant de Mangemort, Albus veillait à clamer haut et fort qu'il ne fallait accuser personne sans preuve.

Scorpius ne le quittait plus, épiant le moindre de ses faits et gestes. Une mission fatigante. Et énervante.

- Je bénis les cours de Divination, souffla Scorpius en s'installant dans un coin isolé d'une cour.

Rudy Higgs et Shania Zabini l'accompagnaient, ricanant sur la nullité, à leurs yeux, des cours de Divination. C'était le seul cours qu'Albus suivait sans Scorpius. Le seul moment où Scorpius pouvait souffler et se comporter normalement. Timothée Bergson et Julian Acteriez le comprirent et hochèrent la tête avant de prendre congés.

- Ils vont sans doute s'enfermer à la bibliothèque histoire de bosser tranquille, sans que Potter recopie leurs devoirs. Il n'a pas le temps de bosser, le pauvre, tu l'occupes trop. Il passe ses journées à te mater, mec. J'ai entendu deux greluches de troisième année parier sur la date où vous allez vous mettre ensemble.

Rudy Higgs s'amusait beaucoup de la situation, bien plus que Shania Zabini qui passait quelques heures par jour avec eux, quand elle arrivait à se débarrasser de Benoit Screta.

- D'autres parient sur toi et Screta, ma belle.

- Beurk, grogna Shania qui se considérait comme bien trop jeune pour les choses de l'amour.

- Screta est gay, annonça simplement Scorpius.

- Tous les Serpentard de notre promo sont gays ou quoi ?, s'étonna Rudy. Toi, Potter, Screta… Je me pose même des questions sur Bergson et Acteriez. Toujours fichus ensemble.

- T'as déjà entendu parler de l'amitié ?, railla Scorpius.

- Ouais ouais, balaya Higgs d'une main nonchalante. Tu vas nous parler de tes modèles sur terre, Potter et Thomas, de leur amitié indéfectible mais… Regarde-les. Leur amitié saute pas aux yeux, franchement.

Scorpius jeta un regard discret en direction des élèves de sixième année alors que Shania se décrochait la tête pour mieux apercevoir son frère. James lisait sérieusement un livre, adossé au couloir de pierre, et Mael se tenait à l'autre bout de l'espace, fixant ses pieds avec morosité.

- J'peux y aller, Scorp' ?, s'enthousiasma Shania.

Il n'avait pas ouvert la bouche qu'elle s'était déjà élancée, comme s'il lui était insupportable de se tenir si près de James sans lui parler.

- Elle est bizarre avec lui, nota Rudy. Pourtant elle en pince pas pour lui mais… ouais, elle se comporte comme une sœur. Tu trouves pas ?

Scorpius ne répondit pas, suivant des yeux la foulée énergique de Shania, son dérapage à la hauteur de James, les yeux de celui-ci, surpris mais pleinement heureux en la reconnaissant. Il ne vit pas la mine contrariée et suspicieuse de Mael mais songea qu'il n y avait de moment mieux choisi pour que Shania fasse ce qu'elle lui avait proposé de faire. Albus était à l'autre bout du château, seuls les amis de James étaient présents et, même s'ils ne se parlaient plus, Scorpius savait qu'il pouvait avoir confiance en eux.

- Salut Shania. Je suis désolé, j'ai cours mais on pourra parler plus tard, après le cours de soutien, par exemple, ou…

- Ça recommence, coupa Shania.

- Quoi ? Qu'est-ce qui recommence ?

- Ce que tu redoutes. J'peux rien te dire de plus. Ton frangin s'rait pas content s'il savait que je te dis ça mais Scorp' est ok.

- Scorpius, songea James en cherchant des yeux le jeune homme aux cheveux quasi-blancs.

Celui-ci hocha simplement la tête, brièvement et tout aussi discrètement. James en fit de même, comprenant qu'il le prévenait, par le biais de Shania, des activités des disciples des Zigaro.

Autour de lui les élèves commençaient à entrer en cours, sauf ses amis de Serdaigle qui l'observaient sans gêne, semblant se demander ce qui pouvait amener deux élèves aussi différents que James Potter et Shania Zabini à converser, et en retirer du plaisir, vu la tendresse qu'ils se témoignaient. Derrière eux, à l'écart comme il l'était de plus en plus, Mael gardait ses yeux sombres posés sur eux.

- Je dois y aller Shania. Je vous remercie, Scorpius et toi. Et… je sais que je n'ai aucun conseil à te donner mais…

- Dis toujours, j'suis preneuse.

James ne put s'empêcher de sourire. La jeune fille n'était que joie, dynamisme et bonne humeur. Elle s'était créé une place dans le cœur de James. Ça n'avait rien à voir avec ce qu'il ressentait pour Natasha, Mael ou Rose, c'était différent de ce qu'il ressentait pour Oscar, Nalani ou Juliet. C'était nouveau et rassurant, surprenant mais réconfortant. Il avait envie de serrer Shania dans ses bras, comme l'on serre une jeune amie. Comme l'on serre une sœur.

- Fais attention à toi, Shania. Ne te déplace pas seule et…

- Tu donnes des conseils que tu suis pas, tu sais ?

- Oui, je sais, soupira James.

- Je lâcherai pas mes potes, promis. A part pour rester avec Scorp'. Et quand ils en auront tous marre de moi, j'viendrai t'voir. 'Fin si t'es d'acc.

- J'suis d'acc, sourit James. Et… Veille bien sur Scorpius, ok ? Veillez bien l'un sur l'autre. Et surtout n'oublie jamais que… je suis là. Quoi qu'il arrive.

- Ca je sais bien. Et Scorp aussi. T'es l'genre à être là pour les autres mais…

- Mais ?

- J'peux t'donner un conseil, moi aussi ?

- Dis toujours, je suis preneur, sourit James.

- T'es pas tout seul. L'oublie pas. Y a des gens qui t'aiment vraiment même si tu fais tout pour qu'ils t'aiment plus. Tes amis, Scorpius… moi. Oublie pas qu'on t'aime. Même si tu d'vrais t'faire couper les cheveux.

- Je… Merci, Shania. Je…

- Potter, vous comptez nous rejoindre ou dois-je vous compter parmi les absents ?

- Pardonnez-moi, professeur Glacey, j'arrive tout…

- C'est pas sa faute c'est la mienne, m'sieur. L'est juste trop galant et trop cool pour le dire. C'est le genre chevaleresque, vous voyez ?

- Je vois très bien, miss Zabini.

Le ton toujours très sérieux du professeur Glacey avait laissé place à un demi-sourire amusé tellement rare que James et Shania échangèrent un clin d'œil, inconscient que le cœur de l'un brûlait de la même chaleur que le cœur de l'autre.

ooOOoo

Une heure plus tard, sous la trappe menant à la salle de classe de Divination

- Al ?

Le cadet des Potter soupira. Jalil reprenait les surnoms de tout le monde, mais Albus abhorrait que quiconque utilise ce surnom ridicule dont l'affublait James avec niaiserie. Il s'appelait Albus Severus Potter.

Albus Dumbledore, Severus Rogue, Harry Potter. Trois héros, trois célébrités dont il était l'héritier.

Un patronyme qui méritait qu'on le prononce avec honneur et respect.

- Je déteste qu'on utilise ce surnom grotesque pour s'adresser à moi. Je te l'ai déjà dit mais je ne le répèterai plus.

Jalil fronça légèrement les sourcils mais ne semblait pas franchement surpris. Il commençait à s'habituer du ton froid qu'utilisait Albus pour aborder ses anciens amis. « Mais a-t-on jamais été amis ? », se demanda-t-il avec amertume.

- Je voulais juste te proposer de venir avec les potes, on va se caler dans le parc avant le cours de Botanique.

- Quand je serai préfet, je ne tolèrerai pas que les élèves de notre maison emploient un phrasé aussi…

- Jeune ? A la mode ? Tu veux rétablir les châtiments corporels et l'esclavage des elfes de maison ?

Jalil n'avait jamais été doué pour la discrétion et Albus préféra ne pas répondre. Sa cousine Roxanne, qui sortait depuis plusieurs mois avec Jalil, n'était pas loin et quelques élèves qu'Albus comptait parmi ses fans étaient toujours dans le coin. Si le ton commençait à monter, Albus ne voulait pas de témoin. Il règlerait le cas Jalil Lespare plus tard.

- Au fait Albus…

Etant donné qu'ils n'étaient pas seuls, Albus se composa un sourire de circonstance en se tournant vers celui qui avait passablement tenu le rôle de meilleur ami.

- Oui, Jalil ?, se força-t-il à demander avec cet air mielleux qu'il forçait avec tant d'habitude qu'il ne lui demandait que peu d'effort.

- Tu ne seras jamais préfet. Ce sera Sally-Ann et Scorpius. Ce sont eux qui ont été choisi par Slopa pour aider les préfets. Pas toi.

La haine en Albus enflait, prenant le pas sur tout le reste. Une haine si présente, si dense, qu'elle ne passa pas inaperçue. Albus avait beau être passé maître dans l'art de la retenue, certains avaient un flair, un instinct contre lequel il ne pouvait se battre.

- Tu devrais partir avec Rox, Jalil.

Les deux garçons se tournèrent vers Natasha Kandinsky qui les observait avec un air nonchalant qui ne convainquit personne. Néanmoins, Jalil hocha la tête et rejoignit sa petite amie qui discutait avec quelques irlandais qu'Albus reconnut pour être des amis de Shania Zabini, des irlandais de leur âge qui passaient toutes leurs journées avec Natasha Kandinsky, l'animagus en devenir. Au détriment de Rose et James qui semblaient souffrir du détachement de la jeune fille, songea Albus avec bonheur.

- Salut Kandinsky.

Lui jeter des regards imides et énamourés lui coûtait plus que jamais.

- Pas avec moi, crétin. Je t'ai giflé une fois, je n'hésiterai pas à le refaire. Et il se pourrait que je sorte les griffes la prochaine fois.

Elle dressa discrètement sa main entre eux deux, de manière à ce qu'Albus soit le seul à voir sa main se métamorphoser. Il contempla avec horreur les doigts se transformer en griffes acérées. Il essaya de se reprendre, il ne voulait pas lui donner la satisfaction de lui montrer qu'il avait peur. Mais il ne put s'empêcher de reculer d'un pas.

- Tu paieras pour cela, Kandinsky.

Sa voix, aussi basse qu'un murmure, sonnait comme une promesse. Et ce fut à Natasha d'avoir peur.

- Tu paieras et je me délecterai des remords de ma cousine préférée et de mon cher frère. Eux les preux fils de héros, si proches de toi et pourtant… Où sont-ils en ce moment-même ? Loin de toi. Où seront-ils quand tu tomberas ? Loin de toi.

- Ne touche pas à eux.

- Sinon quoi, Kandinsky ? Tu vas me gifler, me griffer comme une fillette en colère ?

- Je n'ai pas peur de toi. Je sais que la réciproque est valable mais je voulais que tu le saches, une bonne fois pour toutes. Je n'ai pas peur de toi.

Elle fit volte-face et Albus lui reconnut une certaine forme de bravoure. Il la trouvait pathétique et têtue, il ne comprenait toujours pas ce que son frère lui trouvait – elle était loin d'être la plus belle fille de Poudlard – et elle prenait des risques inutiles.

Elle aurait pu courber l'échine mais elle préférait lui tenir tête, se mettre en danger pour les protéger, Rose et James.

Albus songea un temps à son frère. Il ne tarderait pas à savoir que les activités de la jeune armée des ténèbres avait repris. Il savait que cela suffisait et que James prendrait les choses en main. Il savait aussi que s'il avait fait d'autres choix, il aurait pu travailler main dans la main avec son frère, lui apporter son aide et son support, lui montrer son affection, aussi, et son soutien.

Mais Albus avait choisi une autre voie. Un chemin solitaire, un chemin qu'il ne pouvait arpenter qu'avec l'élite. Et James n'était qu'un bon samaritain prêt à aider la veuve et l'orphelin sans même en attendre ni en récolter une quelconque gloire.

Quelque part, même si ce simple fait les différenciait car il soulignait l'ambition de l'un et l'altruisme de l'autre, Albus avait apprécié le comportement de son frère. Parce qu'il était le seul à se douter de la vérité concernant Albus et à l'aimer, coûte que coûte. Parce que James l'avait toujours aimé plus que quiconque.

Alors oui, Albus avait longtemps conservé un mode « pile », une part de lui-même qui restait attachée à son frère, comme on restait attaché à un vieux chien fidèle et loyal. Une part de lui-même qui restait persuadée qu'il ne basculerait jamais totalement de l'autre côté, que malgré son ambition toujours grandissante, il œuvrerait toujours pour le plus grand bien.

Pourtant, Albus se trouvait bizarrement assez satisfait de la situation. Jamais un ordre des frères Zigaro ne lui avait paru si facile à suivre. Jamais il n'avait été si impatient d'obéir. Il n'aurait avoué cela à personne mais il était heureux de passer ses journées avec ses quatre nouveaux compagnons. Scorpius l'attirait toujours autant et Timothée Bergson l'intriguait. Tant de force émanait de ce jeune homme, tant de puissance l'auréolait. Timothée avait une aura dévastatrice, ravageuse et enivrante, une aura dont Albus commençait à rêver, une aura qu'il avait hâte de partager.

Il savait, bien sûr, que James finirait par s'en rendre compte. Mais après tout, est-ce que cela comptait ? Si James tentait d'avertir ses parents, Lily ou ses amis, qui l'écouterait ? Après tout ce temps, après toutes ces fois où James l'avait couvert, protégé, où il s'était accusé à sa place, qui croirait-on ? Le turbulent James ou le sage et bienveillant Albus, celui dont on disait qu'il avait été envoyé à Serpentard pour nettoyer la maison, pour la faire basculer à tout jamais dans la magie blanche, pure et tournée vers le bien ?

Non, Albus n'avait rien à craindre de son frère. Pas plus que de sa sœur, qui avait tu leur confrontation.

Il ne songea pas une seule seconde que la menace la plus dangereuse ne viendrait pas des autres, mais de lui-même.

ooOOoo

Le lendemain, dans la salle commune des Gryffondor.

Lily révisait tranquillement en compagnie de ses amis. Elle pensait bien sûr à la dernière annonce de James au sujet des Irlandais qui s'installeraient bientôt définitivement dans leurs dortoirs. Elle qui trouvait déjà compliqué de partager le sien avec Mary et Jessy, mais aussi avec Serena et Annie qui se disputaient à longueur de journées, devrait désormais supporter cinq nouvelles camarades. Bien sûr, le professeur Patrick avait trouvé une solution pour « agrandir » les dortoirs et chaque pièce serait désormais séparée en deux, mais les vingt Gryffondor de deuxième année se verraient nettement plus souvent et cela l'énervait. Colin était ravi, lui, de pouvoir dormir près de Kendall Kent. Hugo, qui semblait beaucoup apprécier Renaud Bayard acceptait la nouvelle avec plaisir. Mais Lily avait vite compris que Mary et Jessy voudraient dormir dans la même partie qu'Amanda et Ludmilla, leurs nouvelles amies. Annie les suivrait aussi car elle faisait tout pour échapper à Serena. Lily et sa meilleure amie devraient donc passer leurs nuits avec le trio infernal qui avait pris Lily pour grippe. Très réjouissant, se dit-elle, avant de se concentrer à nouveau sur les guerres de géants qui avaient ravagé la communauté sorcière Hongroise.

Mais elle dut se rendre à l'évidence, ce n'était pas le bon moment ni l'endroit adéquat pour étudier. Cette année-là ce n'était pas l'habituelle exubérance de Fred qui dérangeait les élèves mais les fréquentes disputes qui tiraillaient la bande pourtant toujours joyeuse de quatrième année. Dans cette promotion, si deux filles étaient plutôt discrètes et deux garçons assez isolés, les autres élèves de leur classe étaient une bande d'amis très soudés. Du moins ils l'étaient jusqu'aux dernières sélections de l'équipe de quidditch. Dès que James avait recruté Roxanne et Kena et avait refusé Stan Finnigan, l'amitié qui les unissait avait volé en éclats. Et depuis, la moindre occasion était bonne pour se disputer à grands cris.

Lily, qui s'était toujours très bien entendue avec Roxane, était triste de voir sa cousine pleurer ainsi au milieu de la salle commune. Heureusement que Kena Jordan était là pour la soutenir car même Elisa Thomas préférait délaisser ses meilleures amies depuis qu'elles étaient devenues batteuses dans l'équipe. Elle et Elil Goldstein s'étaient éloignés de leurs anciens amis et détournaient le regard dès que ceux-ci s'insultaient copieusement, refusant tout bonnement de leur adresser la parole. Seul Franck Londubat était resté neutre et défendait comme il le pouvait Roxane et Kena. Mais Stan Finnigan l'insultait lui aussi, le traitant de lâche et de menteur sous les regards tristes de ses anciens amis.

Lily ne pouvait qu'imaginer ce qu'elle ressentirait s'il devait lui arriver la même chose. Elle supportait déjà avec grande difficulté l'animosité que partageaient Annie et Serena mais elle ne se pensait pas capable de survivre à une quelconque séparation avec Lorcan ou Sébastian. Ou avec Serena. En effet, les deux jeunes filles apprenaient jour après jour à se connaître et à ses côtés, Lily prenait de plus en plus de plaisir. Elles étaient aussi différentes que Lily et Lorcan étaient similaires, ainsi Lily était merveilleusement bien entourée. Ce qui n'était malheureusement plus le cas de Roxane.

Heureusement, Franck, Roxane et Kena s'entendaient à merveille avec les Irlandais qui avaient été intégrés dans leur promotion. Scott Bayer et Erica Weirton étaient effectivement très sympathiques aux yeux de tous sauf de Serena qui subissait une fixation sans fin de la part d'Erica, ce qui la laissait perplexe.

- Mais qu'est-ce qu'elle a à me regarder tout le temps ?

- Mais c'est ton charme irrésistible qui rend quiconque absolument obnubilé par ta petite personne, Velsen !, lui répondit Annie d'une voix ironique.

Serena ne préféra pas répondre et Lily la remercia d'un regard. Elle avait tout tenté pour arranger les choses entre ses deux amies mais c'était un fait, Annie ne pouvait pas supporter Serena. En voyant Roxane qui venait s'asseoir près d'elle, Lily ferma son manuel et tenta de réconforter sa cousine. Mais celle-ci comme à son habitude camouflait à la perfection ses émotions et profita de la situation pour parler quidditch avec Lorcan et Sébastian. Leur discussion étant si animée que Lily se prit au jeu et s'intéressa à son tour à leur discussion.

- C'est quoi le premier match ?

- Crash contre Serpentard ! On va les écraser !

- Tu penses avoir une chance de jouer le match, Rox ?

- Je m'entraine beaucoup pour, avec Lucy. Selon elle je suis en progrès. Kena aussi. Mais je pense qu'elle préfère toujours Soizic.

- Elle est très forte, ajouta Lorcan.

- Oui mais un match contre Serpentard, y a de grandes chances qu'il y ait des blessés, non ?

- Lily ne va pas nous porter malheur !, plaisanta Roxane. Je préfère jouer au mérite, ton frère est consciencieux, il nous entraine très bien et si je progresse j'aurais mes chances. Surtout maintenant qu'on a une cinquième équipe à Poudlard !

Lily soupira et échangea un sourire fatigué avec Serena qui se replongeait dans un épais grimoire. Depuis l'annonce de la création de l'équipe de quidditch Pi, les Poussins Irlandais et leur nouveau gardien Renaud Bayard en tête étaient intarissables sur le sujet. A chaque nouveau cours les Gryffondor subissaient les piques sans fin de Renaud qui avait hâte de tâter le terrain de quidditch de Poudlard.

Mais Renaud n'était pas l'élève qui causait le plus de torts à Lily. Les Irlandais avaient vite appris la traditionnelle rivalité qui opposait Gryffondor et Serpentard et il n'était pas rare que Lily, l'héritière d'Harry Potter, en subisse les frais. Elle avait l'habitude d'endurer les petites insultes sans intérêt de Johanna Pucey mais la nouvelle amie de celle-ci, Sofia Bedon, choisissait ses mots avec beaucoup plus d'intelligence et de pertinence. Lily avait la chance d'être constamment bien entourée par ses amis bienveillants mais elle espérait qu'elle ne se retrouve jamais seule avec sa nouvelle ennemie. De plus il y avait bien pire que Sofia Bedon. La nouvelle terreur de Poudlard, Keziah Kent se montrait assez discret depuis son arrivée. On ne lui connaissait aucun ami proche, on le voyait rarement avec son frère mais il était sans conteste avec son jumeau le nouveau Prince de Poudlard. Il semblait déjà tout connaitre du château, il brillait durant les cours, étonnant les professeurs qui se retrouvaient bien obligés de lui donner des points et, bizarrement Keziah ne participait pas à la guerre contre Gryffondor. Il ignorait Lorcan et les autres garçons, passait sans se retourner sur les duels sauvages où quelques Serpentard se retrouvaient en position de faiblesse mais Keziah n'était pas blanc pour autant. Et Lily s'en était rendue compte au fil des jours, lorsqu'il la fixait encore et toujours de son regard noir et vil, à chaque fois qu'elle sentait qu'il la suivait dans les couloirs, à chaque rencontre fortuite derrière un mur. Où que Lily se trouvait, Keziah était tapi dans l'ombre.

Et leurs récentes confrontations ne faisaient qu'accroître un sentiment de malaise qui occupait son esprit en permanence.

ooOOoo

Rez-de-chaussée – Salle huit – Cours de soutien

James se rassit sur le bureau en retenant un soupir. Son ami Nolan prenait la suite du cours de soutien et James en était soulagé. Il était exténué. Jamais Poudlard ne lui avait paru si prenant et si laborieux. Mais jamais il n'avait été capitaine ou préfet et ses nouvelles responsabilités faisaient justement toute la différence. Entre ses cours, ses devoirs, son mémoire, les entrainements de quidditch et les cours de soutien qu'il donnait aux nouveaux élèves, il n'avait plus une minute de temps libre. Et bien évidemment son rapport aux autres s'en ressentait.

A l'heure où son réveil avait toujours sonné, il était déjà levé et préparé depuis longtemps, fin prêt à se lancer dans de nouvelles responsabilités. Visiter les irlandais, les mener d'un bout à l'autre du château, réaliser les missions que lui confiait le professeur Glacey, directeur de la maison Gryffondor, ainsi que les missions que les vrais préfets ne pouvaient prendre en charge, faute de temps, planifier les entraînements de quidditch, vérifier les emplois du temps de chaque joueur, préparer les cours de soutien, relire ses notes, vérifier ses devoirs. Il avait choisi de consacrer une heure, chaque matin, aux recherches liées à son mémoire. Il passait d'abord par les cuisines, grignotait une pomme et quelques noisettes sur le chemin et prenait d'assaut la bibliothèque dès l'ouverture. Une heure, c'était peu. Insuffisant pour refreiner sa curiosité maladive mais nécessaire pour le mettre de bonne humeur, faire taire ses doutes, éteindre la brûlure de manque, de solitude, de chagrin. Une heure qui l'aidait à se confectionner un sourire de circonstance lorsqu'il faisait face à l'air perdu des irlandais. Une heure qui lui permettait de ne pas sombrer lorsqu'il croisait ses amis d'antan.

Il n'était pas en retard en cours mais arrivait de justesse, quand la classe commençait déjà à se remplir, quand les groupes et les binômes s'étaient déjà formés, l'obligeant la plupart du temps à s'installer avec Lysa Ferton et ses amis, avec qui peu d'élèves souhaitaient travailler.

Lorsque les cours se terminaient enfin – ayant décidé de conserver nombre de cours, son emploi du temps était bien rempli – il retrouvait son équipe sur le terrain ou courait rejoindre Nolan pour un nouveau cours de soutien. Il gagnait ensuite la bibliothèque, se désilusionnait lorsqu'arrivait l'heure de la fermeture et restait travailler dans la nuit noire, ses livres étalés devant lui éclairés par une petite lanterne.

Il passait ses journées à croiser. A croiser les foules, alors qu'il les remontait en sens inverse pour gagner l'aile des irlandais.

A croiser ses camarades et anciens amis, alors qu'il rejoignait un préfet ou un professeur.

A croiser Lily, alors qu'il partait entraîner son équipe.

A croiser Albus, alors qu'il courait à la bibliothèque.

Comme souvent, Albus lui manquait. Même si leurs rapports étaient difficiles, James aurait aimé pouvoir passer plus de temps avec son frère. Il ne voyait pas davantage Lily qui pourtant semblait avoir besoin de lui plus que jamais. Il avait bien noté qu'elle insistait lourdement pour qu'ils aient une conversation mais il la reportait, préférant être présent pour les nouveaux élèves dont le bien être était devenu sa priorité. S'il avait prêté plus d'attention à sa sœur il aurait vu qu'elle avait réellement besoin de lui, il lui aurait accordé du temps et il aurait su qu'elle était malheureuse depuis son altercation avec Albus. Il aurait écouté ses craintes et apaisé ses malheurs. Mais, aux yeux de Lily, James préférait passer du temps avec Gwenog Kubrick, cette fille étrange qui attendrissait James. Comment Lily pouvait-elle comprendre que James essayait de leur faciliter la vie alors qu'elle n'arrivait même pas à lui parler plus de quelques secondes ?

Bizarrement, Albus aussi aurait aimé parler à son frère. Il lui aurait confié ses doutes et ses incertitudes, il lui aurait parlé des nouveaux leaders de la Jeune Armée des Ténèbres des frères Zigaro, il lui aurait parlé des irlandais, du regard froid et cruel de Rudy Higgs, de l'indifférence de Shania Zabini, de la peur mêlée de fascination que faisait naître Timothée Bergson en lui. Albus traversait une mauvaise période, en proie au doute permanent, lui qui avait toujours maîtrisé les choses et les gens. Et les nouveaux élèves ne lui facilitaient vraiment pas la vie. Rudy Higgs refusait de le suivre, sous prétexte qu'il le trouvait inintéressant, Shania Zabini refusait de lui parler, clamant haut et fort qu'il était malsain et manipulateur, Julian Acteriez gardait le silence et Timothée Bergson était puissant, brillant et sombre. Chaque fois qu'il se trouvait dans la même pièce qu'Albus, celui-ci se taisait poliment, comme devant son nouveau maître. Il était tout bonnement fasciné par Bergson, qui possédait une aura rare. Ça n'avait rien à voir avec Scorpius, qui était le binôme rêvé d'Albus. C'était autre chose. Comme si Albus avait rencontré meilleur que lui. Comme si ses rêves héroïques étaient aujourd'hui bien fades face à la puissance ténébreuse de Timothée Bergson.

Mais, à l'inverse de Lily, Albus n'essayait pas de confier tout cela à James. Car il savait, au fond de lui, ce que cela signifiait, tout comme il savait pourquoi il avait failli commettre l'irréparable avec Lily. Il savait qu'il était en train de basculer définitivement de l'autre côté. Un côté « face » qui n'avait toujours eu pour intérêt que de faire briller son côté « pile », son image de sauveur bon et héroïque. Un côté « face » sombre et terrifiant. Une part de lui qu'il ne maîtrisait pas. Une part de lui qu'il n'avait prévu de ne dévoiler totalement qu'à un seul moment : lorsqu'il tuerait James.

« C'est sans doute pour cela que je ne veux pas parler à James », songea Albus en souriant. Demander conseil à celui dont on avait planifié la mort, voilà qui le définissait plutôt bien. Fourbe et prêt à tout pour atteindre ses objectifs.

ooOOoo

Bibliothèque de Poudlard

Confinés dans les recoins de la bibliothèque et travaillant sur leur devoir de Métamorphoses, Alice et Maël suivaient méticuleusement les recommandations de la bibliothécaire. « Silence et rigueur ». En apparence, tout du moins.

Alice était plongée dans ses pensées, son esprit et son corps étaient emplis de sentiments nouveaux qu'elle n'expliquait pas et elle ressentait le besoin de se confier. Mais à qui ? Qui était assez à l'écoute et discret pour cela ? Elle aurait pu parler à Yelena, la jeune fille était son amie depuis longtemps. Mais Yelena n'était pas à proprement parler ce que l'on peut appeler une meilleure amie. Elle n'avait que faire de la discrétion et des confidences et lorsqu'on lui confiait quelque chose, elle ne pouvait le garder pour elle-même. Certes, elle était une bonne camarade, toujours prête à rendre un service et Alice rigolait bien en sa compagnie, mais là, elle avait besoin d'un ami. Bien sûr, il y avait Louis. Le jeune homme était bon, honnête et toujours de bon conseil. Mais il s'éloignait de ses amis d'autrefois et avait ses propres problèmes. Alice posa sa plume et fixa Mael. Ces deux-là s'appréciaient avec la sincérité de l'attachement véritable. Mael était un excellent ami, un type formidable, comme disait James. Mais là était tout le problème. James. Il leur manquait. A tous deux. Et il leur manquait aussi dans leur amitié à tous les deux. Les rapports d'Alice et Mael n'étaient pas aussi joyeux, pas aussi évidents lorsque James était absent. Voilà pourquoi ils l'attendaient. Encore une fois. Comme tous les soirs de la semaine.

Mael tournait les pages de son livre sans y prêter guère attention. Il feignait d'ignorer le regard d'Alice braqué sur lui. Il savait qu'elle avait besoin de parler, qu'elle aussi se posait des questions, qu'elle aussi traversait les troubles de l'adolescence et avait besoin qu'on la rassure. Mael se savait assez perspicace. Il avait compris depuis bien longtemps qu'Alice éprouvait des sentiments très forts et incontrôlés pour leur ami Keanu Ganesh. Il savait aussi qu'elle souffrait de ses sentiments, comme de l'indifférence de leur ami de Serdaigle. Il comprenait qu'il puisse être difficile d'avoir beaucoup de copines mais aucune réelle amie. Il voyait qu'elle se forçait à se montrer joviale en compagnie des nouveaux, qu'elle en trouvait certains sympathiques mais qu'elle passait son temps avec eux par obligation. Certes, il était agréable de parler et de rire avec de nouveaux camarades mais ils se connaissaient depuis peu et n'avaient pas les mêmes habitudes. Ils n'étaient pas Fred, qui semblait les avoir totalement oubliés, ils n'étaient pas Louis, qui croulait sous les missions. Et surtout, ils n'étaient pas James. Le noyau, le roc, le socle de leur amitié. Ni Alice, ni Mael ne pouvait se résoudre à parler de son absence à voix haute. En parler c'était rendre cela réel, l'avouer c'était accepter et ils n'en étaient pas encore capables. Tous deux espéraient encore que James revienne auprès d'eux, qu'il les rejoigne, pose son sac et révise ses cours comme avant, qu'il les force à le suivre dans d'incroyables aventures, qu'il les fasse rire comme lui seul pouvait le faire, qu'il les écoute et les conseille, qu'il soit là, tout simplement.

- On rentre ?, proposa Alice. Il ne viendra pas, de toute façon…

Maël leva les yeux et perçut toute la tristesse dans les yeux de son amie. Mais il ne fit aucun geste, se contentant de marmonner qu'il n'avait pas fini et qu'il la rejoindrait plus tard. Elle le regarda avec déception, avant de prendre congés.

Bien sûr, elle capitulait avant lui et elle avait bien raison, songea Maël en froissant la lettre qu'il avait dissimulée aux yeux d'Alice. Il fallait qu'ils se fassent une raison. Et oublier la ténacité de Juliet Hawkes. Pourtant les mots de la jeune fille restaient imprimés en lui.

« Tu ne dois pas le laisser tomber, Maël. Il a beau être billant et talentueux, il se sent toujours obligé d'essayer d'arranger les choses autour de lui. Il aide les plus faibles et les laissés pour compte, il est patient et conciliant, drôle et intelligent. Alors ok, il ne se rend pas compte que ceux qu'il aime souffrent. Mais c'est nouveau, Maël. C'est la première fois. La première et la dernière, tu peux me faire confiance. Tu ne dois pas l'abandonner. Pas toi, Maël. »

Maël soupira. Il savait que James était très pris mais il avait remarqué le regard vide d'Albus, les yeux tristes et insistants de Lily, et bien sur le malaise d'Alice. Il voulait bien croire que leurs problèmes étaient moins importants que ceux d'enfants égarés et nouveaux, mais il ne pouvait s'empêcher d'en vouloir à James. Oubliant que son meilleur ami avait toujours été là, même en ayant des problèmes plus graves que ceux d'un adolescent de seize ans.

Il s'apprêtait à gribouiller une courte réponse à Juliet lorsqu'on posa un sac à côté du sien. Un sac en cuir de dragon rougeoyant qu'il aurait reconnu parmi mille.

- Salut mon pote, fit James en s'asseyant en face de lui. Alice n'est pas avec toi ?

Une partie de lui rêvait de se montrer acerbe. De puiser dans cette colère qui grondait en lui, d'utiliser l'ironie et peut-être même l'insulte. Mais des cernes profonds défiguraient le visage de James.

- Elle vient de partir. Ça va ?

- Non, je suis crevé, ces demi-portions vont me tuer…

- Tu ne pourrais pas arrêter d'être sous-préfet ? Alice a arrêté, elle.

- Bah, j'ai juste les cours de soutien, ça va. En fait ils sont plutôt sympas et on se partage le boulot avec Nolan. C'est plutôt le manque de temps libre qui me pèse, tu vois ?

- C'est ce que je dis, laisse tomber ça ou…

- Mais on ne peut pas les laisser tomber ! Ils ont un an de cours à rattraper, si on les laisse en plan, ils vont galérer et rater leurs examens !

Voilà, James venait de justifier son absence en une phrase et bien malgré lui, Mael devait avouer que son meilleur ami avait raison, après tout, ces jeunes n'avaient jamais demandé à arriver ici, à changer d'école, à être projetés dans un monde nouveau et incertain. Et pourtant. Il ne parvenait pas à faire ce que James attendait de lui, à savoir hocher la tête bêtement et lui donner raison.

- Si tu le dis…

- Ça ne va pas ?

Non ça ne va pas, James. J'ai maigri et tu ne t'en étonnes même pas. Je ne ris plus, ne souris plus. Pas plus que Keith dont le comportement est plus qu'étrange. Pas plus que nos amis qui comptaient tant pour toi et parmi lesquels j'étais ton préféré. J'étais ton frère et tu ne vois même pas que je vais mal.

- Oh par Merlin je n'avais pas vu l'heure, je dois rejoindre Lucy, on se fait un entraînement spécial batteuses.

- T'as besoin d'aide ?

- Non, c'est bon, on se voit plus tard, ok ? Au fait, tu connais la nouvelle ? Les Irlandais vont s'installer dans nos dortoirs dans quelques jours. Cool, non ? Tu t'entends bien avec Max Flow, pas vrai ? Ça va être sympa.

James sortit de la bibliothèque avant que Mael n'ait eu le temps de répondre mais il ne s'en préoccupa pas. Il n'avait même pas remarqué le regard attristé de son meilleur ami et en pressant le pas, il passa devant sa sœur sans même la voir.

- James ! JAMES !

- Oh Lily, je ne t'avais pas vue.

- J'avais remarqué. Je peux te parler ou monsieur le préfet doit partir réaliser une mission de la plus haute importance ?

- J'ai pas le temps pour tes bêtises, Lily. Et d'ailleurs j'ai entendu parler de ce qu'il s'est passé en cours de Potions cette semaine. Je ne peux pas croire que tu aies fait exploser le chaudron de Gwen, Kat et Hewie !

- Gwen ? Kat ? Tu parles de Kubrick et Whirpool, là ? Et de cette demeurée d'Harper ?

Lily était effarée mais une fois de plus James ne perçut que son ton écœuré et son dédain, il ne comprenait toujours pas qu'il y avait quelque chose, une raison enfouie, un malaise qui ne demandait qu'à être dévoilé.

- Surveille ton langage, Lily.

- Sinon quoi ? Tu vas me donner une retenue ? Non mais t'es taré, James, ces filles me détestent, elles sont nulles et …

- Nouvelles, Lily. Elles sont nouvelles. Et Gwenog et Kathleen n'ont pas été élevées dans une famille sorcière.

- Et alors ?

- Alors, il me semble que Lorcan et toi avez été missionnés pour leur faciliter la vie. Faire exploser leur chaudron, ce n'est pas ce que j'appelle faciliter leur vie.

- Je peux te parler James ?

- Ecoute, Lily, sois plus cool avec elles, je t'assure qu'elles sont sympas, elles valent le coup que tu sois plus patiente avec elles.

- Je réitère ma question, je peux te parler ?

- Pas le temps, j'ai un entrainement.

- James, par Merlin, tu n'as jamais le temps !

- Grandis un peu, Lily, j'ai d'autres problèmes que t'écouter te plaindre à propos de filles qui sont déboussolées. D'ailleurs, je sais que ça va te déplaire mais les nouveaux s'installent dans nos dortoirs.

- Quoi ?! Mais ce n'est pas vrai ! Tu veux ma mort ou quoi ?

- Arrête de faire l'enfant, Lily !

- Hors de question que ces folles squattent ma chambre !

- Désormais c'est autant ton dortoir que le leur, alors cesse un peu ton cirque !

James laissa sa sœur encore choquée par sa dernière remarque et partit en direction du terrain de quidditch. Mael l'attendait un peu plus loin et fit quelques pas à ses côtés.

- Je vous ai entendus vous disputer, j'ai préféré rester dans le coin au cas où tu aies besoin de moi.

- Je t'ai dit que je devais aller entrainer les apprenties batteuses, Mael.

- Je sais. Mais pour Lily…

- Ne m'en parle pas, elle agit comme …

- Tu te trompes peut-être, James. Elle a peut-être besoin de toi.

- Tu crois que j'ai que ça à faire ? Elle a des amis et puis elle…

- Toi tu n'es pas là pour tes amis.

James ouvrit la bouche mais préféra se taire. S'il s'emportait il regretterait rapidement ses paroles, mieux valait laisser courir, et puis, il était déjà en retard. Alors il laissa Mael et lui tourna le dos, ne voyant ni ses yeux fulminant de rage, ni ceux de Lily qui arrivait derrière lui. Voler et se défouler sur le terrain de quidditch lui fit justement un bien fou, c'était exactement ce dont il avait besoin, il rentra tard et ne croisa personne sur son chemin.

ooOOoo

Ce soir-là, en rentrant d'un énième entrainement de quidditch, James rencontra le professeur Glacey et ils parlèrent un moment du niveau des nouveaux élèves de Gryffondor de seconde année. En marchant, seul, dans les couloirs humides, James continuait de se poser les mêmes questions qui le hantaient depuis plusieurs semaines.

Il avait beau vouloir s'investir pleinement dans ses nouvelles fonctions pour préparer au mieux son avenir, ses amis lui manquaient. Mael lui manquait. Bien qu'il soit partit le dernier après avoir rangé les vestiaires comme tout bon capitaine, il avait rattrapé Mael.

Son nouveau rythme de vie faisait que James se déplaçait toujours plus rapidement, alors que Mael semblait trainer le pas, définitivement orphelin de son habituel dynamisme.

James le suivit de loin, sentant son cœur se serrer à chaque pas. Il voulait voir Lily, lui présenter ses excuses, essayer d'arranger les choses entre les irlandais et elle. Il voulait saluer Alice, qu'il n'avait plus croisée depuis des jours. Il devait faire un compte-rendu à Louis, préparer une réunion, organiser les prochains cours de soutien, discuter avec Lucy des progrès de Roxanne.

Mais le regard triste de son meilleur ami occulta la moindre de ses préoccupations, et James s'engouffra dans la bibliothèque, suivant Mael jusqu'à la table du fond, celle qui était toujours plongée dans la pénombre. Ils l'avaient toujours aimée, cette table. Parce qu'ils trouvaient illogique qu'une table d'un lieu comme la bibliothèque puisse demeurer dans la pénombre. Ils la nommaient « la table inutile » ou encore « la table des cancres ».

- Salut mon vieux, dit-il en se laissant tomber sur une chaise près de Mael. Je voulais te dire… Je suis désolé qu'on… tu sais, qu'on ne passe pas plus de temps ensemble…

- Pas grave.

Sa voix était éteinte et il paraissait résigné. Mais Mael leva les yeux et sembla s'adoucir.

- Je sais que tu as beaucoup de boulot et puis je vais très bien, je t'assure.

- T'as l'air triste depuis quelques temps. Tu peux m'en parler, tu sais, on est seuls…

- Laisse tomber James.

- Mael, tu sais que je ne lâcherai pas l'affaire.

- T'as d'autres soucis en ce moment, je…

- Mael !

- Bon. Mais… Ben… Nalani et Fred sont encore ensemble. Tu te rappelles ce qu'il avait dit au début de l'année ? Ils… ça veut dire qu'ils sont passés à l'étape supplémentaire. Ils ont, tu sais… couché ensemble.

James écarquilla les yeux et Mael s'emmurât à nouveau dans le silence. Ils avaient tant changé, pensa James. Bien sûr lui-même jalousait Liam O'Brien dès qu'il le voyait faire la cour à Natasha et il se doutait bien que les sentiments de Mael pour Nalani n'allaient pas disparaître, mais James faisait passer tellement de missions et de responsabilités avant les histoires de cœur qu'il devait se rendre à l'évidence que Mael et lui n'empruntaient plus la même voie.

- Vu ta réaction ça ne sert à rien que je te parle de mon père, affirma Mael d'une voix vexée.

- Tu es toujours en froid avec lui ?, s'étonna James.

- Il faut quoi pour que tu tiennes au courant de ma vie ? Que je vienne à tes satanés cours de soutien ? Que je devienne assistant de sous-préfet ? Que j'adopte l'accent irlandais ?

- Bien sûr que non Mael, répondit James sans conviction.

Il détestait mentir. Il détestait d'autant plus l'idée de mentir à celui qui avait tant compté pour lui. Mais James restait aveuglé par son avenir, un avenir qu'il ne pouvait imaginer que loin de sa famille, et donc de ses amis. Aveuglé. Au point de refuser de voir l'évidence.

Aux yeux de James, Mael continuait de faire sa vie, apprenait à connaitre ses nouveaux amis irlandais, suivait ses quelques cours avec sérieux, continuait d'espérer que Fred et Nalani se séparent et ne supportait plus son ancien ami, Fred qui était devenu l'ennemi, celui à qui on ne passe plus le souaffle alors qu'à l'approche du premier match de la saison il fallait penser collectif pour battre les Serpentard.

Aux yeux de James, les élèves de sixième année, après avoir laborieusement terminé leur année de BUSES et avant d'affronter leurs ASPICS, aspiraient à profiter d'une année moins scolaire. Par conséquent leur nouvelle priorité était les histoires de cœur, les rumeurs, les on-dit, le quidditch. Les Irlandais aussi avaient témoigné un certain intérêt pour ces sujets plus frivoles. A Gryffondor l'amitié ambigüe de Max et Billie était palpable, alors que Zoé semblait très réceptive à l'humour de Mael qui, lui, n'avait d'yeux que pour Nalani. Fred, en revanche, semblait de plus en plus attiré par Zoé. Ces histoires étaient sans cesse relatées par Yelena et même, quelques fois, par Alice.

Et James se contentait d'entendre et de ne pas écouter. De prétendre sans avouer. De dissimuler, de fausser les sourires. De s'éloigner en fermant les yeux. De s'inventer une raison opposée à son cœur.

Depuis qu'il avait dû repasser ses Buses, ses parents ne lui avaient plus jamais écrit. Ils n'avaient pas non plus pris le temps d'envoyer un démenti à la presse et les journalistes n'en finissaient plus de le traiter de tricheur. Son frère l'évitait comme la peste, il avait déçu sa sœur. Il ne prenait plus de plaisir, pas même sur le terrain de quidditch.

Il se sentait désabusé, déprimé et n'avait plus d'autre objectif que de travailler son projet, être pris dans la formation qu'il souhaiter suivre et de quitter la communauté sorcière Britannique. Il rêvait de voyages, de terres inconnues où il serait un étranger parmi tant d'autres. Il ne serait plus le fils d'Harry Potter, il ne verrait plus sa famille.

C'était ainsi qu'il dessinait son avenir. Il n'avait pourtant jamais été aussi loin de la réalité.

ooOOoo

Bibliothèque de Poudlard, trois jours plus tard

- Où tu vas Nat ?

Natasha Kandinsky retint son souffle. Les irlandais étaient tout autour d'elle, leurs livres de Métamorphoses posés çà et là sur l'une des plus grandes tables de la bibliothèque. Elle avait promis de les aider à réaliser leur devoir sur les rapports de complexité des poils et des plumes dans la transfiguration animale, sujet qui la passionnait tant qu'elle en avait oublié ses propres aptitudes, et son cours d'animagus en devenir.

- Tu n'as pas d'entraînement ce soir, poursuivit Grena Torr, songeuse.

Natasha se mordit la lèvre inférieure, se maudissant de n'avoir prévu aucune échappatoire.

- Quand on a proposé à Rosie de venir avec nous, continua Grena, elle a répondu qu'elle préférait passer une soirée sans nous tous, donc sans toi.

« Merci de me le rappeler », songea Natasha avec peine. Elle appréciait sincèrement Grena mais la maladresse de celle-ci participait souvent à la douloureuse nostalgie qui s'emparait de Natasha.

- Anastasia entraîne Adélaïde Lespare à attraper le vif et Irina est juste là, à réviser ses cours avec ses amis, résuma Grena Torr.

Natasha détourna le regard, quelque peu énervée. Son cours d'animagus en devenir commençait vingt minutes plus tard, elle n'avait pas le temps de s'expliquer. Mais elle ne voulait pas non plus éveiller les soupçons des irlandais. Les cours d'animagus étaient un secret que seuls les professeurs et les quelques élèves qui apprenaient à se transformer en animaux se partageaient. Natasha n'en avait parlé qu'à Rose et, à part sa famille, elle ne voulait en parler à personne.

- Sa vie ne se résume pas au quidditch, à ses deux sœurs et à Rose Weasley, répliqua Shania Zabini avec évidence.

Son intervention surprit tout un chacun, sauf sans doute son cousin, Liam O'Brien qui afficha un sourire sincère.

- Shania a raison. Tu nous soutiens depuis notre arrivée, tu as tout à fait le droit de passer du temps sans nous, bien sûr.

- Mais…

- Allons, Grena, sommes-nous d'aussi mauvaise compagnie que tu ne puisses te passer de Natasha le temps d'une soirée ?, la questionna Liam.

- Je préfère quand elle est là, c'est tout. Tu ne peux vraiment pas rester ?, insista Grena en suppliant Natasha du regard.

- Je le pourrais, reconnut Natasha. Mais je place ma liberté au-delà des bons vouloirs de chacun. Tu n'as pas besoin de moi. Moi j'ai besoin d'aller là où je vais.

Grena croisa ses bras, comme l'aurait fait une petite fille qui refuse de reconnaître ses torts. Liam laissa échapper un rire.

- Elle va bouder quelques minutes mais elle sera de nouveau normale quand tu reviendras, tu peux nous…

- Je rentrerai sûrement assez tard. Nous nous verrons demain. Bonne soirée.

Le regard de Natasha s'attarda sur Liam, qui lui tira révérence avec un sourire charmeur, et sur Shania Zabini qui la regardait intensément. Etait-ce de la jalousie ? Avait-elle compris qu'il y avait eu, entre James et Natasha, un semblant de relation achoppée ? Non, Natasha avait bien vu que Shania semblait bien plus jalouse de Rose ou de Lily Potter. Au contraire, Shania se montrait davantage bienveillante avec elle, un ultime secours qui survenait au bon moment, lorsque Natasha n'avait plus d'argument, lorsqu'elle se sentait dos au mur. Shania semblait attendre le dernier moment. Elle l'observait longuement, l'obligeait à être plus forte et ne l'aidait qu'en dernier recours. Elle la jaugeait, notait sa valeur, vérifiait sa légitimité à être proche de James.

Shania Zabini se comportait comme Irina l'avait fait avec Aldo Mac Millan, l'année précédente, lorsque Natasha avait commencé à sortir avec lui.

Shania Zabini se comportait comme une sœur protectrice s'assurant que la fille qui tourne autour de son frère se montre digne de lui.

En sortant du château, Natasha croisa Rose qui revenait d'elle-ne-savait-où, ses cheveux en broussaille plein de feuilles, son petit sac en cuir végétal transportant certainement son appareil photo.

- Tu t'es séparée de tes bébés irlandais ?, s'étonna Rose, maussade.

- J'ai mon cours de tu-sais-quoi.

- Je pensais qu'ils te suivraient jusque là-bas vu qu'ils ne peuvent se passer de ta présence.

- Rose, soupira Natasha, lasse.

- Ils sont déjà nombreux, à l'orée de la forêt. C'est pour ça que je rentre plus tôt, j'avais moyennement envie de me faire bouffer par une panthère.

- Tu sais très bien que je n'aurais jamais laissé un animagus te faire du mal.

- Je pensais savoir beaucoup de choses, mais les dernières semaines m'ont fait comprendre que je ne suis plus sûre de rien.

- Tu n'as plus confiance en moi ?

Elles restèrent un moment en face l'une de l'autre. Rose triturait ses photographies, Natasha regardait vers la forêt, l'esprit ailleurs.

- Je n'en sais rien, avoua Rose. Tu as beaucoup changé.

- On grandit, affirma Natasha en haussant les épaules.

- Je préférais comme on grandissait avant, avoua Rose du bout des lèvres.

Elle n'avait jamais su parler, dévoiler, montrer ses sentiments. Elle avait besoin de James et Natasha pour cela. Ils avaient promis de l'aider. Et si grandir signifiait s'éloigner les uns des autres, elle préférait fermer les yeux. Elle avait toujours détesté grandir, elle qui faisait toujours deux têtes de plus que les filles de son âge.

- Je peux te poser une question qui n'a rien à voir ?

Natasha avait déjà franchi le palier, ses sens en éveil, prêts à s'approfondir dès qu'elle se transformerait. Mais elle avait besoin de poser cette question. Elle ne pouvait veiller sur eux de loin si elle n'avait toutes les pièces en main.

- Je n'irai pas monter la garde auprès de tes irlandais chéris pendant que tu fais la course avec James et le professeur Glacey dans la forêt, prévint Rose.

- Ca n'a rien à voir. Tu vois qui est Shania Zabini ?

- La cousine de cet irlandais qui te fait la cour, acquiesça Rose. C'est ta nouvelle meilleure amie ?

- Arrête avec ça… Elle a un comportement bizarre. Et je me demandais si… Les Zabini ne sont pas en lien avec ta famille ?

Rose écarquilla les yeux, car toute son enfance elle avait entendu ses parents et ses oncles maudire les anciens Serpentard avec qui ils avaient passé sept ans à Poudlard.

- Non, certainement pas.

- Ok. Et… Avec James ?

- James est mon cousin. Ce qui est valable pour moi l'est également pour lui.

- Il aurait pu…

- Se marier en douce avec Shania Zabini ? Etre le fils caché de Blaise Zabini ? Et pourquoi pas un Malefoy, tant que tu y es ! Tu ferais mieux d'arrêter de lui imaginer une vie sombre de secrets tirés par les cheveux et d'aller lui parler directement.

Natasha fit volteface, sa fureur défigurant ses traits.

- Oh oui, ça a tellement bien marché la dernière fois !

- Tu n'as pas suffisamment essayé !

- Suffisamment essayé ?! C'est quoi, pour toi, essayer suffisamment ? Le demander en mariage ? Le violer pour lui faire un enfant ?

- Lui dire la vérité ça serait déjà pas mal.

- Quelle vérité ?

- Que tu l'aimes mais que tu es trop fière pour avouer que tu as peur. Trop fière !, répéta Rose en haussant la voix.

Son cri rattrapa Natasha qui dévalait les escaliers qui menaient dans le parc. Rose la vit amorcer un geste pour se retourner vers elle mais Natasha sembla se raviser et démarra une course folle et désespérée vers la forêt.

Rose, qui l'observa se frayer un chemin parmi les bosquets trempés, soupira. « Trop fière ». Elle répéta ces mots trois fois, déçue par celle qu'elle avait placée sur un piédestal.

Le vent avait cette aptitude fantastique de sécher les larmes de ses lourdes bourrasques. Natasha renifla en reprenant son souffle, avant de s'introduire dans le groupe épars où trois élèves et un professeur s'étiraient laborieusement. Elle laissa tomber ses affaires dans l'herbe humide et se mit au travail, se calant sur les gestes sûrs d'un Serpentard qui se transformait en dindon.

- Tu as pleuré.

Elle frissonna et se rapprocha d'une fille de Poufsouffle. La jeune fille, qui n'était qu'en troisième année mais arrivait déjà à se transformer en aigle royal, lui fit son plus beau sourire. Elle était fort agréable, mais Natasha jalousait son animal totem et ses progrès si rapides. Elle ne s'était jamais montrée très agréable avec la Poufsouffle mais était prête à tout pour éviter James et son radar infaillible.

Lui seul la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle avait pleuré. Lui seul la faisait frissonner.

- A ton tour, James.

Des exclamations de surprise ébahie. Le daim faisait oublier le garçon, le cerf en devenir laissait découvrir un homme charismatique. Les frissons redoublèrent. Lui seul terminait cette année-là son apprentissage.

- Très bien, James. Nous t'inscrirons à la fin du mois. Encore quelques cours et tu pourras voler de tes propres ailes. Seras-tu libre pendant les vacances de Noël pour ton inscription au ministère ?

- Je me débrouillerai.

- Nous y retournerons à ta majorité, pour valider définitivement ta formation.

- Bien, professeur.

Sa voix avait définitivement fini de muer. Rauque, suave, elle éveillait les sens de Natasha qui s'autorisa à le regarder. Il se tenait droit et confiant. Il souriait. Il ne lui jetait pas de fréquents coups d'œil comme il en avait l'habitude.

Elle sentit un froid immense s'abattre en elle. Il ne suivrait plus le cours d'Animagus. Il avait fini sa formation, il serait bientôt un Animagus officiel, enregistré auprès du ministère. Il ne viendrait plus. Ils ne partageraient plus ce moment privilégié.

Ce cours qu'ils partageaient était une occasion de l'observer sans que cela ne paraisse suspect, et voilà qu'après avoir perdu Rose, elle perdait définitivement James.

Elle le rejoignit alors qu'il s'engouffrait dans la forêt, s'amusant à transformer ses bras en pattes. Il oscillait de gauche à droite, de daim à chien. Avec une bouille enfantine qu'elle ne lui avait plus vu depuis bien longtemps, il fit mine de se ruer vers elle, les pattes en avant.

Le simple fait de la voir éclater de rire, alors qu'elle semblait retenir le moindre sourire depuis des semaines, rendit James fou de bonheur. Et pétri de remords. Il aurait dû continuer selon ses plans, parcourir la forêt au galop, saluer son vieil ami Venezio, le centaure qu'il avait rencontré alors qu'il n'avait que douze ans, mettre à profit les derniers conseils de ses professeurs. Mais la tentation était là, latente, plus vive que jamais.

- On fait la course ?

Admirative de sa double transfiguration, elle ne réagit pas tout de suite. Enfin elle cessa de comparer les coussinets du chien et le sabot du cerf pour se confronter à son regard. Il crut qu'elle hésiterait. Il était persuadé qu'elle finirait par refuser.

- Je te donne dix secondes d'avance, petite bête à quatre pattes.

- Tu as signé ta perte, mouette sans griffe.

Il s'élança, slalomant à travers les arbres aussi vite qu'il le pouvait. Il arrivait que les professeurs organisent une course, et James n'avait que rarement gagné. Liko Jordan, qui se transformait en panthère, n'avait jamais laissé une victoire lui échapper. Depuis qu'il avait quitté Poudlard, Natasha et ses longues ailes se frayaient un chemin parmi les branches, silencieuse et vive.

Mais ce soir-là, il n y avait pas de parcours, ni de professeurs pour réglementer leur course. Ce soir-là il n y avait plus de camarades, de cours, ni d'autre enjeu que cette course dont ils dictaient seuls les règles. Une envie de se créer une dernière fois, encore une fois, après tant d'autres fois. Une envie d'être seuls, d'être ensemble, d'espérer sans y croire. Un désir ardent l'un pour l'autre, un amour qu'ils se taisaient depuis toujours. Un besoin de lâcher prise, d'être soi-même, d'être libre, sans le poids des responsabilités, ni celui de l'héritage.

Et lorsque James entendit le battement d'ailes derrière lui, il accéléra, dépassant ses limites. Plus il irait loin, plus le chemin du retour serait long. Il pourrait alors profiter de ce temps gagné pour respirer son odeur, se nourrir de sa voix. Celle de son rire, celle de ses murmures. Ses grognements et sa mauvaise foi. Sa démarche aérienne et son mauvais caractère. Cette manie qu'elle avait de frôler son bras au sien et de reculer aussitôt. Cette intensité dans son regard si vert, si pur.

Il leva les yeux, à temps pour la voir le dépasser. Elle filait comme la brise, jouait avec le vent. Il commençait à haleter, elle n'aurait aucun mal à gagner.

Natasha le savait, Natasha le sentait. Son instinct infaillible, ses sens exacerbés. Cette course, elle voulait qu'elle dure des heures, qu'ils rentrent avec la nuit, que James se colle à elle pour la réchauffer, pour la protéger. Alors elle se permit de ralentir, donnant à celui qu'elle aimait l'illusion qu'il pouvait gagner. Elle la compétitrice se fichait de perdre cette course. La victoire n'avait rien de plus à lui apporter que la défaite.

Ils trouvèrent leur rythme, ralentissant avant chaque arbre touffu, anticipant les difficultés de l'un, les faiblesses de l'autre.

L'aube pointait au loin. La forêt était si vaste et pourtant, ils l'avaient traversée trois fois. Les ailes tenaient bon, les pattes ne fléchissaient pas. Le jour pouvait bien attendre, le quadrupède et l'oiseau s'enfonçaient dans les méandres de la forêt, là où le soleil ne touchait jamais, là où la nuit demeurait. La course était oubliée depuis longtemps. Mais pas l'envie de rester ensemble. Encore une fois.

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Château de Poudlard, un couloir parmi tant d'autres

« …à Poudlard. Certains élèves se transforment même en animaux. J'ai vu un dindon, un aigle royal, un cerf et un phénix. Certains, l'an dernier, ont même vu une panthère. »

Le garçon était entouré de feuilles de papier et écrivait avec un stylo moldu. Il traçait de longues flèches, comme pour organiser le plan d'un exposé. A côté de lui, l'Histoire de Poudlard, un grimoire présumé livrant les secrets de la forêt interdite ainsi qu'un manuel présentant l'apprentissage des Animagus.

Hugh Irving faisait honneur à sa réputation et ressemblait trait pour trait au stéréotype du geek moldu. Féru d'internet, il passait tout son temps hors-Poudlard devant son ordinateur, à chercher des traces de la magie sur internet, et à s'étonner de ne pas en trouver.

Il avait questionné les professeurs de Poudlard, à demi-mot, entre deux cours. Seul le professeur Ganesh lui avait apporté une réponse intéressante.

Quelques années auparavant, un né moldu féru de Botanique avait réussi à laisser passer quelques informations sur internet. Un petit commentaire sur un site consacré aux arbres rares, sur la page des plus beaux saules pleureurs que la Terre ait porté.

« Le saule pleureur, dépourvu de magie, est visible par tous, au contraire des autres saules, comme le saule cogneur. Le seul spécimen que j'ai pu observer est présent dans un lieu que peur d'élus connaissent, un lieu dont je ne peux dévoiler le nom. Mais sachez que j'ai vu des choses. Beaucoup de choses. Des choses étonnantes, des choses effrayantes. »

Le professeur Ganesh semblait assez admiratif lorsqu'il expliqua que le commentaire était resté en ligne assez longtemps. Suffisamment longtemps pour susciter moqueries et questions en tout genre de la part de quelques botanistes dubitatifs.

- Qu'est-il arrivé à ce garçon ?, avait demandé Hugh.

- Ce n'était plus vraiment un garçon. Il était bien plus âgé que vous. Et révolté. Ses arguments étaient basés sur la souffrance et un désir de vengeance ardent. Il en voulait énormément au ministère de la magie et a choisi ce biais pour le détruire.

- Mais ça n'a pas marché, avait compris Hugh.

- Et ça ne marchera jamais.

- Vous êtes pour continuer de cacher aux gens normaux que des types comme Voldemort existent ? Des types capables de les tuer sans pistolet ni couteau, un pouvoir…

- Les sorciers ne sont pas tous mauvais.

- Je sais.

- Mais eux, les moldus, qui leur dira ? Nous laisseront-ils le temps de nous expliquer, de nous présenter ? Ils verront ce que vous voyez, des gens possédant un pouvoir que les sciences ne peuvent expliquer. Des gens capables de tuer avec un simple bout de bois. Conserver le secret est le meilleur moyen de protéger un plus grand nombre de vies, qu'elles soient moldues ou sorcières.

Hugh Irving avait pris le temps de comprendre, de digérer les mots de celui qui était devenu son professeur favori, il avait décidé de lui faire confiance, de la même manière qu'avec le directeur Briscard qui s'était montré à son écoute et compréhensif.

On lui donnait une deuxième chance, il en donnerait donc une seconde à la magie et à ceux qui la constituaient.

Mais il avait de l'or entre les mains. Hugh n'avait que faire de l'argent, les chercheurs ne vivaient pas pour l'argent mais pour la découverte, et Hugh continuait de rêver au jour où il montrerait au monde entier le fruit de ses heures de labeur.

Et certaines personnes, en-dehors de Poudlard, avaient besoin de lui. Ses deux meilleurs amis, Nicolas Bordy et Erik Baxter avaient un jour tenté de s'introduire à Poudlard. Ils voulaient juste passer un peu de temps avec lui, parce qu'ils étaient en vacances et que Hugh ne pouvait quitter Poudlard. Parce que Hugh leur avait décrit Poudlard en long, en large et en travers. Parce que tous trois rêvaient de montrer au monde moldu que la magie existait.

Poudlard était invisible aux yeux moldus. Nicolas et Erik auraient pu faire demi-tour sans jamais rien éprouver d'autre que de la déception. Mais un homme leur était apparu. Et cet homme leur avait fait une proposition qu'ils n'avaient pas su refuser. Une proposition qui faisait frémir Hugh Irving.

- Il est bien tard et tu es bien loin de ta salle commune.

Hugh sursauta, ramenant ses recherches près de son buste. Le garçon qui lui faisait face avait d'épais cheveux bruns, frisés et assez longs, et l'observait à travers des lunettes carrées à la mode sorcière. Hugh le trouva grand. Et trop âgé pour espérer rivaliser. Mais il n'avait pas de badge sur sa cape aux couleurs de Serdaigle.

- Tu n'es pas préfet toi non plus.

- Non. Mais je ne me ferai pas prendre.

- Moi non plus.

Le garçon le plus âgé se contenta de sourire, alors qu'il s'adossait en face de Hugh. Il forçait un air nonchalant mais le plus jeune voyait que ça ne lui était pas naturel.

- Qu'est-ce qui te perturbe autant, gamin ? Parle. Tu peux me faire confiance.

- Et pourquoi cela ?

- Parce que je sais déjà beaucoup de choses, te concernant. Je connais Nicolas Bordy et Erik Baxter, par exemple. Je sais qu'ils sont venus dans le coin, l'année dernière, et qu'ils sont tenté de s'introduire à Poudlard. Je sais qu'ils sont moldus. Et que ce sont tes amis.

- Vous… Tu… Tu es un des frères dont parlait ce Peter qu'ils ont rencontré ?

- Tu me prends pour un des frères Zigaro ?, s'étonna le plus âgé, amusé. Disons que je travaille avec eux. Ou plutôt que je travaille pour eux.

- Ils ne sont pas… dangereux ?

- Si. Bien plus que tu ne peux l'imaginer.

- Alors pourquoi travailles-tu pour eux ?

- Parce que ce sont les gens dangereux qui détiennent le plus grand pouvoir.

- Tu n'as pas le physique de l'emploi.

- C'est justement ce qui m'a permis d'être choisi, se réjouit le plus âgé. Mais arrêtons de parler de moi. C'est toi qui a un problème, en l'instant présent. Les frères Zigaro m'ont dit que tu avais demandé à tes amis de ne pas tenter de revenir. Ils ne sont pas venus au rendez-vous que Peter leur avait fixé. Pourquoi ?

- Parce que… Parce que j'ai changé d'avis. A propos du secret magique, tout ça. Les gens ici sont gentils avec moi. Les adultes ne m'ont pas grondé, ils m'écoutent et ne me jugent pas. Ils me donnent une seconde chance.

- Et tu as choisi de donner une seconde chance à ce monde, comprit l'adolescent. C'est faire preuve d'une grande sagesse.

Hugh se redressa, la confiance revenant doucement mais sûrement. L'adolescent en face de lui n'avait aucune moquerie dans la voix. Il paraissait sincère. Et Hugh avait envie de croire qu'il ne lui ferait aucun mal.

- As-tu parlé aux adultes qui ne te grondent pas, qui t'écoutent et ne te jugent pas, de Nicolas Bordy et Erik Baxter ? Leur as-tu dit que tu avais expliqué à tes amis moldus comment entrer dans Poudlard ? Leur as-tu dit qu'un homme leur avait proposé son aide ? Et que cet homme travaillait pour les frères Zigaro ?

Quelque chose dans sa voix poussait Hugh à lui faire confiance. Un quelque chose qui semblait vouloir lui offrir son aide. Alors Hugh n'eut aucune crainte à avouer la vérité.

- Oui, je l'ai dit à l'un d'eux.

- Le directeur Briscard ?

L'adolescent, qui demeurait jusque-là plutôt calme, semblait possédé par une impatience toute nouvelle. Une impatience emplie d'espoir. Et Hugh s'en voulut de décevoir son vis-à-vis.

- Non, je n'en ai pas parlé avec le directeur. Mais avec cet adulte qui n'est pas vraiment professeur.

Les rôles s'étaient inversés, et désormais c'était le plus âgé des deux qui avait peur.

- Ballerup ?, marmonna-t-il, mi effrayé mi résigné.

- Oui, voilà.

Le plus âgé des deux se contenta de hocher la tête, reprenant le masque de neutralité qui ne parvenait néanmoins pas à dissimuler sa pâleur.

- Tu devrais rentrer. Les préfets rôdent.

- Attends… Comment t'as dit que tu t'appelais, déjà ?

- Je ne l'ai pas dit.

Et sur ses paroles énigmatiques, Keith Corner lui tourna le dos, se frayant un chemin parmi les ombres de Poudlard.

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Bibliothèque de Poudlard, au beau milieu de la nuit

Les points apparaissaient, se déplaçaient, disparaissaient. Pour mieux réapparaître dans un passage secret. A cette heure tardive, une partie de la carte restait immobile, signe que le château était calme.

James bailla et se frotta les yeux, se promettant de rester éveillé jusqu'à ce que le dernier élève gagne son dortoir. Il n'en restait plus que treize. Treize élèves hors de leurs salles communes alors que le couvre-feu était en vigueur depuis plus de quatre heures.

« A ce rythme-là, je ne tiendrai pas jusqu'à la fin de la semaine », songea James. Il dormait cinq heures par nuit, courait du matin au soir d'un bout à l'autre du château, organisait trois entraînements collectifs pour l'équipe de quidditch de Gryffondor au grand complet et deux séances d'entraînement individualisé, avec les batteuses, la gardienne et son suppléant. Les cours pratiques, dont le niveau s'intensifiait toutes les semaines, exigeaient de lui qu'il se ménage, qu'il se repose, et non qu'il coure à travers la forêt sous la forme d'un daim. Encore moins qu'il reste éveillé des heures durant, à lire de vieux grimoires et s'assurant que les intrépides maraudeurs de Poudlard gagnent leur lit sans problème.

Un rassemblement suspect l'intrigua. Une multitude de points regroupés autour d'une gargouille des sous-sols. Il reconnut quelques noms, des élèves qu'il avait déjà croisés, des Serpentard de ceux qui croyaient que la guerre durait toujours et que James lui-même avait assassiné des membres de leur famille. Des élèves que James prenait soin d'éviter. Surtout lorsqu'il était seul.

« Mais eux ne le sont pas », songea-t-il. Des noms inconnus. Des noms qui n'appartenaient à aucun élève de Poudlard. Et deux nouveaux noms s'ajoutèrent au groupe déjà fourni : Neil Oldman, jeune irlandais réparti à Serpentard et Kathleen Whirpool.

« Kat », murmura James, effaré. Que faisait le petit ange blond qui ne quittait jamais Gwenog Kubrick et Hewie Harper avec tous ces élèves au beau milieu de la nuit ?

James tenta de se rassurer, après tout, peut-être ne faisaient-ils qu'enfreindre le règlement dans le but de se promener ou se rendre en toute illégalité à Pré-au-Lard. James s'était tendu, en proie à l'hésitation. Son instinct le poussait à courir, à se rendre sur place pour vérifier que Kathleen et les autres élèves ne risquaient rien. Sa raison, elle, lui rappelait qu'il n'était qu'un élève parmi les autres, rien de plus rien de moins, et qu'il n'avait aucune légitimité à jouer les justiciers.

« Je vais quand même aller y faire un tour », se dit-il. « M'approcher, juste assez près pour m'assurer que tout va bien. Méfait accompli. ».

La carte du Maraudeur redevenue un parchemin vierge, il rangea ses affaires d'un mouvement de baguette, vérifiant rapidement que la bibliothèque ne conserverait aucune preuve de sa présence tardive et ouvrit la porte sans assurer sa sécurité.

- J'avance, entendit-il sur sa droite. J'avance. J'avance.

La voix féminine, que James était certain de connaître, répétait inlassablement le même mot. Et la voix se rapprochait de lui.

« Je jure solennellement que mes intentions sont mauvaises »

Ses doigts déplièrent fébrilement la carte, sa baguette émit un faible halo, mais nulle autre présence que la sienne n'apparaissait dans ce coin de la carte. Pourtant la voix féminine continuait d'avancer vers lui.

- J'avance. J'avance. J'avance.

Et au moment où James reconnut la voix féminine avec un semblant d'horreur, une deuxième voix se fit entendre.

- Je suis au quatrième étage. Je descendrai discrètement. Personne ne doit me voir.

- J'avance. J'avance.

James se faufila discrètement hors de la bibliothèque, suivant prudemment les deux adolescents qui marchaient tels des automates. James hésitait à les apostropher. Il avait reconnu la voix de Gwenog Kubrick et le garçon qui marchait à ses côtés était un Serpentard qu'il avait vu plusieurs fois avec Scorpius. Il vérifia une dernière fois qu'ils n'apparaissaient pas sur la carte et repéra trois nouveaux points avancer régulièrement derrière lui.

James trembla légèrement en lisant leurs noms. Vicent Goyle, Clifford de Woodcroft et Pepper Warwick.

Il espéra de toutes ses forces que ses amis de Serpentard agissaient comme le disait Juliet, dans le but de protéger, et qu'ils n'aient donc rien à voir avec le comportement plus qu'étrange de Gwenog Kubrick et Jasper Leitrim.

- C'est pas parce que tu sais qu'on est là que tu dois arrêter de les suivre.

- Bonsoir Pepper, sourit James. Cape d'invisibilité ?

- De camouflage, répondit la voix rieuse de Clifford.

Il se dégagea de la cape et la tendit à James.

- Merveilleuse, souffla James, admiratif. Je n'en ai jamais vue d'aussi fiables.

- On double l'effet d'un enchantement. Toutes les dix minutes. Et elle m'a coûté plus de gallions que…

- On va perdre leur trace, murmura Vincent.

James fit ce qu'il se refusait de faire depuis des semaines. Il observa Vincent. Et ce qu'il vit lui fit mal. Vincent tremblait, Vincent ne regardait rien ni personne, Vincent était blême et pressé de retrouver ces deux gamins venus d'Irlande qui le terrifiaient.

- Juliet m'a dit certaines choses. Je vous dirai ce que je lui ai écrit. Il faut en parler à quelqu'un. Le directeur, par exemple.

Vincent se mit à trembler bien plus fort, son corps transi de soubresauts douloureux.

- Il a peur pour son père, traduisit Pepper.

- Vous croyez vraiment arriver à… vous cherchez quoi, au juste, tous les trois ?

- A ne plus être seulement trois, répondit Clifford. On ne peut rien dire aux profs mais on serait heureux d'être aidés et soutenus. Par nos amis, par exemple.

- Et après, quoi ? Même si vous trouviez quelque chose, vous ne pouvez en parler pour protéger le père de Vincent. A moins que vos amis soient plus malins que moi, ce que je vous souhaite sincèrement, je ne vois pas ce que vous pouvez faire.

Les trois Serpentard échangèrent un regard, que James ne comprit pas. Alors Clifford décida de l'aider. Une dernière fois.

- Si tu ne vois même pas les perches qu'on te tend, ça ne valait même pas que l'on se donne autant de peine pour te parler. Et Juliet…

- Ne mêle pas Juliet à ça, coupa Pepper. Elle ne voudrait pas avoir à choisir entre lui et nous. Venez. Ne perdons pas plus de temps avec lui. Il n'en vaut plus la peine.

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Keith Corner tendit l'oreille. Il ne pouvait avoir bien entendu. Pepper Warwick ne pouvait penser que James Potter n'en valait plus la peine. Cette simple phrase allait à l'encontre de tout ce que Keith avait autrefois connu.

Tout ce petit monde avait autrefois gravité autour de James. La fameuse Clef du Rassemblement.

Une époque révolue mais qui n'était finalement pas si lointaine.

L'allusion à Juliet Hawkes le rendit mélancolique. Quelques instants seulement. Il n'était pas le seul espion à parcourir les couloirs de nuit, le professeur Ballerup n'était pas loin et Keith Corner ne voulait pas éveiller ses soupçons.

Il maîtrisait son rôle à la perfection, profitant de l'éloignement de ses amis pour que son comportement ne paraisse pas trop suspect à leurs yeux, buvait une potion pour combler son manque de sommeil chaque matin et se rapprocher toujours plus de ses objectifs. Le but était là, tout près. Et Keith Corner avait hâte de l'atteindre.

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James avait fini par descendre aux sous-sols. Son entrevue avec ses anciens amis de Serpentard l'avait déçu, mais il savait qu'ils ne feraient pas de mal à Gwenog et James voulait s'assurer que Kathleen Whirpool était elle aussi hors de danger.

Désillusionné, il arriva rapidement au lieu désiré d'où des bribes de conversation se faisaient entendre. Là il attendit plusieurs dizaines de minutes, suivant les élèves, se tapissant dans le noir, observant les allées et venues des professeurs, des préfets ou des concierges qui ne soupçonnaient pas qu'une dizaine d'élèves étaient hors des dortoirs. Mais plus l'attente se prolongeait plus il se sentait transi de froid. Il était en outre épuisé et perdait peu à peu de sa concentration, plongeant irrémédiablement dans le…

- Qui est là ?

James se redressa si brusquement qu'il heurta une armure qui se tenait derrière lui.

- Venez, il y a quelqu'un là, il est…

James n'attendit pas que le jeune garçon qui l'avait repéré sonne l'alerte, il s'enfuit en courant mais malheureusement le sort de désillusion était loin d'être aussi efficace que la cape d'invisibilité de son père qu'il avait à son tour léguée à son frère.

Le poursuiveur était devenu poursuivi et tentait d'échapper à ses assaillants. James connaissait des raccourcis, des passages secrets qui lui permettaient de garder une certaine avance mais en fuyant ainsi vers l'inconnu il finit par se rendre compte qu'il s'était perdu et s'arrêta un moment pour reprendre son souffle.

Le silence alentour signifiait qu'il n'était plus suivi. Ses réflexes de joueur de quidditch l'avaient une nouvelle fois sauvé. Désormais il lui fallait retrouver son chemin pour regagner son dortoir. Il sortir la carte et chercha le point qui le représentait pour savoir où il se trouvait. Bizarrement, James n'apparaissait nulle part, comme si la carte elle-même ignorait où se trouvait James.

« C'est la meilleure ! » pensa-t-il. « De toute évidence les Maraudeurs ne sont jamais venus dans cette partie du château. »

Mais lui, si. Et petit à petit, à mesure qu'il s'enfonçait dans un couloir aux parois scintillantes il se rappela où il avait déjà vu cette étrange lueur.

C'était durant sa première année, lorsque ses amis et lui parcouraient le château tous les soirs. Alors qu'ils fuyaient un préfet, les garçons s'étaient séparés et James était arrivé ici, dans cet endroit si singulier, si différent du reste du château. Il s'arrêta devant une gargouille en maudissant sa mémoire.

Comment avait-il pu oublier la Tour Invisible ?

A douze ans, ses cheveux étaient plus courts, plus noirs. A l'époque, il essayait encore de ressembler trait pour trait à son père, comme si son apparence pouvait attirer l'attention de cet homme qu'il aimait plus que tout.

La montre indiquait que le couvre-feu était en vigueur depuis plus de cinq heures. La nuit n'aurait pu être plus noire. Les cachots humides de l'aile la moins chauffée de château le faisaient grelotter. De froid et de peur. C'était étonnant comme il pouvait se sentir si bien en présence de ses amis, grisé par l'adrénaline et l'enthousiasme communicatif de ses amis et si mal désormais.

Ils avaient dû se séparer, après avoir malencontreusement fait tomber une armure à quelques pas du professeur Londubat. Celui-ci avait sonné l'alerte et les deux concierges étaient à leurs trousses. Fred était parti vers le parc, Louis avait couru vers les escaliers, Maël vers le rez-de-chaussée. Ils faisaient du bruit, pour embrouiller l'esprit et les réflexes de leurs assaillants et cela semblait avoir plutôt bien fonctionné. Du moins du côté de James qui n'avait aucun moyen de s'assurer qu'il en était de même pour ses amis.

Il se mit à arpenter les couloirs, pour se réchauffer et s'occuper l'esprit. Ils n'avaient eu le temps de convenir d'un point de retrouvailles mais il espérait que ses amis attendraient suffisamment longtemps avant de regagner leur salle commune. Le professeur Londubat devait bien se douter qu'il s'agissait d'eux et il n'aurait pas été surprenant qu'il les attende au septième étage.

Plus le temps passait et plus James frissonnait. Ça n'avait plus rien à voir avec le froid, il marchait plutôt vite, tout en restant prudent, et les quelques flambeaux accrochés aux murs suffisaient à le réchauffer. Mais la peur, elle, était bien là, tenace, lui rappelant l'illégalité dans laquelle il se trouvait. Pire, il était certain de s'être perdu. Qui était en possession de la carte ce soir-là ? Louis, si ses calculs étaient exacts. Il avait souhaité partager la carte avec ses amis, la léguant soir après soir à chacun d'entre eux. Par la fenêtre la plus proche il vit qu'il arrivait à la fin de l'aile ouest. Il n'avait d'autre choix que de retourner sur ses pas, priant pour parvenir à retrouver son chemin. Pourtant, contre toute logique, il ne se trouvait pas dans un cul-de-sac. Un couloir, bien que plus sombre que les autres, était là, comme venant de nulle-part. James vérifia par deux fois ce que la fenêtre lui laissait voir. Il n y avait rien d'autre que la forêt interdite. Aucun bâtiment ne la surplombait, alors où diable ce couloir le mènerait-il ? Il n y avait qu'un seul moyen de le savoir.

Dès que James eut posé son pied dans le couloir, il sut qu'il était en train de faire une bêtise. Une grosse bêtise. Les parois du couloir changèrent de couleur et de forme, arborant un granit méditerranéen qui n'avait rien à voir avec l'architecture de Poudlard, le sol se marbra, les flambeaux laissèrent leurs places à de douces lueurs qui semblaient vouloir le guider. Un mur se ferma dans son dos. Il était prisonnier.

Intrus démoniaque, inconnu clairvoyant, invité maladroit. Qui es-tu ?

Une voix gutturale, roide, effrayante. Une voix telle qu'il n'en avait jamais entendue. Un frisson parcourut son être.

Tu n'es rien de tout ça. Tu as été appelé sans le savoir. Tu as su trouver le chemin. Qu'attends-tu de la Tour Invisible ?

Je… Je ne sais pas. Je me suis perdu et je…

Tu t'es trouvé, corrigea la voix sans appel. L'Oracle t'attend. Rejoins-la.

L'Oracle ?, bafouilla James. Mais…

Des faisceaux bordeaux et anthracite apparurent et James comprit qu'il n'avait d'autre choix que de les suivre. Ils le menèrent à l'étage d'un escalier de marbre blanc de Paros dans une pièce oblongue où plusieurs voix raisonnaient en un écho assourdissant. Par-dessus ces centaines de voix, une voix féminine, plus claire que toutes les autres, parvint intelligiblement aux oreilles d'un James abasourdi.

« N'aies crainte, Appelé, tu ne risques rien.

Qui… Qui êtes-vous ?

Son propre bégaiement l'effraya plus encore. Comment pouvait-il s'en sortir s'il apparaissait peureux et empoté ? Pire encore, comment trouver une issue alors qu'il ne savait même pas contre qui ou quoi il devait se battre ? Cette voix appartenait forcément à quelqu'un. Mais à qui ?

Tu as longtemps appris qu'il fallait voir pour écouter, tes réflexes sont bons mais tu n'en auras nul besoin ici.

Que devrais-je faire alors, selon vous ? Me contenter de vous écouter ? Alors que je ne sais même qui vous…

Je suis l'Oracle de Poudlard.

Je n'ai jamais entendu parler de vous, personne…

Alors contente-toi de m'écouter.

Vous répondrez à mes questions ?

Tu répondras plutôt aux miennes.

C'est donnant-donnant, tenta-t-il vainement.

Démontrer ton courage à outrance ne te rendra pas plus courageux. Tu n'as rien à me prouver. Tu es venu, ça me suffit.

Qu'attendez-vous de moi, alors ?

Tu le sauras quand tu seras prêt.

Nous allons nous… revoir ?

La Tour t'appellera à nouveau. Quand tu seras prêt.

Prêt à ?

A devenir qui tu es.

L'Oracle parlait comme les centaures que James aimait tant dans ses livres d'enfants et, s'il avait toujours aimé ce ton mystérieux et énigmatique sans ces univers mystérieux qu'il lisait tard le soir, il n'en était pas de même ce soir-là.

L'Oracle n'avait voulu répondre à aucune de ses questions, se contentant de lui dire que les réponses étaient déjà en lui et qu'il reviendrait de lui-même au sein de la Tour Invisible quand il serait prêt. Prêt à quoi, se demandait James sur le chemin du retour. Il n'en savait rien. « On ne devient pas qui l'on est, on l'est déjà », ne cessait-il de marmonner.

« James ! »

Ni un murmure ni un cri. Maël avait le chic pour trouver l'entre-deux. Rassurés de se retrouver, ils s'étreignirent brièvement. Fred avait beau leur répéter avec colère que ça n'avait rien de viril, ni l'un ni l'autre n'avaient honte de cette amitié qui les unissait.

La Grosse Dame va nous tuer, songea tout haut Maël. Tu sais comme elle déteste qu'on la réveille en pleine nuit…

Elle attendra, coupa James d'une voix ferme. Il faut que je te raconte quelque chose.

T'as eu un souci ?, s'inquiéta Maël.

Je… Pas vraiment. J'en sais rien, en fait. Mais viens, je vais t'expliquer… »

ooOOoo

James aurait dû revenir sur ses pas, retrouver le chemin de la salle commune de Gryffondor mais il ne le fit pas.

Nombreuses étaient les pensées qu'il repoussait avec force dans les tréfonds de son esprit. Des évènements, comme le Tournoi. Ses souvenirs, la déception permanente de son père, le désintérêt total de sa mère. Des rêves, le ventre arrondi de Natasha, l'écho de dizaines d'éclats de rire. Des bizarreries, comme sa rencontre avec un jeune centaure. Et avec l'Oracle de Poudlard.

Des évènements, des souvenirs, des rêves et des bizarreries qu'il repoussait sans volonté. Parce qu'il voulait savoir. Parce qu'il voulait en avoir le cœur net.

Et alors il l'entendit. La voix de l'Oracle.

- Bonsoir Clef du Rassemblement. Beaucoup de choses se sont passées depuis ta dernière visite. Et j'ai certaines choses importantes à t'apprendre. Reviens me voir lors de l'alignement de Persée.

Mi déconfit, mi intrigué, James se hâta de regagner son dortoir, cherchant son chemin pendant plus d'une heure, sentant son impatience grandir alors qu'il reconnaissait peu à peu les couloirs qui le mèneraient à l'antre des Gryffondor. A peine arrivé dans son dortoir, il se rua sur son sac de cours, cherchant à tâtons son manuel d'Astronomie. Pour ne pas réveiller ses camarades il descendit dans la salle commune et tenta d'en savoir plus sur l'alignement de Persée. Mais il ne trouva aucune information qui puisse l'intéresser et remonta se coucher en sachant très bien que son esprit était bien trop embrouillé pour qu'il puisse trouver le sommeil.

Le lendemain matin il sauta le repas pour aller faire des recherches à la bibliothèque et dut se rendre à l'évidence, sa tâche s'annonçait compliquée. En cours de Métamorphoses il fit équipe avec Nolan et nota que celui-ci était le seul élève concentré.

- Qu'est-ce qu'il se passe aujourd'hui ?

- C'est vrai, tu n'étais pas là ce matin… Briscard a annoncé qu'un Bal serait organisé à Noel. Ton amie Lysa Ferton a obtenu gain de cause.

- Et… c'est quoi le problème ? Pourquoi les autres sont aussi agités ?

- Aucune idée, ça a fichu tout le monde en colère. Et toi tu faisais quoi ?

- Des recherches à la biblio.

- Pour ton mémoire ?

- Potter, Donovan, ce n'est pas parce que vous avez réussi votre transfert que vous devez discuter !

Le professeur Glacey reporta son attention sur les autres élèves, ceux qui étaient si nerveux qu'ils provoquaient des explosions, celle de Susie en était un très bel exemple, ceux qui rêvassaient, ceux qui bavardaient, ceux qui préparaient des farces, ceux qui…

- Dis Nolan, reprit James en chuchotant. T'as déjà entendu parler de l'alignement de Persée ?

- Oui, bien sûr. Je suivais une option de magie et mythes à Beaux-Bâtons. Pourquoi ?

- Pour rien, euh… juste… l'alignement est lié à une date, non ?

- Une date ? Pas que je sache. Persée était en relation avec un Oracle qui lui avait fait diverses prédictions. Ces prédictions ont guidé sa vie. C'est cela qu'on appelle l'alignement de Persée.

- Donc… L'alignement c'est sa mort ?

- Non, sa vie.

- Mais…

- Potter ! Dix points de moins pour Gryffondor ! La prochaine fois c'est la retenue !

James profita de l'interclasse pour se rendre à nouveau à la bibliothèque et en sortit avec un très vieux grimoire. Il le consulta et dut se rendre à l'évidence qu'il lui faudrait faire plusieurs calculs compliqué qu'il dissimula pendant les cours de la journée.

Durant le repas de midi, il vit que ses amis avaient d'autres problèmes. L'annonce du Bal les avait fortement perturbés et James s'en étonna. Mais Fred et Nalani iraient au bal ensemble, plongeant davantage Mael dans l'amertume alors que Lucy et Marcia ne parlaient que des demandes auxquelles elles avaient dû faire face durant toute la matinée, laissant une Alice verte de rage d'en avoir reçu aucune.

- On était en cours toute la matinée, Alice, laisse le temps aux mecs de…

- De quoi tu parles ? Franchement, James ! Tu me prends pour une de ces filles crétines et superficielles qui comptent le nombre d'invitations qu'elles reçoivent ? Je me fous totalement du bal.

- Ouais, bien sûr, lâcha-t-il sarcastique.

- Ça va James, lâche-la un peu, lui répondit Mael.

- Quoi ? Mais j'ai…

- Lâche-nous James, par Merlin !

Mael avait haussé le ton et la plupart des élèves assis près d'eux s'étaient arrêté de parler et les observaient, subjugués, en attendant la suite de leur dispute. Mais James ne leur donna pas ce plaisir, il se leva de table et trouva un coin tranquille où potasser son manuel. C'est au milieu de l'après-midi et après de multiples recherches qu'il comprit enfin qu'il avait rendez-vous avec l'Oracle… le soir-même. Même s'il était heureux de sa trouvaille il maudissait l'Oracle dont l'énigme aurait pu lui couter son rendez-vous.

L'idée d'une rencontre imminente avec celle qui l'avait nommé Clef du Rassemblement pour la première fois lui donna l'irrémédiable envie d'en parler avec ses amis. Il hésita, se montrant si peu confiant qu'il espérait attirer leur attention.

Néanmoins, captivés et énervés par l'annonce du Bal de Noël, ses amis ne perçurent pas l'anxiété de James. Celui-ci essaya vainement de leur parler mais seul Nolan le regardait avec intérêt. James aimait beaucoup son ami mais il ne lui faisait pas autant confiance qu'à Alice et Mael. C'est à deux qu'il souhaitait parler mais malheureusement, ceux-ci n'en avaient pas la moindre envie.

- James, je vois bien que tu vas mal, dis-moi ce qu'il se passe.

Nolan insista tout l'après-midi et James finit par lui dire qu'il avait une sorte de rendez-vous qui l'angoissait, sans pour autant préciser où ni avec qui. Tout naturellement, Nolan lui proposa de l'y accompagner et c'est le cœur un peu plus léger que James se rendit à son entrainement de quidditch. L'équipe commençait à bien fonctionner, surtout depuis que Lucy entrainait personnellement ses « pouliches ». James était particulièrement fier des progrès de Roxane et de sa meilleure amie Kena et il était émerveillé par les prouesses de Lorcan et de Soizic Azilis. S'il n'en était pas de même du côté du souaffle, il ne désespérait pas que Mael et Fred retrouvent un jour leur complicité et que Yelena oublie ses craintes pour laisser exploser son potentiel.

La nuit tombait chaque jour un peu plus tôt, l'herbe se cristallisait chaque jour un peu plus. Le capitaine de l'équipe de Gryffondor resserra les pants de sa cape, vérifiant que les vestiaires étaient bien fermés.

Bizarrement, Mael était parti le premier. Voilà deux jours qu'ils n'avaient pas échangé la moindre politesse et le trou béant dans la poitrine de James s'avérait plus lourd à porter qu'il ne l'aurait cru.

Alors, quand il reconnut Mael au fond d'un couloir du troisième étage, James n'hésita pas une seule seconde, et s'empressa de le suivre, impatient de l'apostropher, de lui parler, de lui présenter ses excuses.

Maël s'immobilisa soudainement et un sortilège fusa. Un maléfice qui assomma profondément Fred qui passait par là.

Choqué, James recula, se dissimulant dans l'ombre d'une gargouille. Il comprenait ce qui avait poussé son meilleur ami à attaquer son meilleur cousin. Fred ne cessait de se vanter de son couple, et Maël ne supportait plus de le voir avec Nalani.

« On n'est plus des gamins », songea James. « Ce qui n'était qu'une petite amourette entre deux amis dure depuis des moins, des années. Et les sous-entendus graveleux de Fred ne risquent pas d'aider Maël à passer à autre chose. Il l'aime toujours. Et j'ai été trop stupide. Si nous avions été tous les deux, j'aurais pu le retenir. »

Après tout, James aussi ressentait parfois une pulsion belliqueuse lorsqu'il voyait Natasha avec Liam O'Brien. Il accompagna Fred à l'infirmerie, prétextant l'avoir trouvé inanimé dans les couloirs et se remit en marche, empruntant le chemin qui le mènerait à la salle commune des lions, certain d'y retrouver son meilleur ami, impatient d'avoir avec lui une conversation qui avait trop tardé.

Mais Maël n'était pas si loin, à quelques couloirs à peine, et lorsque James le rejoignit, un nouveau sortilège fusa et James vit tomber le corps de Nolan.

- Qu'est-ce que…

James sursauta et poussa le nouvel arrivant derrière lui.

- Lâche-moi, James, c'est moi !, se défendit Louis. Tu vas me jeter un sort toi aussi ? Tu penses vraiment que je vais balancer Maël ?

- Non, je… Je… Je suis perdu. Je ne comprends pas.

Louis lui lança un regard inquiet. Il marmonna quelques paroles toutes faites, mais ne semblait pas non plus comprendre pourquoi Mael avait attaqué Fred.

- Je vais porter Nolan à l'infirmerie. Tu devrais suivre Mael.

Au lieu de repartir chez les Gryffondor, Maël avait suivi le chemin qui menait aux sous-sols, qui menait aux cachots, qui menait aux Serpentard. James l'avait suivi, de loin, et arrivé près des cuisines du château, il avait surpris Mael en train de parler à une Alice en proie à une crise de nerfs. Les larmes d'Alice coulaient rarement et pourtant, là, la jeune fille ne pouvait les contenir. Un instant James eut peur que Mael s'en prenne en elle. Mais il ne faisait que la réconforter. Il s'était alors approché et avait entendu une phrase. Une seule. Une promesse. De garder un secret chacun l'un pour l'autre. De ne jamais rien dire à James.

Une fois qu'il fut sûr d'être prêt, James partit à la rencontre de l'Oracle. Seul. Plus seul qu'il ne l'avait jamais été. Seul comme il ne l'avait jamais été.

Et les paroles de l'Oracle raisonnaient en lui tel un douloureux écho.

- Ton avenir est menacé. Tes proches sont en danger imminent. La séparation est inévitable. Prends garde, Clef du Rassemblement, écoute ton cœur et prends garde sinon ils n'y survivront pas.

ooOOoo

Tour de Serdaigle – Dortoir des filles de sixième année

- Nalani ?

- Tu peux entrer.

Solenne poussa la porte de la salle de bains. Et la referma rapidement en un bruit sourd, dès qu'elle vit que Nalani pleurait, assise à même le sol.

Nalani. Sa meilleure amie. Du moins aux yeux des autres, puisque Solenne n'avait jamais fait de préférence entre ses amis. Sans doute Juliet ou Pepper aurait pu acquérir ce titre auquel Solenne donnait bien peu de valeur, mais Nalani était à Serdaigle et le fait est qu'à Poudlard les amitiés inter-maison étaient bien mieux acceptées qu'une amitié douteuse entre un aigle et un serpent.

- Ta réputation en aurait pris un sacré coup si quelqu'un d'autre que moi t'avait surprise.

- Irina Kandinsky n'aurait rien dit. Et Noélia Donovan se fiche pas mal de mes pleurs.

- Pas faux. Alors ? Qu'est-ce que Fred a encore fait ?

- Je l'ai quitté. Il a couché avec une fille, une Irlandaise de Poufsouffle.

- Et ? C'est pas comme si tu l'aimais.

- Je n'allais pas rester avec lui alors qu'il m'a trompée !

- Tu restais bien avec lui alors que tu ne l'aimais pas, pardonne-moi de ne pas voir une différence. A moins, bien sûr, que ta réputation ait plus de valeur à tes yeux que les sentiments.

- Tu devrais sortir avec James. Vous êtes faits l'un pour l'autre.

Solenne éclata de rire devant l'air bougon de Nalani. Elle s'agenouilla près d'elle, séchant patiemment ses larmes.

- Je l'ai trouvé bizarre aujourd'hui. James.

- James est bizarre depuis des semaines. Il…

- Il fait semblant de l'être depuis des semaines. Aujourd'hui c'était différent. Il a essayé de parler à Mael et à Alice. C'est bien dommage qu'il se soit arrêté à eux, d'ailleurs. Il oublie parfois que certains n'ont pas abandonné.

- Keanu et toi, compta Nalani avec ironie.

- Et Juliet, ajouta Solenne, son sourire grandissant.

- Juliet est loin. Elle ne voit pas le comportement de Keith, d'Oscar, de Fred, son cœur ne se serre pas lorsqu'elle croise Susie, James ou Vincent. Elle est…

- L'éloignement n'a pas que des inconvénients. Elle a compris beaucoup de choses. Bien plus vite que nous. Fais lui confiance, Nalani. Après le sinistros vient la licorne.

Et sur ces paroles énigmatiques, Solenne ouvrit ses bras, enfouissant la détresse de Nalani. Ainsi était son rôle dans cette bande étrange.

ooOOoo

La révélation de l'Oracle avait perturbé James. Se séparer de ses amis ? Prendre garde à … A quoi, justement ? Il ressassait sans cesse les mêmes phrases dans sa tête. Il lui fallait de l'aide, en parler à quelqu'un. Pas à Albus, non. Pas à Lily qui était bien trop jeune. Pas à Teddy, leurs rapports s'étaient trop dégradés. Alice et Mael étaient tout désignés mais après ce qu'il avait entendu près des cuisines… James apprit également qu'ils faisaient croire qu'ils étaient sortis ensemble la veille. James ne comprit pas pourquoi ils tentaient de cacher cette chose qu'ils partageaient mais le simple fait d'être mis à l'écart le blessait.

Et puis, eux aussi avaient des problèmes et chacun semblait penser que les siens étaient plus importants. Louis faisait sa route loin d'eux, Fred restait Fred et les autres n'étaient jamais seuls. James tenta alors d'intéresser ses amis et tout en omettant son rendez-vous avec l'Oracle, il inventa tour à tour des mensonges qui laissèrent ses amis perplexes. Le cauchemar providentiel qu'il avait soi-disant fait laissait Alice de marbre et la prédiction inventée du professeur Trelawney n'avait tiré qu'un minuscule sourire à Mael, pas plus inquiété que ça. Ses amis préféraient croire que rien ne viendrait perturber leur année scolaire.

James ne leur avait rien dit. Il ne leur avait parlé ni de l'Oracle, ni des attaques de Fred et Nolan, ni des pleurs d'Alice, ni de ce qu'il avait entendu ce soir-là. Et puisque ses amis refusaient de croire que le danger courait toujours et qu'il viendrait peut-être de lui-même, James était bien décidé à ne plus rien leur dire du tout, se persuadant que c'était la seule idée censée puisque l'Oracle lui avait conseillé de s'éloigner des gens qu'il aimait.

Il avalait les livres, prenait quantité de notes. Et son projet se définissait peu à peu, si bien qu'il avait hâte de voir ses idées se matérialiser. Il n'en était pas moins effrayé, réaliser son projet signifiait terminer Poudlard, s'éloigner de l'Angleterre, de ses repères. Il rêvait de partir, d'explorer, de découvrir, mais en choisissant l'aventure, l'inconnu, il avait l'impression de renoncer à ce qui avait fait sa vie jusque-là.

Il aimait à se dire que sa famille ne lui manquerait pas, parce qu'il savait que lui, ne manquerait pas à sa famille. Mais il y avait Poudlard, la féérie rassurante du château, le quidditch, les mets délicieux, la chaleur de la salle commune de Gryffondor. Et puis, bien sûr, il y avait Albus. Lily. Rose. Natasha. Et ses amis. Surtout ses amis.

Mael, avec qui il avait jusque-là tout partagé. Alice, qu'il connaissait depuis toujours. Nalani, Oscar, Keith, Pepper et Clifford, avec qui il aimait tant rire. Solenne, Susie, Keanu, Jean-Paul et Vincent, qui l'impressionnaient par leur sérieux, leur sagesse. Juliet qui était si loin, et Scorpius qui était si près.

- L'international, hein ? L'Amérique du Sud par ci, le Tibet par-là, Ouagadougou… Des budgets, des pistes de financement, des volontés de partenariat et même une ébauche de dessin de… Promets-moi que tu demanderas à quelqu'un de faire le logo à ta place.

- Promis, sourit James.

Scorpius s'installa en face de lui, étalant les divers documents de James devant lui, les sourcils froncés, l'air concentré. Et concerné.

- Tu veux organiser une sorte de rencontre, c'est ça ?

- Pour que chacun puisse apprendre des autres. J'aimerais faire ça une fois par an, environ, changer d'endroit, de pays, de ville.

- Et ça, c'est quoi ?

- Des lettres de mes… correspondants. Nous échangeons sur nos écoles respectives, ce qui me permet de…

- Tu allais dire de tes amis ?, comprit Scorpius en désignant le nom de Juliet. Je me souviens de Hawkes. Elle souriait tout le temps, à tout le monde. Une bonne nature un peu niaise. Un peu comme toi, quoi. Sauf que ses fesses étaient molles alors que les tiennes…

- Hum.

Scorpius éclata de rire, se jouant des joues rougies de son interlocuteur.

- Tu m'as manqué, avoua-t-il à James.

- J'aimerais te dire que c'est réciproque mais… Comme tu le vois, je suis très occupé.

- A faire croire à ceux qui comptent qu'ils ne comptent plus ?

James détourna le regard, feuilletant distraitement un livre du bout des doigts.

- C'est donc vrai ce que l'on raconte ?, insista Scorpius. « Il parait que James Potter s'est disputé avec Mael Thomas, Rose Weasley et Natasha Kandinsky », singea-t-il en prenant une voix criarde.

- J'imagine que toute l'école est au courant, soupira James.

- Rosmerta et tous les commerçants de Pré-au-lard aussi, sans doute, plaisanta Scorpius. Fais pas cette tête, James, c'est normal de se disputer avec les gens. C'est même particulièrement sain, si tu en crois ma mère. Et tu peux la croire, la normalité est ce qu'elle recherche le plus… Une sorte d'objectif de vie, railla Scorpius, amer.

- Avant je ne me disputais jamais avec Mael. Maintenant c'est récurrent, pratiquement tous les jours. Et Rose…

- Weasley était énervée. Je l'ai entendue, elle a défendu Albus, elle ne pensait pas ce qu'elle disait.

Oui, Rose était énervée. Depuis qu'elle avait poussé Natasha à parler à James, sa meilleure amie l'évitait. Rose avait compris que ça s'était mal passé entre eux et que Natasha le lui reprochait, indirectement. Mais elle préférait la Natasha furieuse et colérique à ce fantôme ambulant qui se forçait à sourire. Elle préférait le James maladroit et gaffeur à cette armure de résignation qu'il était devenu.

Elle voulait le faire réagir. Elle voulait les faire réagir tous les deux. Alors elle s'était glissée près de James et avait sorti une phrase toute faite, comme quoi Albus était son préféré. Mais James n'avait pas réagi. James restait emmuré dans ses persuasions illogiques. Et Natasha avait sauté sur l'occasion, lui hurlant de réagir.

- Je revois l'air dépité de Weasley, grimaça Scorpius. J'étais agréablement surpris par son subterfuge, mais elle aurait dû se laisser tomber au sol ou se frapper la tête contre un mur ou se mutiler ou…

- Scorpius, enfin !

- Tu aurais réagi, n'est-ce pas ? Ta Kandinsky se serait arrêté de hurler et vous auriez ligué vos forces pour aider votre fille adoptive, comme les parents aimants que vous êtes. Au lieu de ça elle s'est mise à crier plus fort que Kandinsky, ce qui entre nous tient du miracle.

- Elle a dit qu'elle ne voulait plus me parler. Plus jamais.

- Elle a dit pareil à Kandinsky, acquiesça Scorpius. Elle pensait que ça vous aiderait à vous apercevoir que vous êtes faits l'un pour l'autre, quelque chose comme ça, des délires de fille. Moi je vous aurais enfermé dans un cachot pendant des jours, sans rien boire ni manger. Vous auriez cru la mort proche et vous vous seriez jetés dessus comme des assoiffés.

- C'aurait peut-être été plus concluant, grimaça James. Rose dit qu'on se sert d'elle pour se disputer.

- Ce qui est sans doute faux en général mais là… Elle n'avait pas tort.

- Jamais je n'avais eu ce type de dispute avec Natasha. C'était comme si… Comme s'il s'agissait de notre dernière dispute.

- Vois le bon côté des choses. C'est peut-être un signe. Peut-être que vous allez enfin… tu vois.

James esquissa un triste sourire. Jamais Scorpius ne l'avait vu si abattu. Il pressa doucement son épaule, ne sachant comment réconforter celui qui avait cette impression douloureuse d'avoir perdu trois des piliers de sa vie.

- Ça va s'arranger, James.

Celui-ci hocha la tête, davantage pour faire plaisir à Scorpius que par conviction. Il n'avait guère d'espoir que la situation s'arrange. Il avait fait les mauvais choix, et ceux-ci l'avaient éloigné de ceux qu'il aimait. Il avait fait beaucoup d'erreurs par le passé, mais il avait toujours pu revenir en arrière, réparer ses erreurs, demander pardon.

Il lui semblait avoir atteint le point de non-retour. Ils n'étaient plus ces enfants qui se pardonnaient leurs erreurs en un sourire innocent. Jamais ils ne retrouveraient leur relation d'antan. Ils n'étaient plus les mêmes.

Lui, James, n'était plus le même. Antan, il aurait tout fait pour se faire pardonner de Natasha, pour rassurer Rose, pour se comporter en frère avec Maël. Mais il n'en avait plus vraiment envie. Les disputes avec Natasha, l'incompréhension avec Maël, l'irritabilité de Rose…

- Je ne crois pas que ça s'arrangera, affirma James douloureusement. Même si on se réconciliait… Je ne sais même pas si j'en ai envie. Je quitterai l'Angleterre dans un an et demi. Mael va faire sa vie ici, avec Nalani. Rose et Natasha auront encore deux ans à passer ici. Quoi qu'il se passe, ce ne sera pas comme avant. On ne s'aimera plus comme avant, tu comprends ? Et si on ne s'aime pas comme avant… C'est qu'on s'aimera moins.

- Différemment, corrigea Scorpius avec sérieux. On évolue, mec, c'est normal. Mais moi aussi j'aurais encore deux ans à passer ici quand tu feras tes adieux à Poudlard. Deux ans à me battre avec ta batteuse pour remporter la coupe, deux ans à supporter le regard mièvre de Weasley. Tout ne change pas. Alors oui, certaines choses sont perdues. A tout jamais. Mais d'autres choses vont naître. Spontanément ou parce que tu l'auras décidé. C'est ainsi que le temps passe, c'est ce qui fait la vie. Tu peux les perdre, oui. Tu peux nous perdre. Ou tu peux décider d'enterrer les petites piques avec Kandinsky pour les remplacer par une chose nouvelle. Une relation. Un couple. Tu peux décider que Mael n'est plus ton meilleur ami. Mais rien ne t'empêche de décider qu'il est ton frère. Toi qui prône le sempiternel « on a toujours le choix », c'est peut-être justement le moment de suivre tes propres conseils.

- Scorpius…

- Et sache que je ne vais pas m'arrêter là. Je vais te harceler jusqu'à ce que tu convoles avec ta douce, je vais te positionner de force là où tu devrais toujours être, à côté de Mael. Je vais t'ouvrir les yeux sur certaines choses et sur certaines personnes. Le W, tu l'as oublié peut-être ? Les gamins sans nombril, tu trouves ça courant ? Le comportement des sœurs Zabini, tu ne le trouves pas étrange ? La coupe, t'espères quand même pas qu'elle sera pour ton équipe de Bouffondor ? Et ton mémoire, tu ne crois pas que tu le prends par le mauvais bout ? T'as une de ces têtes, mon pauvre !

- Tu… Former un couple avec Natasha, j'ai essayé, ça n'a pas marché. Mael… je veux bien écouter tes conseils concernant Mael. Même si je ne promets pas de les appliquer. Pareil pour Shania et sa sœur. Mais mon mémoire…

- C'est bien joli de vouloir en savoir plus sur les différentes communautés du monde, mais est-ce que tu connais bien la tienne ?

James dévisagea longuement Scorpius, prenant le temps de réfléchir.

- Je n'ai pas l'impression de faire partie d'une communauté. Ou plutôt, je n'en ai pas envie. J'aimerais me considérer comme faisant partie du monde, pas de quelque chose de limité, géographiquement ou culturellement. Mais tu dois avoir raison, on dit qu'il faut savoir d'où on vient pour s'en éloigner, et…

- Peut-être qu'en apprenant plus sur d'où tu viens, tu n'auras pas envie de t'en éloigner.

- Je… Je sais que je ne devrais pas dire cela, parce que je suis en bonne santé, que je ne manque de rien, mais…

- La vie te déçoit, parce que tu crois que tout est perdu entre Natasha et toi, idem avec tes amis, que ta famille t'ignore mais… Tu n'es tout simplement pas au courant de tout.

Scorpius fouillait dans son sac et en sortit un livre qu'il déposa devant James.

« Ce que les moldus croient savoir : essai sur la bêtise des uns et l'ignorance des autres »

James, bien que perplexe, esquissa un sourire forcé.

- J'ai déjà beaucoup de choses à lire pour mon mémoire mais… Merci Scorpius, j'essaierai de le lire rapidement pour pouvoir te le rendre…

- Ça m'étonnerait que t'aie envie de me le rendre. Mais on pourrait en parler.

- De ce que contient le livre ? Tu prends de l'avance pour ton propre mémoire ?

- On parlera pas de tout le bouquin, répondit Scorpous avec sérieux, éludant la dernière question de James. Mais de certains éléments. Les Mac Cairill par exemple.

- Les Mac Cairill ?, répéta James, songeur. Comme Tuan Mac Cairill ?

- Que sais-tu de lui ?

- Peu de choses, reconnut James.

- Ca ne m'étonne pas. Sinon nous n'aurions pas cette conversation. Pas comme ça, pas ici. Lis ce bouquin, James. Je sais que tu veux remercier les profs de leur confiance en étant un sous-préfet irréprochable, je comprends ton envie de fuir parce que tu t'es persuadé que rien n'était bon pour toi ici et que tu ne rendrais jamais tes proches heureux mais… Il viendra un moment où tu réaliseras que tu te trompes. Que tout ça ne te rend pas heureux. A ce moment-là, quand tu commenceras à craquer, ne fais rien que tu pourrais regretter. Lis ce bouquin. Et viens me voir.

- Pourquoi ? Pourquoi est-ce si important pour toi ?

- Parce que ça l'est pour toi. Parce que tu m'as tendu la main quand j'en avais le plus besoin, parce que tu as su me prouver par tes sourires que tu te fichais de mon nom et de mon pédigrée, parce que tu as su me faire prendre conscience de l'essentiel, à savoir que je n'aspirais à être solitaire que parce que je ne savais pas m'entourer. Avec toi j'ai appris beaucoup de choses. Grâce à toi j'ai grandi. Sans t'en apercevoir tu m'as aidé, sans rien attendre en retour, comme l'aurait fait un grand frère, comme tu as toujours essayé de le faire avec Albus. Comme tu le feras sans doute avec Lily et peut-être avec… d'autres personnes. Je me suis promis de te rendre la pareille pour ça. Parce que tu ne m'as rien demandé, parce que tu ne le feras jamais. Parce que tu as rencontré un chien capable de parler et que tu as refusé de l'écouter seul. Parce que tu sais que j'ai rencontré un chien capable de parler et que tu ne m'as rien demandé, rien exigé. J'espérais le contraire mais je savais qu'un jour, ce serait toi qui aurais besoin de moi. C'est à mon tour de te tendre la main. J'espère seulement qu'il n'est pas trop tard. Parce que ça serait vraiment dommage, James. Tu as tout à gagner, crois-moi. Et ce qui te persuade de fuir, ce manque d'amour dans les yeux de ton père… Tout ça pourrait changer.

- En lisant un livre ?

- Disons que c'est une première étape. Une étape que tu seras heureux d'avoir franchie. Fais-moi confiance, James. Moi je t'ai fait confiance et je ne le regrette pas.

- Je ne connais aucun livre qui puisse aider un fils à gagner l'amour de son père.

Scorpius soupira.

- Si nos rôles avaient été inversés, je t'aurais répondu exactement la même chose. Mais je sais des choses que tu ignores et qui pourraient changer ta vie. Je sais ce que tu vas me dire mais… Je te donne un indice, une première piste. C'est à toi de la suivre, désormais. C'est ton choix, ta quête. Je ne peux faire ce choix à ta place. Je ne peux te libérer de ce fardeau. Mais à la manière d'un petit frère qui implore son ainé, je t'en prie, James, lis ce bouquin. Quand tu seras prêt. Et viens me voir. Tu auras des questions et cette fois-ci… J'y répondrai. Je te le promets.

Scorpius Malefoy tira sa révérence. Il n'avait pas l'intention d'en dire davantage à James Potter. Celui-ci n'était pas encore prêt. Et Scorpius devait s'entretenir avec quelqu'un d'autre. Un garçon du même âge que James. Un garçon qui agissait comme James, en fermant les yeux. Un garçon qui méritait que Scorpius l'aide à ouvrir les yeux.

ooOOoo

- Que fait le grand Maël Thomas dans les tréfonds de Poudlard ?

Maël esquissa un sourire en reconnaissant la voix de Scorpius Malefoy. Son ancienne voix. Sa vraie voix. Pas celle qu'on entendait ces derniers temps, depuis que Scorpius traînait avec Rudy Higgs, Julian Acteriez et Timothée Bergson. Pas celle qu'on entendait depuis qu'il passait le plus clair de son temps avec Albus.

- Je me ballade.

- Une promenade nocturne qui te mène jusqu'aux sous-sols regorgeant de serpents ? Je vais finir par croire que tu me préfères à Nalani Jordan, railla Scorpius. Ce qui ne serait pas pour me déplaire, comme tu peux t'en douter.

- J'en doute, rétorqua simplement Mael. On s'est croisés plusieurs fois ces derniers jours et tu as fait comme si tu ne me connaissais pas. Ce sont tes nouvelles amitiés qui te font oublier les anciennes ? Ou alors tu ne m'as jamais considéré comme un ami, ce qui ne m'étonnerait qu'à moitié vu…

- Et puis quoi ? Tu vas bouder ? Me faire la morale ? James a compris, lui.

Mael se rembrunit. Il s'apprêtait à rebrousser chemin lorsque Scorpius posa une main amicale sur son épaule, l'incitant à lui faire face.

- Un jour je ferai une annonce en pleine Grande Salle pour affirmer à tout le monde oh combien je vous adore, mes deux grands frères, et j'avouerai même la teneur de mes rêves passés, quand vous n'étiez pas mes frères et que vous dansiez nus dans…

- C'est bon, je me passerai des détails.

Scorpius laissa échapper un rire satisfait. Avant de redevenir sérieux.

- Faut juste me laisser du temps. Je me défais peu à peu de l'emprise des Zigaro mais je ne peux pas faire ça sur un coup de tête. Je dois me montrer patient, même s'il est difficile pour moi de suivre les autres élèves qui sont sous leur joug.

- Dont Albus ?

- Dont Albus, acquiesça Scorpius. Il a des nouveaux projets, et je dois me tenir prêt à l'empêcher de les réaliser.

- James est en danger ? Non ne me dis rien. Il est assez grand pour se défendre seul.

- Dis pas ce genre de bêtises, Mael. Lui et toi…

- C'est plus pareil. Ça ne sera plus jamais pareil. Après avoir perdu Fred, et Nalani, je n'aurais jamais cru perdre James.

- Tu ne l'as pas perdu, voyons, il…

- C'est pire. Je l'ai compris l'autre jour, quand il est revenu vers moi, et je voyais bien que c'était par devoir et non par envie. On a parlé de Fred et Nalani et… Son regard… C'était comme s'il s'apercevait que nous n'avions plus la même opinion sur rien. Comme si je n'étais pas assez bien pour m'intéresser à autre chose qu'aux filles. Comme si… Comme si je n'étais plus assez bien pour lui.

- Ne sois pas ridicule ! James m'a répété je ne sais combien de fois que tu étais le meilleur, t'es sans doute la personne qu'il aime le plus sur cette terre, avec cette folle de Kandinsky, tu… Si vous ne vous en rendez pas compte, elle et toi, c'est que vous ne le méritez pas, en effet !

- Je…

- Je passe mes journées avec le héros démoniaque, Mael, et chaque jour me rappelle que…

- Le héros démoniaque ?

- Celui qui voulait mettre en danger pour sauver. Albus. L'arrivée des irlandais a changé beaucoup de choses, Maël. Pour beaucoup d'élèves. Avant leur arrivée, Albus était parvenu à la plupart de ses objectifs. Il s'était entouré des élèves qui lui paraissaient les plus à même de l'aider, il avait envouté le tout Poudlard, il était prêt à devenir l'élève le plus apprécié. Du côté du groupuscule créé par les frères Zigaro, la jeune armée des ténèbres, Albus pensait que nous serions les deux futurs chefs de Poudlard. Lars Bear est un crétin, il ne compte pas, il n'a jamais compté.

- Quelles sont les intentions des Zigaro, au juste, avec cette armée ?

- Elles sont doubles. Enlever et séquestrer des élèves, les amener à d'autres disciples, qui ne sont pas élèves à Poudlard. Et les récupérer une fois… qu'ils ont fait je-ne-sais-quoi. Recruter d'autres éléments, aussi. Et lorsque les rumeurs grandissent, lorsque les élèves commencent à parler, organiser la même mission en assommant le cobaye pour mieux le « sauver ».

- De quoi vous mettre à l'abri et reporter les soupçons sur d'autres. Comme Albus l'a fait avec Lily et James, comprit Mael.

- Oui. Sauf qu'Albus va plus loin encore. Il semble avoir un pacte avec les Zigaro. Il a décidé de se trouver de nouveaux meilleurs amis et de créer une ligue de justiciers. Pour récupérer son titre de prince de Poudlard. Il n'apprécie pas que Kendall Kent lui vole la vedette. Alors il se sert des membres de la jeune armée des ténèbres pour organiser un guet-apens, et débarque avec Bergson, Higgs, Acteriez et moi pour sauver l'élève qu'il a lui-même mis en danger. Tordu, n'est-ce pas ? Ce type est timbré.

- Tu vas le suivre encore longtemps ? Si personne ne le suit…

- Chacun a une bonne raison de le faire.

- Et tu connais les raisons de Bergson, Higgs et Acteriez ?

- Je connais bien Rudy. Je cherche encore pour Bergson et Acteriez. Mais je peux te dire qu'ils sont irréprochables. Je m'en suis assuré. Ils sont de notre côté.

- Parce qu'on est du même côté ?

- On est du côté de la Clef du Rassemblement. On sera toujours à ses côtés. Et on n'est pas les seuls.

- Pourquoi…

- Il faut que tu reprennes espoir, Mael. Pour James, pour nous tous. James a et aura toujours besoin de toi. Il t'a choisi pour frère, et moi j'ai décidé d'être votre frère aussi. Deux grands frères pour me protéger et prendre les coups à ma place, plaisanta Scorpius pour détendre son interlocuteur. Je m'acharnerai jusqu'à ce que vous vous rabibochiez, Mael. Il ne peut pas continuer sans toi, tu ne peux pas continuer sans lui, je ne peux pas continuer sans vous. On a besoin les uns des autres.

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Terrain de quidditch

Il avait plu. Si fort et si longtemps que la neige s'était transformée en boue épaisse. Les joueurs, éreintés, n'avaient plus la force de courir jusqu'au château, ni le courage de prendre une douche. Ils formaient une masse informe au travers de laquelle la glaise avait recouvert le bleu et le bronze.

Nalani fermait la marche, les muscles douloureux et le cœur lourd. Elle craignait de n'être aussi bonne capitaine que Malek Lespare, et le troisième entraînement hebdomadaire de son équipe ne faisait que confirmer cet échec.

- Alors les bouseux, le quidditch c'est pas comme dans les livres, hein ? La loi du terrain est impitoyable pour ceux qui songent que la théorie l'emporte sur la pratique.

Les rires et les insultes, les sous-entendus et les reproches, Nalani les encaissait plutôt bien. Elle les avait anticipés, elle avait toujours su qu'elle y aurait droit. Mais jamais elle n'aurait cru qu'Oscar resterait là, droit au beau milieu des médisants. Il ne la défendait pas. Pire, il souriait.

- Tu es fier de toi ?, l'attaqua-t-elle, amère. Tu comptes insulter mon équipe, toi aussi ?

- Ton équipe ?, répondit-il. Quelle équipe ? Une équipe se compose de sept joueurs et je n'en compte que six. Mais peut-être ne sais-je pas compter comme un Serdaigle le ferait, je ne suis après tout qu'un Poufsouffle.

- Quand on avait onze ans James nous a dit que les quatre maisons se valaient, qu'il n y en avait pas une meilleure que les trois autres. Toi et moi, on a acquiescé en même temps, Oscar.

- Et aujourd'hui nous ne parlons plus à James. Ni toi ni moi. A l'époque Serdaigle remportait tous ses matchs, aujourd'hui tu n'as qu'un seul batteur. Mais peut-être est-ce elle qui a dégoûté son partenaire de vol, murmura Oscar en désignant Natasha. La fameuse Natasha-à-la-batte se croit sans doute assez forte pour jouer seule.

Nalani ne supportait pas qu'on s'en prenne à Natasha. La jeune batteuse l'avait toujours soutenue et Nalani était convaincue qu'il était de son devoir d'amie et de capitaine de prendre sa défense. Mais Natasha la retint, levant son regard triste sur Oscar.

- Vous ne m'utiliserez pas. Votre amitié est trop belle à mes yeux pour que je vous aide à la salir. Vous le faites déjà très bien sans moi.

Elle n'avait pas haussé le ton, et ce fait déjà inhabituel empêcha Oscar et Nalani de lui répondre. Natasha se détacha de son équipe, avançant seule parmi les élèves qui s'écartaient d'elle dès qu'ils posaient les yeux sur sa cape souillée de terre humide.

Nalani hocha la tête à l'adresse de son équipe, leur donnant son accord de s'éparpiller, elle qui désirait toujours que son équipe se déplace tel un roc soudé, indestructible. Les amis d'Oscar reprirent leurs insultes mais la capitaine des Serdaigle ne les écoutait plus. Non loin d'eux, Fred aussi se moquait des aigles. Et Susie Finigan se détacha du mur, pour se rapprocher de Nalani.

- Il paraît que c'est fini entre vous.

Nalani hocha sèchement la tête, nullement désireuse de parler à quiconque.

- Nal, attends ! Je t'en prie !

Elle ne s'arrêta pas mais ralentit quelque peu. Parce que Susie Finigan ne suppliait jamais, parce que Susie Finigan était seule, si seule depuis qu'Oscar et Jean-Paul lui préféraient de nouveaux camarades.

- Je ne t'ai pas insultée, moi, rappela Susie. Je ne le ferai jamais.

- Je… J'allais répondre « je sais », mais j'étais persuadée qu'Oscar ne m'insulterait jamais. En fait je ne sais rien.

- Je… Je n'aime pas te voir ainsi. Je n'aime pas ce qu'est devenu Oscar, ce qu'on est tous devenus. Je ne voulais pas y croire, Nal. C'est si soudain, si rapide… Je n'arrive pas à me faire à l'idée.

Les deux anciennes amies s'observèrent en silence. La plus petite, des yeux ronds emplis d'espoir, d'un bleu clair enfantin qui faisait si bien ressortir le blond vénitien de sa chevelure. La plus grande, la peau mate et les yeux d'ébènes, un corps finement musclé. L'une semblait espérer de l'autre qu'elle infirme ses propos, qu'elle la rassure, qu'elle lui promette que tout allait s'arranger. L'autre ne pouvait occulter que nul en cette bande qu'elle avait pensé si soudée, ne s'inquiétait du comportement de Keith, de l'éloignement de James, des paroles blessantes d'Oscar.

- Tu n'acceptes pas mais c'est arrivé, voilà tout. Maintenant si tu n'as rien de plus intéressant à me dire, j'ai à faire.

Susie s'était toujours efforcée à paraître forte, aussi forte que ses amis. En cet instant elle ne paraissait pas fragile, non. Elle était brisée. Et Nalani décida qu'elle avait mieux à faire que de ramasser et recoller les morceaux.

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Une heure plus tard – Dortoir des filles de quatrième année, tour de Serdaigle

Après une douche plus que succincte, Natasha n'avait pas pris le temps de se sécher les cheveux. Le cours de soutien de ses amis irlandais débutait à peine, ses camarades avaient déserté leur chambre, et Natasha était bien décidée à profiter de sa solitude pour avancer dans ses recherches.

Les chambres n'étant que peu chauffées, elle grelottait, ses cheveux encore humides lui donnant l'impression de givrer. Elle avait envie de se pelotonner dans l'immense pull en laine de son frère et de se plonger dans un roman, comme elle en rêvait depuis des semaines. Mais elle ne s'octroyait le droit de lire qu'un seul livre. Celui-là-même qui l'obsédait depuis l'été.

Ce jour-là, alors qu'autour d'elle son frère et ses deux sœurs profitaient de l'été pour s'amuser ensemble, Natasha songeait à Rose qui était partie rejoindre la bande de James dans le but de l'aider à repasser ses Buses. Lorsque Keanu et Nalani étaient venus leur proposer de se joindre à eux, Rose avait accepté alors qu'au même même moment, Natasha avait refusé de s'y rendre.

« J'avais de bonnes raisons de refuser », se répéta Natasha en coinçant une mèche humide derrière une oreille frigorifiée. Des raisons qui n'étaient bonnes qu'à ses yeux, elle qui se persuadait de ne pouvoir rendre James et Rose heureux. Des raisons qui la rendaient malheureuse. Des raisons qui la poussaient à s'en vouloir.

Natasha rageait de ne pouvoir être avec ses amis, avec Rose, avec James. Elle s'en voulait tant qu'elle ne pensait qu'à cela.

« Tu n'as qu'à les rejoindre », lui avait conseillé sa mère. « Tu y seras à ta place, ma chérie, et Rose et James seront heureux de te voir. »

Cette dernière phrase avait définitivement décidé Natasha d'avoir pris la bonne décision, mais elle ne lui remontait nullement le moral. Elle avait refusé de rejoindre sa fratrie, avait tourné le dos aux bagarres dans la boue et aux éclats de rire, et avait gagné la chambre qu'elle partageait avec ses deux sœurs en vue de la ranger de fond en comble, elle qui ne rangeait jamais rien.

Elle n'avait plus vidé sa malle depuis sa première année, et la retourna avec plaisir, consciente qu'occuper ses muscles et son esprit étaient tout ce qu'elle recherchait. Elle avait retrouvé quelques trésors inestimables, un pull bleu qui lui allait trop petit et qu'elle posa sur le lit d'Anastasia, un encrier desséché et un livre étrange.

« Personne ne me l'a offert et je ne l'ai jamais emprunté », avait-elle songé en regardant la couverture ternie par les années.

Un vieux grimoire dont l'apparence plus qu'ancienne laissait entrevoir un titre énigmatique. Deux mots. Memento Mori.

Lorsque Rose était revenue chez les Kandinsky, Natasha lui avait montré le livre. Natasha avait volontairement omis de lui dire qu'elle n'en connaissait pas la provenance, ne voulant pas inquiéter Rose, et toutes deux s'étaient penchées sur son contenu, essayant pendant des heures de le comprendre, de le traduire. En vain. Le livre était fait de caractères, de runes et d'images inconnues. Rose avait supposé qu'il était écrit en langue ancienne, et elles n'en avaient plus jamais reparlé.

Rose avait d'autres choses en tête, cette envie de se révéler, de se montrer telle qu'elle était, et cette peur de ne pas être à la hauteur des attentes de ses parents. Alors Natasha n'avait pas insisté. Parce qu'elle ne voulait pas conforter Rose dans cette idée stupide qu'elle pourrait s'émanciper et trouver son équilibre du moment que James et Natasha restaient à ses côtés. Au contraire, Natasha s'éloignait, se persuadant jour après jour que c'était la seule chose à faire pour préserver sa meilleure amie.

La porte s'ouvrit et Natasha sursauta, prête à camoufler le vieux grimoire. Elle esquissa un sourire en voyant ses sœurs la rejoindre.

- Ton entraînement s'est bien passé ?, s'intéressa Irina en jetant un œil mauvais aux cheveux de sa sœur.

L'aînée leva sa baguette et une douce chaleur entoura Natasha qui la remercia d'un sourire devenu si rare.

- Non, ça s'est mal passé, forcément, répondit Anastasia. Adélaïde m'a dit que Keith était encore absent, expliqua-t-elle à l'adresse de ses sœurs. Et Nalani a raté tous ses tirs.

- Je n'aurais jamais cru que rompre avec Fred Weasley la mette dans cet état, songea Irina en peignant les cheveux de sa sœur.

- Elle au moins elle a une excuse, réfuta Anastasia. Pas comme une certaine personne que nous connaissons bien et qui est tellement aveugle qu'elle ne voit pas ce qui nous paraît évident.

- Une certaine personne qui s'éloigne de ceux qu'elle aime, tu veux dire ?

- Je suis avec vous, je vous signale.

- Exact. Pourquoi n'es-tu pas avec Rose ? Ou avec James ? Sérieusement, Nat, réponds-nous.

- Je n'arrive pas à les rendre heureux. J'ai essayé mais j'ai échoué. Ils seront mieux sans moi. Ils sont déjà mieux sans moi.

- Tu ne fais que nous rabâcher les mêmes phrases depuis des semaines, soupira Irina. Qui te met ces idées dans la tête ?

- Personne.

Natasha détourna le regard une infime seconde. Infime mais suffisante pour que ses deux sœurs, qui la connaissaient mieux que personne, comprennent qu'elle ne leur disait pas toute la vérité.

- C'est impossible, Nat, rétorqua Anastasia avec calme.

La plus jeune des Kandinsky, au tempérament tout aussi impétueux et volcanique que celui de Natasha, se comportait parfois d'une infinie douceur avec son frère et ses sœurs. Tous les quatre se permettaient un lâcher prise lorsqu'ils étaient ensemble, parce qu'ils savaient qu'ils pouvaient compter les uns sur les autres, et parce qu'ils savaient qu'ils ne pouvaient rien se cacher.

Irina, au contraire, était si calme et si discrète dans la vie que nul n'aurait pu imaginer quelle tigresse menaçait d'imploser lorsqu'elle était avec les siens.

- Ça ne te ressemble pas de mentir, lâcha-t-elle avec colère. Lorsque notre petite sœur était à Sainte Mangouste, tu étais si inquiète que nous ne pouvions t'apaiser. Les bras de James, la présence de Rose ont réussi là où nos parents, notre frère et moi avions échoué. Tu as pris Rose sous ton aile dès ton arrivée ici, tu l'as aimée telle qu'elle était et tu as tout fait pour l'aider à prendre conscience de ses qualités, de ses valeurs alors qu'elle a encore moins de confiance en elle que je n'en ai. Tu lui as appris la tendresse, l'entraide et la bienveillance, tu l'as aidée à s'émanciper, à arrêter de s'obstiner à devenir la fille parfaite pour sa mère et maintenant qu'elle s'affirme, qu'elle a besoin de toi pour le faire, tu l'abandonnes ?

Irina n'avait jamais eu besoin de hausser le ton pour se faire comprendre et respecter par ses sœurs. Elle garda un timbre mesuré, ne souhaitant pas attirer l'attention de leurs camarades, mais les larmes qui montaient dans les yeux de Natasha lui prouvaient qu'elle avait atteint son objectif.

- C'est cette Grena Torr avec qui tu passes toutes journées ? C'est Shania Zabini ? Elle te suit partout depuis deux jours…

- Elle veut me réconcilier avec James, murmura Natasha.

- Parlons-en, de James ! Tu étais déjà amoureuse de lui avant même de venir ici. Tu te souviens ? Quand les parents, Ana et toi m'avez accompagnée sur le quai avant ma première rentrée ? Lui rentrait en première année, aussi, et son sourire maladroit nous a plu. Tu avais neuf ans, j'en avais onze, et nous sommes tombées sous le charme du même garçonnet. Ça aurait pu changer, mais nous en sommes tombées amoureuses. Et ensuite nous l'avons aimé. Toi plus fort que moi. Toi bien plus fort que quiconque. Aussi fort que son amour à lui. Pour toi. Et pourtant tu es là, avachie parmi les livres, à déverser toute ta rage sur le terrain et à avancer comme un automate le reste du temps. J'admire ta volonté d'accompagner au mieux les irlandais mais je n'aime pas te voir te cacher parmi eux pour ne pas affronter tes peurs. Tu as toujours été la plus courageuse d'entre nous. Bien plus qu'Isidore, même. Alors qu'est-ce qui se passe, Nat ?

- Toi aussi tu t'entends bien avec les Irlandais. Toi aussi tu as abdiqué avec James.

- Abdiqué ? Non, Nat. Je suis réaliste. C'est toi qu'il aime. Je me suis fait à l'idée et mes sentiments ont changé. Je suis et je serai sans doute toujours attachée à lui, parce que nous avons été amis et que c'est quelqu'un de bien. J'ai accepté l'idée de vous voir ensemble. J'ai accepté l'idée de le voir devenir mon beau-frère. J'ai plus de mal à accepter l'idée que tu ne veuilles pas le rendre heureux.

- Ce n'est pas ça ! C'est justement le contraire ! Nos vies, nos passés, nos responsabilités ne pourraient être plus différents !

- Et votre avenir ? Lui pourrait être le même, si tu ne t'entêtais pas à croire que n'as pas les moyens de le rendre heureux.

- C'est le cas. Une fille comme Alice Londubat ou Nalani le pourrait, parce qu'elles le comprennent, parce qu'elles ne sont pas surprises ou effrayées par ce qu'il vit. J'ai essayé, ok ? J'ai essayé de comprendre. Mais nous n'avons jamais manqué de rien alors que nos parents n'ont pas un centième de la fortune des Potter. Nous avons de bonnes notes, Isidore et moi avons joué dans la meilleure équipe de Poudlard mais nous n'en sommes pas moins des joueurs normaux, fondus dans la masse. Lui est capitaine, lui a représenté Poudlard au Tournoi, lui est le seul élève de l'histoire de Poudlard à avoir dû repasser ses Buses. Il a eu des notes brillantes, il est le meilleur poursuiveur de Poudlard, il connaît le château comme sa poche, il est sorti victorieux du Tournoi, il…

- Il voudrait juste être normal, rappela Anastasia.

- Mais il n'est pas normal ! Il se fourre dans des histoires pas croyables, il attire les risques et les dangers, il attire les filles plus âgées que lui…

- Je persiste à affirmer que tu aurais dû t'interposer entre Maggie Towler et James. La faire tomber de son balai. La défigurer d'un bon coup de cognard.

- Pourquoi ? Pourquoi, Ana ? Je… Je ne suis pas faite pour lui. Il va partir. Il va quitter l'Angleterre et je serai toujours là, à Poudlard.

- Pour deux ans, rétorqua Irina. Deux ans c'est rien.

- Deux ans, pour lui, c'est suffisant pour combattre dix dragons et se faire enlever par une communauté sorcière d'Amérique du Sud ou d'Asie… Et d'en sortir vivant et heureux d'en avoir appris davantage sur une autre communauté que la sienne. Deux ans c'est suffisant pour qu'il épouse la sublime fille de ses geôliers et parcourir le monde à ses côtés. Deux ans c'est ce qui nous séparera toujours.

- Mais c'est quoi, ces conneries ?, s'emporta Irina. Ça vous a jamais dérangé d'avoir une petite différence d'âge ! Un an et demi, c'est rien ! Si t'allais le voir maintenant et que tu te jetais dans ses bras, vous seriez enfin ensemble et il t'attendrait ! Il t'attendrait en quittant Poudlard et…

- Mais je ne le ferai pas. Je… Je l'ai fait, mais il m'a repoussée. Il m'avait prévenue que ça arriverait, j'avais encore un infime doute mais il avait raison. Rien n'est possible entre James et moi.

- Qui ? Qui t'a prévenue ?

- Le professeur Ballerup.

Ses sœurs échangèrent un regard surpris. Elles qui s'étonnaient déjà que Natasha ait parlé de James et Rose avec quelqu'un d'autre avaient peine à réaliser qu'elle s'était confiée à un professeur.

Quelque part, toutes les deux avaient un mauvais pressentiment. Mais elles l'étouffèrent, parce que leurs parents avaient toujours affirmé qu'il n y avait d'endroit plus sûr que Poudlard. La famille Kandinsky admirait le professeur Ganesh, qui s'était présenté chez eux avec la lettre d'admission d'Isidore le jour de ses onze ans. Ils admiraient également le directeur Briscard et toute personne qui officiait sous ses ordres. Oui, Irina et Anastasia étaient admiratives. Et confiantes. Toutes deux jugèrent que leur sœur avait besoin de repos et de solitude. Elles ne songèrent à nul moment qu'elles ne pouvaient se tromper davantage.

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Au même endroit, une heure plus tard

Les schémas s'enchaînaient, les sortilèges de traduction fusaient. Mais « Memento Mori » résistait encore et toujours à Natasha. Ereintée, elle n'eut la force de faire disparaître toutes ses recherches lorsque la porte s'ouvrit.

- Encore obnubilée par ce livre ?

Natasha croisa le regard de Rose. Un échange de regard bref, à la limite de l'indifférence.

Depuis l'arrivée des Irlandais, Rose passait beaucoup de temps hors du château, à photographier la nature qui l'effrayait autant qu'elle la captivait. Natasha ne l'accompagnait plus. Parce qu'elle avait le quidditch et qu'elle se plaisait à seconder Nalani lors des entraînements de l'équipe de Serdaigle. Parce que l'accueil et l'installation des Irlandais lui prenait beaucoup de temps. Parce qu'elle ne refusait jamais une conversation avec ces nouveaux élèves qui semblaient perdus mais qui n'en étaient pas moins sympathiques. L'un d'eux tentait de la séduire en la faisant rire, Grena n'était que dynamisme et optimisme et Natasha aimait cette nouvelle facette de sa vie qui, en plus de lui donner l'occasion de faire des nouvelles rencontres, lui permettait de s'éloigner de James et de Rose.

Elle était parvenue à le dissimuler mais elle se sentait plus mal que jamais, dévorée par le doute et le manque. De plus, et elle en avait honte, elle espérait manquer à l'un comme l'autre. Pourtant Rose semblait se passer d'elle avec une évidence qui la blessait et James… Elle l'avait vu rire avec Lysa Ferton qui le draguait sans que ça ne semble lui poser de problème.

Elle avait bien fait de s'éloigner d'eux, elle qui ne les rendait finalement pas plus heureux. Rose était de plus en plus maussade, James s'était trouvé une fille de son âge. Elle ne les méritait pas, elle culpabilisait de ne pas les rendre heureux. Alors elle se raccrochait à ce livre mystérieux qu'elle n'arrivait pas à comprendre, parce qu'il comportait des codes, des énigmes, et qu'elle ne disposait pas encore de toutes les clefs pour le déchiffrer. Mais elle ne perdait pas espoir. Elle espérait seulement que le hasard ne s'était pas trompé, qu'elle percerait ce mystère et qu'il apporterait une aide, un soutien, à ces deux personnes qui comptaient tant à ses yeux.

- Tu devrais le rendre, ce livre.

Natasha fit disparaître le grimoire et la quantité de notes, d'essais et d'hypothèses qui s'étalaient sur des dizaines de rouleaux de parchemin. Elle ne voulait pas aiguiser l'intérêt de Rose. Elle voulait la préserver, la protéger. La tenir éloignée de ces nouveaux mystères. La tenir éloignée d'elle.

Mais Rose savait se montrer insistante. Comme elle l'avait fait en la poussant à se confronter à James. Comme elle le faisait les jours de matchs, lorsque Natasha s'enfermait dans la salle de bains, terrorisée et blême.

- Il m'a fait faire un rêve bizarre, un jour, ce bouquin.

Rose s'était installée sur le bord de son lit, ses joues de feu et ses jambes qu'elle balançait témoignant de sa gêne. « Elle n'est plus à l'aise en ma présence », se persuada Natasha. Et son sang ne fit qu'un tour.

- Encore un rêve débile à propos d'enfants et de Potter ? Il ne me fait pas faire de rêves bizarres, à moi, pourtant.

- C'est dingue ce que tu peux être têtue et centrée sur toi-même.

- Je ne faisais que dire la vérité. Et puis je ne l'ai pas emprunté. Je l'ai juste trouvé, dans ma malle.

- Raison de plus pour t'en débarrasser.

- Pourquoi ? En quoi c'est important pour toi ?

Un ton acide, un air de défi. Rose était blessée. Mais Natasha ne le voyait pas. Les idées que le professeur Ballerup lui avait mises dans la tête la rendaient aveugle. Et seuls comptaient les mots vexés et douloureux de Rose.

- T'as raison, je m'en fiche. Fais ce que tu veux après tout. Ça ne me regarde pas. Juste, la prochaine fois, ne m'en parle pas. Je vois pas pourquoi tu m'as montré ce fichu grimoire ce jour-là, chez tes parents, si c'est pour…

- Parce que tu t'étais une nouvelle fois incrustée chez moi.

Natasha avait toujours adoré accueillir Rose chez elle. Elle avait eu peur, la première fois. Peur que Rose trouve chaque pièce trop exigüe. Elle avait eu honte, en voyant la demeure des Weasley. Honte de cette si petite chambre qu'elle partageait avec ses sœurs, honte de cet appartement si petit que la cuisine des Weasley l'aurait englouti. Et puis elle avait eu plus honte encore. Honte d'elle-même. Honte d'avoir manqué de respect à ses parents qui se donnaient tant de mal pour leur quatre enfants.

Les Kandinsky adoraient Rose, qu'ils considéraient comme un membre de la famille. Ils veillaient à ce qu'elle soit bien installée, à ce qu'elle se nourrisse de mets divers et copieux et, surtout, ils veillaient à son bonheur, se réjouissant de la voir sourire, se réjouissant de l'entendre rire.

Et Rose le leur rendait bien, se comportant comme la plus parfaite des invités. Natasha détourna le regard. Sa meilleure amie était au bord des larmes.

- Je vois, murmura-t-elle déçue. Ben la prochaine fois t'auras qu'à parler de tes états d'âme avec Grena Torr.

Ne supportant pas de voir sa meilleure amie ainsi, Natasha lui tourna le dos pour asséner le coup de grâce.

- Je n'y manquerai pas.

Rose tourna les talons. Elle ne claqua pas la porte du dortoir. Elle n'en avait pas la force. Dans les escaliers, elle croisa Grena Torr et lui indiqua le chemin menant au dortoir. Celle-ci, bien qu'étant installée dans une aile spéciale du château avec les autres irlandais avait hâte de s'installer définitivement dans la tour de Serdaigle et se disait « trop impatiente de voir Nat ! ».

Et le cœur de Rose se serra davantage.

ooOOoo

Parc de Poudlard, à l'orée de la forêt interdite

Elle rêvait, parfois, de photographier le monde. Les océans, l'Amazonie, un désert à perte de vue. Mais les merveilles étaient partout, et son œil avisé ne lui faisait jamais défaut. Elle avait découvert ce coin du domaine de Poudlard, où les flocons de neige cristallisaient en reflétant la lueur de la lune. Cet endroit, ces flocons, elle les avait photographiés mille fois. Et chaque photographie était unique, chaque photographie la faisait sourire. Elle aurait voulu un avis extérieur, que quelqu'un juge la qualité de son travail avec neutralité, comme Natasha l'avait fait des dizaines de fois.

Une autre époque. Une autre relation.

Désormais, Rose se montrait courageuse, suffisamment pour braver seule les interdits de la nuit, sans l'instinct infaillible de Natasha pour la conseiller, sans sa présence rassurante, sans son rire, sans ses sourires.

Le manque lui dévorait le ventre, picotait sa peau blême et ses lèvres bleuies par le froid. Le manque lui faisait prendre conscience de la bêtise de Natasha, de la lâcheté de James. Ainsi donc étaient-ils imparfaits. Ainsi donc étaient-ils normaux. Elle qui avait dessiné pour eux un piédestal les regardait le détruire avec patience. Mais sans fatalisme. Ils étaient aussi têtu l'un que l'autre. Mais elle l'était plus encore.

« Je leur ferai prendre conscience de ce qui est pour moi une évidence », se promit-elle alors que le vent déposait un flocon près de son épaule gauche. Elle se déplaça délicatement et approcha l'appareil de ses yeux. Le mécanisme déchira le silence ambiant, un bref instant, le temps que la nature de Poudlard, faite de petits bruits inquiétants, reprenne ses droits.

- C'est très beau.

La voix, grave et gracieuse, la fit sursauter. Elle songea un infime instant à un professeur, mais se rassura, la voix était bien plus jeune. Elle fit volteface, sa main enfouie dans sa cape à la recherche de sa baguette magique, et poussa un cri.

Timothée Bergson se tenait à un mètre d'elle, suffisamment près pour la glacer d'effroi, suffisamment loin du château pour ne rien craindre d'elle. Elle cria néanmoins plus fort, espérant que quelqu'un surgisse et lui vienne en aide. N'importe qui. Un préfet, un professeur, James ou Natasha.

Il la dépassait d'une tête, fait assez rare pour la plus grande fille de quatrième année. Son visage, taillé à la serpe, était illuminé de deux perles azur. Il possédait l'élégance arrogante des aristocrates à la logique sang-pur. Sa famille possédait sans doute le pire pédigrée de la communauté sorcière de Grande-Bretagne. Ses aïeuls avaient assassiné des Aurors, des combattants, des innocents, des femmes, des enfants. L'un d'eux avait même tué un nouveau-né avant de se servir une tasse de thé.

Ses aïeuls, elle les connaissait. Leurs visages, leurs yeux emplis de haine, leurs sourires malsains, leur perversité, étaient étalés sur les murs du bureau des Aurors. Elle avait grandi en courbant l'échine devant leur image, terrorisée par ce qu'ils lui inspiraient.

Et leur héritier se trouvait là, seul avec elle. Une héritière de héros, un héritier de meurtriers.

Elle cria plus fort encore et leva sa baguette en même temps que Timothée Bergson, certaine qu'il lui jetait un sort pour la faire taire. Mais il n'en fit rien, soudain blême, regardant autour de lui avec crainte.

Elle le vit s'approcher d'elle et souhaita de tout son cœur que ses membres tétanisés acceptent d'obéir à ses ordres, acceptent de courir, de fuir.

- Qu'est-ce que tu as vu ?, lui murmura-t-il.

- Rien, avoua-t-elle la voix tremblante.

- Ah bon… Mais pourquoi tu cries alors ?

- Parce que… Parce que tu…

Il sembla comprendre et abaissa sa baguette avec un sourire qu'elle aurait qualifié de triste.

- Je ne te veux pas de mal, tu sais. Je voulais juste voler un peu et je t'ai vue et… Je n'aurais pas dû t'embêter, je te présente mes excuses.

Il avait l'air sincère. Mais Rose était de nature méfiante. Elle n'avait confiance qu'en deux personnes à Poudlard : James et Natasha. Pourtant, elle abaissa également sa baguette, détaillant la carrure impressionnante du garçon qui lui faisait face.

Il lui faisait penser à Mael Thomas, semblant tout comme lui avoir grandi d'un coup. Mais là où Mael était élancé, toujours dynamique et souriant, Timothée se tenait légèrement vouté, avec élégance mais avec ce qui ressemblait à une envie de se montrer le plus discret possible.

- Y a beaucoup d'élèves qui réagissent comme toi. Ils me croisent, me reconnaissent et ils s'écartent, comme si j'allais leur faire du mal. Je n'ai jamais tué personne. Je suis incapable de tuer un insecte. Un jour, je devais avoir sept ans, je me suis assis par mégarde sur le bébé lapin d'une amie. J'en ai pleuré des litres de larmes. Toutes les nuits je voyais ce bébé lapin avec ces yeux mignons…

- Tu te moques de moi !?

- Non !, se défendit-il en rougissant. Je voulais juste que… Je vais te laisser tranquille, je ne voudrais pas perturber ta créativité. J'y connais rien à l'art mais je trouve ça drôlement joli.

Il désigna les photographies de Rose qui le dévisagea longuement. Il souriait. Un sourire heureux, un sourire sincère. Un sourire qui s'agrandit en la voyant ahurie. Un sourire qui trembla légèrement alors qu'il détaillait le corps de Rose. Un sourire qui se fana lorsqu'il vit qu'elle l'avait surpris.

- Tu me fais peur en pleine nuit et tu me mates, en plus ?

- Je… J'y peux rien si t'es belle !

Ils rougirent de concert, lui se maudissant de ne savoir garder ses mots, elle se réjouissant du premier compliment qui ne lui venait pas de sa meilleure amie ou de son cousin.

- Bon, je vais te laisser.

- Attends. J'ai besoin de parler à quelqu'un.

Elle se morigéna. Elle n'avait jamais su parler aux garçons. Ils s'enfuyaient toujours loin d'elle. « Et ils ont bien raison », songea-t-elle avec amertume.

- Ok.

Levant les yeux sur celui qui s'installait plus confortablement en lui souriant, Rose acquiesça sans conviction. Elle n'était pas habituée à cela. Elle ne parlait qu'à James, Natasha et Hugo. Elle avait bien essayé de parler à Dan, de parler à Scorpius mais chaque tentative se transformait en un échec cuisant. Les garçons qui la regardaient étaient nombreux. Sa poitrine, notamment, était l'objet de l'insistance de certains adolescents qui n'étaient pas seulement obsédés par la Botanique. Et puis il y avait les ambitieux, qui rêvaient d'épouser une fille de célébrités et les petits malins qui pariaient qu'ils pourraient déflorer une Potter ou une Weasley, comme on remporte un trophée.

Les autres la fuyaient. Parce qu'elle grognait, parce qu'elle ne savait ni papillonner des yeux, ni se montrer charmeuse. Encore moins tenir une conversation avec un garçon qui lui plaisait sans rougir. Et les garçons qui lui plaisaient étaient nombreux. Heureusement, Timothée Bergson était l'un des seuls qui ne l'intéressaient pas.

- Je te préviens, ça va être désorganisé et confus et je vais sûrement faire preuve de mauvaise foi.

- C'est honnête au moins.

- Et je ne supporte pas d'être interrompue.

- Et moi j'adore le faire. C'est marrant, tu grognes tout le temps !

- Et toi tu souris bêtement.

- J'étais sûr qu'on s'entendrait bien tous les deux !

Son sourire était si grand, si solaire, qu'une fois passée la surprise, elle y répondit franchement, s'asseyant en face de lui et commençant son récit.

Elle lui parla sans retenue, de Natasha qui la fuyait depuis que James l'avait repoussée, de James qui n'aurait jamais dû repousser Natasha, des irlandais qu'elle détestait, des irlandais qu'elle ne devait pas détester parce que c'était injuste, des irlandais qu'elle ne devait pas détester parce que deux d'entre eux devenaient les premiers amis de son frère, des irlandais qu'elle ne devait pas détester parce que Timothée était irlandais et qu'il restait là, à l'écouter.

Elle parlait et lui l'observait. Il avait essayé de suivre, il avait essayé de comprendre, avant de réaliser qu'elle n'avait pas besoin que lui, un illustre inconnu, la conseille. Rose Weasley avait seulement besoin que quelqu'un l'écoute. Elle déversait sa colère, elle vidait son sac avec verve et mauvaise humeur, elle n'était que grimaces et bougonnements, elle battait des bras si fort que Timothée s'était par deux fois pris le poing droit de la jeune fille sur le nez. Mais pour rien au monde il n'aurait cédé sa place.

Toute à sa colère, Rose Weasley était plus belle que l'ensemble de ses œuvres.

Elle parla longtemps. Il garda le silence, hocha quelques fois la tête, s'arrêta lorsqu'elle lui eut dit qu'il était ridicule de lui donner raison.

Elle parla longtemps et leurs muscles étaient engourdis lorsqu'ils se levèrent.

Elle parla longtemps, et il la raccompagna jusqu'à la tour des aigles, lui promettant d'autres rendez-vous, si elle en avait envie.

Elle avait parlé si longtemps qu'elle en avait oublié les flocons qui givraient autour d'eux.

Malgré l'heure, le dortoir était quasiment désert. Rose croisa simplement Anastasia qui en sortait et qui lui sourit tristement. Les deux sœurs aînées de la fillette étaient assises sur le lit de Natasha, et Rose les ignora, bien qu'elle ait remarqué que sa meilleure amie avait pleuré.

Elle gagna la salle de bains, se changeant pour la nuit, et fut rejointe par Irina.

- Elle est très malheureuse, affirma celle-ci en s'adossant à la porte. Et comme d'habitude c'est en rapport à James et toi. Elle n'a pas arrêté de pleurer. Je ne sais pas où est Océane Donovan mais Fiona Barber et Chandika Goldstein sont à une fête organisée par Fred Weasley. Ça s'appelle « qui aura la chance de remplacer Nalani Jordan ».

- Pathétique, souffla Rose en levant les yeux au ciel.

- Je trouve aussi. Et ce qui est encore plus pathétique c'est que Natasha vient de partir.

- Où ça ?, demanda Rose d'un air qu'elle voulait détaché.

- A la fête de ton cousin. Une fois elle avait fait croire à James qu'elle lui préférait Albus et Fred. Ça avait plutôt bien marché, ils ne s'étaient plus parlé pendant des semaines. Alors elle réitère. Elle pense que c'est le meilleur moyen de le décevoir. Elle essaie de vous décevoir tous les deux. Tu veux que je le fasse ?, se proposa-t-elle en voyant que Rose avait coincé son peigne dans ses cheveux.

Mais Rose attrapa sa baguette et lança un enchantement, celui-là-même qu'utilisait l'une de ses camarades de dortoir. C'était la première fois qu'elle lançait un sort à ses cheveux, la première fois que son apparence avait un tant soit peu d'importance à ses yeux.

Le résultat la surprit et elle se plut à passer sa main dans ses boucles rousses sans trouver l'habituelle résistance formée de nœuds.

- Tu ne sembles pas souffrir de la situation, remarqua Irina qui ne la quittait pas des yeux. Je te trouve radieuse. Ça fait plaisir à voir.

Rose observa longuement son reflet dans le miroir. Elle ne se voyait pas radieuse, mais se satisfaisait de se trouver « moins moche que d'habitude », ce qui était déjà un exploit à ses yeux. Elle repensa à Timothée Bergson, à sa voix chevrotante, à ses compliments, à son regard insistant qui paraissait sincère. Elle préférait ne pas y attacher d'importance mais… Elle n'avait pas pensé un seul instant à Dan et Scorpius pendant qu'elle était avec lui. Ni même à Natasha et James. Sa vie était en train de changer. Et elle n'était pas sûre d'aimer ça.

ooOOoo

Au beau milieu de la nuit – Sous-sols de Poudlard

Lysa Ferton lança un dernier sortilège de lévitation et recula pour admirer son œuvre. La salle était resplendissante, avec ses stalactites de glace, ses guirlandes de bois bleu et ses lanternes qui volaient sous les voutes de pierre brute.

- On a fait du bon boulot !, s'exclama-t-elle tout sourire.

Sa jeune et discrète sœur, Cassiopea, ouvrit prudemment la porte, laissant entrer leurs convives. Elle les salua élégamment, avant de sourire plus franchement au dernier arrivant.

- Joyeux anniversaire Scorpius, murmura-t-elle.

Celui qu'elle avait toujours considéré comme son frère la serra contre lui avant de se faire étouffer dans l'exubérance de Lysa.

- Ta surprise te plaît ?, s'enquit-elle avec empressement.

Scorpius se dégagea, regardant autour de lui avec émotion. Ses cousines lui avaient organisé une fête d'anniversaire, une grande première pour lui, et n'avaient invité que peu de personnes. Des personnes dignes de confiance.

Les sœurs Zabini, Timothée Bergson, Rudy Higgs et James Potter. Scorpius Malefoy n'avait besoin de rien d'autre pour se sentir heureux.

Bien sûr, il avait tout au long de la journée reçu quelques cadeaux. Bien plus que les années précédentes. Les élèves le voyaient passer ses journées avec Albus Potter, le prince de Poudlard, et leur opinion avait changé à son sujet. Il récoltait quantité de sourires et de propositions, de louanges et de félicitations. Souvent les élèves ne manquaient pas de lui rappeler qu'il devait son nouveau statut à l'amitié du bon et parfait Albus, et Scorpius serrait les dents, et encaissait.

- Si l'on m'avait dit qu'un Potter serait présent, commenta Rudy Higgs alors que James paraissait captivé par sa conversation avec Lysa. J'aurais parié sur le faux-cul qui reluque ton fessier, pas sur le capitaine des valeureux lions.

- Tu devrais aller lui parler, l'encouragea Scorpius. Histoire de te faire ta propre opinion. Je t'assure qu'il gagne à être connu.

- Laissons-le venir à nous, il suit Lysa comme son ombre. Ils sont ensemble, tu crois ?

Scorpius n'eut le temps de rétorquer que le cœur de James était déjà pris, car les deux élèves de sixième année avançaient vers eux.

- Joyeux anniversaire Scorpius, lui dit James d'un ton chaleureux.

Il lui tendit un petit paquet dans lequel Scorpius découvrit un livre. « Ces enchantements que nous devrions inventer ».

- J'ai pensé qu'il te plairait, toi qui es assez doué pour devenir enchanteur. Je l'ai un peu feuilleté et… Je te laisse la surprise mais je pense que…

- T'aurais mieux fait de lire un autre livre, si tu vois ce que je veux dire, railla Scorpius. Mais merci. Merci mon frère.

Alors que le sourire de Lysa brillait de mille feux, Rudy Higgs fronça les sourcils, plus que surpris par la tendresse que se vouaient son ami et ce fils de héros qu'il ne connaissait qu'à travers la presse.

- Viens avec moi, Potter. Faut qu'on cause, toi et moi.

James, sans doute persuadé que Rudy allait lui parler de quidditch ou des cours de soutien, le suivit à l'autre bout de la salle, sans aucune arrière-pensée.

- J'adore cette confiance qu'il a en tout le monde, s'émerveilla Lysa. Il ne veut pas juger les gens sans les connaître, il…

- Je sais, sourit Scorpius. Il me fait peur, parfois, à ne se méfier de rien ni personne mais… Le monde m'apparaît beaucoup plus beau à travers ses yeux.

- Ma parole, Scorp, il t'a envouté !, se moqua Lysa.

- Tu peux parler, tu baves dès qu'il te regarde.

- Il me plaît, c'est certain.

- Mais il en aime une autre, rappela Scorpius.

- Pour le moment, oui, reconnut Lysa. Mais peut-être changera-t-il d'avis si une somptueuse blonde le drague outrageusement.

- Je ne vois pas à qui tu fais référence, répondit Scorpius en faisant mine de réfléchir.

Il évita avec souplesse le premier coup de sa cousine mais celle-ci était tenace. Tous deux riaient en se taquinant lorsqu'ils furent interrompus par Timothée Bergson. Lysa avait insisté pour l'inviter, parce qu'ils faisaient tous partie de la même famille même si Scorpius et ses cousines connaissaient mal Timothée.

- Vous parlez de lui, n'est-ce pas ?, demanda-t-il en désignant James. Je me suis demandé pourquoi vous l'aviez invité. Je me suis dit que c'était une histoire de quidditch mais y aurait Nalani Jordan et ce type de Poufsouffle qui a moins de talent qu'Oscar Dubois mais que l'équipe a quand même nommé capitaine.

- Les Poufsouffle sont ainsi faits, expliqua Scorpius avec fatalisme, ils sont tellement loyaux qu'ils en perdent toute ambition.

- J'aurais bien aimé aller à Poufsouffle, souffla Timothée à la surprise générale. Mais le Choixpeau n'a pas voulu.

- Tu voulais t'y glisser pour torturer tous les nés moldus ?, s'étonna Scorpius.

- Scorpius !, le gronda Lysa.

- Non, répondit simplement Timothée. Je trouve juste que les valeurs que l'on prête à cette maison sont les plus nobles. L'entraide, la tolérance, la bienveillance, la loyauté… C'est quand même plus important que la ruse, vous trouvez pas ?

- Poufsouffle a mauvaise réputation, se contenta de répondre Scorpius.

- Et leurs couleurs sont moches, affirma Lysa avec évidence.

- Pas faux, reconnut Timothée.

Et soudain, alors qu'il entendait James éclater de rire à une boutade de Rudy Higgs, il étouffa toute bonne humeur.

- Les Zigaro m'ont confié une mission dont je voulais vous parler. Ils veulent que je me rapproche d'Albus Potter et de Rose Weasley.

- De Rose Weasley ?, s'étonna Scorpius, pensif. Albus, je comprends, mais Rose…

- Ils disent que ce sera plus simple de manipuler la famille Potter-Weasley en étant proche d'eux parce que… Elvis a dit… « Une fois James Potter évincé, ils deviendront le visage de l'avenir sorcier de Grande-Bretagne »

- Evincer James ?, soufflèrent Lysa et Scorpius en un même murmure.

Timothée haussa les épaules, signifiant qu'il ne savait rien de plus au sujet de James Potter. Sa mission s'arrêtait à Albus Potter et Rose Weasley.

- Je n'ai pas le choix, je vais faire ce qu'ils attendent de moi. J'ai déjà commencé, d'ailleurs.

- Je croyais que tu voulais arrêter ?, s'étonna Lysa.

- C'est le cas mais ils m'ont dit que je changerai d'avis en entendant la mission ultime qu'ils voulaient me confier. Me rapprocher d'Albus Potter et Rose Weasley. Et ils ont raison, je préfère le faire moi-même plutôt que laisser quelqu'un d'autre le faire. Parce que d'autres seraient prêts à tout pour s'attirer les faveurs des frères Zigaro et je n'ai pas envie que quelqu'un d'autre accepte cette mission.

Lysa et Scorpius échangèrent un regard intrigué. Mais là où Lysa avait envie de faire confiance à Timothée, Scorpius émettait quelques réserves.

- Pourquoi ?, se contenta-t-il de demander.

- Vous voulez tous les deux protéger James Potter, vous avez vos raisons. Moi je veux protéger Rose Weasley et j'ai également mes raisons.

Non loin d'eux, les sœurs Zabini n'avaient pas perdu une miette de leur conversation.

- Il faut protéger James, murmura Shania à sa sœur, à toute vitesse.

- Je vais écrire à papa, affirma l'aînée.

- Mais… il va savoir qu'on sait !

- Eh bien oui, ça ne sert à rien de le lui cacher ! Il faut qu'il prenne ses responsabilités et qu'il se tienne prêt à agir si James en avait besoin.

- Tu crois que James est en danger ?

- Je crois que Scorpius et Timothée Bergson font partie de cette jeune armée des ténèbres que les Zigaro ont créée et ils ont l'air de dire que James est en danger, oui. Dans le doute, je préfère les croire et me préparer.

- A défendre James ?

- A défendre notre frère, oui.

Les sœurs Zabini avaient haussé suffisamment le ton pour que Scorpius, Lysa et Timothée les entendent, et si le premier souriait franchement, les deux autres se regardaient, effarés d'apprendre que le sang des Zabini coulait dans les veines du fils du Survivant.

Le fils du Survivant. Un titre pompeux inventé par la presse. Un titre erroné, un titre mérité, un titre empli de mensonges et de vérité. Une vérité dont le principal concerné s'apprêtait à prendre conscience. A condition que les menaces qui planaient sur lui acceptent de lui laisser le temps de la découvrir.


Tadaaaaaam.

Bon, les amis, je suis curieuse de savoir ce que vous pensez de tout ça ! Notamment de certains personnages : les sœurs Zabini, Timothée Bergson… Qui est team James/Lysa, qui reste team James/Natasha ? Dites-moi tout pendant que je peaufine le prochain chapitre qui arrivera dans une dizaine de jours et qui s'intitulera « La Patte Folle ». Tout un programme. A bientôt !