Hello !
Voici venu le chapitre qui a changé de titre dix fois avec, au menu : des ecchymoses, du sang, un balai porte-charrette, des retrouvailles nocturnes, une situation compromettante, un manque total de romantisme, des chaussures qui se rapprochent, un nouveau capitaine et une énigme en partie résolue.
Merci beaucoup à toutes celles et ceux qui prennent le temps de commenter cette fic et un très grand, un énorme, un immense merci à Imthebest !
Bonne lecture !
32. Magenta, un parfait mélange de bleus et de sang
Je ne sais qui je suis, ce que je suis. Je sais seulement ce que je ne suis pas. Je ne suis pas une fillette, je ne suis pas un être, je ne suis pas humaine. Mais ça ne m'aide pas à savoir qui je suis. Ça ne m'aide pas à savoir ce que je suis.
Il existe pourtant un terme pour me définir là, à l'instant présent. Ce que je suis, depuis quelques heures, tient en une couleur. Ou plutôt un mélange de deux couleurs.
Quand je suis arrivée ici, à Poudlard, je ne savais pas m'habiller par moi-même. La voix me disait seulement que je devais m'habiller, ne pas me promener nue, sauf sous la douche. Alors je faisais comme ces filles avec qui je passe mon temps, j'ouvrais la malle, et je prenais les premiers vêtements qui venaient, un pour le haut, sur la pile de gauche, un pour le bas, sur la pile de droite.
C'est Kathleen et Hewie qui, après avoir décrété que je ne pouvais sortir « accoutrée n'importe comment » m'ont expliqué le style, la mode et les couleurs, celles qu'on peut assortir, celles qu'on doit assortir, et celles qu'on ne doit jamais – et Hewie a répété jamais trois fois – assortir.
J'ai fait des recherches. Pas à la grande bibliothèque de Poudlard mais dans la toute petite, celle que j'ai dans la tête, celle qui renferme la voix. J'ai appris les couleurs primaires et les autres, celle de l'herbe, celle du soleil, et toutes celles qui colorent le ciel. Je sais maintenant qu'on les précise, qu'on ne confond pas le vert tendre et le vert foncé, le gris du ciel et celui de l'uniforme, presque noir.
Au beau milieu de la nuit, alors que je suis nue dans la salle de bains, mon reflet me renvoie une palette nouvelle. Haute en couleurs, comme disent les humains. D'habitude mon corps est couleur chair, pour bien faire croire que je suis une fille comme les autres. Une humaine.
Mais depuis quelques heures ce corps, mon corps, est troué, marqué et la couleur chair a presque disparu sous le rouge sang et les ecchymoses bleutées. Et tout ce bleu, ces bleus, me rappellent les chutes, les sorts, et cette peur que je ne suis pas censée ressentir. Et tout ce rouge, et tout ce bleu se mélangent là où les plaies recouvrent les coups, là où le mal a frappé deux fois.
Magenta. Aujourd'hui, pour la première fois, je trouve un terme pour me décrire. Je suis faite d'ecchymoses bleues et de rouge sang qui se mélangent pour ne plus former qu'une seule couleur. Magenta.
- Gwenog, ça… Par Merlin, Gwenog, pour la dixième fois, tu n'es pas toute seule !
Dans l'embrasure de la porte, Hewie se couvre les yeux des deux mains. Je m'habille rapidement et Hewie écarte deux doigts, soulève la paupière gauche d'un millimètre.
- Merlin merci, souffle-t-elle. Pourquoi n'as-tu pas mis ton pyjama ? Il est plus de minuit. Tu vas quelque part ?
Avant je criais « ALERTE ! », parce que c'est ce que la voix criait, parce que c'est ce que la voix faisait, m'alerter, me prévenir que je ne savais pas répondre à la question qu'on me posait, parce qu'elle n'était pas simple, parce qu'elle contenait des sous-entendus que seuls les humains reconnaissent, que seuls les humains comprennent.
Avant je criais « ALERTE ! », et Kathleen et Hewie me faisaient remarquer que ce n'était pas normal, avant que la voix ne se mette à me gronder en ordonnant à ma tête de taper les murs, de plus en plus fort.
Mais là je ne réponds rien, parce que je ne sais jamais quoi répondre, et parce que l'heure est venue de gagner la forêt interdite, de rejoindre Amalthéa, de régénérer la voix.
- Où vas-tu Gwenog ? Gwenog ! GWENOG !
Hewie Harper recula à temps pour ne pas se prendre la porte que son amie venait de claquer. Elle resta quelques secondes prostrée dans la même position, avant de la trouver ridicule, inélégante, indigne de son éducation aristocratique.
Elle avait envie de se lancer à la recherche de Kathleen qui fréquentait régulièrement l'infirmerie, pour s'y faire soigner, pour y pleurer discrètement.
Elle avait envie de se lancer à la poursuite de Gwenog qui disparaissait la nuit, toutes les nuits, toujours à la même heure. La suivre, percer les mystères qui n'en finissaient pas d'entourer Gwenog. Mais la solitude et la nuit noire l'effrayaient.
Alors Hewie Harper se pelotonna dans son grand lit à baldaquin, fermant les yeux sur ce rouge et ce bleu qui s'étaient propagés sur les bras de Kathleen, sur le ventre, le cou, le dos de Gwenog. Ce rouge et ce bleu dont elle ne comprenait la provenance et qui pourtant la faisaient souffrir, dans toute son ignorance et cette tendresse qu'elle vouait à ses deux premières amies. Ses seules amies.
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Infirmerie de Poudlard
Du rouge et du bleu. Du sang, des litres de sang. Des bleus partout sur le corps, comme quand Lily n'était encore qu'un bébé et dessinait sur ses bras des souaffles rouges qui traversaient le ciel bleu. Une cicatrice dans le dos, là où ses os s'étaient brisés. Une balafre rouge, entourée de nuances de bleus.
- Vous faites peur à voir, monsieur Potter.
James se contenta de hausser les épaules et d'obéir sans entrain à miss Tulipe qui l'avait menacé de le chasser du chevet de Natasha s'il ne la laissait pas le soigner. L'essentiel avait été fait à Sainte-Mangouste, sa colonne vertébrale réparée, ses jambes qu'il sentait, qu'il pouvait mouvoir. Un soulagement immense qui, pourtant, ne chassait pas le sentiment qui avait pris le dessus dans son cœur, dans sa vie. Une peur irrationnelle de ne plus jamais voir les yeux de Natasha s'ouvrir, de ne jamais plus entendre sa voix.
- Elle va se réveiller, murmura miss Tulipe avec un sourire compatissant.
- Vous le croyez vraiment ?
L'infirmière lui tendit un gobelet d'antidote au doux parfum de cannelle et lui fit signe de se rhabiller. Son visage s'était fermé et James n'eut aucun mal à comprendre qu'elle cherchait ses mots, et qu'elle ne lui mentirait pas.
- Je ne vous cache pas qu'elle est arrivée ici dans un sale état. Mais le guérisseur Shiitaké a bon espoir qu'elle se remette. Et je pense que nous devrions faire comme lui. Garder espoir. Parce qu'i plus rien à faire d'autre désormais.
James hocha la tête, pensif. Il remercia l'infirmière et regagna la place qui était devenue la sienne, au chevet de Natasha. La jeune Serdaigle avait été installée à l'une des extrémités de la vaste pièce, alors que l'autre extrême était occupé par un cas de dragoncelle soigné à temps mais toujours contagieux. Les autres lits étaient inoccupés, à l'exception d'une couchette, tirée contre la fenêtre, et occupée épisodiquement par Kathleen, une petite blondinette venue d'Irlande que James appréciait, au même titre que ses amies, Hewie Harper et Gwenog Kubrick.
Kathleen se réfugiait ici pour y pleurer, parce qu'elle avait mal, parce qu'elle ne comprenait pas pourquoi elle avait mal. Elle ne répondait pas à James, ni même parfois à l'infirmière tant elle était perdue dans ses pensées. James ne pouvait s'empêcher de la regarder par à-coups, se rappelant les mots d'Amalthéa, ceux de Gwenog, la seule qui se souvenait de cette nuit de chaos.
Kathleen, elle, ne se rappelait de rien, ignorait tout des batailles, des maléfices qu'elle avait jetés dans un état de semi-inconscience, et de ce tatouage dessiné sur sa peau, qui la poussait à commettre les méfaits les plus cruels.
- Aller, Potter, déguerpissez. Je me fiche que vous ne dormiez pas, que vous ne mangiez pas, mais vous ne pouvez envisager de vous rendre en cours sans un minimum d'hygiène.
- Vous voulez que je la raccompagne ?, proposa James en désignant Kathleen.
- Si elle accepte de vous suivre, souffla miss Tulipe.
Kathleen accepta la main que lui tendit James, avançant simplement à ses côtés sans un mot, sans un sourire, sans la moindre réaction. James devait ouvrir les portes devant elle et l'écarter des murs tant elle était inattentive, perdue. Il la confia à ses amies avant de gagner la salle commune de Gryffondor, quasiment déserte à cette heure matinale. Seuls quelques élèves de septième année travaillaient leurs Aspics, et Serena Velsen, la meilleure amie de Lily, était pelotonnée devant la cheminée. James lui pressa doucement l'épaule, la faisant sursauter.
- Désolé, je ne voulais pas te faire peur. Tu as dormi ici ?
Serena acquiesça, ses yeux cernés et humides s'accrochant à James.
- Tu… Tu es allée voir Natasha Kandinsky ?, demanda-t-elle dans un murmure.
James se laissa glisser près d'elle sans la brusquer. Serena était fébrile, loin de la jeune fille dynamique et courageuse qu'il connaissait.
- Je… Je n'arrête pas de penser que ça aurait pu être moi, à sa place.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Je n'en sais rien. Une impression. On était trois, tu sais. Natasha Kandinsky, Sally-Ann Perks et moi. Et c'est elle qui… Moi j'ai juste perdu la mémoire.
- Ce n'est pas rien.
- Je… J'ai peur. Que ça se reproduise. Et… Et…
- Et ?, l'encouragea James.
- Et j'ai peur que la mémoire revienne, avoua Serena en détournant brusquement le regard.
Le cœur de James se mit à battre plus vite. La mémoire, il l'avait perdue également. Mais on la lui avait rendue. La vérité, il la détenait. La culpabilité d'Albus, son choix, le corps de Natasha sous la terre, et Sally-Ann et Serena qui étaient retenues prisonnières dans le laboratoire du père Zigaro. Et James comprit que si Serena ne se souvenait pas de tout, elle détenait une clef. Et non des moindres.
- Tu te souviens de quelque chose, affirma-t-il.
- Oui.
« Peut-être est-elle troublée par les mêmes rêves que moi », songea James en dépliant un plaid sur les épaules de la jeune fille. Lui-même faisait beaucoup de cauchemars, des flashs incessants de cette nuit-là, sans qu'il ne parvienne à être sûr de la véracité des images, des sons, des mots. Ses souvenirs lui revenaient-ils lorsqu'il était à demi-inconscient ? Ou James inventait-il l'horreur, les maléfices, la sépulture de Natasha, les Cyclopes et la chaîne humaine qui avait permis à Amalthéa de revoir la lumière du jour ?
- Je me souviens des yeux de ton frère.
Un murmure que lui seul pouvait entendre. Les doigts de Serena s'agrippaient au plaid si fort que leur jointure était diaphane.
- Il m'a regardée avec insistance pendant deux heures, à la bibliothèque, alors je l'ai suivi. Il parlait tout seul, il avait l'air contrarié. Plutôt en pleine réflexion en fait. J'ai compris qu'il devait faire un choix, je n'ai pas compris pourquoi parce qu'il a prononcé mon prénom. Et celui de Natasha. Et celui de Sally-Ann. Je suis désolée James mais… Je crois que c'est Albus qui a fait du mal à Natasha. Et… Je crois que je dois en parler à notre directeur de maison.
- Mais tu ne l'as pas fait. A cause de Lily ?
- Je… Je ne lui ai rien dit. Je ne veux pas lui faire de mal. Mais… Mais Albus m'a déjà fait beaucoup de mal. Vous vous êtes accusés à sa place, mais j'ai toujours su que c'était lui.
James le savait. James l'avait toujours su. D'ordinaire, il niait, protégeant Albus envers et contre tout. Cette fois, il ne démentit pas.
- Je crois que… Je crois qu'il doit… Je crois qu'il ne doit pas rester impuni. C'est injuste. Et puis il risque de recommencer et… si Natasha…
Serena ne termina pas sa phrase. Il ne servait à rien d'affirmer à haute voix que Natasha ne s'était pas réveillée, qu'elle risquait de ne jamais se réveiller. Ils restèrent un moment à observer la cheminée, en silence, avant de se lever, se séparant pour gagner leurs dortoirs respectifs.
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Une salle du quatrième étage, aile ouest, Poudlard
Ils avaient répondu présent. Tous, sans aucune exception. Préfets, joueurs de quidditch, et même Keith, qui était devenu insaisissable. Tous étaient là. Sauf James.
- Je n'aime pas ça, maugréa Mael. Je ne veux pas le tenir à l'écart.
- C'est lui qui se tient à l'écart, remarqua Oscar, faisant référence aux dernières semaines.
- Et c'est justement pour ça que je vous ai réunis, intervint Juliet, la mine sérieuse. Quand je suis partie, j'ai pleuré pendant des jours. Nous ne passions pourtant pas beaucoup de temps ensemble. J'avais Pepper, Cliff et Vincent. La même maison et l'impression d'y avoir été envoyé un peu sans raison. Je m'entendais bien avec Irina, Solenne. Et mes amis les plus précieux étaient à Gryffondor. Louis, Mael. Et James. Vous tous, vous m'avez tous écrit au moins une lettre quand j'étais en Amérique. James m'écrivait chaque semaine. Il me racontait tout, les matchs de quidditch, les nouvelles potions qui le tenaient en échec, les fêtes que vous avez célébrées et combien je vous manquais, et surtout, il parlait de vous. Pas de vos vies, de vos secrets. Juste qu'il se croyait le mec le plus chanceux du monde parce que vous étiez ses amis.
- Nous le sommes toujours, intervint Oscar.
- Je le sais, mais lui en doute. Vous savez, c'est James qui m'a remonté le moral pendant des années. C'était à lui que je confiais mes doutes, mes peurs, ma colère. Je ne sais pas pourquoi ni comment il a tenu tout ce temps mais dernièrement c'est un peu comme si le vase avait débordé. Il s'est éloigné pour des raisons débiles, l'envie de vous protéger, de ne pas vous mêler à ses ennuis, et cette certitude qui le ronge, comme quoi il n'a pas d'autre choix que de partir loin, et seul.
- Et quoi ?, soupira Mael. Tu veux l'en empêcher ? On ne va pas acheter un château en sortant de Poudlard et vivre tous ensemble à l'intérieur…
- Et pourquoi pas ?, rétorqua Juliet avec une moue boudeuse.
- Parce que nous allons tous poursuivre nos études et ce dans des villes différentes, expliqua Keanu. Ce qui ne veut pas dire que nous ne verrons plus mais nous aurons des rythmes de vie différents.
- Et si James veut étudier l'international, ce sera logique de le voir partir, parcourir le monde, intervint Nalani. Ça ne veut pas dire qu'on cessera de le voir, on ne le croisera juste pas tous les jours.
- Mais autant on insistera pour le voir dès que possible, poursuivit Susie, autant on ne l'empêchera pas de réaliser ses rêves. On l'encouragera à le faire, tout comme il le fera avec nous, j'en suis sûre.
Chacun se mit à appuyer les paroles d'un autre, à chercher dans les yeux d'une amie un soutien, dans le regard d'un autre une acceptation. Ils étaient tous d'accord, tous convaincus, et pourtant, ils parlaient et agissaient avec douceur et sollicitude, plus patients que ces êtres électrisés qu'ils étaient à douze ans. Pour qu'elle comprenne, pour qu'elle ne se méprenne pas. Pour la calmer et la rassurer. Keith et Clifford la regardaient même avec un semblant d'effroi, sans doute persuadés qu'ils allaient bientôt subir ses foudres.
Mais Juliet se contenta d'éclater de rire, s'attirant la surprise de ses amis.
- Vous êtes géniaux. Presqu'autant que la vision idyllique que James a de vous. Je vous faisais marcher les gars, je vous testais, histoire de m'assurer qu'on était tous bien sur la même longueur d'onde.
- Reste plus qu'à convaincre James, alors, souffla Solenne en haussant les épaules.
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Bureau de Brossard Briscard, directeur de Poudlard
Louis lui avait donné le mot de passe, sans lui demander aucune explication. Les corps étaient meurtris, les pensées ressassaient, et Louis avait confiance en son cousin. Tous les deux se l'étaient bien prouvé.
La gargouille s'anima, laissant apparaître un escalier en colimaçon que James connaissait bien pour s'être fait réprimander à plusieurs reprises par le directeur de Poudlard. C'était l'époque des courses-poursuites dans les couloirs, des explorations nocturnes, des frasques en tous genres. Une époque aujourd'hui révolue.
- Entrez.
Le bureau était calme, plongé dans la pénombre. Une seule bougie éclairait les notes que prenait Brossard Briscard, le visage fatigué mais le regard toujours serein.
- Bonsoir monsieur le directeur. Puis-je vous déranger quelques minutes?
James était resté près de la porte, sa besace pendant dans son dos, un gros livre sous le bras.
- Vous ne me dérangez pas, asseyez-vous, je vous écoute.
Les notes avaient disparues, trois lanternes s'allumèrent, une bibliothèque s'anima, reculant prestement contre le mur le moins éclairé du bureau. James hocha la tête avec respect, s'asseyant doucement, pour ne pas faire hurler ses muscles endoloris.
- J'ai appris que vous veillez miss Kandinsky assidument.
- Ses parents sont à son chevet, j'ai préféré leur laisser un peu d'intimité.
- Votre sollicitude vous honore mais vous ne devez pas oublier votre propre guérison.
- Je ne l'oublierai pas, monsieur le directeur.
De la simple politesse. James n'avait que faire de ses plaies, bosses et autres ecchymoses. Natasha passait avant sa santé. Natasha passait avant tout. Il ne l'avait quittée qu'à regret. Un sentiment mêlé à de la culpabilité. Les Kandinsky ne lui avaient pourtant fait aucun reproche, bien au contraire, ils s'étaient montrés soucieux, s'étaient enquis de sa santé, l'avaient serré longtemps dans leurs bras. Mais James savait pourquoi les frères Zigaro s'en étaient pris à Natasha. James savait qui s'en était pris à Natasha.
- Que m'apportez-vous, Potter ?
James refoula ses larmes et desserra ses bras, posant son livre sur le bureau du directeur.
- Comme vous l'avez sans doute reconnu, il s'agit de l'Histoire de Poudlard. Et comme vous le savez certainement, la famille de Garius Tomkink la réédite régulièrement, en fonction des évènements qui touchent de près ou de loin à Poudlard.
- Je ne l'ignore pas, en effet. Je trouve d'ailleurs mon portrait peu flatteur. Continuez.
- Il est dit que le professeur Dumbledore possédait une Pensine et qu'à sa mort, cette Pensine est revenue à Poudlard, afin que les directeurs et directrices puissent l'utiliser.
- C'est exact. Cette Pensine se trouve dans ce bureau. Et seuls les directeurs et directrices de Poudlard l'utilisent.
- Mais si... Imaginons que quelqu'un possède une preuve, un souvenir, de la culpabilité d'un sorcier dans une affaire judiciaire, une affaire de meurtre…
- Je vous arrêter tout de suite, Potter, les Pensines ne sont que très rarement utilisées dans les affaires judiciaires.
- Parce qu'elles sont rares et onéreuses ?
- Parce que les souvenirs ne sont pas considérés comme des faits, des preuves. Jamais aucun juge ne prendra au sérieux des souvenirs, affirma le directeur de Poudlard.
- Mais...
- Les souvenirs sont modifiables. Un sorcier habile pourra aisément soit modifier ses propres souvenirs, soit modifier ceux des autres, même s'il n'apparaissait pas à l'origine dans ce souvenir.
"C'est injuste". Voilà ce que pensa James. Voilà ce qu'il n'osa dire. Une remarque puérile, spontanée, pleine de rancœur. Un sentiment d'impuissance s'empara de lui alors qu'il cherchait un soutien dans les yeux de son directeur. Celui-ci se contenta d'écarter les bras en un soupir fataliste. Maigre réponse, qui ne satisfaisait certainement pas James.
- Et cette pensine, votre pensine, celle de Poudlard, est-ce que je pourrais l'utiliser quand même ?
James sentait qu'il venait d'atteindre une certaine limite. Mais il se devait d'enfouir le garçon intimidé qui demeurait en lui. Paraître fort, bien plus qu'il ne l'était, pour obtenir un accord qui lui permettrait de franchir une étape. Petite, insignifiante, mais non dénuée d'importance.
- Vous n'êtes pas sans savoir que quelque chose de grave s'est produit cette nuit-là. Nous étions une vingtaine au terme de la forêt interdite, et lorsque les Aurors sont arrivés nous étions inconscients et blessés. Je me suis réveillé, comme certaines de mes camarades, à l'hôpital Sainte Mangouste, sans me souvenir ni pouvoir imaginer ce qui m'avait amené là-bas. Mes amis, ceux qui ont été soigné ici, à l'infirmerie de Poudlard, avaient également perdu leurs souvenirs.
Impassible, le directeur lui fit comprendre qu'il pouvait poursuivre.
- Je… Je crois savoir qui a effacé nos souvenirs. Je suis convaincu que ce… que cette personne, ces personnes, ont enlevé Serena Velsen et Sally-Ann Perks. Et je crois que mes souvenirs sont intacts, qu'ils sont là quelque part dans ma tête mais que quelque chose, un sort, une potion, que sais-je, les bloque. La nuit, j'ai des sortes de flashs. Peut-être que tout cela n'est qu'illusion, peut-être que je force ces rêves, ces… cauchemars. Mais le doute est là et… J'aimerais pouvoir l'ôter. Je pense qu'il est important d'ôter ce doute. Pas seulement pour moi, ni pour tous ceux qui étaient là mais… Parce que ceux que je crois coupables sont capables de manipulations perverses. L'un de ceux qui à mes yeux sont coupables, même sans preuve tangible, m'a annoncé quelque chose. C'était peut-être un piège, mais c'est trop important pour que je le néglige.
- Quelque chose? Vous allez devoir m'en dire plus si vous voulez me convaincre.
- Des lettres. Une sorte d'énigme.
Devant le scepticisme de son directeur, James inspira un bon coup, certain d'avoir pris la bonne décision.
- Tom Zigaro m'a dit qu'après lui, j'aurais des ennemis nombreux, des ennemis qui me sont inconnus. Et il m'a donné leurs noms sous forme d'énigme. J'étais fatigué, inquiet, blessé, pétri de peur mais... J'ai plus peur, encore, d'avoir oublié cette énigme. Je voudrais juste revivre ce souvenir grâce à votre pensine, et prendre des notes pour ne jamais plus oublier.
- Pourquoi ?, lui demanda le directeur de Poudlard. Qu'allez-vous faire de cette énigme ?
- Essayer de la résoudre, dans un premier temps. Et si j'y arrive… D'autres recherches, sans doute. Vérifier si ces personnes existent, chercher ce qui les relie et ce qui les lie à moi.
- Rien de plus ?
- Je n'attaquerai personne, professeur, encore moins des innocents. Je n'ai jamais été attiré par l'attaque à laquelle j'ai toujours préféré la défense. Je veux juste assurer la mienne, et celle de mes proches. Rien de plus.
- Et vous êtes prêt à tout pour cela?
- Si je suis ici, si j'ai pris le risque de vous déranger, de me confier à vous, de vous implorer, c'est que je suis prêt à tout, professeur. Si vous me refusez l'accès à la pensine de Poudlard j'en achèterai une, mais ça prendra bien plus de temps et j'ai peur que mes souvenirs...
- Vous n'en aurez pas besoin.
Les yeux du directeur donnaient l'impression de s'embraser. Ses pupilles se rétractaient, devenant deux fines fentes qui mirent James mal à l'aise avant que le directeur ne reprenne la parole, d'une voix légèrement plus rauque que d'ordinaire.
- « Sept ans à vivre dans la peur d'une seule et simple lettre. Alors que tu devrais aussi redouter A. Et puis B. Et puis C. Et X. Et le bois d'argent. Et t'as l'heure, James ? ». Voilà ce que vous a dit Tom Zigaro alors que vous étiez au terme de la forêt interdite, entourés de sortilèges, de feu et de cendres.
- La Légilimencie?, demanda James avec surprise.
- Une autre forme de magie, pas si lointaine. Légale, contrairement à la Légilimencie. Et pratique, vous en conviendrez. Vous m'avez ouvert la porte de votre esprit, vous pensiez à ces mots sans même le savoir. Vous m'avez fait confiance, je vais donc vous rendre la pareille. Je suis comme vous, James. Je suis un Animagus. Et comme vous le savez, nous autres n'avons pas besoin de mots pour communiquer.
Alors qu'il parlait, les mains et les bras du directeur s'étaient transformés en pattes de chat sous le regard émerveillé de James, lequel s'empressa toutefois de noter ce qui lui semblait être une énigme sur un bout de papier.
- Une dernière chose, James. J'ai confiance en vous, je viens de vous le prouver. Je sais que vous ne dévoilerez pas mon... petit secret. Tout comme je sais que vous n'avez pas modifié vos souvenirs. Je sais ce que vous avez vu, ce que j'ai vu en vous. Mefiez-vous, James. Les frères Zigaro ont des appuis, des soutiens. Elvis est très proche de votre père et du ministre. Tom devient peu à peu un membre influent du ministère. Ne leur déclarez pas la guerre, vous auriez trop à perdre.
- Merci, monsieur le directeur, mais je me permettrai de vous contredire, juste cette fois. Ce n'était pas la guerre que je leur ai déclarée ce soir mais c'était déjà un affront. Et je n'ai rien perdu, bien au contraire. Je vous ai montré, à vous, la vérité. Et je suis soulagé, heureux, fier même, de l'avoir fait. Parce que je sais que vous êtes le mieux placé pour protéger les élèves de Poudlard, je sais que vous donnerez toujours le maximum pour les protéger et tous ceux que j'aime le plus au monde sont élèves de ce château. Alors ce soir, grâce à vous, j'ai la conviction d'avoir gagné une bataille. Sans blessure, sans sortilège mais certainement pas sans importance.
James s'était levé, prêt à quitter le bureau. Cependant il restait immobile, laissant l'opportunité à son directeur de nier ses paroles, de le sermonner, de le punir. Brossard Briscard n'en fit rien, tout sourire, empli de fierté. Et lorsqu'il fut seul, une fois que James eut fermé la porte, Brossard Briscard se souvint qu'il n'était jamais seul et affronta du regard ses prédécesseurs. Tous avaient eu la chance de voir grandir des élèves brillants mais jamais, le directeur Briscard en était persuadé, ses prédécesseurs n'avaient été aussi fiers d'un de leurs élèves.
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Parc de Poudlard
- Tu le trouves si beau que ça, Scorpius ?
Rose se redressa, son collant laiteux se prenant dans les branches du bosquet derrière lequel elle s'était dissimulée pour photographier à loisir l'entraînement des Serpentard.
L'absence de Natasha lui pesait doublement. Sa meilleure amie lui manquait, et Rose s'apercevait à regret – à dire vrai, elle n'y avait que rarement songé – qu'elle n'avait qu'une seule véritable amie. Heureusement, sa passion pour la photographie compensait sa solitude.
- Je ne prends pas seulement Scorpius mais toute l'équipe.
- Pourtant c'est lui qui revient le plus sur tes photos. Et tout le monde dit que tu es dingue de lui.
Rose observa longuement l'attitude de Timothée Bergson, qui fixait le sol nerveusement. Il n'avait pas l'air seulement gêné, mais aussi peiné, comme s'il lui reprochait son intérêt pour Scorpius.
- On dit la même chose de Dan Evans, précisa-t-elle. Et ce n'est pas totalement faux, tous les deux me plaisent depuis des années.
- Ils sont pourtant très différents.
- Et complémentaires, en quelque sorte.
- Le yin et le yang. Le garçon bien sous tous rapports et le fils de Mangemort, célèbre et mystérieux. Je crois que tu n'es pas la seule fille à les trouver à ton goût, ils doivent posséder certains critères qui plaisent aux filles. Les yeux clairs, sans doute.
Rose chercha les yeux sombres de Timothée, mais ceux-ci l'évitaient. Des cheveux mi-longs, plus clairs que ceux de Dan, plus foncés que ceux de Scorpius. Une attitude respectueuse avec les professeurs, un sérieux appréciable en cours. Il n'avait rien à envier à Dan Evans. Un passé obscur à la hauteur de son étiquette de mauvais garçon. Sa famille n'avait rien à envier à celle de Scorpius. Timothée était drôle, souvent malgré lui. Et il n'avait pas honte de passer du temps avec Rose, contrairement aux autres garçons.
- Depuis qu'on passe du temps ensemble, toi et moi, je pense beaucoup moins à Dan et Scorpius. S'il apparaît beaucoup sur mes photos, c'est parce qu'il est photogénique, et qu'en tant que capitaine, il bouge beaucoup plus que le reste de son équipe.
- Tu n'as pas besoin de te justifier, tu sais, répondit Timothée en glissant ses mains dans ses poches, soudain plus jovial. Je ne te faisais pas une crise de jalousie. On n'est pas encore ensemble. Enfin, je veux dire, on n'est pas ensemble tout court. Enfin, ce que je veux dire, c'est qu'on n'est pas obligés de devenir… ensemble. Mais j'en ai envie. Qu'on soit ensemble.
- C'est une proposition ?, demanda Rose, amusée par les agissements de Timothée.
- Ça dépend. Tu dirais oui ?
Etrange. Détonant. Ce n'était pas comme ça que Rose avait rêvé sa première relation. Et Timothée n'avait rien à voir avec l'homme parfait avec lequel elle s'imaginait convoler. Mais il était là, drôle, attentif, et plutôt agréable à regarder.
Timothée ne serait pas cet homme fabuleux avec qui elle finirait ses jours mais elle avait bien le droit de vivre une première expérience, de décider de ne pas y attacher d'importance, de décider que ça ne comptait pas, et que c'était justement ça qui comptait.
Alors Rose décida de ne plus se poser de question. Elle attrapa la cravate de Timothée et ne râla pas lorsque le tissu lui échappa des mains, à cause du vent. Ça n'avait pas à être parfait. Ça ne comptait pas. Sa main finit par retrouver la cravate verte et argentée, par s'y accrocher. Lorsque Rose tira dessus, la réaction ne fut pas celle que Rose voyait toujours dans les films romantiques moldus. Etranglé, il perdit l'équilibre et manqua de tomber sur Rose en lui toussant dessus.
« Tant pis si ce n'est pas romantique, songea Rose. Timothée n'est pas l'homme parfait, il est ce garçon avec qui tout est voué à l'échec, ce garçon avec qui je vais expérimenter, pour être prête quand je rencontrerai l'amour, le vrai. »
Et lorsqu'elle l'embrassa, Rose songea que le trac, la surprise, la découverte lui faisaient ressentir quelque chose de fort, de plus fort que tout ce qu'elle avait pu connaître jusque-là. Elle ne songea pas un seul instant qu'elle venait de tomber irrémédiablement amoureuse de Timothée Bergson.
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Infirmerie de Poudlard
James passait tout son temps auprès de Natasha. Il s'asseyait tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, sur deux chaises d'apparence similaire. Mais, après trois jours au chevet de la belle Serdaigle, il pouvait jurer que le coussin de la chaise de gauche était plus aplati, moins confortable que celui de la chaise de droite qui, à contrario, avait un pied instable.
Il lui parlait. Des phrases communes sans grande originalité, des promesses par dizaines, des déclarations maladroites prononcées sur le ton de la confidence.
Il la saluait dès qu'il entrait dans la pièce, peu lui importait que l'infirmière, ou un autre pensionnaire des lieux, l'entende et le juge. Il lui disait bonjour, la prévenait du temps qu'il faisait au dehors et lui prenait la main. Il avançait toujours la chaise pour que ses genoux touchent le lit chaud sur lequel elle était étendue. Le premier jour, il lâchait sa main dès que quelqu'un arrivait. Mais dès le second jour, il avait avoué à voix haute qu'il se moquait de ce que pouvaient bien penser les gens, il disait "je ne me sens pas légitime de serrer ta main mais j'en ai envie, libre à toi de me le reprocher quand tu te réveilleras". Et il se mettait à parler.
Après dix-sept heures, alors que les visites touchaient à leur fin, il s'éclipsait. Allait-il manger? Retrouvait-il ses amis? Natasha n'en savait rien. Elle profitait de cette soudaine solitude pour penser. Pas pour réfléchir, non. Seulement pour penser. Divaguer, les premières heures. Rêver, beaucoup, mais seulement la nuit. Le jour elle écoutait, à défaut de se réveiller. Elle avait bien essayé, mais c'était trop tôt, son corps avait besoin de repos, et même ses paupières refusaient de s'ouvrir ne serait-ce qu'un instant. Ca l'énervait. Beaucoup. Surtout quand Rose avait pleuré contre son épaule gauche. Elle aurait voulu pouvoir se redresser, bouger ses bras suffisamment pour entourer sa meilleure amie. Lui parler, sécher ses pleurs. Lui dire qu'elle l'aimait, qu'elle allait bien, que son corps finirait bien par répondre à son envie. Se réveiller, quitter l'infirmerie, marcher à travers les couloirs, rassurer ses parents, son frère, ses sœurs, retourner en cours, retrouver Rose, ses amis venus d'Irlande qui lui avaient apporté des friandises au caramel, Nalani et l'équipe de Serdaigle. Voler lui manquait. Polir sa batte lui manquait. Lire des manuels de Métamorphose lui manquait. Se transformer en Phénix lui manquait.
Son animagus occupait la plupart de ses pensées. Les larmes qu'elle avait provoquées pour se protéger, son instinct animal qui s'était éveillé au moment où la mort la frappait.
La mort. Un sortilège plus clair que ses yeux qui l'aurait foudroyée. Et puis plus rien. Plus de vol, de coupe à brandir, d'examens à passer. Jamais elle n'aurait connu le stress des Buses et des Aspics, jamais elle ne serait devenue capitaine de l'équipe de quidditch de Serdaigle. Pas de mariage, pas d'enfants. Et ceux de Rose qu'elle n'aurait pas vu grandir. Ses neveux et ses nièces qui auraient fait la joie d'Ivan et Katarina, les repas de famille qui se seraient déroulé sans elle, à tout jamais.
"Si mon animal totem était l'aigle ou le papillon, je serais morte". Cette phrase, Natasha la pensait très fort. Cette phrase lui faisait peur, la hantait. L'idée d'avoir survécu par chance la mettait mal à l'aise. C'était sans doute pour cela que son corps mettait tant de temps à se remettre, parce que ce temps lui était nécessaire pour penser, prendre des décisions, s'apaiser.
Elle avait fait son choix des années auparavant. "Je travaillerai dans le domaine de la Métamorphose humaine, j'étudierai les Animagus." Un choix de vie qui lui paraissait plus évident que jamais. Elle se promettait de travailler dur, de trouver des réponses à ses questions, sans pour autant subir. Elle s'était crue redevable. Comme si un être avait un jour fait ce choix, pour elle. Comme si une voix s'était un jour levée plus haut que les autres pour proclamer qu'elle se transformerait en Phénix. Comme si quelqu'un avait décidé qu'elle serait frappée par la mort et que son Animagus la sauverait. Comme si on lui avait légué un pouvoir immense, celui de guérir, celui de soigner.
"Lorsqu'un évènement se présentera, j'aiderai du mieux que je le peux chaque être qui souffrira en ma présence. Mais je n'en oublierai pas de vivre ma vie." Honteuse, elle ne pouvait s'empêcher de se sentir soulagée que les Animagus ne puissent pas devenir Guérisseurs, pas plus que les loups-garous et les vampires. Risquer une métamorphose, même partielle, à cause du stress ou d'une opération risquée était inconcevable du point de vue de la Guilde Internationale de la Guérison Magique. Oui, Natasha s'en réjouissait. Elle n'aurait aucun remord à se tourner vers la Métamorphose.
Vivre sa vie, normalement, simplement, sans oublier ses rêves, ses passions, ses amis, sa famille. Terminer Poudlard de la meilleure des façons, en obtenant de bonnes notes à ses Aspics et en offrant une dernière coupe à Serdaigle. Poursuivre ses études, travailler dur, veiller à ce que ses parents ne manquent de rien, passer du temps avec son frère et ses sœurs, rester aux côtés de Rose, coûte que coûte. Quand à James...
- Bonsoir Natasha. Il est tard mais j'attendais que miss Tulipe quitte son bureau pour te rejoindre.
Le noir. Juste le noir et la voix de James.
Les sons étaient revenus en premier. Une potion que l'on débouche, une discussion dont elle ne discernait pas toujours les voix. Le brouhaha étrange de la première nuit, avant que les sons se précisent, s'affinent, pour lui revenir normalement. Désormais elle distinguait les pas de James qui s'approchait d'elle, la chaise qu'il tirait vers le lit et même son faible gémissement lorsqu'il prit place. Elle avait entendu Rose - souvent - et ses parents - deux fois - reprocher à James de ne pas veiller suffisamment à son rétablissement. Elle s'était fait la promesse - vingt fois - de le réprimander dès son réveil.
Elle sentit la chaleur poindre au-dessus de son bras, la paume douce et ferme de James se refermer délicatement autour de ses mains liées. Elle ne rougissait pas, ne frissonnait pas. Pourtant ce geste la faisait frémir, l'attendrissait. Elle hurla à son corps de s'éveiller, elle essaya de toutes ses forces de desserrer les lèvres, de bouger ses doigts. Mais son corps faisait la sourde oreille.
Le toucher était arrivé quelques heures après l'ouïe, quelques heures avant l'odorat - un ragout peu reluisant servi à l'un de ses compagnons de fortune dont les effluves faisandés lui avaient donné la nausée. Elle sentait l'infirmière la nettoyer - d'un coup de baguette -, son père poser sa main sur son genoux droit - toujours le même - et Anastasia peigner ses cheveux - elle oubliait toujours la même mèche. Et la main de James, inlassablement posée sur la sienne.
Parfois, il lui arrivait de détacher ses mains et d'en serrer une avec tendresse avant de la reposer doucement et de serrer l'autre. Elle entendait à sa respiration qu'il hésitait et le savoir ainsi intimidé ouvrait une vanne en elle par laquelle le bonheur se déversait, par vagues immenses. Le bonheur et la frustration. Cette main qui la caressait, qui l'apaisait, elle voulait la toucher aussi. Elle voulait lier ses doigts à ceux de James, le serrer à son tour. Il était si proche d'elle, si souvent, qu'elle rêvait parfois qu'il l'embrasse. Mais peut-être ne connaissait-il pas le conte de la Belle au Bois Dormant. Ou peut-être était-il trop respectueux pour le faire. Une semaine auparavant, elle aurait ajouté "ou peut-être qu'il ne m'aime pas".
Mais depuis elle avait échappé de peu à la mort, quelqu'un l'avait enterrée dans la forêt interdite, elle avait manqué de mourir étouffée sous la terre humide et James l'avait sauvée. Oh elle savait qu'il n'était pas un héros au sens commun du terme. Elle savait qu'il n'était pas seul, que Mael Thomas lui avait fait du bouche-à-bouche, que Nalani l'avait protégée des sorts et d'un Cyclope Géant, que leurs amis l'avaient veillée. Mais James était son héros. James était là, près d'elle. James parlait le jour, pleurait la nuit. James parlait des sorts, de la peur, de la forêt. James parlait de leurs amis, aujourd'hui tous rétablis. James parlait d'Albus, culpabilisait, ne comprenait pas. James parlait de chiens qui parlent, de loups et de ses larmes à elle. James disait "tes larmes nous ont sauvé tous les deux". James laissait entendre qu'il n'aurait pas survécu à une vie sans elle.
James parlait aussi des cours, de Nalani et Mael, de Rose qui "rejoint Timothée lorsqu'elle n'est pas avec toi. Ils sont ensemble. Enfin je crois. Je n'ai pas très bien compris. Mais Timothée sourit à s'en décrocher la mâchoire et Rose est plus heureuse que jamais". Alors Natasha était heureuse. Pour Rose, et parce que James était là, près d'elle.
- Je t'aime, tu sais.
Non elle ne savait pas. Elle n'avait jamais voulu savoir. Elle avait toujours pensé l'aimer plus fort. Parce qu'on disait que les filles était matures plus vite que les garçons, que les garçons ne pensaient "qu'à ça" et n'éprouvaient aucun sentiment sincère. Parce que James était célèbre, l'héritier du plus grand héros de leur communauté, qu'il pouvait tout avoir, y compris des filles plus belles, plus intéressantes, plus intelligentes que Natasha. Parce qu'elle s'était persuadée qu'elle ne serait jamais assez bien pour lui, qu'elle ne le mériterait jamais.
- J'aimerais tellement que tu te réveilles. Pour voir tes yeux s'ouvrir, parce qu'ils sont très beaux. Pour t'entendre râler, aussi, je suis certain que tu râleras même pas dix minutes après ton réveil. Et parce que je m'entraîne à te dire que je t'aime sans rougir. Je profite que tu aies les yeux fermés, que ta batte soit très loin et que tu ne puisses pas me frapper ou... tu sais, t'enfuir loin de moi. J'ai demandé à l'infirmière et au guérisseur si tu nous entends. Miss Tulipe m'a répondu "non" avec un sourire condescendant. Je crois qu'elle voulait me remonter le moral parce que le professeur Shiitaké a dit oui avec un regard sadique. Il dit que parfois tu dois dormir profondément et ne rien entendre mais que le reste du temps tu entends. Il dit aussi que tu t'en rappelleras sûrement quand tu te réveilleras. Parfois j'ai peur que ce soit le cas. Mais ça ne dure jamais très longtemps. J'ai sans doute un peu honte mais je ne trouve pas de raison valable de penser ça. Je t'aime, c'est comme ça. Je ne te crois pas capable de le crier en pleine Grande Salle pour que tout le monde se moque de moi. Et même, je ne trouve pas ça risible. Pourquoi rirait-on d'un mec amoureux? Ça arrive à tout le monde, j'imagine. Surtout à notre âge. On grandit de façon pas du tout proportionnelle, on se réveille le matin avec un bouton disgracieux sur le menton, on dort avec des mecs plus grands que nous, on se compare, on se trouve plus petit, moins séduisant, moins viril. Et on croise cette Serdaigle merveilleuse. Naturelle, brillante, plus belle que le soleil, qui a une droite d'enfer et un revers incroyable et... C'est pas comme si on pouvait lutter, quoi. C'est pas comme si je pouvais lutter. J'ai essayé, j'ai fait plein de bêtises, j'ai arrêté de parler avec tout le monde, j'ai embrassé d'autres filles, j'ai même cru que si je devenais un super capitaine de quidditch ma mère reconnaitrait enfin qu'elle m'a mis au monde. Je me transforme en cerf. J'adore apprendre comment vivent les sorciers au Mozambique et les moldus au Guatemala. J'aime le quidditch, et écouter Mael parler des matches de foot qu'il va voir avec son père. J'ai envie que Nalani brandisse la coupe au-dessus de sa tête, j'ai envie que Scorpius réussisse, que tout le monde voie à quel point il est talentueux, j'ai envie qu'Oscar remporte trois matchs d'affilée, mais j'ai pas envie que Gryffondor perde non plus. J'ai le bras en vrac, je n'arrive pas à rester stable plus de douze minutes à six mètres de hauteur et pourtant j'aimerais rejouer. Je suis fait de défauts, je n'ai rien d'extraordinaire, mes yeux ne sont pas violets, je ne sais jouer d'aucun instrument de musique, je suis bien moins bon poursuiveur que Scorpius ou Nalani, je suis moins grand que Mael, ma peau est bien mois jolie que celle caramel de Keanu, mes épis sont jaloux des belles boucles de Keith et je ne suis pas très à l'aise quand il faut manipuler des reptiles. Les lézards me font peur. Je n'ai rien d'exceptionnel, tu vois? Je suis juste un mec normal.
Un mec normal à qui il arrivait des quantités de choses. Un mec normal qu'elle aimait. Un mec normal qui l'aimait. Elle se concentra sur sa main gauche, ordonna à ses doigts de bouger. Son index lui répondit, faiblement. James, ne comprenant pas que Natasha ne s'adressait qu'à lui, hurla en direction de la chambre de miss Tulipe et, bientôt, la voix ensommeillée de celle-ci parvint aux oreilles de Natasha.
- Je vous ai déjà dit que les règles devaient être respectées par tous, Potter. Je parlerai dès demain au professeur Glacey de votre manquement au règlement.
- Très bien, madame, qu'il me colle et me retire cent points, je n'en ai que faire, Natasha s'est réveillée !
Les yeux toujours clos bien qu'elle essaie par tous les moyens d'ouvrir les paupières, Natasha avait envie de rire. Elle ressentait la perplexité de miss Tulipe mais les efforts de James l'attendrissaient.
- Je vous assure qu'elle a bougé ! Ses doigts ! Son index !
- La moitié d'une phalange ?, se moqua miss Tulipe. Ecoutez, Potter, je ne vous chasserai pas de cette infirmerie parce que je conçois que vous soyez inquiet et que votre mine d'amoureux éploré me touche, mais ne dérangez pas mes patients.
- Natasha est seule. Mes hurlements n'ont réveillé personne.
- Si. Moi. Et miss Kandinsky n'a pas besoin qu'un adolescent pré-pubaire braille à son chevet.
- Je ne faisais que lui parler. Et caresser sa main. Rien de plus. Et elle a bougé ! Je vous le jure !
- Votre amie se réveillera sous peu. Demain, sans doute. C'est ce qu'indiquent les conclusions du professeur Shiitaké. Armez vous de patience et veillez-la si vous le souhaitez mais en silence !
- Mais... Vous croyez que je n'ai fait qu'imaginer...
- Peut-être était-ce seulement une réaction nerveuse. Peut-être en a-t-elle tout simplement marre de vous entendre lui confier vos déboires. Ou peut-être s'est-elle efforcée de vous répondre, à sa manière. Vous pouvez donc vous réjouir qu'elle ait choisi de mouvoir son index, et non son majeur.
L'humour piquant de l'infirmière, et l'air choqué qu'elle imaginait avoir envahi le visage de James eurent définitivement raison de Natasha qui riait si fort intérieurement que sa poitrine se secoua. A peine, et le temps de quelques instants, mais cela suffit pour que James la pointe de sa main, le regard émerveillé.
- Cachez cet air béat, monsieur Potter, miss Kandinsky vient seulement de me donner raison.
- Je crois plutôt qu'elle essayait de prendre ma défense.
- C'est beau de rêver, Potter. Maintenant, si vous le voulez bien, je retourne me coucher. Vous devriez en faire autant.
- Bonne nuit, miss Tulipe. Ce fut un plaisir d'avoir cette discussion avec vous.
Natasha entendit le soupir las de l'infirmière et tendit l'oreille, certaine d'entendre la porte se refermer sur James. Mais une main douce et chaude caressa son front, ses cheveux. Un souffle dont elle sentit des effluves de menthe, se rapprocha de son visage. Son cœur battait à tout rompre.
- Quitte à ce que tu m'en veuilles demain, murmura James contre ses lèvres.
Et il l'embrassa. Enfin. Natasha espérait de toutes ses forces que l'infirmière avait raison et qu'elle se réveillerait dans quelques heures. Elle était bien prête à tenir tête à son corps, à le forcer de s'éveiller. "Au moins les paupières, pour le voir", supplia-t-elle. "Et les lèvres, pour lui sourire". Sa voix pouvait bien attendre. Ses mains aussi, puisque sa batte n'était pas à ses côtés. Elle voulait juste le voir, répondre au sourire timide qu'il arborerait sûrement, le rassurer, lui faire comprendre qu'il l'avait rendue heureuse en restant à ses côtés. Et qu'elle était prête à le rendre heureux à son tour.
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L'échec. La suspicion. L'isolement.
Les élèves n'avaient pas oublié son comportement pour le moins étrange lorsqu'Albus avait refusé de faire examiner sa baguette. Bien sûr la plupart d'entre eux songeaient à tort qu'il n'avait agi qu'avec timidité, certains allaient même jusqu'à affirmer qu'il était honteux d'avoir ainsi douté de son honnêteté. Mais certains élèves se méfiaient désormais de lui. Scorpius, bien sûr. Et ceux qui avaient un jour porté l'étiquette « ami d'Albus Potter », avec plus ou moins de fierté.
« Bon débarras, tu ne me manqueras pas, Potter », avait dit Rudy Higgs en ricanant. Julian Acteriez avait ajouté qu'il n'avait jamais ressenti le moindre bonheur, ni le moindre soupçon d'honneur à être vu avec Albus. Timothée Bergson l'ignorait avec superbe. Jalil, Sally-Ann et Benoit restaient muets, mais ne cachaient pas leur déception. Shania Zabini lui lançait des piques, satisfaite de le voir tomber de son piédestal.
Albus avait écrit à ses parents. Ceux-ci s'étaient montré peu loquaces, profondément choqués de voir le vrai visage de leur « si parfait petit garçon ». Albus leur avait demandé de changer d'école. Ils avaient des contacts en France, des amis à Durmstrang. Ses parents avaient refusé. La famille devait demeurer unie, et Ginny et Harry étaient persuadés qu'Albus pouvait changer, redevenir ce petit garçon merveilleux. Ils n'arrivaient tout bonnement pas à accepter qu'Albus n'avait jamais été ce garçon.
Albus avait demandé leur aide à sa sœur et son frère. Lily avait répondu simplement que Serena tremblait dès qu'elle croisait Albus et que, si sa meilleure amie ne l'accusait pas directement, Lily n'était pas dupe.
- Reste ici, à Poudlard, et deviens meilleur. Tu te feras de nouveaux amis, qui t'aimeront pour ce que tu es et non pour cette image que tu fausses.
- Je ne deviendrai meilleur qu'avec de meilleurs disciples. Personne ne mérite ce rôle ici.
Son ton, toujours méprisant. Ces insinuations qui incluaient Lily dans ce « personne » qu'il prononçait avec dégoût. Lily était peinée, mais elle continuait de croire qu'Albus n'avait rien à gagner à changer d'école. Ici au moins ses idées néfastes finiraient par disparaître, plutôt que de reproduire le même schéma ailleurs et d'échouer à nouveau.
Quant à James, il ne l'aida pas davantage. Albus le croisait peu, les amis de son frère l'empêchaient d'entrer dans l'infirmerie et James refusait de lui parler. De ça aussi Albus s'était plaint à ses parents. Et pour la première fois leur mère avait pris la défense de James. « Ton frère reviendra avec le temps. Il t'aime trop pour rester fâché avec toi. Mais il a besoin de temps. Laisse-le tranquille pour le moment. »
Le vent était en train de tourner, c'était indéniable. Et Albus détestait cette idée.
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Terrain de quidditch, Poudlard
Il était tard, la nuit était tombée depuis plusieurs heures. Mais la pluie avait cessé de s'abattre sur Poudlard et Scorpius enchaînait les tirs, non sans guetter les progrès d'Hadiya qui volait en rase-motte.
Il avait ensorcelé un mobile qui faisait office de gardien. Scorpius était plutôt doué pour les sortilèges. Mais le gardien de bois et de tissus n'avait arrêté aucun de ses tirs. Le capitaine de l'équipe de Serpentard le vit se décaler légèrement sur la droite et arma son tir, visant l'anneau de gauche. Un souaffle fusa près de son visage et vint mettre en échec le mobile.
- Dix points pour Serdaigle !
Scorpius esquissa un sourire sincère en reconnaissant Nalani Jordan et Mael Thomas, et accepta volontiers l'accolade de ce dernier. Son deuxième frère.
- Comment vont-ils ?
- James est à son chevet, le guérisseur est optimiste, elle devrait se réveiller demain, répondit Maël en visant à son tour.
- Tu l'attends ?
- Oh non, je pense qu'il va rester près d'elle toute la nuit. Mais moi aussi j'ai ma petite Serdaigle, ajouta-t-il plus bas avec un clin d'œil.
Plus bas, mais de façon à ce que ça reste audible par tout le monde, et Nalani ne manqua pas de lui asséner un petit coup de batte.
- C'est celle de Natasha ?, devina Scorpius.
- Oui. Je la garde avec moi jusqu'à... Jusqu'à ce que je puisse enfin la rendre à sa propriétaire.
Nalani, qui s'entendait bizarrement très mal avec sa petite sœur, reportait son affection sur Natasha, qu'elle appelait « belle-sœur » lorsque Natasha était absente, ou lorsqu'elle était près d'elle mais sans sa batte.
- Mon petit sucre d'orge s'est mis en tête que James retrouverait vite son capitanat. Du coup on a décidé de lui préparer un petit programme. T'en es ?
- Evidemment que j'en suis !, s'exclama Scorpius avant de hausser le sourcil gauche. Mais ça m'étonnes que toi, Nalani, tu en sois. Tu n'as pas peur pour la Coupe ?
- Voyons, Scorpius, je n'ai peur de personne. La Coupe sera pour Serdaigle.
- Dans tes rêves !
Leur joute ne faisait que commencer. A leurs côtés, Mael souriait dans la nuit noire.
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Infirmerie de Poudlard, le lendemain
Mes paupières me donnent l'impression d'être plus lourdes que le mont Fuji. Mais je m'accroche, parce que j'entends la voix de ma mère, toujours inquiète, celles de mon père et de mes sœurs, trahies par les sanglots, celle de mon frère, qui m'encourage. Celle de Rose, aussi, qui murmure près de moi, vers moi, pour moi. Et le silence de James, qui se tient un peu à l'écart, malgré les efforts de mes parents pour le rapprocher de mon lit.
S'il ne dit rien, je sais qu'il est là. Je sens sa présence. Elle m'importe plus que la sollicitude de tous les autres.
J'inspire et hurle à mes paupières de se soulever. J'entends la porte qui s'ouvre avec un manque de discrétion assez semblable à ma capitaine de quidditch.
- Les amis plus tard, miss Jordan.
La voix du guérisseur Shiitaké.
- Ok. Seulement la famille et son futur mari, je comprends.
Quelques rires et le silence, toujours, de James. Merci Nalani.
- Je repasserai plus tard, vous lui direz que j'ai sa batte.
Ma batte ! Ouvrez-vous, paupières feignantes et peu dociles !
La lumière m'aveugle, danse tout autour de mon lit. Les cris de ma mère, qui hurle à quiconque de se taire pour ne pas m'effrayer, raisonnent partout dans ma tête.
- Je savais que parler de quidditch la réveillerait, soupire Rose.
Mais ses yeux sont noyés de larmes et sa main est toute tremblante, secouée par l'émotion. Elle ne cesse de murmurer « merci, merci, merci ». J'ai envie de l'attirer, de la serrer dans mes bras, de rassurer ma famille, aussi, bien sûr. Mais ça tourne trop vite pour que je puisse faire quoi que ce soit.
Ils se pressent contre moi, ma mère m'aide à boire un peu d'eau, le guérisseur m'ausculte trois fois, ma mère me serre toujours, et les autres s'y mettent. Je suis envahie de bras, de cheveux qui chatouillent mon nez, de parfums que je reconnais avec bonheur.
Mes yeux papillonnent, je ne distingue pas très bien les couleurs, à l'exception de celle dont je me passerai bien, le marron sale du plafond de l'infirmerie. Mes membres sont engourdis, seuls mes doigts ne me font pas trop mal quand je les étire.
Je n'arrive pas vraiment à parler mais je parviens à répondre un « oui » étouffé à ma mère qui me demande mille fois si je vais bien.
Le guérisseur m'explique pourquoi je suis là, depuis quand je suis là. Il n'omet aucun détail, malgré le regard réprobateur de ma mère qui me serre la main à m'en briser les phalanges. Ces mots, je les ai entendus pendant mon sommeil. Ces mots sont des images, celles des souvenirs cauchemardesques qui me font frémir, qui me hanteront encore longtemps.
Ces mots me rappellent les cris, les pleurs, le froid, la douleur. Ces mots me rappellent la terre tout autour de moi, sous mon corps, sur mon visage. Ces mots me rappellent ma chute, vertigineuse, du sommet de la tour à la terre humide de la forêt interdite. Ces mots me rappellent la violence du sort qui m'a frappé. Ces mots me rappellent ce sort, prononcé sans hésitation. Ces mots me rappellent Albus, et j'ai peur de regarder James.
- Je pourrais bientôt sortir ?
- Dans quelques jours. Et avant que vous me posiez la question, vous pourrez rejouer au quidditch mais je vous recommande deux semaines de repos avant de remonter sur un balai.
- Mais... On joue contre Serpentard dans...
Je m'interromps en voyant le regard de ma mère s'assombrir alors que derrière elle, mon frère ricane. Je promets à mes parents et à mes sœurs de me reposer, de bien prendre soin de moi, non sans lancer un discret clin d'œil à Isidore qui rit sous cape.
Le guérisseur s'éloigne avec mes parents, pour leur parler des potions que je dois prendre et Irina et Rose leur emboîtent le pas, prêtes à endosser le rôle d'infirmières dès que je quitterai l'infirmerie. Je sais que je leur ai fait peur mais je vois bien qu'ils profitent de cette excuse pour me laisser seule avec James. Le pauvre regarde partout autour de lui, indécis, et je sens le sommeil me guetter, comme si je n'avais pas assez dormi ces dernières heures.
Je n'ai pas beaucoup de temps avant de sombrer de nouveau, alors quand James pose ses yeux sur moi, m'affublant d'un sourire timide, j'étire mes lèvres au maximum, en espérant que mon visage réponde à mes prières. Il sursaute légèrement mais se reprend rapidement, avançant d'un bond à mes côtés. Il a un sourire immense, je peux fermer mes yeux avec quiétude, ma main bien au chaud dans la sienne.
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Rose était sortie de l'infirmerie en même temps que James, laissant la famille Kandinsky se recueillir avec joie autour d'une Natasha exténuée par ses premiers gestes. Mais James n'était pas parti bien loin, préférant rester près de Natasha malgré les paroles rassurantes de Rose.
Elle n'avait pas l'impression de l'abandonner, ses amis étaient là, l'entouraient avec dévotion, et elle mourrait d'envie de voir Timothée, pour le prévenir que Natasha était définitivement sauvée. Natasha et Timothée se connaissaient peu, avaient à peine échangé quelques mots en plusieurs mois, mais Rose croyait encore qu'il lui fallait un prétexte pour s'approcher de celui qui était devenu...
- Ton petit ami. Je suis ton petit ami. Depuis trois jours, douze heures et... vingt-huit minutes, compta Tim en observant sérieusement sa montre. Penses-tu que je doive également compter les secondes ?
Il avait l'air soucieux. La veille, il avait expliqué à Rose qu'il n'avait jamais eu de petite amie. Seulement deux filles, deux meilleures amies, qui s'étaient joué de lui pour remporter un pari. « En Irlande, déjà, j'étais ce fils de Mangemort dont il ne fallait pas s'approcher. Pourtant mes parents n'ont jamais été des Mangemorts. Je te le promets. C'est cet homme, mon grand-père, qui était... horrible. Mais je ne l'ai jamais rencontré ! Et mes parents sont des gens biens, des lâches sans aucun doute, mais des gens biens quand même. Ils sont super heureux que je sois ton petit-ami ! Ils t'ont vue dans la presse, ils te trouvent très belle. »
Rose n'avait pas prévenu les siens. Parce que son histoire avec Timothée ne comptait pas, parce qu'elle croyait toujours que ce n'était pas sérieux, que ce n'était pas important.
- Je ne crois pas qu'on doive compter les secondes, répondit-elle finalement.
Il lui sourit, visiblement heureux. Timothée souriait toujours lorsqu'ils étaient ensemble. Rose photographiait le parc, parlait de Natasha, de la vie, des cours, de quidditch, même. Et Timothée souriait.
- Je suis vraiment heureux pour toi. Et pour Natasha, aussi, forcément. Et pour sa famille, et James, ils doivent être tous soulagés. J'ai hâte que Natasha sorte de l'infirmerie, ça voudra dire qu'elle va encore mieux et que tu pourras être avec ta meilleure amie et qu'on pourra apprendre à se connaître, elle et moi. Tu veux bien, hein ?
Un enfant. Naïf, insouciant, plein d'espoir en la vie. Timothée n'avait rien du garçon taciturne qu'elle avait imaginé. Il riait beaucoup, était empli d'attentions pour elle. Il rêvait de tenir sa main, de porter son sac, de l'embrasser tout le temps. C'était Rose qui mettait des barrières. Rose qui décidait où, quand, comment. Rose qui était l'inverse d'elle-même.
Elle avait toujours cru qu'elle serait cette fille sérieuse et respectueuse, qui se trouve un gentil petit-ami bien sous tous rapports qu'elle embrasserait du bout des lèvres, gardant une relation chaste pendant des mois. Au lieu de ça, elle vivait une relation cachée, avec l'ennemi, et était bien décidée à perdre sa virginité dans les plus brefs délais.
- On a rendez-vous dans dix minutes avec Julian pour l'exposé, ensuite j'irai voir Nat, en espérant qu'elle soit réveillée et puis... On passe la soirée ensemble ? La Salle sur demande, tu connais ?
- Je trouverai, promit Timothée, les yeux emplis d'amour. Je vais tout organiser pour que ce soit parfait. On fête la rémission de la meilleure amie de ma petite amie, youpi !
Rose écarquilla un peu plus les yeux, tant que ça en devenait douloureux. Pourtant, jamais elle ne s'était sentie si heureuse qu'en cet instant. Elle songea à Natasha, dont le réveil comptait tant à ses yeux, mais refusa de reconnaître que Timothée se comportait comme le parfait petit-ami à ses yeux. Bien sûr qu'elle avait l'impression de nager au milieu des nuages quand il l'embrassait. Une réaction parfaitement normale, car c'était le premier garçon qu'elle embrassait. Bien sûr qu'elle rougissait dès qu'il lui prenait la main. Parce qu'elle avait honte, et non pas parce qu'il l'attirait. Bien sûr qu'elle avait envie d'être avec lui, tout le temps. Mais ça n'avait rien à voir avec lui, encore moins avec le fait qu'il lui plaisait vraiment.
- Pourquoi tu secoues la tête dans tous les sens ?
- Oh, Nat, t'es réveillée !
Les cernes sous ses yeux étaient lourdement creusés. Elle semblait souffrir à chacun de ses gestes, aussi infimes soient-ils, et paraissait exténuée. Et pourtant, elle observait Rose avec inquiétude. Comme toujours.
- Je suis heureuse de te voir, avoua Rose, éperdument soulagée.
- Moi aussi. Un jour pas si lointain on parlera de ce qui s'est passé, de tout, même d'Albus. Mais là j'aimerais bien savoir ce qui te passe par la tête.
Tout le corps de Rose sembla se vider de son air, en un soupir de soulagement immense et profondément sincère. A ses yeux, retrouver sa meilleure amie n'avait pas de prix. Elle rêvait de lui montrer à quel point elle lui avait manqué, à quel point elle avait eu peur de la perdre. Mais là, tout de suite, elle avait surtout besoin de lui parler, de laisser sortir ce qu'elle avait tant de mal à garder en elle.
- Je sors avec Timothée.
- Oh...
Dire que Natasha était surprise eut été un euphémisme. Elle agita son bras droit avec difficulté, pour se redresser, sans quitter des yeux sa meilleure amie.
- Attends... Je suis restée endormie moins de cinq jours, on est d'accord ?
- Oui. Et je sors avec Tim depuis avant-hier. Le guérisseur disait que tout allait bien pour toi, que tu allais te réveiller, que ce n'était qu'une question d'heures.
- Alors t'as décidé de te mettre en couple pour fêter ça ? Dis, ça pouvait pas attendre que je me réveille ? J'aurais bien voulu être là...
Rose laissa un rire la secouer. Un petit air vexé déformait les traits de Natasha. Un trait qui disparut bien vite, alors qu'elle prenait le bras de Rose pour l'attirer contre elle.
- Le guérisseur a dit que je ne pouvais pas jouer au quidditch pendant deux semaines, pas que je ne pouvais pas me servir de ma batte. Dis-le à Timothée Bergson.
- Pour ?
- Le prévenir qu'il n'a aucun intérêt à briser ton cœur s'il ne veut pas que je lui brise la tête. Ou une autre partie de son corps.
- Ne t'inquiète pas pour mon cœur, ce n'est pas sérieux entre lui et moi. On veut juste... tu sais, s'amuser, passer du bon temps, expérimenter les trucs de couple, tout ça.
- Tout ça ?, releva Natasha avec scepticisme.
- Ouais. Disons qu'un de ces jours, quand je viendrai relever James – parce qu'il va sans doute encore passer la nuit à ton chevet – je serai sans doute devenue une femme.
- Comment ça, sans doute ? C'est genre planifié ? C'est lui qui...
- Non. Il n'est même pas au courant. Je voulais d'abord t'en parler, parce qu'il paraît que les amies se disent ce genre de chose.
- Ce genre de choses, répéta Natasha, songeuse. Je n'en sais rien, je n'ai jamais fait ce genre de choses. Mais c'est certain que je t'en aurais parlé, ouais. 'Fin je crois.
Rose esquissa un simple sourire, alors qu'elle lissait le drap qui recouvrait sa meilleure amie.
- Mais on est pas censées faire ce genre de choses par amour ? Avec un garçon qu'on aime ? Tu ne crois pas que c'est trop tôt ?
- Je ne pense pas qu'on restera ensemble très longtemps, Tim et moi. On est ensemble pour l'exposé, qu'on présentera dans un mois et demi, ça me laisse pas beaucoup de temps. Je veux tout essayer, Nat. Ça ne me fait pas peur. Vraiment.
- Mais...
- Je voulais juste avoir ton avis. Parce que tu es la seule au monde avec qui je veux parler de ça.
- Je crois que tu devrais attendre. Faire ça avec un garçon que tu aimes.
- Je préfère faire ça avec un garçon que je n'aime pas, pour savoir le faire quand je rencontrerai un garçon qui me plaît vraiment.
Interdite, Natasha dévisagea Rose un long moment, comme pour s'assurer qu'elle ne s'était pas réveillée dans une sorte de réalité parallèle. Rose avait l'air confiante et réfléchie, et si Natasha ne partageait pas sa façon de voir la chose, elle ne pouvait lui imposer sa pensée.
- Si j'étais à ta place, je ne ferai certainement pas les mêmes choix mais... J'ai confiance en toi, en ton jugement. Si tu le sens, si tu es sûre d'être prête... Si tu penses que tu ne le regretteras pas plus tard...
- Je n'aurais pas de regret. J'ai envie de savoir ce que c'est, de connaître ça, de vivre ça. Et je veux que ce soit avec lui. J'ai... J'ai l'intime conviction qu'il faut que ce soit lui, et personne d'autre. Et je suis prête à vivre ça avec lui, à faire cette découverte, cette expérience ensemble, lui et moi.
Natasha hocha la tête, faute de savoir quoi répondre à cela. Avant de lui faire promettre de tout lui raconter très vite.
ooOOoo
Dortoir des Gryffondor
Dans la nuit noire, bercé par les ronflements paisibles de ses camarades, James était étendu sur son lit, la voix de Juliet raisonnant en lui comme un écho.
- On dirait que t'as oublié que je suis bien plus têtue que toi ! Je vais m'acharner, beau gosse, je vais être sur ton dos jour et nuit jusqu'à ce que ... Jusqu'à ce que tu deviennes ce que tu es.
- Tu vas me sortir cette histoire de clef du rassemblement aussi ?!
- S'il le faut, ouais.
- C'est des conneries tout ça
- Non c'est la vérité vraie et s'il faut te le prouver pour que tu réagisses, t'auras qu'à me rejoindre, dans un mois pile, à minuit en haut de la tour de la dame grise.
- Celle qui est juste à côté de la tour de Serdaigle ?
- Ouais. Bien plus discrète que la tour d'Astronomie
- Et en quoi un rendez-vous entre deux amis doit rester secret ?
- On sera pas seuls mais t'as pas tort, on sera entre amis. Enfin je l'espère.
- Qui d'autre sera là ?
Juliet hésita quelque peu, redoutant qu'il soit trop tôt pour avouer la vérité à James. Mais elle avait besoin d'avoir le cœur net, et de savoir enfin si ces noms étaient connus de James.
- Elliott Findlay et Trisha Xoilisdazer.
La réaction de James ne laissait planer aucun doute.
- Nous étions amis. Avant que j'entre à Poudlard.
- Ils m'ont écrit. Ils m'envoient des lettres régulièrement, depuis quelques mois. Ces lettres font partie des raisons qui m'ont poussée à revenir à Poudlard. Ils m'ont donné rendez-vous dans un mois et ce serait bien que tu sois là.
- Mais…
- Je ne t'en dirai pas davantage, James. Déjà parce que je n'en sais pas beaucoup plus, et puis… Je ne suis pas revenue à Poudlard que pour ça. Je veux qu'on se retrouve, tous, notre petite bande. Et je sais que tu le veux aussi. Alors on va s'y atteler et dans un mois c'est l'esprit serein et confiant que nous monterons ensemble la tour de la Dame Grise.
James s'étira discrètement, chassant ses souvenirs, ses yeux rivés sur la lune haute dans le ciel qui se dissimulait par à-coups derrière d'épais nuages. Il sauta souplement sur ses pieds et gagna la salle de bains pour se vêtir sans réveiller ses camarades de dortoir. Il referma la porte, sa cape et ses chaussures à la main, pour faire le moins de bruit possible. A l'intérieur du dortoir, Fred ronflait toujours.
La salle commune était déserte, à l'exception d'un couple dont les corps entremêlés sur le canapé le plus proche de la cheminée firent détourner les yeux à un James mal à l'aise. Il se déplaça, frôlant le mur pour éviter une confrontation gênante, cependant…
- James ?!
- Oh salut Mael. Et salut Nalani, balbutia James en fixant un point au-dessus du canapé pour leur laisser le temps de se vêtir.
Ce qu'ils firent, le silence déchiré par le rire nerveux de Nalani.
- Je… J'ai rendez-vous avec Juliet. A minuit. En haut de la tour de la Dame Grise. Avec des amis à elle. Enfin, des amis à moi. Enfin, on était amis quand on avait six ans, je ne les ai plus revus depuis longtemps. Mais ils ont écrit à Juliet et… Je vais vous laisser continuer tranquille, enfin, je voulais dire que je vais vous laisser tranquille pour… faire ce que vous avez à faire et moi je vais y aller. C'était sympa de vous voir mais je vais finir par être en retard alors… salut.
Sans attendre la moindre réponse, et bien que Mael soit en train justement de lui répondre, James quitta la salle commune.
Lorsqu'il expliqua la situation à Juliet Hawkes, dix minutes plus tard, au sommet de la tour de la Dame Grise, il accepta d'être l'objet de ses moqueries et ne s'offusqua pas de son nouveau surnom. James-le-vertueux-qui-s'ignorait.
Le rire de Juliet secouait la nuit noire, si incontrôlable et si fort que James mit quelques minutes avant que son instinct animal ne s'aperçoive de la présence dissimulée d'un jeune homme, vers lequel il se tourna.
Sentant qu'il ne servait à rien de rester tapis dans l'ombre de la porte, Daniel Redox avança de quelques pas, se positionnant sur les pavés éclairés par la lune. Le jeune homme s'attendait à une rafale de questions mais ne fut face qu'au sourire lumineux de James, visiblement très heureux de le voir.
- Salut Daniel ! Tu connais déjà Juliet ?
- Trisha et Eliott m'ont prévenu qu'elle serait là. Ils n'ont pas parlé de toi, mais je pense que ta présence est une bonne chose. Tu sais, c'est un peu comme… Comme avant.
Avant que James, qui approuvait d'un sourire radieux, ne puisse répondre, un cri animal les fit tous trois sursauter. Un griffon jaillit, battant ses ailes immenses devant eux. Une jeune femme tout de cuir de dragon vêtue sauta souplement, rapidement suivie par un adolescent efflanqué dont le visage disparaissait sous un couvre-chef miteux.
James les détailla, l'un après l'autre, cherchant en eux ses premiers amis, ceux qui se moquaient de son nom et avec qui il avait construit les plus belles cabanes. Il se revoyait âgé de six ans, croquer dans ce pain au lait qu'ils se partageaient, avant de courir parmi les flaques à la poursuite de Trisha, qui gagnait toujours, qu'ils ne rattrapaient jamais.
« Faudra jamais le dire à Poudlard qu'on se fait battre à la course par une fille », avait annoncé Daniel d'un air dramatique. Eliott et James avaient promis, ignorant à l'époque que seul ce dernier rejoindrait Poudlard.
- Tu as grandi, énonça Trisha en tournant autour de lui.
- Nous avons tous grandi, répondit-il en haussant les épaules.
Le cerf en lui entendit l'imperceptible soupir de Daniel, dans son dos.
- J'étais à Poudlard quand tu y as débarqué, poursuivit Trisha, sans cesser de l'étudier.
- Je sais. Je me souviens. Je ne t'avais pas reconnue. Je suis…
- Ne t'excuse pas. Ce serait une perte de temps.
Le ton de Trisha était dur, son regard froid. Déjà, à l'époque, elle souriait peu. Mais aujourd'hui, elle semblait ne pas avoir souri depuis des mois, ne plus ressentir la moindre joie.
- Amalthéa Delanikas, ça te dit quelque chose ?
Elle le jaugeait. Du regard, dans tout son ensemble. Son apparence, ses mots, son attitude. Elle sut avant même qu'il prenne la décision de lui dire la vérité qu'il ne lui mentirait pas.
- C'était une élève de ce château. Je la connais mal mais je l'apprécie. Elle a une petite sœur à Serdaigle et…
- Et ?, releva Trisha.
- Une protégée, en deuxième année, à Gryffondor.
- Une protégée, hein ?, railla-t-elle avant de jeter un imperceptible regard derrière elle.
James plissa des yeux pour mieux voir Eliott Findlay, qui se tenait à bonne distance, dans l'ombre mouvante de Trisha. Lui n'avait pas beaucoup changé. Si Trisha avait définitivement quitté les rondeurs de l'enfance pour un physique digne des plus grandes aventurières, Eliott avait évolué assez simplement, en grandissant comme une tige et en posant sur ses oreilles proéminentes un couvre-chef. Le garçon, aussi discret que réfléchi, paraissait bien plus âgé qu'il ne l'était vraiment. James l'affubla d'un sourire sincère, auquel Eliott ne répondit pas.
- C'est moi qui cause, c'est moi que tu regardes, grogna Trisha en s'arrêtant entre eux.
- On était quatre avant, je voulais juste…
- Rien. C'est moi qui ai proposé ce rendez-vous, moi qui fixe les règles. Parle-moi encore d'Amalthéa. Si tu en as le courage, ajouta-t-elle avec un semblant de dédain.
- Je l'ai vue i pas si longtemps. Et tu étais là, toi aussi.
Enfin, une réaction. Un éclat de surprise, infime, bref comme un cillement.
- Non.
- Si. Vous étiez là tous les deux, pendant l'affrontement, là-bas, au terme de la forêt interdite.
Trisha questionna Eliott du regard, en silence. Derrière James, Daniel était mal à l'aise.
- Vous étiez là pour combattre, aux côtés d'Amalthéa. Elle devait tuer Tom, tu devais tuer Elvis. Vous avez échoué, toutes les deux.
La sentence piqua Trisha dans son orgueil, le sixième sens animal de James le ressentait sans aucun doute. Juliet le regardait avec autant d'admiration que d'effarement.
- Si j'avais voulu tuer quelqu'un, je l'aurais fait, répondit Trisha avec verve.
- La preuve que non, se contenta d'asséner James.
La témérité de James coupa le souffle de ses amis, anciens et actuels. Trisha semblait près de l'assassiner.
- Tu as vraiment beaucoup changé, James. Et je crois que j'aime ça.
Des soupirs de soulagement, tout autour d'eux. Le visage de James retrouva son sourire, sereinement.
- Va pas retrouver ton air niais, maugréa Trisha.
- Ça, malheureusement, ça n'a pas changé, avoua James en haussant les épaules.
Déridés, Eliott et Daniel se rapprochèrent, amusés par l'attitude de leurs amis. Toujours à l'écart, Juliet observa ces quatre jeunes qui n'auraient pu être plus différents et qui pourtant partageaient quelque chose d'unique, de sacré. Nul ne prit la peine de raconter, de demander. Le passé, tout ce qu'ils avaient vécu séparément n'avait finalement que peu d'importance. Ce qui leur importait, vraiment, était l'avenir. Un avenir qu'ils construiraient ensemble, envers et contre ceux qu'ils étaient prêts à combattre.
Quelques prénoms furent prononcés, celui de Scorpius plusieurs fois. Les recherches de Rose et Natasha furent abordées. Le W n'était pas loin, les tatouages prêts à se révéler. Le plan était simple, et complexe à la fois. Il ne fut qu'à peine abordé, alors que Trisha rappelait les premières règles, fixait le premier rendez-vous.
- Nous nous reverrons ici, tous les mois, à la même date, à la même heure. La prochaine fois, veillez à ce que Scorpius Malefoy vous accompagne. Personne d'autre ne doit savoir.
- Pas même ceux en qui nous avons confiance ?
- Personne. Les espions courent en ces couloirs, ne connaissent ni la faim, ni la peur. Encore moins le sommeil. Soyez prudents et silencieux. Il en va de notre survie à tous. Et l'avenir de la communauté sorcière repose sur nos épaules.
James rentra à la salle commune de Gryffondor le cœur lourd, plein d'effroi, et pourtant, il n'en était pas moins confiant. L'avenir lui paraissait toujours plus sombre, mais l'espoir était toujours là, tapi dans l'ombre. Il ne tenait qu'à lui de le trouver.
ooOOoo
Natasha passait son temps couchée, camouflant son impatience à la moindre visite, parce qu'elle n'oubliait pas leur peur de la perdre. Mais Rose n'était pas dupe. Dès que les cours se terminaient, et même avant qu'ils ne commencent, Rose restait aux côtés de Natasha. Pour la divertir, pour la tenir au courant de l'avancée des cours, et pour parler de Timothée.
C'était surtout Natasha qui parlait, et Rose voyait à ses grimaces et à la façon dont elle tenait ses côtes que Natasha faisait beaucoup d'efforts. L'infirmière était contre, et leur recommandait tous les jours d'avoir de toutes petites discussions, le temps que la convalescence de Natasha prenne fin. Mais la jeune batteuse se sentait investie d'une mission. Celle d'aider Rose à ouvrir les yeux.
Acculée par l'entêtement de Natasha, qui ne lâchait rien, Rose finissait par changer d'avis. Au sujet de Timothée et même au sujet de son talent pour la photographie. Mais surtout au sujet de Timothée.
Tôt le matin, alors qu'elle quittait l'infirmerie pour se rendre en cours, elle le rejoignait au détour d'une salle, pour l'embrasser à l'abri des regards. Mais en ce matin d'hiver, les mots de sa meilleure amie raisonnaient plus fort que jamais. Rose avait pris la décision de ne plus cacher leur relation. Et le sourire de Timothée resplendissait de bonheur.
- Je n'avais pas honte d'être ta petite amie, tu sais. Au contraire. C'est toi que l'on va regarder avec pitié, parce que j'ai très mauvaise réputation, je fais peur aux garçons, aucun ne voudrait que je devienne sa petite amie.
- Je suis un garçon. Et je suis heureux que tu sois ma petite amie.
- C'est gentil.
- Je peux t'embrasser quand je veux ? Te tenir la main dans les couloirs ? Porter ton sac de cours ?
- Il est très lourd. Mais oui, tu peux.
- On peut donc faire tout ce que font les amoureux ?
Timothée ne rougissait pas. Lorsqu'il était gêné, comme souvent en présence de Rose, toute couleur quittait son visage. Rose avait parfois l'impression d'embrasser un fantôme. Un fantôme séduisant, qui était aux petits soins avec elle.
- Je suis désolé, je ne voulais pas insinuer…
- Oui, on peut faire tout ce que font les amoureux, le coupa Rose avec un sourire sincère.
Elle, bizarrement, n'était jamais gênée en présence de Timothée. Il l'était bien assez pour deux. Rose avait l'impression de vivre quelque chose de nouveau, une aventure riche en découvertes, l'impression d'être une fille comme les autres, une adolescente normale, prête à faire des erreurs pour apprendre, grandir, mûrir.
Elle avait secrètement vécu la vie des autres par procuration, et la voilà qui se lançait sans réfléchir dans une relation, qu'elle savait vouée à l'échec. Timothée était l'héritier d'une famille aux idées ténébreuses, aux actes répréhensibles. Rose était la fille de la plus célèbre du pays, avec Lily sans doute. Jamais ses parents, la communauté, la presse n'accepteraient cette relation contre-nature.
- C'est ma façon à moi de me rebeller, s'était-elle confiée à Natasha. C'est ce que font tous les adolescents, paraît-il. Et c'est une façon aussi de me préparer.
- À quoi ?
- Je veux être prête quand je vivrai ma grande histoire d'amour. Avant James, tu auras connu Aldo et ces ersatz de relations que tu as vécues avec Fred et Liam O'Brien. Lorsque je rencontrerai l'homme de ma vie, je serai prête. Grâce à Timothée.
- Et si c'était lui l'homme de ta vie ?
- Impossible. Personne ne comprendrait.
- Moi je comprendrais. S'il te rendait heureuse, si tu étais amoureuse de lui…
- L'amour est subjectif. Regarde, dans les livres, i que la fiction qui en parle. Tu ne trouveras jamais un manuel scientifique qui définisse l'amour.
- Mais, si tu tombais amoureuse de Timothée, tu te sentirais prête à te battre pour lui, pour votre couple...
- Je ne crois pas en être capable. Et puis nous sommes jeunes, les statistiques affirment que seuls trois couples sur dix survivent à l'après-Poudlard. Les autres se séparent et rencontrent d'autres personnes. Toi et James, Mael et Nalani, Oscar et Susie. Trois couples qui survivront à l'après-Poudlard. Moi je fais partie des autres. Je rencontrerai certainement un garçon bien sous tous rapports, venant de France ou d'Amérique.
- Ça ne te ressemble pas de penser comme ça. Tu donnes l'impression de te servir de Timothée.
- Il dit qu'il a envie d'être avec moi. Ce n'est pas comme si on parlait d'avenir, de mariage, de ce qui nous attend après nos Aspics. Nous sommes juste deux adolescents attirés l'un par l'autre et prêts à vivre ensemble des émotions nouvelles. Il se lassera. Il est beau, charismatique, il a un charme fou et une tête bien fournie, il se désintéressera de moi et n'aura aucun mal à trouver une autre fille.
- Et si ce n'était pas le cas ? S'il tombait réellement amoureux de toi ?
- Ça ne se passera pas comme ça.
- Pourquoi ?
- Je repousse les garçons. Ils finissent tous par se détourner, parce que les autres filles sont plus douces, plus coquettes. Tu verras que j'ai raison. Mais ne t'inquiète pas pour moi, Nat. Je sais ce que je fais. Pour la première fois j'ai pris ma décision en tout état de cause.
Natasha ne répondit rien, mais n'en pensait pas moins. Elle aurait certainement insisté si Timothée n'avait pas accompagné Rose, une heure auparavant, pour la saluer. Son regard ne quittait Rose que rarement, tout émerveillé qu'il était de pouvoir passer son temps auprès d'elle. Et Natasha espérait secrètement que ce soit lui qui fasse changer d'avis à sa meilleure amie. Il était le mieux placé pour cela. Il en avait le courage, la force. Et surtout il en avait l'envie.
ooOOoo
Ils choisissaient toujours la même aile du château, le même étage, le même couloir, changeant seulement de salle, plus ou moins grande. Ce soir-là ils étaient au complet. Keanu avait jeté un enchantement de révélation, s'assurant qu'aucun espion n'était dissimulé derrière les énormes tapisseries qui semblaient n'avoir pas été rafraichies depuis plusieurs dizaines d'années.
« On doit parler », avait dit Juliet. « Maintenant que Natasha est sur pied, maintenant qu'elle va bien, on doit parler. » James et Mael avaient acquiescé, la suivant sans aucune réticence. Ils étaient au complet. Quatre Serpentard, trois Poufsouffle, six Serdaigle et quatre Gryffondor. Même Rose était de la partie. Et nul n'oubliait ceux qu'il faudrait prévenir, tenir au courant. Scorpius et Natasha. Et sans doute même cette Amalthéa Delanikas dont ils ne savaient pas grand-chose hormis l'essentiel. Elle leur avait rendu leurs souvenirs. Elle était des leurs.
Ils s'étaient étreints, tous, les uns après les autres. Et comme souvent, ce fut Nalani qui engagea la conversation, avec une légèreté appréciable, alors qu'elle évoquait déjà le sérieux de leurs retrouvailles.
- Vous connaissez la passion de Keanu pour les enquêtes qui ne mènent nulle part. Il dit qu'il veut devenir Guérisseur mais, si vous voulez mon avis, il aurait plus de succès au bureau des Aurors.
- Je préfèrerai le savoir à Sainte-Magouste, maugréa Alice qui voulait justement devenir Auror.
- Et alors ?, demanda Mael. Vous avez trouvé quelque chose ?
- On a enquêté sur les Irlandais, avec Solenne, commença Keanu.
- Lesquels ?, demanda James, les sourcils froncés.
- Tes… amis y sont passés, avoua Keanu, légèrement soucieux.
- Les Irlandais présents à Poudlard, donc, répondit James avec un sourire rassurant.
- Oui. Pourquoi demandes-tu cela ?
- Parce que mes « amis », comme tu dis, enquêtent sur les Irlandais qui ne sont pas venus à Poudlard. Ils pensent qu'ils pourraient être en lien avec l'attaque de leur école.
- Et ?
- C'est le cas. Pour six d'entre eux. Ils ont rejoint les Zigaro.
- Comment…
- Lysa a… des contacts. Une source fiable dont je ne préfère pas parler. J'ai confiance en elle, affirma James en voyant la méfiance s'emparer de ses amis.
- Et vous, vous avez trouvé quelque chose ?, s'empressa de demander Mael.
- Commençons par le plus gênant, lâcha Keanu nerveusement. On a débuté l'enquête par tes amis, James.
- Normal, comprit James en haussant les épaules. J'aurais fait la même chose à votre place.
- On avait quelques doutes sur certains d'entre eux, poursuivit Keanu, rassuré, mais on pense qu'ils sont corrects.
- Nazes, cracha Alice.
- Tu n'as participé à l'enquête que pour les déprécier aux yeux de James, tu étais subjective dès le départ, reprocha Solenne.
- C'est quand même moi qui me suis tapé le plus gros du boulot !
- Le boulot d'une future Auror, apaisa Keanu.
- Donc plus aucun doute sur Lysa ?, insista Mael.
- Aucun. Sa famille est pour le moins douteuse mais… elle est réglo. Comme les autres.
- Mais on ne peut pas en dire autant de tous, lâcha Solenne avec sérieux. On a découvert un truc…
- Un truc de malade !, s'enthousiasma Nalani.
Elle roula les yeux devant l'air réprobateur de Keanu et Solenne qui échangèrent un long regard avant que la jeune fille ne reprenne la parole.
- Deux Irlandais ne devraient pas être à Poudlard, affirma Solenne. Ils ne devraient même pas exister, pour être totalement exacte.
- Qu'est-ce que tu veux dire, Solenne ?, s'étonna Susie.
- Qu'ils n'existent tout bonnement pas. Ils vont en cours, ils mangent, ils boivent, ils se font des amis mais… ils n'existent pas.
- Comme des… zombies ?, demanda Clifford, légèrement effrayé.
- Pas vraiment. Ils… Ils n'ont pas de parents.
- Des orphelins ?, insista Susie.
- Non. Ils n'ont pas de géniteurs. Aucune femme ne les a mis au monde. Ils ont été créés, de toutes pièces. Ce sont des enfants de la magie.
- Deux, tu dis ?, sourit James. Laisse-moi deviner… Gwenog Kubrig et Jasper Leitrim ?
- Tu… Tu étais déjà au courant ?
- J'avais des doutes. Rapport au fait que Gwenog conserve ses souvenirs alors que nous avons tous perdu la mémoire et puis…
- Et puis ?, l'encouragea Mael.
- Quand on ne se parlait plus… Quand je ne vous parlais plus, je m'inquiétais beaucoup pour mon frère. J'ai remarqué qu'il se passait de drôles de choses, la nuit, dans le château. Et je suis tombé sur Gwenog et Jasper en pleine nuit, plusieurs fois. Ils répétaient « j'avance » comme s'ils étaient sous Imperium et ils n'apparaissaient pas sur la Carte du Maraudeur.
Son intervention jeta un froid dans le petit groupe. Mais Juliet mit rapidement fin au malaise.
- Revoyons-nous dans une semaine. Avec Natasha et Scorpius Malefoy. Et d'ici là, n'oublions pas de rester observateurs, méfiants et… de nous amuser. Ensemble, de préférence, ajouta-t-elle en lançant un regard éloquent à James.
Et Rose d'ajouter qu'elle confiait à James le soin de préparer Natasha à leur prochaine rencontre. Seule à seul. Les rires étouffés qui suivirent eurent vite fait de clore la discussion.
ooOOoo
Natasha est sauvée.
Elle ne risque plus rien, cesse de t'inquiéter.
C'est fini, James.
Natasha va bien.
Une litanie sans fin. Des mots répétés, murmurés par ses amis, criés par une Rose soulagée. Des mots répétés par les Kandinsky, radieux. Des mots répétés par l'infirmière de l'école. Et pourtant, James restait prostré à son chevet, la peau pâle, les yeux hagards.
- Potter.
James leva les yeux vers elle, lâchant prestement la main qu'il caressait doucement.
- Tu vas bien ? Tu vas mieux ? Tu as besoin de quelque chose ?
- Visiblement c'est toi qui as besoin de quelque chose, murmura-t-elle d'une voix blanche, éraillée par la fatigue. Remonte quand même mon oreiller.
Il s'exécuta, prêt à obéir au moindre de ses besoins.
- Merci. T'as pas cours ?
- Il est tard. Enfin, il est tôt, maintenant. Sans doute cinq ou six heures du matin.
- T'as passé la nuit ici ?
- Il paraît.
- Il paraît aussi que je suis sauvée. Que tu m'as sauvée. Que je ne risque rien. Que tu dois cesser de t'inquiéter.
Il lui rendit un petit sourire, mi- licorne mi- hippogriffe.
- Il paraît, oui. Je… Je vais juste attendre que Rose vienne te voir, ok ? Histoire que tu ne sois pas toute seule si tu avais besoin de quelque chose.
- Il paraît que les infirmeries sont le terrain de prédilection des infirmières. Je suis presque certaine qu'il y en a une qui traîne dans le coin.
- Il paraît qu'elle dort, parfois.
- Il paraît que je ne suis pas en sucre.
- Il paraît oui, acquiesça James en massant sa mâchoire inférieure, qu'un cognard lancé par Natasha avait broyé, quelques mois plus tôt.
Il était parvenu à lui tirer un sourire. Un sourire qui se transforma en grimace désolée, alors qu'elle traçait de douces courbes sur la mâchoire de James. Celui-ci ferma les yeux, réprimant un grognement de plaisir. Un simple geste, une simple caresse du bout du doigt rendait son corps transi de frissons.
Il ouvrit les yeux, énervé de ne pas mieux se contrôler et rencontra ceux de Natasha, dont les joues avaient repris des couleurs. Bien plus qu'il n'en avait jamais vues sur son si beau visage. Elle sursauta légèrement et éloigna sa main du visage de James. C'était la première fois qu'il la voyait si gênée en sa présence. La première fois qu'il entrevoyait l'espoir.
- De quoi t'as envie là, tout de suite ?
« De t'embrasser ». Il l'espérait si fort qu'il avait du mal à ne pas prononcer ces mots pour elle.
« De t'embrasser ». Elle le pensait si fort qu'elle entendit sa voix les prononcer, partout dans sa tête, dans son corps.
- D'aller voler.
Il ne fut nullement déçu. Elle ne fut nullement surprise. Lui pensait passer après cette passion qu'ils avaient en commun, elle se croyait dépourvue de courage.
- Je ne crois pas que l'infirmière approuverait mais…
- Mais ?, coupa-t-elle avec espoir.
- On peut voler ensemble. Fred a un balai portecharrette, tu connais ? Ça m'embête de lui emprunter sans sa permission mais…
- Avec tous les coups foireux qu'il t'a faits, grommela Natasha. Et puis il a fait du mal à Nalani. Et à Maël.
- T'as vraiment envie de voler, sourit James amusé par son air boudeur et buté.
- Il paraît, répondit-elle en évitant à nouveau son regard.
- Alors viens. Il faudra revenir avant l'infirmière.
- T'as peur pour ton insigne, monsieur le sous-préfet ?
- Non. J'ai peur de Rose.
Natasha hocha vivement la tête, lui donnant raison. Il se tourna en rougissant, lui laissant le temps de s'habiller prestement et lui prit délicatement la main.
- Il paraît que je ne suis pas en sucre, murmura à nouveau Natasha en détournant le regard.
Elle raffermit néanmoins sa prise sur la main de James, les faisant tous deux rougir. Ils se hâtèrent de quitter l'infirmerie, sur le qui-vive, et gagnèrent rapidement l'orée de la forêt interdite, où James fit venir le balai de Fred d'un sortilège d'attraction bien dosé.
- On va voler dans ce coin, pas très haut, personne ne nous verra.
Natasha hocha la tête, peu confiante en sa voix qu'elle savait tremblante à l'idée de se coller à James. Elle enjamba le large balai de bois de figuier des banians et enserra la taille de James. Elle le sentit frissonner et se colla d'autant plus à lui, humant discrètement son odeur.
- Tu es prête ?
- Il paraît, répondit-elle d'une voix rauque.
James tapa du pied, les faisant prendre leur envol. Elle retint un cri, sentant le balai monter très vite et très soudainement. Elle n'avait jamais volé derrière quelqu'un.
- Tu prendras les rênes la prochaine fois, proposa James, comprenant son malaise.
- C'est bien comme ça, le rassura-t-elle.
- Tu n'as pas peur ?
- Je suis avec toi.
Il souffla, définitivement rassuré, et se permit quelques figures qui déclenchèrent rires et cris dans son dos. Le temps fila vite, bien trop vite aux yeux de James qui dut se résoudre à atterrir en voyant le soleil surgir entre deux sommets.
- C'était trop court, bouda Natasha. Mais c'était super cool !
Ils se sourirent, simplement heureux d'avoir partagé un moment qui n'avait de grâce qu'à leurs yeux.
- Tu ne t'ennuieras pas trop ?
- Sans toi, tu veux dire ? T'as passé tout ton temps à dormir et à baver sur ma main, je devrais pouvoir supporter ton départ.
- J'étais trop inquiet pour toi pour trouver le sommeil. Je ne t'ai pas quittée des yeux. C'est toi qui baves, pas moi.
Elle enfonça son poing dans l'estomac du jeune homme, sans grande force et James se laissa tomber contre elle, mimant une suffocation digne des pires acteurs.
- On forme vraiment un couple bizarre, songea-t-elle alors qu'il se préparait à partir. Depuis toujours. Enfin, tu vois ce que je veux dire.
- Oh… fit James en rougissant. On… On pourrait… On pourrait former un couple tout court.
- Ça serait sans doute encore plus bizarre.
- Ou totalement normal justement.
Il la regardait avec une telle intensité qu'elle eut du mal à soutenir son regard. Ce feu ardent qu'il lui communiquait la rendait folle. De rage, de manque, de frustration. Il sembla le ressentir puisqu'il se rapprocha à nouveau d'elle, posant sa main sur les mains liées de Natasha.
- Je…
- Encore ici, Potter !? Alors que c'est l'heure de la toilette de miss Kandinsky ? Vous pensez que j'ai besoin de vous pour tenir le gant, sans doute ?
Miss Tulipe adorait mettre mal à l'aise ses patients. Ça la faisait rire, alimentait la conversation avec le professeur Shiitake et, surtout, ça faisait fuir les accompagnants un peu trop collants.
- Je vais partir, lâcha James en rougissant à vue d'œil.
Ignorant miss Tulipe qui commençait à s'affairer près d'elle, Natasha dévora du regard celui qui prenait ses jambes à son cou. La plupart du temps, elle savait qu'elle allait le croiser plusieurs fois par jour, à l'improviste ou parce que l'un ou l'autre forçait le destin. Elle avait l'habitude d'apprendre l'emploi du temps du garçon avant même de connaître le sien, de passer par ce couloir dans lequel il traînait souvent avec ses copains, de prendre toujours la même table à la bibliothèque lorsqu'il entraînait son équipe, celle qui donnait sur le terrain. Là, elle savait qu'elle n'allait pas le revoir de la journée. Et le manque lui glaçait déjà les entrailles.
- Il paraît que tu dois revenir me voir, ce soir, cria Natasha.
James, qui venait de disparaître, réapparut dans l'embrasure, un sourire amusé clairement affiché.
- Il paraît, oui.
Un instant plus tard, il avait disparu à nouveau.
- Ne soupirez pas comme ça, il a passé la nuit à se ronger les sangs pour vous, il débarquera dès ses cours terminés.
- James est en sixième année. Et il a gardé pratiquement tous ses cours. Et puis vous n'en savez rien de ce qu'il a fait cette nuit, vous n'étiez pas là.
- Je sais qu'il n'a pas bougé de plus d'un centimètre durant plus de sept heures et que son sourire aurait ébloui une taupe dès que vous vous êtes réveillée. Je sais aussi que vous êtes sortie de l'infirmerie sans mon autorisation pour voler avec lui. Vous croyez vraiment être plus maligne que moi, miss ?
Bien heureusement pour elle, Rose ne tarda pas à venir sortir Natasha des griffes de l'inépuisable infirmière.
- Ça faisait belle lurette que je ne t'avais pas vue te taire face à quelqu'un ayant plus de répartie que toi… En fait, je crois n'avoir jamais rencontré quelqu'un ayant plus de répartie que toi, songea Rose. Bon, paraît que James a dormi ici ?
- Il paraît, oui, sourit Natasha.
- Etait-il nu dans ton lit ou habillé sur cette chaise ?
- Rose !
- Quoi ? J'essaie juste de me préparer psychologiquement. Au fait, je n'ai pas eu le temps de te le dire mais les Irlandais organisent un nouveau bal.
- Encore ?!
- Y a bien que les célibataires pour réagir comme ça.
- Toi évidemment, tu vas passer la soirée engluée à ton Tim.
- Ce n'est pas « mon » Tim, c'est Tim tout court, et je ne m'englue pas à lui, c'est lui qui s'englue à moi.
- Plains toi.
- Certainement pas. Il prend les devants, il a toujours fait le premier pas et ça me convient parfaitement. Il me bouge. La preuve, j'ai déjà perdu deux kilos depuis qu'on ensemble. Alors que je ne fais que manger.
- C'est le sport de nuit qu'il t'inflige qui te fait fondre comme neige au soleil.
- N'exagérons rien, railla Rose en pinçant son ventre. Et Tim ne m'inflige rien, nous sommes deux adolescents consentants. Et normaux.
- C'est pour moi que tu dis ça ?
- Ouais. Le plus beau garçon de Poudlard passe la nuit avec toi et tu n'en profites même pas !
- Je te ferai remarquer que j'ai pris un sortilège de mort dans la tête et que j'ai besoin de repos !
- Tant mieux. Tu as tout le temps de retrouver une forme olympique d'ici le bal.
- Pour ?
- James ne te demandera pas de l'accompagner, Nat. Tu lui as dit non suffisamment de fois pour qu'il ne réitère pas sa demande. Mais lui ne te dira pas non. Pas une seule fois. Alors tente le coup, ma grande. Il n'ira pas avec n'importe quelle fille mais il a tellement d'amis qu'il risque d'accepter d'accompagner l'une d'entre eux pour faire rager un mec ou seulement pour lui faire plaisir. Alors dépêche-toi.
- Rose…
- Tu as cru pendant des années à des arguments que tu inventais. Tu n'y crois plus désormais. Je peux le voir dans tes yeux. Il t'aime, tu l'aimes, je serai la marraine de votre premier enfant, ce sera une fille, j'en suis certaine, mais pour ça, il faut bien que quelqu'un fasse le premier pas. Et ça serait bien que ce soit toi pour une fois.
- J'ai tellement peur…
- Je sais. Mais tu sais aussi que tu n'as plus de raison valable d'avoir peur. Même tes parents te poussent dans ses bras. Même Irina s'est fait une raison. Et James qui n'en finit plus de t'attendre…
- L'espoir c'est toujours mieux que la déception.
- Tu ne le décevras pas, Nat. Tu l'aimes trop pour ça.
- Je ferai tout pour le rendre heureux mais… Il a toujours tellement souffert. Son nom, ses parents qui se fichent de lui, son crétin de frère, son bras, les rumeurs…
- Il oubliera tout quand tu seras nue dans ses bras.
- Rose…
- Je le connais. Je te connais. L'espoir est peut-être mieux que la déception mais le bonheur dépasse tout le reste. Tu peux me croire. James ne le sait pas encore, parce que toi seule peut le rendre heureux. Y a qu'à voir ce sourire niais qu'il te réserve.
- Il n'est pas niais, il est…
- Il est niais. Presqu'autant que toi quand tu te couches et que tu abats tes défenses.
- Je…
- Ton lit chez tes parents n'a pas de baldaquins, ni d'épais rideaux pour te cacher. Je te vois, Nat. Je sais que t'es toute rêveuse quand tu penses à lui.
- Rêveuse, ok. Mais niaise, jamais.
- J'ai pris une photo, une fois. De toi avec un regard très niais et de la bave sur ton menton. Si demain, à la même heure, tu n'es pas la cavalière de James, je l'affiche au-dessus de la Grande Salle.
- Tu n'oserais jamais.
- Tim a prononcé les mêmes mots, hier soir, alors que j'étais assise à califourchon et totalement nue sur lui. Depuis, il est devenu un homme.
Natasha écarquilla les yeux, très surprise que Rose, sa petite Rosie, ait prononcé ces mots. Mais déjà sa meilleure amie rougissait, un mélange de fierté et de timidité envahissant ses yeux d'un bleu cristallin.
- Ne sois pas gênée, ma Rosie, murmura Natasha en lui prenant la main. Tu mérites plus que quiconque d'être heureuse. Et je veillerai à ce que tu le sois. Avec James. On y veillera, je te le promets.
Rose la prit tendrement dans ses bras, lui murmurant pour la première fois qu'elle l'aimait. Natasha ne se fit pas prier pour répéter ces mots, et leur étreinte les combla, chacune soulagée de retrouver une relation qui comptait tant dans leur vie.
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Tour de Serdaigle, dortoir des filles de sixième année
Le réveil d'une de ses camarades sonnait toujours à six heures précises, l'heure à laquelle elle-même sortait de la douche. Nalani n'avait pas toujours été une lève-tôt, loin de là. Durant leurs premières années à Poudlard, elle se levait toujours la dernière, râlant contre Solenne qui lui secouait l'épaule avec patience, quémandant une minute supplémentaire de sommeil. Juste une. Puis encore une. Et une petite dernière. Et puis elle avait évolué, contre son gré.
Nalani n'aimait pas parler de maturité, d'évolution, de changement. L'âge adulte, et tout ce qu'il représentait, avait longtemps été une sorte de phobie, une donnée inéluctable qu'elle voulait repousser, comme un réveil un peu trop brutal.
Solenne acceptait son refus, son silence, mais n'en pensait pas moins. A ses côtés, Nalani avait compris pourquoi elle ne posait jamais de mot sur ses sentiments, pourquoi elle ne feuilletait jamais les prospectus d'études, de carrières, pourquoi elle avait repoussé Mael si longtemps. L'avenir l'inquiétait. L'avenir, elle voulait le contenir loin d'elle, comme lorsqu'elle avait onze ans et sept belles années d'insouciance et de quidditch devant elle.
Sa nomination en tant que préfète avait changé la donne. Se lever plus tôt pour accueillir les jeunes élèves, être davantage présente dans la salle commune pour les conseiller, passer ses soirées loin du terrain de quidditch durant ces rondes interminables.
Sa relation avec Fred avait changé la donne. Fred le souriant, Fred le léger, Fred l'adolescent qui se fichait de son nom et en jouait, Fred qui rêvait autant de balais qu'elle, Fred qui regardait les filles lorsqu'elle avait le dos tourné, et même lorsqu'elle lui tenait la main. « Je suis jeune, j'ai toute la vie devant moi », disait-elle. Et Solenne de lui répondre que l'insouciance ne la rendait pas heureuse pour autant.
Solenne, la voix de la raison, avait changé la donne. « Le bonheur il est là, il a un lion cousu sur son uniforme et un sourire plus grand que le ciel. Le bonheur s'appelle Mael et il te tend les bras. » Et, comme toujours, Solenne avait eu raison. Depuis qu'ils étaient enfin ensemble, Nalani ne faisait que sourire. A en devenir maladroite et oublier la marche creuse de l'escalier de l'aile nord, à en supplier Keanu de faire sa ronde sans elle, à s'en paralyser la mâchoire.
Toujours elle avait eu peur de vivre une vie monotone, bien rangée, sans imprévu. Elle avait pris l'habitude de balancer son emploi du temps au fond de son sac et de ne pas l'apprendre, se contentant de suivre Keith tout au long de l'année, parce qu'ils avaient choisi les mêmes options. Et la voilà qui se levait désormais à la même heure tous les jours. Et la voilà qui patientait dans sa salle commune tous les jours, assise dans le même sofa, et se redressait d'un bond à sept heures précises, bousculant chaque personne se trouvant entre la sortie et elle.
Maël arrivait tous les jours à la même heure, se tenait toujours au même endroit, toujours dans la même position. Nalani aurait pu trouver ça monotone. Nalani aurait pu craindre de se lasser. Mais chaque jour était une surprise. Chaque jour était un bonheur un peu plus grand. Un peu comme le sourire de Maël lorsqu'elle surgissait dans le couloir. Un peu comme son sourire à elle lorsqu'elle se blottissait dans ses bras immenses qui semblaient l'entourer mille fois. Un peu comme les sourires de leurs amis, chaque jour un peu plus heureux pour eux.
Un peu comme le sourire de James qui les accompagnait sans leur imposer sa présence et qui, en ce vendredi matin somme toute banal, les quitta des yeux bien plus vite que d'ordinaire pour focaliser toute sa concentration sur l'ouverture de la salle commune de Serdaigle.
- Qu'est-ce qui lui prend au plumeau mal brossé ?, s'étonna la jeune fille avec un sourire moqueur.
- C'est un jour particulier pour lui, répondit Maël d'un air espiègle. Natasha est sortie de l'infirmerie et… elle a enfin accepté de lui parler.
- Ils se parlent tous les jours, fit remarquer Nalani.
- Par surprise, parce qu'ils se croisent, parce qu'elle joue les demoiselles en détresse et que lui court la sauver. Mais là, c'est différent. C'est officiel. Et il a puisé dans son courage de lion pour lui demander si mademoiselle-je-distribue-les-gifles-et-les-cognards accepterait qu'il vienne la chercher ce matin, pour prendre de ses nouvelles. Et, oh miracle, elle a accepté.
Sans plus attendre, Maël l'embrassa tendrement et se remit en marche, ses doigts trouvant avec un naturel désarmant la main de Nalani. Celle-ci, radieuse, jeta un dernier coup d'œil derrière elle. Elle entraperçut l'épaisse chevelure rousse de Rose Weasley et, derrière elle, une Natasha stoïque et rougissante.
- Euh, bébé, je voudrais pas modifier tes plans de m'entraîner dans un passage secret pour m'embrasser sauvagement mais je crois qu'il se passe un truc de dingue derrière nous…
- Et tu ne voudrais pas manquer ça ?, sourit Maël. A tes ordres, mon sucre d'orge.
Hilare, le couple s'adossa au mur le plus proche. Ils aimaient se moquer des couples niais de Poudlard, eux qui se sentaient, qui se savaient posséder quelque chose de rare, de précieux. Rose passa devant eux sans s'arrêter, pressée de laisser éclater le rire qu'elle retenait difficilement.
- Elle n'a toujours pas bougé, commenta Nalani, les yeux rivés sur Natasha.
- Ça fait trois fois que James passe sa main dans ses cheveux. En trente secondes, continua Maël sur le même ton.
- Faudra lui dire de ravaler ce sourire. Trop niais.
- C'est son « sourire Natasha ». Ça fait quatre ans que ça dure. Elle, en revanche…
Natasha triturait le bas de son pull, les joues en feu. Ses yeux papillonnaient, de ses chaussures à celles de James.
- Pas plus mal qu'elle n'ose pas le regarder dans les yeux, commenta Rose à son tour, enfin soulagée d'avoir ri. Elle déteste quand il passe sa main dans ses cheveux.
- Tu parles, railla Nalani. Moi aussi je disais que je détestais quand Maël faisait certains trucs, comme se tenir droit parce que j'avais l'impression d'être toute petite à côté de lui mais en fait j'adore ça…
- Ravi de le savoir, ma petite canne d'amour.
- Beurk, lâcha Rose. Oh, Nat a sursauté en voyant les chaussures de James se rapprocher des siennes…
- Je sens qu'on est en train de vivre un moment hyper important, murmura Nalani.
- Du genre de ceux qu'on racontera à leurs enfants, renchérit Maël.
Ce moment, qu'ils attendaient tous, ne dura finalement qu'une petite minute. Le temps que James prenne des nouvelles de Natasha, s'assure qu'elle ait bien dormi et ne ressente plus rien d'autre qu'une légère douleur à l'épaule. Et puis ils tombèrent sur les trois commentateurs du jour.
- On vous attendait, expliqua Maël en essayant de rester désinvolte.
- On attendait votre premier baiser, en vrai, avoua Rose en levant les yeux au ciel.
- Oh le joli concours de rougissement qui veut tout dire, se moqua Nalani en ébouriffant les cheveux de James et Natasha.
Ceux-ci se dégagèrent de son emprise, gênés, et se percutèrent avant de s'éloigner l'un de l'autre.
- Alors ça y'est, vous êtes enfin ensemble ?!, s'exclama Tim avec un sourire immense.
Ils ne l'avaient pas vu débarquer, le jeune homme s'empara de la taille de Rose, la couvrit de baisers, serra la main de Maël, hocha la tête à l'adresse de Nalani et prit dans ses bras le couple du jour. Qui n'en était toujours pas un.
- Vous venez manger ? Y a presque plus de croissants…
- J'arrive, répondit Natasha à Rose et Tim qui la regardaient. Au fait, Potter… Tu vas au bal avec qui ?
- Personne, répondit brusquement James. Enfin, je veux dire, je n'ai pas de cavalière. Enfin, je…
- Ah… Eh bien maintenant tu en as une.
Rose, toujours étroitement serrée à son petit-ami, se frappa le front de sa main libre. Sa meilleure amie ne pouvait avoir dit ça. Le début de leur relation, Rose l'avait imaginé tant de fois qu'elle pensait que rien n'aurait pu la surprendre. Quel que soit le lieu, quel que soit le moment, elle s'était imaginé des fleurs, le parc de Poudlard, un soleil rayonnant pour ces deux épris de liberté. Et du romantisme. Des tonnes de romantisme. Tout. Sauf ça.
- Bon, on va manger ?
La voix de Natasha était bourrue, tremblante. Ses joues témoignaient toujours autant de sa gêne et le bas de son pull était troué à deux endroits, signe de sa nervosité. Rose soupira, ayant le sentiment d'être éjectée d'un roman à l'eau de rose avant même de s'y être plongée. Elle attrapa néanmoins la main de Natasha, pour essayer de la calmer, de la féliciter, de l'encourager.
Derrière eux, indifférent de ses amis qui se moquaient de lui, James Potter fixait le dos de cette fille qui l'avait rendu fou quatre ans auparavant. Sa cavalière, enfin. Jamais il ne s'était senti aussi heureux et plein d'espoir.
- C'est pas très conventionnel mais ça vous ressemble assez. Tu fais plaisir à voir, mon pote, s'exclama Maël en lui tapant le dos.
- T'aurais quand même pu accepter, railla Nalani.
- J'aurais dû le faire ?, demanda James en sursautant.
- C'était pas vraiment une question, songea Maël. Plutôt un ordre, en fait.
- Ouais mais tu la connais, elle va croire que si James n'a rien répondu, ça veut dire qu'il ne veut pas y aller avec elle.
- Tu crois ?, murmura James, effrayé.
- Ça serait dommage qu'un petit doute ridicule comme tout t'empêche d'aller au bal avec elle…
- T'as raison, affirma James. Natasha ! NATASHA !
S'esclaffant de concert, Maël et Nalani virent leur meilleur ami se précipiter dans le couloir et descendre l'escalier en des bonds hâtifs, carrément dangereux. Devant la Grande Salle, Natasha se retourna, inquiète.
- Euh… Je voulais juste m'assurer que tu aies bien compris que j'acceptais, même si c'était pas une question, tu vois.
- Ce n'en était pas une. Mais je suis contente que tu acceptes.
- Ah, tant mieux, super.
- Rendez-vous ici à vingt heures, alors. T'es venu juste pour ça ?
- Nat…, soupira Rose, en levant les yeux au ciel.
- Quoi ? Ça serait dommage qu'il ait fait tout ce chemin juste pour ça…
- Je… C'est super. Pour l'heure. Vingt heures c'est parfait comme heure, s'enthousiasma James.
- Je trouve aussi., acquiesça Natasha.
- On leur dit que tout le monde se rejoint à la même heure ?, murmura Tim, au bord du fou rire.
- Vingt heures c'est ni trop tôt ni trop tard. C'est parfait.
- Bon, très bien. On va manger. Sois pas en retard.
- Toi non plus. Enfin, c'est pas grave si tu l'es, j'attendrai.
- Ouais ben pas moi. C'est les garçons qui attendent les filles, pas l'inverse.
- Je serai sans doute là avant, t'inquiète pas.
- Moi aussi. Pas pour l'inquiétude, pour le…
- Ça te dirait qu'on aille à Pré-Au-Lard ensemble ? On pourrait choisir nos tenues ensemble et boire un verre…
- Ensemble, ajouta Maël en se retenant de rire.
- Les mecs ne doivent pas voir la robe de leur… cavalière, ça porte malheur. Pas vrai, Rose ?
- Euh… C'est pas un peu tôt pour le mariage ?
- On ira tous ensemble, proposa Nalani. Tous les six, tiens, ça serait super ça, non ? Rendez-vous aux calèches, à onze heures. Ça convient à tout le monde ?
Maël, Tim et Rose acquiescèrent, entrant d'un même mouvement dans la Grande Salle. Près des portes, toujours immobiles, James et Natasha répétaient inlassablement à quel point vingt heures était une heure parfaite.
ooOOoo
Dans le secret le plus total – il en allait de leur orgueil et de leur virilité – James et Mael s'étaient constitué un calendrier, dont ils barraient les jours impatiemment, obnubilés par le bal. Pour la première fois, ils iraient au bal avec la cavalière parfaite à leurs yeux, et rien ni personne ne parviendrait à calmer leurs ardeurs. Sauf Nalani et Natasha, sans doute.
- On doit être irréprochables, mec. Présents, mais pas trop. A l'écoute, mais pas trop. Ce genre de trucs.
- Tu crois qu'elle pourrait changer d'avis ?, demanda James avec effroi.
- Les filles ne fonctionnent pas comme nous, asséna Mael avec sérieux, comme s'il détenait le secret le plus précieux de l'univers. On ne peut pas les comprendre. Regarde Nalani, à chaque fois que je parle avec Hadiya…
- Ça s'appelle la jalousie, Mael. Je me souviens d'une époque où tu étais jaloux de Liko dès qu'il parlait avec Nalani, alors qu'il s'agit de son frère.
- Mais je l'ignorais à l'époque. Et puis faut pas chercher à comprendre, mec, les filles sont vraiment différentes de nous. Vraiment, vraiment, vraiment.
- Comment on fait, alors, pour être irréprochables à leurs yeux si on ne connait pas leurs critères ?
- Suffit de ne pas se cacher, selon mon bouquin.
Mael dégaina son livre de chevet, « le manuel de la sorcière emballée ». Depuis qu'il sortait avec Nalani, Mael avait apposé quelques marque-pages qu'il retrouva sans mal. James retint un sourire amusé.
- « Les sorcières, - et ça vaut pour les filles en général, même moldues – attendent de leurs hommes qu'ils atteignent la perfection, tout en prétendant que la perfection les rebute. », lisait Mael. Et c'est là que ça devient intéressant, mon pote ! : « Une sorcière ne vous demandera jamais rien, car elle s'attend à ce que vous la compreniez, à ce que vous anticipiez ses attentes, comme un enfant résoudrait un problème avant même d'en lire l'énoncé. Les sorcières ne demandent pas, elles reprochent. »
- Donc, résuma James, il faut qu'on devine ce qu'elles désirent ?
- C'est ça. Et ça marche pour tout ! Présence à leurs côtés, à la fois la durée et la proximité, par exemple.
- C'est-à-dire ?
- Ben tu vois, avec Nalani, on se retrouve en fin de journée et il faut que je me rappelle si elle organise un entraînement ou pas, où elle en est de ses révisions, tout ça. Elle est toujours super contente quand je lui dis « tu veux qu'on commence à marcher vers le terrain ? » Juste ça et elle comprend que je me souviens qu'elle organise un entraînement, que je sais qu'elle aime bien arriver tôt sur le terrain. Et après je dis un truc du genre « je serai à la bibliothèque, avec James, j'aimerais revoir ma Botanique. Je t'attends pour commencer les Sortilèges ? ». Là, c'est résumer en une seule phrase les trois points les plus importants dans une relation : Préciser que je suis avec toi, ça veut dire que je ne suis pas avec une fille. Préciser que je bosse, à la bibliothèque, une matière qu'elle n'aime pas, c'est signifier que ma vie n'est vraiment pas drôle quand je ne suis pas avec elle. Parler des Sortilèges, c'est lui assurer que je me souviens qu'elle n'a pas commencé ce devoir et que je ne prendrai pas d'avance sur elle. Ça c'est super important, mon pote : Montrer à LA fille qu'elle n'a aucune concurrence, que tu n'as pas de vie quand tu es sans elle et que tu fais passer ses désirs avant les tiens.
- Mais… On n'est jamais naturel, du coup ?
- C'est là toute la subtilité, mec. Faut faire croire que c'est naturel.
- En même temps c'est pas si compliqué, songea James. Natasha et Nalani n'ont aucune concurrence et on est super malheureux quand on n'est pas avec elles.
- Pas faux, réalisa Mael.
D'un geste enjoué, il balança son manuel au fond de sa malle.
- On est bien partis, mec. Elles seront nos cavalières, tu peux me croire.
- Ouais, on ne les laissera pas changer d'avis.
- Ouais, c'est nous les mecs, par Merlin ! On…
Mael s'interrompit, son crâne violemment frappé par un lourd grimoire.
- C'est quoi cette remarque machiste ?!
- Oh Nalani, mais non, c'est juste… ça va ? L'entrainement s'est bien passé ?
- Il pleut des trombes d'eau ! Mais tu as sans doute été trop captivé par ta petite discussion misogyne pour t'en soucier !
- Mais non, Nalani ! Je…
Un grognement indigné plus tard, Nalani était au bout du couloir et James était aussi surpris que Mael pouvait être penaud. Heureusement pour lui, un grand éclat de rire se fit entendre, et Nalani revint vers eux, se jetant sur Mael pour l'embrasser.
- Je vous ai bien eus. Quoique… Ça ne devrait pas m'étonner, vous êtes tellement… premier degrés.
La moue moqueuse de la jeune fille et l'instant d'hésitation qu'elle avait surjoué eurent raison de l'égo de James et Mael. Et cela amusa d'autant plus la jeune capitaine des aigles. Elle en profita pour les charrier et, pour la première fois depuis la blessure au bras de James, se permit d'enchaîner les sous-entendus concernant l'équipe de Gryffondor. Son sourire, lumineux, laissait entendre qu'elle détenait un secret qui la rendait heureuse.
- Mais ma petite chatounette, je ne comprends pas, nous ne jouons plus, James et moi, tu penses bien que je préfère que ce soit toi qui remporte la coupe plutôt que Fred !, répétait pourtant Mael.
Mais Nalani n'en démordait pas. Elle les quitta ainsi, sous un sourire éblouissant, et rejoignit la table des aigles pour y déguster un copieux diner.
- Viens mon pote, souffla James, rejoignons les gens de notre espèce, des lions qui restent les pieds sur terre, loin des envolées de ces aigles qui se croient au-dessus de tout.
Mael acquiesça, sans se départir d'un sourire soulagé. Etre enfin en couple avec la femme de sa vie n'était et ne serait certainement jamais de tout repos, mais il pourrait compter sur son meilleur ami, et ses tentatives d'humour pas toujours drôles.
Les deux garçons dinaient depuis dix minutes lorsqu'un Fred hors de lui accourut vers eux, la mine furieuse, sa rage tournée vers James.
- C'est quoi ça ?, hurla-t-il en montrant un parchemin. C'est quoi ces conneries ?!
- Ces conneries, comme vous dites monsieur Weasley, c'est une lettre écrite de ma main, le reprit le professeur Glacey. Aussi je vous demanderai de vous montrer plus respectueux à l'avenir. Pour votre gouverne, en tant que directeur de la maison Gryffondor, et compte-tenu du non-respect du règlement sportif de cette école, j'ai pris la décision d'organiser de nouvelles sélections afin que le nouveau capitaine de l'équipe de Gryffondor puisse repartir de zéro.
- Le nouveau capitaine ?, s'étonnèrent James et Fred d'une même voix.
- Vous, Potter. Le professeur Shiitaké m'a donné son autorisation. Je vous demande donc de reprendre les entraînements et de constituer une équipe digne de la maison Gryffondor.
- Mais…, commença James.
- Mais il n'a qu'un bras !, coupa Fred en se dressant devant lui.
- Mais contrairement à toi il a un cerveau !, cria Natasha, qui venait de se lever de la table des aigles.
- C'est dégueulasse !, s'énervait Fred. On va perdre !, insista-t-il en se rapprochant dangereusement du professeur Glacey.
Le professeur de Métamorphose prévint James que les sélections étaient prévues pour le lendemain matin et quitta la table, ignorant Fred qui continuait de s'égosiller.
ooOOoo
Quelques heures plus tard, alors qu'il était attablé dans un coin discret de la bibliothèque, James n'y croyait toujours pas. Les quatre autres capitaines de Poudlard l'avaient félicité, Oscar et Nalani ne manquant pas l'occasion de lui promettre la dernière place du classement, Scorpius en l'étreignant fort et longtemps sous le regard écœuré d'Albus, les Poussins Irlandais débarquant comme un seul homme pour lui souhaiter bonne chance.
Ses amis avaient beau répéter qu'il reprenait sa place naturellement, logiquement, James ne parvenait pas encore à réaliser. A vrai dire, le quidditch quitta automatiquement son esprit lorsque Natasha entra dans la bibliothèque, affichant fièrement un cocard magenta sous l'œil droit.
Affolé, James se précipita à ses côtés, mais la jeune fille ne semblait pas souffrir, bien au contraire.
- Des copines de Maggie Towler, cracha-t-elle avec un sourire sardonique. Soi-disant que je ne mérite pas d'aller au bal avec toi. Les nanas se battaient moins pour toi quand la presse t'accusait d'être le diable en personne.
- Détrompe-toi, nia-t-il, nombre de mes prétendantes adorent mon côté mauvais garçon.
Il anticipa et para le coup de coude qu'elle s'apprêtait à lui asséner et effleura son cocard, tirant une grimace à la jeune fille.
- Tu veux que je t'accompagne à l'infirmerie ?
- Pas pour un cocard, refusa-t-elle. Si tu savais combien de bobos je me suis fait en jouant avec mon frère…
Elle s'interrompit, soucieuse de le préserver, lui qui n'avait pas, comme elle, l'habitude de jouer avec son frère et sa sœur.
- Bon, accepta-t-il, point d'infirmerie. Mais j'ai vu un arbre à thé à l'orée de la forêt interdite, ce qui est très étonnant car ces arbres ne poussent que rarement à l'état sauvage hors des climats subtropicaux.
Elle esquissa un sourire amusé à la mine songeuse de James, qui devait sans doute envisager de faire des recherches à ce sujet.
- Quel est le rapport avec mon cocard ?
- Les feuilles de l'arbre à thé ont un fort potentiel de guérison. Elles permettent de soulager la douleur et atténuent les ecchymoses. Si tu veux…
- Oui on y va, coupa-t-elle précipitamment, ravie d'avoir une excuse pour passer du temps seule avec lui.
- Cool, sourit-il en retour.
Il jeta ses affaires scolaires sans soin dans sa besace et l'entraîna à l'extérieur, pressé, déjà, de la soigner. Et lorsque Natasha aborda le sujet du quidditch, lui détaillant les raisons pour lesquelles il était l'indéniable capitaine de Gryffondor, James ne trouva rien à redire.
ooOOoo
Parc de Poudlard, lendemain matin
James était levé depuis vingt minutes, douché depuis dix minutes, et Mael n'en finissait pas de poser la même question.
- Et ?
- Et quoi ?
- Ben, tu l'as amenée là-bas, tu l'as soignée, et… ?
- Et rien. On est rentrés, quoi.
- Pas de remerciement ?
- Si. Deux fois, même. Quand la douleur s'est estompée et quand elle a vu que tout ce bleu et ce rouge sous son œil disparaissaient.
- Et ?
- Ben rien, elle m'a dit merci, je lui ai dit que c'était normal et je l'ai raccompagnée à la salle commune de Serdaigle.
- Et ?
- Et rien, Mael.
- Pas de bisou ?
- Pas de bisou, répondit James en glissant ses mains dans ses poches sans pouvoir camoufler sa déception.
- C'est pas grave mon pote, le réconforta Mael. Elle ne te crie plus dessus sans raison, elle te sourit dès qu'elle te croise, c'est-à-dire au moins mille fois par jour et elle est ta cavalière !
- Ca ne veut rien dire. Pepper a accepté d'y aller avec Clifford « entre amis ».
- Taratata, je suis sûr que vous allez vous mettre ensemble. Pendant le bal, comme dans les films moldus. Même que vos enfants trouveront ça ringard quand je leur raconterai. Qu'est-ce qu'il fait là, lui ?
Les deux garçons venaient d'arriver sur le terrain, où Fred entraînait son équipe, comme si de rien était. James, qui avait prévenu les anciens joueurs et tous les élèves de Gryffondor que de nouvelles sélections étaient organisées s'avança au milieu du terrain. Malgré les cris de Fred, tous entendirent que Fred était rétrogradé comme simple poursuiveur et que les anciens joueurs retrouveraient leur poste, à l'exception de Yelena qui avait refusé de réintégrer l'équipe. Les sélections furent donc concentrées sur le poste de gardien, et ce fut Hugo Weasley qui laissa passer le moins de souaffles. L'équipe officielle de Gryffondor était fin prête pour reprendre d'assaut le championnat.
Les comptes étaient vite calculés, Serpentard avait écrasé Gryffondor, Serdaigle avait gagné de justesse contre l'équipe Pi, le prochain match contre les Poussins Irlandais s'avérait crucial. James insista auprès de son équipe sur la qualité quasi-égale des cinq équipes.
- Cette année nous n'aurons pas droit à plus d'une erreur ! Nous avons perdu contre Serpentard, donc nous devons gagner les trois autres équipes ! Il en va de la renommée de Gryffondor ! Et je compte également sur vous pour faire preuve de solidarité. Le professeur Glacey n'acceptera aucun manquement aux règles, alors pas de confrontation avec nos adversaires, pas d'irrespect, c'est une compétition, pas une guerre.
Devant l'air sceptique de certains de ses joueurs, James possédait des arguments qui feraient mouche, il en était sûr. Deux jours plus tard fut organisé un tournoi amical, où les équipes de Poudlard affrontèrent des équipes désorganisées de simples passionnés. Chaque capitaine avait accepté sans réfléchir, parce qu'ils appréciaient James, parce qu'ils trouvaient normal de l'aider à reprendre ses fonctions, et parce qu'ils n'ignoraient pas qu'ils jouissaient, en tant que représentant sportif de leurs maisons respectives, d'une grande influence sur les élèves de Poudlard. Le tournoi fut un immense succès et les professeurs, réjouis par l'initiative de leurs élèves, acceptèrent avec joie le rôle qui leur était confié : repousser la presse aux portes du domaine de Poudlard. Ce week-end appartenait à ceux qui habitaient Poudlard, et le château raisonna de rires et d'exclamations festives.
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Salle commune de Gryffondor
- Déstresse, mec, tout va bien se passer.
James hocha la tête, essayant de se persuader que Mael avait raison, même si les mains de son meilleur ami tremblaient autour de la lanière de sa cape.
- Oh et puis zut, jura Mael en lançant sa cape. Il ne fait pas si froid que ça.
Non loin de son frère, Lily jeta un œil par la lucarne. Il neigeait encore la veille et Lily était bien heureuse de n'avoir pas encore l'âge requis pour découvrir Pré-Au-Lard tant le froid était vif ce jour-là.
- Qu'est-ce qui leur arrive ?, la questionna Serena en désignant James et Mael.
- Ils sont stressés parce qu'ils vont à Pré-Au-Lard avec Natasha et Nalani.
- Tes futures belles-sœurs.
La boutade de Serena était forcée. Comme tous ses traits d'humour, depuis cette nuit-là. Lily avait bien essayé de faire parler sa meilleure amie, mais Serena se renfermait comme une huître à chaque tentative. Alors Lily avait dû se résoudre à employer les grands moyens. La veille, elle avait ouvert le « carnet des mystères » dans lequel sa meilleure amie notait toutes ses enquêtes et tout ce qu'elle trouvait étrange entre les murs de Poudlard. Pourquoi ce si beau Serdaigle de septième année sortait-il avec cette Gryffondor de quatrième année ordinaire ? Quelle relation unissait réellement les « trois G », professeurs de Poudlard ? Pourquoi Hewie Harper et Keziah Kent semblaient-ils connaître Lily alors que celle-ci ne les avait jamais rencontrés avant qu'ils ne quittent l'Irlande pour Poudlard ?
Mais depuis cette nuit-là, Serena ne résolvait plus aucune énigme. Les trente dernières pages de son carnet étaient pourtant fraîchement raturées et sous les traits, Lily avait découvert un prénom, écrit mille fois. Celui de son frère. Albus.
- Ça ne te ressemble pas de fouiller dans les affaires de tes amis, murmura Serena en observant le carnet que Lily lui rendait.
- Je ne suis pas parfaite, s'excuse Lily en haussant les épaules. Je voulais savoir ce qui n'allait pas.
- I rien dans ce carnet qui explique pourquoi je ne vais pas bien, répondit Serena, le regard vague. A part sans doute l'enquête qui me tient en échec, celle te concernant.
- Tu avançais bien, pourtant, rappela Lily. Et puis tu as tout arrêté après cette nuit.
- Après cette nuit ?, répéta Serena, faisant mine de ne pas comprendre.
- Cette nuit où tu as disparu en même temps que Natasha et Sally-Ann. Le lendemain je t'ai retrouvée à l'infirmerie et tu n'avais plus aucun souvenir de la nuit passée. Natasha était entre la vie et la mort, mes frères étaient à Sainte-Mangouste et, depuis, tu écris le prénom d'Albus dans ton carnet.
- Je…
- Tu dois aller voir le professeur Glacey, Serena. Si tu sais quelque chose, il faut que tu en parles.
- Même si ce quelque chose que je sais accuse ton frère ?
- Surtout si ce quelque chose que tu sais accuse mon frère. Viens. Je t'accompagne.
- Maintenant ?
- On a suffisamment attendu. Albus a eu tout le temps de… tu sais… assumer ses responsabilités, avouer ses mauvaises actions ou… ou s'inventer une bonne excuse. Et puis mon père prendra sa défense. Mais si on ne dit rien, Albus pourrait recommencer. On doit tout mettre en œuvre pour que ça n'arrive pas. Pour le bien des élèves et d'Albus lui-même.
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Oscar et Susie. C'était écrit.
Mael et Nalani. Six ans qu'elle attendait ça.
James et Natasha. Elle n'en revenait pas.
Et voilà que Jean-Paul et Irina s'y étaient mis, pour son plus grand plaisir.
Et Louis qui ne cachait plus ses sentiments pour Sean Bogart, un irlandais qui n'aurait eu aucun mal à devenir mannequin et qui avait le mérite d'être drôle.
Plus surprenant, encore, Pepper avait accepté d'être la cavalière de Clifford.
Ces soudains débordements affectifs auraient pu rendre Juliet jalouse, voire envieuse. Au lieu de ça son sourire irradiait le domaine de Poudlard.
« Sois ma cavalière. Je sais que mon comportement laisse à désirer, je sais que je n'ai pas été correct avec toi mais je te demande de me faire confiance et d'accepter d'être ma cavalière. »
Juliet avait accepté. Parce que Keith méritait bien une seconde chance. Parce qu'elle était amoureuse de lui. Et parce qu'elle rêvait d'aller au bal avec lui.
La joyeuse bande – réellement joyeuse, enfin – avait décidé de repousser les discussions sérieuses pour préparer le bal. Pour une fois, même Solenne et Keanu avaient choisi d'oublier leurs recherches. Et bizarrement, ce fut Natasha qui rompit le pacte.
Le samedi précédant le bal, Nalani avait entrainé son petit ami, James, Natasha, Rose et Timothée à Pré-au-Lard. Juliet, bien décidée à vivre le bal de sa vie, les avait suivis, fidèlement accompagnée d'Irina et de Solenne. Si cette dernière redécouvrait le village avec curiosité, Irina ne quittait que rarement sa sœur des yeux.
- Arrête de t'inquiéter, elle est avec James.
- Pas tout le temps. Et puis James n'est pas Auror.
- Elle est entourée de sorciers, que veux-tu qu'il lui arrive ? Elle ne rencontrera certainement pas un dragon cet après-midi.
- Je suis d'accord avec Juliet, intervint Solenne faisant lever les yeux au ciel à Irina. Mais j'aimerais bien savoir ce que cette créature lui veut.
Alors qu'Irina cherchait sa sœur des yeux, l'inquiétude la gagnant déjà, Juliet songea à Albus avant de se rappeler que jamais Solenne n'aurait traité le frère de James de « créature », et ce malgré son aversion pour Albus.
- C'est quoi à votre avis ? Un gobelin ?
- J'aurais dit un elfe.
- Pourquoi est-elle seule ? Où sont les autres ?, s'énerva Irina en avançant vers sa sœur.
Juliet et Solenne échangèrent un regard, vite interrompu lorsqu'elles entendirent Natasha crier. La créature, de petite taille mais d'apparence féroce, avait planté ses griffes dans le bras de la batteuse des aigles.
- Le répit aura été de courte durée, commenta Solenne en s'élançant aux côtés de Juliet.
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Quelques élèves de première année les regardaient avec curiosité. Pour certains, c'était la première fois qu'ils voyaient des élèves répartis dans d'autres maisons dans leur salle commune. Et ce n'était pas n'importe quels élèves. Des joueurs de quidditch, le petit-ami de leur capitaine et le fils d'Harry Potter. Une douzaine d'élèves qui entouraient l'une des leurs, la batteuse des aigles, ses bras enveloppés de feuilles d'eucalyptus.
Miss Tulipe, après lui avoir proposé de prendre un abonnement pour bénéficier de ses soins à loisir, l'avait soignée rapidement en la prévenant des dangers qu'elle courrait.
Louis avait tout de suite identifié la créature qui s'en était pris à Natasha. Il s'agissait d'un Korrigan, envoyé par Albus pour signifier son désir de vengeance. Ou presque.
« Il a dit qu'il continuerait de m'attaquer tant que… tant que je ne changerai pas d'avis à propos du bal.
- C'est-à-dire ?, demanda Mael, alors que James se décomposait.
- Il dit qu'il cessera de m'envoyer ce… ce Korrigan si je change de cavalier. Certains élèves le soupçonnent d'être... en partie responsable de ce qui s'est passé cette nuit-là. Les Serpentard cherchaient Sally-Ann Perks partout, Lily cherchait Serena, vous me cherchiez... Le lendemain l'infirmerie était pleine et certains parmi vous manquaient à l'appel. Les gens se posent des questions. I qu'à voir comment nous sommes observés.
- J'ai lancé un Assurdiato, lui apprit Clifford avec un clin d'œil. Et le même type de créature s'en est pris à Sally cet après-midi, pendant que vous étiez à Pré-au-Lard.
- Albus veut sans doute juste nous faire peur, s'assurer que nous ne parlerons pas.
- Quel rapport avec le bal ?, s'étonna Irina.
- Si je vais au bal avec lui, alors que tout Poudlard sait que j'ai failli mourir cette nuit-là, il sera innocenté publiquement et personne ne le soupçonnera à nouveau.
Les amis se regardèrent, effarés, essayant d'étouffer leur colère par sollicitude, imaginant les émotions qui devaient s'emparer de James. Étonnement ce fut lui qui, serrant les dents à s'en déboîter la mâchoire, ne put retenir ce qu'il ressentait.
- Il en est hors de question. Pas vrai ?
Natasha écarquilla les yeux, essayant de calmer la colère de James et de le rassurer en même temps en laissant un sourire se dessiner.
- Hors de question. Je…
Sa voix se mit à trembler.
- Je ne veux pas y aller avec Albus. Je veux dire, je veux vraiment y aller avec toi. Mais Albus… Je ne veux plus le voir du tout. Même pas le croiser. Encore moins lui parler.
James hocha la tête, alors que Rose se collait à Natasha pour la serrer contre elle. Le Korrigan qui s'en était pris à elle s'était mis en tête – avec l'aide mesquine d'Albus – de venger la Mort, à laquelle Natasha avait échappé sans raison valable, selon Poulpiquet.
- Une créature qui porte un nom aussi ridicule ne doit pas être si méchante, ricana Juliet.
- Va dire ça à mes bras, rétorqua Natasha.
- Et à nos chemises, ajouta Mael en désignant les traces de griffes sur ses vêtements et ceux de son meilleur ami.
- Je crois qu'on devrait oublier cet épisode, proposa Solenne en haussant les épaules. Le Korrigan a dit qu'il ne reviendrait qu'au moment du bal, pour s'assurer que Natasha change bien de cavalier. D'ici là on a le temps de faire des recherches et d'apprendre à se défendre contre cette créature.
- T'as raison, approuva Juliet avec un regard féroce. A nous tous, il ne fera pas long feu. S'il s'approche de toi, ajouta-t-elle en regardant Natasha, on lui fera passer l'envie de s'en prendre à toi, tu peux me croire.
- Pourquoi ? Je croyais que tu ne m'appréciais pas. Tu as même invité James à...
- Pour voir ta réaction !, ricana Juliet, moqueuse. James attend ce moment depuis quatre ans, mais c'était vraiment trop marrant de te voir piquer ta crise de jalousie.
- Je ne suis pas jalouse, affirma Natasha en un mensonge effronté qui ne convainquit personne – sauf James, sans doute.
- Je m'occupe des recherches sur le Korrigan, se proposa Louis. Je veux devenir Soigneur, je veux étudier les créatures, vivre avec elles, ça m'amusera plus de m'occuper de cette partie-là et de vous laisser les vieux bouquins à décrypter et les... gamins-qui-vivent-sans-qu'on-ne-comprenne-comment-ni-pourquoi, ajouta-t-il en chuchotant.
La petite bande se sépara sur ces mots, les non-Serdaigle gagnant leur tour ou leurs cachots, les Serdaigle se réfugiant dans leurs dortoirs pour essayer les tenues qu'ils avaient choisies pour le bal.
- Nat, appela James alors qu'elle se dirigeait vers les escaliers. On pourrait se retrouver sous le grand chêne, disons dans une heure, pour parler ?
La jeune fille, écarlate, n'eut pas le temps d'accepter que déjà les copains de James lui tapaient dans le dos en rugissant et en sifflant – surtout Keith, dont la mue n'était pas totalement terminée – le félicitant pour son audace. Leurs amies se regardèrent, dépitées, mais se gardèrent pourtant de commenter leur attitude, attendries par les sourires que s'échangeaient James et Natasha. Des sourires qui se voulaient charmeurs, mais qui ressemblaient surtout à des grimaces timides et gauches. Par égard pour l'égo de l'une et le manque de confiance de l'autre, ni Nalani ni ses amies n'osèrent leur faire remarquer qu'ils étaient aussi maladroit l'un que l'autre.
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Dortoir des filles, tour de Serdaigle
- Rouge et bleu, par Merlin !
La porte de la salle de bains claqua. Trois fois. Etendue parmi ses photographies, Rose ricana devant le manège de sa meilleure amie.
- Rouge ! Et bleu ! Rouge et bleu ! Avec une chemise blanche au milieu on va ressembler au drapeau français !
- Et bien c'est très bien, la France est le pays du romantisme, ça pourra pas vous faire de mal, on ne peut pas dire que tu aies été hyper romantique jusque-là !
- Mais Rose ! J'ai acheté une robe rouge pour lui faire plaisir, pour faire Gryffondor, pour...
- Et lui n'a pas quitté le rayon « bleu nuit » pour te faire plaisir à toi. Il portera un costume bleu, toi une robe rouge, je ne vois rien de mal à...
- Faut que je retourne à Pré-au-Lard.
- Hein ?! Mais t'es sérieuse en plus ?, insista Rose en la rattrapant à la porte. Il est hors de question que tu ressortes, t'as rendez-vous avec lui dans moins d'une heure !
- Un problème ?, s'étonna Solenne en entrant.
- Il me semblait bien avoir entendu des cris, ricana Nalani.
- J'ai bien fait de venir t'es loin d'être prête, soupira Irina. T'as rendez-vous avec James dans moins d'une heure je te signale.
Natasha murmura un « comme si je ne le savais pas » en commençant à faire les cent pas, l'intégralité de son armoire déversée sur son lit, en plusieurs piles informes, signe qu'elle n'avait toujours pas trouvé LA tenue idéale pour rejoindre James dans le parc.
- Elle ne veut pas y aller en uniforme mais ne sait pas quelle tenue choisir, résuma Rose. Elle qui n'a pourtant aucun souci esthétique en général. Bref, elle nous fait une crise de panique.
- Ma robe pour le bal est rouge, expliqua Natasha comme si sa simple phrase se suffisait à elle-même.
- Et alors ?, releva Solenne.
- On ne sera pas assortis.
- James a choisi du bleu sombre pour te laisser le choix, vous seriez assortis si tu avais choisi un déguisement orange avec des poids verts !, affirma Rose.
- Je la trouve jolie, mais c'est une des moins chères, le costume de James doit coûter bien plus cher, je...
- C'est ridicule.
- C'est bien ce que je dis.
- C'est ridicule de penser ça. James n'est pas comme ça. Si James voulait des perles et des broderies, il sortirait avec Lysa Ferton.
D'énervé, le visage de Natasha se renferma soudainement.
- La diplomatie, Rose, lui rappela Irina.
- Mais je n'ai rien dit de mal ! Si j'étais James je préfèrerai mille fois sortir avec toi qu'avec Lysa Ferton !
Natasha quitta sa robe des yeux, les ramenant vers Rose.
- Pourquoi ?, demanda-t-elle, sincère.
- Parce que tu lui corresponds. Comme à moi. C'est pas quelque chose qu'on peut expliquer ou détailler dans un livre. Quelqu'un de cher à mon cœur m'a dit un jour : « Certaines choses, on ne pourra jamais les expliquer, les liens, les sentiments, et souvent, ces choses que l'on ne peut expliquer, sont les choses les plus belles. » Je ne me souviens pas mot pour mot mais…
- On avait onze ans, murmura Natasha.
- Et tu avais tendance à employer « chose » pour tout, sourit Irina, avec nostalgie.
Natasha lui rendit son sourire, avant de murmurer avec gravité :
- Et aujourd'hui j'ai tendance à oublier mes propres certitudes. La peur, sans doute. L'envie d'y croire mêlée à la peur d'y croire.
Son aveu, sa sagesse, émurent sa sœur et ses amies. Et chacune pria silencieusement Merlin pour que tout se passe bien, enfin, pour James et Natasha.
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Rose avait chargé James de « préparer » Natasha à la prochaine réunion de la bande d'amis. Il n'avait pas très bien compris pourquoi elle ne le faisait pas elle-même mais se doutait que sa cousine voyait là une façon de les abandonner seuls, et de convoler avec son petit-ami sans ses chaperons sur le dos.
Ils marchaient dans le parc depuis plus d'une heure, leurs doigts et leurs pieds gelés par la neige qui tombait depuis la veille. Une neige d'orage, énonciatrice d'un printemps plus clément.
- Donc, si je comprends bien, une irlandaise de douze ans qui ne devrait pas exister était là, cette fameuse nuit, et se souvient de tout ce qu'il s'est passé. Et elle a tout raconté à cette fille qui… Comment tu connais cette fille, d'abord ?
- Eh bien, je… On s'est croisé quelques fois du temps où elle était à Poudlard. On a des amis communs et… Je crois qu'elle a essayé quelques fois de me protéger.
Natasha fronça les sourcils, menaçante. Dans l'esprit de James, la voix de son meilleur ami se répétait, tel un écho. « Il ne faut jamais que la fille se sente menacée. Jamais. »
- Et c'est la petite amie de Malek Lespare, ajouta James, mais elle m'a demandé de ne rien dire à ce sujet, leur relation doit rester secrète.
- Je ne dirai rien, promit Natasha, soudain plus joyeuse. Qu'est-ce qui lie ces deux filles ?
- Je n'en sais trop rien. Amalthéa m'a dit que Gwenog avait été placée sous sa responsabilité, mais elle n'a pas voulu m'en dire trop. Mais j'imagine qu'on se reverra vite parce que…
- Parce que ?
- Je… J'ai des sortes de flashs de cette nuit-là. Je fais des cauchemars. Je suis transformé en cerf, je cours dans la forêt, je m'approche d'une tour du château et… Je sens ton parfum. Et tu es là, sous la terre. Tu ne respires plus. Et alors que je me débats pour te sortir de là, les flashs s'enchaînent et je vois Amalthéa, sous la terre aussi, mais différemment. C'est Tom Zigaro qui a magiquement créé une sorte de cavité pour l'enfermer. Et elle me dit qu'on est de la même famille, qu'on est liés.
- De la même famille ?, répéta Natasha, songeuse. Ce serait une Weasley de la branche irlandaise ? Ou… Tu as de la famille du côté de ton père ?
- Non, à part la famille Dursley, mais ils sont tous moldus à part…
- Ça ne peut pas être ça, réfléchit Natasha. Tous les membres de ta famille sont épiés par la presse, cette fille n'aurait pas pu passer au travers. Après tout, sa sœur est à Poudlard, c'est une amie de cette Lily Evans avec qui tout le monde veut te voir marier.
- La presse et sa mère, seulement, rectifia James. Crois-moi bien plus nombreux sont ceux qui veulent me voir marié avec toi.
Surprise, Natasha ne put s'empêcher de rougir. Pour détendre l'atmosphère, James lui proposa une petite course à travers les bois. Le matin-même, la jeune fille avait obtenu l'autorisation du professeur Shiitaké de se transformer, à condition qu'elle ne force pas trop. Avant de se transformer en phénix, elle ne put s'empêcher de taquiner James en lui disant que pour une fois, une seule fois, il remporterait peut-être la course. Le temps qu'il esquisse un franc sourire, elle volait déjà à travers les cimes.
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Terrain de quidditch, Poudlard
La foule était nombreuse pour encourager les quatre équipes qui s'affronteraient en ce samedi ensoleillé. L'affiche était alléchante, et seuls les lions faisaient grise mine. Depuis que les Poussins Irlandais avaient intégré le championnat, le nombre d'équipes étant impair, une équipe devait s'armer de patience à chaque double-rencontre. Cette fois-ci, il s'agissait de l'équipe de Gryffondor. James avait salué les joueurs de son équipe pendant que Mael lui gardait une place tout en haut des gradins, la meilleure, située au plus près des joueurs, et donc de Nalani et Natasha.
Une fois ébouriffés les cheveux de Hugo et serré dans ses bras Lily et Rose, il ne restait plus qu'une étape à franchir avant de rejoindre Mael. Les Kandinsky, venus assister au match de Natasha, l'attendaient de pied ferme au beau milieu de l'escalier. Ils le serrèrent dans leurs bras, le rassurant quant au fait qu'ils n'éprouvaient aucune réserve à le voir accompagner Natasha au bal. Ce fut ensuite à James de les rassurer, car Ivan et Katarina avaient peur que Natasha ne soit pas suffisamment remise de ses blessures pour remonter sur un balai.
James leur confia que lui aussi avait peur pour elle mais que personne ne pouvait décider à la place de Natasha. Il affirma qu'elle était prévenante et réfléchie, qu'elle n'aurait pas pris de risque inutile, même pour le quidditch, et qu'ils devaient lui faire confiance.
Il fit naître deux sourires soulagés, deux sourires qui s'étirèrent un peu plus en voyant Natasha, vêtue de sa tenue de batteuse, s'approcher d'eux. Elle les salua très brièvement, leur promettant de les retrouver une fois la victoire acquise, avant de poser ses lèvres sur les deux joues de James, lui murmurant un remerciement sincère et touché. James eut l'impression de voler lorsqu'il rejoignit Mael.
Malgré la rémission de Natasha et l'entraînement intensif de Nalani, les Serdaigle l'emportèrent difficilement contre une équipe de Serpentard en constante progression. Le second match fut plus disputé, encore, et Poufsouffle et l'équipe Pi firent match nul, grâce à la volonté des Poussins Irlandais et à leur attrapeur qui s'empara du vif d'or au terme d'une course d'anthologie.
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Depuis qu'elle lui avait proposé d'aller au bal ensemble – une proposition dont elle avait honte tant elle n'avait strictement rien à voir avec celle de ses rêves – Natasha avait l'impression de voir James partout, tout le temps. Ce n'était pas pour lui déplaire mais elle ressentait peur et jalousie dès qu'ils se croisaient, car James passait tout son temps avec Juliet Hawkes.
- Arrête ta parano, ils sont amis, rien de plus, répétait Rose à longueur de journées.
Mais Natasha ne pouvait s'empêcher de douter, car Juliet Hawkes avait proposé à James d'être son cavalier devant elle, et que la réponse qu'avait balbutiée James manquait cruellement d'assurance.
- Tu viens ?
Natasha repoussa le livre qu'elle faisait semblant de lire, réveilla Rose qui dormait sur son épaule, et toutes deux suivirent leurs amis plus âgés de deux années. Keanu et Solenne ouvraient la marche, droits et confiants, Nalani fut la dernière à passer devant le heurtoir de la salle commune des aigles, ses yeux cherchant ardemment celui qui manquait encore à l'appel.
- Il arrive, la prévint Natasha en voyant Keith courir vers eux.
S'il était toujours insaisissable et demeurait aux abonnés absents deux entraînements sur trois, Natasha sourit à son partenaire de batte, qu'elle appréciait sincèrement. La troupe se remit en marche en silence, accompagnée d'Irina qui s'était logiquement greffée à eux après les lourds évènements passés.
A l'approche du hall d'entrée, ils se dissimulèrent dans un couloir désert, le temps que Keanu désillusionne celles qui ne maîtrisaient pas encore cet enchantement. Le jeune homme à la peau mate annula son sort dès qu'ils furent arrivés dans la cabane hurlante.
Ils étaient tous là, songea Natasha. Les Poufsouffle, Oscar et Susie qui se tenaient la main et, à leurs côtés, Jean-Paul, qui sembla ne sourire qu'à Irina. Les Serpentard, éparpillés aux quatre coins de la salle, Vincent Goyle seul face à la vieille cheminée, Pepper et Clifford nonchalamment installés dans un sofa, Juliet Hawkes, près des Gryffondor. Près de James.
- Tout doux, Nat, murmura Rose avec amusement.
James avança rapidement vers eux, vers elles, vers elle. L'accolade qu'il partagea avec Keanu, Keith et Solenne amusa Natasha dont le sourire s'étira d'autant plus en voyant Nalani décoiffer James avec poigne. Ces deux-là agissaient comme un frère et une sœur et Natasha se retrouvait en James, car il se montrait avec ses amis comme elle-même le faisait avec Isidore, Irina et Anastasia.
Après avoir serré Rose contre lui, comme il aimait à le faire trois fois par jour, il s'arrêta devant elle, envisageant les quelques centimètres qui les séparaient, ne sachant s'il pouvait se permettre de les franchir. Il souriait timidement alors elle s'approcha, claquant une bise sur sa joue gauche, légèrement déséquilibrée par l'émotion que lui procurait l'odeur de James, la douceur de sa peau et cette envie qui grondait en elle de se blottir dans ses bras.
- J'ai amené le…comme c'était prévu, tu sais… Memento Mori.
Il hocha la tête, déjà sérieux. Ils s'installèrent, les uns près des autres. Le vieux grimoire passait de mains en mains, sans que jamais Natasha ne le quitte des yeux.
- James a dit que tu avais fait des recherches, toute seule puis avec Rose, commença Solenne, les sourcils froncés. Est-ce que tu sais qui a écrit ce bouquin ?
- Non. Mais j'ai décelé plusieurs écritures, plusieurs styles. Des annotations des possesseurs du livre, de tous ceux qui ont essayé de le traduire avant moi. Ça m'a permis de tracer son circuit.
- Intéressant, apprécia Solenne. Et tes idées, tes résolutions d'énigmes, s'inscrivent-elles dans le livre ?
- Par un automatisme magique ?, comprit Natasha. Non. J'ai noté mes idées à part.
Elle hocha la tête à l'adresse de James, qui fit passer un épais carnet contenant les notes mises au propre de Natasha et de Rose. En voyant l'intérêt – et souvent l'émerveillement – dans les yeux de ses amis, Natasha se souvint de son excitation, lorsqu'elle avait compris qu'elle tenait entre ses mains un codex composé de plus de trois cents pages de vélin sur lesquelles étaient tracés, à la plume d'askalaphos et à l'encre de nerprun noire, des caractères d'un langage qui lui semblait tout à fait inconnu ainsi que d'étranges illustrations. Son excitation fut alors à son paroxysme.
- Wahou, murmura Clifford de Woodcroft. Ca fait des lustres que ce bouquin passe de mains en mains, et pas n'importe quelles mains ! Des rois, des sorciers très célèbres…
- Et même des moldus, intervint Keanu au-dessus de son épaule.
- Dans tous les pays, tous les continents, ajouta James. Un alphabet inconnu, sans ponctuation, plein de cryptogrammes… Une écriture secrète, quasiment intraduisible, mais qui a pourtant attiré des cerveaux du monde entier. A moins que ce soit le livre qui les ait trouvés.
James et Natasha échangèrent un long regard complice qui fit sourire Rose. Celle-ci se racla la gorge, intercepta le carnet de notes et en leva son contenu, pour que tous puissent voir le feuillet qu'elle brandissait.
- Natasha a compris que le texte n'est ni écrit de gauche à droite, ni de droite à gauche. Le premier caractère n'est jamais indiqué au même endroit sur la page et forme toujours un « dessin » différent, une spirale, un carré, un rectangle…
- Comment es-tu arrivée à déchiffrer ça ?!, s'étonna Mael, admiratif.
- Natasha est brillante, sourit James, évidemment sous le charme.
A la surprise générale, Natasha se mit à rougir, papillonnant des yeux en souriant à James. Rose camoufla un rire et poursuivit son explication.
- Natasha pense que le grimoire a été illustré par son cinquième acquéreur, Rodolpos II.
- L'une des illustrations, celle de l'Astronomie, est une carte céleste dont les étoiles forment une spirale. C'est comme ça que j'ai compris, pour les formes, expliqua Natasha.
- Et c'est comme ça qu'on est parvenues à distinguer les thématiques du grimoire. L'herbe, les mots en lignes verticales des premières pages, représentent la vie. Le milieu du livre est bourré d'images troubles, abstraites, représentant le passage entre la vie et la mort.
- Elles sont suivies d'images merveilleuses, de soleil levant, de paysages fabuleux… Elles représentent l'acceptation de Memento Mori, l'affirmation et l'acceptation. La fin du livre est plus énigmatique. Elle représente ce qui est promis, ce qui vient après la mort. Des plantes et des créatures qui n'existent pas, hybrides et chimériques, des paysages irréels… de la pure science-fiction. Et des portes magiques.
Ils continuèrent d'évoquer Memento Mori et la langue qu'il dissimulait. Une langue formée d'un alphabet inventé et censé permettre de converser avec… les anges.
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La salle sur demande était plongée dans une quasi obscurité, seules quelques chandelles diffusaient une lueur tamisée et révélaient deux corps entremêlés, si proches qu'ils paraissaient ne jamais plus pouvoir se séparer.
Autour d'eux, un amoncellement de tissus gris foncé et noir, arraché avec une hâte et une peur mêlées qu'éprouvent ceux qui découvrent l'amour.
Au pied du lit, deux cravates, entremêlées elles aussi.
Une rouge, une bleue, deux témoins silencieux de la passion que se vouaient Mael et Nalani.
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Ils s'étaient éparpillés, partant à deux ou trois vers la bibliothèque, la salle sur demande ou le parc, pour les moins frileux. Redoutant la réaction de Natasha après les lourdes révélations des dernières heures, James l'attendait près de l'infirmerie, où Natasha subissait l'une de ses visites obligatoires d'observation.
La porte s'ouvrit et James détourna rapidement le regard, laissant Natasha finir d'enfiler sa cape et de nouer autour de ses oreilles une écharpe de laine épaisse. Il lui expliqua que Rose avait rejoint Timothée en lui faisant promettre de ramener Natasha à la salle commune de Serdaigle, non sans avouer qu'il l'aurait fait même sans les conseils de Rose.
La salle commune était tout près, désormais. Et James avait beau chercher, il n'arrivait à trouver les mots pour engager la conversation et retenir Natasha près de lui encore quelques minutes. Il voulait lui murmurer tant de mots, tant de promesses, de compliments, qui s'entassaient dans son cœur. Pourtant, ce fut une question qui rompit le silence. Une question qui lui brûlait les lèvres.
- Tu veux toujours aller au bal avec moi ?
Natasha leva ses grands yeux d'effroi vers lui. Après avoir discuté de Memento Mori pendant plus de deux heures, James et ses amis venaient de tout lui raconter, des recherches de ses amis de Serdaigle, aux enfants sans nombril, en passant par le long récit de cette nuit de l'horreur où elle avait failli mourir, où ils avaient tous failli mourir.
Elle le regarda longuement, et avant qu'il n'ait le temps de réagir, suivit un élève de première année qui venait de répondre à l'énigme, et s'engouffra dans sa salle commune sans qu'il ne puisse la retenir. Natasha revint dix minutes plus tard, troublant James qui, déconcerté, fixait douloureusement le heurtoir de la salle commune.
- Tu es revenue ?, souffla-t-il, n'y croyant pas.
- Evidemment.
Une évidence que James ne partageait pas, profondément surpris et soulagé. Il se dépêcha de la rejoindre, un immense sourire envahissant son visage. Elle lui répondit avec timidité avant de désigner le carnet qu'elle tenait dans ses mains.
- Peux-tu me répéter l'énigme de Tom Zigaro ?
- « Sept ans à vivre dans la peur d'une seule et simple lettre. Alors que tu devrais aussi redouter A. Et puis B. Et puis C. Et X. Et le bois d'argent. Et t'as l'heure, James ? », récita-t-il en fronçant le regard. Ça te dit quelque chose ?
- Pas en totalité mais... Pour mes recherches j'ai lu un livre un peu… spécial. Tu l'as emprunté, toi aussi, l'an dernier. Sans doute pour ton mémoire. C'est un livre sur les berceaux de la magie…
- Oui, c'était quand j'étudiais les coutumes d'Asie, acquiesça James.
- Tu ne connais donc pas Tuan Mac Cairill ?
- De nom, si. Mais pas plus que ça, reconnut James.
- Quand on a vu son visage, avec Rose, dans ce bouquin, on a… On a pensé que… J'ai voulu en avoir le cœur net alors j'avais emprunté ce nouveau bouquin, sur la naissance de la magie en pays celtes et l'auteur s'appelle R. Silverwood.
- Bois d'Argent, Silverwood, comprit James.
- C'est ce qui m'a mis la puce à l'oreille, confirma Natasha. Et le premier livre a été écrit par un certain R. Hicks. H-I-C-K-S, épela-t-elle.
- Le fameux « X » que j'ai mal compris, puis mal noté, songea James, son visage s'éclairant. Merci Natasha !
- Je ne suis pas certaine que ce soit une très bonne nouvelle, grimaça la jeune fille.
- Maintenant que tu te sens mieux, on va pouvoir reparler de tes recherches. Et de cette image, ce visage dont tu viens de parler. Il apparaît sur ce carnet ?
Natasha ferma les yeux avant de hocher la tête, comme à contrecœur. Il ne comprenait pas sa soudaine crainte mais attrapa le carnet qu'elle lui tendait, cherchant parmi les notes lorsqu'un visage apparut.
Celui d'un jeune homme de son âge, plus fort, plus séduisant que lui, qu'il eut l'impression de reconnaître. Pourtant il ignorait où et comment il avait bien pu rencontrer cet homme, vieux de mille ans.
- Il n'est pas plus fort ni plus séduisant que toi, l'apostropha Natasha, son animal n'ayant eu aucun mal à percevoir ses pensées. Il ne l'est à vrai dire ni plus ni moins que toi. Il est ton portrait craché. Ou plutôt, c'est toi, James, qui est le portrait craché de Tuan Mac Cairill.
Les pommettes dessinées, les lèvres charnues et le nez droit. Des caractéristiques ordinaires, que des milliers de garçons portaient sur leur visage.
- Regarde ses yeux, insista Natasha.
Les yeux de Tuan Mac Cairill étaient deux noisettes rondes, sans disparité. Et, tout comme les yeux de James, ses deux noisettes étaient entourées d'un trait d'un bleu limpide, sombre comme les fonds marins.
- Qu'est-ce… Qu'est-ce que tu insinues ?, murmura-t-il, hésitant.
- Rien. Rien, James. Mais… Je voulais te tenir au courant, tu sais, te montrer ça pour que… tu vois.
James voyait que Natasha était mal à l'aise, qu'elle cherchait ses mots en vain, et il comprenait bien pourquoi elle lui avait montré cette image, il aurait fait la même chose à sa place. Mais il ne savait pas comment l'apaiser. Il ne faisait pas confiance à sa voix, et ne serait jamais satisfait des mots qu'il emploierait. Alors il approcha sa main du visage de Natasha, doucement, pour lui laisser le temps de reculer.
La jeune fille tiqua, eut un bref sursaut, mais ne recula pas. Le geste tendre de James, en une caresse maladroite, l'émut et faisait battre son cœur plus vite. Ils se dégagèrent toutefois au bout de quelques minutes, chacun devant regagner sa salle commune avant le couvre-feu.
- Au fait…, ajouta Natasha alors que James commençait à rebrousser chemin. Oui.
- Oui ?, répéta James.
- Tout ce que tu m'as dit, tout ce que tu m'as appris, tout ce dont on a parlé… Ça remue, c'est sûr. Mais je n'ai pas changé d'avis. Je veux toujours aller au bal avec toi. Et rien ne me fera changer d'avis.
Alooooors ? Content(e)s d'avoir ENFIN un chapitre qui ne se termine pas avec un mort/une déception/des larmes/du sang ? Qu'avez-vous pensé de ce chapitre? De Rose et Timothée? Et des moments James-Natasha ? Sont-ils de bon augure pour la suite ? Un indice, le prochain chapitre sera relativement court, surtout pour moi, et plutôt joyeux (si, si, c'est possible !).
Ps : Bon, les amis, je vais vous avouer un terrible secret. Je n'aime pas le titre de ce chapitre. A la base, il devait s'appeler « La vengeance du Korrigan et la malice du Leprechaun », un truc dans ce goût-là, parce que j'avais inventé deux nouveaux personnages issus du folklore irlandais mais... vu que j'ai déjà dix mille personnages, que certains se transforment en cerf, en phénix, en loups, qu'ils croisent des chiens qui parlent, un centaure, des gamins sans nombril, une nana sans jambes et des tatouages super flippants, je me suis dit qu'on allait se calmer. Histoire de ne pas totalement embrouiller l'esprit des plus fidèles d'entre vous parce que je sais bien que vous devez avoir du mal à vous y retrouver, parfois. Et puis ces petits elfes n'avaient pas tant d'importance que ça. Même si le Leprechaun, Farfale-le-Farfadet, avait un petit côté « chansonnier paillard » assez marrant. Breeeef tout ça pour dire que « Magenta », c'est vraiment parce que je manquais d'inspiration. Alors si vous voulez vous amuser à trouver un autre titre pour ce chapitre, lâchez-vous, je ferai le changement avec grand plaisir !
