[Un grand merci à Cat et Lyra Morgana qui m'ont fait remarquer que le site buggait quand j'ai publié et remplaçait James par Jacques et autres joyeuseries qui auraient pu laissé croire que j'avais écrit ce chapitre en étant totalement bourrée... Je ne sais pas du tout ce qu'il s'est passé, si quelqu'un m' fait une "bonne blague" ou si des extraterrestres se sont servis de ce texte pour passer un message subliminal mais James n'est pas censé s'appeler Jacques et les fautes devraient être (partiellement) corrigées]

Salut !

C'est presque sans retard que je publie ce trente-cinquième chapitre. Merci beaucoup à ceux et celles qui m'ont laissé des messages et reviews et bonne lecture à tous !


35. De feux-follets ardents s'embrasa Beltaine

Je continue de gagner la forêt interdite toutes les nuits. Et je m'y rends seule, et j'y reste seule.

Seule, depuis que Jasper Leitrim reste dans le confort de son dortoir.

Seule, depuis qu'Amalthéa ne nous attend plus en plein cœur de la sombre forêt.

Seule, depuis qu'Amalthéa m'a abandonnée.

Pas de dernier mot, pas d'ultime étreinte.

Je ne sais pas pourquoi elle ne vient plus, la voix n'est plus là pour m'expliquer et Amalthéa… Elle a sans doute jugé que je ne méritais pas de savoir, d'être prévenue.

Les adieux sont réservés aux humains, et il me faut me faire une raison, je ne serai jamais l'une des leurs.

ooOOoo

« James,

Bonjour. J'espère que tu vas bien. Donne-moi de tes nouvelles. Et en attendant je te souhaite de passer une bonne semaine. Bises, Ginny. »

Comme chaque mois, James replia la courte missive maternelle. Ginny avait pris l'habitude de lui écrire tous les mois, à la même date, comme répondant à une alarme. Il allait même jusqu'à croire qu'elle avait réellement mis en place une alerte pour se rappeler d'écrire à son fils, comme elle l'avait promis à son père. Arthur aussi lui écrivait. Ses lettres étaient plus longues, et plus originales, loin des mots que sa mère recopiait chaque mois, sur un même rouleau de parchemin déchiré. Le mois précédent, James avait retrouvé une liste de courses au dos de la lettre de sa mère. La même écriture pressée et peu intéressée, comme pour lui rappeler qu'il n'avait guère plus d'importance à ses yeux que les victuailles qui viendraient remplir le frigo familial.

- Tout va bien ?, s'inquiéta Natasha avant de lui voler un baiser.

James l'observa enjamber le banc sur lequel il était assis et s'installer parmi les lions, faisant fi du règlement et des regards désapprobateurs de certains élèves.

- Ma mère et son débordement affectif mensuel, répondit-il en haussant les épaules. J'espère que toi, au contraire, tu laisseras tranquille les huit fils que tu me donneras.

Natasha, qui buvait son thé à même la tasse de James, s'étouffa.

- Huit ?, répéta-t-elle, outrée.

- Tu en voulais neuf ?, rétorqua James avec une fausse naïveté.

- Va pour dix, trancha Rose, en s'installant en face d'eux.

ooOOoo

« Bonjour,

Ici tout va bien, merci. L'herbe verte chasse peu à peu la neige et envahit le domaine, il est plaisant de pouvoir réviser dehors, entre amis, parfois éclaboussés par le calmar géant. Le professeur Hagrid laisse ses créatures vagabonder près de la forêt. Hier, Lily et ses amis visitaient l'enclos des hippogriffes.

Le championnat de quidditch passionne toujours autant Poudlard. Comme vous le savez sans doute, Serpentard a gagné le dernier match contre l'équipe Pi. Albus a très bien volé et ses cognards ont empêché les poursuiveurs adverses de remonter au score.

Les vacances approchent et je suis certain que Lily et Albus auront pléthore d'anecdotes amusantes à vous raconter.

Les parents de mon amie Juliet Hawkes m'ont invité à passer quelques jours avec eux. Ils passeront le début du mois de juillet à camper dans le sud de l'Angleterre. Peut-être y resterai-je davantage, quand ils seront repartis aux États-Unis. J'ai trouvé un petit boulot près de Dartmouth, un éleveur de strangulots qui a besoin d'un soigneur débutant. J'ai plutôt de bonnes notes en soins aux créatures magiques et son projet a l'air intéressant. J'espère que vous serez d'accord.

A bientôt,

James. »

- Il en est hors de question, déclara Harry sans lever les yeux du journal de la veille.

Ginny jeta la lettre de James derrière elle, visant sans peine le « panier à lettres » qu'elle exhibait, pour prouver à son père qu'elle avait tenu sa promesse. Et puis, parfois, quand elle s'ennuyait, elle piochait au hasard et relisait les mots de James.

Les mots de son fils.

Il se montrait plus loquace qu'elle, trouvait le temps de lui répondre, de gentiment parler de Lily, d'Albus. Très peu de lui. Mais après tout, elle lui avait assez bien signifié qu'elle ne s'intéressait pas à lui.

- Éleveur de strangulots !, ricana Harry. Je croyais qu'il voulait parcourir le monde, étudier l'international...

- C'est qu'un boulot d'étudiant, histoire de se faire quelques mornilles pour s'acheter des friandises, boire une bièraubeurre avec ses copains, offrir une breloque à sa copine. C'est de son âge.

- Il en est hors de question, répéta Harry. On a assez d'argent pour que nos enfants n'aient pas à travailler pendant leurs vacances. Que diraient les gens, franchement ?

- Qu'il apprend l'autonomie et la valeur de l'argent sérieusement, en choisissant un boulot où l'influence de son père ne peut rien pour lui ?, railla Ginny. Si ça lui fait plaisir...

- J'ai dit non.

- Et pour la proposition des Hawkes ?

- Non plus.

- Le forcer à rester ici n'est pas la solution.

- Albus suivra ce stage de batteur que tu lui as dégoté, ils ne se croiseront pas.

- Et nous ? Qu'est-ce qu'on va pouvoir lui raconter ? Tu vas rentrer tard du bureau, je vais me balader jusqu'à la nuit tombée, on ne verra pas Lily juste parce qu'on veut éviter James... Alors qu'on pourrait faire un compromis.

- Du genre ?, demanda Harry, dubitatif.

- On accepte qu'il aille camper avec les Hawkes et qu'il travaille en juillet. Et en août il reste ici. Il fêtera son anniversaire, après tout. Et la clause de protection des mineurs sera levée. La presse va débarquer en fanfare, il faut qu'il soit ici, son absence attirerait les soupçons, les rumeurs.

- Je vais y réfléchir, consentit Harry.

Mais Ginny ne l'écoutait déjà plus, tant elle se sentait honteuse. Elle repensa aux mots de James, à ses efforts, à son attention permanente. A sa sensibilité, aussi. Elle se sentait honteuse, oui. Honteuse de toujours faire passer ses désirs et ceux de son mari avant le bonheur de ce fils qu'ils ne savaient aimer.

ooOOoo

Le championnat de quidditch touchait à sa fin. L'équipe Pi, fraichement créée avec l'arrivée des irlandais, avait bouleversé l'ordre établi et bénéficiait encore d'une chance de monter sur le podium. Avec deux cent points d'avance sur Gryffondor et Poufsouffle, l'équipe Pi s'installa dans les gradins pour assister à l'avant-dernier match de la saison qui verrait Oscar et James s'affronter pour la troisième place.

Les trois équipes étaient au coude à coude, l'équipe Pi ne voulait pas commencer son histoire par une dernière place, les Poufsouffle espéraient conjurer le sort qui les voyait terminer derniers du championnat depuis plusieurs années et les Gryffondor espéraient s'approcher toujours plus près des deux leaders, Serdaigle et Serpentard.

Lorsque les joueurs envahirent le terrain, personne n'entendit les recommandations de l'arbitre tant les supporters étaient en liesse.

Le match commença et les cris ne faiblirent pas, même une fois passée la troisième heure de jeu. Le vif d'or se faisait désirer mais les gradins ne désemplissaient pas. Même les irlandais étaient restés, malgré le score très élevé qui leur confirmait qu'ils seraient bons derniers. Les Gryffondor menaient trois-cent-trente à deux-cent-soixante et les joueurs commençaient à fatiguer. Le jour laissait place à la nuit lorsque le vif fit son apparition. Lorcan fut plus rapide que l'attrapeur adverse et creusa l'écart de cent-cinquante points supplémentaires, assurant à Gryffondor la troisième place chèrement obtenue.

Après avoir serré la main d'Oscar et de toute l'équipe de Poufsouffle, James félicita chaleureusement les siens, se satisfaisant de monter sur le podium, en leur promettant que l'année suivante les verrait monter sur la plus haute marche.

La salle commune trembla toute la nuit dans l'euphorie la plus totale. Lorcan n'avait que peu touché le sol, porté dans les airs par des lions hilares. Il n'avait de cesse de promettre aux siens la coupe de quidditch dès l'année qui viendrait. Sa meilleure amie, Lily Potter, ne cessait d'observer son capitaine d'un air mélancolique. L'année qui venait serait la dernière que James passerait à Poudlard. Lui aussi voudrait arracher une dernière coupe avant son départ. Et sa petite sœur n'était pas encore prête à envisager l'après.

ooOOoo

Le regard las des professeurs, celui pétillant de leurs élèves. Le parc qui foisonnait au détriment de la bibliothèque qui se vidait. L'heure était venue de suivre les derniers cours. Bientôt viendraient les examens, le dernier match de quidditch, le voyage de retour dans le Poudlard Express et les tant attendues vacances d'été.

Ignorant cette douce euphorie qui s'emparait de ses camarades, James serra Natasha très fort contre lui, animé de cette impression incompréhensible que chaque étreinte était la dernière.

- On se retrouve dans la Grande Salle après mon entraînement ?, murmura Natasha.

L'inquiétude dans sa voix était palpable. Les lèvres de James s'étirèrent en un sourire immense et rassurant.

- Evidemment, souffla-t-il. Et puis… après, peut-être qu'on… qu'on pourrait…

- Oui ?

- Si ça te dit et s'il ne fait pas trop froid, c'est Oscar et Nalani qui sont de garde ce soir alors… On pourrait aller voir les étoiles se refléter dans le lac.

James baissa les yeux, gêné. Ce qu'il pouvait se trouver ridicule, parfois. Souvent, même, lorsqu'il était avec Natasha. Comprenant son malaise, Natasha laissa glisser ses lèvres contre la joue de son petit-ami, tout près de sa bouche, en un geste aussi tendre que sensuel.

- Ne le répète à personne, je tiens à ma réputation de batteuse sans cœur mais… je n'aime rien en ce monde davantage que ton romantisme. Et je n'aime personne davantage que toi.

Elle avait murmuré ces mots près de ses lèvres avant de les embrasser avec une tendresse bouleversante. Les yeux clos, James savoura l'instant.

La terrible capitaine des Serdaigle n'hésita pourtant pas à le rompre avec un sourire diabolique et Natasha lui emboita le pas, sa batte posée fièrement sur son épaule.

James les suivit des yeux une bonne minute, il aurait volontiers rejoint Mael sur les gradins pour voir les aigles s'entraîner, mais il avait rendez-vous avec Juliet et Daniel et se mit en marche à regret. Le bonheur était là, et parfois il aurait aimé s'y consacrer pleinement et oublier la mise en garde effrayante de Tom Zigaro.

Et visiblement il n'était pas le seul, se dit-il en apercevant au loin Juliet et Keith. Il ralentit le pas, sachant qu'il était en avance et voulant laisser à ses amis un répit supplémentaire avant de prendre conscience que l'attitude de Keith à l'égard de Juliet n'avait rien de romantique.

James accéléra, la surprise grandissant sous chacun des cris de Keith. Juliet, étonnement calme, tenta d'apaiser son petit-ami. Mais celui-ci la propulsa contre le mur avec force.

- Ne m'approche plus, traînée !

Choqué, James s'immobilisa. Jamais il n'avait vu Keith aussi furieux, jamais il ne l'avait entendu profaner de tels propos. Keith, la démarche rageuse, avançait vers lui. Il eut l'air passablement gêné en le reconnaissant mais accéléra, ignorant les appels de James. Celui-ci se précipita vers Juliet qui s'était laissée glisser le long du mur, les épaules secouées par de gros sanglots. Ne sachant quoi dire, James s'agenouilla près d'elle pour la réconforter. Juliet pleura dans son cou quelques secondes seulement. Un frisson plus tard, elle essuyait ses larmes d'un grand coup de manche, faisant promettre à James de ne rien dire de ce qu'il venait de voir. A personne.

- Keith a déjà assez de problème. Des problèmes sérieux. N'allons pas lui en rajouter d'autres.

- Mais Juliet, justement… S'il a des problèmes il faut qu'il puisse en parler à quelqu'un.

- Fais-moi confiance. Il me parle, parfois. Il fait des bêtises, volontairement, et ça le rend malheureux. Et irascible. Et possessif. Il ne supporte pas que je vous voie seule, Daniel et toi. Comme s'il allait se passer quelque chose entre nous… !

- Juliet…

- Chut ! Daniel arrive.

Juliet se redressa et fit quelques pas vers la fenêtre la plus proche, tournant volontairement le dos à Daniel. James comprit qu'elle camouflait toute trace de tristesse sur son visage.

- Tout va bien ?, s'inquiéta Daniel.

James le dévisagea, cherchant ses mots. Faute de mieux, il haussa simplement les épaules. Juliet les rejoignit et, par délicatesse, Daniel ne fit aucun commentaire en voyant ses yeux rougis. Ils investirent une salle de travail pour faire le point sur l'avancée de leurs recherches. Depuis la récente mise en garde des Zigaro qui prétendaient qu'un élève, nommé « C », réussirait là où ils avaient échoué, James surnommait le projet « à la recherche de l'enfant C », mais cette tentative d'humour ne faisait plus rire ses compagnons.

Sa surveillance n'ayant guère porté ses fruits, James laissa la parole à Daniel, qui livrait les résultats de six jours d'espionnage des « doubles C », Colin Crivey et Cathy Cole.

Au grand réconfort de James, Colin Crivey semblait insoupçonnable. Daniel, qui l'observait discrètement mais assidument disait de lui qu'il était un bon gars, sans doute un peu benêt, « comme on l'est tous à cet âge-là », mais profondément doux et gentil. A la différence de Cathy Cole, disait-il d'un air réprobateur.

- Je suis persuadé qu'elle n'est pas « l'enfant C », elle est trop… stupide, pour l'être.

Méchante, manquant cruellement d'empathie et de générosité, fière d'être suivie par des filles moins attirantes et mois assurées qu'elle, Cathy Cole était insupportable aux yeux de Daniel.

- Normal, c'est la sœur de Dona, railla Juliet en un regard moqueur en direction de James.

Celui-ci détourna les yeux, espérant que la conversation reprenne sur l'enquête mais l'air interrogateur de Daniel eut raison de Juliet qui avait bien besoin de se changer les idées.

- Ce gros nigaud est sorti avec Dona Cole. Une erreur monumentale si tu veux mon avis. Bon, il était jeune, mais ça n'excuse pas tout, pas vrai ?

Daniel se dandina sur sa chaise, mal à l'aise.

- Elle est jolie, Dona. Je crois bien que je serais sorti avec elle si j'en avais eu l'occasion.

James lui sourit avec gratitude alors que Juliet secouait la tête, désabusée, marmonnant « les garçons sont tous des crétins », d'un ton qui ne soufflait aucune réplique. James et Daniel détournèrent le regard, se retenant de rire. Mais celui-ci fut plus fort et Juliet abandonna finalement ses airs supérieurs pour rire avec eux. Ça lui fit un bien fou, mais elle ne parvenait pas à oublier la force avec laquelle Keith l'avait projetée loin de lui. Encore moins le désespoir et les remords qui avaient envahi ses yeux gris. D'un même mouvement, James et Daniel lui prirent la main, la serrant avec compassion. Si Daniel était triste de la voir ainsi, James partageait son inquiétude. Elle lui avait fait promettre de ne rien dire mais elle savait qu'il ne resterait pas inactif très longtemps. Le bienêtre de ses amis était essentiel pour lui. Alors Juliet se promit de tout faire pour que Keith aille mieux, très vite. Car Keith n'était pas seulement un ami à ses yeux. Keith était plus essentiel à ses yeux que ses amis. Keith était son amour.

ooOOoo

- Merci Jamesie.

Son frère lui répondit par un clin d'œil, les commissures de ses lèvres se relevant presque timidement. Il se redressa avec prestance, signifiant que la fin du tunnel était proche. Lily, elle, n'eut nul besoin de se redresser, le tunnel était sans doute bas de plafond mais elle n'était pas bien grande, elle ne l'avait d'ailleurs jamais été. Elle le détailla alors qu'il époussetait sa cape gris foncé et elle s'étonna de le trouver si grand, si fort, si... mature. James avait connu une croissance aléatoire, comme bien des garçons avant lui et, si Lily n'y avait jamais prêté grande attention, elle se souvenait de la colère de leur mère qui n'arrivait jamais à habiller son aîné. Avec Albus c'était plus facile. Albus était toujours « plus » que James, plus facile à habiller, plus facile à comprendre, plus facile à vivre. Il tenait de leur père, aussi bien physiquement que mentalement, pas comme James qui semblait être un savant mélange de leurs oncles Weasley. L'appétit de Ron, la carrure de Charlie, la prestance majestueuse de Bill, la facétie de Georges.

James n'avait pas tout de suite été son frère préféré, songea-t-elle, alors qu'il lui tendait la main pour l'aider à franchir la dernière marche. Elle n'avait pas fait de différence entre ses deux grands frères, deux garçons qui jouaient ensemble et avaient une relation si particulière, si fusionnelle. Elle avait ensuite préféré Albus lorsque James lui avait reproché de taquiner leur cadet. Personne n'avait le droit d'embêter Albus. Personne à part James. Elle trouvait cela injuste. Et intriguant à la fois. Albus n'avait pas cette adoration dans le regard, ni même un semblant de tendresse. Il n'aimait pas James comme James aimait Albus. Tout le monde aimait Albus. Mais personne n'aimait James. Au fil du temps ce qui n'était qu'une petite croyance s'était confirmé, la famille supportait sa présence, il avait des cadeaux au pied du sapin, des embrassades et le pull tricoté par grand-mère Molly. On l'aimait, oui. Parce qu'il était le fils de, parce qu'il était inconcevable de ne pas aimer le fils d'Harry et Ginny. Lily s'en était étonnée, son père avait nié rapidement avant de s'enfermer dans son bureau, Ginny avait crié, Albus avait haussé les épaules, James avait demandé qu'elle n'en veuille à personne, que c'était ainsi, que ça ne devait rien changer pour elle. Seule Molly avait dit la vérité. « Albus nous fait tant penser à ton père. Ton pauvre père n'a pas connu ses parents, il a grandi avec des gens qui ne s'occupaient pas de lui, il n'avait pas de famille. Et toi... Tu ressembles tellement à ta mère. Ma petite Ginny... » James, lui, ne ressemblait à personne. Ou plutôt, il ressemblait à tout le monde. A James Potter premier du nom, aux membres de la famille Weasley, et même à Lily Evans. Mais lorsqu'il en avait fait la remarque à son père, Harry l'avait puni et James avait passé le reste de ses vacances enfermé dans sa chambre. Lorsqu'il rapportait de bons résultats, on lui reprochait ses retenues et ses farces, lorsqu'il faisait une bêtise « exceptionnelle », rattrapant le génie de James Potter et Sirius Black et des jumeaux Weasley on lui assurait qu'il n'atteindrait jamais leur génie, lorsqu'il avait besoin d'un conseil, personne ne prenait le temps de le lui donner, ni même de l'écouter, lorsqu'il évoquait le futur, on le glissait dans la case « Auror » ou dans la case « quidditch », parce qu'il paraissait évident qu'il suivrait le chemin de ses parents, qu'il n'était capable de rien d'autre.

Lily adorait Albus, bien sûr, comme tout le monde. Mais c'était James son préféré. Lui seul prenait le temps de l'écouter, essayait de lui donner de bons conseils, la veillait lorsqu'elle était malade, la soignait lorsqu'elle en avait besoin. Combien de fois l'avait-il couverte parce qu'elle avait peur des représailles de ses parents ? Combien de fois avait-il baissé la tête, courbé l'échine, écoutant sans broncher la colère de Ginny, la déception d'Harry ? « C'est mon devoir de grand frère », disait-il lorsqu'ils se retrouvaient seuls. Il lui souriait toujours et ne cherchait jamais à camoufler la gêne sur ses joues ni la tristesse qui roulait doucement sur son visage.

Il était parfois un peu trop protecteur, comme il l'était avec Albus, Rose, Hugo ou Lucy. Il avait jaugé du regard les amis garçons qu'elle s'était fait et l'attendait toujours dans la salle commune lorsqu'elle rentrait tard. Il l'énervait un peu lorsqu'il lui apposait une bise sur le front ou lorsqu'il l'appelait « petite sœur » ou « ma petite Lily » et lorsqu'elle le pinçait, il riait joyeusement, fier d'entretenir leurs petites taquineries d'enfant.

Au fond et malgré ce qu'il avait vécu, James était parvenu à garder une certaine insouciance. Sauf en cours, où il travaillait avec sérieux et sur le terrain de quidditch, où il était un capitaine redoutable et exigeant. Et puis il y avait les filles, et Lily savait que James avait beaucoup grandi dans ce secteur-ci. Mais lorsqu'on le voyait avec ses amis, toujours les mêmes et toujours aussi nombreux, il arborait le même sourire qu'eux. Le soulagement d'être parvenu à gagner sans anicroche un coin isolé du château pour y organiser la fête du siècle, le bonheur d'être tous rassemblés, l'impatience de commencer à s'amuser enfin.

Il voguait parmi eux tel un leader involontaire, les conversations s'arrêtaient pour mieux repartir avec lui, les sourires laissaient place aux fou-rires, et parmi tous ces jeunes charismatiques qui devenaient les Divinités de Poudlard, Lily était la bienvenue. « Je t'ai un peu trop protégée et pas assez écoutée, petite sœur. Et j'en suis désolé. Parfois les grands frères un peu stupides dans mon genre pensent que leur petite sœur sera toujours... leur petite sœur. Mais bientôt je quitterai Poudlard et ça ne t'empêchera nullement de continuer, tu as ta vie, tes amis... ça fait belle lurette que tu n'as pas besoin de moi ! Mais je serai toujours là pour toi, quoi qu'il se passe... Et il reste un petit détail, une chose que je peux faire pour toi. Tu es prise ce soir, ma petite Lily ? »

Il l'avait amenée. Bien sûr Louis, Lucy et même Rose et sa grande copine Natasha étaient de la partie. Mais Lily était la plus jeune. Qu'est-ce qu'elle allait faire râler les autres, le lendemain...

ooOOoo

Les irlandais, arrivés à Poudlard depuis septembre, s'étaient acclimatés à l'Ecosse, au château, et à ses occupants. Néanmoins, ils n'en oubliaient pas leur école. Et leurs coutumes. Après avoir célébré la plus grande fête d'Halloween de l'histoire de Poudlard et organisé divers bals, la célébration de Beltaine occupait les esprits.

Le professeur Patrick, directrice de l'Ecole de Magie d'Irlande, qui travaillait d'arrache-pied à la reconstruction de son école, rendait visite à ses élèves toutes les semaines.

Le directeur de Poudlard la comptait parmi ses plus proches amis et lui avait proposé de présenter aux élèves de Poudlard une des plus anciennes traditions irlandaises en organisant la fête de Beltaine dans le parc du domaine. La célébration aurait lieu le premier jour du mois de mai.

Une semaine plus tôt, tous les élèves se pressèrent dans la Grande Salle. En ce samedi matin, la bibliothèque et le terrain de quidditch avaient été désertés, et ce bien que le « cours » du professeur Patrick soit facultatif.

- Beltaine est la troisième des quatre grandes fêtes celtiques. Elle marque la fin de la saison sombre et le début de la saison claire, en opposition au Samain, plus connu de nos jours sous le nom Halloween, qui marque le début de la saison sombre. Et tout comme le Samain, Beltaine est connue des moldus, sous une forme traditionnellement celtique, mais religieuse. Chez les moldus, le principal rituel de Beltaine consiste en des feux allumés par des druides où le bétail passait afin qu'il soit protégé des épidémies pour l'année à venir. Du côté sorcier, comme vous le savez peut-être, la tradition est toute autre.

Sous les regards moqueurs de ses amis, James prenait des notes, plus attentivement que soigneusement. Les légendes celtes l'avaient toujours passionné, même du temps où il rêvait encore de devenir Auror, « comme papa », et de former un binôme avec son frère. A l'époque il adorait se plonger dans les livres moldus qui parlaient de mythologie ou de druidisme. Dès qu'il en avait l'occasion, comme lorsqu'Hermione les amenait à la grande bibliothèque sorcière de Londres, James courait les rayons historiques, cherchant la naissance des légendes moldues dans l'origine même de la magie.

Savoir que les druides existaient, qu'ils pratiquaient une magie puissante et différente de celles des autres sorciers, le fascinait d'autant plus. Alors, lorsque le professeur Patrick leur confirma que les feux magiques de Beltaine allaient crépiter dans Poudlard et que tous les volontaires pourraient les traverser pour en éprouver les plus grands mystères, James ne put contenir sa joie. Ses amis s'amusèrent de le voir trembler comme un gamin pendant des heures. Il n'avait plus qu'une hâte, traverser les feux de Beltaïne. N'en déplaise aux plus soucieux de ses amis, en proie à un mauvais pressentiment.

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La forêt les accueillait, dense et pleine de mystères. Il était étonnant qu'ils y reviennent après tout ce qu'ils y avaient vécu, mais ils prenaient soin d'éviter les lieux qui leur rappelaient leurs traumatismes.

James avait pris sa main, comme un réflexe. Il parlait beaucoup, et son sourire était plus grand que le ciel. Il avait tout préparé, venant une heure plus tôt déposer un plaid épais, un panier empli de victuailles et un petit paquet, qu'il avait dissimulé au sein d'une fougère.

Elle avait aimé son présent avant même de l'apprécier dans son entier. Sa couleur, vert sombre, rappelait à l'exactitude celle de ses yeux. Il l'avait choisi pour cela, il l'avait cherché pour cela. Pour fêter leur amour, pour fêter ces quatre mois qu'ils avaient passé ensemble, en couple.

La Saint Valentin avait apporté le premier cadeau, un bracelet – aux yeux de Natasha le plus beau au monde. Puis, un dimanche matin où James avait traîné sa petite amie dans les cuisines de Poudlard, Natasha avait trouvé un très beau livre entre le jus de citrouille et le chocolat chaud.

Ses relations précédentes n'ayant pas vraiment compté, Natasha n'était pas très au fait des coutumes amoureuses. Les dates importaient peu à ses yeux, elle se moquait d'avoir embrassé James un mardi ou un jeudi, un jour pair ou un jour impair. Elle se souvenait pourtant de tout le reste, du temps qu'il faisait, de la chemise que James portait et, surtout, des émotions nouvelles qui avaient tout renversé en elle.

James avait rougi en avouant que lui se souviendrait toute sa vie de ce jour de bal où était née leur relation. Il lui était naturel de célébrer ce premier anniversaire, parce qu'à ses yeux il était normal de se réjouir de ce premier mois de bonheur.

- Tu te rends compte, avait-il dit sur un ton faussement léger, c'est la première fois, et de loin, que je suis heureux pendant tout un mois. Ça se fête, non ?

Elle n'avait su que répondre et l'avait embrassé sans doute plus tendrement que d'ordinaire.

Trois mois plus tard ils ne se cachaient plus rien, passaient tout le temps possible ensemble, et Natasha avait pris l'habitude de se voir offrir toute sorte de présents, plus mignons les uns que les autres. Tous les mois, mais aussi après un entraînement plus harassant que les autres ou avant un cours qu'elle redoutait, ou tout simplement parce qu'il faisait beau et que James, dans son apprentissage quotidien de la vie, avait appris à tailler de petites formes dans le bois.

- Tu ne l'essaies pas ?

Les yeux de James pétillaient d'une folie sans commune mesure. Natasha comprit qu'il lui réservait une surprise dont il avait le secret et se dépêcha de déplier le foulard pour le glisser sur ses épaules lorsqu'un bout de parchemin en tomba sur les jambes qu'elle avait repliées sous son corps. C'était un parchemin épais sur lequel des lettres aux couleurs vives volaient de parts et d'autres. Elle comprit avant même de lire de quoi il s'agissait.

- Je sais ce que tu vas dire, murmura James avec un brin d'angoisse. Mais j'ai tenu parole, je ne l'ai pas acheté.

Fin juillet, James se rendrait sur une petite île sorcière située au sud de l'Angleterre, entre les îles de Jersey et de Guernesey, où la France affronterait l'Italie en finale de la coupe d'Europe de quidditch. Les places, hors de prix, avaient pourtant été achetées en moins de deux jours. Nalani, Oscar et quelques autres des amis de James s'étaient vu offrir des places, et tous projetaient de s'y rendre ensemble. Juliet Hawkes avait réussi à convaincre ses parents de retarder son départ pour l'Amérique, et même Rose envisageait de s'y rendre. Natasha, elle, savait que l'argent que coûtait une seule place aurait permis à sa famille entière de vivre en toute quiétude pendant trois mois, et elle avait fait promettre à un James déconfit de ne pas lui offrir de place.

- James…, commença-t-elle.

- Ce n'est pas moi !, se défendit-il. Enfin pas vraiment… C'est juste que… Susie a eu des places, tu te souviens ? Son frangin travaille dans le comité d'organisation de la coupe d'Europe, c'est lui qui s'est débrouillé pour qu'on soit tous installés dans le même gradin, et comme je n'avais pas de place, Susie m'en avait donné une, tu te souviens ?

Natasha hocha la tête, l'adrénaline s'insufflant en elle. Bien qu'elle trouve le prix des places hors de portée, elle rêvait d'assister à ce type d'évènement. Quand elle avait noté à quel point James était peiné d'y aller sans elle – il avait même décidé de ne pas s'y rendre non plus, avant qu'elle ne parvienne à lui faire changer d'avis – elle lui avait promis qu'ils trouveraient un moyen de se rendre ensemble à la coupe du monde, qui aurait lieu dans deux ans.

- C'est cette place que je te donne, murmura James. Celle que Susie m'a donné, donc techniquement ce n'est pas moi qui te l'offre, mais Susie. Le frère de Susie, pour être exact.

- Et toi, tu irais avec quoi, du coup ?

- Mon… Mon père a eu des places, tu penses bien. Albus y va avec son stage de batteurs, donc j'ai hérité de sa place. C'est Lily qui me l'a donnée. Donc, tu vois, je n'ai rien acheté ! Ni pour toi ni pour moi !

Il la regardait de biais, comme à chaque fois qu'il avait peur de sa réaction. Elle le trouvait tellement mignon à sous-entendre qu'elle était une tortionnaire. Pour une batteuse, ça n'avait pas de prix.

- Aller, dis oui, la supplia-t-il en la voyant sourire.

- Parce que j'ai le choix ?

- Oui, toujours. Tu sais… Personne ne t'en voudra. Cette place est à toi et tu peux en faire ce que tu veux.

Comprenant son sous-entendu, Natasha s'empressa de secouer la tête en signe de négation.

- On ne roule pas sur l'or mais on ne mendie pas. Ne pas pouvoir se permettre d'acheter une place, c'est un compte. Revendre une place pour aller faire des courses c'est… Mes parents n'acceptaient jamais. Isidore et Ana me prendraient pour une folle. Même Irina serait contre, et pourtant elle déteste le quidditch.

- Je crois qu'elle ne le déteste pas, elle adore te voir jouer, mais ça lui fait peur. Ce que je peux comprendre vu que tu manques de te déboiter l'épaule dès que tu frappes dans un cognard. Ca veut dire que tu viens ?

Natasha caressa la place, songeuse. Il faudrait s'organiser, trouver un moyen de se rendre dans cette île éloignée de Londres, sans doute par Portoloin, et puis elle culpabiliserait forcément d'y aller sans ses frères et sœurs qui n'avaient pas sa chance.

- Si tu hésites encore, sache que j'ai écrit à Isidore et Malek, ils y vont aussi et on cherche un moyen, tous les trois, de trouver une place pour Ana. Juliet a laissé la sienne à Irina.

- Ca vous arrive souvent d'échanger vos places comme ça ?, demanda-t-elle, amusée.

James hocha la tête, penaud. Natasha avait beau aimer sa meilleure amie par-dessus tout, l'exclusivité de leur relation la rendait curieuse et admirative de la force de la bande de James. Ils se disaient tout, ne se cachaient rien, se souriaient, s'étreignaient, riaient, se soutenaient. Leurs différences ne les effrayaient pas, ni enfants ni maintenant, alors qu'ils atteignaient les uns après les autres l'âge adulte.

Chacun se nourrissait des particularités de l'un, des qualités d'un autre. Et même s'ils formaient quelques petits groupes, rassemblés par maisons ou par les cours qu'ils suivaient sans le reste de la bande, une certitude rayonnait en eux, celle de pouvoir toujours compter les uns sur les autres.

James les décrivait comme les maillons d'une même chaîne, indestructible à ses yeux. Et malgré le temps qui passait et l'inconnu qui se profilait après leurs Aspics, Natasha finissait pas croire qu'il avait raison.

Devant l'air toujours inquiet de son petit ami, Natasha s'aperçut qu'elle ne lui avait toujours pas donné de réponse. Alors, plutôt que de le faire avec des mots, elle se jeta sur lui, bien décidée à lui donner son accord et toute sa gratitude à coups de tendresse et de passion.

ooOOoo

Tour d'Astronomie

- Le cours est terminé, merci à tous pour votre attention et à la semaine prochaine.

Kathleen secoue mon bras pour que je décroche mes yeux du télescope. Les étoiles disparaissent de mon champ de vision et je retrouve le parvis de la tour d'Astronomie. Les élèves partent en courant alors notre professeur hurle à qui veut bien l'entendre :

- N'oubliez pas que tous ceux qui souhaitent traverser les feux de Beltaine doivent s'inscrire auprès du professeur Patrick !

Je range mes affaires et quitte la tour bonne dernière. Je traine les pieds depuis trois bonnes semaines. Hewie dit que je suis déprimée et ça me ferait rire si je n'étais pas programmée pour ne ressentir ni la tristesse ni la joie.

- Et toi, Gwenog, tu vas t'inscrire ?

- Pour Beltaine ? Evidemment.

Tout le monde ne parle que de ça, tout le monde veut s'inscrire, et je n'oublie pas qu'il me faut faire comme ce « tout le monde » dont je ne ferai jamais partie.

- Tu n'as pas peur ?

Hewie est terrifiée. Kathleen s'est déjà inscrite, c'était même une des premières à le faire, alors Hewie aimerait bien ne pas être la seule à refuser d'affronter les terribles feux de Beltaine. Mais c'est quelqu'un d'autre qui répond à Hewie à ma place.

- Gwenog n'a jamais peur.

Les filles dévisagent Jasper Leitrim, toujours intriguées de nous voir nous parler. Elles m'ont dit une fois que c'était étrange, qu'on semblait se connaître d'avant Poudlard, qu'on agissait comme des cousins, quelque chose dans ce goût-là. Je n'avais pas répondu parce que j'en avais marre que tout leur semble étrange, chez moi, de mes cheveux roux, longs et emmêlés que je ne coiffe jamais, à mon comportement avec Jasper Leitrim.

Et aujourd'hui je ne réponds pas non plus. Parce que Jasper a raison, parce que je ne connais pas davantage la peur que la tristesse et la joie. Et parce que Jasper rejoint Scorpius Malefoy qui est venu l'attendre, lui et les petits irlandais sur qui il veille. Lorsqu'il l'aperçoit, Jasper semble profondément heureux. Tous les jours, quoi qu'il se passe. Malefoy est un peu comme un modèle pour lui, un grand-frère, une famille.

Il représente aux yeux de Jasper ce qu'Amalthéa représente pour moi. Et même si nous ne sommes pas programmés pour souffrir, je sais le mal que Jasper ressentira quand Scorpius Malefoy l'abandonnera.

ooOOoo

Beltaine occupait tous les esprits. La frénésie bouillonnante gagnait tous les élèves qui attendaient avec tout autant d'impatience la fête en elle-même, qui promettait d'être inoubliable, et les vacances d'été qui suivraient.

Et certains professeurs s'étaient malicieusement emparés du phénomène. Le professeur Glacey, plutôt en avance sur le programme scolaire, offrait un aperçu de la métamorphose élémentaire via la transfiguration de flammes plus ou moins grosses en fonction du niveau des élèves. Le professeur Gash apprenait à ses élèves à combattre divers feux magiques. Les élèves de septième année sortaient traumatisés de ses cours où les Feudeymon envahissaient l'espace et les hantaient jusque dans la nuit. Quant au professeur Ganesh, il faisait travailler ses élèves sur un sujet qui ravissait James tout particulièrement : la perception des plus vieux sorciers celtes comme divinités moldues. Belenos et Belisama n'eurent bientôt plus de secret pour les élèves de Poudlard.

Tous voyaient là un prétexte, sans jamais réellement prendre conscience du sens profond que les « trois G » donnaient à leurs cours. Ils les mettaient en garde, sous la vigilance conciliante des professeurs Briscard et Patrick. Malgré tout, si la plupart des élèves ignoraient cette mise en garde, le contenu de leurs cours fit naître des inquiétudes.

Notamment dans le dortoir des filles de quatrième année de Serdaigle.

- Tu ne dors pas ?

Un murmure. Celui de Rose qui revenait d'un rendez-vous secret, et sans doute coquin, avec son petit-ami. Etendue sur son lit, Natasha sourit en imaginant le regard encore rêveur de sa meilleure amie. Elle tira légèrement les rideaux, et Rose accueillit l'invitation en s'affalant à ses côtés, sans aucune forme de discrétion.

- Les filles dorment, rappela Natasha.

Rose haussa les épaules, à ses yeux nul élève de Poudlard n'avait d'importance à part Tim, Natasha et James. Elle plissa les yeux, essayant de deviner ce que lisait Natasha, à l'envers.

- Lebor Gabàla Érenn, lut Rose. Ca cause de quoi ?

- De la création « magique » de l'Irlande.

- Tu essaies d'impressionner James, pouffa Rose.

D'amusée elle devint sidérée en voyant Natasha rougir.

- T'es pas sérieuse ?! Tu sais que James est juste fou de toi et que t'as pas besoin de lever le petit doigt pour qu'il te soit dévoué, pas vrai ?

- Je ne fais pas ça pour qu'il… Je trouve juste normal de m'intéresser à ce qu'il aime, à ce qui le passionne.

- Mouais, grommela Rose, dubitative. Encore faudrait-il que tu trouves ça un minimum intéressant, et vu la tronche du bouquin…

- C'est le cas !, affirma Natasha. C'est même passionnant.

Rose observa d'un regard à demi-écœuré la vieille couverture et l'épaisseur notable du grimoire. Elle qui adorait pourtant lire n'avait pas la moindre envie de s'approcher de ce livre. Elle songea que seul un vrai passionné pourrait y trouver un intérêt, quelqu'un comme James, qui étudiait les bassins de magie du monde, en vue de les parcourir. Et Rose sursauta, soudain alarmée.

- Attends, t'essaie pas de me dire que tu vas le suivre ?

- Hein ? Où ça ?

- Parcourir le monde, quitter l'Angleterre pendant des mois, me laisser seule ici !

- Non, bien sûr que non. L'international m'intéresse bien moins que la métamorphose. Rassure-toi, je ne te laisserai jamais seule. Quant à James… Il a intérêt à ne pas « quitter l'Angleterre pendant des mois », comme tu dis. C'est juste que… Ce bouquin a une façon merveilleuse de décrire la création de l'Irlande. Il est à destination des moldus, et l'auteur se sert de la mythologie, invente des légendes, prêche le faux pour préserver la part magique de la vérité. Et puis…

Natasha s'interrompit, cherchant un passage en particulier. Une fois trouvé, elle montra le livre grand ouvert à Rose, qui reconnut sans mal quel homme avait dessiné l'auteur sur une page, seul sur les falaises d'Irlande, face à une mer déchainée.

- Tuan Mac Cairill, devina Rose. Du nouveau sur lui ?

- Rien que l'on ne sache déjà. L'auteur parle des différents peuples qui ont construit l'Irlande, avant et après le déluge, et insiste bien sur l'importance de Partholon, et donc de Tuan Mac Cairill.

- Et James ?

- Il ne m'en a pas reparlé. Mais il a lu ce livre, je l'ai emprunté juste après lui. Ça lui a fait plaisir, je crois.

- Et moi je crois qu'il fait l'autruche.

- Non. Tu sais, ce livre hyper flippant que je lisais au début de l'année pour mes recherches sur Memento Mori, celui qu'on l'a limite forcé à lire, Scorpius et moi… James l'a lu. Et il a vraiment essayé d'en parler avec Scorpius mais il semblerait qu'il doive attendre sa majorité.

- Quel rapport entre Tuan Mac Cairill et la majorité de James ?, s'étonna Rose, perplexe.

- Je n'en ai pas la moindre idée. Et rien ne m'angoisse plus que la vérité qui s'annonce. Pour qu'elle lie Scorpius, Blaise Zabini et Tuan Mac Cairill, elle risque d'être… bouleversante ? Effrayante ? Je ne trouve même pas les mots, soupira Natasha.

Rose se rapprocha d'elle pour la réconforter.

- On sera là. On sera auprès de James, on le soutiendra. On sait faire maintenant, il nous a tellement montré l'exemple.

Natasha acquiesça et Rose souleva la couverture, pour se glisser entre les draps. C'était une habitude qu'elle avait prise depuis peu, alors qu'elle se rapprochait de plus en plus de Timothée, James et Natasha et s'éloignait toujours plus de sa mère, qui refusait toujours sa relation amoureuse sous prétexte que Timothée n'était pas assez bien pour elle.

Rose avait besoin de soutien, et Natasha s'en accommodait sans la moindre hésitation. Et ce soir-là, elle fut plus que rassurée par la présence de sa meilleure amie.

Car son esprit plus agité ne cessait de faire des corrélations impossibles, de voir une filiation symbolistique entre Tuan Mac Cairill et James. Comme si son petit-ami avait un rôle à jouer dans des mystères vieux comme le monde, comme s'il était lié à cette époque d'une manière ou d'une autre.

Et lorsqu'elle repensait aux mots employés par l'auteur de Lebor Gabàla Érenn alors qu'il décrivait les prémisses du monde magique et comment les dieux, affaiblis, avaient créé le Déluge pour qu'une nouvelle génération assure le renouveau du monde, Natasha espérait se tromper.

Que James n'ait pour seul lien avec Tuan Mac Cairill qu'une ressemblance troublante.

Que l'annonce de Blaise Zabini ne soit finalement que dérisoire.

Que Scorpius se soit laissé emporter par ses lectures.

Oui, alors qu'elle fermait les yeux pour rejoindre Morphée, Natasha se laissait bercer par la naïveté.

ooOOoo

Les cours avaient pris fin depuis des heures. Le ragoût de chevreuil avait eu raison des estomacs les plus exigeants. Les salles communes désemplissaient peu à peu, à mesure que les élèves gagnaient les bras de Morphée.

James avait pris congés de ses amis et offert son plus beau sourire au portrait de la Grosse Dame avant d'arpenter les couloirs le plus discrètement possible. Il savait que Louis, Oscar, Keanu et Susie étaient de garde, ce soir-là, mais même s'il ne risquait rien, il préférait les éviter. Les éviter eux, et les questions qu'ils lui poseraient forcément.

Voilà trois mois que Trisha et Eliott leur avaient confié la mission de déceler les élèves sur qui les Zigaro avaient tatoué un W. Le temps était désormais écoulé, leur mission terminée.

James retrouva Juliet au terme d'un couloir assombri. Elle lui appris qu'elle avait éteint toutes les torches pour plus de sécurité, et s'engouffra dans la tour sans plus attendre.

Et Daniel ?, s'étonna James en observant les alentours.

Je suis presque sûre qu'il est déjà en haut, répondit Juliet. J'ai entendu du bruit et plusieurs voix étouffées. Et puis s'il n'est pas déjà arrivé, il nous rejoindra là-haut, c'est plus un gamin.

James hocha la tête, bien que Juliet soit déjà loin. Il la laissa prendre un peu d'avance, songeant à l'époque où Daniel, Eliott, Trisha et lui ne se quittaient jamais. L'avant Poudlard lui paraissait parfois si lointain qu'il n'évoquait en lui que nostalgie. Les repas de famille interminables du dimanche, au Terrier. Son père qu'il voyait si peu. Sa mère qui volait dans le jardin, vite et longtemps, comme à la poursuite de la carrière prestigieuse qui n'était déjà plus la sienne. Et la petite école.

Il s'asseyait toujours à côté de Daniel et Trisha toujours à côté d'Eliott. Ils étaient tous mélangés, un vingtaine d'enfants entre cinq et dix ans, résolvant quelques problèmes de mathématiques en rêvant de Poudlard. Trisha était la plus âgée, la plus respectée, la plus effrayante. A ses côtés, Daniel apprenait à être plus confiant. A ses côtés, les quolibets qui faisaient tant souffrir Eliott s'essoufflaient, car les autres enfants avaient peur des représailles. A ses côtés, James cessait de n'entendre parler que de son père. Trisha répétait « il s'appelle James, c'est un croûton qui sait même pas faire de magie, c'est pas lui qui va te dire comment est mort Voldemort ». Trisha disait « lève les yeux, Daniel, affronte-les, fais-leur croire que tu n'as pas peur. Ils te respecteront pour ça. ». Trisha jurait « elles sont cool tes oreilles, Eliott, personne n'a les mêmes ici, c'est ça qui est cool, tu es toi-même et les autres ils sont tous pareils ».

Ils n'avaient cours que le matin et, à la différence des autres élèves qui attendaient avec impatience que leur mère vienne les chercher, eux avaient leurs après-midi pour eux quatre. « Mon père est trop tête-en-l'air pour venir me chercher », disait l'un. « Le mien est trop occupé », répondait le second. « Je crois que mes parents ont oublié que nous n'avions pas école l'après-midi », répondait James. Naïf, il trouvait toujours des tas d'excuses à ses parents et n'était jamais triste que sa mère oublie, jour après jours, de glisser un goûter dans son sac. Ils étaient quatre et croquaient dans le même croissant. Ils étaient quatre, et prenaient le bus tous les après-midi, gagnant la piscine de Withington ou la pommeraie de Brendan Road, visitant tous les ponts de Londres en suivant ce petit guide que Daniel avait trouvé dans une gare. Ils en avaient compté dix-huit, et chaque pont avait été le théâtre de leurs jeux et des histoires qu'ils inventaient. Des histoires où ils étaient des animaux et vivaient dans une immense forêt, ou des extra-terrestres, comme dans ce film qu'ils avaient vu dans ce vieux cinéma où l'on pouvait s'introduire illégalement en rampant entre deux poubelles. Une fois ils avaient joué au prince qui combattait un dragon pour délivrer la princesse. Mais juste une fois, car Trisha voulait être le dragon, Eliott et Daniel refusaient d'être la princesse et James, à force de jouer la princesse endormie, avait vraiment fini par s'endormir et était tombé du pont, directement dans la Tamise. Il avait bien cru se noyer, ce jour-là, alors qu'Eliott et Daniel lui hurlaient de garder la tête hors de l'eau et lui jetaient toutes sortes d'objet auquel s'accrocher. Jusqu'à ce qu'un dragon nommé Trisha vienne le secourir. Elle nageait bien et avait ramené James sur la terre ferme rapidement, en grommelant qu'elle en avait marre de leur sauver la vie, à tous les trois.

Trisha était là, fidèle et rusée, bagarreuse et douée. Et les trois petits garçons l'accompagnaient avec soulagement et fierté.

Elle les appelait « moustiques » et même « taupes », quand ils couraient à travers les couloirs en manquant de se perdre. Elle râlait tout le temps mais usait d'une patience infinie. Elle les poussait à mûrir, à devenir meilleurs. Ouverts, dégourdis et prudents. Et puis, parfois, elle acceptait qu'ils se comportent comme des enfants de leur âge, et s'autorisait même à jouer avec eux. C'était l'époque des rires, leur moment rien qu'à eux, une parenthèse dorée. Ils n'étaient plus alors le fils de héros, le demi-gobelin aux grosses oreilles, le petit garçon qui avait peur de tout et la fille qui n'avait peur de rien. Ils étaient seulement quatre enfants découvrant le monde de la plus belle des façons, en jouant, en s'émerveillant.

La porte claqua dans son dos et James sentit toute chaleur le quitter. En équilibre sur les créneaux de la tour, Trisha le jugeait du regard. Un peu plus loin Eliott et Daniel discutaient à voix basse. Il sentit Juliet prendre sa main, moins pour le réconforter que pour l'attirer vers elle.

- Ils ont vu Scorpius avant nous, lui murmura-t-elle.

- Tu sais pourquoi ?, s'inquiéta James. Est-ce qu'il...

- Non elle ne le sait pas, coupa Trisha en sautant des créneaux. Et tu n'as pas besoin de le savoir non plus.

James déglutit. La jeune femme qui lui faisait face n'avait plus rien à voir avec la petite adolescente qui lui sauvait la vie tous les trois jours.

- Je te rappelle que j'étais là, cette fameuse nuit au terme de la forêt interdite. Tu sembles avoir toujours autant besoin qu'on vole à ton secours.

Sa voix était aussi tranchante qu'une épée forgée par les gobelins, son regard aussi noir que les ténèbres.

- Il n'est pas comme ça, le défendit Juliet.

Trisha se tourna vers Juliet, la dévisageant sans aucune forme de gêne mais avec un mépris évident.

- Visiblement si, rétorqua-t-elle.

D'un claquement de doigt elle appela Eliott et Daniel et enjoignit les trois élèves de Poudlard à lui livrer le fruit de leurs recherches. Juliet, vexée, recula d'un pas. Daniel était plus enclin à parler, il semblait vouer toute sa confiance à ses amis d'antan mais James posa sa main sur les notes du jeune irlandais.

- J'ai besoin de savoir ce que tu feras de ces informations.

- Cesse de faire l'enfant, contra Trisha. Ton idéalisme plait sans doute à ces écervelés qui te servent d'amis et à cette fille que tu gardes au chaud dans ton lit mais là tu es face à des adultes, dans la vraie vie, pas en train de rendre un devoir à un prof.

- Je ne plaisante pas Trisha. J'ai besoin de savoir ce que tu feras de ces informations.

- Pourquoi ?, s'enquit Eliott alors que Trisha claquait sa langue contre son palais en signe d'agacement.

- Parce qu'il s'agit d'êtres vivants, de garçons et de filles, d'enfants, d'innocents.

L'expression d'Eliott demeura neutre, comme si les arguments de James ne l'atteignaient pas.

- Ces innocents n'ont pas hésité à t'attaquer cette fameuse nuit, rappela Trisha. Et s'ils en avaient eu l'occasion ils t'auraient tué.

- Ils n'étaient pas conscients de ce qu'ils faisaient, ils ne sont coupables de rien.

- Est-ce de la peur que j'entends dans ta voix, Potter ?, railla Trisha.

- Je n'ai pas peur d'eux mais de ceux qui les manipulent. Et ce qui me fait plus peur encore c'est que nous devenions comme eux.

- Nous ?, releva Trisha.

- Je refuse de m'abaisser au niveau de ceux que nous combattons.

James n'était pas très fier des mots qu'il employait, il s'attendait à des moqueries, des piques, une attaque un peu plus cuisante peut-être. A tout, sauf à une leçon.

- Dans une guerre, celui qui gagne est celui qui porte le plus de coups, annonça Eliott.

- Et les combats à venir t'obligeront à user des mêmes armes que tes ennemis. Si tu survies, alors tu pourras avoir mauvaise conscience.

- James n'est pas comme ça, intervint Juliet. James pense aux autres avant de penser à lui. Comme moi, comme nos amis. Ce n'est pas une supposition, c'est un fait. A vous de voir si vous nous acceptez comme nous sommes. En nous exposant ce que vous allez faire de ces gamins. Alors, à notre tout, on verra si on vous accepte comme vous êtes.

- Tu as du cran, petite, approuva Trisha. Et toi de belles valeurs, accorda-t-elle à James. Mais il va falloir t'endurcir. La prochaine étape devrait t'y aider. Mais avant ça... Eliott et moi allons profiter des vacances d'été pour surveiller les porteurs de W. Pas les tuer, pas les agresser, juste les surveiller. Daniel s'est proposé pour nous aider et a laissé entendre que tu en ferais de même mais je refuse. Il faudrait du temps pour vous apprendre l'art de l'espionnage et ce temps nous ne l'avons pas. Mais quelque chose me dit que nous nous reverrons avant la fin de l'été. Pas vrai, Eliott ?

Le jeune garçon aux oreilles proéminentes sursauta vivement avant de détourner les yeux. James le vit rougir, malgré l'obscurité ambiante.

Avant qu'il ne puisse poser la moindre question, Trisha arracha des mains de Daniel le carnet dans lequel ils avaient synthétisé leurs recherches, la liste des élèves sur lesquels les Zigaro avaient tatoué un W, mais aussi leurs pistes concernant l'enfant « C ».

Trisha et Eliott sautèrent sur le dos de leur griffon et, sans vraiment savoir ce qu'il faisait, James s'élança, se servant de ses attributs d'animal pour se réceptionner avec souplesse.

Il courrait à toute vitesse le long des remparts, ignorant les appels de Juliet et la surprise de Daniel.

L'animal en lui se connecta à l'esprit d'Eliott avant de sentir celui de Trisha, plus réticent, s'ouvrir à lui. Il leur récita la mise en garde des Zigaro qu'Albus lui avait répété, leur parla de l'enfant « C » en quelques mots brefs et clairs, et termina par une prière.

« J'ai confiance en vous. Et je serai fier de me battre à vos côtés. Mais nous ne devons pas basculer. Les Zigaro représentent tout ce que je déteste, je ne deviendrai jamais comme eux. Et je ne vous laisserai pas le devenir. »

Le cerf freina, créant un léger éboulis que le griffon évita sans peine avant de gagner en vitesse et en hauteur. Bientôt il survolerait le grand lac et disparaîtrait derrière les montagnes. Trisha tira sur les poils, ralentissant le griffon. Eliott leva le pouce en l'air, comme il le faisait jadis quand il dévorait une grosse bouchée et ne pouvait exprimer différemment son plaisir. Et Trisha accorda à James un sourire. Bref et intime. Sincère et rare. James se rappela sans mal du dernier sourire qu'il avait vu illuminer le visage de Trisha.

Elle avait neuf ans et lui sept. Elle hurlait parce qu'ils étaient en retard tous les trois. Et Daniel était blême de peur. Et Eliott pleurait. Et James essayait d'expliquer. Tous les jours ils passaient près de ce canal et ce jour-là ils avaient vu une coccinelle se débattre dans les eaux froides et vaseuses.

« On savait qu'on était en retard mais on ne pouvait pas la laisser tomber. Elle était toute seule, en plus. Mais on n'arrivait pas à l'attraper alors on s'est servi de la casquette d'Eliott, la coccinelle s'est envolée mais la casquette m'a échappé. Alors on est allés dans l'eau pour la récupérer et après on était mouillés et on s'est dit que t'allais te moquer parce que si t'avais été là, t'aurais trouvé un moyen de sauver la coccinelle sans devoir aller dans l'eau. On voulait pas te décevoir, tu comprends ? Alors tu vas mes dire, tout ça pour une coccinelle, mais toi non plus tu l'aurais pas laissée. C'est toi qui nous as appris à veiller sur les autres. »

Là aussi le sourire de Trisha avait été bref. Et précieux. Jamais plus James n'était passé près du canal sans vérifier qu'aucune coccinelle n'ait besoin d'aide.

Et cette nuit-là, en regardant le griffon quitter le ciel de Poudlard, ce nouveau souvenir se greffa à des dizaines, des centaines, des milliers d'autres. Et pour la première fois depuis longtemps il songea au petit James de sept ans sans aucune forme d'amertume.

ooOOoo

Le lendemain, bibliothèque de Poudlard

Rose entra en trombe dans la bibliothèque, faisant sursauter quelques élèves et récoltant le regard plein de menaces de la bibliothécaire. Elle ne prit même pas la peine de s'excuser et se laissa tomber tout aussi bruyamment entre James et Natasha.

D'ordinaire elle aurait pris le temps de gentiment se moquer d'eux, arguant que deux adolescents avaient bien mieux à faire de leur temps libre que de réviser leurs examens, mais elle-même avait passé la nuit à relire ce chapitre de Potions qui la tenait en échec et avait présentement bien plus urgent à leur conter qu'une raillerie.

- Timothée m'a invité chez lui.

James, qui avait profité de l'arrivée de sa cousine pour se départir du sourire niais qu'il arborait jusque-là en regardant Natasha travailler, se concentra sur les notes qu'il mettait au propre. Tous trois formaient un trio peu ordinaire, et il savait se faire oublier quand venaient les sujets que Rose appelaient « typiquement féminins ».

- Et ?, demanda Natasha en tournant les pages de son manuel de Métamorphose avancée.

- Comment ça, « et » ? Je te rappelle que mes parents le détestent !

- Ils ne détestent pas Timothée, ils détestent seulement l'idée qu'ils ont de lui.

- C'est la même chose.

- Ils changeraient certainement d'avis sur lui s'ils acceptaient de le rencontrer, d'apprendre à le connaître.

- Ce qui n'arrivera jamais, affirma Rose.

Natasha hocha la tête, par égard seulement. Rose aimait à se répéter que sa relation avec Timothée ne comptait pas, qu'elle était vouée à l'échec, qu'il ne s'agissait pas d'amour mais d'une sorte d'expérience scientifique. Elle tenait même un compte-rendu hebdomadaire sur leur relation, en vue de comprendre le comportement des adolescents. Un sujet d'études qui la rendait heureuse sans qu'elle ne le voie, sans qu'elle ne l'accepte.

- Loin de moi l'idée de vouloir te priver de ta dose quotidienne d'addiction à la transfiguration mais je crois que t'as pas bien compris la nature du problème.

- Les problèmes n'existent que parce qu'on se les invente, Rosie. Si tu n'as pas envie de rencontrer la famille de Timothée, dis-lui simplement. Il n'est pas idiot, il comprendra.

- Quoi, c'est tout ? Quand je pense que j'ai supporté pendant quatre ans tes jérémiades sur James, encore James et toujours James. Et toi, d'ailleurs, tu ne dis rien ?

Ledit James se dandina sur sa chaise, faisant mine de ne rien écouter de leur conversation. Une réaction qui ne dupa personne mais qui ne suscita aucune réplique puisque Natasha répondait déjà à sa place.

- J'aime James, c'est différent. Toi tu n'aimes pas Timothée, tu dis toujours que l'heure de votre séparation approche, qu'il te faudra bientôt te concentrer sur ton avenir, être ouverte aux réelles opportunités que la vie a à t'offrir. T'as qu'à saisir ta chance au vol.

- C'est-à-dire ?

- Profite de cette proposition pour mettre les choses au clair avec Tim. Dis-lui que tu n'as pas envie de rencontrer sa famille, de voir la maison dans laquelle il a grandi, de découvrir son univers, parce que tu ne l'aimes pas. On part en vacances dans un mois, ça serait le bon moment de le larguer, tu ne crois pas ?

James fronça les sourcils, profondément étonné par la tournure que prenait cette conversation. Natasha lui avait souvent dit qu'elle appréciait Timothée, de nature sympathique et jovial, et surtout, il prenait soin de Rose, veillait sur elle et faisait naître nombre de ses sourires. Des qualités essentielles aux yeux de Natasha.

Et c'est alors que Rose les quittait en murmurant « oui, oui c'est pas bête, je vais y réfléchir » que Natasha ferma son manuel de métamorphoses et s'avança vers lui.

- Elle est dans le déni. J'essaie seulement de la faire réagir.

- En prenant le risque qu'elle se sépare de lui ?

- Il ne la laissera pas faire. Il est fou amoureux d'elle et contrairement à Rose il est prêt à tout pour le lui prouver.

- Je ne suis pas certain qu'elle accepte de se rendre chez lui, cet été.

Natasha acquiesça, songeuse. James se refusait de penser à l'été qui approchait. Le mois d'août apporterait son lot de surprises, il en était sûr depuis que Blaise Zabini lui avait fait cette étrange promesse. Qu'apprendrait-il le jour de son anniversaire ? Cela avait-il réellement un rapport avec Tuan Mac Cairill, comme Natasha le laissait entendre ?

Avant ça il lui faudrait affronter un mois de juillet tout aussi perturbant. Ses parents avaient accepté qu'il passe quelques jours avec la famille de Juliet et qu'il travaille avec ce soigneur de strangulots, dans le sud de l'Angleterre. Ensuite il assisterait à la finale de la coupe d'Europe de quidditch. Et avant tout cela, il passerait quelques jours à Poudlard.

Le matin-même, les élèves de sixième année avaient appris qu'ils ne prendraient pas le Poudlard Express avec leurs camarades et qu'ils passeraient quelques jours supplémentaires à Poudlard, pour « évoquer leur avenir », comme le laissaient entendre les notes que les professeurs avaient placardé à leur attention dans les salles communes.

James se réjouissait à l'idée de profiter de la compagnie de ses amis quelques jours supplémentaires. L'été lui paraîtrait bien long sans eux. Et sans Natasha.

- Au fait, reprit-elle justement. Je crois que le moment est bien choisi... J'ai reçu une lettre de mes parents ce matin. Ma mère dit que... Ils seraient heureux de te revoir. Je sais que tu as un programme chargé pour les vacances mais je me disais que... enfin, on pourrait peut-être essayer de se voir ?

- Mais... enfin... évidemment ! J'avais peur de passer tant de temps sans te voir, après tu m'aurais oublié et tu n'aurais plus voulu de moi à la rentrée et j'aurais raté mes Aspics. Et ma vie toute entière !

- Crétin, sourit Natasha. T'as intérêt à ne pas me faire passer après les strangulots. Ni après Blaise Zabini. Et encore moins après cette satanée Juliet Hawkes qui s'accroche à toi comme un botruc à sa branche !

- Promis, acquiesça James. Vous passez l'été à Londres ?

- Ouais. Ma mère aurait bien voulu aller en Russie mais le prix des vols c'est juste du scandale.

- Tes grands-parents seront là ?

- Oh non, ils sont partis. Et qui sait s'ils seront arrivés en Russie cet été. Ils voyagent façon moldue et presque toujours gratuitement. Ils font du stop, prennent des transports peu onéreux et... Mon grand-père dit qu'ils aiment voir du paysage. Ils ont traversé la France le mois dernier, ils doivent être quelque part en Italie ou en Croatie.

- Ils voyagent par le sud ?, s'étonna James.

- Ils habitent dans le sud de la Russie, c'est plus simple et plus rapide pour eux de passer par la France, l'Italie et la Roumanie que de traverser la Pologne et la Biélorussie. « Meilleur pour mes vieux os qui craignent le froid », te dirait mon grand-père. Et c'est plus pratique pour ma grand-mère aussi, pour ses régimes.

- Ses régimes ? Ta grand-mère a des soucis de santé ?

- Oh non. Ou alors plutôt de l'ordre du mental, s'amusa Natasha. Elle change de régime alimentaire toutes les semaines. Tous les lundis elle annonce la couleur et s'y tient jusqu'au dimanche. C'est un peu déroutant pour les gens qui ne la connaissent pas mais je l'ai toujours vue faire, alors j'y suis habituée. Elle passe toute une semaine à dévorer des glaces du matin au soir et la semaine d'après ça sera le raisin ou le fromage de brebis.

La jeune fille continua son récit, évoquant divers membres de sa famille avec beaucoup de tendresse. James était captivé son discours car il était truffé d'anecdotes. Et s'il n'osa l'aborder à haute voix, il songea qu'il adorerait avoir des enfants avec elle et les voir évoluer parmi ces personnages hauts en couleur qui formaient la famille Kandinsky.

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Irlande, le même soir

Pansy traversait l'immense demeure de Blaise en prenant soin de faire claquer ses talons hauts contre le sol de marbre. Elle profitait de sa solitude pour dodeliner de la tête, consciente qu'elle camouflerait son plaisir sous un masque de mépris dès qu'elle gagnerait le salon. Evelyn avait tenu à diffuser de la musique, Haïdar à décorer les murs, et Pansy cachait sa gratitude en levant les yeux au ciel, en soupirant, en râlant. En étant elle-même, en somme.

Cette image, ça faisait désormais quarante ans qu'elle l'entretenait.

Quarante ans. Il fallait bien y passer.

- Ça fait mal, hein ?, railla Drago en lui tendant un énième verre.

- Moins que de recevoir mon talon dans tes parties intimes.

Drago s'esclaffa. A ses côtés Astoria et Théodore discutaient pratiques magiques et Pansy se détourna rapidement. Elle n'avait que faire de la suprématie des sortilèges sur les potions. Elle rejoignit donc Blaise sur la terrasse, vida son verre d'un trait et se saisit de la bouteille de whisky qu'il avait à peine touché.

- Tu t'abstiens pour faire plaisir à ton fiston décoiffé ?

Blaise soupira, le regard toujours vague.

- J'ai peur. James commence à se poser des questions, et...

- Enfin !, coupa-t-elle en levant les bras. J'avais fini par croire qu'il était complètement...

- Pansy, s'il-te-plaît. Ne parle pas de lui en de mauvais terme. C'est mon fils.

- Pour ce qu'on en sait. Encore faudrait-il le prouver. Pourquoi ne pas faire un test ?

- Je n'ai pas besoin d'un test. Je le sais, je le sens. Il a mes yeux.

- Et les cheveux de Potter.

Pansy vit le corps de son ami se raidir et comprit qu'il préférait ne pas lui répondre. Mais elle n'était pas prête à abandonner.

- Je dis ça pour toi, tu sais. Tu fantasmes sur ce qui n'est peut-être qu'une erreur de jugement. Je ne les ai jamais trouvé extraordinaires, tes yeux. Ils ne sont pas oranges ou, j'sais pas moi, triangulaires. C'est pas une preuve, merde.

- Tu détestes l'idée qu'il soit mon fils.

- Non. Non, Blaise, sincèrement. Je pourrais me faire à l'idée. Mais ça ne sert à rien d'imaginer des trucs sans savoir. Tu pourrais... Tu pourrais aller le voir et...

- Le trois août. La lettre est prête, je l'ai lue et réécrite dix fois au moins et maintenant elle est prête. Il la recevra le trois août, le jour de son anniversaire.

Pansy fronça les sourcils, étonnée par cette affirmation.

- Pourquoi ? Si j'étais à ta place, je préférerai être sûre de suite, et me débarrasser de...

- Avant que Granger ne s'appelle Weasley, elle a fait voter une loi de protection des sorciers mineurs. C'est pour ça que j'attends sa majorité, pour que lui seul prenne les décisions qui l'incombent. S'il veut connaître la vérité, faire ce fameux test, il le fera sans avoir à prévenir qui que ce soit. Il ne sera pas obligé de subir l'interrogatoire d'un vieux magistrat ni... de devoir choisir entre Potter et moi. Il n'aura de comptes à rendre à personne. Il sera libre d'apprendre ou non à me connaître.

Cette liberté, Pansy ne l'aurait pas offerte. Elle voyait bien que Blaise redoutait que James refuse de partager les résultats du fameux test avec lui, qu'il refuse de le rencontrer, qu'il refuse de le faire entrer dans sa vie.

- C'est un sacré risque que tu prends là. Il pourrait très bien faire ce test et garder le résultat pour lui seul.

Blaise reposa le verre qu'il avait à peine touché et se tourna vers Pansy, lui laissant voir tout de son désarroi.

- C'est un risque, en effet. Un risque qu'il mérite que je prenne. Et pour reprendre tes mots, Pansy, tu n'es pas à ma place. Et je ne veux me débarrasser de rien. James est mon fils. Et aucun test ne m'enlèvera les sentiments que j'éprouve pour lui.

- Tu veux dire que tu continuerais de l'aimer même en ayant la preuve qu'il est le fils de Potter ?

- L'amour se fiche pas mal des gênes. Surtout pour les hommes. Je n'ai porté aucun de mes enfants. J'ai juste planté ma graine dans le corps de leur mère. Ce n'est pas ça qui fait de moi leur père, juste leur géniteur. Être père c'est différent. C'est avoir peur pour eux constamment. C'est faire passer leur bonheur avant le mien. C'est ce que je ressens pour James. C'est... indescriptible, en fait. Mais je n'ai pas besoin de m'expliquer. Je sais que tu le ressens aussi.

Pansy ne parvint pas à détourner le regard. Son vieil ami se montrait si sincère qu'il l'émouvait, bien plus qu'elle ne voulait le croire. Plus que la force de sa conviction, la véracité des mots qu'il employait la touchait en plein cœur. Il avait raison, oui. Elle savait. Elle le ressentait aussi.

Blaise n'avait pas demandé à devenir père. La grossesse de Ginny, puis la première grossesse d'Evelyn lui étaient tombé dessus, sans prévenir. Il aimait la première, il se souvenait à peine de la seconde. Un amour interdit, un amour d'une nuit. Il avait dû se séparer de la première, laissant sa place à l'amant héroïque, au mari légitime, au père évident. Il s'était accroché à Evelyn de manière désespérée. Elle disait qu'elle se devait de lui dire la vérité, qu'elle voulait que son enfant connaisse son père. Elle ne voulait pas d'un mari, juste d'un père pour sa fille. Il avait consacré tout son temps à la séduire, tout son argent en cadeaux qu'elle refusait. Il ne pensait qu'à sa fille, et son acharnement l'avait fait tomber amoureux d'Evelyn. Il en avait pleuré de joie. Après des mois à noyer dans l'alcool l'absence de Ginny et de James dans sa vie, le destin lui souriait à nouveau.

Aux yeux de Pansy, ça n'avait rien de romantique mais c'était déjà mieux que ce qu'elle avait elle-même construit, ou détruit, elle ne savait plus trop.

Sa dernière année à Poudlard, la guerre aux portes du château, les mangemorts qui l'avaient pris d'assaut, et Amycus Carrow qui l'avait violée. Son ventre qui grandissait, ses hormones qui la rendaient folle, cette phrase qu'elle avait prononcée dans la Grande Salle au beau milieu de la Bataille, et qui avait changé toute sa vie.

« Mais il est là ! Potter est ici ! Que quelqu'un s'en empare ! ».

Elle ne voulait pas vendre Potter à Voldemort, juste mettre fin aux sortilèges, au sang, aux corps qui tombaient sans jamais plus se relever.

S'il lui été resté un seul soupçon d'illusion, l'année qu'elle avait passé à Azkaban s'était chargé de le détruire. Elle n'était sortie que trois jours, trois longues journées alitée à l'hôpital avec deux aurors pour surveiller sa porte. L'accouchement se présentait mal, il avait duré des heures. Elle était épuisée et la guérisseuse ne lui avait même pas proposé de prendre l'enfant dans ses bras. Tout au plus Pansy avait-elle vu ses fins cheveux dorés, avant qu'on emporte sa fille loin d'elle. Elle ne l'avait plus jamais revue.

- Je n'en reviens toujours pas que tu aies gardé le secret si longtemps, soupira Blaise.

Pansy leur avait avoué la vérité quelques mois plus tôt, pour justifier sa présence auprès des Zigaro cette fameuse nuit au terme de la forêt interdite, ou tout simplement parce que ce secret la rongeait de l'intérieur. Ou peut-être parce qu'elle avait besoin d'aide. Théodore lui avait proposé de l'aider, ils étaient partis le lendemain. Trois mois à parcourir le monde à la recherche de deux êtres. La fille et la mère de Pansy.

- Je ne sais pas vraiment ce qu'on dit dans ces moments-là, reprit Blaise. Condoléances ? Je ne crois pas que tu souffres...

Ils avaient fini par retrouver la trace de la mère de Pansy dans le sud de la France, près de Beauxbâtons. Une tombe, dans un cimetière moldu. Pansy avait eu du mal à admettre la vérité, mais la tombe portait le deuxième prénom de sa mère et son nom de jeune fille, légèrement francisé, sans doute pour assurer sa couverture et conserver son secret après sa mort.

Pansy et Théodore s'étaient installés dans une petite auberge sorcière non loin de là et la jeune femme se rendait au cimetière tous les jours, moins pour se recueillir sur la tombe de sa mère que pour espérer apercevoir sa fille.

- Elle s'y rend tous les jours, murmura Pansy. Tous les jours, tu te rends compte ? Elle porte le même bouquet de fleurs fraîchement coupées, emprunte la même allée, s'agenouille devant sa tombe tous les soirs.

Son aigreur était palpable. La jalousie déformait ses traits. La honte, aussi. Blaise posa sa main sur l'épaule de son amie.

- Je comprends très bien pourquoi tu n'as pas osé l'aborder. Mais je crois vraiment que tu devrais y retourner Pansy.

- Sérieusement ?! Je serai le diable en personne si je le faisais ! Va savoir ce que lui a raconté ma mère ! Ma fille a été élevée par une folle, elle était déjà folle quand j'étais petite, depuis qu'elle a fait cette fausse couche. Elle attendait un garçon, tu comprends, dans nos familles de dégénérés c'était l'enfant à ne pas perdre ! Elle ne s'est jamais occupée de moi, Blaise ! Et la voilà qui me prend cet enfant et qui fuit, qui disparaît, qui change de nom !

Pansy s'interrompit, voyant la gêne s'emparer de Blaise.

- Je... C'est que... Tu ne m'as pas dit comme elle s'appelait. Ta fille...

Pansy ferma les yeux une seconde avant de laisser échapper un rire. Nerveux, hystérique, sans joie.

- Théo a bien bossé pendant que je squattais ce foutu cimetière, tu sais ? Il est arrivé Melin seul sait comment à se procurer je ne sais quel registre moldu. Et tu sais ce qu'elle a fait ? Tu sais ce que cette folle a fait ? Quand les moldus français lui ont demandé le nom de la petite, elle a prononcé... Putain, j'arrive toujours pas à le croire... Elle a prononcé le nom de cette ordure ! Carrow ! Les moldus ont compris qu'elle disait « Caro », alors ils ont inscrit « Caroline ». Caroline Rosiera, puisque ma folle de mère a trouvé opportun d'ajouter une lettre à son nom de jeune fille !

- Caroline Rosiera, répéta Blaise d'un air songeur. Ça sonne bien.

Le poing de Pansy s'abattit sur la table, faisant trembler leurs verres.

- Tu penses que ça sonne bien ! Elle n'a pas dû lui dire la vérité, tu vois ? Elle a saisi la chance au vol. Mon père, mort comme la plupart des mangemorts. Leur foutu seigneur des ténèbres terrassé par le possible père de ton fils, sa fille emprisonnée pour trahison, elle s'est bien gardé de raconter tout ça à la petite, tu peux me croire. Elle m'a volé ma vie. C'était à moi de m'enfuir, à moi de mentir sur mon nom. A moi d'élever cet enfant !

- Tu peux toujours...

- Non, Blaise. Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas aller voir cette fille et lui avouer toute la vérité. Elle fleurit tous les jours la tombe de ma mère ! Me crois-tu assez ignoble pour aller la voir et lui apprendre que cette femme qu'elle chérit autant laissait mon père me tabasser, qu'elle n'a pas bougé le petit doigt quand Voldemort a ordonné à mon père de se servir de moi pour entraîner ses mangemorts ?! Elle doit croire... Elle doit croire qu'elles étaient seules, ma mère et elle. Une famille toute petite mais aimante visiblement. Je... Ça serait juste dégueulasse de lui dire qu'elle ne s'appelle pas Rosiera, qu'elle n'est pas française, qu'elle est issue de trois des pires familles qu'aient connu l'Angleterre. Les Rosier, les Carrow, les Parkinson... Tu parles d'un héritage ! Pourquoi, Blaise ? Pourquoi ferai-je cela ?

Le cœur de Pansy battait à tout rompre. Blaise retenait son souffle, choisissait ses mots, ignorait leurs amis qui se tenaient derrière Pansy, sans doute alertés par ses cris.

- Parce qu'elle mérite la vérité.

- Pour ce qu'elle vaut... Non, Blaise. Ne compare pas nos histoires, elles sont différentes. Tu as une chance de te faire aimer de James. Tu attends ça depuis dix-sept ans, tu as une famille qui t'aime, tu es avocat, riche et la société t'a lavé de tout reproche. James est jeune, encore. Elle... Caroline a vingt-six ans. Elle a peut-être déjà une famille, qui sait. Je n'ai même pas cherché à savoir ce qu'elle fait de sa vie...

- Elle enseigne à Beauxbâtons, intervint Théodore dans son dos. Pour ce que j'en sais elle est célibataire, c'est ce qu'indiquait son dossier.

- Je ne veux pas savoir comment tu te l'es procuré, soupira Pansy, esquissant tout de même un léger sourire.

- Mais tu peux t'en servir. Beauxbâtons propose quelques cours qui ne sont pas enseignés à Poudlard. Caroline enseigne une option consacrée aux arts magiques. Tu n'as peut-être pas de travail mais tu as hérité de la fortune colossale des Parkinson. Tu pourrais...

- Deviens mécène, coupa Astoria avec ferveur. Va la voir et dis-lui que tu veux aider de jeunes artistes, ça vous permettra d'apprendre à vous connaître et...

- Non, coupa Blaise à son tour. Tu peux te servir de ce prétexte pour t'introduire à Beauxbâtons et l'approcher mais tu ne dois pas construire votre relation sur un mensonge.

- Et si... Et si elle me repousse ?

La gorge nouée, Blaise s'empara des mains de Pansy qu'il serra tendrement. Lui mieux que quiconque connaissait la peur d'être rejeté.

- Caroline mérite que tu prennes le risque, Pansy. Elle mérite de savoir et d'avoir le choix. Peut-être... Peut-être que ce sera dur au début. Peut-être qu'elle ne te croira pas, qu'elle te repoussera, qu'elle refusera de te revoir. Mais prouve-lui que tu existes, que tu es là, que tu l'aimes. C'est juste... une porte que tu entrouvres. C'est à elle de décider si elle veut l'ouvrir ou la fermer.

- Quitte à toquer à cette porte toute ma vie ?

- Ça en vaut la peine. Je suis certain qu'elle en vaut la peine.

Derrière eux leurs amis retenaient leur souffle.

- Je le crois aussi, murmura Pansy.

Les sourires naquirent, prêts à chasser la peur, au moins pour quelques heures.

- Demain tu écris à Beauxbâtons, s'enthousiasma Drago. Ces français sont un peu longs à la détente, ça devrait nous offrir quelques jours précieux.

- Pour ?

- Réviser !, affirma Drago avec évidence. J'ai quelques bouquins d'art qui prennent la poussière et je suis certain que Blaise en a aussi. Il ne les a pas plus ouvert que moi mais on va tous faire un petit effort, histoire de te cultiver. S'agirait pas de te ridiculiser, tu représentes les Serpentard !

Sa tentative ne resta pas vaine, et l'atmosphère leur parut soudain plus supportable. Ils avaient beau avoir grandi du mauvais côté de la ligne, ils étaient suffisamment jeunes pour espérer un jour la franchir.

Quarante ans. C'était une étape difficile à digérer pour bien des gens. Mais pour Pansy, c'était l'âge de l'espoir.

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Terrain de quidditch, Poudlard

James et Mael s'étaient levés très tôt, ce matin-là. Les gradins étaient déserts lorsqu'ils prirent place, une place de choix judicieusement trouvée par Mael.

- D'ici, on ne pourra pas les perdre de vue une seule seconde, avait-il affirmé en fin connaisseur.

Leurs amis jouaient des coudes pour les rejoindre lorsque l'arbitre sonna le début du match. Serdaigle et Serpentard s'affrontaient pour la première place du classement et la poigne qu'échangèrent Nalani et Scorpius était digne des plus belles coupes de quidditch.

Le match fut très disputé, les Serdaigle étaient nettement meilleurs que leurs rivaux mais le manque d'entraînement et de concentration de Keith leur coûta de précieux points. Au bout de deux heures d'un match intense, même le plus clairvoyant des devins n'aurait pu prédire le score final. Les deux attrapeuses poursuivaient le vif d'or, synonyme de victoire, de prestige. La douce et jeune Adélaïde Lespare s'opposait à la terrible et expérimentée Hadiya Zabini. Toutes deux filaient à la vitesse du vent, décisif, qui emporta finalement d'une bourrasque la plus frêle des deux vers le vif.

- Yeah !, hurla Mael.

Plus mesuré, James applaudissait à s'en rompre les doigts. Il s'était retenu tout le match d'acclamer les Serpentard tout autant que les aigles mais se promit de féliciter Albus, Jalil, Scorpius et Hadiya dès qu'il en aurait l'opportunité. Mais avant ça, il se devait d'ovationner les aigles comme ils le méritaient. Une tape sur l'épaule de chaque joueur, une étreinte réservée à la capitaine et un baiser passionné pour la redoutable batteuse. En la voyant sourire à s'en décrocher la mâchoire en soulevant la Coupe, James songea qu'il n'aurait été plus heureux de la soulever lui-même. Le bonheur de Natasha faisait son bonheur. Et il espérait qu'il dure toujours.

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Parc de Poudlard, le lendemain

Tous les élèves étaient invités à traverser les feux de Beltaïne.

James ne fit pas exception et se tenait prêt, entouré de la plupart de ses amis. En retrait, Irina, Juliet et Solenne les observaient d'un air contrit. Irina trouvait que c'était là un amusement bien trop risqué. Juliet n'appréciait tout bonnement pas les effets de mode et autres engouements de masse. Quant à Solenne, elle avait hâte que la démonstration commence, pour étudier les comportements et les réactions des téméraires et prendre des notes sérieusement dans son carnet de future Guérisseuse. Louis et Oscar, bien qu'effrayés, avaient rejoint leurs amis devant les feux de Beltaïne, faisant preuve d'un courage que Juliet jugeait pathétique.

- Mes chers amis, venez recevoir la protection de Beltaïne !, scanda le professeur Patrick en faisant signe au premier élève de s'avancer vers les feux.

Un irlandais robuste de sixième année s'avança sans crainte et traversa les flammes sous les acclamations de la foule. A chaque nouveau passage les flammes crépitaient, suscitant tout autant de cris d'angoisse que de joie.

Parfois, les feux s'emballaient lors du passage d'un élève, et le silence anxieux des uns s'opposait aux cris d'effroi des autres. Les flammes montaient, haut dans le ciel, si haut que les élèves n'en voyaient pas le sommet, et se coloraient d'un rouge aussi brillant que le sang, d'un bleu aussi profond que la mer ou d'un vert aussi lumineux que la lande irlandaise.

Les sœurs Zabini, Soizic Azilis, Daniel Redox avaient suscité un tel phénomène. Mais les feux de Beltaine avaient fini par les laisser partir et ne résistait en eux qu'un sentiment de fierté inexpliquée.

Solenne avait déjà rempli trois pages de notes lorsque James s'avança à son tour. Quelque part, tout au fond de lui, il redouta que le feu s'empare de lui, sous le coup d'un ennemi, ou simplement de la malchance qui s'acharnait à s'emparer de lui quand il s'y attendait le moins. Pourtant il s'avança, encouragé par la ferveur de ses amis.

Les flammes léchaient son corps, le laissant traverser sans peine. La chaleur ne le dérangea pas outre-mesure, il la trouvait douce et enivrante. Mais de l'intérieur les feux l'assourdissaient, claquaient en des bruits sourds qui le faisaient sursauter. Il se sentait cotonneux et ralenti, comme si les feux insufflaient en lui une sorte de drogue qui lui faisait perdre toute clairvoyance. Il sursauta lorsque les flammes rougirent intensément.

Le même phénomène que pour les sœurs Zabini, Soizic Azilis et Daniel Redox se produisait et, de l'intérieur, James le trouvait plus impressionnant encore. Les flammes changeaient de couleur tout autour de lui, sous ses pieds et jusqu'au ciel.

C'était féérique et envoûtant, et James avait cette impression étrange que les feux de Beltaine cherchaient à le retenir en leur sein. Aussitôt il songea à ses camarades, à ses amis et sa petite-amie qui l'attendaient au-dehors, à Lily et Albus qui suivaient peut-être son avancée et se remit en marche au bout d'un effort qui lui semblait surhumain. Les flammes s'écartèrent sur son passage, facilitant ses derniers pas. Un instant il crut même qu'elles se penchaient légèrement, comme pour le saluer.

- T'es qu'un mouton, lui asséna Juliet alors qu'Oscar et Alice le félicitaient chaleureusement.

- Ma laine est intacte et c'est tout ce qui compte, rétorqua James avec le sourire avant de faire voler Natasha dans ses bras.

C'est à ce moment précis que le premier cri se fit entendre. Le brouhaha était tel que personne, ou presque, ne l'entendit. Le professeur Patrick, concentrée sur le processus dont elle avait la charge, fronça immédiatement les sourcils. Tout comme les animagus présents sur les lieux.

- C'était cette irlandaise de deuxième année avec qui tu t'entends bien, annonça Natasha en regardant tout autour d'elle.

- Kathleen, confirma James en s'éloignant du groupe.

Leurs amis ne s'étaient encore aperçus de rien mais James sentait que le danger venait des feux magiques.

Il était à quatre mètres des flammes lorsque le second cri se fit entendre. Un cri plus vif, plus aigu encore. James reconnut la petite Poufsouffle qu'ils avaient inscrite sur la liste des porteurs du W. Tout comme Kathleen.

Le troisième cri était plus grave, et appartenait à un Serdaigle de cinquième année. Encore un élève inscrit sur la liste. Encore un élève sur qui les Zigaro et leurs sbires avaient tatoué un W.

- On dirait qu'ils nous alertent, dit Natasha en lui agrippant la main.

Dix cris raisonnèrent, à l'unisson, stoppant la moitié des conversations. Le brouhaha se fit moins sonore, alors que les élèves commençaient à paniquer.

Dix cris, encore. Plus longs, plus hauts, plus forts. Le professeur Patrick avait quitté les feux des yeux pour s'approcher des élèves qui hurlaient. Instinctivement, James fit l'inverse, se tournant vers les feux. Avant de se mettre à hurler lui aussi.

Gwenog Kubrick et Jasper Leitrim étaient prisonniers des flammes.

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Le professeur Patrick avait pris la direction de l'Ecole de Magie d'Irlande dès sa création. Tous les ans elle avait vu grandir des élèves brillants, généreux, empathiques, et les avait imaginé devenir professeurs à leur tour. Prendre sa place, quand viendrait l'heure.

Elle avait grandi à Belfast, en plein centre-ville moldu. Ses parents adoraient les moldus et avaient encouragé leur fille à fréquenter l'école moldue, tout en accueillant un précepteur une heure par jour, pour son éducation magique. Poudlard avait suivi, avant un tour du monde en solitaire qui avait duré plus de dix ans. Six écoles de magie lui avaient proposé un poste. Même Poudlard. Elle avait refusé. Le système en place ne lui convenait pas, aussi elle s'était cru investie d'une mission fabuleuse lorsque l'EMI avait été créée.

Elle était tombée de haut. De très haut. Une chute brutale mais sans douleur. Comprenant qu'une école avait besoin de règles devant lesquelles elle ne pouvait plier, le professeur Patrick s'était délesté d'un peu de son idéalisme, le compensant par un bonheur sans commune mesure, celui d'enseigner.

L'EMI ne faisait pas partie des écoles prestigieuses du monde magique mais elle n'en avait que faire. Elle y croyait. Suffisamment pour tenir tête au monde entier.

Cette fois-ci la chute avait été brutale, et douloureuse. L'école avait été frappée de l'intérieur, et le professeur Patrick avait subi sa fermeture et le départ de ses élèves vers Poudlard comme un échec cuisant qui la rendait nauséeuse.

Elle avait failli. Elle entendait encore le professeur Dumbledore comme tant d'autres directeurs d'écoles prestigieuses affirmer que leurs écoles étaient imprenables, qu'aucun lieu n'était plus sûr que Poudlard, Castelobruxo ou Durmstrang. Elle y avait cru, elle aussi. Mais son école était tombée. Par sa faute, parce qu'elle n'avait pas su la renforcer, la protéger.

Depuis elle œuvrait à la rebâtir et ne rechignait devant aucun effort. Elle n'en oubliait pas moins ses élèves, à qui elle rendait visite régulièrement. Le directeur de Poudlard était un ami, comme nombre de ses professeurs. Elle pensait qu'il était de son devoir de s'assurer que ses élèves soient bien intégrés à Poudlard. Elle voulait les protéger, aussi.

Et voilà que deux de ses élèves se retrouvaient au milieu des flammes qu'elle-même avait ensorcelées. Et voilà que le feu provoquait des explosions, attirant en son sein d'autres élèves qui hurlaient, brûlés vifs. Anglais, irlandais, le professeur Patrick s'en fichait. Elle avait échoué, une fois de plus.

Cette fois elle n'était pas sûre de pouvoir se relever.

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L'essentiel du corps professoral formait un mur épais autour des feux de Beltaine. Les Aguamenti pleuvaient, sans réel impact sur le feu magique. Les quelques professeurs qui ne tentaient pas d'éteindre les flammes usèrent de sortilèges de mutisme sur les élèves tant les cris assourdissaient le parc.

Privés des professeurs Briscard et Patrick qui créaient d'énormes vagues qu'ils projetaient tout autour des feux pour les empêcher de se propager, et des « trois G » qui tentaient de se frayer un chemin à travers les flammes pour en sortir les élèves qui avaient été happés par les premières explosions, le professeur Wine hurla ses directives, d'une voix certes tremblante, mais assurée.

Les préfets organisèrent le repli des élèves, les plus jeunes ramenant le gros des troupes vers les salles communes, les préfets-en-chef et les plus âgés prenant en chasse les élèves rebelles qui ne voulaient quitter le parc du château.

La nuit fut courte. Nul élève, cette-nuit-là ne trouva le sommeil. Les esprits bourdonnaient, les yeux étaient rouges, humides. Personne n'oubliait les hurlements désespérés de ceux qui avaient été saisis par les flammes.

Les préfets furent sur le qui-vive des heures durant, gardant leurs camarades à l'abri dans les salles communes, faisant le gué dans le parc, comptabilisant les présents, rapatriant les absents. Les plus âgés aidèrent les professeurs à porter des corps vers l'infirmerie. Deux préfets de Poufsouffle et Serdaigle subirent le pire des spectacles, celui du professeur Wine couvrant d'un drap de soie le corps d'un irlandais de douze ans qui n'avait pas survécu.

Ce n'était pas la seule victime du drame mais les autres élèves avaient eu plus de chance. Sept élèves avaient été happés par les flammes. Certains avaient trouvé la force de reculer et étaient seulement blessés à un bras, une jambe. D'autres étaient restés paralysés, leur tronc léché par le feu, le bas du corps brûlé par les cendres.

Les corps de Gwenog et Jasper reposaient encore là où les flammes les avaient dévorés, sous des couches de cendre brûlante.

L'élément s'était déchainé, rapide et incisif. Il avait fallu plus de quatre heures aux professeurs pour l'éteindre. Là où il s'était étendu, la terre fumait encore. Les Aurors commençaient leur enquête, les guérisseurs avaient envahi les lieux, l'infirmerie de Poudlard bourdonnait.

Le parc possédait désormais un trou béant, où les fleurs tarderaient à repousser, que l'herbe tarderait à recouvrir. Ereintés mais réfractaires à l'idée d'aller se coucher, les professeurs continuaient leur labeur, dégageant centimètre après centimètre le lieu du drame. Le professeur Patrick pleurait sans arrêt, refusant toute aide, toute chaleur. A elle seule elle abattait le travail de deux professeurs, et ce depuis des heures. La culpabilité se lisait en elle et nul ne trouvait les mots pour l'apaiser.

James avait perdu la notion du temps. Il sortait de l'infirmerie où il avait porté quantité de linge humide des heures durant. Les bras chargés de draps souillés par le feu, la terre et le sang, Nalani l'attendait. Oscar n'en menait pas large lorsqu'il les rejoignit au centre du parc. L'odeur des cendres leur nouait le ventre, irritait les gorges, les yeux. L'odeur des cendres était celle de la mort. Loin au-dessus du parc, le soleil se levait. Nalani poussa un cri, les yeux rivés sur le trou béant qu'avaient creusé les flammes de Beltaine.

James sentit Oscar revenir sur ses pas, son bras droit le frôler. "Louis", murmura-t-il avec inquiétude. Près des feux, le préfet de Gryffondor s'était avancé dans les cendres qui continuaient de fumer. James s'élança, animé par la peur, mais le professeur Slopa attrapa Louis par le bras, l'invitant à reculer. James, Oscar et Nalani furent rapidement à ses côtés, mais Louis les ignora, continuant de fixer le trou empli de cendres avec ahurissement.

Soudain, les rayons de l'aube embrasèrent les deux silhouettes qui se tenaient sur les vestiges de Beltaine. Deux corps nus, aux membres colorés de charbon. Les cheveux avaient brûlé, la peau avait fondu. Les yeux, pourtant étaient grands ouverts. Le professeur Slopa avança, tenant sa baguette avec prudence. Jasper Leitrim l'accueillit d'un sourire timide, et fatigué. Malgré l'ordre de rester en retrait James s'avança vers le deuxième corps, qui avait passé des heures dans un feu terrible et qui était pourtant debout, face à lui. Il ferma les yeux et se concentra quelques secondes sur l'infirmerie dont il visualisa les lits et fit apparaitre une couverture.

- Tiens.

Il était incapable d'ajouter quoi que ce soit. Gwenog tendit sa main écorchée et déplia la couverture sur son corps lentement, comme si le moindre geste lui coûtait. James voulut l'aider mais les mouvements de Gwenog, saccadés, mécaniques, le firent hésiter. En cet instant, Gwenog Kubrick et Jasper Leitrim levèrent les yeux d'un même mouvement. Des yeux vides, sans question, sans réponse. Deux regards sans peur. Deux silhouettes sans émotion, sans conscience. Le cœur de James s'emballait et il imaginait sans peine qu'il en était de même pour son cousin, ses amis et les trois professeurs qui les entouraient.

Gwenog et Jasper avaient survécu et ça n'avait rien de normal. Pire, ils se tenaient là dans l'attente de quelque chose, sans doute d'un ordre, sans larme, dénués de toute réaction normale.

Ils n'étaient plus que deux silhouettes embrasées par les rayons de l'aube.

Insensibles, inhumaines, immortelles.

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Trois jours plus tard, terrain de quidditch

L'acoustique des vestiaires était telle que nul ne pouvait s'y introduire sans troubler la vigilance du capitaine. De surcroit celui des lions qui travaillait sans relâche sur la perception des sens de l'animal en lui. Aussi, lorsqu'il l'entendit marcher vers lui, il reconnut la démarche de Soizic Azilis, batteuse de l'équipe de quidditch de Gryffondor.

- James ? Je pourrais te parler une minute ?

- J'arrive.

Le capitaine ferma le sac à souaffles d'entraînement et vérifia que les vestiaires étaient en ordre avant de rejoindre Soizic qui l'attendait entre deux portes.

- Ça va ? Tu as mal quelque part ? Tu as trop forcé ?

- Non, ça n'a rien à voir avec l'entraînement. Je m'éclate, c'est pas ça le problème.

- Ah. Tant mieux. Alors qu'est-ce qui se passe ?

- C'est… Je voulais te parler de ma meilleure amie, tu sais…

La lassitude chassa l'inquiétude, et James passa une main dans ses cheveux déjà ébouriffés.

- Je t'arrête tout de suite, Soizic. Je n'en peux plus que tout le monde vienne me parler de Lily Evans. Ca fait quatre ans que ça dure et non, je ne veux toujours pas me marier avec elle. Je suis certain que c'est une chouette fille mais on ne se connait pas et je suis certain qu'elle non plus ne veut pas se marier avec moi !

- Je ne veux pas te parler de Lily mais de mon autre meilleure amie, Briseis. Briseis Delanikas.

- Oh…

James passa à nouveau une main dans ses cheveux emmêlés par le vent. Sa réaction tira un petit sourire à la jeune batteuse avant que ses lèvres ne se déforment en une grimace ennuyée.

- Est-ce que tu connais la sœur de Briseis ?

- Moi ? Pourquoi ?

Il connaissait peu Briseis mais tous deux se souriaient quand ils se croisaient. Jamais ils n'avaient parlé d'Amalthéa ensemble. Jamais le capitaine des lions n'avait laissé entendre qu'il connaissait Amalthéa. Et une petite voix dans sa tête lui murmurait qu'il avait tout intérêt à garder le secret.

- Et Gwenog Kubrick, tu vois qui c'est ?

- Oui.

- Alors, comme tout Poudlard, tu sais ce qui s'est passé l'autre soir, comment elle s'est retrouvée piégée dans les feux de Beltaïne, comment les profs se sont acharnés à les sortir de là, Jasper Leitrim et elle, et comme tout le monde t'as dû penser qu'ils étaient morts, brûlés vifs, alors qu'ils sont sortis intacts des flammes.

- Où veux-tu en venir Soizic ?

- Ca fait trois jours qu'ils sont à l'infirmerie et personne n'a le droit de leur rendre visite. C'est ce que l'infirmière dit. Seule leur famille est autorisée à entrer. Il parait qu'ils ne disent pas un mot, ils sont comme… muets, tu vois ? Le seul mot qu'ils ont prononcé en trois jours c'est un nom, Delanikas, quand le directeur leur a demandé s'il pouvait prévenir quelqu'un, un parent, de la famille… Briseis a été convoquée chez le directeur. Delanikas n'est pas un nom très répandu et il voulait savoir si elle connaissait Gwenog, s'il était possible qu'elles soient en famille.

- Qu'a répondu Briseis ?

- La vérité. Sur ses parents, ses grands-parents. C'est des dingues, tu peux me croire. Genre pire que des mangemorts. C'est sa sœur qui s'occupe d'elle, qui veille sur elle. Le directeur a donc demandé à voir sa sœur mais elle est en voyage. Briseis a reçu un message le mois dernier et sa sœur lui annonçait qu'elle partait à l'étranger, qu'elles ne pourraient se recontacter avant un moment. Briseis l'a dit au directeur qui est retourné au chevet de Gwenog Kubrick. Et… En fait, faudra pas le répéter parce que ce bon vieux Briscard n'apprécierait pas mais… On l'a suivi. Lily, Briseis et moi, on voulait savoir, tu comprends ? Et Gwenog Kubrick a dit « James Potter saura où la retrouver ».

Sidéré, James dévisagea la jeune batteuse. Et tandis qu'il cherchait quoi répondre à cela, il lut dans les yeux de Soizic toute sa témérité, la ferveur de son amitié pour Briseis, et un soupçon de gêne, qu'il interpréta sans mal.

- Tu ne me dis pas tout, Soizic. Et je crois que le directeur se serait aperçu qu'il était suivi par trois élèves. A trois, vous ne deviez pas être très discrètes. Vous ne devez pas maîtriser le sortilège de désillusion et même, un grand sorcier comme lui doit…

- Bon ok, coupa Soizic en soupirant. On ne l'a pas suivi. On ne sait pas ce que Kubrick lui a dit mais on est allées la voir, et ça je peux te le jurer sur ma vie.

- C'est elle qui vous a dit ça ? Gwenog ?

- Ouais. Ça n'a pas été une mince affaire de la faire parler mais elle a prononcé ces mots. Elle évitait le regard de Briseis et puis elle est toujours bizarre quand on la croise dans les couloirs. Elle dévisage Briseis et détourne le regard dès qu'on la regarde. On est allées la voir plusieurs fois, avec les filles, mais elle ne nous dit jamais rien. Briseis voulait comprendre, tu vois. Cette histoire la fait flipper, elle a peur pour sa sœur.

- Et vous ne vous êtes pas dit que Gwenog disait ça pour détourner votre attention ? Je veux dire… Mon nom est connu. Célèbre. Et j'ai donné des cours aux irlandais, notamment à Gwenog, et…

- James, le coupa à nouveau Soizic. Je ne suis pas là pour te chercher des noises. Juste, j'aime mes amies comme tu aimes Mael, et… A part ces filles je n'ai que ma mère. Et à part nous, Briseis n'a que sa sœur. Alors, juste, au cas où, s'il existait une infime chance que Gwenog Kubrick dise la vérité, il fallait que je la tente, tu comprends ?

ooOOoo

James avait tout raconté à ses amis, en rentrant au maximum dans les détails et en tentant de n'omettre aucun détail. Il en avait d'abord parlé avec Juliet et Daniel avant de prendre la décision, tous les trois, d'en parler à leurs amis. Tous étaient là. Même Daniel, dont la présence en étonnait plus d'un.

Personne, dans la petite bande, ne soupçonnait l'enquête secrète qu'il partageait avec James et Juliet. Mais personne n'avait fait la moindre remarque.

- Il faut s'introduire dans l'infirmerie, argua Nalani avec évidence. Il faut parler à Gwenog.

- Ce serait prendre de gros risques, contra Clifford. Les profs ont dû s'apercevoir que les trois nanas sont entrées, ils vont être aux aguets.

- Ils ne vont pas nous renvoyer parce qu'on entre dans l'infirmerie, fit remarquer James. On a fait bien pire, tous.

- Et qu'est-ce que tu feras ensuite ?, lui demanda Natasha. A coup sûr Gwenog va rester énigmatique, te dire que tu es le seul à pouvoir lui ramener la seule famille qu'elle n'ait jamais eue…

- Ce que tu ne peux pas faire car tu ne sais pas où Amalthéa se trouve, ajouta Rose. Pas vrai ?

- Et puis même, songea Oscar. Tu ne peux pas la ramener ici parce que le directeur lui demanderait d'où elle connait Gwenog et…

- Ce qu'on ignore toujours, coupa Solenne.

- Tu ne sais pas où elle est, pas vrai ?, insista Rose d'une voix aigüe, sûrement inquiète à l'idée de le voir quitter le château en toute illégalité pour ramener Amalthéa d'un pays dangereux.

- Non je n'en sais strictement rien. Mais je connais quelqu'un qui la connait aussi. Quelqu'un qui la connait bien mieux que moi.

- Mais c'est quoi l'intérêt de la faire venir ici ?, s'étonna Pepper. Ce serait faire courir des risques à tout le monde pour… Pourquoi, au final ?

- Pour Gwenog, répondit James. Et pour Amalthéa, aussi. Je sais qu'elle se soucie réellement de Gwenog, elle voudrait être mise au courant. Et puis… Elles le méritent. Elles méritent qu'on prenne des risques pour elles. Elles nous ont rendu notre mémoire. Sans elles nous ne garderions aucun souvenir de cette nuit-là, au terme de la forêt interdite.

- Pas faux, confirma Nalani alors que tous hochaient la tête.

Le père de Tom et Elvis Zigaro avait effacé la mémoire de tous ceux qui étaient présents lors de cette terrible nuit. Lorsqu'il s'était réveillé, James ne se souvenait pas de la disparition de Natasha, Serena Velsen et Sally-Ann Perks, de la tombe de Natasha, ni de la bataille qui avait suivi. Ils avaient combattu les sbires des Zigaro, et avaient tenu assez longtemps pour alerter les professeurs, espérant ainsi attirer les aurors et faire arrêter les frères Zigaro. Le père avait mis fin aux combats et ôté tout souvenir aux victimes. Sauf à Gwenog et Jasper, sur qui l'enchantement n'avait pas fonctionné. Gwenog avait alors tout raconté à Amalthéa et celle-ci avait pris la décision de dévoiler la vérité à James qui s'était empressé de répéter ses mots terribles à ses amis.

Alors seulement ils avaient compris ce qu'ils faisaient à l'hôpital Sainte Mangouste ou à l'infirmerie de Poudlard, pour les plus chanceux.

- Ok, on s'y met, intervint Clifford. Qui fait quoi ?

- On va créer des groupes, évidemment, railla James en se moquant de lui-même. Les mêmes que la dernière fois, à quelques exceptions près. Le groupe d'Alice surveillera l'infirmerie, les allées et venues, les réactions des professeurs, si certains élèves essaient de rendre visite à Gwenog et Jasper, et pourquoi. Le groupe d'Irina, vous vous occupez de Briseis, Lily et Soizic. Surveillez leur attitude et tenez-nous au courant. Je prends Juliet, Daniel, Rose, Scorpius, Natasha et Mael avec moi.

- Pour faire quoi ?, s'inquiéta Nalani. Vous n'allez quand même pas vous enfuir de Poudlard pour rechercher Amalthéa ?

- Sans la brigade volante ?, sourit James. Aucune chance. Nalani, Oscar… Veillez sur Keith. Il est bizarre depuis les évènements de Beltaine.

- Tu veux qu'on surveille notre meilleur ami ?, releva Nalani avec scepticisme.

- Certainement pas. Le surveiller, non. Le protéger, oui.

- Il a raison, intervint Juliet. Il m'a dit qu'il avait de gros soucis. Il n'a pas voulu m'en dire plus, il a seulement dit que si on savait… On le haïrait.

L'aveu de Juliet, qui semblait lui coûter tant elle aimait son petit ami, termina d'assombrir la petite bande. Chaque groupe partit dans une direction, déjà pressé de se mettre en action pour s'occuper l'esprit et oublier que l'un d'eux souffrait suffisamment pour envisager que ses amis puissent se détourner de lui.

ooOOoo

Une heure plus tard, au sommet de la Tour d'Astronomie de Poudlard

Il n'avait pas été aisé, pour James, de parler à Scorpius. Celui-ci, sous prétexte de vouloir attendre la majorité de James pour aborder les sujets « sérieux », évitait la joyeuse bande depuis des mois, se concentrant sur les très jeunes élèves qu'il avait en charge, et le quidditch. Une passion qui tournait à l'obsession, tant bien pour lui que pour certains de ses adversaires, Nalani et Oscar en tête.

Mais s'il se tenait à l'écart, Scorpius n'avait pas changé d'opinion quant à ses amis. Il souhaitait seulement leur offrir quelques mois d'une quiétude méritée. Et s'il restait toujours prêt à se rendre utilise, il aurait préféré que la sérénité demeure.

- Au moins quelques mois, souriait Scorpius, désabusé. Six mois c'était déjà trop demander !

- Il peut se passer beaucoup de choses en six mois. La preuve, six mois plus tôt tu me harcelais pour que je lise ce bouquin sur le berceau celte de la magie et Tuan Mac Cairill et un mois plus tard t'avais l'air de t'en ficher totalement. Pire, tu semblais regretter de me l'avoir faire lire, sous prétexte que… je cite, « on est jeunes, on a bien mérité une petite pause, on reparlera de tout ça plus tard, genre en août ». C'est la mode, ça, de vouloir attendre ma majorité pour aborder les sujets graves.

- Qui te dit que c'est grave ?, rétorqua Scorpius.

Il tourna le dos au plus âgé, s'approchant des mâchicoulis pour mieux observer la nuit noire qui dévorait le parc. Ni trop loin –pour apprécier la vue – ni trop près – parce qu'il n'oubliait pas cette sombre nuit d'hiver où James et lui avaient eu la même idée lugubre de se jeter dans le vide.

- J'aime bien notre groupe, affirma Scorpius en se tournant vers James avec un clin d'œil destiné à le rassurer. L'idée de tous travailler ensemble me…

- Séparément, rectifia James sans un sourire.

Songeur, il s'approcha à son tour des créneaux, caressant du dos de la main les pierres refroidies par la fraicheur de la nuit.

- Séparément ?, répéta Scorpius.

- Daniel et Juliet vont joindre Trisha et Eliott. Ils connaissent Amalthéa. Toi, tu as l'adresse de Blaise Zabini, pas vrai ?

- Euh… Pourquoi tu me demandes ça ?

- Il la connaît. Blaise Zabini connaît Amalthéa. J'ai besoin que tu me donnes son adresse ou, si tu ne la connais pas, que tu te la procures auprès de Shania et Hadiya.

- Mais... T'en feras quoi de cette adresse ?

- J'irai le voir.

La détermination de James frappa Scorpius. Son presque-frère était prêt à tout pour retrouver Amalthéa. « Mais ça ne peut pas arriver », songea Scorpius. « James ne peut pas aller chez Blaise, pas maintenant, pas comme ça. Et s'il croisait Evelyn ? Ou pire, Haïdar ? »

- Je peux m'en charger, proposa-t-il précipitamment. Je peux aller voir Blaise Zabini.

- Non.

- Cesse de vouloir protéger tout le monde, James ! Tu passes ton temps à répéter que tu n'es pas un héros mais tu veux justement jouer les héros en prenant tous les risques !

- C'est faux. Je veux juste... Je serais plus tranquille de te savoir ici, c'est tout.

- Et tu vas demander à Rose et Natasha d'étouffer ton absence pour les protéger ? Et tu vas accepter que Mael te suive parce que tu sais qu'il refusera de te laisser partir seul et que les autres ne comprendraient pas et... je suis sûr qu'à la première occasion tu le mettras à l'abri et tu endosseras tous les risques, une fois encore ! Laisse-moi aller voir Blaise Zabini. Comme tu dis, on se connait, il me fera plus confiance qu'à toi.

- T'as peur qu'il n'attende pas ma majorité et me livre tous les secrets que tu me tais, toi aussi ? Ou qu'il me demande de lire ce fichu bouquin, comme quoi c'est une question de vie ou de mort et…

- Oh, arrête avec ce bouquin, tu l'as lu parce que Natasha t'en a parlé…

- Ne change pas de sujet. Tu sais ce que va me dire Blaise Zabini cet été, quand je serai majeur. Et tu m'évites de peur d'aborder le sujet avant le terme fatidique des deux mois qui nous séparent de mon anniversaire.

Les yeux dans les yeux, Scorpius prit conscience d'une ferveur nouvelle dans ceux de James. Tous ces mois sans lui parler directement, sans rester seul avec lui, et Scorpius ne s'était arrêté qu'à ce qu'il voyait de loin, un adolescent amoureux heureux de pouvoir enfin tenir la main de la batteuse des aigles.

James avait pourtant profité de ces quelques mois de légèreté pour grandir de cinq centimètres, les trois entraînements hebdomadaires de son équipe lui avaient offert quelques muscles, une griffure toute nouvelle sur son front laissait voir qu'il continuait d'arpenter la forêt, sûrement pour dompter l'animal en lui.

Il avait mûri. Sans doute moins que Scorpius dont les nouvelles missions auprès des jeunes irlandais et de l'équipe de quidditch de Serpentard avaient révélé une sagesse indéniable, mais James semblait plus ferme et résolu que jamais. Suffisamment pour ne plus se laisser berner par affection, comme il avait pu le faire auparavant.

- Soit, soupira Scorpius, dos au mur. Je l'avoue, j'ai peur de faire une bourde, de dire des choses que tu n'es pas prêt à entendre. Pas maintenant, pas là, à Poudlard, avec ta dizaine de copains à qui tu ne voudras rien cacher mais à qui tu n'arriveras pas à te confier. Pas avec les cours, le quidditch, et cette forêt qui nous rappelle jour après jour que nous avons tous failli y mourir, Natasha la première.

Leurs yeux dérivaient vers la forêt interdite, immense et puissante. Les frissons se propagèrent, et le froid n'en était plus le seul déclencheur.

- Et moi je ne veux plus voir ceux que j'aime souffrir et j'ai peur que ça tourne mal, avoua James à son tour.

- Alors laisse-moi t'aider. Laisse-nous t'accompagner, Mael et moi.

James sembla réfléchir quelques secondes, étudiant la peau soudain moins pâle de Scorpius et son sourire goguenard.

- D'accord, soupira-t-il. Mais une fois chez Blaise Zabini, crois bien que je lui demanderai de te retenir, de t'empêcher de nous accompagner.

- Et crois bien qu'il refusera que l'un de nous fasse quelque chose d'inconsidéré. Moi, certes. Mais surtout toi.

Sentant qu'il était à deux doigts de franchir la limite, Scorpius s'apprêtait à quitter la tour mais James le retint par le bras.

- Pourquoi Scorpius ?

- Je... Crois-moi, James, j'aimerais vraiment te le dire. Mais ce ne serait pas bien. Ça n'a rien à voir avec ton âge, avec ton anniversaire qui approche, je comprends pourquoi Blaise ne te le dira qu'à ce moment-là mais... Je sais que ce n'est pas à moi de te le dire.

- C'est... Ça va me rendre malheureux ?

- Ça va te troubler, c'est certain. Mais... Je crois que ça te rendra heureux. Je l'espère vraiment. De tout mon cœur.

ooOOoo

La nuit était tombée depuis quelques heures. Le château était froid et silencieux. Seules quelques torches éclairaient les couloirs que les plus téméraires empruntaient prudemment.

Poudlard ne connaissait jamais de répit. En plus de mille ans, nulle nuit ne s'était écoulée sans qu'un élève enfreigne le règlement et vagabonde parmi les coins les plus secrets de Poudlard, réveillant les portraits de leurs baguettes allumées, faisant mille et une découvertes, s'appropriant des salles méconnues, comme tant d'autres élèves l'avaient fait, et le feraient certainement toujours.

- Résumons, tu veux bien.

James et Natasha étaient seuls, assis l'un contre l'autre dans le sofa moelleux que la salle sur demande avait fait apparaître pour eux.

- Tu vas t'enfuir illégalement de Poudlard demain soir avec Mael et Scorpius, pour vous rendre chez Blaise Zabini, qui a un comportement plus qu'étrange à ton égard, tout comme ses filles d'ailleurs, et s'il accepte de te dire où est Amalthéa tu vas lui refourguer Scorpius dans les pattes et partir avec Mael.

Le ton de Natasha avait beau se vouloir détaché, James sentait à quel point la jeune fille, collée à lui, était tendue.

- Et tu comptes sur moi pour maquiller ta fuite ?

- Oui.

- T'as déjà oublié qu'on est ensemble depuis des mois ?

- Non.

- Et tu sais que je t'aime, pas vrai ?

James esquissa un sourire sincère, le premier depuis des heures.

- J'ai encore du mal à le croire mais... oui.

- Par Merlin, James, tu crois franchement que je vais te laisser faire ?! Tu risques, au mieux, de te faire virer !

- Pas si Rose et toi parvenez à…

- Et si Amalthéa est sur un autre continent ? T'as pensé à ça ?

- On prendra l'avion. Faudra juste aller changer un peu de notre argent sorcier en argent moldu mais...

- Un peu ?! J'hallucine ! T'as aucune idée de combien coûte un billet d'avion !

- Je… Ma famille a beaucoup d'argent, Nat…

- Avoir de l'argent ne vous ouvrira pas toutes les portes ! Vous êtes mineurs ! Encore plus pour les moldus ! Ils vont contrôler vos papiers, et... vous n'avez même pas le droit d'utiliser la magie ! Et puis même, si on te dit qu'Amalthéa est à... j'sais pas moi, à New York ! Comment tu feras pour la trouver ?

- Je suis persuadé qu'elle n'a pas quitté le pays. Il se passe un truc entre elle et Tom Zigaro, elle a vraiment peur de lui, plus que nous je veux dire, elle sait qui il est, de quoi il est capable. Si elle avait vraiment quitté le pays, elle n'aurait pas prévenu sa sœur, Briseis, de cette façon. Pour moi elle cherchait juste à détourner l'attention des Zigaro.

- Tu t'enfonces, James. C'est encore plus risqué de te lancer à sa recherche !

- Pas si des adultes nous viennent en aide. Blaise Zabini a des amis qui m'ont semblé de confiance. Il est ami avec le père des Donovan, il ne nous laissera pas faire n'importe quoi.

- Il était du côté des Mangemorts.

- Il était à Serpentard, nuança James. C'est la communauté qui l'a rangé dans une case sans réfléchir. Comme le père de Scorpius, comme le père de Vincent, comme les parents de Timothée. Je... Je ne saurais t'expliquer pourquoi parce que je ne le comprends pas vraiment moi-même mais j'ai confiance en Blaise Zabini. Il se montre tellement... Tellement gentil avec moi. A l'écoute, drôle, rassurant.

- Et si c'était pour mieux te piéger ? Tu offres facilement ta confiance, et parfois certains élèves disent qu'un jour les Mangemorts vont se reformer et faire ressusciter Voldemort et...

- Ils imaginent qu'ils nous enlèveront Lily, Albus ou moi pour se servir de nous comme offrande et le réincarner, oui, je sais. Mais ce ne sont que des histoires d'enfants qui se font peur à Halloween. On vit dans le monde magique, nos parents se sont battus ou ont subi la guerre, d'une manière ou d'une autre. On est... La génération transfert. Celle qui ne cesse d'entendre parler d'un passé impalpable.

- Je... Je n'ai aucun droit de t'interdire de faire ce que tu as décidé de faire.

- Mais tu sais que je ne ferai rien que tu ne veuilles.

- Je ne veux pas que tu partes. Mais... Si tu veux le faire, si tu penses que c'est la meilleure chose à faire, fais-le. Je te soutiens. Et puis faut bien que je m'habitue. Ça sera ça, ta vie.

- Notre vie. Et je veillerai toujours à passer le plus de temps possible avec toi. Parce que je le veux, parce que tu passeras toujours avant tout pour moi.

- C'est réciproque. C'est justement pour ça que je te laisse partir.

Les larmes avaient envahi les yeux vert sombre de Natasha. James l'attira contre lui, la gorge nouée. Cette nuit-là ils s'étreignirent plus fort, la peur au ventre.

ooOOoo

Le lendemain, près de Kilkenny, Irlande

L'imposante demeure, semblable à du titane brut, se dessinait mystérieusement dans la nuit noire. Les trois silhouettes approchaient, voutées, à demi-dissimulées sous des capes dont les pans claquaient leurs jambes. Le garçon à la peau mate, de loin le plus grand des trois, avait rivé ses yeux sur le parc entourant la demeure. Un jardin boisé dont le labyrinthe d'épais buissons et les arbres hauts formaient d'effrayantes ombres qui semblaient danser sous l'effet des bourrasques.

Le garçon fluet et blond inspira un grand coup en s'immobilisant, avant de pousser le portillon. Ses aînés devinèrent qu'un enchantement puissant acceptait de le laisser passer et ne se posèrent davantage de question, se contentant de se rapprocher de lui, partageant le souhait de se protéger les uns des autres du froid, et de la peur occasionnée par le noir empli de sons mystérieux.

- Il est encore temps de faire marche arrière, avança le plus jeune lorsqu'ils furent sur le perron.

Le grand garçon à la peau mate hocha la tête mais déjà le troisième, totalement décoiffé par le vent, sonnait à la porte. Leur sort était jeté.

ooOOoo

Le gong sinistre raisonna longuement entre les pierres. Blaise Zabini reposa son verre, la liqueur dorée était à peine entamée, tout comme l'imposante bouteille de whisky. L'homme jeta un regard contrit, quoique surpris, à l'horloge murale qui trônait avec prestance dans le salon. A cette heure-ci Evelyn observait les roulades d'Haïdar – les moldus appelaient ça du judo. Leurs quelques amis leur rendaient visite par cheminée, seule la famille moldue d'Evelyn passait par la porte, et nul ne se serait permis de venir sans s'assurer de la présence d'Evelyn.

Toutefois Blaise se leva, s'arma de sa baguette et de sa canne en ivoire par mesure de précaution et ouvrit la porte, prêt à chasser ceux qui le privaient de sa liberté. Il découvrit les trois silhouettes serrées les unes contre les autres avec méfiance et sa voix mourut dans sa gorge lorsque les capuches glissèrent pour dévoiler leurs visages.

Le plus grand à la peau mate le regardait avec méfiance. Le petit blondinet lui lança un regard mi-licorne mi-hippogriffe semblant vouloir dire « ce n'était pas mon idée ». Ce fut James qui rompit le silence, s'avança d'un pas vers Blaise avec un sourire peu confiant.

- Bonsoir monsieur Zabini. J'ai besoin de voir Amalthéa Delanikas urgemment. Et vous êtes le seul à pouvoir me dire où elle est.

ooOOoo

Rien n'aurait pu préparer Evelyn à ce qui l'attendait en rentrant chez elle ce soir-là. « Papa n'est pas tout seul on dirait », avait dit Haïdar alors qu'Evelyn se figeait en apercevant trois garçons de l'âge de ses filles. Elle avait eu tout le mal du monde à envoyer dans sa chambre le petit Haïdar qui, entre temps, avait reconnu Scorpius. Une fois sûre et certaine que son fils était hors de la vue et de la portée des cris qui raisonnaient au rez-de-chaussée, elle s'empressa de rejoindre son mari.

- Je ne veux pas vous manquer de respect, monsieur Zabini, mais vous n'avez pas le droit de me dire ça. Nous ne sommes pas parents, vous et moi.

La phrase, prononcée par James Potter, appesantit une atmosphère déjà lourde.

- Tu es mineur !, hurla Blaise. Tu ne peux pas partir comme ça, à l'étranger, sans un adulte pour te protéger, te surveiller, te… Je vais écrire à Poudlard !

- Non ! Blaise, non !, supplia Scorpius.

Le jeune garçon se précipita vers Blaise, leur discussion était si vive, si pleine d'arguments contraires que personne ne vit le regard bref qu'échangèrent James et Mael. Aussi vifs que le vent qui frappait les fenêtres, ils plongèrent dans l'âtre de la cheminée et disparurent dans un feu vert.

Le temps s'était figé. Evelyn ne comprenait toujours rien et le petit sourire satisfait de Scorpius ne la rassura qu'à moitié. Puis, soudain, Blaise hurla. Dans ce cri désespéré, Evelyn décela tout autant de rage que de peur.

ooOOoo

Aéroport de Cork

Malgré l'heure tardive, l'aéroport regorgeait de voyageurs. James et Mael avaient trouvé refuge dans une petite cafétéria, s'installant dans un coin, à l'abri des regards, essayant de trouver une idée lumineuse sans vraiment apprécier les sodas qu'on leur avait servi.

- Je ne comprendrai jamais pourquoi les moldus mettent cinq glaçons, songea Mael. Il fait déjà bien assez froid et ça dénature le goût. On a laissé nos capes chez Zabini, en plus.

Comprenant que son meilleur ami était en panique, James lui pressa affectueusement l'épaule.

- Tu peux rentrer, tu sais. Scorpius doit encore être chez les Zabini, tu récupères ta cape et tu rentres te mettre au chaud. Suffit juste de retrouver Rose et Natasha en haut de la tour de…

- Et toi ? Tu crois que je vais te laisser partir seul pour Dadar ?

- Zadar, rectifia James avec un sourire.

- Il doit faire bon, en Croatie, espéra Mael en jetant un œil vers le panneau des vols.

Ils partiraient pour la Croatie deux heures plus tard. A l'aveugle, avec pour seul indice le bout de papier où Blaise Zabini avait griffonné deux mots, en pensant que James allait seulement écrire à Amalthéa, et non traverser une partie de l'Europe pour la rejoindre.

Mael chipa le bout de papier.

- Otok Sestrunj. T'es sûr que c'est en Croatie, hein ?, s'inquiéta-t-il.

- Oui. J'ai lu ce bouquin sur le géant Otok, la légende dit qu'il était si grand et si fort qu'il a brisé la terre pour en faire des presqu'îles. Otok Zverinac, Otok Rivanj, Otok Sestrunj… et tout autant d'îles formant l'archipel de Zadar.

- On devrait donc arriver pas très loin, s'enthousiasma Mael.

Il s'ébroua, ses yeux pétillaient à nouveau. La panique l'avait gagné dès que James et lui s'étaient enfuis de chez les Zabini. Ils avaient atterri dans un minuscule pub sorcier de Cork et une vieille dame aux cheveux verts leur avait proposé de l'accompagner dans sa chambre. Comme si Mael n'était déjà pas assez mal.

James l'avait entraîné au dehors, puis dans une épicerie de nuit où il avait acheté un grand sac de sport pour y dissimuler discrètement leurs balais. Le vendeur avait essayé un petit moment de leur vendre une valise plus sophistiquée, mais plus petite, puis avait laissé tomber en voyant les deux balais que Mael tentait de dissimuler avec plus ou moins de réussite.

« Au mieux il nous a pris pour des fous », avait dit James avant d'aviser un abribus.

C'est à ce moment-là que Blaise Zabini avait surgi au bout de la rue, et les deux garçons avaient sauté dans le premier bus qui passait. Une heure et deux changements plus tard, ils étaient parvenus à l'aéroport de Cork.

Mael avala son verre de soda, définitivement rassuré par le regard de James. Il n'était pas dénué de peur, mais il brillait d'une lueur vive.

Comme si James était enfin à sa place, avait enfin trouvé sa voie, celle de l'aventure, de la curiosité, de la découverte.

Une heure plus tard, ils franchirent la porte d'embarquement. Dans la zone commerciale de l'aéroport, tel un dragon dans un magasin de porcelaine, Blaise Zabini tentait de dissimuler ses différences au monde moldu qui gravitait tout autour de lui.

- Deux gamins, vous dites ? Seize ans, hein ? Ils font un peu plus, si vous voulez mon avis. Un noir et un blanc tout décoiffé, ouais. Z'ont pris un guide de voyage à destination de la Croatie.

Blaise se retourna pour chercher l'immense panneau des vols. Evelyn lui avait tout expliqué des différences entre l'avion et le transplanage. Mais Blaise n'avait que trop peu écouté.

- J'imagine que les vols pour Zadar sont peu nombreux ?

- Plus nombreux qu'avant, depuis que l'Irlande et la Croatie sont partenaires touristiques. Mais si vous v'lez du choix, faut aller à Dublin. Ici vous aurez que deux vols, un le matin et c'lui qui part, là. C'est dans c'lui-là qu'ils sont montés vos zigotos.

Paniqué, Blaise fit plusieurs tous sur lui-même, à la recherche d'une idée, d'une inspiration, priant pour trouver la bonne.

ooOOoo

Zadar, Croatie

- On aurait vraiment dû garder nos capes.

Mael cala le sac de sport sur son épaule droite en avançant vers James. Son meilleur ami se tenait devant ce qui semblait être un panneau d'indication. Il lança un regard penaud à Mael et lui désigna une petite terrasse abritée où trônait un distributeur de boissons chaudes.

- Je crois que j'ai repéré un petit lexique-dictionnaire de trois pages dans le guide, je t'offre un truc chaud ?

- Non, bouge pas, je vais chercher deux thés. Ça ne sera sûrement pas très bon mais ça nous réchauffera.

James hocha la tête, sortant le guide en le protégeant d'une main. La Croatie les accueillait sous des trombes d'eau. Aidé du dictionnaire, qui comportait seulement quelques élémentaires, James comprit finalement le principal assez vite et rejoignit Mael.

- Tu vois le panneau bleu, là-bas ?, indiqua-t-il à Mael en désignant l'extrémité d'un long parking. Une navette passe toutes les heures. Si je ne me plante pas elle devrait nous approcher de notre destination.

- Restera plus qu'à se trouver un coin au chaud pour dormir. La plage me tentait bien mais c'était avant de… tu sais.

Mael montra le ciel envahi d'épais nuages gris et James hocha la tête.

- La touche pour le thé ne s'enfonce pas, reprit Mael. Tu préfères le café ou le jus de citron chaud ?

Les deux amis échangèrent une grimace, puis, très vite, James attira Mael contre lui dans une accolade fraternelle.

- Merci de me suivre dans tous mes plans foireux, mon pote.

Mael haussa les épaules. Puis il avala d'une traite le café noir.

ooOOoo

La navette les avait laissés dans une gare routière du centre de Zadar. Conscients que le soleil ne se lèverait pas avant plusieurs heures, James et Mael avaient envisagé rester dormir dans la petite gare, en montant la garde à tour de rôle, mais tous deux redoutaient de s'endormir et de manquer de vigilance. Ils avaient peur, ne pouvaient se servir de la magie, et se sentaient comme au pied d'une énorme montagne.

- On n'a qu'à se rapprocher, proposa Mael en se frottant les bras pour se réchauffer et se tenir éveillé.

- Otok Sestrunj est une île, rappela James. Un ferry amène les visiteurs et les touristes, mais seulement la journée.

- Comment font les gens pour sortir le soir ? Ceux qui habitent une des îles et qui veulent… je sais pas moi, se faire un ciné ?

- Ils doivent avoir un bateau. Peut-être que quelqu'un acceptera de nous amener. Sinon faudra en emprunter un.

- De bateau ?, s'étrangla Mael. Tu sais conduire un bateau, toi ?

- Pas plus qu'une voiture, non.

La tentative d'humour tira à Mael un sourire sincère. Malgré la peur de l'inconnu et les risques qu'ils encouraient, et malgré les problèmes qu'ils risquaient d'avoir à Poudlard, Mael était heureux de partager cette aventure avec son meilleur ami. Ils avaient trouvé des ponchos très fins en plastique dans un présentoir publicitaire. Le vêtement, semblable à un sac de course et possédant le grand logo d'une marque de téléphonie mobile, avait le mérite de les protéger de la pluie. Et de leur donner l'apparence de touristes, moldus de surcroit. Ils s'éloignèrent du centre animé pour gagner le port.

Durant les trois heures qu'avaient duré leur vol, et après avoir difficilement combattu l'effroi d'un premier décollage, James avait feuilleté le guide touristique pendant que Mael essayait de dormir, malgré les coups de pieds qu'un jeune enfant lançait dans son dossier.

- Elle est grande comment cette île ?, demanda Mael en regardant droit devant lui pour deviner l'archipel malgré la vue déplorable que leur causait le mauvais temps.

- Sept miles de largeur, beaucoup de nature, très peu d'habitats. Le guide parlait de moins de cinquante habitants.

- Qu'est-ce qu'elle fait là, Amalthéa, à ton avis ? Elle se cache ?

- Je pense mais je ne l'espère pas. Elle s'y connait, en magie, et elle peut l'utiliser à loisir, elle.

- Tu crois qu'elle l'utiliserait contre nous ?

- Je ne pense pas. Mais peut-être qu'on n'aura pas le temps de s'annoncer. Peut-être qu'elle va sentir que quelqu'un approche et s'enfuir ou nous attaquer ou… Je n'en sais rien. J'espère qu'on ne prend pas tous ces risques pour rien.

- Comme tu l'as dit, ce n'est pas pour rien. Gwenog a besoin d'elle.

- Et nous d'un bateau, sourit James.

Devant eux la mer somnolait, parsemée de fines gouttes de pluie.

- C'est pas ce qui manque des bateaux, mes jolis.

James et Mael sursautèrent, leurs mains agrippant leur baguette dans leurs poches respectives. En contrebas, dans une barque dont la peinture aurait bien eu besoin d'être rafraichie, un homme d'un âge certain leur souriait. A ses côtés, celle qui devait être son épouse et qui avait apostrophé James et Mael plongeait sa main dans un sachet empli de viennoiseries.

Mael jeta un rapide regard à James, espérant qu'il réagisse. Mais celui-ci dévisageait le couple, abasourdi. Ce n'était pas tant le fait de les entendre parler anglais qui le déroutait, songea Mael. James semblait les connaître.

- Régime viennoiserie ?, demanda James avec un sourire tendre.

- Depuis trois jours et pendant quatre jours encore, répondit la dame en mordant dans un croissant. Vous en voulez mes jolis ?

- Je suis mort de faim, souffla Mael. Mais… vous êtes qui, au juste ?

James lui pressa l'épaule, comme pour le rassurer.

- Mael, je te présente Igor et Nadejda Pasternak. Les grands-parents maternels de Natasha.

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Au même moment, Poudlard

Rose tourna la dernière page de son livre qu'elle referma avec parcimonie, semblant le remercier pour ce moment de douce lecture. Elle s'avança vers Natasha qui n'avait plus bougé depuis des heures, le regard rivé vers l'extérieur.

- On devrait aller dormir.

- Je préfère rester alerte, au cas où, répondit Natasha.

- Il est plus de minuit, Nat. Va savoir où ils sont.

- Justement.

- James ne t'a vraiment donné aucune indication ?

- Il s'est donné quarante-huit heures maximum. Cinq heures pour Scorpius, vingt-quatre pour Mael, quarante-huit pour lui.

- Scorpius n'est pas rentré. Et ils sont partis à la fin des cours, ça fait déjà plus de six heures…

- Soit il a trouvé un moyen de partir avec James et Mael, soit Blaise Zabini les a enlevés.

- James a confiance en lui.

- James a confiance en tout le monde.

- Et toi en rien ni personne, ce qui est normal, tu es inquiète…

- J'ai confiance en James. Mais je suis inquiète, oui. Parce que si Zabini avait refusé de les aider, ils seraient déjà là. Et si Amalthéa était dans le coin, ils seraient déjà là aussi.

- Alors Zabini a accepté de leur dire où elle est, et elle est loin, soupira Rose, également très inquiète.

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Archipel de Zadar, Croatie

Mael avait écouté les explications des grands-parents de Natasha. Après tout, elles tenaient en une phrase. Le vieil homme était ami avec un parent de Blaise Zabini, c'était lui qui les avait prévenus, parce qu'ils savaient qu'ils rentraient en Russie par des moyens de transport moldus peu onéreux. Un voyage long qui ne semblait pas épuiser ce couple heureux.

- C'est vous qui avez donné l'idée à Amalthéa de rester ici ?

James posait mille questions. James ne s'arrêtait devant aucun silence. James voulait comprendre.

- Cesse de poser des questions et rame. Plus vite on sera arrivés, plus vite tu parleras à Amalthéa. Ne va pas croire que tu es le seul à la chercher.

- Vous faites allusion à qui ? Aux Zigaro ?

Le silence, toujours. Le vieil homme avait laissé ses rames aux deux garçons. Il se tenait en équilibre instable sur le bord de la barque, son bras gauche tout entier brassant les vagues, comme l'aurait fait un enfant. Son épouse se contentait de sourire, et de dévorer ses viennoiseries.

Nul n'avait remarqué la petite barque qui les suivait à bonne distance.

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Poudlard

Le jour se levait à peine sur l'Ecosse. A cette heure matinale, seuls les professeurs étaient habituellement éveillés. Au plus haut sommet d'une tour, pourtant, une douzaine d'élèves s'étaient rassemblés, leurs visages mangés par l'aube et la fatigue.

- Vous avez vérifié que Scorpius n'était pas rentré ?, insista Natasha.

- Oui, affirma Clifford. Je suis allé dans leur dortoir pour le vérifier moi-même. Mais seuls Jalil Lespare, Benoit Screta et les irlandais étaient présents. Pas de trace de Scorpius. Ni d'Albus, bien sûr.

- Vous l'avez enfermé ?, murmura Rose.

- Non, il a passé la nuit avec nous, sous bonne garde. On s'est relayés pour le surveiller toute la nuit.

La veille, Pepper avait surpris Albus en train d'essayer de communiquer avec les Zigaro. Il avait compris que James avait planifié quelque chose et, s'il ignorait quoi, il avait conseillé aux Zigaro de le suivre, espérant certainement retrouver grâce à leurs yeux. Depuis, Albus était surveillé par la petite bande qui espérait qu'il n'ait pas eu le temps de convaincre les frères Zigaro.

- Bon, intervint Nalani avec autorité, on fait comme on a dit. On profite que ce soit le week-end et que les profs ne soient pas trop sur notre dos pour poursuivre le plan. Les Serpentard, vous vous occupez de l'absence de Scorpius. Oscar, Keanu, mettez vos faux bandages, tout le monde doit croire que James et Mael sont blessés. Louis, tu restes désapprobateur mais sympa et tu fais des allers-retours réguliers vers ton dortoir, comme si tu rendais visite à James et Mael. Alice, tu t'occupes de Fred. Nolan tu surveilles ses arrières, au cas où.

Chacun acquiesça et Solenne se rapprocha de Nalani avec des petites feuilles vertes, inoffensives, qu'elle frotta contre les paupières de sa meilleure amie. Aussitôt les yeux de Nalani s'embrasèrent, laissant croire qu'elle avait pleuré toute la nuit. Leur plan hasardeux suffirait-il à persuader le tout Poudlard que la bande la plus soudée, et la plus célèbre, s'était déchirée en quelques heures ? Ils l'ignoraient. Mais en plus de rendre plausible l'absence de James et Mael, elle leur offrait une couverture pour surveiller la jeune sœur d'Amalthéa et ses amis ainsi que les abords de l'infirmerie.

- Ca va, tu n'as pas mal ?, s'inquiéta Solenne en voyant le visage de Nalani ravagé de larmes.

- Pas aux yeux, non, répondit Nalani d'un ton dur.

Son cœur, lui, battait de mille feux. Elle avait laissé partir son petit ami et celui qu'elle considérait comme un ami indispensable à sa vie. A ses yeux tous deux s'étaient jetés dans une aventure trop peu réfléchie et bien trop hasardeuse. Et malgré son amour inconditionnel pour Serdaigle et son petit côté Gryffondor manqué, elle était inquiète pour Scorpius, le plus Serpentard de ses amis. Nalani était rongée par la peur, et chaque heure qui s'écoulait lui paraissait des jours.

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Pourdlard, le lendemain

Retrouver Poudlard, et même s'il ne l'avait quitté que deux jours, fit beaucoup de bien à James. Pourtant, depuis trois heures qu'il était rentré au château, il n'avait croisé aucun de ses proches. Mael et Scorpius partageaient son inquiétude et James s'était glissé dans son dortoir, à la recherche de la Carte du Maraudeur qu'il avait confiée à Louis avant de partir. Mais il eut beau fouiller le dortoir, sa quête s'avéra vaine.

Scorpius, Mael et lui arpentèrent les couloirs du château, traversant les ailes sud et ouest en épiant l'extérieur à travers chaque lucarne qui se présentait. Ce fut finalement Louis qui les trouva, et les enjoignit à le suivre après les avoir étreint.

- Tu ne vas pas être content, prévint-il James avant de le laisser entrer dans une salle discrète.

Au grand soulagement de James, tous étaient présents. Ses amis, Rose, et Natasha qui lui offrit un sourire rassuré, quoique timide. Il s'approcha d'elle et la serra contre lui. Le manque avait été si fort qu'il lui paraissait ne pas avoir vu sa petite amie depuis des mois.

- Tu vas bien ?, lui murmura-t-il.

- C'est plutôt à toi qu'il faut demander ça, non ?

Elle ne le laissa pourtant pas répondre et l'embrassa tendrement, suffisamment pour faire perdre à James tout repère.

- James ?, les interrompit Louis. Il faut vraiment qu'on parle.

- De quoi ? Tu m'inquiètes, Louis…

- On n'a pas vraiment suivi le plan initial. Pas du tout en fait. Solenne et Natasha se sont introduites dans l'infirmerie, Solenne occupait l'infirmière en lui posant des questions médicales et Natasha est allée voir Gwenog.

Surpris, James se tourna vers sa petite amie qui évitait son regard, gênée.

- On s'est dit que Gwenog accepterait plus facilement si c'était Natasha qui le lui demandait, parce qu'elle sait que vous êtes ensemble et que…

- Accepter quoi ?

- De prélever un peu de son sang.

- De son sang ?, s'étonna James. Pourquoi ?

- Keanu et Solenne veulent faire des tests.

- Il faut qu'on comprenne qui sont Gwenog et Jasper, intervint Keanu.

- Ce qu'ils sont, rectifia Solenne avec sérieux.

- Et ce n'est pas tout, ajouta Nalani. On a vraiment surveillé les lieux et… On a dû empêcher une… une sorte de tentative d'enlèvement.

- Quoi !? Quelqu'un a essayé d'enlever Gwenog ?

- Pas quelqu'un, ils étaient quinze. Alors on les a affrontés. Tu vois, t'as beau essayer de nous protéger, le danger vient quand même à nous.

Le calme et la retenue qui figeaient jusque-là le groupe implosa, à mesure que James, Mael et même Scorpius s'approchaient des autres pour s'assurer qu'ils allaient bien. Pepper s'avança jusqu'au centre de la pièce et poussa un hurlement pour attirer l'attention de tous. Et leur silence.

- Tout le monde va bien, nos guérisseurs en herbe s'en sont assuré, balaya-t-elle en désignant Solenne et Keanu. C'est le principal, non ?

- Mais...

- Écoute, James, on te racontera tout dans les moindres détails mais tu vois bien que vous ne faites pas le poids face à nous, tes frangins et toi. On est plus de dix à vouloir savoir. Alors tu vas finir par nous dire si la raison pour laquelle on s'est battus en valait la peine ? Tu l'as retrouvée ?

James observa chaque visage avec inquiétude. Ils n'avaient pas l'air blessés mais ils étaient marqués, par quelque chose que James ignorait. Et ça le rendait fou. Pourtant il comprit qu'il devait parler le premier. Et la main que Mael tendit vers l'horloge lui rappela que sa place était ailleurs, du moins durant une heure. Alors il se contenta de dire l'essentiel.

- Oui. Oui, nous l'avons retrouvée.

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Kilkenny, demeure de la famille Zabini

Drago Malefoy faisait les cent pas dans le large et sombre salon, sans pour le moins gêner Blaise Zabini, confortablement installé dans son fauteuil, qui admirait la robe ambrée de son whisky de trente ans d'âge.

- Attends… Tu es sûr que Scorpius était là ?

- Par Merlin, Drago, il était dans mon salon, il m'a parlé, c'est mon filleul, tu crois vraiment que je pourrais me tromper ?

- Ça dépend de ce que tu avais bu.

La remarque de Théo tira un petit rire à Blaise.

- Un demi-verre. Les garçons ne m'ont pas laissé le temps de poursuivre ma dégustation.

- Mais tu dis que Scorpius est resté ici ?, insista Drago.

- Oui ne t'en fais pas. Il m'occupait pour que James et son ami Mael Thomas prennent la poudre d'escampette. J'ai aussitôt appelé Evelyn, elle était rentrée, et elle s'est occupée de Scorpius.

- Pourquoi ?, demanda Théo en redoutant la réponse. Qu'as-tu encore fait, Blaise ?

- Je les ai suivis. J'ai même pris cet oiseau énorme que les moldus appellent avion.

- Tu les as suivi ?, s'étrangla Drago. En Croatie ? Toi !?

- C'est de mon fils qu'il s'agit. Deux gamins, mineurs, interdits de lancer le moindre sort, à la recherche d'une fille qu'ils connaissent à peine, dans un pays étranger. Évidemment que je les ai suivis !

- Et ?, le pressa Théo avec sourire fier.

- Ils ont eu de la chance. Les Zigaro n'étaient pas à leur poursuite et avant de monter dans cet oiseau de malheur, à Cork, j'ai contacté le vieux James. Lui-même a mis des amis à lui dans la confidence, ils attendaient les gamins au port, avec une barque pour les amener sur cette île où se cachait Amalthéa.

- Et ?, insista Théo.

- James l'a retrouvée, souffla Blaise avec évidence. Et il l'a ramenée.

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Infirmerie de Poudlard

Je n'aurais jamais cru que l'internationaliste y parviendrait. L'internationaliste, l'idéaliste, la célébrité, James Potter quoi !

J'ai toujours usé de surnoms pour nommer James Potter. Parce que c'est ce que fait Scorpius Malefoy, mon modèle, mon repère, le seul qui s'intéresse un tant soit peu à moi. Scorpius, quand il parle des gens, il dit « l'imbécile », la « crétine », le « couard ». Sally-Ann Perks dit que personne ne trouve jamais grâce à ses yeux. Elle dit ça sur un ton de reproche. Mais moi j'aime quand Scorpius fait ça.

- Moi aussi j'aime beaucoup Scorpius.

L'internationaliste me sourit. Il s'est détourné de Gwenog, vers laquelle Amalthéa glisse, privée de ses jambes.

- Pourquoi l'internationaliste ?, me demande-t-il en s'asseyant au bord du lit sur lequel je suis étendu depuis des jours.

Il est avenant, curieux. Sans reproche. Il pose des questions qui ne font pas mal, pas comme les professeurs et l'infirmière qui ont des reproches plein la voix.

- Scorpius dit que tu rêves de t'envoler, de parcourir le monde pour le soigner.

- Tu penses que le monde va mal ?

Je hausse les épaules. Il parait que ça se fait. L'internationaliste insiste avec ses yeux. C'est quelque chose qui habite ses yeux en permanence. Ça s'appelle la curiosité.

- Regarde ses jambes, je dis en désignant Amalthéa. Regarde Gwenog, regarde-moi. Nous n'avons rien à faire ici. Nous ne devrions même pas vivre. Nous ne vivons même pas, d'ailleurs. C'est un monstre pire que celui qu'a combattu ton père qui est coupable de tout ça. De ses jambes. Et de nous. Et s'il se déclarait, ce monstre, tout le monde s'attendrait à ce que toi tu le combattes, parce que c'est ce que ton père a fait contre ce mage noir au nom ridicule. Alors oui, le monde va mal.

L'internationaliste hoche la tête, songeur. De l'autre côté du paravent les filles ne parlent pas. Je ne sais pas pourquoi l'infirmière a tenu à installer ce paravent entre nous. Elle en a mis plein d'autres, des paravents, pour nous isoler du reste de l'infirmerie, pour qu'on soit coupé du reste du monde. Mais quel intérêt de poser ce bout de bois entre nos deux lits ?

L'internationaliste se dandine au bord du lit. S'il continue il finira par tomber. Mais il ne tombe pas, il préfère parler.

- Les adultes ne nous font pas confiance, m'explique James Potter-l'internationaliste. Ils pensent qu'il est plus sûr de séparer les garçons des filles.

- Pourquoi ?

- Pour… Pour que tu ne vois pas Gwenog dénudée, et vice versa.

- Pourquoi ?

- Parce que… Ils ont sans doute peur que vous fassiez… des choses, tous les deux.

- Quoi comme choses ?

Il est tout gêné. J'entends Gwenog qui soupire.

- Des bébés, grogne-t-elle. Ils ont peur que tu sois ébahi par ma beauté et que tu me sautes dessus pour me faire des bébés.

Le silence retrouve ses droits. Mais ça ne dure pas. Ça ne dure jamais avec Gwenog.

- Ce qui serait impossible parce qu'on ne peut pas en faire, des bébés. Mais ça ils ne le savent pas.

J'entends comme de l'amertume dans sa voix. C'est pas qu'elle a envie d'en avoir, des bébés, c'est juste qu'elle n'aime pas ce qu'elle est, ce qu'on est tous les deux.

Rien, voilà ce que l'on est. Deux « rien » dévorés par les flammes, et voilà que notre peau s'est régénérée en moins d'une heure. Et voilà que nos cheveux ont poussé en un claquement de doigt. Et voilà que nous sommes là, depuis des jours, à peupler le lieu des êtres malades, alors que nous ne sommes ni malades, ni des êtres.

James est bouleversé. Le rideau s'est ouvert. Amalthéa s'approche de Gwenog, vraiment, elle la regarde tellement fort qu'elle pourrait l'avaler avec ses yeux, elle ne parle pas mais elle vérifie, elle se rassure, elle surveille Gwenog comme si elle avait peur que Gwenog s'envole, comme ça, pouf.

Et d'un seul coup c'est comme si elle tombait mais c'est étudié, je vois son corps heurter celui de Gwenog, l'entourer, l'étouffer, c'est beau et c'est fort, et ça doit être douloureux parce qu'elles pleurent, et Gwenog se met à parler, et je ne comprends pas ce qu'elle dit sauf « tu pourras m'amener partout », ça sonne comme une demande, comme une promesse et je comprends qu'elle demande à Amalthéa de la prendre avec elle et j'ai peur, d'un coup, qu'Amalthéa accepte parce que si Gwenog part je serai tout seul.

- Hey, ne pleure pas Jasper, tu ne seras jamais tout seul, on sera là, nous, Scorpius, moi, et plein d'autres, je te le promets.

James chuchote et mes joues sont pleines d'eau. La sienne, la mienne, ça coule des yeux mais ça ne fait pas mal. C'est plus loin, plus profond que j'ai mal. James m'attire contre lui et je n'ai pas vraiment peur, ça fait juste bizarre. Jamais personne ne m'avait serré dans ses bras.

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Elle dit « c'est impossible ». Elle répète « c'est impossible Gwenog ». Elle dit qu'elle est désolée. Au moins dix fois. Elle dit que je dois rester là, que je dois être forte. Elle dit que même si on est séparées elle veillera sur moi. Elle dit « je t'aime », et c'est la première fois.

Une image folle, au moment de tomber, quand on m'a arrachée des flammes, lorsque mon menton a heurté le sol. Amalthéa.

Mes vêtements étaient déchirés, noircis par le feu. Amalthéa.

Je titubais, pieds nus, ventre noué. Amalthéa.

Je regardais les cendres bouillantes. Amalthéa. Je n'étais pas blessée. Amalthéa. Je savais que ce n'était pas normal. Amalthéa

Les professeurs me parlaient, me lançaient des sorts, me posaient des questions. Amalthéa. Je ne pensais qu'à elle, la seule qui compte. Et à tout ce que je ne connais pas, tout ce que je ne connaîtrai jamais.

Le doigt d'Amalthéa glisse sur ma joue pour effacer cette goutte qui n'en finit pas de tomber de mon œil.

- Je t'aime, Gwenog. N'oublie jamais ça.

Les gouttes restent coincées dans mes yeux, ça fait comme un rideau, Amalthéa est toute brouillée, comme quand Kathleen nous parle du cinéma. Le cinéma c'est comme la vie mais en mieux et sur un écran. Amalthéa ferait une bonne actrice, sa voix de cinéma est différente, elle chuchote la soie des mots. Et lorsqu'elle embrasse mon front, je suis heureuse d'avoir passé toutes ces heures au milieu de ces flammes immenses.

Le drame est un cadeau. Il m'offre tout ce que la vie me refuse. Amalthéa.

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Une heure plus tard

Juliet lui avait donné rendez-vous dans la salle sur demande. Le seul endroit à ses yeux où ils pourraient parler en toute discrétion. Le cœur de James battait fort quand il arriva sur les lieux. Tous ses amis étaient là, et James prit quelques secondes pour les observer.

Keanu et Solenne murmuraient dans un coin.

Assise à même le sol, Alice les fixait, entourée d'Oscar, Susie, Pepper, Vincent et Clifford.

Mael et Nalani étaient blottis l'un contre l'autre, comme seuls au monde.

Natasha marcha vers lui et Rose se tourna vers Louis.

Seule au milieu de la pièce, Juliet était plongée dans ses pensées.

- On reste dormir là, ce soir, ok ?

James hocha la tête, serrant Natasha dans ses bras. Il ne pourrait pas se séparer d'elle avant plusieurs heures. Il avait trop besoin de la sentir contre lui.

- Aller, viens. Je te préviens, ça va être dur. Mais il faut que tu saches.

Tous se regroupèrent, s'asseyant en cercle autour de Juliet qui ne bougeait toujours pas. Pepper, Solenne et Irina la rejoignirent. Natasha serra la main de James.

- Ces deux-là nous harcèlent et j'imagine que toi aussi tu veux savoir, commença Pepper.

James échangea un regard avec Scorpius, puis avec Mael avant de hocher la tête.

- Mael nous a expliqué pour Amalthéa et Gwenog, sans entrer dans les détails. Tu n'as pas à le faire non plus, l'important est de les avoir rassemblées. Pour ça notre plan est une réussite. Pour le reste... Disons que le bon côté des choses c'est qu'on a fait tellement de grabuge, quand on se battait, que les profs ont débarqué rapidement. On se serait fait battre à plate couture sinon.

- Et le mauvais côté des choses ?, releva James.

Pepper n'arrivait pas à soutenir son regard, leurs amis étaient abattus, têtes baissées, certains tremblaient, et James sentit la peur grandir en lul.

- Au milieu des quinze personnes qui ont essayé d'enlever Gwenog et Jasper...

Pepper s'interrompit. Elle n'arrivait pas à poursuivre.

- C'était Albus ?, crut comprendre James.

- Non, souffla Juliet. C'était Keith.

De blême, James devint livide.

- C'est impossible, contra Mael.

Une larme roula sur la joue de Nalani. Après Juliet, elle était sans doute la plus proche de Keith. Sur le bras de James la main de Natasha tremblait.

- Il s'est battu ?, demanda-t-il.

- Ouais, lâcha Clifford. Des Stupefix essentiellement. Contre Susie, contre Nalani, contre moi.

- Et il m'a jeté un Doloris, ajouta Oscar avec une peine immense. Susie est parvenue à dévier le sort mais...

- Il est avec eux, coupa Juliet. Keith est avec les Zigaro. Keith est avec ceux qui nous effraient depuis des années. Ceux qui ont essayé de nous faire souffrir, de nous diviser, de nous tuer. Ceux qui ont créé Gwenog et Jasper. Ceux qui ont poussé Albus à te blesser tant de fois. Ceux qui ont volé ses jambes à Amalthéa. Et s'il est avec eux... ça veut dire qu'il est contre nous.

La conversation eut du mal à reprendre. Évoquer les quatorze autres personnes, les détailler physiquement, promettre à demi-mot de les identifier, tout cela n'avait finalement plus d'importance à leurs yeux.

Ils avaient perdu l'un d'entre eux, celui dont le sourire plus grand que le ciel les avait conquis, des années plus tôt.

Celui qui se plaignait de ses cheveux qui frisaient avec l'humidité, celui qui était si fier de ses lunettes carrées quand la communauté ne jurait que par les lunettes rondes « à la Harry Potter », celui qui détendait l'atmosphère quand personne n'y parvenait.

Un ami, le plus enthousiaste de tous. Camarade de batte, meilleur ami, petit-ami. Ils avaient beau être nombreux, l'abandon de Keith créait un vide immense.

Cette nuit-là, ils se séparèrent le cœur lourd et, une fois seuls, James et Natasha s'étreignirent fort, comme pour chasser les larmes qui débordaient de leurs yeux. Sans jamais parvenir à endiguer leur peine.

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Salle d'Etudes Moldues, premier étage

Le cours d'Etudes Moldues de ce vendredi après-midi, le dernier de l'année pour les élèves de sixième année, était consacré aux expériences. Chaque groupe d'élèves se rassemblait autour d'éprouvettes, de tubes à essai et de microscopes.

James s'était installé avec Mael, Juliet, Keanu et Solenne et avait nonchalamment fait tomber une goutte du sang de Gwenog sur une lame que Solenne s'était empressée de glisser dans le microscope.

C'était là leur dernière chance d'en découvrir davantage sur Gwenog et Jasper, d'enfin connaître la vérité sur leur existence. Bien sûr ils auraient pu attendre la rentrée suivante mais la détresse des deux enfants sans nombril les touchait. Ils se sentaient investis d'une mission, et ne pouvaient attendre davantage.

Alors Mael occupait le professeur Handmade, lui parlant de ses ambitions professionnelles et de son désir de consacrer sa vie à préserver l'entente entre le peuple sorcier et le peuple moldu.

Keanu et Juliet avaient construits un mur de livres et de parchemin frais autour du petit groupe et faisaient mine de prendre des notes pour cinq.

Et James et Solenne étaient chargés de parvenir à un résultat, un début de piste au moins, en dix minutes. Il en allait de leur discrétion.

Mais ils n'eurent pas besoin de plus d'une seule et simple minute pour comprendre que le sang de Gwenog n'avait rien de normal. Ni de naturel.

Une base de chlorophylle. De l'acier inoxydable. Des pigments de couleur. De la poussière et de l'alcool, sans doute du whisky.

- Il ne manque plus que le ketchup, murmura Solenne à l'oreille de James, dans une vaine tentative d'humour.

James n'esquissa pas l'ombre d'un sourire et, comme à chaque fois qu'il se sentait incapable de faire face à une situation, passa une main gênée dans ses cheveux. Gwenog et Jasper n'avaient rien d'humain, et ce qui était jusque-là un doute résultait désormais en une terrible certitude. Solenne nota avec application les différentes compositions du faux sang de Gwenog, proposant de les comparer au sang de Jasper dès la rentrée prochaine. Elle jeta un simple enchantement de copie et tendit le parchemin à Keanu. La ride du souci ne tarda pas à déformer son front.

- On va se voir cet été, affirma Solenne, toujours à l'oreille de James. On va poursuivre nos recherches, Keanu et moi.

- Si vous avez besoin d'un manœuvre…

- Profitons des capacités de chacun. Gwenog et Jasper sont des cas d'études, pour nous. On va les étudier, et chercher comment les soigner, les guérir, les protéger. Et toi…

Solenne s'interrompit, esquissant un sourire charmeur au professeur Handmade qui vérifiait que tout allait bien pour ses élèves. La brillante Serdaigle attendit que leur professeur se soit dirigé de l'autre côté de la salle pour poser sa main sur l'épaule de James.

- Et toi tu vas faire ce que tu sais faire, ce qui te fait vibrer. Les voir comme une contrée étrangère, découvrir tous leurs mystères. Et les aimer, à ta manière. Avec curiosité et protection, comme le frère doux et infaillible que tu es.

James affubla son amie d'un sourire timide, ne pouvant empêcher ses joues de rougir. L'existence et la présence de ses amis étaient une force, sans doute la plus importante pour lui.

- A nous tous on trouvera un moyen de prendre soin de Gwenog et Jasper. J'en suis certain.

Mael hocha la tête, et les deux guérisseurs en herbe se penchaient déjà l'un vers l'autre, échangeant les premières hypothèses. Seule Juliet faisait grise mine. Et sa peine, que tous partageaient, leur rappelait jour après jour, à chaque heure et en chaque instant, que l'un des leurs les avait abandonnés.

L'absence de Keith pesait lourd dans leur cœur.

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Le lendemain, dans la Grande Salle

C'était un mardi matin, et les élèves qui regardaient Kathleen et Hewie avec pitié étaient encore nombreux. Nul n'ignorait désormais qu'elles étaient « les copines de cette fille qui s'est fait dévorer par les flammes ». On venait leur demander des nouvelles de Gwenog, avec plus de curiosité que de réel et sincère intérêt pour leur amie, et, parfois, on leur demandait des informations sur les obsèques. Quand auraient-elles lieux, est-ce que l'évènement se déroulerait à Poudlard, et toutes sortes de questions qui nouaient l'estomac de Kathleen pendant des heures. Et donnaient des envies de meurtre à Hewie.

Ce mardi matin ne dérogea pas à la règle. Kathleen et Hewie apprenaient à marcher à deux, sans avoir à surveiller Gwenog, à quémander son silence et sa discrétion, parce que Gwenog parlait toujours sans réfléchir, et leur amie leur manquait énormément.

Ce mardi matin, elles s'installèrent tout au bout de la table de Gryffondor en évitant les messes basses de ceux qui continuaient de prononcer le prénom de Gwenog et de répéter qu'il n'était pas normal qu'elle ait survécu alors qu'elle aurait dû brûler vive.

Ce mardi matin, elles jetèrent un bref coup d'œil vers la table de Serpentard, mais seul Scorpius Malefoy fusillait les médisants du regard. Jasper Leitrim n'avait pas un Kathleen et un Hewie pour l'accompagner, et veiller à ce qu'il ne dise pas trop de bêtise.

Ce mardi matin, Kathleen et Hewie n'oubliaient pas qu'elles avaient failli à leur tâche. Et elles culpabilisaient de n'avoir su retenir Gwenog et l'empêcher de traverser ces maudits feux.

Ce mardi matin, elles ne se pressaient pas pour rejoindre l'infirmerie. Elle savait qu'on ne les laisserait pas entrer. On ne les laissait jamais entrer.

Ce mardi matin, elles sursautèrent en entendant un gros choc à l'entrée de la Grande Salle, comme si quelqu'un tombait lourdement sur le sol et esquissèrent un triste sourire en songeant que ça arrivait très souvent à Gwenog, avant que les flammes ne l'engloutissent.

Ce mardi matin, elles ne comprirent pas pourquoi les rires n'étaient pas aussi forts que d'ordinaire, pourquoi les enfants, d'habitude si prompts à se moquer les uns des autres, s'étaient soudain tût.

Ce mardi matin, alors que seuls quelques murmures étouffés leur provenaient des tables voisines, elles levèrent finalement les yeux vers l'entrée de la Grande Salle.

Ce mardi matin, trois Gryffondor de sixième année s'empressèrent d'atteindre l'entrée de la Grande Salle pour aider à se relever la jeune fille qui était tombée au sol.

Ce mardi matin, entre les jambes des garçons et leurs capes qui battaient au vent, Kathleen et Hewie aperçurent les cheveux de la fille tombée au sol. Des cheveux roux emmêlés, jamais peignés, jamais coiffés.

Dans le silence choqué ambiant, Gwenog agrippa la première poigne venue.

ooOOoo

Une demi-heure plus tard, parc de Poudlard

- Ce n'est pas agréable mais tu t'y feras. Et eux aussi, ils s'y feront. Bientôt un couple se formera ou un élève videra l'un des sabliers après avoir fait une grosse bêtise et on ne parlera plus de ta chute dans la Grande Salle.

C'est James Potter qui m'a relevée. Forcément, il fallait que ce soit lui. Il tient ses promesses, celles qu'il a murmurées à Amalthéa. « D'accord, je veillerai sur Gwenog, je te le promets Amalthéa ». C'était juste avant qu'elle ne parte, juste avant qu'elle ne disparaisse à nouveau.

- Ce n'est pas à cause de la chute qu'ils parlent de moi.

J'ai fui la Grande Salle. Je ne voyais pas l'intérêt de la traverser dans le silence, des centaines d'élèves m'observant. La Grande Salle c'est une pièce immense où se rejoignent les estomacs qui grondent. Le mien ne gronde pas, car je n'ai jamais faim. Quand je mange, c'est juste pour faire comme les autres, comme les humains.

- Les autres finiront par oublier Beltaine, murmura James.

Il a posé sa main contre mon dos et dessine des courbes irrégulières. J'aime bien quand il fait ça.

- Les gens n'oublieront jamais.

- Si, soupire James. Ce sera long, et dur à supporter mais nous vivons au milieu de choses fabuleuses, mystérieuses, inattendues. Nous sommes des sorciers, nous sommes entourés de créatures étranges et de phénomènes inexpliqués. Ils finiront par croire que c'était normal. Le professeur Patrick y veillera. Tu as bien lu son article dans la Gazette ? Elle a dit que c'était normal, parce que ce sont des feux magiques et...

- Mais c'est faux. Toi et moi on le sait.

- Mais les autres n'ont pas besoin de le savoir, Gwenog. Les autres ont besoin de te voir manger, aller en cours, te plaindre du mauvais temps et paresser au bord du lac avec Hewie et Kat quand il fait beau. Les autres doivent croire que tu es... tu sais.

- Normale ? Humaine ? Pourquoi James ?

- Parce que sinon ils vont parler. A leurs parents, par exemple. Et certains adultes auront de mauvaises intentions.

- Comme ceux qui nous ont créé, je dis en hochant la tête pour qu'il comprenne que j'ai compris.

Mais je dois avoir l'air triste parce qu'il m'attire dans ses bras.

- C'est temporaire, Gwenog. Tu t'en es très bien sortie pendant des mois, Jasper aussi. Il suffit de faire comme avant. Comme avant Beltaine. Et nous, mes amis et moi, on va essayer de comprendre.

- Amalthéa doit savoir, elle. Elle te le dirait si tu lui demandais.

- Amalthéa doit se cacher. Mais crois-moi, même là où elle est, elle te protège. Tu n'es pas seule, Gwenog. On est là. On est ta famille. Elle n'a pas fière allure, c'est vrai mais... On t'aime. Et c'est le plus important, tu ne crois pas ?

Je fais oui avec la tête. Il est gentil, sincère. Il mérite que je lui laisse entendre que je suis d'accord. Dehors le soleil irradie le parc. Il paraît que c'est l'été qui s'installe.

Tout à l'heure je sortirai avec Kahleen et Hewie et je forcerai mes yeux et ma bouche à s'ouvrir très grand en disant « mais non par Merlin, je ne sais pas ce qui s'est passé, juste que j'ai eu très mal et que je suis chanceuse d'être tombée dans un feu magique et pas dans un vrai feu ! ».

Je mentirai puisque je ne peux pas dire la vérité. Je n'oublie pas les recommandations d'Amalthéa, les promesses de James. Mais, surtout, je n'oublie pas que la vérité m'échappe, que je ne la connaîtrai sans doute jamais.

Qui je suis. Ce que je suis. A quoi je sers. Pourquoi ai-je été créée. Pire, encore. Suis-je destinée à ne jamais mourir, à ne jamais m'éteindre ? Bientôt ça fera un an. Un an que je mens, que je trahis. Un an que je dors dans un château, alors que je n'ai jamais sommeil. Un an que je mange des fruits, de la viande et des légumes, alors que mon corps ne se nourrit que de magie. Un an que je parle, que je prends la parole en cours, que j'apprends à me servir d'une baguette, que je me rapproche de Kathleen et Hewie.

Pourquoi ? Pour quelle raison ai-je été créée ? Le saurais-je donc jamais ?

ooOOoo

C'était le vingt-trois juin. Je me souviens que tout le monde parlait des vacances qui arrivaient et de ce qu'elles leur promettaient. Un voyage avec des parents aimants, une semaine chez cette grand-mère qui cuisinait si bien, des retrouvailles avec des cousins. Lily Potter parlait d'un terrier et j'imaginais qu'elle passait ses vacances transformée en lapin. Ça n'avait rien de très enviable mais elle citait des noms, beaucoup de noms, et j'imaginais qu'il y aurait d'autres lapins avec elle, des adultes et des enfants transformés comme elle et agglutinés dans ce terrier qui faisait sourire et frémir les autres élèves.

Oui, on était le vingt-trois juin et j'étais la seule à ne pas vouloir partir en vacances. Avec Jasper Leitrim, sans doute. Le professeur Patrick nous avait montré deux photographies de l'endroit où nous allions passer nos vacances. Une toiture et des murs gris, des enfants tristes au premier plan, les mains disparaissant sous des manches distendues, les chevilles flottant au-dessous de pantalons trop courts. Le professeur Patrick nous avait mis en garde, on allait devoir cacher nos baguettes, chaudrons et autres signes magiques. « Vous serez entourés d'enfants qui ne pratiquent pas la magie et qui ignorent tout de son existence. Quelqu'un du ministère passera vous voir chaque semaine, pour s'assurer que tout se passe bien pour vous. Et moi aussi je vous rendrai visite. »

Je n'avais pas parlé des invitations de Kathleen et Hewie. Elles m'avaient proposé de passer quelques jours chez l'une puis chez l'autre. Mais je n'avais pas envie d'y aller, pas envie de rencontrer leur famille, de voir ce que c'était que d'avoir des parents. Là où j'allais, je ne verrai ni papas ni mamans, seulement des enfants seuls, comme Jasper et moi.

Ce vingt-trois juin était une journée particulière. Très tôt le matin nous avions reçu les résultats de nos examens de fin d'année. Il avait fallu courir se cacher dans les toilettes parce qu'Hewie pleurait. Beaucoup. Une histoire de mauvaise note en Sortilèges. Kathleen n'osait pas sourire, du coup, elle qui était très heureuse de ses notes. Moi je ne pensais rien, puisque je n'étais pas faite pour penser.

J'ai bien songé à Amalthéa mais je me suis forcée à arrêter très vite. Elle n'aurait pas apprécié mes notes, et puis… Elle n'était ni ma mère ni ma sœur, elle n'avait que faire, au juste, de mes notes.

Plus loin les garçons se tapaient dans les mains. Ils disaient « ça aurait pu être pire ». Lily Potter avait la même expression que d'ordinaire. Elle se fichait de ses notes comme du reste. Je me demandais, parfois, ce qui aurait pu la toucher, la faire réagir. Avant de me rappeler que ça n'avait aucune importance, qu'elle n'avait aucune importance. Les autres la félicitaient. Et puis tous disaient la même chose. "Ma mère ne va pas être contente, mon père va criser en voyant que j'ai pas la moyenne en Botanique".

Ensuite nous avions grimpé le long d'une échelle pour investir une salle étrange. Les habituelles chaises avaient été remplacées par des fauteuils et alors qu'on nous interdisait de boire ou de manger dans les autres cours, nous avions là l'obligation de boire du thé. Nos baguettes étaient rangées dans nos sacs, comme nos livres et les cerveaux de ceux qui en possédaient – chose assez rare dans cette classe. Une vieille dame couverte de foulards se donnait des grands airs et parlait d'une voix rauque – possédée, disait Hewie d'un air clairement réprobateur. C'était de loin le cours le plus inintéressant de l'année.

Pour le dernier jour de l'année, les professeurs nous avaient concocté un programme de découverte des options à choisir en troisième année. En descendant l'échelle de salle de Divination je ne savais pas à quoi m'attendre mais j'étais persuadée de ne jamais choisir la Divination. C'était avant de bailler en Arithmancie et de m'endormir en cours de Runes Anciennes.

Oui, on était le vingt-trois juin et notre dernier cours de l'année nous vit suivre le chemin du lac. J'avançais comme souvent encadrée de Kathleen et Hewie qui, malgré les semaines qui s'enchaînaient, continuaient de me surveiller comme au début de l'année. Ce qui m'évitait bien des situations compromettantes, je me devais de le reconnaître.

Kathleen s'enthousiasmait à l'idée de découvrir le cours de soins aux créatures magiques et Hewie rappelait à qui voulait bien l'entendre que le cours était donné par un demi-géant à la barbe et aux cheveux hirsutes. Quelques préfets étaient rassemblés au bord du lac. Je reconnus James à ses cheveux incoiffables, ainsi que quatre de ses amis. Louis, le préfet de Gryffondor, la capitaine terrifiante de Serdaigle et les deux agneaux qui servaient de préfets à Poufsouffle. Les trois garçons portaient de fins débardeurs qui moulaient leur torse et quelques filles gloussèrent en papillonnant des yeux. C'était ridicule – comme le fit remarquer Hewie alors que les joues de Kathleen se coloraient de rose – mais ça me fit rire. James m'offrit un clin d'œil avant de s'approcher de sa sœur, sûrement pour la taquiner. C'était une chose que faisaient les frères.

Le professeur Hagrid nous expliqua que le lac noir de Poudlard était empli d'êtres fabuleux et qu'il les avait appelés, pour que nous puissions les rencontrer. Le cours n'avait pas commencé que l'ensemble de mes camarades avait déjà choisi de le suivre, à partir de la rentrée prochaine. Je devais reconnaître que je n'étais ni en train de m'endormir, ni en train d'étouffer au milieu d'effluves d'encens.

Les préfets s'approchèrent de nous, brandissant leurs baguettes sur nos vêtements. Les miens se transformèrent en une combinaison étanche qui se collait à ma peau.

- Ne t'inquiète pas, Gwenog, tout redeviendra normal quand tu sortiras du lac, me rassura James.

Les premiers à se jeter à l'eau furent les garçons, Renaud Bayard en tête. Certains éclaboussaient leurs amis, d'autres faisaient des mouvements étranges et avançaient dans l'eau sans qu'ils ne soient en train de marcher ou de courir. Je trouvais ça étrange, oui, et fabuleux. Je me demandais pourquoi ils n'avançaient pas ainsi sur la terre ferme lorsque James tapota mon épaule. Je m'aperçus que j'étais seule, avec les préfets. Le demi-géant donnait quelques directives avec un grand sourire et tous mes camarades étaient dans l'eau. Une eau sombre qui ne s'écoulait pas comme dans la douche. Une immense baignoire sans mousse et dont on ne voyait pas le fond.

- Tu as peur ?, me demanda James d'une voix douce et basse, pour que moi seule l'entende.

Non je n'avais pas peur de l'eau, c'est juste que personne n'avait pris le temps de m'apprendre à nager.

J'ignorais totalement pourquoi. Pourquoi l'on m'avait appris à parler, à différencier les couleurs, à m'habiller le matin. A avancer tout en évitant les autres, à gravir un escalier, à emprunter un chemin sans dévier sur le bas-côté.

Je sentais mon corps devenir bizarre. J'avais une peur monstrueuse qui me creusait un grand vide à l'intérieur du ventre et finissait par me rendre nauséeuse.

Kathleen et Hewie étaient loin, très loin du rivage. Si elles étaient parties sans se soucier de moi, qui pouvait bien se soucier de Jasper, lui qui n'avait pas d'amis. Et la peur n'en finissait pas de creuser mon ventre.

James hurla à Susie Finigan de veiller sur moi, de s'assurer que je ne quittais pas la terre ferme. Il s'élança et je sus qu'il était trop tard. En les voyant nager comme des forcenés, lui et Nalani Jordan, mes camarades s'écartèrent. Je vis Hewie attraper Kathleen par le bras, et cette dernière me chercher des yeux avec inquiétude. Je sentis la main tremblante de Susie se poser sur mon épaule.

La tête de James et celle de Nalani disparaissaient dans l'eau, ressortaient à peine et replongeaient aussitôt. Louis et Oscar retenaient le demi-géant qui avait sauté à l'eau. Des vagues immenses se formèrent sous l'impact et les préfets se dépêchèrent d'aider les élèves à remonter.

- Tu es sèche, remarqua Hewie en me rejoignant.

Je ne répondis pas. D'autres élèves regardaient autour d'eux, cherchant qui il manquait. Ils ne comprenaient pas. Ils ne trouvaient pas. Ils se souriaient, heureux de compter tous les amis autour d'eux, soulagés que l'eau sombre n'ait emporté aucun de leurs proches.

- C'est Leitrim. C'est Jasper Leitrim qui est encore dans l'eau, finit par remarquer une Serpentard.

Quelques regards dérivèrent vers moi. Personne n'avait oublié les feux de Beltaine.

- Si c'est Leitrim faut pas s'inquiéter. Si le feu ne l'a pas tué, l'eau ne le tuera pas non plus.

Lily Potter tapa le crâne de Renaud Bayard avec humeur, son regard fixé sur son frère qui plongeait de moins en moins longtemps, épuisé.

Ce fut finalement Nalani Jordan qui sortir Jasper de l'eau. Les yeux de Jasper étaient ouverts et il ne bougeait pas. James lui parlait, le secouait, le giflait. C'est du moins ce qui me sembla, malgré la distance. Louis et Oscar plongèrent pour les aider à ramener Jasper.

- C'est impossible de rester autant de temps sous l'eau sans mourir, affirma une fille dont la voix m'était inconnue.

Susie Finigan héla quelques élèves plus âgés qui sortaient du château. Elle leur demanda de nous ramener dans nos salles communes et personne ne s'opposa à ce que je reste là, immobile, fixant les préfets qui sortaient de l'eau. Déjà le guérisseur approchait, faisant léviter un brancard.

Louis fit non de la tête, sans que je ne comprenne s'il signifiait au guérisseur que Jasper n'en aurait pas besoin ou s'il n'avait pas besoin de se dépêcher parce qu'il arrivait déjà trop tard.

James pleurait lorsqu'il s'approcha de moi. Il me tendit une chose étrange, comme une étoile de toutes les couleurs, une de celles qui ne poussaient pas dans le ciel mais dans la mer.

- Jasper aurait voulu que ce soit toi qui la gardes, murmura-t-il la gorge nouée.

C'était son offrande. Jamais les mots ne m'avaient semblé aussi dérisoires. Ceux qui me restaient étaient vides et creux comme des écorces.

Oui, on était le vingt-trois juin. Ce jour où, définitivement, je demeurais seule.


Et c'est tout pour aujourd'hui. La suite arrivera vite, et nous fera voyager... Alors à bientôt !