Bien le bonjour !

Ça me fait tout bizarre de publier ce chapitre, le trentième déjà (ou enfin, ça dépend du point de vue). Memento Mori. Ces deux mots, vous les avez déjà lus, disséminés dans quelques chapitres, un livre mystérieux entre les mains de Natasha, une phrase tout aussi mystérieuse du vieux James…

Memento Mori, que l'on pourrait traduire simplement par « souviens–toi que tu vas mourir » est donc un chapitre assez sombre. Et tout aussi joyeux. Parce que, bon, les salamandres, les bras morts, les frères cruels ça va un moment, la vie réserve aussi de jolies surprises… Même si, vous verrez, c'est pas le monde des bisounours non plus. Y a quand même un sortilège de mort, et il ne concerne pas des personnages secondaires, autant vous prévenir.

Au menu de Memento Mori, donc, un saut dans le vide, un retour fortuit, des grosses bêbêtes, des crânes, des livres, des crânes sur des livres, des livres sur des crânes, un bisou meugnon et un Avada Kedavra.

Un grand merci à vous tous de suivre encore cette histoire. Bonne lecture !


30. Memento Mori

Villa de la famille Hawkes – Marblehead, Massachussetts

Juliet Hawkes fixait le sapin de Noël depuis quinze minutes, sans détourner le regard. A ses pieds, un bout de papier cadeau qui avait résisté aux coups de balais, et quelques aiguilles, tombées pendant la nuit. Quelqu'un descendait les escaliers. Impact dans douze secondes, songea Juliet. A la finesse des pas, elle reconnut la démarche de sa mère et comprit que son père était déjà parti travailler. Ça la chagrinait un peu de ne pas dire au revoir à son père, mais elle se persuada que son départ n'en serait que plus léger. Elle n'aurait, finalement, que sa mère à convaincre.

– Qu'est–ce que tu fais avec cette valise, ma chérie ?

L'inquiétude n'était pas vraiment là. Pas encore. Le cœur de Juliet se serra. Elle aimait ses parents. Mais elle avait pris sa décision.

– Je pars, maman.

Juliet compta vingt battements de cœur. Sa mère s'était figée, elle ne semblait pas vraiment comprendre.

– Je sais que vous êtes contre, papa et toi, mais je retourne à Poudlard.

– Juliet…

– Mes amis ont besoin de moi.

Cette simple phrase lui suffisait. A ses yeux, elle signifiait l'essentiel. Elle signifiait tout.

– Et où étaient–ils quand tu avais besoin d'eux ? Ça fait deux mois que tu te traînes sans sourire, en ne mangeant presque rien… Où est–il ton James ?

– Là, répondit Juliet en désignant une pile de lettres. Il n'a jamais cessé de m'écrire. Sauf maintenant, parce qu'il est au fond du gouffre.

– Tu crois vraiment pouvoir être la seule à le sortir du gouffre ?! Vous étiez nombreux, tu…

– Je suis majeure, maman. Je rentrerai pour les vacances, je te le promets. Mais je retourne à Poudlard.

Sa mère ouvrit la bouche, plusieurs fois, sans qu'aucun son n'en sorte. Vingt minutes plus tard, la maison était vide.

ooOOoo

Londres, un soir d'hiver

L'eau arrivait à ébullition. L'infuseur était prêt, le thé soigneusement sélectionné. Les tasses, disposées sur le petit buffet, venaient d'être nettoyées et essuyées avec minutie. Un service neuf, qui leur avait coûté leurs dernières économies. Ce n'était pas tous les jours qu'ils invitaient le Survivant à boire le thé.

Ivan et Katarina Kandinsky étaient piégés dans un engrenage dont ils étaient les seuls responsables. Un engrenage né quelques années auparavant lorsqu'ils avaient invité les Potter chez eux, après que James se soit battu en protégeant Natasha et Irina.

Respectueux des coutumes anglaises, les Potter et les Weasley se sentirent obligés d'inviter à leur tour les Kandinsky. Une fois, Ginny Potter avait même invité Neville Londubat et sa femme, et Luna Scamander et son mari. Alors, pour respecter les convenances, chaque couple invitait à son tour et ce n'était un plaisir pour personne.

Les Kandinsky se sentaient mal à l'aise en présence de Neville, professeur de botanique de leurs enfants, et n'étaient jamais intégrés dans les discussions du trio d'or qui les laissait volontairement à l'écart. Ils ne savaient que répondre à Ginny qui ne leur parlait que de quidditch, et n'osaient intervenir dans les discussions intellectuelles que leur imposait Hermione. Seule Luna leur était attachante. Parce qu'elle s'intéressait à eux. Et parce qu'elle et son mari semblaient être des gens normaux. Des parents normaux.

– J'ai vraiment hâte que ce soit terminé, confia Katarina.

– Je sais, répondit son mari avec un air grave.

– Depuis que Natasha nous a expliqué ce qui s'est passé chez les Weasley le soir du réveillon, je… Je n'ai plus envie de les voir. Je n'ai plus envie de voir ces gens qui rendent leurs enfants malheureux.

– Je sais, répéta Ivan le cœur lourd.

Lui, plus que sa femme encore, s'était attaché à James. Enormément. Trop pour pouvoir supporter de servir le thé à des gens qui le rendaient malheureux, qui le savaient et qui ne faisaient rien pour changer ça.

– Je vais ouvrir, annonça simplement Katarina en entendant sonner.

ooOOoo

Domaine de Poudlard, la même nuit d'hiver.

Normalement les élèves ne viennent pas à Poudlard pendant les vacances. Parfois ils y restent, pour les moins chanceux, ceux qui n'ont pas de maison, pas de famille avec qui passer les fêtes de fin d'année. Et puis il y a ceux qui retournent à Poudlard au beau milieu des vacances. Départ avorté, retour anticipé.

Mais c'est rare. En fait, à part James, Mael et moi, personne ne l'avait fait depuis plus de dix ans. J'aurais pu vérifier, mais la presse s'en est chargée, moins de vingt–quatre heures après que James n'ait mis un pied à Poudlard, la Gazette sortait une édition spéciale avec sa photo en première page et un titre choc, du genre « Exaspérés par le comportement narcissique et dangereux de leur fils aîné, le Survivant et sa femme renvoient James Potter à Poudlard. »

J'étais chez Pansy pour les fêtes du nouvel an. Blaise a été dévasté par l'article de la Gazette. Et moi par les nouvelles fréquentations de Pansy.

J'aime bien Pansy. Elle me faisait peur quand j'étais petit, mais en grandissant je me suis pris d'affection pour son caractère pas toujours simple à cerner, sa manière bien à elle de voir la vie. En noir.

Nous étions regroupés dans la plus grande pièce de sa demeure, celle qui s'apparente le plus à un salon mais qui ne ressemble à rien d'autre qu'une cave obscurcie par d'épais rideaux constamment tirés. Nous n'étions pas nombreux mais nous parlions fort et plutôt gaiement, je crois bien avoir été le seul à entendre la cloche sonner.

Je me souviens avoir été surpris, parce que bien que peu nombreux, nous étions au complet. Pansy avait refusé d'inviter les nouveaux amis de Blaise, la famille Donovan, nous étions donc entre nous, Thédore, les Zabini, ma tante Daphné, les sœurs Ferton, mes parents et moi. Je fixais le couloir, et Pansy ne revenait toujours pas. Alors j'ai commencé à m'inquiéter. Je me suis dit qu'il était de mon devoir de filleul de m'assurer que Pansy allait bien et je suis remonté vers le hall d'entrée, d'où provenaient deux voix.

Celle de Pansy, et celle de Tom Zigaro.

Je me souviens avoir sorti ma baguette. Peu m'importait de transgresser les règles en utilisant la magie pendant les vacances, j'avais peur pour ma marraine. Et pourtant, elle ne criait pas. Sa voix était calme et mesurée. Celle de Tom enjouée, taquine, charmeuse.

Mon cœur battait fort, j'étais abasourdi. J'ai monté quelques marches de plus, pas trop pour ne pas me faire surprendre mais suffisamment pour entendre leur conversation.

– … comprends, je ne pouvais attendre davantage pour te souhaiter une belle année.

Beau parleur !

Pansy pouffait. Pansy riait. Je comprenais, au ton de sa voix, que Tom avait été son amant. Qu'il l'était peut–être encore.

– …serait le moment idéal pour les rencontrer, leur parler, apprendre à se connaître.

– Non, Tom.

– Mais ils sont tous là ! Tu viens de me dire qu'ils étaient tous là !

– Ce n'est pas le bon moment, je te dis. Les enfants sont là, Evelyn et Astoria...

– Justement ! Il n'est jamais trop tôt pour ça, tu devrais le savoir mieux que personne.

– Plus tard. Pas aujourd'hui, Tom. Un autre jour. Laisse–moi les préparer.

– Je croyais qu'ils étaient déjà prêts ? Tu as dit...

– Je sais ce que j'ai dit. Drago ne posera pas de problème, Astoria est acquise à notre cause. Mais Théo est malin, il me faut plus de temps pour l'amadouer.

– Et Zabini ?

– C'est compliqué. Tu sais que c'est compliqué.

– Nous avons besoin de lui. Plus que quiconque. Le potentiel père de James Potter doit entrer dans nos rangs avant que James n'apprenne la vérité.

– Je le sais. Ecoute, nous en avons parlé plusieurs fois, et la situation n'a pas changé, ils seront de notre côté, tu dois juste me laisser un peu de temps.

– Et Scorpius ?

– Scorpius n'est pas un problème. Il est avec toi, avec Albus Potter. Il suivra ses parents.

– Ma petite sœur, Dolores, le trouve un peu trop malin pour son bien. Elle doute de lui. Elle dit qu'il est au courant de tout ce qu'on a inventé pour rendre fou James Potter.

Dolores Zigaro, arrivée d'Irlande avec ses joues dessinées de taches de rousseur. Je l'aime bien, Dolores. Comme tous ces jeunes irlandais qu'on a placés sous ma responsabilité. Mais je me suis toujours méfié d'elle, rapport à son nom de famille. J'avais bien raison de me méfier.

– Ces histoires d'Oracle et de Clef du Rassemblement ? Je ne crois pas que Scorpius s'y intéresse. Je te l'ai dit, Scorpius n'est pas un problème.

– Bien. Restent les sœurs Ferton. Dolores s'occupera de Cassiopea.

– Lysa est avec nous. Daphnée Greengrass lui a parlé pas plus tard que cet après–midi, Lysa sait que sa mère et ton père étaient très proches, elle embrasse déjà notre cause.

– Ça nous sera sans doute utile pour tuer James Potter.

– Je ne crois pas qu'on ait besoin d'elle pour l'affaiblir. Le plan que tu as monté l'anéantira à jamais.

– Mais je n'ai pas totalement confiance en Albus. Tu sais comme il lui est facile de rater tout ce qu'il entreprend. Savoir que la petite amie de James est avec nous est un plus indéniable. Sans parler de Blaise, qui a le pouvoir de le détruire de l'intérieur.

Son ton était si rêveur, le parfait contraire de ce que je ressentais.

– Tu es sûre de toi ?

– Plus tard. Bientôt.

Pansy promit. Et la porte se ferma, sur Tom Zigaro, et sur mes derniers espoirs. J'entendis ma marraine rejoindre les autres sans me voir. Je dus rester là longtemps, même si j'étais trop sonné pour m'apercevoir de quoi que ce soit.

– Scorpius ?

Je regardais Shania marcher vers moi, s'arrêter à mon niveau, s'accroupir pour que nos yeux se croisent.

– On t'cherchait partout. Qu'est–ce t'as ?

– Je... Je... J'ai besoin de toi. Besoin que tu me couvres. Je dois aller quelque part.

– S'est passé un truc ? C'est James ? T'as un copain ?

– Rien de grave, aucun rapport avec James et non je... Ouais, c'est ça, je vais rejoindre mon copain.

– C'est quel genre ton copain ?, demanda–t–elle méfiante.

– Le genre... S'il te plait, Shania. On se fait confiance, nous deux, non ?

– Sûr. Vas–y, j'te couvre. J'vais dire que t'es allé te changer après que j't'ai fait tomber une araignée sur la tête, ça choquera personne que tu restes trois heures sous la douche, douillet comme t'es !

– Merci Shania.

– Tu d'vrais faire un tour par la chambre de ma sœur, avant, elle a ce truc dégueu qu'on met sur la peau pour faire croire qu'on a pas d'bouton, tu sais. T'es tellement pâle que tu vas l'effrayer ton copain !

Elle se moquait gentiment de moi et je me forçais à étirer mes lèvres, parce qu'elle se comportait comme une sœur, comme nous le faisions en temps normal, qu'elle ne comprenait pas que rien n'est plus pareil désormais, que tout a changé.

Je ne sais pas pourquoi je suis parti me cacher à Poudlard. J'ai pensé que c'était une bonne cachette, que personne ne songerait à venir me chercher là et, qu'une fois au courant, mes parents seraient moins sévères, qu'ils apprécieraient que je me sois rendu dans un endroit sûr, où je ne risquais rien.

J'ai écrit une lettre. Je l'ai adressée au directeur de Poudlard, à Harry Potter, aux professeurs et même à Hermione Granger. J'ai tout écrit, tout expliqué. Et puis j'ai brûlé les lettres. Même si Pansy a raison, même si tous les gens que j'aime sont avec les Zigaro, je ne veux pas qu'ils soient inquiétés, qu'ils finissent leurs jours en prison. Mais si Pansy a raison, si tous les gens que j'aime sont avec les Zigaro, je n'ai plus rien à faire avec eux. Je n'ai plus rien, plus personne.

J'aimerais juste que Graziella surgisse de la forêt et vienne me réconforter. Qu'elle me porte un peu d'espoir et me persuade de ne pas faire n'importe quoi. De ne pas faire quelque chose que je pourrais regretter. Mais je ne veux plus avoir de regret. Je ne veux plus avoir ni peine, ni peur. Et pour cela, je ne connais qu'une solution possible.

Je lève les yeux au–dessus de ma tête. Je ne me presse pas, parce que je crois que j'espère encore que mon père ait tout compris et qu'il débarque, à temps pour me sauver.

Alors je m'arrête et je compte les marches. Je regarde toutes ces marches, cette hauteur vertigineuse. Je mets tellement de temps à gravir cette tour, je mettrai si peu de temps à tomber.

Les paliers s'enchaînent, arrivent trop vite à mes yeux. La porte se dessine, je voudrais ne jamais l'atteindre, je voudrais que cette soirée n'ait jamais existé, je voudrais revenir en arrière, ne pas entendre la cloche sonner, ne pas m'inquiéter pour Pansy, ne pas entendre cette conversation qui a tout changé.

Je ne veux pas les combattre. Mais je ne veux pas embrasser leur cause. Elle me fait peur, elle me révulse.

Je pousse la porte. La nuit est claire, le ciel est dégagé. Il fait froid mais je ne me couvre pas davantage. Je serai mort avant de tomber malade.

Les étoiles sont là, partout, elles me fascinent. Je marche sans les quitter des yeux, comme un enfant qui découvre le monde. Comme un enfant qui s'apprête à le quitter.

Je n'aurais jamais cru que la rambarde soit si haute, si abrupte. Si je ne me sentais pas aussi mal je rirai de me tenir pour l'enjamber, comme si je me protégeais d'une chute que j'ai préméditée.

Ça y'est, je suis passé de l'autre côté. Je regarde à peine quelques secondes sous mes pieds. Le vide serre mon estomac, m'étourdit, m'attire et m'effraie. Je ne me tiens plus que par une main. Je pense à ma mère et je pleure.

ooOOoo

Manoir des Parkinson

– Tu sais que tu peux tout nous dire, Shania. Scorpius ne t'en voudra pas. C'est important, tu comprends ? Vous êtes jeunes, encore, et il fait nuit noire. Tu dis qu'il est allé voir un ami, dis–nous au moins qui est cet ami.

La voix de Drago, en continu. La voix de Drago n'avait rien de sévère. Elle était juste pressante, suppliante.

– Shania, tu ne seras pas punie. Et Scorpius non plus.

La voix de son père. Une voix qui promet, qui rassure.

– Dis au moins la vérité à Hadiya, elle saura si Scorpius court un danger ou non.

La voix de sa mère, conciliante. A ses côtés Astoria rongeait ses ongles jusqu'au sang. Pansy ne parlait pas. Pansy n'intervenait pas. Pansy réfléchissait, s'inquiétait, se rassurait.

Et Shania ne répondait toujours pas, pour ne pas trahir Scorpius. Jamais elle n'avait autant espéré voir arriver sa frimousse couleur neige et sa frange couleur paille.

ooOOoo

Londres, au même moment

L'attente. Immuable. Une lettre, un signe. Ginny quittait des yeux les fenêtres quelques secondes à peine, le temps de vérifier que la cheminée ne brûle pas d'un feu verdoyant synonyme de mauvaise nouvelle.

La fenêtre et la cheminée, inlassablement. Après tout, Ginny ne savait quelle forme pouvait prendre une urgence. Un hibou express, un visage qui apparaît dans l'antre de la cheminée, un médaillon qui chauffe. Souvent le médaillon de son mari s'activait. Parce qu'Harry voulait toujours être rattaché à son bureau, parce qu'il voulait toujours être au courant de tout.

Déléguer n'est pas chose aisée. Harry essayait, Harry ne réussissait pas toujours. Ce n'était pas seulement une question de confiance. Il avait confiance en son équipe. Mais il voulait être présent, agir. « Mon papa, il veut arrêter tous les méchants », disait James à quatre ans.

– Ça va, Ginny ?

Hermione et sa fausse sollicitude. Ginny ne lui accorda pas même un regard. La fenêtre était bien plus captivante. Mais elle lui répondit, parce que même si ce n'était pas officiel, Hermione était la marraine de James et méritait de savoir que son filleul n'était plus.

– Non ça ne va pas. James s'est suicidé hier soir, j'attends que le directeur de Poudlard m'écrive.

– Mais qu'est–ce que tu racontes, souffla Hermione, sous le choc.

– On est allés à Poudlard hier. On voulait lui parler d'Albus, lui demander de couvrir son frère, une fois de plus. Harry voulait ramener Mael Thomas, aussi. James n'a pas fait d'histoire. Ils se sont parlés, seul à seul. Harry n'a pas voulu me dire ce qu'ils s'étaient dit mais James était... Abattu. Je l'ai trouvé abattu. Et puis il est parti, je l'ai vu monter au sommet de la tour d'astronomie. Plus loin, Harry parlait à un prof, lui expliquait la situation, ramenait Mael vers les portes du domaine. Loin de Poudlard, loin de la tour d'astronomie, loin de James. Harry devait se dire que j'étais déjà partie, il ne m'a pas attendue. Moi j'ai attendu. Et James a sauté. Il a sauté de la tour d'astronomie. Alors je suis partie.

Le bruit d'une tasse qui se brise. Le thé qui se répand sur le sol légèrement pentu. Ginny écarta les jambes, ses bottines lui avaient coûté une fortune, il était hors de question qu'elle laisse Hermione les souiller. Elle lui lança un regard noir. Avant de s'apercevoir que sa belle–sœur regardait derrière elle, et que Katarina Kandinsky avait tout entendu.

– Je suis désolée, murmura cette dernière, affolée, je venais papoter avec vous mais... James... ce n'est pas vrai... Je suis si désolée, Ginny, je... ma fille... Natasha... ce pauvre James, si gentil, si courageux...

Les sanglots secouaient sa voix, son corps. Ginny et Hermione la dévisageaient, les yeux secs, d'un calme désarmant. Un regard étonné, légèrement moqueur. Pas tout à fait méprisant, mais presque.

– Il n'est pas mort, annonça Hermione pour faire taire Katarina.

– Pas encore, souligna Ginny.

– Pas... Pas encore ?

– Ce n'est pas encore officiel. C'est ça que je voulais dire.

Le malaise, la gêne, le sentiment étrange de voir une parfaite étrangère souffrir de la mort de James alors qu'elles ne le pleuraient pas. Une mère indigne, une marraine déplorable.

– Partez.

Katarina n'arrivait plus à ouvrir la bouche. Les mots s'étouffaient dans sa gorge, son buste se soulevait, sa peau était devenue aussi pâle que le lait qu'elle avait déposé près de la théière. « Elle a l'air malade », se dit Ginny. Aussi malade que pouvait être une femme, une mère, qui apprend qu'un enfant s'est tué. Et que sa mère ne l'en a pas empêché.

– Partez, répéta Ivan en passant un bras autour des épaules de son épouse. Je ne sais pas comment James et Rose ont fait pour devenir des jeunes gens si attachants. J'espère pour vous que vous trouverez un moyen de vous faire pardonner, de réparer vos erreurs. Ils le méritent.

– Ivan a raison, vous devriez partir, intervint Luna. Tu sais que c'est la meilleure chose à faire.

Ginny ne l'avait jamais vue aussi sérieuse. Même du temps de la guerre. Elle acquiesça. L'appartement des Kandinsky était petit, étouffant avec ces fresques colorées. Le thé bas de gamme lui laissait un goût acidulé au fond de la gorge. Elle n'aimait pas ces gens. Ils avaient réussi là où elle avait échoué, ils aimaient James plus qu'elle ne l'aimerait jamais.

Ivan restait campé sur ses positions. Ni lui ni son épouse ne respectèrent les règles d'usage. Les salutations polies, une révérence discrète envers Harry, le Sauveur, purement oubliées. La fureur déformait les traits de l'un, la tristesse anéantissait l'autre.

Ginny passa devant eux sans s'arrêter, emboîtant le pas de son mari et de son frère. Luna et son mari s'écartèrent, pour leur montrer qu'ils restaient, qu'ils appréciaient ce couple uni, simple, aimant.

Une main sur son épaule stoppa l'avancée de Ginny. Elle songea à Hermione qui fermait la marche, mais cette poigne–là était solide, confiante. Ivan, sans aucun doute. Et pourtant, lorsque Ginny fit volte–face, elle rencontra le regard dur de Katarina. Le regard qu'elle aurait arboré si une femme s'était permis de faire du mal à Lily.

– Vous me répugnez. Le passé n'explique pas tout. Lui a essayé de comprendre, vous n'avez même pas pris le temps de lui expliquer, de vous justifier.

Ginny la toisa avec colère. Ce n'était pas du dédain. Katarina lui apparaissait tout à coup forte et admirable. Ce qu'elle n'était pas. Ce qu'elle n'avait jamais été, avec James.

– Ça ne vous regarde pas. Vous pensiez, à un moment, qu'on deviendrait grand–mères des mêmes chérubins mais James et Natasha ne sont et ne seront jamais ensemble. Lisez les journaux, Katarina, sa petite amie est la bombe de Poudlard. Natasha n'a rien à lui offrir. Mais voyez le bon côté des choses, James non plus n'a rien à offrir à votre fille.

Elle avait frappé Katarina en plein cœur. Celle–ci tentait de respirer calmement, d'apaiser la colère qui grondait en elle.

– Ils ont tout à s'offrir, au contraire. Vous avez tort, Ginny. Nous aurons les mêmes petits–enfants. Mais moi seule ferai partie intégrante de leur vie. Vous ne serez qu'un nom, un visage sur une vieille photographie. Et des regrets. Beaucoup de regrets. Ça vous est égal, je l'ai enfin compris, mais j'aimerais votre fils comme s'il était le mien. J'essaierai de le conseiller, de le soutenir, de l'épauler, de le chérir comme vous ne l'avez jamais fait. Je veillerai à ce qu'il soit heureux. Je l'aimerai comme j'aime mon fils, aussi fort que mes filles. Je réussirai là où vous avez échoué.

– Viens Ginny.

La poigne de son époux, l'attraction du dehors, du vent froid, de la neige, et pourtant Ginny demeurait immobile. Dans la colère qu'elles se vouaient, les deux femmes qui se faisaient face étaient liées par la plus grande des forces, celle d'une promesse.

ooOOoo

En haut de la Tour d'Astronomie, Poudlard

Je n'ai jamais eu le vertige. Je vole depuis que j'ai sept ans, et avant encore je volais avec mon père, sur ce vieux Nimbus qu'il conserve depuis l'école. Depuis que je suis à Poudlard je vole plusieurs fois par semaines. Tous les jours, maintenant que je suis capitaine de l'équipe de quidditch de Serpentard.

Je laisse échapper un énième sanglot. Que va devenir mon équipe ? Si prometteuse qu'elle inquiétait même Nalani Jordan et la suprématie de Serdaigle. J'espère qu'Hadiya reprendra le capitanat. Oui, alors que je m'apprête à mourir, je songe à elle en espérant qu'elle accomplisse mes objectifs de…

– Scorpius ?!

La voix de James. L'étonnement de James. Le cri de James. Dans ce silence étourdissant, dans ce noir profond. La surprise m'a pris d'un coup, paralysé. Ma main glisse sur la pierre, mon pied butte contre la paroi. La main de James retient mon bras, je vois son corps plonger vers moi, ses yeux glacés d'effroi. Son autre main me cherche, me touche, me rate. Mon corps glisse vers le vide.

– Non ! Regarde–moi ! Tend–moi la main, Scorpius ! Je t'en supplie ! Tu n'as pas le droit de faire ça ! Tu n'as pas le droit de me faire ça !

J'ai peur. Je suis lâche. Je me dis que je pourrais le laisser me remonter, grappiller quelques minutes de vie, le temps de lui faire croire que j'étais juste venu observer les étoiles, qu'il parte retrouver la salle commune des lions, qu'il me laisse seul.

Je sens mon corps remonter. James se sert de ses pieds, les appuie contre la pierre, fait levier. Son visage rougit sous l'effort, les jointures de ses doigts sont aussi blanches que ma peau.

– Y a une prise sous ton pied gauche, appuie–toi, essaie de soulever ton ventre, je vais te faire passer par–dessus et ça risque de te faire mal, la pierre risque d'entailler ta peau.

Sa chemise est en sang, la pierre a entaillé le coton, la peau, la chair, mais il continue de se soucier de moi. Mon pied bute trois fois, la quatrième est la bonne. Ma main libre gravite près de son cou, trouve une prise dans son dos, près de son épaule. Il grogne à peine, fait un dernier effort, et nous tombons tous les deux, du bon côté de la rambarde.

Il est à bout de souffle mais ne me quitte pas des yeux, comme s'il redoutait que je me relève et saute avant qu'il n'ait le temps de me retenir.

– Je suis ton frère, tu te souviens ? Ton grand frère. Celui qui doit prendre les coups à ta place, te protéger...

A son ton, je comprends qu'il est là pour ça, lui aussi. J'ai envie de rire, de le frapper, de l'amener loin, de lui dire qu'il est con, qu'il doit vivre, que tous les espoirs reposent sur lui.

Et puis je me rappelle qu'i plus d'espoir, parce qu'il n'est pas la clef du rassemblement, parce que l'Oracle n'existe pas, parce que c'est une manigance de plus des Zigaro, parce qu'ils sont omniscients, tout–puissants. Parce qu'ils ont gagné et que James n'a jamais fait que perdre.

James détourne le regard. Je vois son corps se relâcher, s'affaisser. Ses yeux montent, très haut, dévorent les étoiles. Il se met d'évanescence, de ce qui fait ce monde, nature, espace, univers, qui diminue sous la pression de l'homme, sous son désir d'expansion, et qui finira par disparaître. Il parle, murmure, chuchote. Il n'est pas vraiment convaincu, il est seulement défaitiste. Sans espoir.

– C'est quoi ça ?

Je lève ma main qui tremble toujours, j'ai du mal à déplier mes doigts. Il suit mon index qui pointe des ecchymoses sur son visage. Par réflexe, il colle son bras blessé contre son ventre. Son dos est légèrement voûté, je crois qu'il est blessé aux jambes, aussi. James hésite. Je le vois chercher ses mots, je l'entends soupirer.

– J'ai essayé. De sauter. C'était... Hier soir. Je... Je n'ai pas envie de te dire pourquoi. Mais ça ne marche pas, ça ne sert à rien que tu essaies. Ça fait trop mal. Et puis j'aurais peur que tu... que tu ne te relèves pas. Peut–être que j'ai eu de la chance. Ou peut–être qu'on ne peut pas mourir en sautant de la tour d'astronomie de Poudlard.

J'ai envie de répondre que oui, on peut, puisqu'il y a eu des tas de suicides avant qu'on arrive à Poudlard, et même quand il était en première année. Je pense aux fils de Théo, que j'aimais comme des frères. Mais James me fixe intensément, comme s'il essayait de me faire passer un message.

– J'y ai réfléchi toute la journée, Scorpius. J'étais seul, mon père est venu chercher Mael, hier soir pour le ramener chez lui, expliquer aux Thomas combien il est dur de m'avoir pour fils. J'y ai réfléchi pendant des heures, j'ai fait des recherches à la bibliothèque, des livres sur Poudlard, sur l'architecture, la magie dans l'architecture, et j'ai sorti de vieux journaux. J'ai essayé de comprendre.

– De comprendre ?

– S'ils ne se sont pas suicidés, c'est que quelqu'un les a tués. Et ça m'étonnerait que ce soient des personnes différentes et que Poudlard abrite tant de criminels.

– Tu penses... Tu penses aux Zigaro ?

– Je n'en sais rien, Scorpius. Sans preuve, on ne peut accuser qui que ce soit. Ont–ils seulement un mobile ?

Je pense à Théo, à Pansy, à Tom Zigaro qui souhaite que Théo le rejoigne. Comme Pansy. Tuer ses fils, l'isoler, le mettre plus bas que terre, plus bas que tout. Pour mieux l'endoctriner. Tout me semble si plausible, désormais. Sans compter que la dernière élève à s'être suicidée avait laissé une lettre, disant qu'elle ne supportait pas d'être reniée par les élèves alors que les fils de étaient célébrés sans raison. Elle parlait de James, l'accusant, indirectement, d'avoir engendré sa mort, d'être adulé sans mérite alors qu'elle était dénigrée.

– Et s'ils en avaient un de mobile ?

– Encore faudrait–il trouver des preuves, répond–il en un soupir. Et même si on en trouvait... Qui nous croirait ? Tu as beau être l'un des « princes de Serpentard », tu as bien moins d'influence et d'autorité qu'Albus. Et moi...

Il hausse les épaules avec défaitisme. Ses yeux sont plus tristes que jamais. J'ai envie de lui dire qu'il reste de l'espoir, que la vie, sa vie, peut encore lui apporter de belles surprises. Je pense à Shania, Hadiya, Haïdar. Je pense à Evelyn qui prétend cuisiner si mal alors que ses gratins de pattes sont les meilleurs au monde. Mais surtout je pense à Blaise. Un père qui le soutiendrait et l'aimerait de tout son cœur. Sauf s'il rejoint les Zigaro.

– Qu'est–ce qu'on fait, alors ?, je soupire. J'ai pas envie que tu meures, t'as pas envie que je meure mais on a tous les deux envie de s'éteindre. On pourrait s'entre–tuer, tiens !

– Ou on peut faire ce que tu dis, répond James avec une étincelle nouvelle dans le regard. S'éteindre. Mais une mort façon astrale. Tu me suis ?

– Je veux bien te suivre où tu veux mais je ne comprends pas un traître mot à...

– Tu ne dois pas être très assidu en cours d'astronomie, se moque–t–il gentiment. Regarde au–dessus de nous. Qu'est–ce que tu vois ?

– Le ciel. Quelques nuages pas très épais. Et des étoiles.

– Bien. Parle–moi des étoiles.

– Tu veux leurs noms et les constellations dont elles...

– Non, me coupe–t–il, juste des étoiles en général.

– Bon. Certaines étoiles brillent le jour mais on les voit surtout la nuit, quand le soleil se couche.

– En fait elles brillent tout le temps, rectifie James. C'est juste que la luminosité est telle qu'on ne les voit pas.

– C'est pareil.

– Pas tout à fait. Mais soit. Tu dirais qu'elles sont vivantes ou mortes ?

– Vivantes. Sinon on ne les verrait pas.

– Faux, sourit James. Parmi les étoiles qui brillent au–dessus de nos têtes en ce moment précis, certaines sont déjà mortes. C'est juste qu'on est tellement loin d'elles qu'on perçoit encore leur lumière, leur lueur.

– C'est la version moldue ?, je raille.

– C'est la version que je préfère, confesse James. J'aime savoir que les mystères existeront toujours, que nous serons toujours surpris par quelque chose, par quelqu'un. Et puis ça nous sera très utile.

– Pour ?

– On va faire comme les étoiles, Scorpius. On va renvoyer une image et on se cachera derrière pour agir.

– Ensemble ?

– Évidemment.

– Ok.

– C'est d'une simplicité d'être avec toi. C'est tellement évident.

Sa sincérité me touche. Mais ce qui m'émeut davantage, encore, c'est son infinie tristesse. Cette promesse qu'il ne dévoilera pas à voix haute, de trouver des preuves, de faire tomber les Zigaro, comme un dernier acte, un cadeau ultime à ceux qui l'ont tant déçu qu'il ne veut plus vivre en ce monde.

J'ai peur. Peur de mourir et peur de vivre. Peur de revoir mes parents, peur de ce que pourrait dire Pansy, peur des choix de Théo et de Blaise. Peur pour lui, aussi, mon frère qui nous transforme en étoiles.

Je m'approche de lui, fond dans ses bras et l'étreins, comme jamais je ne l'ai fait à personne. Je serre si fort que je dois lui faire mal. Mais il ne dit rien, ses bras se referment dans mon dos, puissants, protecteurs. Ça n'a rien d'amical. Rien d'amoureux non plus. C'est fraternel, rassurant. C'est une preuve qu'il n'est plus seul, que je ne le suis pas non plus, que nous sommes ensemble, liés à tout jamais.

– L'infarctus que feraient vos pères s'ils vous voyaient !

Ayant sans doute senti la présence de Mael avant même d'entendre sa voix, James se contente de sourire. Avant de rougir furieusement et de bafouiller un « qu'est–ce que tu fais là » gêné.

– Mes frères me manquaient, répond simplement Mael en s'asseyant près de nous.

Sans donner davantage d'explication, il nous attire dans ses bras et nous serre, sans trop forcer, avec une tendresse qui m'émeut. Je me retiens de pleurer. James, lui, ne se retient pas. Je comprends que Mael s'est à nouveau enfuit de chez lui, avec l'accord de ses parents, pour retrouver James. Pour nous retrouver tous les deux.

Loin au–dessus de nous, les étoiles brillent plus fort.

Les astres brillent avant de s'évanouir, a dit James. Comme eux, comme les étoiles, nous allons briller. Avant de nous évanouir à tout jamais.

ooOOoo

Chez les Kandinsky, le même soir

Luna était restée. Longtemps après le départ de son mari, elle essuyait les dernières tasses, tournait parmi les fresques, voletait dans cet espace trop petit pour elle, dont elle s'accommodait pourtant. Elle étudiait les tableaux, jetait un charme, un enchantement, ouvrait un livre au hasard, chantonnait en langue elfique, et elle écoutait. Les Kandinsky vidaient leur sac, leurs inquiétudes, leur impuissance. Des idées qui fourmillaient par centaines, une peur pour James, un désir de préserver leurs filles, d'attendre que Natasha soit prête, de ne pas attendre d'elle qu'elle le soit un jour.

– Natasha aime James. Et James aime Natasha.

Luna écoutait beaucoup, intervenait peu. De temps en temps, régulièrement, elle prononçait ces deux phrases, pour faire comprendre aux Kandinsky qu'ils avaient raison. Ivan et Katarina auraient préféré, pour les enfants, que tout se passe normalement. Alors Luna prononçait cette phrase, inlassablement. Comme si elle allait régler tous les problèmes.

– Luna... Que signifient ces signes que tu portes autour du cou ?

Virevoltant à travers les pièces l'air rêveur, Luna s'immobilisa, soudain plus sérieuse, ses doigts se refermant sur deux pendentifs.

– Celui–ci est le signe des Reliques de la Mort, expliqua–t–elle en désigna le premier pendentif.

Elle expliqua, le conte des trois frères, la légende et l'Histoire mêlées, son père qui lui en avait fait don. Avant de tirer le second pendentif, celui de sa mère.

Un crâne peu attrayant. Une fleur fanée. Un sablier.

Katarina s'était approchée de Luna pour mieux observer le second pendentif.

– Je ne crois pas me tromper, murmura–t–elle. Ces signes apparaissent sur les livres que lit Natasha. Je m'en souviens car ils me rappellent les vanités que j'ai étudiées il y a fort...

– Ce sont des vanités. Des vanités magiques. La version sorcière, celle qui ne s'arrête pas à l'art. Elle n'est pas là ?

– Natasha avait peur que Ron et Hermione viennent avec Rose. Elles se sont disputées. Elle a réservé un hamac au dernier étage de la bibliothèque centrale magique, elle a dit qu'elle avait des recherches à faire. Je crois qu'elle est partie avec le livre…

– C'est certain, répondit Luna. Je ne sens pas sa présence.

– Elle… Court–elle un danger ?

Luna prit le temps de réfléchir avant de répondre, sans doute car elle était mère, qu'elle comprenait l'inquiétude des Kandinsky, qu'elle la trouvait légitime.

– La notion de danger est subjective. Natasha passe un test. Elle a choisi de le passer. Il ne servirait à rien de tenter de l'en empêcher.

– Même pour la protéger ?

– Elle continuera. Elle vous le cachera mais elle continuera. Jusqu'ici Natasha ne vous a rien dissimulé, elle vous fait confiance, ne lui donnez pas une raison de ne plus vous faire confiance.

– Par Baba–Yaga, cette gente demoiselle a fichtrement raison !

Etonné de n'avoir perçu sa présence, Luna se tourna vers le nouvel arrivant. La même carrure dégingandée qu'Isidore, la même malice qu'Anastasia et Natasha, le même sourire profondément gentil que celui d'Irina. L'homme la salua bien bas, en une révérence qui dérida Ivan et Katarina et rassura Luna.

– Ayez confiance en votre fille, mes amis, reprit–elle avec assurance. Avec lui, appuya–t–elle en désignant le nouvel arrivant avec conviction, elle saura retrouver son chemin.

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En haut de la Tour d'Astronomie, le même soir

Je n'en reviens toujours pas. J'observe à la dérobée la pâleur cadavérique de Scorpius, les ecchymoses sur le corps de James. Ils ont sauté. Ils ont essayé de mourir. Ils avaient envie de mourir.

Tous deux semblent s'être fait la promesse de veiller à ce que l'autre ne mette pas fin à ses jours. Je vais m'en assurer moi aussi. Il est hors de question que je les laisse mourir. Hors de question qu'ils m'abandonnent.

James me jette quelques coups d'œil discrets. Je sais ce qu'il se dit, c'est ce qu'a dit ma mère avant que je ne quitte la maison. Il s'en veut. De tout. Il ne trouve plus de bonheur en rien, ne croit plus en rien, n'a plus ni espoir ni confiance en rien. Même pas en moi.

Ils regardent beaucoup les étoiles au–dessus de nos têtes. Scorpius fixement, James par à–coups, entre deux regards timides vers moi. Je veux le retrouver. Je veux oublier ces derniers mois, le fossé que nous n'avons pas su enterrer.

– Et celle–ci ? Sais–tu si elle est vivante ou morte ?

Scorpius a levé le doigt très haut, montre une étoile parmi tant d'autres. James secoue la tête. Il ne sait pas.

– J'ai envie de croire qu'elle est vivante, avoue Scorpius.

– Tu as bien raison, le soutient James. Après tout, il y a des étoiles qui ne meurent jamais.

Il a ce ton un peu coquin et malicieux. Celui d'avant. Celui des sourires et des rires. Les lèvres de Scorpius s'étirent en un sourire enfantin. Serein, il s'affale contre le muret de pierre et ne tarde pas à somnoler. Le cas Scorpius sera le plus simple, je l'ai su tout de suite. C'est une déprime soudaine, imposante mais passagère. Le cas James est plus lourd, plus ancien, plus ancré.

– Cette histoire d'étoiles qui ne meurent jamais, je murmure en me rapprochant de lui.

Nous sommes côte à côte, comme avant. Deux frères qui s'aiment plus fort que la vie.

– Ça serait une belle métaphore de notre amitié, tu ne trouves pas ?

Des frissons puissants parcourent son corps.

– Mais c'est surtout un préambule parfait à… ton cadeau de Noël. Je ne te l'ai pas encore donné parce que… Mais, bon, le voilà.

Il hésite, garde ses bras croisés contre son buste. Je me fiche de ce qui nous sépare depuis des semaines, jamais je ne cesserai de lui faire des cadeaux. Ni d'en recevoir de sa part, vu le cadeau « anonyme » qui est arrivé chez mes parents le soir de Noël par hibou express. Un blouson en cuir de dragon pile à ma taille, fait sur mesure, avec des broderies discrètes de mes couleurs préférées. Je le porte ce soir. Je le porte depuis Noël. J'ajuste le col et lui lance un clin d'œil. Il est heureux je le vois bien.

– Ouvre–le, James.

Devant mon insistance il déchire le papier avec envie, curiosité. Ses yeux s'éclairent dès qu'il aperçoit les vers luisants magiques.

– Ce sont de chouettes compagnons, fidèles et lumineux, comme toi. Il me semble que tu en as toujours rêvé.

– C'est vrai, acquiesce James. Merci Mael, mais…

– Je ne veux pas entendre ton « mais ». Pas ce soir. Ni demain. Il nous reste cinq jours avant la reprise, cinq jours à passer ensemble, seuls, tous les trois. Laisse–nous ces cinq jours, James. Viens dormir dans le dortoir. On peut même accueillir Scorpius si tu veux.

– Il faut que Scorpius prévienne ses parents. Ils doivent s'inquiéter.

– Ok, on va s'en occuper.

Je sais qu'il a fait exprès de changer de sujet, de détourner l'attention. Je songe à la rentrée qui approche, à nos amis qui me manquent, à ces nouveaux amis que s'est fait James.

– Je trouve ça bizarre que tu nous aies remplacés si vite.

Il me regarde, réfléchit un moment, ne comprend pas.

– Ta nouvelle copine, Ferton, ses potes qui sont devenus les tiens. J'imagine que Nathaniel Harper et Ben Jagger sont de meilleurs amis que moi…

Ça y'est, il a compris.

– Ce n'est pas comparable, Mael. Ils ne sont pas comme toi. Et la relation que j'entretiens avec eux n'est pas la même que celle que j'ai avec… que j'avais avec toi. On va grandir. Rencontrer des personnes hors Poudlard, travailler… Se construire une nouvelle famille, peut–être, une femme, des enfants… Un homme, c'est un peu ça au final, il a une famille, des amis, des collègues. Ouais, voilà, c'est un peu mes collègues, tu vois ? On travaille ensemble. On s'aide dans les cours, on lit ensemble, on échange sur les livres, nos mémoires.

– Mais… ça ne te manque pas ? Tes amis, Nalani, Keanu, Oscar… Ils ne te manquent pas ?

Il prend le temps de réfléchir. Osera–t–il, n'osera–t–il pas ? Avouera–t–il ?

– Moins que Natasha. Mais plus que ma famille.

Alors là, il m'a scotché.

– Tu grandis, mon pote ! T'es devenu un homme, mec, tu te rends compte !?

– Tu peux parler, rétorque–t–il en rougissant.

C'est un peu comme avant. La gêne en plus. Il me reste quelques jours pour le faire changer d'avis. Quelques jours pour retrouver mon meilleur ami, mon frère.

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Le lendemain, bibliothèque centrale magique de Londres

Le temps filait vite, trop vite aux yeux de Natasha Kandinsky. Ses vacances n'avaient été faites que de ça, des recherches, toujours plus nombreuses, des questions par milliers et, enfin, quelques réponses, qui commençaient à se dessiner. Voilà pourquoi elle ne voulait pas voir arriver la rentrée.

– Salut.

Natasha leva les yeux sur Rose, l'observa alors que son ancienne meilleure amie tirait une chaise, posait son sac sur le bureau, sans jamais regarder les livres, les notes, les schémas. Elle l'avait promis.

– Merci d'être venue.

Rose haussa les épaules, les yeux rivés sur la porte de l'étage.

– Mes sœurs vont arriver, poursuivit Natasha. Les élèves de Poudlard ont le droit d'emprunter un seul livre ici durant l'année scolaire, je ne savais pas à qui m'adresser sans éveiller la curiosité. Ou les soupçons. J'ai bien pensé à Nalani, mais elle en aurait parlé à Keanu et Solenne. Et je ne…

– Tu n'avais qu'à demander à Fred.

– Je… Il a refusé. Les bibliothèques c'est pas trop son truc.

Natasha détourna le regard, comme après chaque mensonge. Persuadée d'avoir choisi la bonne voie pour protéger Rose et James en les éloignant d'elle, dire la vérité à Rose en lui avouant qu'elle ne sortait pas vraiment avec Fred et qu'elle ne le voyait jamais ne rentrait pas dans ses plans.

– Je suis pourtant sûre qu'il aurait accepté. Pour toi, souligna Rose avec écœurement.

– Je peux comprendre que tu aies changé d'avis, tu sais.

– Je ne serais pas là si j'avais changé d'avis. J'emprunterai le livre que tu veux, je ne lirai pas le titre et te le remettrai derrière cette porte, comme tu me l'as demandé. Je suis juste déçue, Nat. J'aurais préféré qu'on les fasse ensemble, ces recherches, que tu ne m'oublies pas, que tu ne me délaisses pas pour des irlandais, encore mois pour des vieux bouquins.

Natasha ferma les yeux, priant Merlin pour que ses sœurs arrivent, détournent l'attention de Rose. Mais la porte restait close.

– Tu t'en remettras, s'efforça–t–elle de répondre. Tu te feras d'autres amis et tu m'oublieras. C'est la vie.

– Tu n'as pas dû t'en faire tant que ça, des amis, si tu m'appelles à la rescousse. Alors arrête de mentir. Je peux accepter que tu ne veuilles pas me dire la vérité mais ne me mens pas. C'est trop douloureux. Et tu sais mieux que personne ce que ça me coûte de me montrer sincère, de dévoiler mes sentiments. Alors arrête de mentir. En plus ça ne te va pas du tout. T'es super triste, je le vois bien. Franchement je ne te comprends pas…

– T'inquiète, t'es pas la seule, marmonna Natasha en désignant ses sœurs qui avançaient vers elles.

Natasha s'emmura dans un silence qui ne lui ressemblait pas. Ou plutôt qui ressemblait à celle qu'elle devenait depuis plusieurs semaines, qui les inquiétait chaque jour un peu plus.

Elle glissa dans leurs mains un livre chacune, leur rappelant qu'elles lui avaient promis de ne pas lire le titre et de ne lui poser aucune question et les entraîna vers la bibliothécaire qui enregistra leurs emprunts.

Rose, qui respectait sa promesse, songea avec ruse qu'elle s'était engagée à ne pas lire le titre du livre qu'elle avait dans ses mains mais qu'elle n'avait rien promis concernant les autres livres. Elle profita donc d'un manque d'attention de Natasha pour détailler ceux que portaient ses sœurs. Des vieux grimoires poussiéreux que Natasha n'avait pu obtenir qu'avec un mot de son directeur de maison, aux titres tout aussi énigmatiques qu'effrayants. « Moi, le maître de la mort ». « Vanités ténébreuses : les tombeaux de l'infortune ». Celui que Natasha empruntait ne possédait ni titre ni auteur. Seul un crâne ornait la couverture. Un crâne parsemé de tiges et de fleurs flétries. Et sous ce livre, Rose reconnut celui que Natasha ne quittait plus depuis des mois. Memento Mori.

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Poudlard

Le retour de Mael rendait James profondément heureux. Le doute était toujours là, le fatalisme aussi, mais le sourire de son meilleur ami lui apportait un regain de bonheur. Et d'espoir.

Pourtant James ne parlait que très peu à Mael. Quelques mots, banals et sans grande importance, parce que les paroles de son père raisonnaient toujours en lui, parce qu'il redoutait toujours d'apporter plus de peine que de joie à son meilleur ami. Et parce que cette impression de n'avoir plus rien, de n'être plus rien, continuait d'étreindre James. Plus de bras, plus de carrière. Plus de Mael, plus d'amis.

Certaines blessures peinaient à guérir, d'autres se résorbaient en ne laissant derrière elles que de fines cicatrices. Le professeur Shiitaké avait soigné l'omoplate de James assez simplement, car la balle du fusil ne l'avait qu'effleuré, et James lui avait confié qu'il allait mieux sous forme animale. Intrigué, le guérisseur lui avait demandé de le rencontrer une fois par semaine, en plus de ses visites fréquentes pour sa guérison, afin de l'observer sous forme animale.

Le professeur Glacey, directeur de la maison Gryffondor, s'était proposé avec joie pour superviser les séances. La première s'était déroulée sans encombre, et James s'était senti suffisamment en confiance pour conter quelques–uns de ses doutes à son professeur de Métamorphoses, sans accuser Albus mais en expliquant quelque peu la situation.

Le professeur Glacey, soulagé que son élève se dévoile enfin, lui avait ôté l'interdiction de se rendre à Pré–Au–Lard et avait ajouté cent points à Gryffondor. « Juste pour le plaisir » avait–il dit. Enfin, il lui avait rendu son balai, lui disant qu'il pourrait un jour en avoir besoin.

James, Scorpius et Mael avaient profité de leurs quelques jours de liberté pour se rendre ensemble à Pré–Au–Lard. Ils avaient croisé quelques–uns des convives de l'anniversaire d'Albus, comme Percy et Audrey qui fixèrent James un moment avant que leurs filles le rejoignent pour s'assurer qu'il allait bien. Ils avaient également croisé les Kandinsky et James avait évité le regard de Natasha qui était plus gênée qu'à l'accoutumée.

– Vous croyez qu'ils sont toujours ensemble ?, avait–il osé demander à ses frères de cœur.

Le « non » catégorique de Mael et le « elle ne s'est rapproché de Fred que pour vous éloigner, Rose et toi, parce qu'elle ne se croit pas assez bien pour vous » de Scorpius lui avaient réchauffé le cœur. Même s'il restait persuadé qu'il n'apporterait jamais rien de bon à ceux qu'il aimait profondément, il restait humain.

Ils avaient également volé un peu sur le terrain. Pas très haut ni très longtemps, bien sûr, car James n'était pas très stable, mais tous trois s'étaient beaucoup amusés.

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Chez les Kandinsky, Londres

Depuis que ses parents connaissaient tout, ou presque, des rapports qui unissaient James et Rose à leur famille, ils se montraient plus présents et plus attentifs, encore, que d'ordinaire. Les repas de famille se multipliaient, les activités « tous ensemble » se succédaient. Ils avaient même fait de la luge, en famille, dans une rue du vieux Londres recouverte de poudreuse. Une manière de prouver à leurs enfants leur amour et leur soutien, coûte que coûte.

Isidore avait pris quelques jours de vacances, Irina avait délaissé son mémoire, déjà bien avancé, Anastasia en profitait pour enfermer ses cours dans la malle qu'elle avait jeté sous son lit. Seule Natasha écourtait les moments de joie collective pour s'isoler, et s'atteler à ses recherches.

– Que vas–tu faire de tous ces livres ?

Isidore était soucieux, loin du jeune homme souriant et détaché qu'elle avait vu arriver une heure auparavant.

– Maman t'a parlé à ce que je vois, grogna–t–elle, amère.

– Ils s'inquiètent pour toi, Nat. Maman m'a dit que tu ne quittais plus ta chambre… Sauf pour venir ici.

Ce n'était pas vraiment une terrasse, un balcon tout au plus. Un espace carré de deux mètres de largeur, qui donnait sur la cour sombre d'un restaurant italien. La chaleur qui montait du four à bois et les effluves permanents de pizzas ne rendaient pas très attrayant ce petit espace où Natasha pouvait étudier en parfaite tranquillité. Ou presque.

D'ordinaire, elle révisait à l'intérieur de l'appartement douillet, dans n'importe quelle pièce, du moment qu'elle y voyait sa famille, qu'elle ressentait cette ambiance chaleureuse et vivante qu'elle aimait tant. Mais depuis que ses livres étaient ornés de cranes effrayants, elle préférait s'isoler.

– Quand je suis au salon ils me font subir un interrogatoire, insista–t–elle pour que son frère la laisse tranquille.

– Ça ne te ressemble pas de te plaindre. D'habitude tout se passe bien, ils n'ont pas besoin de t'interroger, comme tu dis. Mais là je comprends bien pourquoi ils s'inquiètent. Sérieux, Nat, ces bouquins font flipper !

– Je travaille pour un exposé d'histoire, c'est tout.

– T'es au courant pour James ? Ce qu'a dit sa mère est… Maman n'en dort plus.

Natasha tourna précipitamment une page, les doigts tremblants.

– Il va bien, affirma–t–elle. Sinon son… son cadavre serait en première page.

– Natasha, soupira son frère en l'attirant contre lui. Je ne te comprends pas, tu sais ? Tu ne te confies pas, comment peut–on t'aider ? Je n'ai jamais vu Irina si inquiète, Ana se fait du souci aussi, les parents, Rose, James…

– Je ne vois pas ce que James vient faire dans cette conversation. Rose, à la rigueur, mais James…

– Fred Weasley, ça te dit quelque chose ? Tu dois rompre, Nat. Tu n'es plus toi–même, j'ai peur que tu te perdes en chemin…

Un homme âgé, possédant tout autant de dents que de cheveux, c'est–à–dire très peu, surgit derrière Isidore en lui tendant un énorme sac vide.

– Va me chercher des bonbons mon chou.

Isidore leva les yeux vers leur grand–père, cherchant ses mots, avant d'abdiquer. On ne refusait jamais rien au vieil Igor.

Igor et Nadejda Pasternak, qui séjourneraient chez leur fille Katarina tout le mois de janvier, étaient des grands–parents peu ordinaires. Nadejda changeait de régime alimentaire toutes les semaines, de pratique artistique tous les jours. Son désir de voyage permanent et son manque d'argent la voyaient partir à pied, en stop, partageant des heures de trajet avec des inconnus qui devenaient à coup sûr ses amis. Igor, lui, voguait allègrement entre les mondes moldu et sorcier, se souciant peu de la préservation du secret magique.

– Viens, ma poupée, j'ai besoin que mes gardes du corps préférés m'accompagnent au parc.

Natasha soupira, mais rangea ses affaires rapidement. Non, vraiment, on ne refusait jamais rien au vieil Igor.

Les quatre petits–enfants et leurs grands–parents avançaient dans Hyde Parc en prenant leur chemin habituel, s'arrêtant de temps à autres pour que Nadejda puisse s'acheter des glaces. « C'est régime plaisir glacé, cette semaine », avait–elle annoncé.

Igor, les yeux pétillants, faisait voler un sac empli de sucreries sorcières.

« Qui veut des bonbons ma… spéciaux ? Venez mes chers enfants, vous ne le regretterez pas ! »

Avec sa bonhomie de grand–père gâteux et attachant, le vieil homme, surnommé deux–dents–trois–cheveux par ses petits–enfants, n'avait aucun mal à se défaire de son immense stock de friandises. Stock ravitaillé trois fois par an par ses complices de petits–enfants.

Igor ne savait pas bien ce qu'il était, au juste, cracmol, moldu, sorcier paresseux… Il n'avait jamais fait acte de magie spontanée, n'avait jamais été scolarisé et avait travaillé pour son père, lui–même ayant consacré soixante ans de sa vie à la même petite entreprise, plus par dévotion que par appât du gain.

Les temps étaient durs, sombres, avait dit Igor, et ses petits–enfants s'étaient contenté de ces quelques phrases. Pour mieux continuer leurs recherches dans le dos de leur grand–père. Igor n'avait pas six ans lorsqu'il accompagna son père pour la première fois sur son lieu de travail. Il ne le quitta plus que quelques heures à peine par semaine. Il y travaillait de jour, de nuit, sans jour de repos, sans vacances. C'était un gamin plein de vie et d'entrain, qui aimait à croire qu'il passait ses journées à voyager, et non à entretenir les voies ferrées magiques liant l'Orient Express à la secrète école de Laa an der Thaya.

Nadejda, elle, passait vraiment son temps à voyager. Pour la justice, pour son travail d'avocate, pour visiter, pour découvrir. Elle prenait toujours le train et s'arrêtait derrière un muret, afin d'observer sans être vue ce garçon de son âge qui travaillait sous un soleil de plomb ou sous une pluie d'orage. Ce garçon n'en était plus un, il avait son âge, un âge avancé, un âge où il convient d'être marié et de dire au revoir à ses enfants devenus trop grands. Ils s'étaient rencontrés tard, s'étaient aimés de suite, s'étaient mariés six mois plus tard. Katarina était arrivée dans la foulée, sans pouvoir magique mais entourée de sorcellerie et des récits émerveillés de ses parents.

– Arrête de réfléchir ainsi et laisse–toi bercer par la douceur du moment, conseilla Nadejda à Natasha en lui tendant un esquimau à la pistache.

– Je suis très heureuse d'être ici avec vous, vraiment, mais j'ai des recherches qui m'occupent beaucoup.

– Et que crois–tu faire, ici ? Tu les poursuis, même si tu ne le sais pas encore. Pourquoi Igor nous aurait amenés ici, sinon ?

– Parce que c'est ce qu'on fait tout le temps, parce que ça lui plaît de donner des bonbons sorciers à des enfants moldus.

– Oui mais pas seulement. Tes bouquins avec des crânes dessus, ils parlent de nous.

Natasha laissa échapper un petit rire. Sa grand–mère baragouinait l'anglais mais ne savait certainement pas le lire. Et pourtant, l'air sérieux qu'elle arborait stoppa net le rire de sa petite fille.

– Tes livres parlent de nous, et des gens comme nous. Ils nous prennent en exemple, pour appuyer leurs arguments.

– Non, murmura Natasha, hésitante.

– Si, ma poupée, intervint Igor avant de lancer quelques vermisseaux au caramel à des jumelles emmitouflées dans les mêmes doudounes roses. Tes recherches parlent de nous, que tu le veuilles ou non. Sais–tu qui m'a appelé « le vieil Igor » pour la première fois ?

Interloquée, Natasha attendit patiemment la réponse.

– Un type qui porte le même prénom que ce garçon décoiffé que tu aimes. J'étais pourtant un gamin, à l'époque. Mais il m'appelait le vieil Igor, parce qu'il disait que l'expérience de la vie m'avait frappé plus tôt que les autres gamins de mon âge. Du coup, comme c'était un peu pareil pour lui, je l'ai appelé le vieux James. Il m'a dit qu'il me trouvait admirable, il m'a montré des bouquins qui parlaient des gens comme moi, comme nous, en disant que j'avais fait le bon choix, celui du courage, de la lumière et de la vie. Et ces bouquins, c'est ceux que tu lis en ce moment.

Natasha hocha la tête, comme pour nier les affirmations de ses grands–parents.

– Réfléchis, ma poupée, insista Igor avec un immense sourire édenté. Tes bouquins parlent de nous. De ces familles où la magie se transmet sans étreindre les êtres.

Natasha l'observa longuement. Avant de comprendre que ses grands–parents détenaient une clef, et qu'ils venaient de la lui transmettre. Moins de trente secondes plus tard, elle se glissait dans son k–way et courrait après sa petite sœur en sautant très haut dans les flaques pour l'éclabousser, tout en slalomant pour éviter les boules de neige sale que lui lançaient Irina et Isidore.

Loin derrière eux, Igor et Nadejda s'étaient assis sur un banc pour mieux les observer, un sourire fier et heureux éclairant leur visage aimant.

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Tour de Gryffondor, Poudlard

James avait profité des quelques jours suivants pour dormir dans son dortoir, retrouvant avec plaisir son lit à baldaquin et ce sofa défoncé de la salle commune où il avait refait le monde tant de fois avec ses amis, entre deux devoirs de Sortilèges.

En ce dimanche soir, le jeune homme se tenait au centre de la chambre, jetant un regard tout autour de lui pour s'assurer qu'il n'avait rien oublié. Son lit était fait, sa malle bien rangée, tout ce qu'il possédait de plus précieux enfermé précieusement dans un sac à dos noir qu'il s'apprêtait à ramener à la salle sur demande. Les vacances tiraient à leur fin, l'horloge indiquait que le Poudlard Express entrerait en gare une heure plus tard, pourtant, quelqu'un toqua à la porte.

Le mot de passe ayant changé le matin même, Mael étant en train d'apprendre les rudiments de quelques sports moldus à Scorpius, sur le terrain, James fronça les sourcils, tirant sa baguette par précaution.

La porte s'ouvrit sur une jeune fille qui n'avait jamais mis les pieds dans la tour des lions. Une Serdaigle à la peau mate qui n'avait rien à faire à Poudlard avant une heure, au moins.

– Salut James, murmura simplement Nalani.

Elle fit quelques pas dans la pièce, regardant tout autour d'elle avec curiosité, prétextant que James s'était invité chez les aigles deux mois auparavant, qu'elle pouvait bien en faire de même, qu'elle était préfète après tout.

– Tu n'as pas pris le Poudlard Express ?, l'interrogea James sur le même ton, assez neutre.

– C'était mon frère qui devait m'accompagner à la gare mais tu connais Liko, il est apprenti Auror et c'était sa première journée de liberté depuis le début de sa formation, je suis parvenue à le réveiller au bout du sixième saut d'eau glacée, mais il était déjà trop tard. J'ai pris le magicobus. Beaucoup plus rapide. C'est ton lit ?, demanda–t–elle en reconnaissant la malle de James sous le sommier.

Le garçon se contenta d'acquiescer et de regarder son ancienne amie s'installer sur son lit. Assise en tailleur, elle l'invita à le rejoindre. Ils se regardaient peu et pourtant, aucune gêne ne les séparait. C'était comme si leur amitié était en pause, une pause à laquelle Nalani était pressée de mettre un terme.

– Alice m'a raconté ce qui s'est passé le soir de l'anniversaire de ton frère.

S'il était surpris que les deux jeunes filles, qui ne s'appréciaient pas outre mesure, se soient vues pendant les vacances, il n'en laissa rien paraître, laissant le soin à Nalani de diriger la conversation.

– Elle l'a raconté à Keanu, qui nous l'a raconté à Solenne et moi, précisa–t–elle. Je crois qu'Alice avait besoin de parler à quelqu'un, ce que je comprends tout à fait, alors que, bon, c'est la première fois que je comprends Alice, et vu que vous ne vous parlez plus et qu'elle n'est pas aussi proche de Mael que de toi, elle ne savait pas trop à qui se confier. Yelena est sympa mais c'est une gardienne déplorable et elle n'a jamais vraiment fait partie de notre bande.

Elle attendit que James défende sa gardienne, qu'il insulte le gardien des Serdaigle, par pur esprit de compétitivité, mais il n'en fit rien, se contentant de contempler le coucher de soleil par la lucarne la plus proche.

– C'est horrible, lâcha Nalani au bout de quelques minutes de silence. Ta relation avec tes parents, ce qui s'est passé ce soir-là. C'est pire que ce que je pensais. Solenne n'était pas vraiment surprise. Mais moi si. Mes parents aiment bien les tiens, tu sais ? Mon père est une sorte de privilégié. Les portes s'ouvrent devant lui, les gens s'arrêtent de parler pour le saluer, il a un boulot d'enfer à la Radio Indépendante à Transmission Magique. Un boulot dont il est fier et pour lequel il n'a pas eu besoin de postuler. Pendant la guerre, quand ton père, Ron et Hermione ont disparu pour combattre Voldemort, mon père animait Potterveille, l'émission de la résistance, qui encourageait les sorciers à protéger leurs voisins moldus et à informer la communauté de la lutte contre les Mangemorts. A la fin de la guerre, la RITM a trouvé logique que mon père devienne leur nouvelle image. Il n'a pas eu à gravir les échelons, tu sais ? On dit qu'il va être nommé directeur l'année prochaine. Ce serait le plus jeune directeur de l'histoire de la radio magique. On lui a déjà proposé de devenir directeur six fois. Il avait vingt–trois ans la première fois.

Au dehors la nuit tombait. Les chandelles dansaient doucement sous la brise du vent. Mais James ne chercha pas à fermer la lucarne, ses yeux enfin rivés sur Nalani.

– Mon père est plus âgé que le tien. On prend souvent en exemple le père de Scorpius, Blaise Zabini, Théodore Nott, Pansy Parkinson... On dit qu'ils ont fait le mauvais choix mais on dit aussi qu'ils étaient jeunes, influençables. Les Serpentard plus âgés, genre ceux qui étaient dans la même promotion que mon père, on les a enfermés à Azkaban sans leur chercher d'excuses. Certains n'avaient même pas la marque. Y avait un poursuiveur de l'équipe de Serpentard, Warrington, mon père ne l'aimait pas parce qu'il faisait partie de l'équipe des serpents, tu vois, c'était juste sportif. Il avait des copains à Poufsouffle, une petite–amie née moldue à Serdaigle. Ils l'ont enfermé quand même. Il avait quitté ses parents deux ans avant la Bataille de Poudlard, parce qu'ils se battaient pour Voldemort et il a refusé de les rejoindre. Et on l'a pourtant enfermé à Azkaban.

Eux, murmura James. Ils l'ont enfermé. On ne l'a pas enfermé. Nous n'étions pas nés.

– Et alors ? Tu crois qu'on aurait mieux fait que la génération de nos parents ? J'aime croire qu'on aurait mieux fait mais...

– Il n'est pas trop tard pour faire et défaire les choses. La vie ne s'est pas arrêtée après la guerre. La vie ne s'est pas arrêtée après Voldemort. La vie ne s'arrêtera pas avec la génération de nos parents. On est là, nous. Dans un an on quittera définitivement Poudlard, on construira des choses, des liens, des nouvelles familles, des nouvelles carrières. Et d'autres générations viendront ensuite. Et d'autres types assoiffés de pouvoir. Et des gens qui seront attirés par la magie noire. Et des gens pour combattre les types qui seront assoiffés de pouvoir, surtout s'ils sont attirés par la magie noire.

– C'est ce que j'ai dit à mon père. En gros. Toutes ces faveurs qu'on lui fait parce qu'il est resté ami avec ton oncle Georges, parce que la presse a diffusé des photos aux lendemains de la Bataille où ton oncle riait avec lui, mon père dit qu'il préfère s'en amuser. Mais c'est faux. Il culpabilise. Je sais qu'il culpabilise. Parce qu'il a fait ce qu'il aimait, commenter, informer, et rien d'autre. Rien d'héroïque.

– Encourager les sorciers à défendre et protéger leurs voisins moldus, c'est déjà un acte héroïque.

– Et alors ? Qu'on donne une médaille aux héros de la guerre, ok. Qu'on rende hommage aux défunts et aux vainqueurs une fois par an, lors de la célébration de la victoire, ok. Mais doit–on vraiment enfermer le passé dans des cases, juger les gens sans procès ? Mon père dit que je ne comprends pas, que je ne peux pas comprendre, que je ne comprendrai jamais et que c'est souhaitable, parce que si un jour je comprends, ça voudra dire que je vis la même menace que celle qu'il a vécu.

– Ce n'est pas seulement une histoire de compréhension, devina James. On comprend qu'on peut être amené à prendre de mauvaises décisions dans l'urgence de l'après–guerre. Ce qui te fait peur c'est de trouver ça normal.

– Je ne trouve pas ça normal !

– Moi non plus.

– Je sais. Et Mael non plus, ni Louis, Susie, Keanu ou Alice. Pourtant on est des fils de, et la communauté pense qu'on est fait du même moule que nos parents. Et nos parents...

Nalani s'interrompit, mal à l'aise.

– Pas toi, Nal, comprit James.

– Je suis désolée, James. Je comprends que tu ne veuilles pas parler de ta famille, de la situation, mais je tiens vraiment à ce que tu saches que... je suis triste pour toi. Tu ne mérites pas ça. Keanu était furieux quand il nous a tout raconté. Et Londubat je t'en parle même pas.

James ne répondit pas. Les quelques jours qu'il avait passés au Terrier étaient derrière lui, il ne voulait pas y penser davantage, encore moins en parler. Nalani le comprit très bien. Elle lui prit simplement la main, la serra quelques secondes, puis tira dessus avec force, déséquilibrant James qui tomba en avant, alors que Nalani frottait sa main dans ses épis pour le décoiffer davantage. Ils partagèrent un petit rire avant de s'installer à nouveau face à face, comme si les derniers mois n'avaient jamais existé.

– Elle a passé trois jours chez Keanu, reprit Nalani. J'ai eu du mal à le croire mais j'ai dû me rendre à l'évidence quand je l'ai vue sortir en maillot de chez les Ganesh et plonger dans leur piscine comme si elle avait fait ça toute sa vie. Début janvier. Elle est dingue. Bref. Solenne a passé quelques jours chez moi et on est allées voir Keanu avant–hier. C'était son anniversaire.

– Je sais.

La capitaine des aigles esquissa un sourire satisfait.

– Le mug « je n'ai aucune vie, j'étudie la médicomagie » ou le t–shirt « faites–moi confiance, je suis presque guérisseur » ?, demanda–t–elle simplement.

– Le t–shirt, avoua James.

Il ne servait visiblement à rien de prétendre avoir oublié l'anniversaire de Keanu, Nalani était bien plus maline que lui à ce jeu–là. Et l'influence de Solenne devait bien aider.

– Alors le mug devait être de la part de Keith, songea–t–elle à voix haute avec tristesse. C'étaient les deux seuls cadeaux sans signature...

– Keith n'est pas venu ?

– Tu as l'air surpris, remarqua–t–elle tristement. Keith ne vient plus nulle part. Keith ne sourit plus, ne fait plus de blague.

– Je pensais que ce n'était que temporaire. Une peine de cœur, par exemple. Juliet m'a dit qu'il avait rompu.

– Keith n'est plus le même. Tu parles toujours à Juliet, alors ?

– Je lis ses lettres.

– C'est déjà une bonne chose. Je pense. C'est le lit de Mael ?

James suivit le regard de la jeune fille. Une couverture brune, auréolée du logo d'une équipe de foot de Premier League. Une petite photographie représentant une fillette, Marguerite Thomas, la sœur cracmolle de Mael. Une photographie plus grande, représentant une bande de sorciers de quinze ans, sur laquelle une belle métisse avait pris place au premier rang.

– Évidemment, répondit simplement James. Ça fait bizarre. Cette photo on l'a prise peu avant le Tournoi, j'ai pourtant l'impression que plusieurs années se sont écoulées depuis.

– C'est normal. Solenne te dirait que c'est un concept purement adolescent, un truc comme ça. Faudrait lui demander, ou plutôt à Keanu, il explique vachement bien les théories tirées par les cheveux de Solenne. Et ça c'est le lit de qui ?

James avait repoussé son oreiller pour s'adosser au mur, faisant face à Nalani qui était toujours assise en tailleur au pied de son lit. A la gauche de James, Mael occupait le lit le plus proche. Un mètre, à peine, les séparait. A sa droite, Fred. Toujours.

– A onze ans on voulait limite agrandir un lit et tous dormir dedans. Sauf Louis, précisa James en désignant un lit derrière Nalani. Le dernier est occupé par Nolan.

Nalani l'écoutait mais ne le regardait pas, ses yeux passant du lit de Mael, aux nuances brunes, masculines, chaudes à celui de Fred, un « joyeux bordel » multicolore qui bougeait par à–coups, signe qu'il devait abriter une petite créature ou des farces et attrapes oubliées là avant les vacances.

La jeune fille était en pleine réflexion. James pouvait voir à la façon qu'elle avait de mordiller ses lèvres qu'elle était tantôt nostalgique, tantôt colérique. La dernière discussion sérieuse qu'il avait eue avec Mael lui revint en mémoire. Aisément. Il avait promis à son meilleur ami que les sentiments qu'il vouait à Nalani resteraient à jamais confinés dans leur dortoir. Mais Nalani se tenait justement dans leur dortoir.

– Tu te demandes si tu as fait le bon choix ?

Elle leva un regard un peu triste vers lui.

– On sait tous les deux que j'ai fait le mauvais choix.

– Et on sait tous les deux qu'il n'est pas trop tard pour faire un nouveau choix.

La jeune fille haussa les épaules, fixant le regard réprobateur que lui lançait Marguerite Thomas à travers sa photographie.

– Pourquoi être restée aussi longtemps avec Fred ?, insista James.

C'était la première fois qu'ils abordaient vraiment le sujet, sans non–dit, sans gêne, sans reproche. Loin des envolées colériques qui les avaient animés ces derniers mois.

– Il a des qualités.

– Je sais. Mais ce n'est pas une raison. Tu ne l'as jamais vraiment aimé, pas vrai ?

– Je l'aimais plus que tu n'aimais Maggie Towler.

– Touché, reconnut James avec un sourire penaud.

– C'est juste que... Fred est drôle. Et imprévisible. Il se moque de tout, de nos noms de famille, du poids de l'héritage et même de ses cours. On partage la même passion excessive et obsessionnelle pour le quidditch. Je ne lui ai jamais vraiment fait confiance. Un peu comme Alice, tu vois ? Parce que c'est le seul membre de la bande qu'on ne peut définir en trois mois. Notre première année à Poudlard n'était pas terminée que j'aurais pu dresser le portrait de cette douzaine de gamins qui étaient devenus mes amis. Keith, Keanu, Solenne, Susie, Oscar, Jean–Paul, Juliet, Pepper, Vincent, Clifford, Louis, Mael et toi. Des amis solides à qui je pouvais me fier. Fred est différent. Il est changeant, versatile. Et j'avais besoin de cette instabilité. J'avais besoin de ne pas savoir de quoi demain serait fait, si on serait encore ensemble, s'il me tromperait avec une fille plus jolie, s'il se battrait avec un de mes coéquipiers.

James médita les mots de son amie quelques longues minutes. Nalani se montrait sincère, il le savait. A lui d'en faire de même.

– J'ai cru, longtemps, et je le crois toujours, que tu aimais Mael.

– Ce n'est pas une question d'amour, mais de peur. J'ai toujours eu peur de l'avenir, peur des portes qui s'ouvriraient toutes seules, peur d'être forcée de dire oui, peur d'avoir à dire non, peur de ce destin tout tracé que l'on nous conte. Fred... Fred me sortait de ce chemin tout tracé, tu comprends ?

– Mael pouvait... Mael peut également t'aider à...

– Avec lui c'est trop sérieux. Ça compte, ça me fait peur. Si on s'était mis ensemble à quatorze ans, on serait devenu ce vieux couple uni mais tellement prévisible.

– Mael n'aurait jamais laissé votre couple devenir prévisible. Mael est le mec le plus sensationnel de la terre. Ce qui fait de toi et moi les personnes les plus chanceuses. C'est plutôt cool que ça tombe sur nous, pas vrai ?

Elle esquissa un sourire sincère à sa tentative pour alléger leur discussion. Cette fois ce fut lui qui se rapprocha d'elle pour lui prendre la main et la serrer avec tendresse.

– Nalani, on est amis depuis plus de cinq ans. A notre âge ça signifie une longue et belle amitié. Une amitié qui me rend heureux, une amitié dont je suis fier, quoi que j'aie pu dire et faire ces derniers mois. Et pourtant, j'ai passé ces cinq ans à avoir peur, à voir des mystères effrayants derrière chaque couloir, à voir suffisamment de créatures de près pour comprendre que la vie magique n'a rien d'un conte pour enfants. On ne s'habitue jamais au bonheur, Nal. Parce que le bonheur n'est jamais acquis, parce qu'il y a toujours quelqu'un ou quelque chose pour essayer de le voler ou de le faire fuir. Alors je trouve ça idiot de le laisser filer si facilement et ne pas te battre pour le goûter, le savourer et le garder.

– Dit le mec qui est incapable de séduire la batteuse des aigles, grogna Nalani.

– A ma décharge, donne une batte à Mael, tu verras qu'il est vachement moins impressionnant que Natasha.

Il n'était pas peu fier de sa phrase. Honnête et presque drôle. Jouer les entremetteurs lui permettait d'avouer à voix haute ce qu'il avait tant de mal à cacher, depuis des années. Son amour pour Natasha était toujours là. Nalani raffermit sa prise en souriant, pressant les doigts de James avec douceur, tendresse, complicité. James était pleinement heureux de ce moment. Simple mais précieux. Il se voyait bien dix ans plus tard avec le petit dernier de Nalani sur les genoux, se plonger dans ses souvenirs et sourire de cet instant–là.

– Nalani... Mael t'aime. Il t'aime vraiment. Et c'est pas parce que c'est mon meilleur ami que je dis ça mais si un homme sur terre saura être assez courageux pour tout entreprendre pour te rendre heureuse, toi la Serdaigle la plus coriace que la terre ait porté, c'est bien lui. Accepte un peu d'être heureuse. C'est pas pour ça que tu vivras toute ta vie entourée de petits anges et de botrucs en tutu qui te balanceront des cœurs en savon. Crois–moi, la vie ne vous fera pas de cadeaux. Mais ce sera toujours mieux d'affronter ses mauvaises surprises avec Mael à tes côtés.

– Je... Je crois aussi. Mais avec tout ce qu'il s'est passé...

– Chut ! Y a rien à ajouter, Nal. Laisse le passé derrière toi.

– Et lui ? Il acceptera de laisser le passé derrière nous ? Les histoires avec Fred, le froid glacial de ces derniers mois, on s'est même insultés...

– Tu l'aimes ?

James connaissait la réponse, il avait seulement besoin de l'entendre. Et Nalani avait besoin de l'avouer, de l'affirmer, de le dire à voix haute.

– Oui je l'aime.

James se contenta de sourire. Il n'avait rien de plus à ajouter. S'il ouvrait la bouche, s'il laissait les morts sortir, Nalani lui rétorquerait qu'il n'avait qu'à faire de même avec Natasha, et il ne voulait pas entendre cela. Il voulait juste que ses amis soient heureux.

– Je te laisse tranquille cette fois, annonça Nalani en sautant du lit souplement. Parce que je considère qu'on s'est réconciliés et que ces derniers mois étaient franchement nazes sans tes blagues pas drôles et ton sourire un peu niais. Et je te laisse aussi tranquille pour te remercier de tes conseils. Et parce que tu seras le témoin de mon mari et le parrain de mes gosses. Mais cesse donc de vouloir toujours le bonheur des autres sans penser à ton bonheur. Surtout que tant que tu ne seras pas heureux, une fille super chouette, qu'on adore tous les deux, ne sera pas heureuse non plus. Ça serait dommage de souhaiter le bonheur des gens et de refuser que la fille que tu aimes soit heureuse, pas vrai ?

James leva les yeux au ciel, défroissant son pantalon d'uniforme et sa cape, mises à mal par la fougue de Nalani. Il avisa son sac à dos, toujours posé contre son lit. Nalani fut plus rapide que lui et le balança de l'autre côté de la pièce, sans cérémonie.

– Laisse ce sac ici, James. C'est ton dortoir. Ce sont tes amis.

La porte du dortoir s'ouvrit, et James ferma les yeux, priant pour que qui que soit la personne qui arrivait, elle n'aille pas raconter à tout Poudlard avoir trouvé une Serdaigle guillerette dans sa chambre alors qu'il était si débraillé que les rumeurs...

– NALANI !?

La tête de James sembla se décrocher alors qu'il regardait rapidement vers l'embrasure de la porte où un Mael échevelé et couvert de boue avait ouvert très grand ses yeux et sa bouche.

– C'est la journée du patrimoine, énonça Nalani avec un regard malicieux. J'suis un peu déçue, je vais faire un tour du côté des Poufsouffle, j'espère y trouver quelque chose à me mettre sous la dent.

– Tu n'auras que l'embarras du choix, ils ont plein de bouffe dans leur salle commune, sourit James en la suivant dans l'escalier. Viens mon pote, chuchota–t–il en tirant Mael de toutes ses forces pour le placer entre Nalani et lui.

– Au fait, Thomas, l'apostropha Nalani avec un sourire moqueur, tu devrais changer de caleçons. Un hippogriffe, sérieusement ? Pas très viril.

– C'est le mien, déclara James d'une voix forte et rapide.

– Menteur, souffla Nalani avec un grand sourire. J'ai déjà vu ce caleçon dépasser de son jean quand il délaisse l'uniforme.

– Tu avoues donc reluquer le popotin de Mael ?

Le cœur battant légèrement trop vite, Mael les observait se renvoyer la balle avec bonheur. Nalani ne répliqua pas tout de suite, trop occupée à rougir. Et puis elle se rappela qu'elle avait une réputation à tenir.

– Au fait, James veut se faire la belle, et je parle pas de Natasha, c'est une expression moldue qui signifie que... il profitait de ta petite partie de badminton avec notre serpent préféré pour évacuer ses petites affaires intimes vers cet endroit où il dort depuis des semaines.

– Traîtresse, souffla James en levant les yeux au ciel.

– A–t–il pris son pyjama rouge avec deux pompons en forme de licorne ?, fit mine de s'inquiéter Mael.

– J'suis pas sûre. J'crois qu'il a plutôt misé sur le lot de dix slips kangourou à l'effigie d'Albus Dumbledore.

– Alors il reste un espoir, s'amusa Mael alors que James s'écriait :

– Hé, n'oublie pas que deux d'entre eux sont à l'effigie de Minerva Mac Gonagall ! Après on me traite de misogyne...

Nalani éclata de rire. Mael était déjà écroulé sur un sofa, ses yeux perlés de larmes appuyant son hilarité. Le portrait qui gardait la salle commune de Gryffondor s'ouvrit sur Lily Potter et ses amis, qui s'arrêtèrent d'avancer en les voyant s'amuser tous les trois.

– Le repas va être servi, annonça Lily une fois les trois aînés calmés. Je voulais te voir avant... tu sais, que tout le monde te prenne d'assaut. Je m'inquiétais pour toi.

– D'habitude ce sont les grands frères qui s'inquiètent pour leurs petites sœurs.

– D'habitude un grand frère ne quitte pas la maison de famille pour trouver refuge dans une école. On fait le chemin ensemble ?

– Partez devant, répondit Mael avant même que James n'ait ouvert la bouche. Mec, je remonte ton sac et je ramène les marmots à la Grande Salle.

– Hé !, protesta Lorcan, on a pas besoin qu'on nous accompagne, on est en deuxième année, je te rappelle, on...

Mais Mael ne l'écoutait plus, parce que par–dessus le brouhaha engendré par cette poignée de gamins de douze ans, Nalani lui avait murmuré deux mots. « Je t'attends ».

James et Lily n'avaient pas atteint le premier couloir que Mael avait avalé l'escalier en deux enjambées, jeté le sac de James à travers le dortoir et quasiment sauté tout l'escalier pour être plus rapidement aux cotés de Nalani. Dans sa précipitation, il s'était fait mal au bras et peinait à appuyer sur sa cheville droite. Mais le sourire de Nalani à cet instant présent valait toutes les peines et tous les maux de la terre.

ooOOoo

Salle sur demande, le même soir

James soupira, fermant un livre fin avec regret. La conclusion de l'auteur était pleine de promesses, et James désirait connaître la suite. Malheureusement l'auteur était mort avant que la suite ne soit publiée.

Notes

Chercher à la bibliothèque magique centrale de Grande–Bretagne si un manuscrit existe.

Il glissa sa plume dans son carnet, ôta cape, pull et chemise, et se rapprocha de la fenêtre pour observer une dernière fois le terrain de quidditch. Une seconde fenêtre lui offrait une vue imprenable sur la tour d'Astronomie. Un moyen de vérifier que Scorpius Malefoy n'essaie pas de se suicider. Un moyen de ne jamais oublier leurs promesses de faire éclater la vérité au sujet de la vague de suicides qui avait déferlé sur Poudlard.

Trois bruits sourds se firent entendre, comme si l'on toquait à la porte de la salle sur demande, et James se demanda ce qu'il se passait lorsqu'un élève essayait d'invoquer la salle alors qu'elle en abritait déjà un.

Les bruits à nouveau, par trois fois. James ne s'en formalisa pas, personne ne savait où il passait ses nuits, à part Mael, et il avait vu le jeune homme franchir les portes du château dès son dîner terminé, Nalani accrochée à son bras.

Le lit grinça légèrement lorsqu'il se coucha, gardant son buste relevé le temps d'enduire son bras d'onguent.

– Tu comptais m'ouvrir un jour ?

– Mael !? Par Merlin, mec, j'ai failli faire une attaque !

– C'est toujours mieux que de toquer contre un mur en plein couloir, sourit Mael en tirant un fauteuil pour venir s'installer près de James. C'est douloureux ?

– Je commence à m'y faire, mentit James sans s'empêcher toutefois de grimacer.

Maël bougea imperceptiblement ses sourcils et ses épaules. Le mensonge de James ne lui avait pas échappé. Il n'était pas du genre à laisser tomber, il reviendrait à la charge plus tard, lorsqu'il aurait annoncé à James le scoop dont il lui réservait la primeur.

– Je sors avec Nalani. On est en couple, quoi. Enfin je crois. On s'est embrassés. Enfin elle m'a embrassé. Pas longtemps. Sans la langue. Enfin, ce que je veux dire, c'est qu'on a parlé et... elle a parlé, elle m'a pas laissé en placer une, et j'crois bien qu'elle m'a dit qu'elle m'aimait. Mais elle était tellement belle et j'étais tellement stressé que j'ai pas tout suivi. Et après elle m'a dit qu'elle devait rentrer, qu'elle devait parler à Natasha, planifier un entraînement pour demain matin, se coucher tôt pour montrer l'exemple, et puis elle m'a attrapé, là, elle a tiré tellement fort sur ma cravate que des fils ont craqué et j'ai senti ses lèvres s'écraser sur les miennes. Tu peux respirer, mec, tu sais.

James secoua la tête, referma la bouche, retrouvant une posture légèrement plus digne. Sur son fauteuil Mael trépignait, et la suite ne tarda pas à arriver.

– Je sais que c'est à cause de toi. Ou grâce à toi. Enfin, que tu as parlé à Nalani. Enfin, je préfère autant savoir que tu lui as parlé de ce que je ressens pour elle plutôt que d'imaginer ce que vous avez pu faire, seuls, dans notre dortoir.

– Parler, bien sûr, rien d'autre. Mais, tu sais, je ne t'ai pas trahi. On avait dit que ça devait rester dans le dortoir, c'est resté dans le dortoir. C'est juste qu'on avait pas prévu que Nalani entrerait dans ce dortoir, pas vrai ?

– Vrai.

– T'es... T'es heureux ?

– J'crois bien. Je sais pas trop. J'avais dit que je voulais pas... Mais c'était plus pour me protéger, parce que je pensais qu'elle ne voulait pas. Je crois que je réalise pas bien, en fait.

James l'attira contre lui, dans une accolade virile qui se transforma vite en étreinte fraternelle.

– Je suis heureux pour toi Mael.

– Je vais avoir besoin de ton aide, mec. Demain matin, pour me dire quoi faire, pour trouver un moyen de me faire déstresser.

– Compte sur moi.

– Je savais que tu dirais ça, sourit simplement Mael en ouvrant l'armoire de la salle sur demande.

– Tu as besoin de quelque chose ?, s'étonna James.

– On lève le camp. T'as plus rien à faire ici. Ta place est auprès de nous, auprès de moi. Et si tu crois encore à cette histoire débile de chemin commun qui se scinde en deux et à ces idées loufoques comme quoi ta route et la mienne sont pas les mêmes, je suis capable de t'endormir, de t'enfiler un caleçon à l'effigie de Dumbledore et te jeter dans le lac noir.

– Ça m'étonnerait que ça plaise à Nalani, s'amusa James.

Il sauta sur ses pieds, rassembla ses effets personnels et les jeta sans plus attendre dans le sac que tenait Mael, avant que celui–ci ne le ferme d'un coup de baguette et ne lui enfonce dans le ventre avec un petit rire.

– Aller viens, mec, Fred ronfle toujours aussi fort et la pile de chaussettes sales n'a jamais été aussi haute ni aussi malodorante.

– Tu m'as manqué Mael.

Celui–ci s'arrêta, la main sur la poignée de la porte. Ils échangèrent un sourire, simple, immense, sincère, heureux.

– Toi aussi, tu m'as manqué, mec.

ooOOoo

Le lendemain matin, à l'entrée du domaine de Poudlard

Je me souvenais surtout des gens, des lieux. Pas de cette atmosphère féérique, de l'humidité qui dresse mes cheveux n'importe comment, de l'odeur d'herbe mouillée, partout.

Pourdlard est plus impressionnant, encore, que dans mes souvenirs. Ce n'est pas son immensité qui m'impressionne, les grandes tours et l'étendue du lac noir m'impressionnaient bien plus quand j'étais enfant, c'est ce qu'il représente, son histoire, sa splendeur. Et les gens qu'il abrite.

Accompagnée par le professeur Hagrid et ma directrice de maison, je traverse le parc sans hâte, profitant de la luminosité si précieuse de l'aube naissante. Le professeur Slopa, qui dirige la maison Serpentard et enseigne les Sortilèges, avait été élue « professeur qui fait flipper », par notre petite bande. Ses yeux froids et son sourire sadique ne m'avaient pas manqué. Pourtant elle a l'air heureuse de mon retour.

– Laissez vos affaires ici, miss Hawkes, un elfe les portera dans votre dortoir.

– Je n'ai pas eu le temps de manger, professeur, je me disais que…

– Voici votre emploi du temps, votre cours de Métamorphoses commence dans cinq minutes.

– Mais, professeur, c'est à l'autre bout de…

– Raison de plus pour vous activer. Si vous vous êtes habituée à l'ambiance décontractée d'Ilvermorny, vous vous réhabituerez vite à celle de Poudlard,j'y veillerai. J'ai également prévenu mes collègues, aucun temps d'adaptation ne vous sera octroyé.

Je soupire, sans doute un peu trop fort à ses yeux, et dévale les escaliers sous son regard perçant.

Je ne reconnais pas grand–monde. Beaucoup de jeunes élèves sont arrivés à Poudlard après mon départ, et parmi ceux de mon âge, je ne dois croiser que des irlandais. Je ralentis ma course en arrivant dans le couloir des métamorphoses, je ne veux pas faire mauvaise impression à mes amis. Je veux que la surprise soit immense.

Je les vois attroupés près de la porte, chuchotant entre eux et j'ai l'impression que mon cœur va sortir de ma poitrine tellement je suis heureuse de les voir. Ils sont ensemble, ce qui me ravie, et fixent l'autre bout du couloir, comme s'ils attendaient quelqu'un. Ce n'est certainement pas moi qu'ils attendent, vu que je n'ai prévenu personne.

Et soudain je les vois, au loin.

Malgré la distance qui nous sépare, je reste impressionnée par la grandeur de Mael, et par l'immensité de son sourire. A ses côtés, pleinement heureux d'avoir retrouvé son meilleur ami, James semble revivre. Il esquisse un sourire timide en direction de nos amis, suit Mael qui les rejoint à grands pas, et s'immobilise, le visage déformé par la surprise.

Je vois ses lèvres murmurer les deux syllabes qui constituent mon prénom. Ses yeux scrutent mon visage, mon corps, avec peur, mais le fait que je porte l'uniforme de Poudlard semble le rassurer.

Ses yeux sont dans les miens, enfin. Nos amis, étonnés par son silence se tournent un par un. Je les vois sourire, me sourire, les uns après les autres. J'avance un peu, cherche mes mots mais je n'ai besoin de rien dire, James m'attire contre lui et j'ai enfin la preuve que j'ai fait le bon choix. Je suis à ma place. Avec lui, avec eux.

ooOOoo

Le soir-même, dans la salle du cours de soutien

Voilà plusieurs semaines que la salle du cours de soutien, qui s'agrandissait et rapetissait en fonction du nombre d'élèves, était minuscule. Peu après sa rencontre avec la salamandre, James avait vu les élèves s'absenter, toujours plus nombreux. Il avait simplement dit à ceux qui restaient que les cours perdureraient tant qu'au moins un élève de ce château voudrait y participer. Ils étaient six. Shania Zabini et ses trois meilleurs amis, Fergus Ackroyd, Aidan Laverty et Liam O'Brien, répartis respectivement à Gryffondor, Poufsouffle et Serdaigle, une Serdaigle de troisième année dont la magie pratique était instable, et Hugh Irving. Cinq volontaires, et Hugh, qui assistait aux cours de soutien parce qu'il y était obligé.

Hugh arrivait bon dernier, parfois même avec dix minutes de retard, et se préparait à partir un quart d'heure avant la fin du cours, pour claquer la porte dès que James mettait un point final à sa conclusion. Contrairement aux autres élèves, Hugh ne prenait jamais de notes et ne participait pas, même lorsque James lui posait des questions. Pourtant le directeur de Poudlard n'en démordait pas, Hugh devait assister à ces cours, coûte que coûte. En l'observant discrètement jour après jour, James avait compris que Hugh n'avait aucun ami à Poudlard et fuyait toute âme humaine. Même s'ils se connaissaient mal, James compatissait à la situation du jeune né moldu qui haïssait la magie de tout son être.

- Professeur Potter.

James esquissa un sourire, s'écartant pour laisser entrer Juliet Hawkes.

- Ça sonne bien, répondit-il.

- Mouais. Pas mal. Mais je te verrai toujours plus en aventurier des temps modernes, à découvrir des créatures immenses et effrayantes, à les affronter dans une grotte aux parois abruptes sans baguette, ce genre de choses.

- Je me demande si ça ne serait pas moins dangereux que de devenir professeur. Les enfants ne sont pas tous respectueux et dociles. Les Serpentard, par exemple…

Il s'interrompit, le coude de Juliet enfoncé dans son estomac.

- Très drôle, maugréa Juliet. Alors ?, demanda-t-elle en sautant sur le bureau le proche pour s'installer négligemment. Pourquoi t'es seul ?

James rassembla ses affaires, classant les prochains cours de soutien par matières, puis par niveau, mais il comprit que Juliet ne lâcherait pas l'affaire. Il la retrouvait comme il l'avait quittée, elle n'avait pas changé, ils avaient repris leur relation là où elle ne s'était finalement jamais arrêté. C'était simple. Parfait. Et pourtant.

- Je t'ai squatté plutôt facilement, reprit Juliet, faisant allusion aux cours qu'ils avaient suivis ensemble pour son grand retour à Poudlard. Je comprends que Mael ne veuille pas quitter Nalani maintenant qu'ils sont ENFIN ensemble, mais je pensais qu'Alice montrerait les crocs.

C'était simple, oui. Parfait, pas vraiment. Juliet avait mis moins de vingt-quatre heures pour se rendre compte du gouffre que James avait creusé entre ses amis et lui. Un gouffre qu'il aurait bien enterré sous des tonnes de rires et d'étreintes. Une envie qu'il ne pouvait concrétiser, car il éprouvait plus de honte que de regrets.

- J'ai traîné pendant ton cours de soutien. Les Serdaigle étaient sur le terrain, Nalani est une super capitaine. Ne lui dis surtout pas que j'ai dit ça, j'aime tellement sa réaction quand j'évoque le grand Malek Lespare en disant que personne n'égalera jamais son talent.

- Malek était un très bon joueur, un excellent capitaine. Mais Nalani se débrouille vraiment bien.

- Je sais mais j'adore la faire râler. Bref, elle était sur le terrain et Mael était tout seul sur les gradins, à la regarder voler. J'en ai profité pour faire causette avec lui, tu penses bien. Il m'a parlé d'une histoire de routes qui se séparent, d'un chemin sur lequel vous marchiez tous les deux et paraît que t'aurais dit à Mael que ce chemin est arrivé à un carrefour et que vous marchez plus sur le même chemin… Ça te dit quelque chose ?

James rougit devant la stupidité de cette métaphore.

- Je prends ton silence pour une affirmation et ça me désole. Franchement, James !

- C'est juste… On grandit, on change. Beaucoup de choses ont changé depuis ton départ. C'est fini, Juliet. Ce qu'on a connu ensemble, tous ensemble, c'est fini. Même avec Alice, même avec Mael… On s'est éloignés les uns des autres. Enfin, surtout moi, surtout par ma faute.

- Et tu crois encore que c'est irrémédiable ?

Elle observa ses joues qui perdaient toute couleur, cette tristesse, ce corps robuste, formé par le quidditch, le Tournoi, qui demeurait voûté sous le poids des regrets. Juliet se colla à lui.

- Alice s'est éloignée parce que l'adolescence n'a fait que confirmer ce que je savais déjà à onze ans, en les voyant parler de leurs pères et d'oh combien il est difficile d'être enfant de prof. Elle est dingue de Keanu et elle est morte de trouille parce que... c'est Keanu quoi. Préfet, sérieux, l'intello de la bande. Ils vont siiii mal ensemble, ils sont si mal assortis et pourtant, ils s'aiment. Il y a eu le triangle désastreux Mael-Fred-Nalani, le tournoi qui t'a traumatisé à tel point que tu as eu peur des recherches de Keanu et Solenne, peur de ce qu'ils pourraient découvrir. Mais tu n'as pas cherché à leur faire changer d'avis parce qu'au fond de toi tu as toujours voulu savoir. Il y a eu cette brouille entre Maël et les Poufsouffle et tu n'as pas voulu intervenir, même si tu es resté auprès de Maël. Oscar et Susie t'en ont voulu mais tu n'as jamais choisi Maël. Mais par solidarité envers lui tu n'as pas cherché à t'expliquer avec eux. Susie était mal, Oscar était mal de ne pas arriver à lui changer les idées, ils se sont engueulé comme un couple maladroit le fait, avec éclat. Lui ne s'est plus senti de se voir grandir, il a voulu faire le malin…

- Mais ... Comment tu sais tout ça Juliet ?

Ça faisait quelques secondes qu'elle le voyait se décomposer, lui qui se persuadait tant qu'il était coupable des malheurs du monde entier.

- Solenne, répondit-elle en haussant les épaules. Elle m'écrit sans doute moins souvent que toi mais de façon régulière, une fois par mois. C'est un hibou de grand gabarit qui m'apporte ses lettres, toujours épaisses. Elle me raconte tout, elle écrit vachement bien, elle pourrait se reconvertir mais je sais qu'elle deviendra une super guérisseuse.

- Elle ne m'a jamais dit que... Je savais que Pepper t'écrivait mais...

- T'es jaloux ?

- Bien sûr que non !

- Je te charrie. Et ça m'avait manqué. Les lettres c'est bien mais voir ton air ahuri n'a pas de prix.

- Toi aussi tu m'as manqué, sourit-il.

- Alors t'es prêt beau gosse ?

- Juliet…

- C'est toi qui va réunir tout le monde, James, fais-moi confiance. Et ça serait bien de passer la seconde avec ta russe aussi.

- Juliet…

- On dirait que t'as oublié que je suis bien plus têtue que toi ! Je vais m'acharner, beau gosse, je vais être sur ton dos jour et nuit jusqu'à ce que ... Jusqu'à ce que tu deviennes ce que tu es.

James la regarda avec horreur.

- Tu vas me sortir cette histoire de clef du rassemblement aussi ?!

- S'il le faut, ouais.

- C'est des conneries tout ça.

- Non c'est la vérité vraie et s'il faut te le prouver pour que tu réagisses, t'auras qu'à me rejoindre, dans un mois pile, à minuit en haut de la tour de la dame grise.

- Celle qui est juste à côté de la tour de Serdaigle ?

- Ouais. Bien plus discrète que la tour d'Astronomie

- Et en quoi un rendez-vous entre deux amis doit rester secret ?

- On sera pas seuls mais t'as pas tort, on sera entre amis. Enfin je l'espère.

- Qui d'autre sera là ?

Juliet hésita quelque peu, redoutant qu'il soit trop tôt pour avouer la vérité à James. Mais elle avait besoin d'avoir le cœur net, et de savoir enfin si ces noms étaient connus de James.

- Elliott Findlay et Trisha Xoilisdazer.

La réaction de James ne laissait planer aucun doute.

- Nous étions amis, avoua-t-il. Il y a longtemps. Avant que j'entre à Poudlard.

- Ils m'ont écrit. Ils m'envoient des lettres régulièrement, depuis quelques mois. Ces lettres font partie des raisons qui m'ont poussée à revenir à Poudlard. Ils m'ont donné rendez-vous dans un mois et ce serait bien que tu sois là.

- Mais…

- Je ne t'en dirai pas davantage, James. Déjà parce que je n'en sais pas beaucoup plus, et puis… Je ne suis pas revenue à Poudlard que pour ça. Je veux qu'on se retrouve, tous, notre petite bande. Et je sais que tu le veux aussi. Alors on va s'y atteler et dans un mois c'est l'esprit serein et confiant que nous monterons ensemble la tour de la Dame Grise.

ooOOoo

Janvier, Poudlard

– Hop, hop, hop, s'exclama Mael Thomas en tirant une chaise qu'il maintint contre ses jambes. Je t'ai laissée t'installer à côté de James en Métamorphoses parce que t'as traversé l'Atlantique, maintenant c'est mon tour.

Mael accompagna sa diatribe d'un immense sourire auquel Juliet répondit par une grimace.

– Aller, insista Mael, on vient à peine de se réconcilier, ça fait deux mois qu'il m'évite à cause d'une histoire de chemins qui se séparent.

– Ton excuse est bidon. On sait tous les deux que James se raconte des histoires, t'avais qu'à le remettre sur le bon chemin, le tien. C'est ce que j'aurais fait à ta place, ajouta Juliet avec un sourire sardonique.

A leurs côtés, James arrêta de vider son sac de toutes ses affaires de Potions.

– Je peux aussi m'installer avec Keanu et vous laisser tous les deux, tenta–t–il.

– Et puis je pensais que tu t'installerais avec ta petite amie, continua Juliet sans prêter attention à l'intervention de James et en appuyant bien sur les derniers mots.

– Elle est avec Oscar, ils profitent toujours du cours de Potions pour parler quidditch, déclara Mael d'un ton dramatique. Mais Solenne est toute seule, rajouta–t–il avec malice.

– Bon, grogna Juliet. Mais je squatte James en Botanique, j'suis trop nulle pour suivre sans lui.

– Mais..., commença Mael.

– On pourra s'installer tous les trois en Botanique, proposa James. Les bureaux sont plus grands, insista–t–il en voyant ses amis hésiter.

– Ok, finirent par accepter Juliet et Mael d'une même voix.

Victorieux, Mael posa sa chaise près de James et s'installa, dévoilant à son meilleur ami le nouveau couteau en argent dont il avait fait l'acquisition pendant les vacances.

– L'autre a fondu. Une potion de tartempion qui a mal tournée.

– Vous avez mis en place une sorte de garde, ou quoi ?, s'enquit James dans un murmure.

– On ne s'est pas concertés. Mais je pense que, comme moi, Juliet veut s'assurer que tu ne t'isoles pas à nouveau. Ou que tu ne quittes pas un chemin pour un autre, plein de ronces et de dangers.

– Je…

– T'as pas le choix, mon pote. Nalani m'a dit à peu près la même chose entre deux baisers y a pas dix minutes et Solenne n'a rien dit mais elle avait l'air assez d'accord. A la fin du cours Nalani en aura parlé à Oscar et à midi, toute la bande sera au courant. Mais je pense qu'ils sont tous plus ou moins déjà d'accord. T'as dit qu'on t'avait manqué, mec, et ce genre de sentiment est forcément réciproque.

– Pas toujours.

– Tu parles pour Natasha ?

– Non, mentit James.

– Peu importe. T'as fait que des bêtises ces derniers temps. Tu fais toujours des bêtises quand t'es seul. Tu l'as dit, t'es pas un leader, t'es pas la clef du rassemblement ou j'sais pas trop quoi. On ne cherche pas à se rassembler autour de toi, on a juste envie d'être avec toi.

– Très touchant, monsieur Thomas. Malheureusement votre potion ne se réalisera pas avec des mots, alors mettez–vous au travail.

James et Mael acquiescèrent, sans pouvoir s'empêcher de sourire. Ils étaient si heureux de s'être retrouvés qu'ils savaient d'emblée que leur potion serait une réussite. Et l'Optimal qu'ils récoltèrent ne fit qu'accentuer un peu plus le bonheur déjà présent.

/

Rose frôlait les murs, totalement abattue. Son premier cours de la journée, Sortilèges, s'était soldé par une épreuve inhabituelle pour le professeur Slopa, un exposé à réaliser collectivement, par deux ou trois élèves. D'ordinaire, lorsqu'un professeur leur imposait cette tâche, Rose travaillait avec Natasha. Toujours.

Or, ce matin–même, son cœur s'était serré un peu plus lorsque Natasha s'était tournée vers deux irlandais – dont Grena Torr – et leur avait gentiment proposé de travailler avec eux.

Bizarrement, Rose avait reçu un petit morceau de parchemin froissé. Elle avait quelque peu hésité à le lire, redoutant d'y trouver quelques mesquineries dont les adolescents raffolaient, mais la curiosité l'avait emporté sur la crainte.

« On cherche une troisième personne pour travailler avec nous, une fille pour apporter une sensibilité différente à notre travail. Je te ferai passer une copie de nos notes des années précédentes pour que tu puisses vérifier notre niveau. Nous serions très heureux que tu acceptes notre proposition et nous tenons prêts à relever tous les tests que tu jugeras nécessaires. Bien à toi, Timothée Bergson et Julian Acteriez. »

Elle ne savait que penser de cette missive. De nature méfiante, Rose n'accordait jamais aucune confiance aux garçons, pas même aux hommes de sa famille. Son instinct de survie la poussait à refuser, mais son cœur s'emballait rien qu'à l'idée de partager de longues heures de recherches avec Timothée Bergson, un jeune homme peu commun qui apparut justement devant elle, en lui tendant une grande enveloppe.

– C'est mes notes des années précédentes, à l'école d'Irlande. Tu verras, j'ai eu une mauvaise note en seconde année mais j'étais malade ce jour–là. Je préfère te prévenir. Et je suis le meilleur en Botanique. Et Julian…

– J'accepte.

Timothée s'interrompit, profondément surpris. Mais toujours moins que Rose qui se demandait encore quelle instance secrète avait ordonné à ses lèvres de dessiner cet assentiment.

/

Les élèves de sixième année partageaient leur premier cours de la journée, un cours de défense contre les forces du mal très attendu pour lequel le professeur Gash leur avait promis de retravailler sur leur Patronus.

Au contraire de bon nombre d'élèves ravis de ce cours – soit parce qu'ils parvenaient à invoquer leur Patronus, soit parce qu'ils avaient hâte de le faire –, James s'était installé au fond de la classe sans trop savoir s'il était heureux ou malheureux. Voilà un an qu'il avait invoqué son premier Patronus et celui–ci avait évolué, au gré des mois et des épreuves du Tournoi, entre un cerf et un chien. Mais depuis le début de l'année, James ne parvenait plus qu'à faire jaillir quelques volutes de fumée lumineuse. Rien d'autre.

Peu après la perte de son bras, il avait tenté de se justifier auprès du professeur Gash, expliquant qu'il n'avait tout bonnement plus de souvenir heureux. Une raison légitime à ses yeux, mais qui n'était nullement une excuse pour son professeur.

Franck Gash avait divisé les élèves en trois groupes. Une dizaine d'élèves faisaient jaillir leurs Patronus, sourire aux lèvres. Le groupe le plus nombreux, constitué des élèves qui n'avaient jamais invoqué de Patronus, travaillait d'arrache–pied, dans l'entraide et la solidarité, même si certains surveillaient l'avancée de leurs camarades d'un air soucieux, espérant sans doute ne pas être les derniers à y parvenir. Quatre élèves, enfin, étaient confinés au fond de la salle.

– Bon, à nous. Vous comprenez certainement pourquoi vous êtes ici. Vous êtes parmi les élèves les plus brillants de ce cours, vous avez déjà invoqué un Patronus corporel mais vous n'y arrivez plus. Je veux que vous tentiez à nouveau de l'invoquer, en faisait appel à vos souvenirs les plus heureux, les plus puissants, et les plus récents. Potter, vous commencez.

Mael et Juliet lui pressèrent affectueusement l'épaule, alors qu'Alice détournait le regard, gênée comme elle l'était en sa présence depuis la soirée d'anniversaire d'Albus.

Les quelques premières tentatives de James se soldèrent en un échec cuisant. Il se trouvait stupide de penser encore à Albus, il savait qu'il n'avait aucune chance de réussir en songeant à ce frère qui l'avait tant fait souffrir, qui le manipulait depuis des années, qui lui mentait avec conviction et sans aucun respect. La perte sentimentale de son frère lui gelait les entrailles. Et chassait tout bonheur, indéniablement.

– Cessez de songer à ce que vous avez perdu, Potter, comprit le professeur Gash. Ne songez pas non plus à ce que vous n'avez pas encore acquis. Concentrez–vous sur ce que vous possédez, ce que vous avez retrouvé.

James jeta un bref regard à Mael et ferma les yeux, se remémora la joie et le soulagement qui s'étaient emparé de lui lorsqu'il avait vu le sourire de Mael, chez lui, entouré de ses cousins malicieux.

– Expecto Patronum !

James ouvrit les yeux en sentant sa baguette frémir, son visage se détendit dès que les volutes argentées prirent forme. Le Patronus grossit considérablement, tant que James regarda autour de lui pour s'assurer qu'il s'agissait bien du sien, et que personne n'avait tenté d'invoquer le sortilège en même temps que lui.

– Félicitations Potter, s'enthousiasma le professeur Gash.

– Mais, professeur… Ce n'est ni un cerf ni un chien.

– Non, Potter. C'est un lion de l'Atlas.

Abasourdi par l'évolution de son Patronus, James observa le lion immense, à la crinière sombre et très fournie, faire le tour de la classe, sous les sifflements appréciateurs de trois de ses camarades.

– Il est aussi mal coiffé que toi, se moqua Nalani, non sans l'affubler d'un violent coup de coude.

Mais la jeune fille se calma bien vite, alors qu'au côté du lion se dressait un Patronus plus grand encore.

– Intéressant, approuva le professeur Gash. Un ours de l'Atlas. Un très beau patronus, monsieur Thomas.

Visiblement aussi surpris que James, Mael se contenta d'un sourire timide, légèrement impressionné par l'immensité de son patronus.

– Puis–je savoir à quel souvenir vous avez fait appel ?

– Au même que James, sans aucun doute, répondit Mael.

Leur éclat de joie à cet instant présent permit à Alice de réussir à invoquer le sien. Elle ne parut pas déçue de retrouver la civette d'Inde qui avait toujours représenté son Patronus et ne tarda pas à sauter contre le mur lorsqu'un nouveau Patronus apparut.

– Un léopard de l'Atlas, railla le professeur Gash. Inutile de vous faire remarquer que votre bonheur de retrouver vos amis vous a débloquée, miss Hawkes, pas vrai ?

Juliet ne lui répondit pas, trop occupée à serrer James très fort contre elle.

/

A nouveau les élèves de quatrième année de Serdaigle et Serpentard se retrouvèrent à partager un cours, et Rose se permit de sourire à Timothée et à son meilleur ami, sous l'observation réprobatrice d'Albus.

Rose s'installa au premier rang, posant son sac sur la chaise libre à côté d'elle, certaine que personne ne viendrait s'asseoir avec elle. Seule Natasha en avait eu le courage, pendant près de quatre ans. Mais son rire raisonnait désormais au fond de la classe, alors qu'elle était toujours entourée d'irlandais.

– Ton sac me permettrait–il de me céder sa place ?

Timothée Bergson, à nouveau. Et le voilà qui s'adressait au sac de Rose, se grattant parfois la tempe en attendant une réponse, touchant avec prudence le velours orangé, comme pour l'éveiller. Rose hésitait entre le rire et l'envie de prévenir son professeur qu'un élève avait perdu toute raison. C'est à ce moment précis que son sac s'ouvrit et qu'une voix jusque–là inconnue répondit « Pas de problème », avant que son sac tombe tout seul de la chaise et se colle aux pieds de Rose.

– Bien le bonjour mes chers élèves, j'espère que vos vacances ont été reposantes et revigorantes car vous allez assister à l'un des cours portant très humblement le label « l'historique révolution des trois G ».

Intriguée, Rose s'adossa confortablement pour écouter son directeur de maison. A chaque vacance, James et Louis ne tarissaient pas d'éloges sur les trois G, les professeurs Gash, Glacey et Ganesh, amis depuis leur scolarité et arrivés à Poudlard en même temps, après la chute de Voldemort.

La révolution principale, aux yeux de Rose, se tenait à un mètre d'elle. Le professeur Ganesh avait pris la succession du professeur Binns, un fantôme. Et les cours d'Histoire de la Magie étaient devenus bien plus intéressants aux yeux des élèves. Contrairement à son prédécesseur, le professeur Ganesh acceptait d'évoquer les mythes et les légendes, et il entama justement son cours en parlant de l'Atlantide. Mais, comme souvent quand il parlait d'une légende, le professeur Ganesh l'évoquait tel un fait historique. Ce qui agaçait profondément Rose, qui avait hérité du pragmatisme de sa mère.

– Oui, miss Weasley ?

– L'Atlantide n'était qu'un mythe. De nombreux livres le prouvent.

– Les mythes et les légendes sont mêlés de faits historiques, tout comme l'Histoire elle–même s'est imprégnée de l'imagination débordante et des croyances du peuple sorcier. Miss Kandinsky ?

– Vous parlez de croyances... Les sorciers ont–ils des dieux, comme les moldus ?

– Certains croient, en effet.

– En quoi, professeur ?

– Tout dépend de la culture, des coutumes, des traditions d'une communauté. Les Japonais sont partagés autour d'un même personnage. Ni un homme, ni un Dieu. Certains croient qu'il est le premier sorcier à avoir vu le jour et qu'il vit encore...

– Il serait immortel ?, intervint une irlandaise avec étonnement.

– Beaucoup de légendes entourent ce personnage. Mais ce n'est pas ce qui nous intéresse aujourd'hui.

Le professeur Ganesh aborda alors les croyances des sorciers britanniques au fil des âges. Bien qu'un brin dubitative au début du cours, Rose prit beaucoup de notes, non sans cesser d'observer Timothée qui, à côté d'elle, paraissait si mal à l'aise qu'elle crut qu'il était malade.

– Ça ne va pas ?, le questionna–t–elle à la fin du cours. Tu veux que je t'accompagne à l'infirmerie ?

– Euh… non.

– C'est moi, c'est ça ? C'est à cause de moi que tu es malade ?

– Sans doute ton odeur qui l'incommode, s'amusa Scorpius qui ne perdait jamais une occasion de se moquer de Rose.

– Laisse la tranquille Malefoy, intervinrent d'une même voix Natasha et Timothée.

Natasha détourna rapidement le regard, regrettant déjà d'avoir pris la défense de Rose, mais celle–ci ne s'en préoccupa que peu, Timothée fusillait Scorpius du regard, prêt à se jeter sur lui.

– Eh bien, Rosie, Noel te réussit, s'exclama Grena Torr, l'irlandaise que Rose haïssait depuis qu'elle accaparait sa meilleure amie. Tu t'es fait un petit ami, chantonna l'irlandaise avec un clin d'œil.

Rose fut bientôt entourée de rires moqueurs et, pour ajouter à sa gêne, Timothée Bergson s'enfuit d'un pas rapide. Rose s'adossa au mur, préférant attendre que les élèves s'éloignent avant de rejoindre la Grande Salle. Bizarrement, Natasha resta également en arrière, pensive.

« Elle doit penser aux cours, pas à moi », se persuada Rose tristement. La porte s'ouvrit dans son dos, alors que leur directeur de maison faisait signe à Natasha d'entrer dans son bureau.

– Miss Kandinsky, merci d'être restée. Entrez, je vous prie. Que faites–vous ici, miss Weasley ?

– Je… euh…

– Très bien, entrez également. Installez–vous, je ne serai pas long.

Le bureau du professeur Ganesh n'était pas très grand, aussi Rose se retrouva épaule contre épaule avec Natasha. Pour se donner une contenance, elle sortit ses notes, toujours sceptique sur le cours qu'elle venait de suivre. Sa mère répétait sans arrêt qu'il ne fallait s'intéresser qu'aux choses réelles, palpables, et Rose…

– Rose ?

Elle sursauta, faisant s'entrechoquer leurs épaules. Natasha la regardait timidement. Natasha ne l'avait jamais regardée ainsi.

– Oui ?

– Ce n'est pas justement sur ça qu'il travaille ton cousin ? Pour son mémoire ?

– Lequel ?

Elle connaissait pourtant parfaitement la réponse, mais elle voulait voir la réaction de Natasha. Celle–ci ferma les yeux brièvement avant de murmurer un prénom.

– James.

– Je crois qu'il travaille sur l'International, mais c'est vague. On lui posera la question si tu veux.

La porte s'ouvrit et leur professeur s'installa avec énergie en face d'elles.

– Je suis ravi de vous voir à nouveau réunies !, s'enthousiasma–t–il. C'est parfait, je suis certain que vous allez travailler avec sérieux. Je le pense vraiment.

C'était la première fois que Rose le voyait si insistant, elle songea qu'il essayait de leur faire passer un message. Mais déjà Natasha se braquait.

– Je travaillerai seule, professeur. C'est juste un malheureux concours de circonstance, Rose se trouvait là mais…

– Heureux, au contraire, très heureux même. Vous n'allez pas me rendre un devoir, miss Kandinsky, vous allez préparer un exposé. Toutes les deux.

– Mais… Sur quel sujet ?, intervint Rose, déconfite.

Memento Mori, répondit le professeur Ganesh avec un grand sourire. Je crois que je n'ai rien d'autre à ajouter, pas vrai ? Ah, si, votre note comptera pour vos Buses.

– Pardon ?, s'exclama Rose. Mais nous ne passerons nos Buses que l'année prochaine et nous avons déjà tellement de travail et...

Les mots se bousculaient, les images l'envahissaient. Scorpius et Dan, qui continuaient de danser dans ses rêves, une alliance au creux de la main. L'insistance de Timothée Bergson. La présence dérangeante de Grena Torr qui essayait de lui voler sa meilleure amie. La tristesse de James. L'éloignement de Natasha, et son défaitisme permanent. Sa vie ne la rendait pas heureuse. Elle revit James, âgé de cinq ans, attraper un sablier et le secouer dans tous les sens, sous prétexte qu'il représentait la vie, et que c'était à chacun de la bousculer, de faire des choix, de changer les choses.

– Encore une fois, professeur, je pense que c'est une mauvaise idée, intervint Natasha.

Natasha essaya à grand renfort de « Rose a déjà beaucoup de travail » et de « vous saviez que le professeur Slopa nous a déjà demandé de préparer un exposé ? » de travailler seule. Son comportement, loin d'attrister Rose, lui redonna espoir. Si Natasha s'était vraiment détachée d'elle, songea Rose, elle aurait accepté avec indifférence.

– J'accepte, affirma Rose.

– Je n'en attendais pas moins de vous, miss Weasley.

Natasha se contenta de soupirer. Ça n'avait rien à voir avec de l'énervement, Rose y reconnut davantage de peur, et elle songea que c'était la deuxième fois, en mois de quatre heures, qu'elle agissait en opposition totale avec ce qu'elle avait montré d'elle durant des années. Et elle s'en réjouit, car jamais elle ne s'était sentie autant en accord avec elle–même.

/

Rose avait suivi Natasha jusque dans la Grande Salle, puis à la bibliothèque, sans jamais qu'aucune des deux ne s'adresse à l'autre. Emmurée dans sa réflexion, Natasha n'avait d'ailleurs adressé la parole à personne, et Rose, habituée à ne parler qu'à Natasha, Hugo et James, en avait fait de même.

Natasha s'était installée tout au fond de la bibliothèque, à l'écart des autres élèves, et avait disposé quelques livres devant elle, les uns sur les autres, comme semblant hésiter à les dévoiler davantage.

– Mettons les choses au clair tout de suite, anticipa Rose en s'installant en face d'elle. Je refuse que nous fassions nos recherches chacune de notre côté, et je refuse que tu travailles seule.

– Je…

– C'est non négociable.

– Mais…

– Je ne te laisse pas le choix. C'est comme ça que tu fonctionnes maintenant, pas vrai ? Tu t'es mise des idées débiles dans la tête, tu t'éloignes soi–disant pour mon bonheur, tu te fiches que je sois mal, tu…

– C'est faux.

– Tu crois que ça me fait plaisir de ne plus pouvoir compter sur ma meilleure amie ?

Rose laissa sa question raisonner quelques secondes, le temps de comprendre que Natasha ne lui répondrait pas.

– J'attends une réponse, insista–t–elle. Je ne partirai pas sans, et je ne te laisserai pas partir non plus.

Rose s'en voulut de suite, à mesure que les larmes envahissaient les yeux de Natasha qui soupirait, serrant contre elle ses bras tremblants. Elle ouvrit la bouche, mais des rires bruyants détournèrent son attention. Elle écarquilla les yeux, son visage empli de joie et de tristesse mêlées. Rose fit volte face en reconnaissant le rire de James et l'aperçut, entouré d'une dizaine d'amis qui simulaient une partie de quidditch au milieu des étagères.

Un coup de coude peu discret de Juliet Hawkes calma James qui se tourna vers les deux Serdaigle en massant son ventre endolori. Son sourire se transforma en une grimace douloureuse et il détourna rapidement le regard de Natasha.

– Je voulais vous protéger, murmura alors celle–ci tête baissée. Je voudrais que vous soyez entourés par des gens forts et rassurants, capables de vous protéger de tous ces articles, de toutes ces rumeurs, de vos parents, de ces horreurs qui ponctuent vos vies à tous les deux.

Natasha leva brièvement les yeux vers Rose, afin que celle–ci puisse lire sa sincérité dans le vert profond qui demeurait larmoyant. Elle lança une brève œillade vers James qui faisait mine de les ignorer et d'écouter Nalani et Oscar se plaindre de leurs cours de Métamorphose.

– Je sais qu'il a tout fait pour vous préserver, son frère, sa sœur, Hugo et toi. Mais toi aussi tu es l'aînée de ta fratrie, tes parents sont célèbres et…

– Je suis grande maintenant, coupa Rose. Je peux affronter tous ces… toutes ces horreurs, comme tu dis. Mais je n'y arriverai pas si je reste seule.

– Des tas d'élèves rêvent de devenir amis avec toi.

– Par appât du gain, parce qu'ils se disent que mon nom leur ouvrira des portes, qu'ils pourront rencontrer mes parents grâce à moi, mon oncle Harry aussi. Mais toi tu t'en fiches. Tu t'es toujours moquée de tout ça. En première année, déjà, tu savais ce que tu ferais plus tard. Je te revois encore m'affirmer très sérieusement « Rose, je crois que je suis tombée amoureuse de la Métamorphose ». Tu as les meilleures notes de la classe, tu n'auras pas besoin de mes parents pour faire carrière. Tu as giflé mon oncle et mon cousin. Tu t'es toujours dressée devant moi, pour me protéger. Toujours. Tu… Tu me connais mieux que personne, tu es extrêmement patiente avec moi, généreuse et conciliante. Tu as pléthore de qualités que je n'aurais jamais. Tu es plus forte que je ne le serai jamais. Tu es plus forte que toutes les personnes que j'ai pu rencontrer. Je ne veux pas d'autre ami, tu comprends ?

Les larmes tombaient lourdement, Natasha essayait de les essuyer avec ses manches, mais son désarroi était trop profond. Un sanglot déchira l'ambiance calme et tamisée de la bibliothèque. James et Nalani furent bientôt à leurs côtés, l'inquiétude de l'une était loquace, la détresse de l'autre était muette.

– Qu'est–ce que tu as, Natasha ? Tu veux que James t'accompagne à l'infirmerie ?

Pas peu fière d'elle, Nalani lança un discret coup d'œil derrière elle, alors que Mael et quelques autres garçons s'esclaffaient.

Natasha ne lui prêta nulle attention. Elle se leva d'un bon, poussa ses livres vers Rose et quitta la bibliothèque sans un mot.

– Je crois que j'ai loupé une occasion de me taire, regretta Nalani.

– On était en train de se réconcilier. Enfin je crois, ajouta Rose en fronçant les sourcils.

– Et tout ça, c'est quoi ?, demanda James en regardant les livres d'un air inquiet.

– Les recherches de Natasha. Le professeur Ganesh nous a demandé de faire un exposé. Mais Nat a commencé ses recherches y a un moment déjà. Je t'expliquerai. Enfin, on t'expliquera. Enfin, je ferai en sorte que ce soit elle qui t'explique. Je suis contente de te voir rougir, ajouta Rose en souriant. Je n'aimais pas cet être insensible qui a pris ta place pendant des semaines.

– Moi non plus, avoua James.

Nalani s'empressa de le décoiffer, expliquant à Rose qu'elle pouvait adhérer au groupe dont elle était la présidente et dont le but était de garder et surveiller James. Mais Rose n'était pas certaine d'avoir tout compris et elle ne risquait pas d'en savoir davantage parce que Mael, Susie et Juliet Hawkes invectivaient Nalani à coups de « on avait dit que c'était moi le boss ! ».

– Elle est revenue pour de bon ?, demanda–t–elle à James en désignant Juliet.

James hocha la tête, sa joie immense le trahissant.

– Je suis contente que tu sois de nouveau avec tes amis. Et j'espère que les choses sont claires avec cette fille. Traverser l'Atlantique pour te rejoindre, c'est pas anodin.

– Elle n'est pas revenue pour moi. Nous sommes amis, et…

– Fais en sorte que personne n'aie de doute à ce sujet–là. Et par « personne » j'entends surtout Natasha.

– Elle… Elle s'en moque, elle sort avec Fred, et elle…

– Arrête, le coupa Irina en s'arrêtant à son hauteur, furieuse. Elle se moque autant de toi que de Rose. Elle s'est éloignée de toi et de Rose pour les mêmes raisons.

– Pourquoi…

– Des bêtises. Elle ne se croit pas assez bien pour vous deux. Et puis elle a parlé du professeur Ballerup, je n'ai pas très bien compris le rapport mais visiblement elle s'est confiée à lui.

– Ballerup ?, s'étonna James.

Irina haussa les épaules sans s'apercevoir que derrière eux, Nalani, Solenne et Keanu arboraient une mine grave. Ils n'avaient sans nul doute pas oublié le tout début des vacances de Noël, lorsqu'ils avaient vu Keith quitter la gare de King's Cross avec les frères Zigaro, et le professeur Ballerup.

– Si vous l'aimez tous les deux, reprit Irina avec autorité, vous avez intérêt à le lui dire, à le lui prouver. Le fait qu'elle ait laissé ces bouquins horribles entre tes mains est déjà un premier pas, Rose. Mais têtue comme elle est, elle ne franchira pas le second sans que vous l'y aidiez.

– Ces livres dont tu parles, intervint James avec inquiétude.

Mais Rose le coupa avant qu'il ait pu terminer sa phrase.

– Laisse–moi faire sur ce coup–là. Au moins au début. Après tu prendras la suite. Peu importe ce qu'on va trouver là–dedans, je sais d'emblée que ça ne sera pas une trouvaille très joyeuse.

Les paroles de Rose et l'acquiescement grave d'Irina finirent d'inquiéter James. Il accepta néanmoins de rester en attente, non sans songer avec espoir au moment où Natasha reviendrait enfin vers lui.

/

Juliet Hawkes ne lui laissait pas une minute de répit. Elle l'attendait le matin, vérifiait qu'il ne dormait plus dans la salle sur demande, qu'il prenait bien ses antidouleurs, qu'il mangeait suffisamment de plats copieux et équilibrés et surtout, qu'il passait davantage de temps avec ses anciens amis qu'avec « ces irlandais hautains qui ne te méritent pas ».

C'était sur ce dernier point que James résistait à Juliet. Il suivait Mael le matin, saluait discrètement ses anciens amis et s'éclipsait pour laisser Mael et Nalani dans leur bulle de jeunes amoureux. La bibliothèque accueillait alors sa soif inépuisable de savoir.

Son mémoire avançait bien malgré son bras qui lui rappelait douloureusement que ses désirs de carrière étaient loin derrière lui. Lysa et lui avaient rompu, à la surprise générale, choisissant d'un commun accord après une longue discussion à l'abri des regards de rester bons amis. Ou bons collègues, James ne savait plus vraiment, mais cela avait rendu Ben Jagger très heureux.

Leur séparation ne le rendait pas malheureux, mais il gardait un bon souvenir de leur courte relation. Une bouffée d'air frais et de dynamisme qui l'avait rendu heureux, malgré les circonstances.

Et parfois le seul parfum du citron vert, piquant, acidulé, entêtant, lui rappelait qui faisait réellement battre son cœur.

Parfum de citron vert qui embaumait justement la bibliothèque depuis des heures, alors que Natasha réalisait d'ultimes recherches qui la menaient toutes à la même conclusion.

Ne voulant trop y croire, elle étala une nouvelle fois les résultats devant ses yeux, avant de voir s'envoler les parchemins et se repositionner en pile, dans un coin du bureau.

En face d'elle, baguette brandie, Rose lui souriait. Elle posa un vieux journal sur la table et s'installa près d'elle.

– Lis ça.

– Le Chicaneur ?, s'étonna Natasha.

– En date des années quatre–vingt. Un article de la mère de Luna. « Memento Mori, le livre que nous a volé la mort. »

– Je le lirai, promit Natasha en le classant sous les grimoires qu'elle tentait de dissimuler des yeux de Rose.

– Nat, je sais que tu ne me considères plus comme ta meilleure amie et je sais que je n'ai sans doute jamais mérité de l'être mais… Le professeur Ganesh nous a conseillé de travailler ensemble, et je pense qu'il sait ce qu'il fait. Je… Je refuse que tu continues tes recherches toute seule. C'est trop dangereux. Il faut en parler.

– « Jamais mérité de l'être », répéta Natasha, abasourdie. Mais…

– Tu sais très bien pourquoi je dis ça. Tu es super Natasha, la fille qui s'entend bien avec tout le monde, qui joue dans la meilleure équipe de Poudlard, qui…

– Il n'a jamais été question de mérite mais de choix. Tu demanderais à n'importe quel élève et il te répondrait que c'est moi qui ne t'ai jamais mérité.

– Ça n'a aucune valeur à mes yeux. Ce que pensent les autres, je m'en fous. Ils me voient comme une fille de, et non comme ce que je suis. Une fille sans réelle qualité, bourrée de défauts, insupportable. Toi ils te voient comme tu es, une fille humble avec une personnalité détonante.

– Non. Ils me voient comme une batte sur deux jambes. Et comme « celle qui a giflé Harry et Albus Potter ». Un évènement détonant, peut–être, mais certainement pas humble. Un évènement qui me suivra toute ma vie. Alors que toi, tu…

– Bon, on va pas non plus écrire nos éloges funèbres avant l'heure !, bougonna Rose. Je ne te mérite pas, tu ne me mérites pas, on est aussi têtues l'une que l'autre, on n'est pas plus avancées.

Elles s'affrontèrent du regard, jusqu'à ce que celui de Natasha s'adoucisse.

– Tu es ma meilleure amie, Rose. Depuis nos onze ans et jusqu'à la fin de ma vie.

Rose hésita. Dans un sens elle était purement et simplement ravie. D'un autre côté, elle se serait bien jetée sur Natasha pour l'assommer à coup de livres. Mais le sourire timide de sa meilleure amie eut raison de sa colère.

– Alors faisons en sorte que ce soit le plus tard possible, ok ?

– Ok, souffla Natasha avec gratitude.

– Et s'il te reprend de t'éloigner de moi, je t'enferme à Azkaban.

Natasha se força à déglutir mais détourna le regard, et Rose n'eut aucun mal à comprendre que leur relation n'allait pas simplement reprendre là où elles l'avaient laissée, avec évidence. Natasha souffrait encore. Natasha doutait encore. Et c'était à Rose, pour une fois, d'être là pour sa meilleure amie.

/

Ils étaient tous au courant des évènements qui s'étaient déroulé lors de l'anniversaire d'Albus. La fuite chez Mael, son don d'Animagus en devenir, la confrontation avec sa famille, les souvenirs exposés aux yeux de tous, la vérité au sujet d'Albus qui fit exploser les œillères tenaces de ses parents, la fugue vers Poudlard.

Alice s'était confiée à Keanu qui lui-même avait tout raconté à Solenne et Nalani et, désormais, plus aucun membre de la petite bande n'ignorait la vérité.

Ils s'étaient réunis sans lui, s'étaient parlé, sans doute longuement.

James, lui, refusait d'aborder le sujet. Susie l'avait coincé entre deux cours, l'avait serré contre elle pleurant. Oscar lui offrait des sourires timides, gênés. Keith détournait le regard dès qu'ils se croisaient. Il voyait souvent Pepper, Clifford et Vincent regarder Albus avec haine. Ils ne lui en parlaient jamais, pourtant. Sauf Juliet, qui ne manquait jamais une occasion de lui dire, de lui rappeler, de le prévenir qu'Albus était prêt à tout, qu'il n'hésiterait pas à lui faire du mal. « Pardon d'appuyer là où ça fait mal mais tu dois réagir, te méfier, te tenir prêt », disait-elle. Et James gardait le silence. Un silence qui se transformait dans son esprit en une multitude de souhaits, de prières. Qu'Albus change, qu'Albus cesse. James aurait voulu l'aider. Mais il ignorait comment aider celui qui voulait le détruire à tout prix.

/

Les jours passaient, les cours défilaient, le rire de Juliet raisonnait. C'était comme si elle n'avait jamais quitté Poudlard, et ses amis étaient profondément heureux de la retrouver. Au complet, ils essayaient de passer tout leur temps ensemble et ne se séparaient qu'à regret à l'heure du couvre–feu, chacun gagnant sa salle commune déjà pressé de voir arriver le lendemain. Un soir, ils avaient parcouru les couloirs toute la nuit, enivrés d'adrénaline et euphoriques. Ils n'avaient échappé à la vigilance des professeurs de garde qu'à l'aide de la Carte du Maraudeur, que James tenait d'une main sûre, ses joues douloureuses à force de sourire.

Il passait tout son temps avec Mael. Les deux garçons se réveillaient à la même heure, et calquaient leur pas l'un sur l'autre. Lorsqu'ils croisaient leurs amis de Serdaigle, James s'éclipsait pour laisser à Mael tout le loisir de découvrir le bonheur aux côtés d'une Nalani plus radieuse que jamais. Ces moments sans Mael, James les passait à la bibliothèque, et son mémoire était déjà presque terminé. Il éprouvait toujours autant de plaisir à échanger avec Lysa et ses amis, et tous ces irlandais qui faisaient désormais partie de sa vie.

Juliet ne tardait jamais à le rejoindre et à le « ramener à la raison », disait–elle en le tirant par le bras des mètres durant. La jeune fille supportait mal les nouvelles fréquentations de son meilleur ami, tout comme l'ensemble de leurs amis. Seul Mael prenait le temps de les connaître, quelques heures par jour, lorsque Nalani volait sur le terrain, entourée de Serdaigle. Dans ces moment–là, James laissait voir à son meilleur ami à quel point sa relation avec les irlandais était différente. Une manière de prouver à Mael que personne ne prendrait jamais sa place dans son cœur.

/

– Tu es bien songeuse, remarqua Natasha alors qu'elle s'installait près de Rose sur un sofa de la salle commune.

Elle ne releva pas à haute voix ce qui la surprenait, Rose qui s'installait seule dans la salle commune, elle qui détestait la solitude et, paradoxalement, la présence d'autrui. D'ordinaire Rose fuyait la salle commune, lui préférant le calme et la discrétion de son lit, entouré d'épais rideaux insonorisés.

– Je repensais au cours de Sortilèges et à l'exposé sur lequel on doit travailler, répondit Rose, le regard vague.

Natasha se ratatina sur place, gênée.

– Si tu veux je peux dire aux autres que j'ai changé d'avis, proposa–t–elle. J'ai toujours préféré travailler avec toi qu'avec quiconque, tu sais.

– C'est gentil. Mais je sais à quel point il est important pour toi de tenir tes engagements. Disons que si on a un autre travail à réaliser ça serait… ça me ferait plaisir qu'on travaille ensemble. Tu sais, comme avant.

Rose rougissait beaucoup quand il s'agissait de sentiment. Elle se dévoilait peu, gardait une certaine réserve même avec ses proches, aussi Natasha joignit leurs mains discrètement, serrant ses doigts avec tendresse.

– Promis, affirma–t–elle. Pour les Sortilèges, du coup…

– Tim–m'a–proposé–de–travailler–avec–lui, annonça–t–elle si vite que Natasha eut du mal à comprendre. Timothée. Timothée Bergson. Bergson de Serpentard. Il m'a envoyé un mot. Ce mot, ajouta–t–elle précipitamment en donnant le bout de parchemin à Natasha. Il veut travailler avec moi. Enfin, avec Julian Acteriez. Ils sont très amis. Comme toi et moi sauf que ce sont des garçons, tu vois, ça doit pas être pareil.

– Ok, murmura Natasha, très surprise. Et tu vas accepter ?

– J'en sais rien. Oui. Sans doute. Je crois. Je sais pas. Je crois que j'ai déjà accepté mais je peux toujours changer d'avis. Enfin, j'ai déjà accepté mais on n'en a pas reparlé, on passera en dernier, dans deux mois, alors ça me laisse le temps de changer d'avis. Tu ferais quoi à ma place ? Enfin, je veux dire, non, c'est un fils de Mangemorts. Tout le monde s'attend à ce que je refuse, pas vrai ?

– Ça dépend de ce que toi tu as envie de faire. Personne n'a le droit de choisir à ta place. Qu'est–ce que tu en penses, toi ?

Rose souffla. Le soulagement la happa toute entière, elle se redressa et entraîna Natasha à la suivre. Pour la première fois, elle avait réellement besoin de parler, de se confier à sa meilleure amie, de lui apprendre qu'elle ne pensait plus si souvent à Scorpius Malefoy, ni à Dan Evans. Et surtout de lui avouer oh combien elle avait envie d'accepter la proposition de Timothée Bergson. Et puis sans doute de lui expliquer qu'elle ne comprenait pas du tout pourquoi elle avait tant envie d'accepter la proposition de Timothée Bergson. Une discussion entre meilleures amies s'imposait.

/

– Je pense que tu as raison, Timothée n'est en aucun cas responsable des actes que ses ancêtres ont commis. Le plus important c'est ce que toi tu veux. Si tu as envie de lui faire confiance, d'apprendre à le connaître, de passer du temps avec lui, fais le.

Rose sourit, avant de se blottir dans les bras de James. S'il fut surpris qu'elle agisse de la sorte, elle qui n'était tactile qu'en de très rares occasions, il n'en laissa rien paraître et la serra tendrement dans ses bras.

– Natasha m'a dit exactement la même chose que toi hier soir, s'enthousiasma Rose avec un grand sourire.

– Ah… euh… eh bien…

– Je vais aller voir Timothée, affirma Rose, décidée.

– D'accord. Et s'il advenait pour une raison ou autre qu'il te fasse du mal, je serai là.

– Natasha a dit la même chose, répondit Rose en souriant de plus belle.

/

Mael avait rejoint Nalani, James les avait vu sortir du château et les soupçonnait de vouloir espionner l'entraînement de l'équipe de quidditch de Poufsouffle, ce qui l'amusait grandement. Juliet discutait un peu plus loin, avec Irina. Le dernier cours de la journée venait de prendre fin et James marchait vers la salle du cours de soutien, impatient de revoir Shania. Ils s'étaient peu croisé et peu parlé, depuis la rentrée, car ni Juliet ni Nalani ne supportaient la présence des sœurs Zabini. A chaque cours de soutien, il lui semblait que Shania voulait lui dire quelque chose, mais celle–ci se ravisait toujours, comme avec regret, et James avait bien l'intention de s'assurer que tout allait bien pour elle.

Il eut un léger pincement au cœur en découvrant Natasha devant la salle, occupée à rire des blagues de Liam O'Brien et des amis de celui–ci, qui assistaient fidèlement aux cours de James alors que leur niveau était plus que satisfaisant.

– Salut tout le monde, murmura James en ouvrant la porte.

Il prenait toujours quelques minutes pour mettre la salle en ordre et poser quelques fiches sur une dizaine de bureaux, aussi il ne s'étonna pas d'entendre les rires continuer de raisonner dans le couloir adjacent. La porte s'ouvrit, et James se tourna en souriant, persuadé de rencontrer les yeux rieurs de Shania. Mais c'était Natasha qui lui faisait face.

– Salut, murmura–t–elle, hésitante. Je sais que t'es occupé mais... Je peux te déranger deux secondes ?

– Tu ne me déranges pas. J'imagine qu'il n'est rien arrivé de grave puisque je t'ai vue rire, et je ne crois pas que tu sois là pour me parler de Timothée Bergson, pas vrai ?

Natasha répondit à sa grimace lasse par un sourire compréhensif. Depuis que Rose avait été vue travaillant en compagnie de Timothée Bergson et de Julian Acteriez, le tout Poudlard les harcelait de questions.

– Non, je suis plutôt contente qu'elle travaille avec lui et Acteriez. Ils ont l'air de bien s'entendre et... je crois que ça lui fait du bien de passer du temps avec des garçons qui ne la regardent pas comme « la fille de ».

– Je crois aussi. Alors de quoi veux–tu me parler ?

– Des cours d'Animagus. J'ai entendu Gash et Glacey parler de toi et de ton... bras. Il paraît que tu as moins mal sous forme animale.

– C'est vrai.

– C'est récent ?

– Pas vraiment. Je m'en suis aperçu tout seul, en fait. C'est pour ça que je me transforme un autre soir dans la semaine, avec Glacey et le guérisseur Shiitaké.

– Oh... Alors tu es une sorte de cas pratique ?

– On peut dire ça comme ça, ouais.

– Il t'arrive toujours des trucs complètement dingues...

James pouvait sentir l'aigreur dans la voix de Natasha, comme à chaque fois qu'elle lui reprochait d'être spécial, d'attirer les rumeurs, les mystères, les ennuis. Mais il discernait également de la compassion, et de l'intérêt.

– Dis... Tu crois qu'on pourra en parler, plus tard, disons dans quelques semaines ?

– Tu prends de l'avance pour ton mémoire de sixième année ?, devina–t–il. Je n'ai pas oublié, déclara–t–il simplement en la voyant surprise. Ce fameux thé chez tes parents, je venais d'apprendre à mes parents que j'étais un Animagus et j'ai répété ces mots devant les tiens, pour... mieux préparer ta propre annonce, sans doute. Et ta mère nous a expliqué que la transformation te passionnait, que tu songeais à l'étudier, plus tard. J'ai d'abord cru que tu t'y intéressais à cause ou grâce à tes... prédispositions. Mais je sais que c'est plus important que ça à tes yeux.

– Comment ?

– Tu as remarqué que nos noms s'inscrivaient sur les livres que l'on emprunte à la bibliothèque ? J'ai lu beaucoup sur les Animagus, un peu quand j'ai appris que j'en deviendrai un, beaucoup depuis que j'ai compris que je souffrais moins sous forme animale.

– Et tu lis la liste de noms de chaque livre que tu empruntes ?

– Non. C'est juste qu'à chaque fois ton nom était en dernière position. Il apparaît même plusieurs fois dans certains livres, remarqua–t–il avant de laisser le silence s'installer quelques secondes. Je ne sais pas si je suis un sujet très intéressant mais... Tu pourras me poser toutes les questions que tu veux. Et j'en toucherai deux mots au guérisseur, ça serait sûrement cool pour toi d'avoir quelques–unes de ses notes.

– C'est... C'est vraiment gentil, murmura–t–elle avec sincérité.

– Pas de problème, répondit–il maladroitement.

– Je vais te laisser, je sais que tu as ce truc de soutien, tout ça mais... T'as arrêté les cours d'Animagus ? Je ne t'y vois que de loin.

– Mon apprentissage est presque terminé, je ne travaille plus que sur les aptitudes du cerf et du chien, leur communication, tout ça.

– Oh, ok.

– Un problème ?

– Non. C'est cool pour toi. C'est juste que... j'aimais bien faire la course avec toi.

– Ah... Eh bien je suis sûr que les autres élèves accepteraient de faire la course avec toi si tu leur proposais.

– Ouais. Sans doute. Mais ça ne serait pas pareil.

James chercha ses mots, essuyant ses mains moites contre le tissus de son pantalon, mais il était trop tard, comme toujours, et Natasha avait déjà disparu.

/

La bibliothèque se vidait peu à peu. Le couvre–feu entrerait en vigueur dans moins d'une heure. Natasha finissait de relire la première partie de l'exposé de Sortilèges alors que Grena et Liam se disputaient un livre. Non loin d'eux Rose se leva, salua de loin sa meilleure amie et prit congés de Timothée Bergson et Julian Acteriez.

– J'en reviens toujours pas que Rosie travaille avec ces... types, marmonna Grena avec un semblant de dégoût.

– Elle fait ce qu'elle veut, répliqua Natasha en rassemblant ses affaires. On se voit demain.

En sortant de la bibliothèque, elle laissa son sixième sens animal se dévoiler afin de savoir quel couloir avait emprunté Rose. Natasha ouvrit les yeux et sourit avant de se mettre en marche. Le quidditch lui avait donné un pas plus alerte et plus soutenu que celui de Rose qu'elle retrouva bien vite.

– Rose ! Alors, comment ça s'est passé avec Bergson et Acteriez ?

– Bien. Enfin je crois, répondit celle–ci en fronçant les sourcils.

– Je t'ai vue rire à un moment, avoua Natasha, amusée.

– C'est plutôt bon signe, non ?

– Carrément !

– Et toi, alors ? Ça avance avec les rouquins ?, se força à demander Rose en essayant d'enfouir sa jalousie.

– Lentement. Je les ai lâchement abandonnés pour pouvoir te parler avant... tu sais... mon cours d'Animagus.

– Oh, ok. Cool. Tu embrasseras James pour moi, hein ?

Rose appuya sons sous–entendu d'un clin d'œil grossier. Le visage de Natasha se ferma.

– On n'est pas du même niveau, on ne fait que se croiser. Je dois y aller, bye.

La douleur et la colère déformant ses traits, Natasha quitta sa meilleure amie en ravalant les répliques acerbes qui affluaient dans son cerveau. Elles se retrouvaient depuis peu, avec patience et précaution, elle ne voulait pas tout gâcher, même si la moindre allusion à James la plongeait dans le doute.

Retrouver Rose lui donnait envie de retrouver James. De croire à un possible rapprochement. Mais elle n'oubliait pas ces idées qui lui avaient miné le moral pendant des mois. Des années, si elle voulait être parfaitement honnête. Et ces idées–là, elle avait du mal à s'en débarrasser. Alors quand elle le vit, transformé en cerf majestueux, son cœur s'emballa si fort qu'elle se métamorphosa rapidement pour prendre son envol. Loin de ce cerf qui représentait ses rêves d'autrefois. Ces rêves qui la hanteraient toujours.

/

Trois nuits par semaine, je délaisse la bibliothèque, ses livres, et la présence rassurante de Mael pour courir entre les arbres épais de la forêt. Deux cours d'Animagus en devenir et cette soirée où je suis entouré du professeur Glacey et du guérisseur de Poudlard pour étudier la guérison lente et douloureuse de mon bras sous forme animale.

Parfois, à la fin de ces séances, je prolonge ces moments hors du temps par des courses folles à travers les arbres, ou j'effectue quelques exercices sous l'œil appréciateur de mon directeur de maison et professeur de Métamorphoses.

– Vos bois s'endurcissent, Potter, c'est bien. Avez–vous remarqué que votre pelage brunissait ?

– Oui. C'est normal ?

– Comme vous, votre Animagus est en train de grandir. De garçon vous devenez homme, de daim vous devenez cerf.

– Oh… J'imagine que ça a pris plus de temps parce que je manquais de maturité.

– Que voulez–vous dire, Potter ?, s'étonne le professeur Glacey.

– J'imagine que certains sont « adultes » plus vite que moi.

– Aucun élève de ce château n'est un animal « adulte », comme vous dites, du moins pas avant sa dernière année.

– Mais... Mon frère Albus était déjà un cerf à treize ans...

– Votre frère ?

Il a l'air étonné. Pourtant je revois encore la mine si joyeuse d'Albus lorsqu'il a annoncé à nos parents qu'il pouvait se transformer en cerf. Je venais de leur expliquer que j'étais un Animagus en devenir, ils venaient d'apprendre que Lily avait d'incroyables prédisposions avec les animaux et Albus avait ému mon père aux larmes en lui apprenant qu'il se transformait en cerf, comme le père de notre père.

– Albus n'est pas un Animagus en devenir.

Je lève un regard perdu vers le professeur Glacey. Je sais qu'Albus a refusé de suivre les cours d'Animagus en devenir, mais il possède bien le don, sinon pourquoi aurait–il menti ?

– Par jalousie, sans doute, propose le professeur Glacey qui semble entendre la moindre de mes pensées. Il a dû croire que vous alliez partager quelque chose de nouveau avec votre père, quelque chose de rare, de précieux. Ça ne lui a pas plu. Il savait que vous ne douteriez pas de lui. Il a toujours su que vous lui juriez une confiance aveugle. Il vous a manipulé, James.

/

– Je ne comprends pas pourquoi elle s'énerve toujours, déplora Rose avec une inquiétude palpable de perdre à nouveau sa meilleure amie.

– C'est Natasha, remarqua avec fatalisme Nalani.

– A chaque fois que je parle de James j'ai peur de la perdre à nouveau, qu'elle se braque, qu'elle ne me parle plus…

Il était rare que Rose dévoile ses sentiments à d'autres que Natasha et James, aussi Nalani approcha doucement sa main du dos de Rose et y dessina plusieurs cercles dans le but de l'apaiser.

– Je ne fais que dire la vérité, se justifia Rose. James et Natasha sont faits pour être ensemble.

Nalani releva la tête, lançant un regard navré à Irina. Rose avait toujours manqué de tact mais, au fond, Irina ne lui en voulait pas. Natasha avait toujours dû garder son secret, Rose ne devait pas savoir qu'Irina avait été amoureuse de James. Elle ne l'était plus, désormais. Elle avait connu quelques garçons, était tombée amoureuse de deux d'entre eux, s'était fait à l'idée que James devienne son beau–frère et qu'il comble la vie de sa sœur de bonheur.

– Je suis d'accord avec toi mais tu dois reconnaître que tu ne fais pas seulement tout ça pour eux mais aussi pour éloigner Grena Torr. Et je trouve ça idiot, Rose. Tu devrais savoir que Natasha te préfèrera toujours.

– Peut–être, mais…

– Ça serait bien que tu le reconnaisses. Et que tu lui avoues.

– Je le ferai, promit Rose à contrecœur. Mais pour James…

– Laisse–moi faire. N'interviens plus et ne parle de James que si tu y es obligée, ok ?

– T'as une idée ?, s'intéressa Nalani.

– Non, avoua Irina, mais aux grands maux les grands remèdes. Ma mère en aura sûrement une.

/

L'équipe de Gryffondor volait haut dans le ciel. James et Mael, qui s'étaient installés dans le parc pour relire leurs notes de Sortilèges, avaient résisté quelques minutes avant de suivre les nouveaux joueurs du regard, évaluant leurs chances de gagner les prochains matchs.

– Fred joue moins bien depuis qu'il est capitaine, remarqua Mael. Ses passes sont abruptes, maladroites, alors qu'il a toujours été le plus fluide de nous trois.

L'agressivité et le ressentiment désormais loin derrière lui, Mael déplorait le peu de chance qu'avait sa maison de remporter la Coupe de quidditch. Depuis qu'il sortait avec Nalani, Fred était redevenu à ses yeux son ancien copain, un coéquipier avec qui il avait eu plaisir à jouer.

James, lui, était bien plus mal à l'aise. Son « meilleur cousin » et lui ne se parlaient plus, s'ignoraient dans le dortoir, détournaient le regard lorsqu'ils se croisaient dans les couloirs. Fred lui manquait. Beaucoup. Mais il était sorti avec Natasha et James ne pouvait s'empêcher de le haïr pour cette simple raison.

– C'est humain, mec, le rassura Mael. Si tu savais combien de fois j'ai rêvé de lui faire avaler son balai par la narine gauche… Mais en même temps je crois pas qu'il sorte vraiment avec Natasha. On les voit jamais ensemble. Ils sont pas allés au bal ensemble et…

– Elle l'a embrassé. Le soir de l'anniversaire de mon frère. J'ai cru que mon cœur allait sortir de mon corps.

– Faut pas que tu perdes espoir, James. Prends exemple sur moi, qui aurait pu croire que Nalani deviendrait ma petite amie ?

– Tout le monde. Sauf toi. Toi tu avais perdu espoir. Je préfère avoir la plus belle surprise de ma vie qu'y croire pour rien.

– Et tu l'auras. La plus belle surprise de ta vie. Moi j'y crois à fond. Suffisamment pour nous deux.

James lui accorda un nouveau sourire. Le trois centième de la journée au bas mot. La joie d'avoir retrouvé Mael ne s'étiolait pas et même le manque de quidditch lui paraissait dérisoire.

/

Un crâne au sourire sardonique, des fleurs flétries, un sablier détruit dont le contenu se mêlait à une terre putride, emplie d'insectes qui grouillaient. Une image peu reluisante et magique qui renvoyait l'odeur de la mort.

Natasha se dépêcha d'ôter la photographie des yeux de sa meilleure amie. A ses côtés, Rose n'était que haut–le–cœur et frissons.

– Je pense que je viens définitivement de comprendre pourquoi je ne suis pas à Gryffondor, déclara la rousse.

– Tu es toujours là. Tu es courageuse, Rose.

– Je tourne de l'œil à chaque nouvelle image.

– N'importe qui tournerait de l'œil. Le processus magique de conservation des odeurs est la pire trouvaille du domaine artistique magique.

Rose acquiesça, ramenant ses notes devant elle. Leurs recherches étaient bien avancées, même si elles étaient reparties de zéro pour que Rose puisse donner son point de vue aux résultats récoltés par Natasha des semaines durant.

– Bon, faisons un point, ordonna Rose en baillant.

Natasha hocha la tête, éparpillant toutes ses notes en vue de les synthétiser, comme Rose et elle l'avaient prévu.

– Souviens–toi que tu vas mourir, commença Rose. Un genre artistique présent mais peu connu chez les moldus, un genre artistique bien ancré dans la culture magique, depuis des siècles. Lié à la religion, chez les moldus comme chez les sorciers. Côté magique, c'est le genre artistique pratiqué par les croyants, en vénération de la Source ou tout autre nom représentant la légendaire première entité magique qui alimenta les différents berceaux de magie du monde.

– Dont nous ne connaissons toujours pas le nombre, intervint Natasha en fronçant les sourcils, signe que cette énigme l'agaçait.

– Onze officiellement, sauf pour cet auteur mystérieux qui prétend qu'il en existe treize et que l'un d'eux se trouverait en Atlantide, précisa Rose avec scepticisme. Voilà qui devrait alimenter tes... nos prochaines discussions avec James. Bref, continuons. Le « principe », le concept, appelons–le ainsi, est de rappeler aux hommes qu'ils sont mortels et qu'ils ne doivent jamais oublier la vanité de leurs pensées et de leurs agissements. Plus précisément, chez les sorciers, Memento Mori est une doctrine dont le but est de rappeler aux sorciers qu'ils ne sont dotés d'une puissance magique qu'en ayant été choisis par la Source, capable de leur ôter ce pouvoir si elle les juge trop vaniteux. Ce qui ce serait déjà déroulé à plusieurs reprises, si l'on en croit les reproductions et les écrits de différents auteurs.

– Et plus précisément chez nous, en Grande–Bretagne, mais aussi dans toute l'Europe, aux Etats–Unis et au Mexique, principalement. Des formes artistiques, de la peinture, des écrits, et... des tombes. D'où cette idée omniprésente de la mort, et de faire très attention à nos actes et nos pensées, si l'on veut, grosso–modo, que la Source nous accueille après la mort.

– Ce qui induit que les sorciers d'origine moldue soient moins prédisposés à respecter le Memento Mori car ils mettent en péril l'équilibre moldu–sorcier.

– Tout comme les Sang Pur et leurs idées souvent tranchées sur la supériorité des sorciers de leur sang.

– Les sorciers les plus honnêtes et les plus à même d'accomplir le précepte seraient les sorciers discrets, qui se mêlent aux autres sans créer de discorde. D'où, probablement, les paroles énigmatiques de tes grands–parents.

– Les familles où la magie circule sans étreindre les êtres, récita Natasha. Plus nos recherches avancent et plus je me dis que c'était comme si cette Source les avait jugés « bien sous tous rapport » parce qu'ils possédaient le fameux pouvoir magique sans l'utiliser.

– Tout ça reste à éclaircir, confirma Rose. Revenons–en aux certitudes. Lorsque les écoles de la magie furent créées, à des époques pourtant bien distinctes, la croyance n'avait pas très bonne réputation. Les enfants, jusqu'alors éduqués par des précepteurs, découvrent le monde différemment, par le biais de l'école.

– La sociabilité, la tolérance, l'ouverture vers les autres.

– Les adorateurs de la Source trouvent alors le moyen de déployer leur parole par des dissimulations et des anamorphoses.

– Par des leçons de morale perpétuelles également et, surtout, par la peur. Les sorciers entendent des voix, récitant toujours la même phrase. « Je fus autrefois ce que vous êtes et ce que je suis, vous le serez aussi. » Ce qui confirme les références permanentes à la mort, à l'après–vie et à la condition humaine.

– Des concepts qui, une nouvelle fois, sont aussi présents chez les moldus, rappela Rose.

– A l'exception près que, chez les sorciers, existe une référence supplémentaire, celle de « se souvenir de sa mort » comme d'un rite de passage vers cet au–delà convoité où le sorcier de fera qu'un avec la magie. C'est là qu'on manque cruellement de connaissances.

– C'est–à–dire ?

– Certains écrits laissent entendre que le « croyant », une fois mort, se mêlera à la magie en tant que matière, comme s'il se fondait en elle. Alors que d'autres vont plus loin, en affirmant qu'une fois « de l'autre côté », ils pourront influer sur le monde magique, sur l'existence des vivants.

– La frontière est infime.

– Peut–être pas. Le problème, Rose, c'est qu'on est aussi pragmatique l'une que l'autre.

– Ouais ben je refuse que l'une d'entre nous se laisse endoctriner pour mieux comprendre ce concept. On en parlera à James et...

Rose s'interrompit, redoutant la réaction de Natasha, effrayée à l'idée d'entériner les efforts de chacune depuis leur récente réconciliation. Natasha la rassura d'un léger sourire avant de froncer les sourcils.

– Pourquoi est–ce si important, pour toi, de lui en parler ?

– Parce qu'il fait des recherches sur l'international et qu'il aborde le sujet des écoles de magie du monde entier, je l'ai vu lire Historia da Castelobruxo pendant les vacances, et Louis m'a dit l'avoir vu traduire un grimoire scandinave sur les différences d'enseignement entre Durmstrang et une école qui ne fait pas partie des Onze, ou des Treize, une école très sélective qui n'accepterait que les héritiers des guerriers adoubés par la déesse Freya et les valkyries. J'ai profité de ton cours d'Animagus d'hier pour faire quelques recherches mais je n'ai pas trouvé grand–chose, si ce n'est que cette école n'accepte aucun transfert d'élève ni aucune compétition avec les autres écoles. Personne ne sait où elle se trouve et son organisation est totalement indépendante des puissances politiques scandinaves. La légende prétend qu'elle se trouverait à Folkvangr, dans le château de la déesse Freya.

– Je comprends que le sujet puisse l'intéresser mais...

– Le professeur Ganesh est le référent de James, il surveille l'avancée de son mémoire et ça m'étonnerait qu'il nous ait choisies par hasard. On ne perd rien à lui parler, de toute manière, pas vrai ?

– Tu... Tu as d'autres idées en tête, Rose ? Genre, te servir de ce prétexte pour m'abandonner en pleine forêt avec James ?

– Je serai incapable de traverser la forêt seule, donc non. Mais oui, je continue de penser qu'une discussion s'impose entre vous. Bon, tu veux continuer par quoi ?

Natasha ne répondit pas tout de suite. Elle voyait Rose se ronger les sangs nerveusement, sans doute paniquée à l'idée d'être allée trop loin en abordant le sujet « James ». Natasha lui caressa le bras, l'apaisant instantanément.

– Tu as raison. Je pense qu'on aura fini de synthétiser nos recherches à la fin de la semaine, on ira le voir à ce moment–là.

– Ah ?, s'étonna Rose.

– Ses amis font des recherches aussi. Et je les ai souvent surpris alors qu'ils parlaient de Source et de croyances. Peut–être... Peut–être qu'on tient un truc énorme entre nos mains et qu'à nous tous on peut comprendre de quoi il s'agit. Histoire d'aller voir les profs, de laisser faire les adultes et de vivre plus... sereinement. Et pour répondre à ta question, je pense qu'on devrait poursuivre sur la transmission, justement. On sait déjà que le mouvement s'est essoufflé quand les écoles ont été créées, un peu partout. Mais il reste des précepteurs, et certains sont néfastes.

– J'ai du mal à comprendre cet aspect–là. Ils ne sont pas surveillés ?

– Ils sont brillants. Mes parents ne sont jamais allés à l'école parce que mes grands–parents trouvaient tout à fait normal de confier leur enseignement à un sorcier brillant, de confiance.

– Des manipulateurs, en somme ?

– Oui. Des sorciers instruits, implantés dans le monde politique, dans les ministères, bien sous tous rapports. Si j'insiste là–dessus c'est parce que j'ai trouvé ceci dans un des livres qu'on a empruntés à Londres. Et je ne l'avais pas en revenant à Poudlard.

Les sourcils froncés, Rose attrapa le bout de parchemin que lui tendait sa meilleure amie. Sur ce parchemin de bonne qualité se trouvait un seul mot. Un nom de famille qui ne leur était pas familier, mais pas inconnu non plus.

– Zigaro, lut pensivement Rose à voix haute. Comme l'ancien préfet–en–chef.

– Ouais, acquiesça Natasha. Tu reconnais l'écriture ?

Rose n'eut nul besoin de se concentrer. Elle connaissait cette écriture penchée et ce parchemin légèrement argenté pour avoir observé durant des heures celui qui les possédait.

– C'est Scorpius. C'est Scorpius Malefoy qui a mis ce mot dans ton livre.

– Tu en es sûre ?

– Certaine. Et maintenant il va falloir comprendre pourquoi.

– Il ne l'a peut–être pas glissé au hasard. Que sais–tu de la famille Zigaro ?

– Pas grand–chose. Ce n'est pas une famille connue, je ne sais même pas si les parents travaillent, pas au ministère ni à Sainte–Mangouste, c'est certain, j'ai bouffé leurs organigrammes assez souvent pour en être sûre. Ma mère disait toujours qu'il fallait que l'on se montre polis et concernés à chaque représentation publique, et je n'ai jamais vu, lu ou entendu ce nom avant d'arriver à Poudlard. Il y avait Tom, l'ancien préfet–en–chef. On dit qu'il est entré au ministère depuis la fin de ses études et qu'il était l'élève le plus brillant depuis ma mère. Elle l'adore, d'ailleurs. Son frère aîné étudie au bureau des Aurors. On dit qu'il est aussi talentueux que mon oncle, il aurait même sauté une année d'études tellement il a d'avance sur les autres apprentis.

– J'ai fait quelques recherches sur eux et je n'ai trouvé que des éloges, confirma Natasha. Les témoignages, les articles, tout laisse à penser qu'ils sont l'avenir de notre communauté. Un avenir brillant et exemplaire. L'un est dans les bonnes grâces du Survivant, l'autre a été vu plusieurs fois avec ta mère. La presse les adore. J'ai lu quelque part qu'ils feraient d'excellents professeurs, dans quelques années. Et devine quoi ? Ils donnent déjà des cours. Des sortes de cours de soutien dispensés gratuitement pendant les vacances scolaires.

– Je vois. Il va falloir qu'on mette au clair l'histoire des frères Zigaro.

– Et il y a Dolores, rappela Natasha. Fraîchement arrivée d'Irlande et répartie en deuxième année, à Serpentard. Je ne savais pas qu'ils étaient en famille mais je les ai vus partir ensemble, à King's Cross.

– Etrange. Tu peux me lire la page sur laquelle Scorpius a glissé son mot ?

– « Que de jeunes apprentis sorciers aient choisi de continuer leur apprentissage avec les druides précepteurs est compréhensible. Ce qui l'est moins, c'est que ces druides aient accepté, bafouant ainsi l'une de leurs règles principales. Il faut alors comprendre pourquoi. Une des réponses est qu'ils avaient besoin de la « piétaille » pour s'occuper d'un certain nombre de tâches subalternes. Ce qui n'empêche qu'il ait pu y avoir de l'amitié dans ce genre de relation, mais celle–ci était subornée à l'usage qu'ils pouvaient faire de ces « pions » pour mener leur propre jeu. Qu'ils aient pu côtoyer plusieurs esprits brillants, le manque de croyance de ces esprits les a éloignés de l'horizon intellectuel de ces druides qui se croyaient devins, sans pour autant quitter leur ordre pour celui, bien moins élogieux de vate. Dans leur état de perfection absolu, ces faux–druides n'ont plus guère besoin des autres, leur doctrine autoréférentielle les poussant à se refermer sur eux–mêmes. Ceux qui veulent entrer en dialogue avec eux doivent alors imiter leur pensée, et leurs croyances.

C'est seulement avec des doubles d'eux–mêmes, disciples et imitateurs, qu'ils se plaisent alors à dialoguer. Une fois libérés des contraintes qu'impose le collectif, ils cessent donc de se confronter à l'altérité, à des opinions ou à des personnalités différentes des leurs. La relation qu'ils recherchent ne se présente plus que sous la forme d'un monologue à deux têtes. Dans leur rejet de ce qui est différent, culturellement et intellectuellement, ils transmettent à leurs disciples, des êtres qui leur ressemblent en tout point, qui pensent et agissent comme eux, dans un rapport aussi mimétique qu'accablant, en vue d'un seul et unique objectif : que la transmission devienne son parfait contraire, et qu'il n y ait plus qu'une seule pensée en ce monde : la leur. »

Natasha se redressa, plus pâle que la mort. Elle avait lu à voix basse, penchée vers Rose, afin que personne autour d'elles n'entende ce texte qui les faisait frissonner.

– Je... Je ne veux même pas voir le rapport entre ce texte et les Zigaro, murmura Rose d'une voix blanche. Demain, si tu veux, mais pas ce soir, pas aujourd'hui. C'est trop flippant.

– D'accord. Tu es quand même partante pour continuer ? Je pense qu'on devrait se concentrer sur les trois sujets restants parce que demain... Il faudra quand même qu'on comprenne pourquoi Scorpius Malefoy nous tend cette perche. Pourquoi lui, pourquoi ce nom, pourquoi ce texte.

– J'en jubile d'avance, railla Rose.

– Mais je suis désormais convaincue qu'il faudra en parler à James. Pas seulement pour ses recherches. Ce texte que je viens de lire... ça va à l'encontre même de ce qu'il est, affirma Natasha.

– Qu'est–ce que tu veux dire ?

– Cette pensée unique, c'est justement tout ce qu'il déplore. James rêve d'un monde d'ouverture et de curiosité, où chacun serait libre de rencontrer l'autre, de voir en quoi les cultures sont différentes et riches, et ça... ce texte... Je crois que si James veut autant se lancer dans l'international, c'est justement pour se battre contre ce genre de pensée unique.

– Alors tu es d'accord ? Pour lui parler ?

– Oui je suis d'accord.

– Cool, sourit Rose, soulagée. Bon, il nous reste quoi ?

– Le livre qu'on a laissé pour la fin, celui qui parle de mythologie. Y a aussi le concept de vanité sur lequel j'ai déjà bien bossé, surtout le côté artistique, mais que j'aimerais revoir avec toi et...

– Carpe Diem.

– Tout à fait.

– C'est parti, ces deux préceptes sont–ils contradictoires, ou non, écrivit Rose, sa tête penchée au–dessus des rouleaux de parchemin.

– Oui et non, commença Natasha. Dans un sens, au premier abord, on pourrait dire qu'ils sont assez semblables. Le Carpe Diem appelle l'homme à profiter de chaque instant, le Memento Mori lui rappelle qu'il va mourir. Mais les préceptes divergent dès qu'on songe au temps. Le premier refuse de penser au passé et à l'avenir, alors que le second ne songe qu'à l'après, à l'avenir, et à la mort. Ce qui nous amène au choix, d'un côté la vie, de l'autre la mort. Nous pouvons donc nous intéresser en même temps à la vanité, et à la représentation artistique, plastique, de ces deux préceptes. Le Carpe Diem et le Memento Mori sont souvent représentés par le squelette, la mort ou la vie, en fonction des œuvres. Le sablier, le temps qui passe. Les fleurs, tantôt flétries, tantôt pleines de vie. Plus rare, le serpent qui se mord la queue ou parfois une spirale, l'infini. Cette symbolique n'est que rarement présente dans le Carpe Diem, alors qu'elle l'est toujours dans le Memento Mori.

Natasha ouvrit quelques livres rapidement, retrouvant les marque–pages qu'elle y avait apposés. Rose grimaça en voyant quelques tableaux, préférant s'intéresser aux textes dont Natasha avait souligné quelques mots.

– Ouroboros ?, lut Rose.

– Le symbole de l'infini, de l'éternel retour, de l'alliance entre ciel et terre, bien et mal, jour et nuit... Dans le Memento Mori, l'Ouroboros est lié au sablier dans une représentation du passage entre le vide et le plein, inlassablement. Une fois le dernier grain passé, on retourne le sablier, c'est une image pour montrer qu'i guère de différence entre le vide et le plein. Une représentation, encore, du passage du céleste au terrestre, et inversement. Donc...

– On en revient toujours au même point. Le Memento Mori reste et a toujours été une représentation de la croyance dans le monde magique et le concept est simple : souviens–toi que tu vas mourir et choisis ce que tu vas faire de ta vie. Vivre sans croyance, et tomber dans l'oubli. Ou rejoindre la Source et sa ramification foisonnante d'êtres d'influence pour mourir dignement et enfin se fondre dans la magie.

– Il reste quelques points à éclaircir mais c'est un résumé assez juste.

– C'est dingue. Complètement dingue. Je n'avais jusque–là jamais entendu parler de croyants dans le monde magique, il y a bien quelques peuples qui vénèrent des divinités, en Italie ou en Grèce, en Amérique du sud... Mais savoir que des êtres influents sont là, tout autour de nous, et rêvent depuis des siècles de déployer leur parole pour empêcher tout être de penser et d'agir différemment c'est... la fin de la tolérance ! De la recherche ! De l'art !

– De tout.

– Mais pourquoi personne n'agit ?

– Encore faut–il trouver des preuves. Ils ne commettent pas des meurtres...

– Non, ils empêchent les vivants de garder leur libre–arbitre et leur liberté ! C'est révoltant !

– Eh bien je suis ravi de te voir enfin te rebeller, Weasley !

La mine réjouie de Scorpius Malefoy ne gêna nullement Rose. Elle aurait pu être en colère, rougir, le dévorer des yeux, bégayer, s'enfuir en courant, elle n'en fit rien. Pour la première fois elle se permit de soutenir son regard. Il était pourtant toujours aussi beau, toujours aussi charismatique, mais Rose ne ressentait aucun affolement, pas même lorsqu'il se pencha vers elle.

– Il vous reste un dernier bouquin, les filles. Ne le négligez pas. Je compte sur toi, Weasley, ok ?

– Je me fiche que tu comptes sur moi. Je me suis engagée, je sais ce que j'ai à faire. Et là, tout de suite, j'ai rendez–vous avec Timothée et Julian, alors laisse–moi passer Malefoy.

Tout sourire, Scorpius s'écarta, laissant passer une Rose fière et confiante. Il la suivit des yeux, comme un oncle couve une nièce dont il est fier, avant de se tourner vers Natasha et de lui asséner, avec une nonchalance désarmante :

– Vous visez toujours la deuxième place, Kandinsky ? Maintenant que Serpentard est assuré de gagner la Coupe...

– Tu sais ce que c'est ton problème, Malefoy ? T'as jamais tâté ma batte d'assez près !

Natasha rangea ses recherches d'un coup de baguette avant de foncer derrière Scorpius qui avait pris ses jambes à son coup, hilare et satisfait.

/

Les cours de Soins aux Créatures Magiques étaient devenus le cours favori de James. Parce que tous ses amis le suivaient. Parce que Juliet, sans trop qu'il comprenne pourquoi ou comment elle l'avait fait, était parvenue à convaincre toute la bande de suivre ce cours.

« Avant que je parte, on s'était tous promis de choisir cette option en troisième année », avait-elle expliqué, sans trop s'attarder. Et si certains d'entre eux avaient choisi de ne plus suivre cette option après leurs Buses, Juliet leur avait fait changer d'avis. Et le professeur Hagrid avait accepté avec une grande joie de voir ses rangs se remplir.

Revoir Juliet, pouvoir la voir et lui parler tant qu'il le voulait, la voir sourire et rire de ses blagues, lui procurait un bonheur indescriptible. James adorait écrire, sa correspondance avec Sian et Mateus enrichissaient sa vie, mais la présence de Juliet avait une saveur autrement plus appréciable que ses lettres. La jeune fille possédait des traits de caractère qui avaient tout de suite plu à James, et qu'il avait plaisir à redécouvrir.

Son dynamisme. Sa joie de vivre. Et son franc-parler.

Juliet s'entêtait à le rapprocher de ses amis, à l'éloigner de la solitude. Ils passaient beaucoup de temps ensemble, et Juliet s'était mise à jouer divers rôles : tantôt elle se comportait comme une sœur, voire une mère, donnant des conseils à James sur le comportement à observer en cours, ou avec les filles, de quelles filles s'approcher – Natasha –, de quelles filles s'éloigner – Alice et les sœurs Zabini –, tantôt elle se comportait comme sa psychomage, évoquant sa récente tentative d'isolement comme un rejet non assumé de sa famille. Et puis, fatalement, elle évoquait Albus, conseillait à James de se méfier de son frère, coûte que coûte. « Il va continuer, James. Et la prochaine fois, c'est à toi qu'il va s'attaquer. Peut-être directement, peut-être en te visant à travers tes proches. »

Juliet insistait. Elle n'aimait pas faire face au silence de James. Mais le jeune homme ne savait que faire. Il répétait toujours cette phrase « que veux-tu que je fasse, il ne m'écoute pas ». Et l'inquiétude demeurait dans les yeux de Juliet Hawkes.

/

Pré-Au-Lard, pour la première fois. Pré-Au-Lard enfin. Mes yeux papillonnent, passent d'une boutique à l'autre, émerveillés, s'arrêtent sur un pub à la devanture médiévale somptueuse, sur des étals de fruits, de friandises, de pain d'épice, recouverts d'un lourd manteau de neige.

Les enfants britanniques découvrent Pré-Au-Lard à treize ans, sauf les moins chanceux, ceux qui n'obtiennent pas l'autorisation nécessaire, ou ceux qui se doivent de quitter Poudlard. Comme moi. Je suis partie trop tôt, je ne faisais pas encore partie des « grands », des privilégiés qui, le temps de quelques samedis par an, quittent le château et s'engouffrent dans les calèches par dizaine d'amis.

A mes côtés, ma dizaine d'amis à moi. Keanu, Solenne, Oscar, Pepper, Vincent et Clifford marchent devant moi, se retournant par à-coups pour sourire à mon émerveillement. A ma gauche, Mael et Nalani se chamaillent, s'embrassent, se serrent, se chatouillent. A ma droite, Louis et Susie parlent sérieusement avec un irlandais, un dénommé Sean Bogart, un apollon qui est très proche de Louis. Ils se cachent mais ne tarderont sûrement pas à vivre leur relation aux yeux de tous et ça me fait plaisir pour Louis.

- Là c'est la boutique de quidditch et si on suit cette petite rue, là-bas, on arrive à la Tête de Sanglier. C'est une taverne moins accueillante que les trois balais, mais la légende prétend qu'on en apprend plus sur la vie magique le temps d'une bièraubeurre à la tête de sanglier qu'en lisant un livre.

James appuie sa phrase d'un clin d'œil, plus heureux que jamais. Il n'est pas difficile de le décider, il comprend que je veux tout voir, tout connaître et m'entraîne jusqu'à ce pub miteux qui fait frissonner Susie.

- On ne va pas tous rentrer, si ?, demande-t-elle, peu rassurée.

- Tu ne risques rien, lui promet Oscar.

Pepper lui jette quelques livres de neige sur la tête en ricanant mais Oscar garde son sourire. Les autres ont beau le charrier gentiment, lui ne cache pas son bonheur d'avoir pris autant de hauteur que de muscle. Comme à chaque porte qui se présente, il se jette dans l'ouverture en même temps que Nalani, se disputant la première place en se donnant des coups d'épaule. James les regarde comme si leur compétitivité puérile était le plus beau spectacle au monde alors que Mael et Susie affichent une moue blasée.

Tous s'engouffrent dans la taverne, les uns après les autres, parce que je l'ai décidé, parce que désormais nous faisons tout comme un seul homme, ensemble.

Seul Keith n'est pas là. Seule Keith n'est jamais là.

Le tavernier semble peu ravi de voir entrer tant de clients, c'est un très vieil homme à la mine bourrue et à la barbe argentée. James le salue timidement et avec respect, ce que je ne comprends qu'en réalisant que nos bièraubeurres nous sont servies par Abelforth Dumbledore, un héros de guerre discret et peu vantard de ses prouesses.

Le pub est minuscule mais la pénombre qui y règne permet aux clients la plus grande discrétion. Peu à peu, entre rires et boutades, nos yeux s'habituent à l'obscurité et nous découvrons, tout au fond de la pièce trois personnes qui nous observent. Je sens James se tendre contre mon bras gauche, avant qu'il ne se redresse, animé par un désir de protection. Il nous dissuade de le suivre et se rapproche de son frère, assis entre les frères Zigaro.

/

L'effroi, l'envie de protéger son frère, de le soutenir, de lui montrer qu'il n'était pas seul, qu'il ne le serait jamais, malgré ses agissements passés. L'accueil d'Albus, pourtant, ne trahissait d'aucun besoin ni d'aucune envie de la présence de son frère.

- Va-t-en, James, tu n'as rien à faire là.

Les frères Zigaro, en revanche, ne se départaient pas de leur sourire. La surprise de James, sa colère qu'il n'essaya pas d'étouffer affrontaient la tranquillité d'Elvis, le mépris de Tom.

- Je vais régler la note, murmura Elvis en se redressant, continuant d'étudier James des pieds à la tête.

- Qu'est-ce que vous faites ici ?, demanda James à Tom, ignorant totalement l'aîné des Zigaro.

- James, souffla Tom avec condescendance. Aussi brave qu'idiot.

- Réponds-moi, Tom.

- Nous avions rendez-vous avec ton frère, pour… Disons pour programmer un autre rendez-vous. Et c'est maintenant chose faire. Albus, tu connais l'endroit, rejoins-nous-y quand tu seras prêt.

- Et s'il ne vient pas ?, intervint James.

- Nous sortirons simplement de sa vie, répondit Tom avec désinvolture.

Le plus jeune des Zigaro se redressa, hocha la tête à l'adresse des frères Potter et suivit Elvis hors du pub. James demeura debout, observant Albus qui, plus pâle que jamais, était plongé dans ses pensées.

- J'ai promis à papa et maman de te protéger. Et j'ai toujours la Carte du Maraudeur sur moi. Je peux te surveiller, demander à mes amis de Serpentard de garder un œil sur toi mais j'espère sincèrement que tu ne feras rien de stupide. Ce serait prendre un risque bien trop élevé.

Albus tourna son regard vers son frère, lentement, las de devoir répondre à cet être méprisable, insignifiant qui prétendait pouvoir l'aider.

- Tu n'as aucun conseil à me donner. Tes petites manigances n'ont servi à rien, les parents m'aiment et me soutiennent, quoi que tu tentes pour me discréditer à leurs yeux.

- Je n'ai fait que dire et montrer la vérité, tu le sais aussi bien que moi.

- J'irai à ce rendez-vous. Tu le sais aussi bien que moi.

Les deux frères s'affrontèrent du regard, jusqu'à ce que la porte s'ouvre sur un nouvel attroupement qui attira leur attention, et permit à Albus de s'enfuir.

- Un problème ?, s'inquiéta Rose.

Derrière elle, Natasha ignorait les irlandais qui les accompagnaient, redoutant autant que sa meilleure amie la réponse de James. James était heureux de les voir ensemble, après les avoir vues s'éloigner durant des semaines. Il était conscient des efforts de chacune, ceux de Rose, qui acceptait la présence de Grena Torr, Liam O'Brien et leurs amis, ceux de Natasha qui s'accrochait au bras Rose comme pour lui prouver qu'elle la préfèrerait toujours. Près de la porte, et légèrement mal-à-l'aise de se trouver parmi ce groupe, Timothée Bergson et Julian Acteriez évitaient le regard de James. Celui-ci força un sourire, ancrant son regard dans les yeux clairs de sa cousine.

- Tout va bien, Rose. Amusez-vous bien.

S'il parvint à laisser croire à ses amis que tout allait bien, Juliet demeurait inquiète. Mais elle garda le silence, souhaitant tout comme James profiter de ce moment de quiétude que leur offrait le sublime village de Pré-Au-Lard.

/

C'est ta dernière chance, Albus.

Il avançait d'un pas tranquille, multipliait les sourires niais, ne trahissant nullement son angoisse.

Ta dernière chance. Ensuite il sera trop tard.

Il s'approchait du tunnel, son cœur battant un peu plus vite à chaque pas. Loin derrière lui, une voix l'appelait.

Tu n'auras plus de contact avec nous et nous ne t'aiderons plus.

Il continuait d'avancer, ignorait volontairement cette voix qui l'appelait, qui voulait le retenir.

Et alors tu seras seul. Seul face à des objectifs trop hauts pour toi.

Il s'engouffra dans le tunnel, prêt à jeter un leurre derrière lui pour dissuader cette voix de le suivre. Mais son frère fut plus rapide.

- N'y va pas, Albus.

Albus l'ignora, continuant d'avancer, la main de James toujours sur son épaule alors qu'il essayait de le dissuader de faire une bêtise qu'il regretterait.

« Nous sortirons simplement de sa vie. » Le calme. La tranquillité. Les frères Zigaro n'avaient pas peur de le perdre. Albus n'avait que peu de valeur à leurs yeux.

- Ils ont dit que si tu n'y allais pas, ils sortiraient de ta vie. Ça veut dire plus de missions, de torture… N'oublie pas qu'ils t'ont fait boire du sang de dragon. N'oublie pas qu'ils t'ont forcé à faire des choses horribles. Tu peux être libre.

La liberté de rester auprès de deux frères qui se moquaient de son choix, de sa présence, de ce qu'il pouvait leur apporter, leur offrir.

- Je suis déjà libre, James.

Libre de refuser. Libre d'accepter.

- Ils sont puissants, eux seuls peuvent m'aider à atteindre mes objectifs.

- Ce qu'ils vont te demander… Ça sera sûrement pire que tout ce qu'ils t'ont demandé à ce jour.

- Sûrement, oui. Mais au final, ça ne te regarde toujours pas. Encore moins depuis que tu ne fais plus partie de la famille.

Les mots de leur père, de leur oncle Ron. Des mots qui hantaient James, qui le hanteraient toujours.

- Tu restes mon frère.

- Je sais. Et ça n'a toujours aucune valeur à mes yeux.

James s'arrêta, James hésita. A peine une seconde. Une seconde de trop. D'un enchantement, Albus ferma le tunnel, empêchant quiconque d'y accéder.

/

C'était la seconde fois qu'Albus Potter empruntait le tunnel rouge. Trois, s'il comptait le soir de l'accident de son frère. Il avait surnommé le tunnel ainsi, à cause de la flaque de sang asséchée de son frère, des traces couleur feu qu'avaient laissé la salamandre sur les parois, le plafond, le sol et de la calcification des murs poreux.

Son cœur battait vite et fort. Lui toujours serein tremblait d'effroi à l'idée de retrouver les frères Zigaro qui lui avaient confié leur déception, le menaçant de disparaître totalement de sa vie.

Il avait besoin d'eux. Besoin de leur ascendant, de leur intelligence, de leur perversion. Besoin d'être introduit parmi l'élite, besoin d'être érigé au plus haut sommet. Besoin d'en apprendre toujours plus sur eux, de les laisser côtoyer le mal, caresser les ténèbres, pour mieux les arrêter et devenir un héros plus brillant et plus admiré encore que son père.

La gloire, les demandes d'autographe, les sollicitations, les articles, les félicitations. Sans compter les maisons à la campagne ou au bord de la mer qu'on prêtait aux héros pour les remercier, les sommes d'argent qui ne se refusaient pas, les remerciements numéraires ou en nature. L'impression d'avoir le monde à ses pieds.

Mais avant de devenir le Maître suprême, Albus devait apprendre à être un bon disciple.

Le bout du tunnel s'annonçait, le sol se transformait en une petite pente, la lumière de la lune se laissait découvrir. Albus surgit au terme de la forêt interdite et marcha prudemment jusqu'au laboratoire de pierre dissimulé sous d'immenses asphodèles. Celles-ci s'écartèrent sur son passage, alertées par leur propriétaire qu'Albus n'était pas un intrus, qu'il avait été invité, qu'il avait le droit de vivre, qu'elles pouvaient camoufler leur venin mortel.

La porte s'ouvrit. Seule la pièce principale était éclairée. Albus, malgré sa curiosité, n'avait pas le droit de voir le reste du laboratoire.

Les trois Zigaro lui faisaient face. Père et fils arboraient le même sourire.

C'était sa dernière chance, son dernier test. Ensuite il serait trop tard. Il ne pouvait pas laisser passer sa chance. Voilà longtemps qu'il avait décidé qu'une vie ordinaire n'était pas pour lui.

Il méritait mieux. Il méritait ce qu'il y avait de mieux. Et il était prêt à tout pour cela.

/

A moitié écroulée sur un sofa de la salle commune des aigles, Natasha lisait attentivement les nombreux feuillets de parchemin qu'elle avait posé sur son ventre. Elle avait mêlé ses jambes à celles de Rose, assise plus élégamment de l'autre côté du sofa.

– Tu lis quoi ?, la questionna Rose.

– Une lettre de ma mère, soupira Natasha. Six pages, tu te rends compte ?

– Pas vraiment. Ma mère m'écrit toujours moins de dix lignes, et c'est toujours la même chose, elle me rappelle mes devoirs à venir et râle de mes mauvaises notes.

– Tes notes sont brillantes !

– Pas pour elle. Elle ne me félicite jamais d'un Optimal et râle toujours lorsque j'ai Effort Exceptionnel, comme si ce n'était pas assez bien. Je te dis pas la leçon de morale quand j'avais eu Acceptable en Métamorphoses.

Natasha mêla leurs doigts, caressant la main de Rose avec tendresse.

– Moi je suis fière de toi, affirma–t–elle. Et je suis sûre que tes parents le sont aussi. Si ta mère est aussi exigeante c'est parce qu'elle veut le meilleur pour toi.

– C'est gentil.

– Tu sais, Rose… Tu devrais lui parler de ta passion. Lui montrer tes œuvres.

– Ce sont des photographies, Nat, pas des œuvres d'art. Et puis c'est juste un passe–temps.

Natasha se mordit la lèvre inférieure pour retenir les mots de trop, ceux qui viendraient gâcher la douceur de leur rapprochement. Mais au fond d'elle, elle n'en démordait pas. Rose n'était pas faite pour une carrière au ministère. Elle pouvait travailler partout, elle en avait les capacités, le talent, le sérieux, mais elle possédait quelque chose de rare, un don qui la magnifiait.

– Et donc, ta mère te raconte quoi ?, demanda Rose, préférant changer de sujet.

– Dans la première page elle me demande si je suis gentille avec toi et me rappelle combien je t'aime et combien tu es essentielle à ma vie.

Elle ne s'attarda pas sur les joues rougissantes de sa meilleure amie. La sincérité et la franchise dont elle faisait preuve avaient toujours été revendiquées par quiconque la connaissait un tant soit peu, le mensonge dans lequel elle vivait ces derniers mois l'avait rendu malade, elle l'avait relégué loin derrière elle avec soulagement.

– Et après elle me parle de James, jusqu'à la fin. Bon, elle évoque aussi mes recherches, Memento Mori, et tous ces trucs qui la font autant flipper que moi. Mais elle parle surtout de James, vraiment. Elle me dit que je pourrais éprouver de la pitié ou plutôt de la compassion pour lui, que ce serait légitime, mais que ça n'a rien à voir avec ce que je ressens réellement pour lui. Elle dit que je l'aime, que je t'aime, que je nous rends malheureux tous les trois en prétextant que je ne suis pas assez bien pour vous. Ce sont ses mots.

– Mais c'est aussi ce que tu penses.

– Oui, avoua Natasha. Elle dit aussi que je ne dois pas m'en faire, qu'ils se fichent de subir une enquête des journalistes parce que… comment elle dit déjà, songea Natasha en ressortant un feuillet, ah oui, voilà, « ils nous prendront pour la belle–famille de l'héritier du Survivant, et alors ? Ils peuvent bien chercher, fouiller dans nos vies, nous n'avons rien à cacher. Nous n'avons jamais eu honte de notre situation modeste, ma chérie, et ton bonheur importe bien plus que cette Gazette à laquelle nous ne sommes même pas abonnés. »

– Bien dit, approuva Rose.

– Elle dit aussi qu'elle sait que James va partir, qu'il voudra quitter l'Angleterre. Elle me conseille d'être très assidue quand on apprendra à transplanner, pour que je puisse les voir souvent quand je… quand je vivrai avec James.

– Oh… Tu serais prête à le suivre ?

Leurs yeux se rencontrèrent. La détresse de Rose, qui s'en voulait déjà d'avoir prononcé ces mots, la peur immense de Natasha, qui n'osait jamais avouer la teneur de ses sentiments pour James.

– Je serais prête à le suivre n'importe où, avoua–t–elle sans détour. Même si j'aime ma famille… Et puis il y a toi…

– Tes parents sont ok et moi aussi.

– J'aimerais être sûre que… tu sais, que tout va bien, que personne n'aura plus besoin de moi.

– Ce sont deux choses différentes, Nat. J'aurais toujours besoin de toi, ta famille aussi. Mais nous pourrons nous voir très souvent. De toute manière il est hors de question que je ne vois pas James régulièrement. C'est mon frère. Et tu es ma sœur.

– Tu serais… d'accord, alors ?

– Nat… Je ne veux que ton bonheur. Et le sien, par la même occasion. J'ai toujours été d'accord.

Elle plongea son regard bleu ciel dans celui, vert sombre, de Natasha, pour que celle–ci puisse y lire toute sa sincérité. Ce qu'elle fit, avant d'esquisser un sourire timide, aimant et... Il y avait soudain un côté fleur bleue chez Natasha que Rose découvrait avec surprise. Et avec une furieuse envie de rire.

– Aller, viens, on va terminer nos recherches et après on ira le voir.

– Il ne nous reste qu'un livre, songea Natasha.

– Ouais, celui sur les Mac Cairill, acquiesça Rose.

/

Scorpius Malefoy faisait le même un rêve une à deux fois par semaine. Un cliché idyllique, sur la falaise du vieux James, avec un jeune James entouré de sa nouvelle famille. De sa future famille. Les Mac Cairill.

Une famille dont les branches se mêlaient à l'Histoire, dont les ramures parcouraient le monde, dont les êtres, emplis de la magie la plus pure, s'étaient disséminés çà et là au fil du temps.

L'impatience se faisait plus vive, encore, depuis qu'il connaissait la vérité à propos de Pansy, et des frères Zigaro. La peur le gagnait dès qu'il imaginait son père, sa mère, Théo et Blaise rejoindre les Zigaro. L'envie de mourir, alors, le gagnait à nouveau. Il ne voulait pas d'une vie sans sa famille et l'idée même de combattre les siens le rendait nauséeux.

L'omniscience des Zigaro, l'absence de Graziella qui ne l'avait plus rejoint depuis longtemps, la certitude que l'Oracle de Poudlard n'existait plus, que James ne serait jamais la Clef du Rassemblement, hantaient son esprit.

Scorpius transformait sa rage, sa haine et sa douleur en un acharnement sportif qui portait ses fruits. Son équipe se portait de mieux en mieux et il avait hâte de reprendre la compétition.

Ses responsabilités auprès des jeunes irlandais le rendaient pleinement heureux, et il surveillait avec toujours plus de discrétion les trois élèves qui l'inquiétaient. Keziah Kent, Jasper Leitrim et, surtout, Dolores Zigaro. Il l'avait aperçue, parlant par cheminée avec ses frères, et rire à gorge déployée en se moquant de James. «Il n'avait plus rencontré l'Oracle depuis ton départ, Tom, et le voilà qui balise à chaque fois qu'il s'approche de la Tour Invisible. Il n'a même pas fait le rapprochement ! Il n'a aucun doute sur moi. »

Le retour de Juliet Hawkes, la bande de James enfin réunie, lui redonnaient pourtant espoir. Un espoir un peu fou, celui d'ébranler les fondations des adorateurs de la Source, celui d'anéantir les frères Zigaro et leurs pratiques horrifiantes.

Alors Scorpius s'acharnait, toujours plus. Il retrouvait Daniel Redox deux fois par semaine, dans le secret le plus total, et aidait à sa manière les alliés qu'il s'était choisi. James, bien sûr. Les amis de celui–ci, à qui Scorpius mentait avec aplomb en prétendant que James les attendait quelque part, dans le but que son frère de cœur ne soit jamais seul et qu'il n'ait plus jamais envie de sauter du sommet de la tour d'astronomie. Et deux autres élèves, qui faisaient leurs recherches non loin de lui.

Du coin de l'œil, Scorpius surveillait la réaction de Rose Weasley et Natasha Kandinsky, penchées au–dessus du portrait de Tuan Mac Cairill. Et il ne fut pas déçu.

/

L'image portait le poids des années. Des dizaines, des centaines d'années. C'était un vieux livre, et l'homme qu'il représentait était plus vieux, encore, que l'Ecriture. Et pourtant, les couleurs étaient nettes, celles des yeux, surtout. On reconnaissait la teinte noisette et le bleu outremer qui entourait l'iris.

– Je ne comprends pas, murmura Natasha.

– Ça doit être une sorte d'hérédité mystique. Je ne vois que ça.

– Ou alors…

– Ou alors rien. James est mon cousin. Les Potter et les Weasley n'ont aucun lien de parenté avec les Mac Cairill, on a vérifié dix fois, Natasha, et c'est très bien comme ça, on a déjà un héritage assez lourd à porter.

– Qu'est–ce qu'on fait alors ?

– Tu ne vas pas être contente mais le moment est venu d'en parler à James. Ce Tuan Mac Cairill, qui est très certainement le premier sorcier de Grande–Bretagne, est son portrait craché.

Rose avait parlé précautionneusement, avec douceur, et la réponse de Natasha ne se fit pas attendre. La jeune fille attira sa meilleure amie contre elle avec émotion.

– Tu n'imagines pas à quel point tu m'as manquée, Rose, souffla–t–elle contre son cou.

– J'imagine très bien, avoua Rose sur le même ton.

Dissimulé derrière une étagère, Scorpius laissa le soulagement l'envahir. Il songeait amèrement que le bonheur ne lui serait jamais acquis, mais il était bien décidé à créer le bonheur de ceux qu'il aimait, coûte que coûte.

/

C'était le professeur Glacey qui l'avait prévenu, après son cours de Métamorphoses, et James avait refusé que Mael l'accompagne, lui promettant de le rejoindre au plus tôt avant de gravir l'escalier de marbre.

Arthur Weasley se tenait au sommet de la tour adjacente à la salle commune des lions, dont la vue dégagée laissait découvrir le terrain de quidditch, qu'il observait avec un semblant de nostalgie. James l'avait rejoint sans se presser, se persuadant pour se rassurer que rien de grave n'était arrivé. Il fut quelque peu soulagé en voyant que son grand–père lui souriait, gêné.

– Je suis étonné de te voir ici, l'apostropha James sans l'embrasser. Il s'est passé quelque chose ?

– Rien de grave, l'apaisa Arthur. Rien de grave au sens où tu l'entends. Mais je me suis rendu compte, sans doute bien trop tard, de quelque chose de grave.

Il s'était toujours trouvé maladroit. Un peu gauche, un peu pataud. Vieillissant. Mais tellement attachant aux yeux de James qui n'avait jamais rêvé de meilleur grand–père. Arthur possédait toutes les qualités chères à ses yeux. Alors lorsqu'il le vit chercher quelque chose dans sa cape avec fébrilité, James décida de faire ce qu'il s'était promis de ne plus jamais faire. Donner une deuxième chance à un membre de sa famille.

Arthur finit par sortir un petit carnet d'un pan de sa cape. Un carnet à la couverture couleur grenat. La copie conforme de celui qu'il avait donné à James, le soir du réveillon du jour de l'an.

– Tu as bien toujours le tien, pas vrai ?, demanda–t–il à son petit–fils.

– Oui, répondit James en hochant la tête.

– Je... tes mots... Je ne sais pas comment fonctionnent ces carnets mais tes mots sont retranscrits dans ce carnet. Je ne le savais pas !, ajouta–t–il précipitamment. Mais du coup j'ai...

Arthur s'interrompit, jetant un regard suspect derrière James, persuadé d'avoir entendu des pas. Mais son petit–fils, sans doute plus alerte que lui, n'eut pas le moindre semblant de réaction.

– J'ai lu, reprit le vieil homme. Tes pensées, ce que tu as fait ce soir–là, ce qu'il s'est passé pour ton bras, toutes ces choses qu'Albus... Toutes ces fois où tu l'as laissé t'accuser alors que tu étais innocent. Ce que tu penses de tes parents, ta tristesse, ta déception, ton ressentiment. Ta colère, légitime. Ce que tu ressens pour tes amis. Et pour cette fille, l'amie de Rose. Natasha Kandinsky.

Derrière le mur, Rose et Natasha retenaient leur souffle, se maudissant de se trouver là, de n'avoir répondu aux appels de Nalani, qui tentait de les dissuader de suivre James, de ne pouvoir rebrousser chemin sans bruit.

– Et alors ?, demanda simplement James.

Son calme détonait face à la gêne de son grand–père. Rose pouvait le ressentir même sans les voir. La surprise qui l'avait piquée en entendant la voix de son grand–père s'était vite envolée, et désormais elle mourrait d'envie de faire exploser la porte et d'ordonner à son grand–père de changer les choses, d'inciter les parents de James et les siens à changer. Mais elle ne pouvait pas bouger, et James ne partageait certainement pas sa fureur.

– Ces mots que tu as lus tu les connaissais déjà. Tu les as entendus. Pas tous, pas sur Albus mais pour le reste, je n'ai jamais rien caché.

– Je le sais, James. Tes parents aussi. Je leur ai fait lire. Devant moi, je leur ai dit que c'était important. Ta mère n'a pas hésité. Elle... Elle a pleuré, tu sais.

– Je suis censé m'excuser ?

– Bien sûr que non.

– Parce que je ne le ferai pas. J'admire ton courage, le fait que tu ais fait tout ce chemin, que tu sois là, que tu prennes sur toi pour reconnaître qu'en seize ans, presque dix–sept, tu ne m'as jamais écouté. Mais je ne m'excuserai pas de t'en vouloir ou d'avoir fait pleurer ta fille ou de ne pas en éprouver une quelconque tristesse. Je ne vous ai jamais rien caché. Albus mis à part, je ne vous ai jamais caché que j'aimais mes parents, mes oncles, mes grands–parents, mes tantes, mes cousins et cousines et surtout ma sœur et mon frère. Je ne vous ai jamais caché que je ne me vantais pas de vos prouesses, je les admirais, je les admire toujours mais je n'ai jamais cherché à me faire des amis en me servant de mon nom de famille. J'ai toujours voulu être normal, tu sais. Un mec comme un autre, rien de plus, rien de moins.

– Je sais, James, mais...

– Tu le sais parce qu'en lisant mes mots, en lisant directement dans mes pensées tu as vu que tu avais tort. Tort de croire que je baignais dans la magie noire, tort de croire que je me voyais plus fort que mon père, tort de croire que j'avais des aspirations prétentieuses et malsaines. Ce que tu as lu, ce n'est ni plus ni moins que les pensées d'un adolescent qui a les meilleurs amis du monde, qui supporte secrètement les Canons de Chudley parce qu'il rêve que son parrain Ron les voie un jour remporter le championnat. Un adolescent qui a toujours rêvé, un été, de travailler tout en bas de l'échelle dans le bureau de sa marraine, juste pour la voir de près être la sorcière la plus brillante de sa génération. Un gamin qui a rêvé pendant des années de travailler comme Auror, en binôme avec son frère. Un type qui ne comprend rien aux filles et qui aime depuis ses onze ans une batteuse bien trop intelligente et belle pour lui. Un mec qui a rêvé pendant des années que tu te tiennes là, en face de lui, et que tu fasses l'effort de lui accorder ton attention, que tu prennes le temps de l'écouter, de lui répondre, de lui sourire. Mais tu vois, grand–père, ce type il fait comme tout le monde, comme toi, comme tous les autres. Il grandit, il évolue. Et ce type, il en a eu marre d'attendre. Il en a eu marre d'espérer, de mal interpréter les signes, d'y croire alors que... Par Merlin, vous avez passé des années à rire de moi, parce que je gigotais dans tous les sens, parce que je faisais tomber des choses, parce que j'étais turbulent, parce que... parce que je recherchais l'attention de mon père. Dès que j'ai été à Poudlard vous avez laissé la presse et les rumeurs parler pour vous. Et maintenant quoi ?

– Il n'est pas trop tard pour...

– Pour dire à ton petit–fils que tu acceptes enfin de devenir son grand–père ? Je t'ai attendu dix–sept ans. Je serai majeur dans quelques mois. Je... Je n'ai plus besoin de toi.

– Si. Je l'ai lu, James. Et puis... On a toujours besoin des siens.

– Les miens, ils ne s'appellent pas papa ou maman, oncle Charlie ou tante Audrey. Les miens, ils s'appellent Mael, Alice, Louis. Rose, Lily, Lucy. Natasha, Juliet et Solenne.

Arthur Weasley se contenta de sourire alors que James énonçait les noms avec force et tendresse. Un sourire triste de vieil homme, fatigué d'éprouver des regrets.

– Les gens disent de nous que notre famille est tellement nombreuse que... Mais tu t'es créé une famille plus nombreuse, encore.

– Oui. Une famille qui m'aime pour ce que je suis et qui mérite que je me batte pour elle. Et eux quand j'essaie de les rendre fiers, ils ne me regardent pas de haut. Eux quand j'essaie de leur faire plaisir, ils ne me répètent pas que je ne mérite pas de porter ces prénoms que mon père m'a donnés sans réfléchir aux conséquences. Une famille sans héritage. Parce que ton héritage, celui de mes parents, est trop lourd à porter sans... sans votre aide, sans votre amour, sans vous.

Profondément émue par le récit de son cousin, Rose chercha le soutien de Natasha. Mais lorsqu'elle posa sa main sur l'épaule de sa meilleure amie, Rose sentit Natasha trembler. Elle se décala légèrement, faisant le moins de bruit possible, le souffle court. Natasha tourna son regard vers elle. Un regard perlé de larmes.

Le silence était si lourd, de l'autre côté du mur, que les deux amies en venaient à penser que l'un ou l'autre des deux hommes s'en était allé. Avant qu'Arthur ne brise à nouveau le silence.

– Je comprends, James. J'aurais voulu qu'il en soit autrement. Sincèrement.

– Alors il fallait faire en sorte qu'il en soit autrement, répondit James sans colère.

Son calme surprenait Rose et Natasha. Il ne laissait en aucune façon ses sentiments le trahir.

– Je... Je comprends, répéta Arthur. Tu sais ça va être compliqué. La presse va s'apercevoir que les choses ont changé, les journalistes vont s'interroger sur tes absences aux repas de famille, et toutes ces choses qui feront que tu auras toujours des responsabilités liées à ton nom, toujours le poids de l'héritage à porter, malgré toi.

– Ce ne sera pas plus compliqué que d'attendre continuellement que mon père répondre à mes questions ou me sourit, simplement. Pas plus compliqué que de ne voir que le regret dans les yeux de ma mère, d'entendre ces mots qu'elle ne me dit jamais, que je n'ai jamais été son fils, que je n'ai jamais été qu'un fardeau, celui qui a mis un terme à ce qui la rendait heureuse, à ce qui la rendait vivante.

– Elle aimerait que tu reviennes. Elle est prête à faire des efforts. Elle m'a donné ça pour toi. C'est une lettre. Elle dit qu'elle t'en écrira d'autres. Elle fera en sorte que ton père en fasse de même.

Arthur cherchait ses mots. Arthur cherchait un moyen de rendre plus légers ces mots ignobles qu'il assénait à son petit–fils. Mais seul un rire lui répondit.

– Mais elle n'a pas fait le déplacement, répondit James avec évidence. Elle est très triste pour son fiston chéri qu'elle a ignoré pendant plus de seize ans, elle a lu ses pensées les plus profondes sans lui demander son avis et maintenant elle a tellement de regrets, et elle veut faire tellement d'efforts mais... elle n'en pas le courage, visiblement.

– James...

– Vous pensiez tous que j'essayais d'être meilleur qu'eux. Mon père, ma mère. Si j'ai la chance d'être père un jour, je n'aurais aucun mal à être meilleur qu'eux.

– Je te le souhaite, James. Je te le souhaite. Mais tu connais la vérité. Elle t'écœure sans doute mais tu la connais. Tu devras toujours être en contact avec eux, avec nous. Parce que ton nom te précèdera toujours. Et même si tu en changeais, tu seras toujours James Sirius Potter.

– Je sais. Il me reste un an et demi à passer ici. Mais en juin prochain, j'aurais mes Aspics et je partirai. Plus personne ne s'étonnera de mon absence. J'ai bien le droit de faire ce que je veux de ma vie.

– Tu sais bien que...

– Ça vous laisse quelques mois pour vous préparer. C'est bien pour ça que tu es là, pas vrai ? Pour avoir la confirmation que je partirai, malgré la presse, malgré les on–dit. C'est le cas. Je ne resterai pas en Angleterre. J'ai besoin de partir, de grandir, d'évoluer loin de tout ça. D'apprendre à avoir moins mal quand je suis avec vous. De prendre suffisamment de recul pour ne plus rien éprouver quand je serai avec vous. Forcer des sourires pour la presse, me tenir droit, me déplacer parmi vous sans attirer l'attention. Faire comme vous, sans pleurer parce que ma mère ne m'a jamais aimé. Ce genre de chose ne m'est pas évident. J'ai besoin d'apprendre. De m'endurcir. Et je ne peux pas faire ça ici.

– Tu sais James, ton père...

– Va inventer une histoire pour endormir la presse et les hauts–placés, dire que j'ai fait une énorme connerie et que mes chers parents m'ont conseillé de parcourir le monde pour m'apercevoir d'à quel point je suis hautain et méprisant. Oui, je sais. Je hais cette idée mais je ne suis pas capable de me battre contre ça. Pas encore.

– Tu pourrais...

– Non. J'ai pris ma décision. Merci d'avoir fait le déplacement. Sois prudent en rentrant.

– James ! JAMES !

Les pas de son cousin se rapprochaient. Rose tira Natasha en arrière, mais celle–ci résista.

– Je ne veux pas me cacher. Je ne veux pas lui cacher que j'ai tout entendu, tu comprends ? Vas–y, si tu veux, je ne lui dirai pas que tu étais là. Mais je ne veux pas avoir de secret pour lui. Je ne veux plus en avoir.

Rose hésita. Une demi–seconde. James ne fut nullement étonné de les voir là. Dès qu'il avait tourné le dos à Arthur, son odorat animal lui avait indiqué la présence de Rose et Natasha, mais il aurait cru qu'elles seraient parties en l'entendant marcher vers elles.

– Natasha ne voulait pas te cacher qu'elle avait tout entendu, expliqua Rose. Et… Et moi non plus. On pourrait te parler, plus tard ? Genre… Dans deux heures, sous le grand chêne ?

Le regard du jeune homme était triste lorsqu'il se posa sur l'une puis sur l'autre. Néanmoins il acquiesça. Avant de leur sourire.

– Je suis heureux de vous voir ensemble, murmura–t–il simplement.

ooOOoo

Sous le grand chêne, domaine de Poudlard

Ils formaient un attroupement peu commun. James et Mael. Nalani, Rose et Natasha. Et Scorpius et les sœurs Zabini, qui venaient de les rejoindre.

Les filles s'étaient crispées en voyant arriver Scorpius et les sœurs Zabini, mais leur colère avait laissé place à la curiosité dès qu'Hadiya avait déposé aux pieds de James un sac rempli de cadeaux. Rien de très onéreux – « papa savait que tu aurais refusé », avait précisé Hadiya – mais des petits présents utiles et appréciables, des cadeaux bourrés de tendresse, comme l'on pouvait en recevoir de la part de sa famille. Le tout était accompagné d'une petite enveloppe que James s'empressa d'ouvrir.

« J'espère que tu n'as pas oublié ma promesse. M–7. Le 3 janvier, Blaise Zabini. »

– On ne l'a reçu qu'aujourd'hui, expliqua Hadiya. Notre mère nous a écrit qu'il avait toujours une idée de cadeau en plus, qu'il revenait souvent avec un nouvel objet, sans compter notre tante irlandaise qui insistait pour te confectionner une écharpe et… je ne voudrais pas paraître méchante, elle est douée mais…

– Elle est super lente !, coupa Shania avec un sourire diabolique. Du coup, il n'a pu nous l'envoyer qu'hier.

James ne savait que répondre, ni même comment réagir. A dire vrai il découvrait chaque présent avec tout autant de plaisir que d'étonnement et son cœur s'emballait lorsqu'il lisait les mots de Blaise Zabini.

– Il se passe quoi le trois août ?, songea Nalani qui lisait sans gêne au–dessus de son épaule.

– Son anniversaire, répondirent d'une même voix Mael et Natasha.

Le premier esquissa un sourire ravi alors que la jeune Serdaigle rougissait à vue d'œil.

– Je sais bien mais quel est le rapport avec les Zabini ? Et pourquoi ce message énigmatique ?, insista Nalani, les yeux froncés.

– En quoi ça t'regarde ?, l'attaqua Shania.

– Ce n'est rien de grave ou de dangereux, tenta de la rassurer Hadiya, qui ne voulait pas créer de problème avec les amis de James.

– Blaise Zabini et moi avons une sorte de rendez–vous, expliqua maladroitement James. Il souhaite que l'on se parle quand je serai majeur.

Il plongea ses yeux dans ceux de son meilleur ami, lui faisant comprendre sans le moindre mot qu'il lui raconterait tout très vite. Celui–ci s'étonna une nouvelle fois de la confiance que James plaçait en chacun, sans jamais se méfier, mais garda le silence. Un silence méfiant.

– Je trouve ça bizarre, avoua Rose. Nos parents n'ont jamais été très proches des Zabini…

– James sait ce qu'il fait, l'apaisa Natasha en prenant sa main.

Sa meilleure amie, émue de ce geste tendre, acquiesça docilement, alors que James se réjouissait intérieurement de l'intervention de Natasha. Il la trouvait plus belle que jamais. Comme chaque jour qui passait depuis leur rencontre.

Comme si elle avait senti sa soudaine attention, Natasha leva ses yeux vert sombre vers lui. James choisit de ne pas détourner le regard, lui posant une question muette à laquelle elle répondit en se déplaçant de quelques pas, sa main intimant à Rose de la suivre.

– Je dois voir Tim, murmura celle–ci. Vous nous rejoindrez pour le dîner.

Ça n'avait rien d'une question, plutôt d'un ordre auquel tous répondirent avec un sourire entendu. James se figea légèrement en voyant Scorpius, les sœurs Zabini et Mael et Nalani emboîter le pas de Rose. A ses côtés, Natasha semblait hésiter.

– On peut reporter si tu veux, proposa–t–il en bafouillant. Ce que tu voulais me dire, enfin, ce que vous vouliez me dire Rose et toi, tu peux, vous pouvez me le dire plus tard. Je serai libre plus tard aussi. Enfin, je veux dire, je suis disponible quand tu veux. Pour parler.

– Maintenant c'est très bien, murmura–t–elle en regardant la pointe de ses chaussures.

Sans le regarder, elle tira un épais grimoire de son sac et le lui tendit, avant de replonger ses mains dans son sac.

Memento Mori, lut James sur la couverture vieillie. Je peux l'ouvrir ?

– Si tu veux. Mais j'ai mis plusieurs mois à le traduire, alors tu peux tout aussi bien lire ceci, répondit–elle en lui tendant une pile de parchemins pliées avec soin. Ou alors…

Cherchant ses mots, elle le regarda brièvement, à peine une seconde, plusieurs fois. L'estomac noué, il tenta de lui sourire. Toujours ce sourire qu'il voulait charmeur mais qui n'avait pas grand–chose à envier à une grimace.

– Ou alors je peux tout t'expliquer, souffla–t–elle d'un coup, si bien que James mit quelques instants à comprendre ce qu'elle lui disait.

– Tu veux rester là ? On peut aller un peu plus loin dans la forêt si tu veux. Pour être tranquille. Pour parler.

Il se gifla mentalement. Quels cours suivaient donc les séducteurs ? Dans quels livres puisaient–ils leur panache, leur confiance ? James aurait bien voulu quelques conseils.

– J'aimerais bien te proposer qu'on se transforme, mais vaut mieux qu'on y aille à pieds, murmura Natasha comme à regret. Une course à travers les bois me tenterait bien mais on ne peut pas repousser cette discussion. Après, peut–être…

– Ok.

Une nouvelle gifle. Où était donc le courage des Gryffondor ? Pourquoi n'arrivait–il tout simplement pas à s'approcher d'elle, à effleurer son visage, à l'embrasser ?

Après quelques minutes à avancer d'un pas rapide, ils s'arrêtèrent au centre de quatre arbres rapprochés et s'installèrent l'un en face de l'autre. Natasha étalait les parchemins entre eux, glissant quelques cailloux sur les feuilles, comme pour les dissuader de s'envoler. Le vent, pourtant, ne les touchait pas, entourés qu'ils étaient d'un froid hivernal. Glacial.

Enroulant son écharpe autour de son cou, James regardait les parchemins, cherchant un sens à ces signes compliqués que Natasha avait griffonnés.

– Alors voilà, commença–t–elle les yeux rivés au sol. Un jour, j'ai trouvé ce livre dans ma malle. Je ne l'ai pas acheté, pas emprunté, personne ne me l'a offert. Il n'appartient ni à mes parents, ni à mon frère, ni à mes sœurs, pas même à Poudlard. Il en existe deux dans le monde. Et je crois bien que Scorpius Malefoy a le second. Il a l'air de le connaître, du moins.

Une nouvelle gifle. Plus cuisante que les précédentes. Il était déjà inquiet.

– J'en ai parlé vite fait à Rose, au début, mais j'ai vite arrêté. Je ne voulais pas l'inquiéter et puis… J'étais déjà décidée à m'éloigner d'elle, à m'éloigner de toi, alors je ne lui en ai plus jamais parlé. Ça fait des mois que j'y travaille, seule, mais là j'ai plus vraiment le choix, le professe Ganesh nous a demandé d'y travailler ensemble, avec Rose, et elle pense qu'il ne nous a pas choisies par hasard, qu'il a forcément fait le rapprochement avec toi, ton mémoire, tout ça et… Bref, on a pensé que ça t'intéresserait. Et on voudrait avoir ton avis là–dessus.

James acquiesça, tirant vers lui les premiers feuillets présentés par Natasha. Au fil de sa lecture, Natasha intervenait, donnant son avis, appuyant un point ou autre. Enfin il tourna le dernier feuillet, abasourdi par ce qu'il venait de lire.

– Tu as des questions j'imagine ?

– Plein, souffla–t–il.

– Le diner est servi depuis dix minutes, faudra pas tarder, rappela–t–elle à contrecœur.

– Une alors ?, négocia–t–il.

– Bien sûr, vas–y.

– Pourquoi cherchais–tu autant à t'éloigner de Rose et de moi ?

– C'est vraiment la première question à laquelle tu penses après tout ce que je t'ai raconté ?!, s'étonna–t–elle.

– C'est celle dont la réponse m'importe le plus.

– Je… Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de te répondre.

– Ne répond pas pour Rose, alors. Je crois avoir compris pourquoi tu t'étais éloignée d'elle. Mais j'aimerais que tu me dises pourquoi tu t'es éloignée de moi.

– James…

– Ça ne changera rien. Je sais que ça ne changera rien entre nous. Mais je voudrais savoir.

– Pourquoi, puisque ça ne changera rien ?

– Parce que je t'aime depuis que j'ai onze ans, parce que je ne l'ai compris qu'à quatorze ans, parce que je t'ai embrassée à quinze ans, parce que je t'aime toujours et même dix fois plus à seize ans.

– James...

– Réponds–moi. S'il te plait.

– La réponse risquerait de ne pas plaire à Lysa Ferton.

– Tu m'as déjà fait le coup avec Maggie, je ne suis pas parfait, Nat, tu le sais mieux que quiconque. Et toi tu es sortie avec Liam et Fred.

– Je ne suis pas sortie avec Liam. Je me blottissais juste dans ses bras, parce que son odeur ressemble un peu à la tienne.

– Et Fred ?, murmura–t–il d'une voix étouffée.

– Deux baisers. Deux pauvres baisers pour… Je croyais que vous ne me pardonneriez jamais ça, Rose et toi.

– Mais Rose t'a pardonnée.

– Oui.

– Et moi aussi.

– Je n'ai jamais fait tout ce qu'il raconte, James. Je te le promets.

– Je ne t'en aurais pas voulu. Je l'aurais haï, mais je n'aurais eu aucune raison de vous en vouloir. Ni à toi, ni à lui. On n'est pas… Et même si on était… Tu…

– Peu importe. Je n'ai rien fait de plus que laisser ses lèvres se poser sur les miennes. Deux fois. Six secondes en tout. Rien de plus.

– D'accord. Et donc ? Ta réponse ?

– Je viens de te répondre.

– Non. Pas encore.

– Je… Je t'aime. Voilà, t'es content ? Je t'aime et je hais ce que tu vis, ces mystères, ces dangers, les salamandres, les journalistes et Lysa Ferton. On peut aller manger maintenant ?

– Tu ne me laisseras pas une chance ? Jamais ?

– Je… Si. A toi, oui. Toi je te laisserai mille chances, même si tu n'aurais besoin que d'une, j'en suis certaine. C'est à moi que je ne veux pas laisser de chance.

– Pourquoi ? Ne me dis pas que tu crois que tu n'es pas assez bien pour moi. Je n'y crois pas, c'est ridicule.

– Je ne suis pas assez forte pour supporter tout ça. Ton père, ta famille, t'es capitaine de quidditch, animagus, t'as représenté Poudlard pendant le Tournoi, tu fais la une trois fois par semaine, t'as le bras gauche en compote, t'es sortie avec une fille plus vieille que toi, une championne irlandaise et maintenant la reine des glaces en personne, t'as plus d'amis que Dumbledore, t'as des correspondants et une nana qui n'a passé qu'un an avec toi à Poudlard a décidé de quitter l'Amérique pour te retrouver. Tu…

– La première fois que Maggie m'a embrassé, j'ai cru que mes copains lui avaient fait avaler un philtre d'amour. Elle m'a avoué bien plus tard que ce n'était qu'un pari au départ. Sortir avec le fils du Survivant. Avec Vyvian, ce n'est pas plus glorieux. Il ne s'est jamais rien passé entre nous parce qu'on a juste fait croire qu'on était ensemble après le tôlé du Tournoi. Et Lysa… On est amis. Alors oui il s'est passé quelque chose entre nous mais c'est terminé. Et pour moi tu es bien plus belle qu'elle puisque… tu es la plus belle.

Gêné, il passa une main dans ses cheveux, se moquant d'y glisser de la terre et des feuilles mortes.

– Le Tournoi est derrière moi et je suis prêt à prier Merlin tous les jours pour qu'il n y ait plus jamais de Tournoi dans ma vie. De la même manière, j'espère de tout mon cœur que toute rencontre fortuite avec une salamandre me sera épargnée.

Natasha, qui détournait les yeux depuis que James avait pris la parole, esquissa un triste sourire.

– Je n'ai jamais su répondre à mon père. Me confronter à lui. Ni à lui ni à Albus. Tu les as giflés. Tous les deux. Si Lucy n'était pas la plus grande batteuse depuis Gwenog Jones, tu serais la meilleure batteuse de Poudlard. Toi aussi tu seras capitaine, quand Nalani aura quitté Poudlard.

– Et quand elle partira tu partiras aussi, et il me restera encore deux ans à passer ici.

– Tu me crois incapable de t'attendre ?

– Non. Je le répète, James, ce n'est pas en toi que je n'ai pas confiance. C'est en moi. Tu es trop… Trop parfait.

– Je n'ai rien de parfait. Heureusement. La perfection, c'est nul.

– Merveilleux si tu préfères. Voilà, tu es trop merveilleux pour moi. Je n'ai rien de…

– Mais c'est dingue ça ! Moi c'est toi que je trouve merveilleuse ! J'en ai ma claque que tu me repousses alors que tu dis toutes ces choses qui…

Cinquante points en moins pour Gryffondor et Serdaigle !

James s'immobilisa, frustré par l'apparition du professeur Gash qui, vu les feuilles qui s'accumulaient dans ses cheveux, revenait d'une petite ballade sous forme animale.

– Professeur, s'il vous plaît, pouvez–vous nous accorder une minute supplémentaire ? Juste une ? Je veux bien être en retenue jusqu'à la fin de l'année, si vous voulez…

– Non, répondit le professeur Gash, amusé. Vous me remercierez quand miss Kandinsky cessera de faire passer son bonheur avant le vôtre.

– Je ne fais pas passer mon bonheur avant le sien !

– Il vient de vous dire ce qu'il voulait, miss Kandinsky. Venant d'un jeune homme qui ne demande jamais rien et ne se plaint jamais, je pensais que vous seriez plus disposée à lui donner ce qu'il attend.

– Mais…

– Surtout que vous voulez la même chose. Mais vous le lui refusez. Je dois m'avouer déçu.

– Mais…

– Marchez plus vite, miss Kandinsky, j'ai faim.

– On continuera cette conversation plus tard, lâcha tout de même James.

– Cette conversation est terminée, James.

– Certainement pas. Je t'aime, tu m'aimes, c'est le début de quelque chose, pas la fin.

– J'ajoute dix points à Gryffondor, s'amusa le professeur Gash.

– Je me plaindrai au professeur Ganesh, grogna Natasha en souriant toutefois.

– Points que je retire à Serdaigle, chantonna le professeur Gash.

– D'accord ! On continuera cette conversation, en plein jour, bien avant le couvre-feu, promit Natasha. Vous vous rendez compte que vous agissez comme un adolescent, professeur ?

– Un bon orateur sait se mettre au niveau de son public. Le vôtre est malheureusement très bas. Oh, regardez, ce ne serait pas votre capitaine qui prépare le terrain ?

– Par Merlin !, jura Natasha. J'avais complètement oublié qu'on avait entraînement !

– Vas–y, rejoins–la, je te ramène un truc à grignoter.

– Non, je… ça ne te dérange pas ?

– Tu ne vas pas voler l'estomac vide, c'est déconseillé.

– Je suis toujours là, rappela le professeur Gash.

– Bonne soirée, professeur, sourit Natasha.

Elle s'éloigna d'eux mais se ravisa, se mettant rapidement sur la pointe des pieds pour claquer une bise sur la joue droite de James. Avant même qu'il ait pu esquisser un mouvement, elle avait déjà traversé le parc en courant.

– Peu de professeurs ont la chance de savoir quand ils prendront leur retraite. Je m'assurerai de prendre la mienne avant que vos enfants ne soient scolarisés.

– On n'en est pas là, bafouilla James en rougissant.

– Vous avez fait un sacré pas en avant, mon garçon. Croyez–moi. Je connais les femmes.

Le sourire de James était immense, ce soir–là, lorsqu'il franchit les portes de la Grande Salle. Si immense qu'il ne s'inquiéta nullement de ses camarades qui râlaient d'avoir perdu plusieurs dizaines de points, si immense qu'il ne s'attarda pas sur Alice qui le chambra alors qu'il préparait les plus appétissantes victuailles pour Natasha, si immense qu'il ne songea que bien plus tard, alors que son estomac se rappelait à lui, qu'il n'avait même pas pris le temps de manger.

ooOOoo

Terrain de quidditch, Poudlard

L'entraînement venait de se terminer. Les joueurs tenaient leurs balais contre leurs capes, leurs pieds traînant dans l'épaisse boue qui recouvrait le terrain de quidditch. La pluie avait repris ses droits en cette année où la météo était aussi maussade que les esprits.

Nalani n'avait fait aucune annonce, il ne servait à rien de dire qu'ils s'étaient bien entraînés, encore moins qu'ils allaient gagner le prochain match. A six contre sept, tout match paraissait perdu d'avance.

– Ça va aller ?, s'inquiéta Natasha.

– Non, soupira Nalani. Keith m'avait promis d'être là et, comme tu as pu t'en apercevoir en voyant les cognards voler seulement vers toi, il a une nouvelle fois trahi ma confiance.

– Où tu vas, Nalani ?

– Le chercher. J'suis pas du genre à distribuer les secondes chances, y a pas plus rancunière que moi mais… C'est Keith.

Une évidence. Keith, le premier ami. Keith, le meilleur ami. Natasha hocha la tête, compatissante. Keith était également un bon ami à ses yeux, et le meilleur partenaire de batte dont elle pouvait rêver. Ce n'était pas le meilleur batteur de Poudlard, mais le joueur le plus généreux et chaleureux, un camarade qui la complimentait souvent et la faisait rire à chaque entraînement. Son comportement, qui n'était définitivement plus le même depuis plusieurs mois, l'inquiétait aussi. Elle ne savait que trop bien le mal qu'on pouvait faire sans le vouloir aux êtres chers.

– Ok. Tu t'occupes des étages inférieurs, je monte directement au septième.

Nalani se contenta de sourire, soulagée d'être ainsi soutenue par sa « petite sœur de quidditch ». Mais une légère inquiétude l'étreignit en même temps qu'elle l'amusa.

– Nat ! Ne le tape pas trop fort avec ta batte, hein ?

Natasha laissa échapper un petit rire, s'engouffrant dans le château après s'être délestée d'un mouvement de baguette d'une bonne partie de la boue qui recouvrait sa cape et ses chaussures. Elle commença sa recherche par sa salle commune, même si elle se doutait bien que Keith ne serait pas assez stupide pour s'y cacher. Elle voulait surtout voir Rose et la prévenir qu'elle la rejoindrait directement à la bibliothèque.

Occupée à trier des centaines de photographies, Rose se contenta de lui lancer un sourire radieux et de se blottir dans ses bras une demi–seconde. Leur réconciliation et son rapprochement avec Timothée Bergson la rendaient heureuse, et Natasha partageait son bonheur sans réserve.

D'un pas rapide et sûr, elle avalait les couloirs, vérifiait chaque salle, jetait quelques sorts, à la recherche de son binôme, espérant que Nalani avait plus de réussite qu'elle, quand soudain sa baguette lui échappa des mains, s'envolant derrière elle.

Surprise, Natasha fit volteface, avant de tomber lourdement contre le sol marbré. Sa tête émit un bruit sourd en frappant le sol et Natasha s'évanouit sur le coup.

Inconsciente, elle n'entendit pas les pas qui s'approchaient d'elle, pas plus qu'elle ne vit la personne qui jouait avec sa baguette.

Les deux émeraudes se posèrent sur son corps et sur le sang qui s'échappait de sa tête.

– Je pourrais te laisser là. Tu perdras tout ton sang et tu finiras par mourir. Mais ma chère cousine risque de s'inquiéter de ton absence. Ta capitaine va remuer tout Poudlard pour te retrouver, prévenir mon frère aussi. Je ne peux pas prendre de risque. Adieu Natasha. J'aurais préféré t'embrasser devant mon frère, passer une nuit avec toi pour faire trembler son cœur de guimauve. Mais ta mort sera déjà une belle souffrance pour lui.

Albus recula quelque peu, regardant sa baguette et celle de Natasha. La peur commençait à le gagner. Il connaissait la formule, mais ne l'avait jamais encore prononcée. Il avait songé à s'entraîner sur quelques créatures magiques, il aurait été facile d'accuser la négligence d'Hagrid mais la discrétion la plus minutieuse était de mise.

Ça n'avait pas l'air bien compliqué. Il suffisait de vraiment désirer la mort de la personne. Il n'aimait pas Natasha, ne l'avait jamais aimée. Il ne la regretterait pas.

– Avada Kedavra !

Le sortilège de la mort avait la couleur de ses yeux. Le faisceau fusa vers Natasha, frappant son corps inerte. Quelques cheveux se soulevèrent sous la puissance du sort. Le corps s'éleva doucement sous la pression de la magie avant de retomber, sans force, sans vie.


Voilà, le chapitre suivant est prêt, je ne tarderai pas à le publier (pour une fois il n y aura donc pas de retard !). Ce sera « Le dernier test d'Albus », le chapitre le plus porté sur l'action depuis le début de cette fic. J'espère qu'il vous plaira. Mais en attendant, j'attends vos avis sur ce Memento Mori. Déception, peur, colère ? Envie de frapper Natasha avec sa batte ? Ou le professeur Gash qui a interrompu leur discussion ? Et Albus ? Vous vous attendiez à ce qu'il aille aussi loin ? A ce que Natasha fasse les frais de son ambition démesurée ? A vous de jouer et à très vite !