Salut !

Me revoici avec un chapitre assez court (comprendre qu'il fait moins de cent pages!), concentré sur une petite semaine qui en fait voir de toutes les couleurs à nos jeunes héros. Je l'ai écrit très vite, pour insuffler une certaine forme de sentiment d'urgence... J'espère que ce sera réussi et que le résultat vous plaira.

Je tiens à remercier de tout mon cœur toutes celles et ceux qui prennent le temps de laisser une trace de leur passage ici, et notamment Cadensh qui a posté en « guest » et que je n'ai pu remercier en privé (Cadensh, je mets ta réponse tout en bas).

Bonne lecture !


37. Les révélations de Keith Corner

Samedi 10 juillet 2021, Birkenhead, Angleterre

"Mes amis, j'ai besoin de vous. Birkenhead, samedi, six heures. Keith."

James replia le petit mot qu'il connaissait désormais par cœur.

Les habitants de Birkenhead le voyaient pourtant déplier et replier inlassablement la missive, de manière régulière, toutes les deux minutes.

Espérait-il bêtement que les lettres changent de place toutes seules pour former de nouveaux mots ? Redoutait-il d'être passé à côté d'un indice crucial ? Cherchait-il en vain une indication supplémentaire, une piste à explorer, un chemin sur lequel avancer ?

Nul ne le savait. Nombreux, pourtant, étaient les habitants qui le voyaient arpenter leur quartier, leurs boulevards.

Il ne connaissait pas les lieux, ça aussi les habitants pouvaient le voir. C'était même flagrant. Le fait qu'il regarde sans cesse autour de lui, qu'il aille et vienne sans but apparent, qu'il sursaute au moindre bruit... Son agissement ne passait pas inaperçu et intriguait les habitués.

D'autant plus car il n'était pas le seul étranger sur leurs terres et que son attitude se reflétait dans celle de cet adolescent à la peau noire qui tournait en boucle autour de la gare, dans celle de ce jeune couple qui patientait de l'autre côté du parc en fronçant les sourcils, dans celle de cette fille à l'allure sportive qui ne cessait de soupirer devant la statue de la reine.

Éloignés les uns des autres, ils ne se voyaient pas, pas plus qu'ils ne se savaient épiés. Au détour du marché fermier, à la terrasse du pub, et même devant cette mercerie leur comportement était commenté par les habitants. L'incompréhension laissa bientôt place à la peur. Et s'il s'agissait d'un gang, de jeunes manipulés par une entité terroriste ? Et s'ils venaient pour faire un casse ? Pire, pour tuer quelqu'un ?

Bientôt les habitants de Birkenhead choisirent de rentrer chez eux, par simple mesure de précaution. Il ne resta alors qu'une dizaine d'adolescents de passage dont le dessein commun demeurait inconnu.

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Trois jours plus tôt, Distantandhidden Institute, campagne Anglaise, près de Glazebury

La recherche lui avait coûté plusieurs heures d'incertitude. L'endroit, pourtant moldu, restait méconnu, et rares avaient été ceux capables de l'aider à le trouver.

L'orphelinat l'avait bouleversé. Une enceinte austère, des murs gris décrépis, des enfants à la moue maussade. Il avait attendu que le jour baisse pour réellement investir les lieux, s'introduire illégalement dans un institut protégé n'était pas chose aisée pour un amateur.

Une fois à l'intérieur, il avait été tout aussi difficile de trouver Gwenog. Le plus simple avait finalement été de la convaincre.

« Amalthéa m'a dit de croire en toi, de te faire confiance. », avait-elle dit.

Elle leur avait trouvé un coin tranquille, à l'abri des regards et de Jasper, qu'il ne voulait pas inquiéter inutilement. Il était venu pour parler, pour demander. Mais Gwenog avait semble-t-il plus besoin encore que lui de parler.

A demi-mots, elle lui parlait des comportements étranges des orphelins et de ce chien qui lui parlait toutes les nuits lorsqu'ils sont seuls.

- Et ce chien... tu lui parles, toi aussi ?

- Dans les livres on dit que les chiens ne parlent pas.

- Mais toi, tu le fais ?

- Non. Mais j'écoute.

- Et lui il t'écouterait à ton avis ?

Jusque-là il lui témoignait plus d'intérêt qu'elle n'en avait vu dans les yeux de tous les autres. Il paraissait seulement un peu plus grave qu'à Poudlard. Un peu plus vieux, un peu plus triste.

- Je crois. Je pourrai essayer. Juste pour vérifier.

Elle ne le proposait pas seulement pour lui. Elle avait réellement envie de tenter l'expérience. Elle s'attendait à ce qu'il lui sourie, persuadé que l'idéaliste en lui la pousserait à s'ouvrir au monde. Elle le vit fermer les yeux, l'entendit soupirer. Il semblait avoir pris dix ans lorsqu'il plongea son regard en elle avec détermination.

- Il faut que tu le fasses. Il faut que tu lui lises ça.

Elle jeta à peine un regard au papier plié en carré qu'il glissait dans sa main.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il saura trouver Amalthéa.

OoOOoo

Samedi 10 juillet 2021

L'adolescent avançait tête baissée, légèrement penchée sur la droite, comme pour ne croiser aucun regard. Il frôlait les murs, bousculait quelques personnes, ne prenait pas le temps de s'excuser, continuant d'avancer sans s'arrêter. Il ne voulait faire face à personne, ne pas croiser le regard de ces hommes pressés contre qui il se cognait, ne pas répondre à cette dame qui promenait ses enfants et dont il avait bousculé la poussette.

Il avait laissé son uniforme au fond de sa malle bleue nuit mais ne portait pas ses habituels vêtements d'été non plus. Tout de noir vêtu, comme ignorant le soleil et le doux climat estival, il avait remonté le col de sa veste, pour dissimuler toujours plus son visage.

Il ne s'arrêta pas devant ce rebord de fenêtre où il avait déposé sa vieille paire de lunettes cassées deux jours plus tôt.

Pas plus qu'il ne s'arrêta, cent mètre plus loin, devant cet arbre sur lequel il avait gravé quelques mots la veille.

Tout au plus ralentit-il sa course en franchissant cette barrière contre laquelle il avait tagué quelques lettres.

Leurs initiales. Celles d'une dizaine de gamins grandis trop vite, qui l'attendaient un peu plus loin. Il le savait. Il savait qu'ils avaient répondu à son appel, il savait qu'ils étaient là, qu'ils étaient tous venus. Il sentait leur présence. Peut-être même qu'ils l'avaient aperçu de là où ils se trouvaient. Peut-être avaient-ils reconnu leur ancien ami dans cet accoutrement qu'ils ne lui avaient jamais vu porter, malgré sa maigreur extrême et cette apparence qui ne lui avait jamais si peu ressemblé.

L'adolescent ne s'arrêta pas pour vérifier. Il n'en avait pas le temps, il ne voulait pas manquer de prudence. Il avança sans lever le regard, certain que ses amis d'antan comprendraient le message, certain qu'ils le suivraient. Il s'arrêta devant une bouche d'égout, sortit discrètement sa baguette. La barrière sauta de ses gonds en un bruit sourd, déjà trop sonore à son goût. Il la repoussa et se baissa, sachant pertinemment qu'après quelques instants de surprise, ses amis d'antan le suivraient.

Leur vieille amitié lui avait déjà prouvé à quel point ces jeunes qui le suivaient fonçaient tête baissée lorsqu'il était question de porter secours à l'un des leurs. Ils ignoraient encore qu'il n'était plus l'un des leurs. Ils ne se doutaient pas une seule seconde du piège qu'il leur avait tendu.

Lorsqu'il entendit le premier d'entre eux avancer rapidement vers lui, Keith se redressa, sa baguette déjà brandie. Il attendit, comptant patiemment les pas, les murmures, les froissements. Il ne s'était pas trompé, ils étaient tous là. Alors, quand il entendit le dernier franchir la bouche d'égout à la suite des autres, Keith leva sa baguette. D'un sort informulé la bouche d'égout se scella. Comme le destin de ses amis d'antan. Keith expira, chassant l'angoisse de ses poumons. Il avait réussi. Le piège s'était refermé sur ses proies. Et désormais, c'était lui qui tenait leurs vies entre ses mains.

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Deux jours plus tôt, Distantandhidden Institute, campagne Anglaise, près de Glazebury

Aujourd'hui je me réveille de bonne heure, sans que Jasper ne soit obligé de me tirer du lit. Je pense à ce que James m'a dit, aux conseils qu'il m'a donné. Je pense aussi à Amalthéa qui m'a assuré que je pouvais avoir confiance en lui. Je prends à peine le temps de me vêtir, saute le petit déjeuner et me faufile à l'extérieur, où le chien m'attend déjà.

Hier soir, faute de trouver le sommeil, je suis allée sur ce que les moldus nomment internet. J'ai beaucoup observé les autres et c'était facile, j'ai appuyé sur le bouton noir et j'ai compris que j'avais réussi à allumer l'ordinateur, c'est pas compliqué à comprendre, ça fait beaucoup de bruit et le mot bienvenue s'écrit tout seul sur le gros rectangle plat.

Il m'a été plus difficile de manipuler la petite chose dans laquelle ils enferment les rats, ou les souris, je ne me souviens plus. Mais j'ai fini par trouver mon rythme, j'ai appuyé sur les touches pour former le mot "chien" et plein d'images défilaient. Elles montraient des tas de chiens, de toutes les couleurs, ou presque. Mais aucun qui ressemble vraiment à celui qui m'observe depuis la rue.

Parfois, il observe aussi Jasper. Jamais les autres orphelins.

Je dévale les escaliers et me penche vers la fenêtre. Il est là. Il m'attend. Et c'est tant mieux.

Aujourd'hui nous allons avoir une discussion lui et moi.

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Samedi 10 juillet 2021, égouts de Birkenhead

Les barreaux qui les entouraient étaient verdâtres, rouillées et recouverts de mousses. Nalani songea qu'elle avait longtemps imaginé que c'était à cela que devait ressembler la salle commune de Serpentard. Une pièce verdâtre et repoussante, imprégnée de moisissure. Une fausse idée qui lui venait de l'enfance et que Juliet, Pepper, Clifford et Vincent avaient pris un malin plaisir à rectifier fortement. Même James, qui avait visité les quatre salles communes, avait toujours laissé entendre que l'abri des serpents était somptueux. Nalani n'avait jamais remis en question leurs dires jusqu'à présent. Et l'heure n'était plus aux discours futiles.

Un bruit sourd suivi d'une plainte la firent grimacer. L'état de délabrement des barreaux avait poussé son compagnon de cellule, Clifford, à tenter de les ouvrir d'un bon coup d'épaule. Mais les barreaux demeuraient intacts, et Clifford cachait sa douleur sous une fierté masculine qui aurait amusé la jeune Serdaigle. En d'autres circonstances.

Elle s'assit au beau milieu de la pièce sombre, qui avait tout d'une cellule. Dès qu'ils avaient gagné le premier palier des égouts moldus dans lesquels ils avaient suivi Keith, deux mots avaient été criés. Un sortilège de désarmement collectif bien dosé, qui les avait fait reculer de deux mètres, avant qu'un souffle ne les propulse par deux ou trois dans ces cellules de fortune. Ainsi désarmés, Nalani avait perdu confiance, à mesure que le sentiment de trahison chassait tout le reste.

- Qu'est-ce que tu fais ?, s'étonna Clifford en la voyant assise au beau milieu de la pièce.

- Rien. Un sort de mutisme entoure cette pièce et ton épaule vient de nous assurer que les barreaux tenaient bon. Nous sommes sans baguette et ne pouvons communiquer avec nos amis. Je fais donc la seule chose sensée à mes yeux.

- Et cette chose c'est… rien ?

- L'attente et le repos. Nous aurons besoin de toutes nos forces. Alors économisons-nous.

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Un jour plus tôt Distantandhidden Institute, campagne Anglaise, près de Glazebury

Aujourd'hui le chien est bizarrement calme. Pour un chien qui parle, le silence et la nervosité semblent inaccoutumés. Je l'observe du banc sur lequel je suis assise depuis des heures. J'ai emprunté un livre à Jasper pour me donner une contenance. Mais vu que j'ai déposé l'ouvrage sur mes genoux et que je n'y jette pas un coup d'œil, je ne dois pas être très discrète.

Je m'en contrefiche. L'attitude du chien m'intrigue tant qu'il occupe tout mon intérêt, qu'il mérite toute mon attention.

Alors qu'il passait son temps assis face à l'institut, calme et immobile, aujourd'hui il semble pris de panique. Très agité, il fait les cent pas en regardant tout autour de lui, la truffe bien haute et les oreilles dressées.

Soudain, il baisse la tête, les oreilles, la queue. Sans élan il saute par-dessus le mur de clôture et trottine jusqu'à moi. Eberluée, je n'esquisse pas le moindre geste alors qu'il se soulève sur les pattes arrière et loge sa truffe humide contre mon oreille. Sa tête caresse mon visage puis ma main, qu'il lèche affectueusement. Et quand je me décide à réagir il est déjà parti, saute à nouveau le mur de clôture et s'enfuit à pleine vitesse. En moins de cinq secondes il a disparu de mon champ de vision.

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Samedi 10 juillet 2021, égouts de Birkenhead

La pièce, si tant est que l'on puisse nommer le lieu ainsi, était de forme cylindrique. Le sol, humide, luisait d'une lumière jaunâtre. D'immenses canalisations peuplaient le plafond. Les pierres de la paroi principale étaient couvertes de moisissure entrecoupées de piliers mal entretenus. Sur l'un d'eux reposait une corbeille. Une simple corbeille en osier dont le contenu n'avait pas de prix. Ils étaient six à pouvoir la voir.

Pepper et Louis avaient posé leurs coudes sur les barreaux, dans une volonté téméraire de paraître nonchalants, alors que la première bouillait de colère et que le second cherchait en vain une solution. Mais toutes lui paraissaient désespérées. Et tous deux observaient la corbeille qui n'était qu'à deux petits mètres d'eux.

Dans la cellule d'à côté, Susie faisait les cent pas, jetant de fréquents coups d'œil vers la corbeille, comme pour s'assurer que ce qu'elle contenait était toujours là. Accroupi contre le mur qui suintait, Mael avait fermé les yeux, la mine plus contrariée que jamais.

James avait été enfermé seul. Il ignorait qu'il était le seul à être ainsi séparé de tous ses amis. C'était préférable, tant il détestait l'idée d'être vu comme au-dessus de ses amis, plus important. Il n'avait jamais voulu de la place de leader. Il n'avait jamais voulu être à part. Et pourtant, c'était bien sa baguette qui avait été séparée de celles de ses amis.

Keith aussi observait la petite corbeille en osier, assis sur un fauteuil qu'il avait fait apparaître avec la baguette de James. Pour l'essayer, pour en apprécier la puissance. Il devait s'avouer déçu. Cette baguette n'avait rien de plus que les autres. La sienne lui convenait bien mieux. Il se leva prestement, avançant vers la corbeille sans un regard pour ses anciens amis. Du coin de l'œil il pouvait voir Louis et Pepper le suivre des yeux, l'incompréhension de l'un tranchant avec la rage de l'autre. Susie s'arrêta également de faire les cent pas, certainement pour mieux l'observer. Et enfin Keith arriva devant la cellule de James, à qui il fit un imperceptible clin d'œil. Avant de jeter la baguette de celui-ci dans la corbeille avec un désintérêt qui fit frémir le fils du Survivant.

Keith poursuivit son chemin, arpentant le long couloir sans pour autant regarder le moindre de ses captifs. Pas même les Serdaigle, qu'il avait volontairement enfermé le plus loin possible, Nalani avec Clifford, Solenne avec Alice, Keanu avec Oscar. Encore moins les passagers de la dernière cellule. Juliet le héla avec force, Vincent cracha sur le sol. Keith fit demi-tour, son tour de garde prenait fin et d'un claquement de doigt les lumières se firent plus vives et les barreaux explosèrent, propulsant les prisonniers au fond de leur cellule.

Certains réagirent plus vivement que les autres. Clifford, par exemple, aida Nalani à se relever en lui désignant la voie, subitement devenue libre. Oscar et Keanu échangèrent somme toute le même regard. Un regard d'espoir, celui de pouvoir fuir ce lieu sordide, de reprendre leurs baguettes, de regagner la terre ferme.

C'est à ce moment précis qu'ils les entendirent envahir les lieux et que l'angoisse chassa définitivement l'espoir.

- Nous avons eu raison de te faire confiance.

La voix de Tom Zigaro.

- Ils se sont précipités comme tu l'avais prédit.

Celle d'Elvis Zigaro.

- Bon travail, mon garçon.

La voix de Wolfgang Zigaro.

- Je suis fier de toi, fils.

La voix de son père.

Keith courba l'échine, en signe de respect. Avant de se tourner vers ses amis d'autrefois, et de les affubler d'un sourire méprisant. Il avait gagné. Et sa victoire signait la perte de tous ces jeunes désarmés.

- Incendio !, cracha Elvis Zigaro.

Et la corbeille en osier prit feu.

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Le jour-même, à la même heure, Distantandhidden Institute, campagne Anglaise, près de Glazebury

Les autres ne sont pas très causants. On les appelle comme ça, les autres. Parce qu'on ne connaît que nous deux, et que les autres ne connaissent rien ni personne, ne sortent jamais de ces murs de pierre, de ce jardin jauni. Il pleut, pourtant. Mais l'herbe est mauvaise, les ronces épaisses, le tout mal entretenu.

Jasper ne quitte plus la petite bibliothèque et la petite soixantaine de livres moldus qu'elle contient. Il en a déjà lu plus de la moitié. Et bien que mauvais, il envisage de les relire en août, pour tuer le temps qui ne s'écoule décidément pas aussi vite en ces lieux qu'à tout autre endroit.

Moi je ne lis pas les livres mais les expressions. Les expressions des autres. J'essaie de leur parler, aussi. Je leur pose des questions auxquelles ils ne répondent pas. Sauf avec des regards méchants et, pour le garçon de la chambre du fond du couloir, avec des coups. Jasper dit que je ne dois pas insister. Je lui rétorque bien la même chose, mais lui continue de lire ces idioties de héros fantastiques, je peux bien continuer à poser mes questions.

Je veux savoir. Je veux savoir comment font ces garçons et ces filles pour faire bouger les meubles. Je veux savoir comment ils font pour parler aux animaux. Je veux savoir comment ils peuvent faire de la magie sans être des sorciers.

Le professeur Patrick a bien insisté là-dessus, tous les apprentis sorciers vont dans une école de magie pour apprendre à se servir de leur baguette, et à canaliser leur magie.

Et pourtant les pensionnaires de cet endroit n'y vont pas.

Et pourtant ils font de la magie, sans baguette, sans qu'elle ne soit canalisée.

J'aurais dû demander au chien. Il m'aurait peut-être répondu. Mais désormais il n'est plus là pour le faire.

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Le même jour, trois heures plus tard, égouts de Birkenhead

- Lâchez-le bordel !

Un souffle de vent rapide et cuisant vint gifler Juliet, qui s'adossa à nouveau, ses jambes tremblantes refusant de la soutenir davantage.

Il lui semblait que le temps s'était arrêté. Depuis combien de temps les frères Zigaro s'en prenaient-ils à James ? Depuis combien de temps Mael était-il allongé sur le sol, inconscient, après avoir voulu défendre son meilleur ami ?

- Tu entends ta petite-amie, James ? Elle ne supporte plus de te voir souffrir. Alors, tu veux bien arrêter ?

- Non.

Le mot était sorti difficilement, emportant avec lui le sang poisseux qui lui donnait la nausée. James avait du mal à tenir les comptes. Son nez était cassé, il en était certain. Ses côtes semblaient transpercer ses organes à chaque inspiration, il en devinait que l'une d'entre elles, au moins, devait être fêlée.

Il avait mal. Il avait chaud, il pleurait, il avait peur. Mais il devait continuer, il le savait plus que jamais, le sentait au plus profond de son cœur.

- Non ?, s'esclaffa Tom. Toujours ce cran incroyable. Ce courage et cette volonté qui ne te quittent même pas au terme de ta vie. Tu n'as plus rien à gagner, tu sais ? Tu vas mourir. Vous allez tous mourir.

- Laisse-moi mourir un peu plus intelligent. Tu peux bien m'accorder cette faveur. Je vais mourir, on va tous mourir. On emportera vos secrets dans la tombe.

- Aucune tombe ne sera creusée, tu penses bien. Je veux que votre disparition fasse les gros titres. Je veux lire encore et toujours les mots de ton père. Qu'inventera-t-il, cette fois ? Que répondra-t-il quand la presse laissera entendre que le fils du Survivant a disparu sans laisser de trace ? Qu'est-ce que tu en penses, James ?

- Je…

James toussa, envoyant valser quelques gouttes de sang supplémentaires. Le liquide épais coula le long de son cou, tâchant son t-shirt déjà maculé de poussière et de sueur. Il était à genoux, bras attachés dans son dos, le visage baissé sur ce corps avachi qu'il ne reconnaissait plus et le rendait plus nauséeux encore. Au terme d'un effort qui lui paraissait harassant, il leva les yeux sur Tom. Celui-ci, les yeux pétillants, lui lança un sourire rayonnant. Il prenait un plaisir visible à le voir démuni. Et l'envie de le tuer transcendait ses traits.

- Je crois qu'il dira que je ne suis qu'un gamin inconscient. Il dira que je dilapide l'argent de la famille. Il inventera une destination plausible. La mer, sans doute. Les Etats-Unis, peut-être. Il dira que j'ai amené mes amis pour les impressionner.

- Oh oui, se réjouit Tom. Et Albus prendra cet air timide et hochera la tête, comme désabusé par les agissements puérils de son cher frère aîné. Un tableau idyllique, quoique terriblement prévisible. Et cette pauvre Natasha, que fera-t-elle ?

James ferma les yeux très fort. Il refusait de penser à elle, de penser à cette jeune fille dont l'amour avait fini par le laisser entrevoir l'espoir. L'espoir d'une vie à deux, l'espoir d'une vie heureuse.

- Je… J'espère juste qu'elle sera heureuse. Plus tard. Toujours.

- Et moi je crois qu'elle n'en aura pas l'occasion. Je crois qu'Albus la tuera avant la fin de l'été, pour regagner notre respect. Une mort bien inutile, puisque nous ne respecterons jamais ton frère.

- Pourquoi ?

- Encore un « pourquoi » ?, s'esclaffa Tom.

James se força à hocher la tête sans quitter Tom des yeux malgré la douleur. Il savait que la mort l'attendait. Mais il voulait savoir. Il avait besoin de savoir. Il devait savoir.

- Ton frère s'est cru plus malin que nous, répondit Elvis en s'approchant, s'arrêtant à la hauteur de Tom. Il a cru pouvoir nous manipuler, pour devenir le plus grand héros de tous les temps.

- Il voulait vous arrêter.

- Non, James. Détrompe-toi. Il voulait qu'on accomplisse notre dessein, pour mieux nous faire tomber.

- Il ne sait pas…

- Il sait tout. Il nous laisse faire volontairement, parce qu'il reste persuadé que les derniers survivants l'érigeront au statut de héros ultime, supplantant ton père, et tous les héros avant lui. Il n'a jamais compris que les héros ne sont rien. Il n'a jamais respecté Celle qui l'a un jour doté de pouvoir. Il se croit capable de l'anéantir, Elle.

- La Source, murmura James.

- La Source, acquiesça Elvis non sans émotion.

- Est-ce elle qui vous dicte votre conduite ? Est-ce selon ses recommandations que vous accomplissez vos missions ?

- Toujours ce fichu besoin de tout comprendre !, lâcha Tom.

- Qu'avons-nous à perdre, au final ?, rétorqua son frère. Ils sont condamnés. Et nous devons attendre la nuit pour quitter les lieux. Quelle heure est-il ?

- Bien trop tôt, répondit une voix bourrue au loin.

James devina qu'il s'agissait de leur père, Wolfgang Zigaro, le créateur de l'énigmatique W qui les avait tenu en haleine, en échec, durant six ans.

- Ne leur dites rien !, scanda Keith.

- Ne parle pas à nos maîtres sur ce ton, le réprimanda son père.

- Mais enfin, papa, et s'ils trouvaient le moyen de s'échapper ?

- Crois-tu vraiment qu'ils le peuvent, petit ?, rétorqua Wolfgang. Crois-tu que nous les laisserions partir, même sans leur donner plus d'explications ? Son père ne le croirait sans doute pas, mais il n'en serait pas de même pour d'autres. Jamais nous n'aurions pris de risque inutile. Jamais.

- Je n'en doute pas, monsieur, répondit Keith avec dévotion.

- C'est bien là que réside ton utilité, petit. Toi seul pouvais nous les offrir facilement. Toi seul pouvais les attirer ici sans éveiller leurs soupçons, sans qu'ils ne préviennent personne, sans que nul à l'extérieur de ces égouts ne nous soupçonne jamais. Crois bien que s'ils s'échappaient, tu serais leur première cible. Une cible facile, une cible de choix. Les traîtres tombent toujours les premiers. Et bien qu'ils se soient acharnés à faire tomber mes fils durant six ans, jamais ils n'ont eu la moindre preuve de leurs agissements. Sais-tu pourquoi, petit ?

- Parce que vous ne laissez jamais de trace, parce que jamais rien ne prouvera votre culpabilité.

- Bien, petit. Tu vois, tu as choisi le meilleur camp.

- Nous ne faisons pas partie d'un camp, murmura James.

- Mais nous, si, rétorqua le vieil homme. Ce gamin aurait été un bon disciple, ajouta-t-il à l'adresse de ses deux fils. Il mérite de savoir la vérité. Et de mourir proprement. Relevez-le et installez-le ici, auprès de moi.

James sentit quatre mains fermes le redresser sans ménagement et le sortir de sa cellule. Du coin de l'œil il pouvait voir ses amis regroupés autour de Mael, toujours endormi sur le sol.

- Ne te fais donc pas de souci pour lui, il sera le second à y passer. Ton meilleur ami, hein ?

- Pourquoi nous tuer tous ? Je suis le fils du Survivant, ma mort aura suffisamment d'impact…

- Tu les as trop bien dressés.

- Je n'ai dressé personne.

- Ils se construits à ton image, avec toi, toutes ces années. Ils sont malins, trop pour leur bien. Ils sont un risque que je ne veux pas prendre.

- Et si l'un d'entre eux voulait vous rejoindre ?

- Trop tard. Vous êtes tous partis ce matin de chez vous, vous n'y retournerez jamais. C'est ainsi.

- Keith vous a bien rejoint…

- Ce n'est pas nous qu'il a rejoint. C'est toi qu'il a rejoint. Sous nos ordres.

James jeta un regard à celui qui avait toujours été un ami à ses yeux. Keith ne détournait pas le regard. Keith soutenait son regard avec tout le mépris dont il était capable.

- Alors c'était écrit, murmura James. Depuis nos onze ans.

- Depuis toujours. La Source ne t'a pas attendu, Potter. La Source n'a pas attendu ton père, Dumbledore, Voldemort et ses Mangemorts. Pas plus qu'elle n'a attendu la génération suivante. La Source précède tout, et nul ne peut aller contre sa Volonté.

- Mais personne ne veut aller contre sa volonté ! Et si elle ne nous attendait pas, alors pourquoi nous tuer ? Pourquoi nous ?

- Les sorciers ont grandi, petit Potter. Les sorciers se multiplient après chaque guerre, après chaque victoire. Les sorciers sont de plus en plus nombreux et les moldus de plus en plus malins. Aujourd'hui les sorciers sont trop nombreux et les moldus trop malins. Il est devenu difficile de protéger le secret magique, tu le sais mieux que personne. Quoique… Tu l'ignores peut-être. Tes petits copains le savent, dans tous les cas. Ton meilleur ami et cette lionne qui désirait devenir Auror… Comment s'appelle-t-elle, déjà ?

- Alice. Elle s'appelle Alice.

- Va la chercher, Tom. Amène-la-moi.

James essayait de reprendre des forces et l'idée même de tourner la tête lui donnait des sueurs froides. Il entendit les pas rapides de Tom, le cri d'Alice, les corps de Louis, Oscar et Clifford tomber au sol, déchirés par un sortilège de torture.

- Ces crétins voulaient s'entreposer entre elle et moi, sourit Tom en forçant Alice à s'asseoir près de James.

Le sortilège Doloris lancé par amusement. Le sortilège de torture lancé sur des adolescents, sans remord, sans punition aucune. Le corps de James était traversé de soubresauts. Son c?ur battait de plus en plus vite. Trop vite, sans doute.

- Oh le petit Potter nous fait une crise d'angoisse, se moqua Tom d'une voix mielleuse. Soit gentille, petite Alice, raconte-lui une histoire.

Au début, Alice refusa de parler. Un dernier regain de courage qu'elle paya chèrement, alors que le poing de Tom abrutissait son crâne par trois fois. Les mots sortirent difficilement, sa voix enraillée par la peur.

Elle raconta son test d'aptitude, les méfaits de Hugh Irving, la présomption de complicité de crime de James, sa lutte et celle de Mael pour les sortir tous deux des mains de la justice. Leur silence, enfin, pour ne pas inquiéter davantage leurs amis.

- Tu vois, petit Potter. Ils sont à ton image, fiers et persistants.

- Mais…

- Non. Pas de mais. Vous mourrez tous. Il en va de la Volonté de la Source.

- Comment ? Comment vous indique-t-elle sa Volonté ?

- Elle ne nous dit rien. Elle n'a pas de voix, Elle ne donne pas d'ordre.

- Sur quoi se basent vos interprétations, alors ?

Un éclat de rire. Fort et joyeux. Partagé entre un père et ses deux fils. Aveuglés.

- Petit Potter… La Source est l'essence même de la magie. Ses berceaux reposent depuis l'origine du monde tel que nous le connaissons. Les premiers sorciers respectaient cette force qui coulait dans leurs veines. Les suivants l'ont bafouée. Ils en voulaient toujours plus, se servaient d'elle pour conquérir. La magie noire, la magie blanche. D'autres couleurs, méconnues, pour guérir et altérer la vie. Des artefacts, des croisements de créatures, de potions, d'enchantements. Des enfants qui naissent tous les jours, des moldus qui s'interrogent. Des armes qui peuvent tuer, des technologies puissantes desquelles nous ne pourrons bientôt plus nous cacher. Des mages assoiffés de pouvoir, se prenant pour des Dieux. Des héros s'inventant le pouvoir de les exterminer sans dommage. Et au milieu de tout ce fourbi, des êtres respectueux, qui payent de leur vie les actes commis par d'autres. Ceux-là porteront le signe. Ceux-là survivront.

- Le Déluge, vraiment ?, marmonna James, désabusé.

- Une forme plus spectaculaire, plus définitive que celle décrite dans les livres. Les moldus perdront certaines de leurs capacités. L'électricité, les technologies et quelques sciences inutiles. Les sorciers mourront, par dizaines de milliers. Les rescapés vivront reclus, les communautés ne pourront plus se rencontrer, plus de grandes retrouvailles, plus de coupe du monde de quidditch. Chaque berceau cloisonnera sa communauté. Pour le bien de tous.

- Une vie sans partage vaut-elle le coup d'être vécue ?

- Tu lui préfères une vie de gaspillage et d'irrespect, répondit le vieux Wolfgang. J'entends tes choix, tes préférences. Mais cette vie-là n'a de valeurs qu'à tes yeux.

- Et vous, dans tout ça ? Vous avez cette fameuse marque, ok. Mais après ?

- Après ?, sourit le vieil homme. Nous serons les protecteurs du berceau le plus proche. Nous aurons le devoir de le protéger.

- De le gouverner ?

- L'un n'ira pas sans l'autre.

- Je suis désolé de me répéter, surtout si près de la mort mais… Je suis déçu.

James entendit le rire machiavélique de Tom et la puissance de son poing qui avançait trop vite vers son corps. Il lui sembla que la main de Tom touchait tous ses organes à la fois, et sans doute chacun de ses os. Le mal irradiait son corps.

- Je vous avais dit qu'il avait du cran, lâcha Tom.

- Et moi je veux comprendre, trancha son père d'une voix bien plus froide qu'auparavant. Tu dis être déçu, petit avorton ?

- Ouais, cracha James. Vous vous cachez derrière des délires de guerres de religion pour ne pas avouer que vous êtes aussi pathétiques qu'a pu l'être Voldemort avant vous. Vous critiquez mon frère qui veut soi-disant faire la même chose que mon père. Mais je ne trouve pas risible de vouloir sauver des milliers de vies humaines, de créatures, d'êtres vivants. Je crois, au contraire, que c'est un acte d'une noblesse que vous n'aurez jamais.

Wolfgang se redressa, interrompit le geste de son plus jeune fils, déjà prêt à se venger des mots de James par les coups.

- Ton père a essayé de prévenir la communauté du retour de Voldemort. Ton frère a mis sous silence tout ce qu'il pouvait savoir. Qu'aurais-tu fait, à sa place ? Tu te serais précipité dans les basques de ton père, le suppliant de te sauver, de vous sauver tous. Albus n'est pas comme toi. Il n'est pas comme ton père. Il savait. Il savait et il préférait n'en parler à personne, persuadé de pouvoir se trouver à treize points différents de la terre pour arrêter la magie-même. Ton frère croit être supérieur à tout. Ton frère veut faire mieux que ton père, devenir un héros plus respecté, plus admiré. Il ne se satisferait pas d'affronter un mage noir. Il ne veut plus, beaucoup plus. Il se croit capable d'affronter la Source. Ton frère a appris le sortilège du Patronus dès qu'il a su que tu le maîtrisais. Par jalousie, par vengeance. Ton frère est parvenu à l'invoquer en pensant très fort à son avenir, qu'il imaginait héroïque, acclamé par une communauté qu'il était prêt à sacrifier en échouant. Le Patronus de ton frère est un paon. Un animal très rare, pour quelques êtres dotés d'un égo surdimensionné. Ton frère nous a suppliés de le tuer avant que la Vague ne s'abatte sur le monde. Pour ne pas souffrir. Pour ne pas se frotter au désespoir des autres damnés. Nous ne lui ferons pas ce cadeau. Ton frère est le symbole même de ce que nous voulons éradiquer.

- Prévenez-le. Prévenez-les tous. Il peut changer. Ils peuvent tous changer. Les Ministres peuvent parler à leurs homologues moldus, ils trouveront des solutions, j'en suis certain. Donnez-leur une chance. Il n'est pas trop tard pour…

- Oh si, affirma Wolfgang calmement. La Vague vrombit déjà. Elle est née il y a fort longtemps, bien avant ta naissance. Les guerres se sont succédé sur sa force grandissante. Les orphelins ont peuplé sa force. Il est si facile de les confiner dans des lieux moldus, pour les effrayer. Si facile de dévoiler un soupçon de leur magie aux yeux des moldus. Si facile de montrer la réaction apeurée des moldus à ses gamins désœuvrés. Si facile de leur laisser croire qu'aucune voie de sortie n'existe pour les obliger à emprisonner la magie à l'intérieur d'eux-mêmes...

- Vous… Vous en avez fait des Obscurus !

- Oui, petit Potter. Des centaines d'Obscurus dissimulés aux treize coins du monde. Prêts à laisser échapper leurs forces obscures desquelles il est si difficile de se défaire.

- Vous les avez condamnés !

- Pas tous. Certains survivront peut-être. Ils gagneront la trace s'ils y parviennent, tu peux me croire. Et d'autres ont fait les frais des scientifiques comme moi. Des cadavres et des cadavres de gamins décortiqués, disséqués de leur vivant, pour en extraire le savoir suprême. Oh, crois bien que nous avons remplacé chaque vie que nous avons prise...

- En créant des enfants sans nombril ?

- Tu comprends vite, petit.

- Gwenog et Jasper ne sont pas seuls, alors ? Pourquoi les avoir créés ?

- Nous avions besoin d'une armée, qui commette des crimes, qui mette en péril le secret magique, qui mette en échec les héros de ton monde. Que peut l'Elu à la cicatrice en forme d'éclair contre des Obscurus amplifiés par l'essence même de la Source ? Que pourront les héros de ce monde contre une magie trop longtemps contenue qui se déversera avec la force des éléments pour décimer des routes, des immeubles, des villes toutes entières ? Que dira ce cher Harry Potter quand une bande de gamins tuera des familles entières et qu'il ne pourra pas s'en défaire ? Que fera le Survivant contre des coquilles immortelles à l'apparence de doux agneaux ? Rien. Au mieux se suicidera-t-il. C'est ce qui pourrait lui arriver de mieux, tu peux me croire. Les héros ne porteront pas la trace. Nul d'entre eux ne la portera.

- Qui ? Qui la portera ?

- Ceux qui nous rejoindront. La peur donne aux faibles le pouvoir de courir plus vite. Nous avons dissimulé des leurres un peu partout, depuis toujours.

- Le passage du W, comprit James. Vous allez envoyer des jeunes dans ce passage, pour les perdre, pour qu'ils voient les enfers, pour qu'ils voient ce que le monde deviendra s'ils ne vous rejoignent pas.

- Oui, petit Potter. Ce passage est l'un de nos leurres. Un leurre identique à ceux qu'avaient créé nos prédécesseurs. Un leurre identique à ceux que créeront ceux qui nous suivront pour que jamais un être ne devienne… comme toi. Pour que jamais un être ne cherche à comprendre, à voir le monde. A se croire plus fort, plus malin que les autres.

- Je ne me crois pas plus fort ou plus malin qu'un autre. Je voulais juste… Explorer le monde.

- Je suis bien conscient que le goût de l'échec doit être amer.

- Non. Je n'ai pas échoué. L'échec aurait été de ne pas en avoir les capacités, le talent. Pas qu'on m'ôte la vie avant comme… Comme le vulgaire pantin que je suis à vos yeux.

- Tu nous es d'une utilité certaine. Tu l'as toujours été. Tu ne peux imaginer l'attente qui est la nôtre. Un vieil homme comme moi peut l'accepter. Les jeunes chiens fougueux qui me servent de fils avaient bien besoin d'une distraction pour calmer leur impatience. En cela tu t'es montré très utile. Et déjà le jour baisse. As-tu une dernière question, petit Potter ?

James fixa la baguette que Wolfgang Zigaro brandissait. Son terme luisait déjà d'une lumière verte. Émeraude, comme le sortilège de la mort. Émeraude, comme les yeux de son frère.

James songea qu'il n'aurait pu rêver d'une mort plus belle que de se plonger dans les yeux de son frère une derrière fois.

Il chercha toutefois quelle ultime question il pouvait poser. Mais la lassitude s'était emparée de lui et l'idée même d'offrir un court répit à ses amis n'avait guère de valeur.

Les frères Zigaro les amenaient près de lui, les uns après les autres. James ferma les yeux devant leur effroi, le désespoir de Susie, le regard suppliant de Louis qui croyait encore en lui pour les sauver. Le cri de Mael, quand il se réveilla et comprit qu'il allait mourir, qu'ils allaient tous mourir. La tentative de Clifford de reculer devant l'inévitable. Les faibles prières de Juliet qui espérait encore qu'on vienne les sauver.

- J'ai bien une dernière question, si vous l'acceptez…

- Trop tard, Potter, trancha Wolfgang.

L'homme se tourna vers les adolescents qui se tenaient à genoux devant lui, leva sa baguette et visa le plus proche.

- Avada…

- Non, père, laisse-les-moi, supplia Tom avec un immense sourire. J'aimerais les tuer moi-même.

- Soit. Mais n'oublie pas, Tom. N'abîme pas James davantage. Il mérite une mort propre. Et son heure n'est pas encore venue...

- Je sais bien qu'on le garde pour la fin et crois-bien que je m'en réjouis. Je ne crois pas que James pourrait connaître pire souffrance que de les voir tous tomber un à un.

- Soit, soupira son père. Si ça te fait plaisir. Commence par celui qui te plaira.

- Elvis ?, questionna son frère.

- Je te les laisse. Amuse-toi. Je me vengerai en carbonisant leur corps.

Elvis Zigaro parlait d'une voix douce et complice, visiblement heureux de laisser à son jeune frère ce qui était à ses yeux un cadeau. La vie d'une dizaine d'adolescents désarmés et apeurés, comme d'autres prêtent leur balai.

L'aîné recula, jouant avec sa baguette, en la faisant voler d'une main, en la rattrapant avec la seconde. La main gauche fouettait l'air, la main droite restait immobile. Jamais il ne ratait son coup. Et James ne le quittait pas du regard, se concentrant sur son jeu pour ne pas voir Tom accomplir son sombre dessein.

- Alors… Par qui vais-je commencer ? Pas par toi, petit Mael, je veux voir la douleur t'envahir quand je tuerai ta belle.

Le mouvement de la main gauche, la baguette qui s'envole de quelques centimètres, le bois qui tourne avant de retomber dans la main droite.

- Un Poufsouffle ? Non, pas tout de suite, il faut faire honneur à votre maison. Vous décevriez tant mon frère en tombant les premiers.

Le mouvement de la main gauche, la baguette qui s'envole de quelques centimètres, le bois qui tourne avant de retomber dans la main droite.

- Pas un Serpentard, non. Toi, mon brave Clifford, je peux te l'annoncer, tu seras le second à tomber. Mais je vais commencer par un Serdaigle, tiens.

Le mouvement de la main gauche, la baguette qui s'envole de quelques centimètres, le bois qui tourne avant de retomber dans la main droite.

- Un Serdaigle, c'est bien. Toujours les premiers à lever la main en cours, toujours les premiers partout.

Le mouvement de la main gauche, la baguette qui s'envole de quelques centimètres, le bois qui tourne avant de s'envoler au loin. La main droite immobile, figée.

- Ce sera toi, tiens. Solenne, c'est bien ça ? Je n'ai jamais compris ce que tes amis te trouvaient. Tu ne leurs manqueras guère.

La main gauche figée comme la main droite. La bouche qui s'étire en une grimace de surprise. Le regard qui perd toute forme de joie. Figé, lui aussi, vers sa baguette qui vole, loin, trop loin de lui. Et une autre main qui la rattrape.

- Avada…

- Stupefix !

Les mains toujours figées alors que son corps est propulsé en arrière. Les craquements des os contre la pierre. Le corps qui glisse, inconscient.

Les faisceaux par dizaines, et Tom qui essaie de les tuer. Mael qui se jette sur lui, le tire, le pousse. Oscar et Nalani qui tirent si fort son bras qu'ils semblent vouloir le lui arracher.

James rampe, le plus vite possible, ordonnant à son corps d'oublier les os rompus, la peau trouée, la chair à vif. Les éclairs verts qui le frôlent, les cris de Pepper. Le bouclier lancé sur lui, sur eux. Et lui qui avance dans la boue comme un vermisseau.

Wolfgang avait donc raison, la peur aide les faibles à avancer plus vite. Le bouclier s'effrite, un faisceau rouge fond sur Susie. Oscar et Clifford se jettent sur elle, la tirent. Mael et Nalani l'encouragent à aller plus vite. Lui ne peut plus rien dire, le sang jaillit de sa bouche, de ses narines. Le sang recouvre son visage, l'aveugle. Mael le tire encore plus fort. Enfin ils sont derrière un mur. Tous. Le mur tremble déjà contre les assauts mais ils n'ont plus la force d'avancer, d'aller encore plus loin, de se construire un nouvel abri illusoire.

Le combat prend fin. Trois minutes à peine se sont écoulées. James n'ose pas se redresser. Il n'en a ni la force, ni le courage.

- Ta nana te larguerait illico en te voyant, mon pauvre vieux.

La voix de Trisha. L'étreinte de Daniel. La pression d'Eliott sur son épaule. Son sourire aussi immense que ses oreilles.

- Les renforts arrivent. On a préféré laisser Malek Lespare et Isidore Kandinsky dehors. Amalthéa est allée les chercher, elle a dit qu'elle serait plus rapide en lévitant que nous en marchant.

James n'a plus la force d'acquiescer, ni même d'avoir peur quand Trisha brandit sa baguette sur lui. Son nez se reforme en un claquement insupportable. Daniel lui jette un sort de nettoyage avec un sourire compatissant.

James retrouve une vue totale, et un regain de force.

- Qui les garde ?

Ses amis d'antan grimacent.

- Ils sont arrivés à s'enfuir.

- Tous ?

- Les trois Zigaro, oui.

- Et Keith ?, demande Nalani.

- Vivant. Mais son père est mort pour le protéger. Ce bon vieux Wolfgang n'apprécie que moyennement les traîtres.

Nalani se redresse, attrape la main de Keanu. L'énergie revient en eux alors qu'ils courent vers leur ami, qu'ils courent vers Keith. Solenne est déjà debout, tentant de soigner tout le monde, faisant sans baguette des bandages de fortune.

- Par le putain de caleçon de Merlin !, hurle Clifford. Elles sont toutes cramées. Toutes ! Pas une n'est utilisable !

La corbeille en osier n'est plus qu'un lointain souvenir. Et les amis se retrouvent sans baguette. Et Malek et Isidore arrivent en courant, brandissant les leurs.

- On a complètement balisé, merde ! Vous deviez venir nous chercher !

Et James a peur, soudain.

Le visage de Trisha se ferme. Les yeux de Malek ne veulent pas y croire. Il remonte, et James le suit. Il pense à Gwenog, il pense aux promesses qu'Amalthéa et lui se sont faites. Ils ne trouvent pas son corps.

- Elle est peut-être partie à leur poursuite, dit Malek.

- Oui, acquiesce James.

Mais ils savent tous les deux qu'Amalthéa est morte, qu'elle ne reviendra jamais.

- J'espère que tout ça aura une utilité. Je suis ravi de vous savoir en vie mais…

- J'ai tout, affirme une voix derrière eux.

Jean-Paul et Irina, tous deux dissimulés sous la cape d'invisibilité brandissent le téléphone du premier. Des heures et des heures d'enregistrement. Le Poufsouffle et la Serdaigle ont même eu le courage de tenter le diable, en filmant la petite séance de torture des frères Zigaro.

James n'a pas le temps de les féliciter, de leur sourire. Le ciel s'assombrit soudainement. James fait signe à ses amis de reculer, de protéger les preuves chèrement acquises. Le ciel est noir et de l'orage tombent des corps. Des grenouilles par centaines. Et des enfants, sans nombril, qui à peine tombés s'enfuient dans toutes les directions. Et Amalthéa, enfin. Son corps troué de mille W.

Et dans cet orage un murmure. Une promesse. Celle d'un retour.

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Ministère de la magie, une heure plus tard

- Et tu dis qu'ils se sont enfuis ?

- Oui. Mais ils reviendront. Je suis certain qu'ils reviendront. Et ils seront sans doute plus forts que…

- Nous aussi. Nous aussi nous serons plus forts.

La main du père sur l'épaule du fils. Le temps d'un instant volé. Déjà le père s'éloigne, ordonne de placarder des avis de recherche, fait de l'emprisonnement des trois Zigaro une priorité.

James n'attend pas que son père revienne. James n'attend pas que la porte se referme pour avancer. James ne s'arrête pas, ne répond aux sollicitations de personne. James entre dans la première cheminée et ressort aussitôt, dans le hall de l'hôpital Sainte Mangouste.

Natasha fonce sur lui, l'étouffe, le serre. Natasha murmure que tout va bien, qu'ils s'en sont tous sortis, se tait en songeant à Amalthéa, puis lui dit qu'elle l'aime, à tout jamais. Rose le serre à son tour. Il ne dit rien, cherche ses amis, les rejoint au chevet de Susie qui lui offre un sourire fatigué.

Le soulagement et l'injustice vrombissent dans son ventre. Ils ont survécu pendant des heures, contre toute attente. Ils n'avaient pas de baguette, et ils ont survécu. Il n'a fallu que trois minutes pour qu'Amalthéa meure alors qu'elle était armée et avait pour elle l'effet de surprise. James ne comprend pas. James ne s'en remet pas. La mort d'Amalthéa le fait grandir d'un coup, trop vite. Beaucoup trop vite à ses yeux.

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Quatre jours plus tôt - Mardi 6 juillet 2021

- Personne ne vous demande de vous montrer héroïque, James. Mais vous ne pouvez nier que l'on se rassemble autour de vous. La preuve.

Le directeur sauta de l'arbre avec une souplesse impressionnante pour un homme de son âge. De l'avantage de pouvoir se transformer en chat à loisir.

Il lui tendit une lettre et James se précipita pour la lire, déjà inquiet.

« Mes amis, j'ai besoin de vous. Birkenhead, samedi, six heures. Keith. »

Ce mardi, Juliet avait invité tous ses amis à camper au sud de l'Angleterre, pour enterrer définitivement leur sixième année d'études et les tests d'aptitude qui avaient suivi.

Mael et Alice avaient été les premiers à décommander. Juliet, déjà inquiète par la courte missive de Keith, n'avait pas insisté. Mais James n'oubliait pas le comportement pour le moins surprenant de ses meilleurs amis, qui n'avaient pas souhaité s'épancher sur leurs tests d'aptitude alors que tous les autres multipliaient les anecdotes truffées de détail, dans le but de partager, d'échanger, et surtout de vider et d'apaiser leur cœur.

Tous les amis n'avaient pas parlé aisément, Pepper était restée pensive une bonne partie de la soirée, Alice avait prétexté que le bureau des Aurors avait exigé d'elle la plus grande discrétion et Mael avait rapidement raconté qu'il avait accompagné un soigneur, un éthologue et le responsable d'une réserve de volatiles magiques en plein centre de Londres, alors qu'une libellule géante crachait des jonquilles sur des centaines de moldus. « Je m'en suis bien sorti », avait dit Mael en forçant un sourire. James avait cherché à en savoir davantage mais les exploits d'Oscar et Nalani les avaient tous occupés une bonne partie de la soirée, tout comme les récits de Keanu et Solenne qui étaient pourtant rentrés de Sainte Mangouste couverts de sang.

Le lendemain, James s'était rendu chez les Thomas. Depuis que ses parents avaient accepté qu'il passe quelques jours avec la famille de Juliet et travaille avec un soigneur de strangulots jusqu'à la fin juillet, James jouissait d'une liberté sans pareille. Il ne travaillait que quelques heures seulement, lisait beaucoup, et n'avait besoin d'aucune autorisation de ses parents pour se déplacer. Alors que chez lui ses faits et gestes étaient épiés, les parents de Juliet lui faisaient confiance et le laissaient faire comme bon lui semble du moment qu'il partageait avec eux de copieux repas. James privilégiait les transports moldus, et en ce mercredi matin il enchaîna deux trains et trois bus, un petit voyage de trois heures qui lui permit de bien avancer ce livre sur les écoles de magie qu'il ne quittait pas depuis son test d'aptitude.

La famille Thomas habitait à deux pas de Douvres, ville côtière et portuaire du comté du Kent d'où partaient tous les jours des bateaux et des trains à destination de la France. Les Thomas avaient longtemps vécu en France, avant que leur fils aîné, Mael, n'atteigne ses onze ans, et que la petite famille s'installe en Angleterre, préférant que leur fils gagne Poudlard, où son père avait fait ses études, plutôt que Beauxbâtons.

James tapa à leur porte peu avant midi. Ce fut la Nadia, dite Pimprenelle, qui lui ouvrit. La mère de Mael avait toujours trouvé grâce aux yeux de James, elle lui semblait toujours avenante et son sourire lui réchauffait déjà le cœur quand ils avaient onze ans. Et Merlin savait combien James avait eu besoin de sourires. Pourtant, en ce mercredi, le sourire de Pimprenelle se fana. Elle l'invita toutefois à entrer, le prévenant de l'absence de Mael, buttant sur ses mots, cherchant une quelconque échappatoire. Avant de fixer James longuement et de soupirer.

- Il est au ministère.

- Au ministère ?, répéta James, surpris. Mais… Est-ce qu'il a un problème ?

Le sourire de Pimprenelle revint, quoique teinté de tristesse. Elle était émue de le voir aussi inquiet, de voir cette palette d'émotions envahir son visage, comme il en était de même à chaque fois que Mael s'inquiétait pour lui.

- S'il avait un problème, tu ne crois pas qu'il te l'aurait dit ?

- Sûrement, répondit James, songeur. Sauf… Sauf si ce problème me concerne.

Pimprenelle mordit sa lèvre inférieure. Une fois de plus, elle avait sous-estimé le meilleur ami de son fils.

- La presse perd tellement son temps à dépeindre un portrait peu glorieux… Et pourtant mon fils dit toujours que tu es brave, malin, intelligent. Fais-lui confiance, James. S'il ne t'a rien dit, c'est sans doute qu'il compte régler le problème seul.

- Je n'ai guère d'autre choix… Vous pourrez lui dire que je suis passé ? Et lui donner un petit mot de ma part ?

- Bien sûr, compte sur moi.

Pimprenelle avait longtemps suivi du regard le meilleur ami de son fils, qui quittait le quartier sans omettre de regarder tout autour de lui, épaté par la beauté des lieux. Sa curiosité mise à rude épreuve, elle fit glisser la petite enveloppe sous la porte de la chambre de Mael, et attendit son retour en travaillant sur ses dessins. Son garçon ne revint du ministère qu'à la nuit tombée, éreinté mais plutôt joyeux.

- Salut maman, je vais vite me débarbouiller et je t'aide à mettre la table.

- Suis-je censée t'enregistrer pour prouver à Nalani oh combien tu es bon à marier ?, se moqua-t-elle. On devrait l'inviter à dîner. Et inviter James, tiens. Il est passé te voir ce matin.

- James ?, répéta Mael en fronçant les sourcils.

- Il a laissé un mot. Je l'ai glissé sous la porte et non, promis, je n'ai ni ouvert l'enveloppe ni ouvert la porte de ta chambre. Mais même si je ne suis pas une sorcière je peux voir à travers la porte, un truc de fibre maternelle que tu ne pourras jamais comprendre, et je te conseille de ranger ta chambre. Je ne pourrai plus rien pour toi si Nalani la voit dans cet état.

- Maman ! Arrête avec Nalani !

- Jamais !, pouffa Pimprenelle. Elle m'a volé ma place de première femme dans ton cœur dès tes quinze ans, elle…

- Onze. J'crois bien que j'avais onze ans quand elle a détrôné tout le monde.

- Même James ?

Mael se laissa le temps de la réflexion. Sa mère s'approcha de lui pour ébouriffer ses cheveux courts, attendrie.

- Tu n'as pas à choisir entre l'amour et l'amitié, tu sais. Au fait… Comment ça s'est passé, au ministère ?

- Relativement bien. Alice avait terminé la liste de tous ceux qui pouvaient nous venir en aide, je me suis occupé de les convaincre, une tâche moins difficile que je ne l'aurais cru.

- Avec tout ce qu'il vous arrive c'est compréhensible que tu persistes à croire que vous êtes dix contre le monde entier. Mais force est de constater que tout le monde n'est pas contre vous, contre James.

Son fils hocha la tête, incertain.

- Tu ne lui as rien dit, j'espère ?

- Il a compris tout seul que tu avais « un problème » et que si tu ne lui en parlais pas c'est que ce problème était lié à lui. Mais je n'ai rien dit de plus. Parce que c'est à toi de le faire.

A nouveau, Mael hocha la tête. Il prit congés de sa mère, bien décidé à se délester de cette journée harassante au ministère sous une eau bien fraîche. Le temps de parler à James approchait, mais ça ne l'inquiétait pas, ça ne l'inquiétait plus. Les problèmes étaient réglés, du moins en surface, la culpabilité de James en était restée au stade de présomption, son casier demeurait vierge, et même Hugh Irving avait été libéré. Mais il était sous surveillance, sous celle d'un jeune homme sorti de Poudlard depuis peu, Isidore Kandinsky, un ami de Malek Lespare en qui Mael avait toute confiance. Isidore poursuivait ses études et souhaitait se professionnaliser dans l'étude psychiatrique des jeunes délinquants. Le sujet Hugh Irving le passionnait, et l'ancien Serdaigle avait beaucoup aidé Alice et Mael à sortir Hugh et James du pétrin.

A peine eut-il noué une fine serviette autour de sa taille que Mael se laissa tomber sur la petite banquette sous la fenêtre. Il décacheta l'enveloppe et en sortit la courte missive de son meilleur ami.

« Mael,

Prépare-toi, mec, ce message est court et pas très viril. On a beau avoir grandi (si, si, même moi), t'es toujours cet immense soleil dans ma vie. J'espère que tu n'as pas oublié que tes problèmes sont les miens, que ton bonheur fait le mien et qu'on doit épouser les deux plus jolies Serdaigle qui soient passé sous le Choixpeau Magique. Je suis là, quoi que tu aies à me demander, quel que soit le cadavre à enterrer. Je préfèrerai éviter de sauter dans une mer de lézards mais même ça je pourrais le faire pour toi. Tu ne l'oublies pas, ok ?

Ton pote qui t'aime (je t'avais prévenu pour la virilité) »

- Effectivement, pas très viril tout ça.

- Maman ! Par Merlin, ça aurait pu être important ! T'as aucun sens de l'intimité, de la discrétion, du respect, de…

- Oh arrête donc de prier cet hurluberlu qui peuple les contes de fées. Quoique, ça doit être une des passions que vous avez en commun, James et toi, la mièvrerie, tout ça… Il a appelé quand tu étais sous la douche, au fait. Je lui ai proposé de venir manger ce soir et j'en ai profité pour appeler Nalani. Ils ont accepté et seront là à vingt heures. Soit dans… dix minutes, mon loup.

- Mais maman !

- Simple vengeance. Tu passes dix mois par an en Ecosse et tu trouves le moyen de quitter la maison tout l'été…

- Un mois, maman ! Juste le mois d'août ! Et c'est pour mon stage, pas pour le plaisir ! Je ne vais quand même pas faire l'aller-retour jusqu'à Londres tous les jours, ça fait cinq heures de trajet, c'est…

- Tu n'avais qu'à passer ton permis de « Pop ».

- De transplanage, corrigea Mael, amusé. Et je le passe à la fin de l'été, avec…

- Avec tous tes amis parce que vous voulez attendre que le dernier d'entre vous soit majeur pour passer votre permis tous ensemble, oui, je sais. Bon, tu comptes t'habiller ou tu attends ta chère et tendre à moitié nu ?

Pimprenelle ne dissimula pas son fou rire alors que Mael rougissait à vue d'œil.

- Mets une chemise. La bleue, de préférence. J'ai cru comprendre que ta douce était dans la maison bleue, ça lui fera plaisir.

- A Serdaigle ! Nalani est à Serdaigle !

Pimprenelle tourna les talons, ravie de voir qu'elle pouvait encore gêner son fils même s'il avait déjà atteint l'âge adulte.

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Jeudi 8 juillet 2021, Irlande

Juliet Hawkes épiait les gestes du garçon, et malgré sa fatigue elle restait sur ses gardes. Le trajet lui avait pris près de deux jours, et l'Irlande l'émerveillait de ses tons verts et roux.

Le lieu n'avait pas été difficile à trouver. Un tel amoncellement de châteaux sorciers passait difficilement inaperçu, sauf pour les moldus qui ne voyaient en ce lieu qu'un immense plateau surplombant des falaises dangereuses.

Distinguer le bon château avait été une tâche plus délicate.

Mais Keith lui avait laissé quelques signes qu'elle seule pouvait découvrir.

Elle s'était choisi une place de choix. Ni trop près, ni trop loin. Elle avait cru qu'il serait plus judicieux de changer de place fréquemment, de bouger pour mieux se fondre dans la masse des passants.

Keith avait refusé. Ses maîtres avaient des yeux partout, ses maîtres avaient d'épais dossiers sur elle, quantité de photographies, de descriptions, de notes. Elle ne pouvait passer inaperçue qu'en se grimant, avait-elle alors pensé.

Mais Keith avait de nouveau refusé. Ses maîtres étaient bien plus doués qu'elle, ils ne se laisseraient duper par aucun artefact. Ils auraient toujours un train d'avance sur elle, disait-il.

Alors elle avait trouvé le seul artefact capable de lui donner un train d'avance sur eux, de les observer, d'épier leurs gestes, leurs conversations, les ordres qu'ils donnaient à Keith. Et cet artefact n'était nul autre que la cape d'invisibilité des Potter.

Londres, maison des Kandinsky, le même jour

Rose tremblait encore un peu. De fierté, mais pas seulement. Elle n'en revenait toujours pas.

- Calme-toi ma puce, c'est pas comme si tu avais commis un crime, il s'agit de ton oncle et de ta tante quand même !

- Je suis rentrée chez eux par effraction, Nat !

Le corps de Rose se remit à trembler et Natasha s'approcha d'elle, la serrant dans ses bras avec tendresse.

Lorsque James avait débarqué chez Rose de nuit, la veille, alors que la jeune Serdaigle profitait que ses parents se soient rendus à un diner mondain pour photographier la lune, elle s'était étonnée de le voir si grave, si différent. Et malgré l'incongruité de sa demande, elle avait accepté, parce qu'elle était certaine que s'il lui demandait son aide, c'était pour une bonne raison.

Elle s'était donc rendue chez les Potter, s'introduisant sans mal dans leur demeure car, comme tous les membres de la famille Potter-Weasley, elle était identifiée et autorisée à pénétrer dans les lieux sans invitation.

Juliet Hawkes, qui l'avait accompagnée, lui avait promis de patienter au-dehors et de s'assurer qu'elle ne se fasse pas prendre. Elle avait lancé un petit sort de confusion aux elfes de maison, pour les occuper à l'extérieur de la maison, et désilusionné Rose, pour lui permettre d'atteindre l'étage en toute discrétion.

- Dès que tu la trouveras, enfile-la.

- Pourquoi tant de précaution ?

- On ne sera jamais assez prudents. Crois-moi sur parole.

Rose avait frôlé les murs, retenu son souffle, marché sans bruit. Elle n'avait eu aucun mal à atteindre la chambre d'Albus dans laquelle elle s'était engouffrée en essayant de réfréner sa curiosité. Juliet lui avait conseillé d'agir le plus rapidement possible et Rose regrettait de ne pouvoir se laisser aller à fouiller quelque peu dans les affaires de son cousin. La chambre était propre et bien rangée, lumineuse et chaleureuse, sans aucune couleur prédominante, comme si Albus avait veillé à ne pas froisser ses parents en décorant sa chambre aux couleurs de Serpentard. Ses affaires ne traînaient pas sous son lit, ses vêtements étaient soigneusement pliés, ses livres rangés dans la bibliothèque.

Cette pièce ordonnée et lisse donnait envie à Rose de tout retourner, persuadée qu'elle était qu'Albus devait dissimuler bien des horreurs sous ses couverts d'enfant sage. Mais elle n'en avait rien fait, et avait trouvé facilement la cape d'invisibilité des Potter dans la malle du frère cadet.

- Hawkes t'a dit ce qu'elle allait en faire ?, questionna Natasha, la ramenant dans le temps présent.

- Non. Juliet ne m'a rien dit, accentua Rose, amusée.

Natasha continuait d'appeler la jeune fille de Serpentard, qui adorait se pendre au cou de James pour narguer Natasha, par son nom de famille. Les deux filles s'appréciaient, mais leurs amis semblaient moins en douter qu'elles-mêmes.

- Ça ne présage rien de bon, grommela Natasha. En temps normal, James ne t'aurait jamais fait cette demande.

- Ça ne sert malheureusement à rien de se faire du mouron, on n'en saura pas davantage sur…

- Oh ma Rosie, si tu crois que je vais rester dans l'ignorance… James vient manger à la maison cette semaine, compte sur moi pour lui faire cracher le morceau.

- Confidences sur l'oreiller ?

- S'il veut atteindre l'oreiller, il devra en passer d'abord par les confidences, répliqua Natasha mi-sérieuse mi-malicieuse. Sinon ce n'est pas un oreiller qui rencontrera sa tête mais ma batte.

ooOOoo

La veille, chez les Thomas.

- C'est vraiment délicieux, madame Thomas.

- C'est du surgelé. Et tu peux m'appeler Nadia, tu sais. Ou Pimprenelle, c'est comme tu veux.

La compétition cordiale reprit son cours entre les deux femmes, au grand regret des sœurs et du père de Mael, ainsi que de James, qui observait avec inquiétude les agissements de Pimprenelle. Seul Mael semblait s'en amuser, parce qu'il comprenait que sa mère aimait à tester Nalani qui, loin de se laisser faire, entrait dans son jeu en concluant toutes ses phrases d'un « madame Thomas » aussi respectueux que volontairement lointain.

- Bon, on vous laisse un petit moment, intervint Mael en posant sa serviette sur la table. James, tu viens aussi.

Son meilleur ami haussa les sourcils, esquissa un bref sourire à l'adresse des parents des Thomas et se glissa dans l'ombre de Nalani qui attrapa la main de Mael pour l'attirer vers elle, prenant soin de l'embrasser avant de quitter la pièce. Dans leur dos Pimprenelle souriait.

- T'aurais quand même pu ranger ta chambre, déplora Nalani en observant les lieux, dépitée.

- Elle est bien mieux rangée que la mienne, affirma James avec une solidarité masculine implacable.

- Ma mère m'a prévenu dix minutes avant que vous débarquiez. J'ai jeté un sort vite fait mais…

- Vantard, soupira Nalani en se laissant tomber sur le lit de son petit-ami. Vivement le mois prochain, que je sois ENFIN majeure !

James acquiesça vivement, toujours debout près de la porte.

- Tu nous fais quoi le plumeau mal coiffé ? Tu tentes une évasion discrète vers la bibliothèque histoire de couvrir nos ébats ? Je ne ferai rien ici, tu sais. Pas avec les parents de Mael au rez-de-chaussée et ses trois sœurs capables de débarquer à n'importe quel moment…

James échangea une brève grimace avec Mael et se rapprocha d'eux, pensif. Mael avait profité que tous prennent l'apéritif dans le jardin pour lui avouer toute la vérité sur son test d'aptitude, la surveillance de Hugh, la présomption de culpabilité dont lui-même avait écopé. Il avait eu peur pour lui, mais surtout pour Hugh. Mais Alice avait démontré qu'aucune preuve n'existait de la culpabilité de Hugh dans le meurtre du secrétaire du ministre, sauf ce texte posé sur le cadavre et écrit de la main de Hugh. « …Et lorsqu'ils tuent, ils ne laissent pas de trace. Des corps sans vie, des corps sans plaie. Des corps traversés par nulle balle, nul coûteau. Voilà pourquoi les sorciers tuent les gens comme nous. Parce que les morts ne parlent pas et qu'avec eux leur secret sera bien gardé. Mais les gens comme nous, dotés de cette normalité qu'ils appellent faiblesse, sont bien plus nombreux qu'eux. Nous sommes plus nombreux qu'eux. Nous ne nous laisserons pas faire et il faudra peut-être dix d'entre nous pour un seul d'entre eux. Mais leurs corps ne sont pas hermétiques aux balles. »

Mael avait parlé aux parents de Hugh, les persuadant d'accepter que l'on soumette leur fils au Véritaserum. Les Aurors avaient également étudié la baguette du jeune garçon, qui n'avait jamais lancé le moindre sortilège impardonnable. Alice avait émis l'idée d'une manipulation, et convaincu les Aurors d'enquêter afin de trouver le véritable coupable.

- C'est qui, à votre avis ?

Mael et Nalani, occupés à se dévorer des yeux, sursautèrent. La jeune fille recula, s'asseyant jambes croisées au milieu du lit pour se donner une contenance.

- Doit-on vraiment continuer à se poser la même question à chaque fois qu'un drame se produit ?

- Doit-on vraiment tout mettre sur le dos des Zigaro sans chercher plus loin ?, rétorqua James. J'aimerais croire qu'eux seuls sont capables du pire, mais des sorciers se font arrêter tous les mois…

- Et les Zigaro courent toujours, contra Nalani. Je ne suis pas en train de dire qu'ils manipulent tout le monde et qu'Azkaban est plein d'innocents mais… Je suis persuadée que pour ce cas très précis, ce sont eux les coupables. Ils ne s'en sont pas seulement pris à Hugh. Ils s'en sont pris à toi. Et tu es leur cible depuis six ans. Faudrait peut-être que tu te rentres ça dans la tête une bonne fois pour toutes. Et que tu réagisses.

- Et tu proposes quoi ?, soupira Mael. Que James se rende au ministère et tue Elvis en plein bureau des Aurors ? Qu'il sorte tranquilou du bureau et marche jusqu'à celui de Tom pour réitérer son geste ? On n'a pas de preuve.

- Eh bien il faut en chercher ! Ils ont essayé de le tuer pendant le Tournoi, ils ont enlevé Natasha et convaincu Albus de la tuer, ils ont failli tous nous tuer cette nuit-là, au terme de la forêt interdite !

- Mais ça ne change rien. Nous n'avons aucune preuve.

- Mais nous en aurons bientôt.

Le couple cessa de se fusiller du regard, surpris par la voix confiante de leur ami. James se redressa, se saisit de la baguette de Mael, le seul parmi eux à être majeur, et jeta quelques enchantements dans la pièce.

- Simple mesure de précaution, expliqua-t-il à ses amis. Vous avez tous deux reçu le mot de Keith, n'est-ce pas ?

Mael devint livide et Nalani se renfrogna.

- Et Juliet a débarqué une heure plus tard en transplanant devant vous pour vous faire promettre de n'en parler à personne, pas même à vos amis. Elle vous a dit de ne pas vous rendre à Birkenhead ni à cette soirée qu'elle avait organisée pour nous. Et elle a terminé par moi, pour me raconter une histoire. Une histoire que je vais vous dévoiler à mon tour pour que, demain, vous la contiez à d'autres. Tiens, Nalani.

La jeune fille était tellement figée qu'il dut poser le ticket directement dans sa main.

- C'est une invitation pour le dernier match de la saison. Oscar a reçu le même. Vu votre exploit lors de votre test d'aptitude, personne ne s'étonnera de vous voir là-bas. Comme il est majeur et que tu ne l'es pas, il faudra demander à Oscar qu'il jette plusieurs enchantements, le plus discrètement possible, en informulé et en dissimulant sa baguette. Ardu, mais largement à sa portée, vu ses notes brillantes. Tu lui raconteras ce que je vais te dire, et toi Mael, tu en feras de même avec Alice. Je crois savoir que vous devez retourner au ministère pour signer quelques papiers.

- Mais comment…

- Ça n'a pas d'importance. Ce qui est important c'est que tu trouves le moyen de te retrouver seul avec elle, que tu puisses jeter les enchantements tout aussi discrètement qu'Oscar. Lui devra répéter ce qu'il saura à Susie. Ils sortent ensemble, ça n'aura rien de bien surprenant qu'ils se voient chez les parents de l'un ou ceux de l'autre. Mais tu devras le convaincre d'agir avec la plus grande précaution, Nalani.

- Mais enfin, James…

- Quant à toi, Mael, une fois que tu auras parlé à Alice, tu rejoindras Irina et tu lui répéteras tout. Juliet s'est débrouillée pour qu'en sortant du ministère, elle croise Solenne à qui elle répétera tout et qui en fera de même avec Keanu.

- Bordel, James, qu'est-ce qui se passe !?

- C'est Keith, répondit-il calmement. Il sait comment faire tomber les Zigaro. Et il a besoin de nous pour ça.

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Jeudi 8 juillet 2021, hôpital de Sainte Mangouste

- C'est complètement dingue. Trop rapide, trop fragile. C'est même pas un plan !

La voix de Keanu Ganesh, assez basse malgré les enchantements puissants qui leur assuraient toute discrétion, était d'autant plus étouffée par la promiscuité des lieux. Ils s'étaient réunis dans une toute petite pièce, un fourre-tout poussiéreux qui tranchait avec l'impeccabilité de l'hôpital. Solenne essaya de bouger ses jambes engourdies, mais ils avaient bien trop peu de place et de temps pour le faire.

- C'est le seul plan que nous ayons, rappela-t-elle. Juliet et James sont convaincus que ça peut marcher.

- Sans même que l'on se voie avant pour en parler ensemble ?

- Trop risqué selon Keith. Il a trouvé un moyen de prévenir Juliet mais un regroupement aurait paru trop suspect. Nous ne nous voyons que rarement tous ensemble. Il faudra juste se réunir demain matin. Une heure, sur le Chemin de Traverse. Ni plus ni moins.

- Pourquoi ?

- Il faut qu'un maximum de gens nous voie ensemble. Il faut que tous croient qu'on se réunit normalement, pour planifier un petit voyage à Birkenhead samedi matin.

- Les Zigaro seront donc au courant qu'on y va ?, murmura Keanu, incrédule.

- Oui. Ce sont eux qui ont demandé à Keith de nous envoyer ce message. Ils nous tendent un piège et pour que le nôtre fonctionne, il faut qu'ils croient qu'on tombe dans le leur tête baissée.

- J'imagine que je ne serai pas des vôtres, demain.

Jusque-là il était resté silencieux. Il préférait les écouter, eux qui vivaient tant d'aventures avec James depuis leurs onze ans.

- Non. Toi tu n'as rien reçu, tu n'aurais aucune raison de te trouver là. Tu dois te contenter de transmettre le message à tes amis, et à débarquer quand les Zigaro s'y attendront le moins.

Daniel Redox acquiesça. Lorsque quelques jours plus tôt, il avait abordé Solenne pour obtenir son aide et devenir bénévole à l'hôpital tout comme elle l'était depuis des années, jamais il n'aurait cru se lancer dans pareille aventure. Il avait peur. Mais il ne reculerait devant rien pour atteindre ce nouvel objectif, avec ces gamins aussi idéalistes que lui, bien décidés à se jeter dans la gueule du loup. Tous ensemble.

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Le lendemain, Irlande

"Vous serez désarmés", avait dit Keith.

- Tous ?

- Tous.

Juliet se rappelait avoir dégluti. Elle n'appréciait guère de se séparer de sa baguette, surtout si les frères Zigaro se trouvaient dans les parages.

- Il faut qu'ils vous croient à ma merci, qu'ils n'aient aucun doute sur moi. J'entreposerai toutes les baguettes ensemble, sauf celle de James.

- Pourquoi ?

- Il est un des seuls parmi à nous à être encore mineur. Si j'étais vraiment celui que je prétends être, je ne surprendrai personne à vouloir essayer la baguette du fils du Survivant. Je lancerai un sort sommaire, peu importe lequel. Du moment que le ministère sait qu'un mineur l'a lancé et envoie quelqu'un le sermonner.

- Nous avons un plan.

- Un plan qui peut échouer à tout moment. Notre seul but est de faire tomber les Zigaro, peu importe comment. Mieux vaut qu'un membre du ministère débarque et les trouve en train de retenir captifs une dizaine d'adolescents, des fils de, de surcroit. Avec un peu de chance le bureau de contrôle des usages abusifs reconnaîtra la baguette de James et préviendra son père.

Juliet fit la moue. Elle n'était pas sûre que le grand Harry Potter se déplace en personne pour sermonner son fils, encore moins pour s'assurer qu'il n'avait pas besoin de son aide.

- S'il ne vient pas en personne il enverra au moins quelqu'un. Et ce quelqu'un nous aidera à repousser les Zigaro.

L'espoir faisait paraître Keith plus confiant qu'il ne l'était vraiment. Mais à l'aube de tenter le plus gros coup de leur vie, l'espoir était une motivation dont ils ne pouvaient se passer.

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Le même jour, centre commercial Phoenix Center, Oxford street, Londres

Trois adolescents se fondaient dans la masse des touristes et des londoniens venus en nombre profiter des premiers jours de soldes. La cachette leur paraissait idéale, mais ils n'en avaient pas oublié d'être prudents et s'étaient judicieusement grimés, de sorte qu'ils avaient eu du mal à se reconnaître tous les trois, bien qu'ils furent amis depuis des années.

Chacun avait vogué d'étals en étals durant plusieurs heures, seul. L'un avait attendu l'ouverture des magasins, le second était sorti du métro une heure plus tard, la jeune fille était venue avec sa plus jeune sœur et son frère aîné, pour que personne ne soupçonne un quelconque rendez-vous ni aucune forme de préméditation.

Les deux garçons avaient simulé la surprise en se croisant au beau milieu du hall, et la jeune fille en avait fait de même, avant de prendre brièvement congés de son frère et de sa sœur pour s'approcher d'eux. Depuis, ils avalaient leur muffin au travers d'un magasin de jeans.

- Tu es sûr que ça va fonctionner ?, demanda James.

- Certain, affirma Jean-Paul. Je le mettrai en charge ce soir, j'ai vidé au maximum sa mémoire pour avoir des heures et des heures d'enregistrement devant moi, j'ai coupé toute sonnerie et toute connexion pour ne pas me faire prendre et j'ai récupéré le vieux portable de mon père, comme ça j'en aurais deux.

- Bien, soupira James en se forçant à éclater de rire, comme s'ils avaient parlé d'une anecdote sans intérêt, de crainte qu'ils ne soient surveillés.

- Comment on fait pour récupérer… tu-sais-quoi ?, poursuivit Jean-Paul.

- C'est Juliet qui l'a pour le moment. On doit se bousculer dans une rue, un peu plus tard. Ensuite j'ai… j'ai été invité à dîner chez tes parents, Irina.

- C'est donc moi qui récupérerai la Cape, acquiesça la jeune fille avec sérieux.

- Bon, j'y vais. Et n'oubliez pas, les gars. Il faudra partir de loin, bien avant nous, et vous dissimuler sous la cape avant même d'entrer dans le bus.

- T'inquiète, le rassura Irina. Le fait qu'on ne parte pas de King's Cross, alors qu'on vit à Londres tous les deux, est déjà une couverture supplémentaire.

James, sachant pertinemment que l'énigmatique Peter ne quittait guère la gare, acquiesça. Les Zigaro, grâce à leurs espions, avaient longtemps eu un train d'avance sur eux. Il voulait croire, comme ses amis, que le vent était en train de tourner. Il voulait le croire et il devait le croire. Après tout, ils avaient fait de leur mieux pour préparer la journée du lendemain. Leur sort était jeté, ils ne pouvaient plus rien faire d'autre que d'espérer.

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Le même jour, Green Claw Farm, falaises des Cornwall

Le temps était doux en ce début de mois de juillet, bien qu'orageux. A quelques mètres d'eux, les vagues se déchaînaient contre la paroi rocheuse. Amalthéa aimait cet endroit. Il était bien le seul au monde qu'elle appréciait arpenter en lévitant, ses pieds morts effleurant les herbes vives balayées par le vent.

Elle avait convoqué une réunion familiale en urgence, et Blaise n'avait pas tardé à les rejoindre, écoutant le discours d'Amalthéa en perdant peu à peu sa patience. Depuis, il n'était que cris et gesticulations.

- Il en est hors de question ! Il faut empêcher ça ! On parle de gamins, là ! De gamins qu'on envoie à l'abattoir !

- Ils s'y envoient tous seuls. Ils ont fait un choix, Blaise. Et ne compte pas sur moi pour les abandonner.

Blaise la dévisagea avec horreur. Amalthéa ne détourna pas le regard, car même si elle comprenait sa détresse, elle souhaitait qu'il comprenne que James et ses amis n'étaient plus des enfants, qu'ils étaient tout à fait capables de prendre des décisions par eux-mêmes, et les risques qui allaient avec.

- Leur plan peut fonctionner, Blaise. On pourrait être débarrassés des Zigaro.

Blaise resta un moment immobile. Avant de hurler de ton saoul. Le père qu'il était ne pouvait envisager que ce plan soit bon, il ne visualisait que les risques que prenait son fils, et cette capacité qu'avaient les Zigaro à anticiper toute idée de les faire tomber. Mais il n'était pas le père de James. Pas officiellement. Pas encore. Il n'avait aucun droit sur lui, et savait d'emblée que toute tentative de l'influencer échouerait. Surtout si près du terme.

- Laisse-moi au moins venir, implora-t-il.

- Non, clama Amalthéa. Si le plan fonctionne, nous ne saurons comment expliquer à James les raisons de ta présence.

- Et si le plan échoue ?, rétorqua-t-il, amer.

- Alors nous serons tous morts, et il faudra bien que certains soient au courant de tout. Pour prendre le relais. Pour que nous ne soyons pas morts en vain.

Le vieux James stoppa Blaise, qui s'apprêtait à répondre. La tristesse avait envahi les yeux du vieil homme édenté, et nul ne pouvait ignorer combien lui coûtait de rester en arrière. Mais la magie des Mac Cairill coulait en eux trois, et comme tous leurs aïeux, ils se sentaient, se savaient, investis d'une mission.

- La Source n'est que croyance, ne subsiste qu'à travers ceux qui veulent bien croire en elle. Mais notre héritage sera toujours lié à elle, tant qu'au moins un sorcier croira en son existence. Notre ancêtre fut le premier sorcier du berceau sur lequel on se tient. Notre ancêtre fut l'un des treize premiers sorciers au monde. Et tant que certains se serviront des croyances des autres pour asservir leurs prochains, nous nous battrons. Ils agissent dans l'ombre, dans la discrétion, dans le secret. Mais ils auront un jour besoin de se dévoiler au grand jour. Et lorsque ce jour arrivera, nous brandirons notre arbre généalogique, nous dirons qui étaient nos ancêtres et comment ils se sont battus pour préserver la paix. La communauté de pourra ignorer notre appel, elle entendra nos preuves et nos preuves auront toujours plus de poids que les affabulations de ceux qui ne prônent que la peur. Parce qu'à la peur nous opposerons l'espoir. Et que l'espoir sera toujours plus fort que la peur.

Sous ces airs d'ermite adorateur des animaux, le vieux James avait toujours été un bon orateur. Et si ses discours étaient toujours parvenus à convaincre Blaise, ce jour-là il sentit une émotion nouvelle batailler entre l'espoir et la peur. Un sentiment de lâcheté que ne parvenait pas à accepter Blaise.

Blaise Zabini refusait de laisser son fils prendre tous ces risques sans tenter de l'aider. Et le vieux James réfuta ses propres discours, car il ne pouvait laisser ses descendants risquer leur vie sans leur venir en aide. Amalthéa comptait tant à ses yeux. Il avait appris à connaître Blaise, à l'apprécier, à l'aimer. Il rêvait d'en faire de même avec James. Il refusait que la vie lui ôte sa famille, ces êtres chers sans qui les falaises de Cornwall perdraient toute beauté.

Ce soir-là il se coucha tôt et serra plus fort contre lui ses animaux.

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Chemin de Traverse

Ils formaient un attroupement qui ne passait pas inaperçu. Et c'était justement tout ce qu'ils souhaitaient. Les passants les dévisageaient et même quelques photographes avaient tenu à immortaliser leur présence en ce lieu important de la communauté.

Demain, ils feraient la une. Quel titre accrocheur ornerait leur photographie ? Qu'inventeraient les journalistes ? Quelles phrases choc, quel prétexte vendeur serait choisi ? Peu importe.

Ils étaient des fils de. Ils étaient la bande de James Potter.

Ils projetaient de se rendre dans une ville de l'ouest de l'Angleterre. Près de Liverpool à ce que les journalistes avaient pu entendre. La cause de leur déplacement importait peu, les journalistes inventeraient, broderaient. Ils s'étaient déjà tant joués de cette bande de gamin, les mots s'enchaîneraient facilement. Et les ventes s'envoleraient.

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Manoir des Vents Hurlants

La famille Malefoy était abonnée à la Gazette dont elle recevait toujours très vite les dépêches spéciales comme toutes les familles prêtes à débourser toujours plus. Il était essentiel aux yeux de Drago de se tenir au courant, de recevoir toujours plus vite les nouvelles du monde, de leur monde, de ce monde qui les avait glissés dans la case des méchants sans jamais les punir vraiment. Drago avait toujours eu peur qu'un nouveau ministre ou l'un de ses multiples conseillers décide un beau jour de s'en prendre aux perdants. De les faire souffrir plus qu'ils ne pourraient le supporter.

La guerre avait beau être loin derrière eux, la peur demeurait et Drago préférait rester prudent. Et puis, pour un homme qui n'avait eu de cesse de postuler pour des emplois qui n'avaient jamais voulu de lui, la Gazette était une distraction nécessaire.

L'été, c'était souvent Scorpius qui lisait le journal en premier. Le garçon s'était toujours levé de bonne heure, persuadé qu'il était que le monde appartenait à ceux qui se lèvent tôt.

En ce vendredi matin, il ne dérogea pas à la règle et glissa une pièce et un bout de toast dans la serre du moyen duc qui venait de livrer la dépêche spéciale de la Gazette du Sorcier. Avant de froncer subitement les sourcils devant l'immense photographie qui faisait la une.

"Qu'ont donc encore inventé le fils du Survivant et ses suiveurs ?", titrait le journal. Scorpius devait bien reconnaître qu'il se posait la même question. Et il n'aurait jamais cru que ce serait Pansy Parkinson qui lui répondrait.

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Hôpital de Sainte Mangouste

- Bonjour Guérisseuse Azilis.

- Madame la directrice, salua respectueusement Cesaria Azilis.

- Où est donc passé le jeune garçon qui vous suit partout depuis quelques jours ?

- Absent. Il a demandé à prendre sa journée.

- Comme Solenne, tiens, soupira la directrice. Les bénévoles ne sont plus ce qu'ils étaient si vous voulez mon avis.

- Si vous acceptez le mien, madame la directrice, les adolescents ont bien le droit de profiter un peu de leurs vacances. Ils ne sont liés à cet hôpital par aucun contrat après tout.

- Non, ce qui les anime a bien plus d'importance qu'un contrat. Alors j'ose réellement croire que vous aillez raison ma chère.

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Manoir des Vents Hurlants

Pansy Parkinson était accompagnée de Théodore Nott mais avait étrangement refusé qu'ils invitent Blaise Zabini à les rejoindre. Scorpius avait été congédié dans sa chambre mais s'était discrètement dissimulé en haut de l'escalier pour tout entendre du discours de Pansy qu'il n'avait jamais vue si agitée. Et bien lui en avait pris.

- Les Zigaro passent à l'offensive. Le frère aîné, Elvis, nous a communiqué une liste de noms. Je suis arrivée à ensorceler Gregory mais je n'arriverai pas à piéger les trois autres sorciers à qui Elvis a donné ces noms.

- C'est quoi ces noms ?

- Des sorciers sans lien apparent. Des adultes et des adolescents.

- Et vous devez leur faire quoi ?

- Les tuer.

Scorpius vit son père déglutir alors qu'il s'emparait de la petite liste de noms. Avant de pousser un gémissement.

- Blaise... Blaise est sur cette liste !

- Tu comprends pourquoi je n'ai pas tenu à ce qu'il soit parmi nous aujourd'hui. Je me voyais mal lui annoncer sa mort. Ainsi que celles de sa femme et de ses enfants.

- Evelyn et les enfants ?, s'étranglait Astoria. Mais... Qui d'autre est sur la liste ?

- Amalthea et Briseis Delanikas, Daniel Redox, Cesaria et Soizic Azilis, Joimas Chastel, lut Drago.

« Les héritiers de Tuan Mac Cairill », comprit Scorpius. Il s'élança dans l'escalier, sautant les marches trois par trois.

- Et James ?, implora-t-il. Qu'est-ce qu'ils vont lui faire ?

- Je ne sais pas, soupira Pansy. Je te jure que j'ai essayé de savoir, Scorpius. J'ai cru comprendre qu'ils lui tendaient un piège mais je n'en sais pas plus, ils se le réservent, il est trop important à leurs yeux pour nous confier sa... Pour nous confier sa mort.

L'anticipation. C'était un mot qui décrivait à la perfection les frères Zigaro. Certains avaient beau être courageux, sages, rusés ou intelligents, les deux frères parvenaient à anticiper leurs agissements, leurs choix, et même leurs idées.

- Comment font-ils ?, murmura Scorpius.

- Ils sont omniscients.

La réponse était implacable, imparable. Les trois mots résonnaient entre les murs sombres.

- Il faut joindre Blaise de toute urgence, affirma Astoria. Le mettre au courant de tout, de la liste de noms et du risque que court James. Théo, va tout de suite au Crépuscule des Fruits de Mer, nous allons avoir besoin des frères de Blaise et de ce Donovan avec qui il est ami.

Scorpius regarda sa mère avec fierté. Avant de se mettre une bonne gifle et d'attraper sa besace qui conservait tout ce à quoi il tenait.

- Je viens avec toi.

- Il en est hors de question, Scorpius, clama son père.

- Je sais des choses que tu ignores, papa. Des choses qui vont nous faire gagner un temps précieux.

- Laisse le faire, Drago, intervint Astoria. Tu as confiance en lui.

- Mais...

- Occupe-toi de prévenir Blaise. Va mon fils. Tu as plus de courage que tous tes ancêtres réunis et nous sommes extrêmement fiers de toi. Alors reviens nous entier.

- Promis.

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Blaise n'avait pas souhaité participer et, passée la surprise, tous avaient compris qu'il était déjà au courant de tout, ou presque.

- Protège ma famille, Auror de pacotille.

Sa voix, suppliante et déchirée laissait entendre qu'il avait du mal à faire un choix entre sa famille et James. Mais il s'était engagé, et Kieran Donovan était le mieux placé pour protéger sa famille. Ses ancêtres se transformaient en loups depuis des millénaires et avaient toujours protégé les descendants de Tuan Mac Cairill. Ses sept enfants et sa femme se tenaient prêts et chacun endossa son rôle à la perfection, accompagné de chiens dotés de la parole. Les cinq serviteurs des Zigaro périrent avant d'avoir pu atteindre leurs cibles, à l'exception de Pansy qui fut épargnée en toute logique. Mais pas sans peine.

Ses amis la rejoignirent alors qu'elle pleurait sur le corps de Gregory Goyle.

- C'était lui ou Evelyn, Hadiya, Shania et Haidar, rappela Drago en posant sur ses épaules un bras protecteur. Gregory ne s'est jamais remis de la guerre, Pansy.

- Nous non plus.

- Lui encore moins. Tu le sais. Il n'a jamais été heureux.

- Il aurait pu l'être. Sa femme l'aimait et il a un... Il avait un fils.

- A qui il a donné le prénom de Vincent Crabbe, une ordure qui a failli nous faire périr dans un Feudeymon.

- Un gamin tout aussi paumé que nous qui obéissait à son taré de père, rectifia Pansy.

- Gregory cherchait à se venger, à venger la mort de son meilleur ami. Il était aveuglé par la vengeance et par les promesses des Zigaro. Je ne souhaitais pas sa mort, mais il était perdu, Pansy. Perdu depuis bien longtemps.

- Tu as sauvé des dizaines de vies aujourd'hui, ajouta Astoria. Personne n'a forcé ces quatre hommes à embrasser la cause des Zigaro...

- Ils croyaient avoir une bonne raison de le faire, comme je le croyais quand je les ai rejoints pour retrouver ma fille.

- Mais tu as su te délivrer, te libérer pour protéger des innocents. Ce n'est pas rien. Et si tu es trop choquée pour le comprendre maintenant, compte sur moi pour te faire entendre raison. Ça prendra le temps que ça prendra, tu n'es peut être pas pressée mais personne n'est aussi têtue que moi.

- Et compte sur moi pour te trouver un abri, ajouta Evelyn.

- Un abri ?, releva Pansy avec scepticisme.

- Tu connais les Zigaro mieux que moi. Blaise croit que James et ses amis peuvent prendre les Zigaro à leur propre piège. Mais il est parti inquiet. Plus inquiet que je ne l'avais jamais vu.

- Les Zigaro ont toujours un train d'avance sur leurs ennemis, souffla Pansy.

L'inquiétude chassait peu à peu la colère, la peine et l'amertume.

- Alors tu devrais partir tout de suite. Rends-toi en Italie, à Castel Maggiore, personne ne te trouvera là-bas. Nous t'y rejoindrons plus tard. Avec ou sans Blaise, ajouta Evelyn du bout des lèvres.

Les amis tournèrent le dos aux quatre corps qui reposaient sur la terre. Kieran Donovan leva sa baguette et la terre se souleva, grain après grain. Dix minutes plus tard, les corps avaient disparu et la nature reprenait ses droits, pas l'apparition de quatre arbrisseaux qui ne demandaient qu'à grandir au beau milieu de ce paysage paisible. Et la pluie commença à tomber, nettoyant et abreuvant la terre.

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Samedi 10 juillet 2021, Birkenhead.

Rien ne se passait comme prévu. Il avait fallu se montrer vif et rusé pour empêcher les filles de Blaise de commettre l'irréparable. Malignes, elles avaient ressenti la détresse de leur père et l'avaient suivi jusqu'à Birkenhead. La peur s'était faite plus glaçante alors qu'un Blaise livide les raccompagnait chez lui, non sans regarder tout autour de lui en priant pour que nul ne soupçonne leur intrusion. Il était revenu le plus rapidement possible et s'était agenouillé près du vieux James, gardant le silence pendant plusieurs heures, avant de parler. Pour chasser la peur, pour calmer l'impatience, pour refuser de penser à ce fils qui avait disparu depuis des heures sous terre.

- J'ai fini par leur avouer que James avait des ennuis. Elles avaient encore moins envie de rester à la maison après ça, tu penses bien. Evelyn était contre mais je les ai enfermées dans la chambre de Shania. J'ai jeté plusieurs enchantements, tous différents, pour qu'Hadiya ne trouve pas le moyen de sortir. Et puis je suis reparti en trombe, tellement rapidement que je ne me suis pas aperçu tout de suite qu'Haïdar me suivait. Il finira à Gryffondor, ce chenapan. Aussi téméraire que son frère.

Blaise avait dû ramener le petit garçon à une Evelyn déjà terrorisée. Elle avait néanmoins suffisamment repris ses esprits pour expliquer à Haïdar qu'il était trop jeune pour aider, qu'il devait laisser les adultes agir sereinement, sans qu'ils n'aient en plus à s'inquiéter de sa sécurité.

Blaise espérait qu'Evelyn trouverait les mots, les gestes, pour protéger leurs enfants. Il avait bien assez à s'inquiéter pour un seul de ses enfants.

Ils n'avaient aucune idée de ce qui se déroulait sous leurs pieds, dans les égouts de la ville. Ils n'apercevaient nulle part Amalthéa, Trisha, Eliott et Daniel. Le vieux James se rassurait, se répétant inlassablement qu'ils devaient se cacher, pour mieux bondir au moment opportun.

Le silence était lourd. Plus lourd que jamais. Athéna et Graziella faisaient les poubelles, se laissaient caresser par les passants, paraissaient dans le parc. Une contenance lourde à simuler pour ces deux êtres dont l'ouïe était tendue à l'extrême. Elles se tenaient prêtes à réagir. A tout moment.

Le jour baissa et la nuit s'installa. Vive comme l'éclair, Trisha se défit de son ombre pour sauter dans les égouts, suivie de près par Eliott et Daniel. Amalthéa se tenait déjà près de l'entrée. Ils la virent hocher la tête à l'adresse de deux jeunes hommes déguisés en éboueurs, avant de plonger à son tour sous terre.

- Malek Lespare et Isidore Kandinsky, sérieusement ?, railla Blaise.

L'attente fut de courte durée. Le vieux James compta les secondes. Trois minutes, à peine, s'étaient écoulées, lorsque les deux chiennes s'approchèrent de la bouche d'égout, suivies de près par le chien d'Amalthéa. Avec des réflexes surprenants pour un homme de son âge, le vieux James se redressa.

- Reste là, tenta-t-il.

Mais Blaise était déjà debout, et jeta le premier sort. Le vieux James songea amèrement que les Zigaro avaient toujours un train d'avance. Déjà une dizaine de leurs sbires envahissaient les lieux, contrés par Malek Lespare et Isidore Kandinsky. Les deux garçons avaient bien fait les choses. Les faux éboueurs avaient diffusé une odeur nauséabonde, pour éloigner tous les moldus. Plutôt doués, ils prenaient l'avantage, bien aidés par les trois chiens. Mais ils n'avaient pas le recul nécessaire pour comprendre que les sbires des Zigaro les avaient fait reculer, laissant la voie libre à leurs maîtres.

Le vieux James l'avait compris. Et Blaise, qui marchait tête baissée vers l'entrée des égouts, l'avait compris aussi.

- Ne tente rien !, le supplia le vieux James en le rejoignant. Ils tiennent Amalthéa.

Ils se faisaient face désormais. Les trois Zigaro, dont le petit dernier tenait en respect Amalthéa. Blaise et le vieux James, baguettes brandies. La jeune fille était sérieusement blessée et sa prière n'en fut que plus troublante. Elle les suppliait d'agir. Elle se savait déjà sacrifiée.

Son chien se jeta sur le plus jeune frère, le mordant jusqu'au sang. L'aîné fut le plus rapide. Il empoigna son frère et transplana aussitôt, amenant avec eux Amalthéa et son chien. Le vieux James tenta de se glisser devant Blaise, mais son âge ne lui permit pas d'être assez rapide. Wolfgang Zigaro et Blaise Zabini tirèrent leur baguette en même temps. Mais un seul sortilège fusa. Celui de la mort. Le corps tomba au sol dans un bruit sourd.

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Le même jour, Square Grimmaurd, Londres

- Papa, par Merlin, il faut que tu les arrêtes !

Figé par sa voix qui montait de plus en plus haut, Harry dévisageait James, emporté par ses certitudes, sa rage, sa peur, sa fougue. Il le revoyait, âgé de six ou sept ans, affirmer « mon papa c'est lui qui arrête les méchants ». Il revoyait les yeux de James, débordant de fierté. Son visage figé par la peur qui se détendait dès qu'Harry rentrait du travail. « J'avais peur parce que tu te bats contre des méchants. Ils t'ont pas fait mal avant que tu les arrêtes ? » James était persuadé que son père passait ses journées à arrêter des méchants. Et qu'il réussissait toujours. A l'époque Harry ne s'encombrait pas de la vérité, préférant asséner à son fils ainé une phrase toute faite « Non il ne m'ont pas fait mal et oui je les ai arrêté. Maintenant va te coucher ». Une manière expéditive de repousser cet enfant qu'il avait tant de mal à aimer. « Plus tard », se promettait-il alors. « Plus tard, quand il rentrera à Poudlard, quand il fera comme mon père, comme Sirius, alors je l'aimerais ».

Mais James n'avait pas grandi comme il l'espérait. James avait grandi à sa manière, et c'était lui qui avait mené son enquête. Lui et ses amis, cette bande foisonnante qui ne s'arrêtait pas aux portes de la maison Gryffondor.

- Ils ont poussé Albus à faire des choses horribles, à enlever trois élèves, à tuer Natasha.

- Natasha est vivante.

- Mais il lui a jeté le sortilège de la mort, répliqua James. Tu le sais, il l'a avoué devant toi.

- Albus était perturbé par les évènements, toi aussi je te rappelle. Natasha est vivante, c'est tout ce qui importe, pas vrai ?

- Non, intervint Ginny. Bien sûr je suis sincèrement heureuse qu'elle soit en vie, ajouta-t-elle à l'adresse de James. Mais notre fils a essayé de la tuer, notre fils a jeté un impardonnable.

- Moi aussi j'en ai jeté un quand j'avais son âge, souffla Harry, encore pétri de regrets malgré les années qui l'éloignaient de ce mauvais geste.

- Et tu as tout fait pour arrêter ceux qui t'avaient poussé à le faire, rappela Hermione avec sagesse. Voldemort, Bellatrix Lestrange, les mangemorts... Si les Zigaro ont poussé Albus à se conduire de la sorte, il faut intervenir. James et ses amis ont raison. Ils ont des preuves, on doit leur faire confiance.

Harry acquiesça, réfléchissant à toute vitesse en espérant trouver une idée brillante. Il avait peur. Peur que les Zigaro témoignent contre Albus durant leur procès. Peur que les Zigaro s'en prennent à son fils. A ses fils.

- Monsieur Potter, intervint Mael en avançant vers lui. Si on est venus ici et pas au bureau des Aurors c'est parce que James nous a rappelé qu'Elvis travaille avec vous. On ne voulait pas lui laisser le temps de prévenir son frère, de fuir. On n'était pas tous d'accord mais... James nous a convaincus de venir vous voir directement. Parce qu'il était persuadé que vous trouveriez une solution. Parce qu'il a confiance en vous.

Harry observa longuement cette bande de gamins, pas encore tout-à-fait adultes mais plus vraiment adolescents non plus. Ils s'étaient séparés pour gagner du temps, les uns portant Susie Finigan à l'hôpital Sainte Mangouste, les autres se rendant sur le Chemin de Traverse pour prendre rendez-vous chez Ollivander pour toute la bande, puisqu'aucun de ses membres n'avait conservé sa baguette à part Jean-Paul et Irina. Et James était rentré chez lui, pour modifier la cheminée de ses parents, ouvrant un accès temporaire à ses amis. Parce qu'il croyait que parler à son père serait la solution. Parce qu'il avait foi en lui, plus que quiconque en ce monde.

La cheminée brilla d'un vert puissant et Ron débarqua, trébuchant presque tant il se dépêchait.

- Ils ont disparu, clama-t-il. Le bureau d'Elvis est vide, celui de Tom aussi. J'ai transplané chez l'un puis chez l'autre, ils ont dû s'y rendre brièvement pour prendre quelques affaires, ils n'ont pas eu le temps de faire le ménage derrière eux, James avait raison. James avait raison sur toute la ligne, depuis six ans.

Harry hocha la tête, aussi soucieux que surpris. Par les prouesses de son fils mais pas seulement. Lui-même n'avait jamais douté des frères Zigaro, il les croyait méritants et sages, travailleurs et respectueux, et les imaginait gravir les échelons avec mérite et patience, tout au long de leur vie. Il s'était laissé duper. Il n'avait pas écouté son fils et ses amis.

- James, tu te sens de m'accompagner au bureau ?

- Je ferai ce qu'il faudra faire, répliqua son fils.

Il récupéra les preuves qui accablaient les Zigaro, veilla à ce que chacun de ses amis emporte avec lui une copie de chaque preuve, par simple mesure de précaution, et leur promit de les rejoindre à l'hôpital, où ils l'attendraient au chevet de Susie. Enfin il attrapa la main que lui tendait son père. L'instant d'après, tous deux avaient disparu.

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Près de Kilkenny, Irlande, quelques heures plus tard

Le vieux James avançait prudemment. Les lieux lui paraissaient troubles, inconnus. Il n'était venu rendre visite à son petit-fils qu'une seule fois, bien des années auparavant. Ils se voyaient toujours à Green Farm, aussi Evelyn fut-elle surprise lorsque le vieux James sonna à la porte.

Les filles n'étaient plus enfermées dans leur chambre, et se précipitèrent dans le dos de leur mère, suivies de près par le petit Haïdar qui avait bien grandi.

La petite famille recula pour laisser entrer le vieil homme. Evelyn l'observait douloureusement, ne songeait pas à ses enfants qu'elle aurait dû éloigner.

- Il est en vie, souffla le vieil homme, bien conscient de la peur la femme et des enfants de Blaise. Mais il a commis un acte qu'il s'était promis de ne jamais commettre. Et je ne crois pas qu'il soit prêt à se présenter devant vous pour le moment. Il voulait vous rassurer alors je lui ai proposé de le faire, pour lui laisser le temps de gamberger.

Hadiya avait posé un bras sur les épaules de sa sœur, l'autre sur celles de son frère. Tous trois pleuraient de gratitude, de soulagement, de compassion. Evelyn avait du mal à se maintenir debout.

- Qui ?, murmura-t-elle.

- Wolfgang Zigaro. Le cerveau, le père, le scientifique. Ses fils se sont échappés. Avec Amalthéa.

Evelyn s'approcha, posa sa main sur le bras du vieil homme dont elle ressentait la peine. Elle aurait voulu se montrer plus douce, plus compréhensive, lui laisser un peu de temps. Mais elle ne pouvait retenir cette question qui lui brûlait les lèvres, cette question qui brûlait les lèvres de ses enfants.

- Et James ?, demandèrent-ils en même temps.

Le vieil homme esquissa un sourire sincère.

- Ils nous l'ont bien amoché mais il va bien. A l'heure qu'il est, il doit essayer de convaincre le seul père qu'il n'ait jamais connu d'arrêter les Zigaro.

- Est-il au courant pour Amalthéa ?

- Hélas oui. Les Zigaro ont déchaîné leur rage, vous verrez ça dans la presse, même les moldus vont en parler. Une pluie de cadavres de grenouilles, sur toute la ville. Et le corps d'Amalthéa, troué de centaines de W.

Un haut-le-cœur prit la mère de famille. Elle jeta un regard désolé vers ses enfants. Elle aurait tant voulu les protéger, qu'ils n'aient jamais à entendre ces mots. C'est à ce moment-là que la porte s'ouvrit sur un Blaise plus abattu que jamais.

Non, jamais elle ne l'avait vu ainsi. Même après chaque article diffamatoire paru sur James, même après chaque déception que lui accordait Ginny Weasley. Evelyn se précipita sur lui, l'entourant de tout son amour. Leurs trois enfants se glissèrent entre leurs bras, pour réconforter ce père imparfait, le meilleur à leurs yeux. Le vieux James voulut prendre congés. La journée l'avait fatigué, la perte d'Amalthéa pesait lourd dans son cœur.

- Restez avez nous, le retint Evelyn. Je vais réchauffer un peu de soupe et…

- Vous êtes bien aimable mais je crains de ne pouvoir rien avaler.

- Il va le falloir pourtant, rétorqua Blaise. La journée est loin d'être finie.

Sa petite famille sursauta, peu propice à le laisser repartir. Mais Blaise n'oubliait pas ses responsabilités. Il avait rassuré les siens, mais n'en avait pas terminé.

- Shania, Hadiya, vous voudrez bien dormir ensemble quelques jours ? Juste le temps qu'on prépare une nouvelle chambre pour l'une d'entre vous. Nous allons accueillir un nouveau membre dans la famille. Quelqu'un qui fait déjà partie de la famille.

- James ?, demanda Haïdar avec espoir.

- Non, bonhomme. Amalthéa… Amalthéa s'occupait seule de sa sœur. Elle la protégeait de leur famille. Elle aurait voulu qu'on prenne soin d'elle. Elle s'appelle Briseis, et je crois que nos chambres d'amis sont un peu trop effrayantes pour…

- Elle prendra ma chambre, coupa Shania avec ferveur. C'est la plus colorée et la plus chaleureuse.

- Tu es sûre que…

- J'en suis sûre. Tu vas aller la chercher maintenant ? Alors on va aller ranger. Et puis après, en t'attendant, on commencera à préparer deux chambres. Pas une, mais deux. Une pour quand James viendra ici. Celle du bout du couloir, qui donne sur la forêt. Elle est super grande et elle fait très mec, il va l'adore.

Emu, Blaise hocha la tête. Hadiya serra la main de sa sœur et de son frère et les entraîna à l'étage, pour s'atteler à leurs tâches nocturnes. Blaise se tourna vers sa femme, mais elle ne lui laissa pas le temps de s'excuser.

- Ils n'auraient pas trouvé le sommeil. C'est les vacances, ils se reposeront plus tard. File chercher Briseis. Nous nous occuperons bien d'elle, tu verras. Et je m'occuperai bien d'elle le temps que tu… que tu fasses ce que tu as à faire. J'imagine que tu ne veux pas attendre demain pour gagner le ministère, pas vrai ?

- James a besoin de moi. Et la justice a envie de savoir sur qui j'ai jeté un impardonnable.

Comme tous ceux qui avaient fréquenté de près ou de loin des Mangemorts, Blaise était tracé et régulièrement convoqué au ministère pour que les Aurors réitèrent leur enchantement. Ses déplacements et les sortilèges qu'il jetait étaient surveillés.

Il s'autorisa une maigre pause de dix minutes, le temps d'avaler quelques cuillères de soupe et un quignon de pain. Bien qu'habitué à des mets plus raffinés, il se contenta de ce plaisir simple mais essentiel. Il était libre. Et il espérait de toutes ses forces le rester.

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Près de Kilkenny, Irlande

Blaise était rentré chez lui avec les premières lueurs de soleil. Ne pouvant transplaner, il avait beaucoup marché, préférant prendre son temps plutôt que de monter dans ces satanées machines infernales que les moldus appelaient des bus. Dans sa solitude songeuse, il avait observé la nuit qui recouvrait de son manteau les villages et les bois, avant de se retirer lentement, laissant naître les couleurs et la rosée matinale. L'aube avait accompagné Blaise jusqu'à sa demeure, étouffant d'une petite averse la porte d'entrée qui laissait ses gonds gronder malgré le silence endormi.

Evelyn avait dû l'attendre longtemps, avant de s'assoupir sur l'un des fauteuils du salon. Blaise n'esquissa aucun geste. Son épouse ne semblait souffrir ni du froid ni d'une mauvaise posture, il ne voulait pas la réveiller inutilement. Pas plus qu'il ne souhaitait gagner le lit marital qu'il devinait froid. Il se réfugia dans son bureau, se rappela bien trop tard que l'ampoule était grillée, cherchant pendant de longues minutes un briquet asséché avec lequel il parvint néanmoins à allumer deux bougies.

On lui avait retiré sa baguette. Simple précaution, lui avait-on dit. Ce n'est que temporaire, avait ajouté cet Auror qui l'avait raccompagné vers la sortie du ministère. Blaise avait failli lui demander de héler le magicobus. Mais il avait trop de fierté pour s'abaisser devant un Auror de pacotille. « T'as qu'à appeler ta femme pour qu'elle vienne te chercher », avait rigolé l'homme. Blaise n'avait pas pris le temps de lui répondre. La vérité, l'Auror n'aurait pas voulu la croire, l'accepter. Blaise était un ancien Serpentard, un garçon qui avait grandi entouré de mangemorts. Rares étaient ceux qui savaient et qui acceptaient l'idée qu'il ait pu reconstruire sa vie avec une moldue.

Trois semaines sans baguette. Une pipe. Et pourtant il en faisait des choses avec sa baguette en trois semaines. Trois semaines, le temps que le chef du bureau des Aurors accepte de le recevoir en personne. Trois semaines sans travailler. Trois semaines à rester cloîtré chez lui, sans pouvoir transplaner, sans pouvoir allumer la moindre lueur magique, sans pouvoir se défendre autrement qu'avec ses poings. Une humiliation. Un désir de vengeance qu'il comprenait. Une punition qui ne l'empêcherait pas de serrer ses enfants dans ses bras, d'étreindre son épouse, ni d'accomplir l'objectif qu'il s'était fixé. Un objectif contenu dans un des tiroirs de son bureau en bois massif. Un meuble imposant et élégant, une pièce unique constituée de pin, de manguier et de palissandre.

Blaise s'installa et sortit d'une cachette une fine clé en or blanc. Il se pencha pour atteindre un renfoncement discret du bureau contre lequel il fit passer la clé sept fois, en diagonale, de la gauche vers la droite, du bas vers le haut, pour faire apparaître le dernier tiroir du meuble dont lui seul connaissait l'existence. Une cachette parfaite pour dissimuler des trésors insoupçonnés, et pourtant, Blaise en sortit seulement plusieurs enveloppes cachetées, toutes écrites de sa main. Ces lettres avaient toutes été rédigées dans un seul but, et pour un seul destinataire. Ces lettres étaient somme toute les mêmes, mais elles ne le satisfaisaient jamais pleinement. Alors Blaise tirait régulièrement un nouveau rouleau de parchemin, plongeait sa plus belle plume dans son encrier en cristal et recommençait la même lettre, inlassablement. Elle ne variait guère, à peine changeait-il les mots de place, comme s'ils pouvaient orchestrer à eux seuls une meilleure compréhension et une acceptation de la part du destinataire.

« Bonjour James,

Le jour tant attendu est enfin arrivé. Tu ne peux imaginer combien l'impatience a vrombi en moi, depuis si longtemps. Tu dois être bien surpris par le choix de mes mots, toi qui célèbres enfin ton dix-septième anniversaire... »

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77 Fellbrigg Road, Londres

- Lily ! Lily Evans ! Veux-tu bien descendre !?

Allongée dans sa chambre d'adolescente, Lily Evans deuxième du nom soupira. Elle prit son temps pour s'étirer et se redresser, délaissa sur son lit ce chef-d'œuvre de la littérature russe qui la passionnait et baissa le volume de la musique qui emplissait la pièce de rythmes effrénés.

Elle posa la main sur la poignée et, comme chaque jour de vacances, jeta un ?il aux coupures de presse collées à la glu perpétuelle par sa mère sur le mur. Tous les articles et toutes les photographies ne parlaient que de son homonyme, morte des dizaines d'années plus tôt. Lily Evans, femme de James, mère du Survivant. Une héroïne, une martyre.

- Je ne te hais pas, murmura la jeune Lily. Tu n'y es pour rien si ma folle de mère a épousé un roux nommé Evans seulement pour me donner la vie. Tu n'y es pour rien si elle m'a saoulé toute mon enfance avec les Potter et surtout ce James deuxième du nom avec qui elle rêvait de me voir me marier. Je ne te hais pas, répéta l'adolescente, comme pour s'en persuader elle-même.

Elle descendit les escaliers sans les dégringoler, comme elle aurait pu le faire à Poudlard. Elle n'avait aucune impatience de retrouver sa mère, ses leçons de morale, ses sous-entendus, ses remarques mesquines sur Natasha Kandinksy.

- Ah te voilà enfin Lily Evans.

Par habitude Lily leva les yeux au ciel. Elles étaient toujours seules, et sa mère l'appelait pourtant toujours ainsi.

- Nous avons de la visite.

Sa mère était joyeuse. Au comble de la joie, même. Lily attrapa une pomme sur la table et s'avança, suivant la voix de sa mère, intriguée de la savoir installée dans le salon, où elle recevait si peu de visiteurs.

- Ma chérie, je crois qu'il est inutile de faire les présentations.

Lily s'immobilisa, la pomme à quelques millimètres à peine de sa bouche ouverte, prête à croquer.

- Bonjour Lily.

- Bonjour monsieur Potter.

- Je t'en prie, appelle-moi Harry.

Lily écarquilla un peu plus les yeux, passant de sa mère, radieuse, au Survivant en personne.

- Ma chérie, Harry est passé te déposer une invitation. Il organise une soirée, pour l'anniversaire de James.

- Oh...

- N'est-ce pas merveilleux ? Ne fais pas ta timide, viens t'asseoir près de nous.

Comme une automate, Lily se laissa tomber sur le canapé. Les calculs étaient vite faits, sa mère lui en avait tant parlé, sans compter la presse qui abordait régulièrement le sujet. James fêterait ses dix-sept ans quinze jours plus tard.

- Mon épouse et moi avons longtemps envisagé d'organiser une réception, mais dix-sept ans ce n'est pas rien, un adolescent rêve toujours plus de faire la fête avec des amis que de subir des conversations mondaines. La fête se déroulera chez nous, à Londres. Si tu veux inviter des amis, ils... elles seront les bienvenues.

Le sous-entendu n'échappa ni à la mère de Lily, qui semblait voir son plus beau rêve se réaliser, ni à la jeune fille, qui redoutait que le Survivant ait les mêmes desseins que sa mère.

- Est-ce que James est au courant ?, osa-t-elle demander.

- Il s'agit d'une surprise, et je préfèrerai qu'elle le reste jusqu'au jour « j ».

- Oh Lily gardera le secret, promit sa mère avec un clin d'œil.

- J'aurais surtout du mal à ne pas le faire, rectifia Lily. James et moi ne nous parlons que rarement. C'est un garçon charmant, et je crois qu'il m'apprécie aussi, mais nous ne sommes pas proches. Il a ses amis et j'ai les miennes. Deux meilleures amies, l'une à Serdaigle et l'autre à Gryffondor.

- Je ne vois aucun inconvénient à ce que tu les invites à...

- Je ne le ferai pas monsieur Potter. Et je ne viendrai pas non plus. James et moi avons toujours refusé de jouer cette mascarade orchestrée par ma mère, cette mascarade qui, visiblement, vous amuse aussi. Je ne suis pas votre mère et James est votre fils. Je crois qu'il aimerait mieux être entouré de ses amis pour célébrer son anniversaire, pas d'une fille que l'on a nommé comme sa grand-mère pour le forcer à l'épouser. On ne se mariera pas, vous savez ?

- Tu peux quand même venir à son anniversaire, répondit simplement Harry en ignorant la mère de Lily qui s'était mise à hurler.

- Je n'en ai pas envie. Pas plus que lui de me voir débarquer.

- Tu n'en sais rien, je suis certain que James t'apprécie beaucoup.

- J'en doute. Mais si je venais à me tromper, je vous prie de lui rappeler qui sont mes meilleures amies. Je crois savoir qu'il comprendra sans problème que je n'aie pas l'esprit festif et que je préfère être présente pour l'une de mes meilleures amies, Briseis Delanikas, qui vient de perdre sa seule famille.

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Maison des Zabini, près de Kilkenny, Irlande

Les jours passaient, et le bureau des Aurors ne répondait à aucune de ses demandes. Quinze jours. Ça faisait déjà quinze jours que Blaise était privé de sa baguette.

« James

J'attends depuis si longtemps que ce jour arrive... »

La plume ratura les mots, troua le parchemin. Le ton s'envola, trop mélodramatique aux yeux de son auteur.

- Papa ! Tu viens jouer ?

Blaise dépêcha de ranger son fourbi dans sa petite cachette. Même si personne n'osait jamais entrer dans son bureau sans sa permission, il ne voulait pas prendre le moindre risque.

Il se leva, abandonna dans les lieux sa canne en ivoire qui lui servait plus à briller en société qu'à marcher et troqua sa belle chemise contre un t-shirt large. Affronter Haïdar au souaffle-au-prisonnier requérait une certaine préparation, surtout quand une petite démone nommée Shania en profitait pour jeter son père et son petit frère dans la boue.

Blaise quitta les couloirs froids de la maisonnée pour retrouver les rires et le soleil qui peuplaient le jardin. Il n'avait pas besoin de baguette pour être heureux.

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A l'étage de la grande maison semblable à du titane brut, Briseis observait la petite famille, bien à l'abri derrière la haute fenêtre. Derrière elle, la petite chambre toute peinte de rose et de vert pastel contenait l'essentiel de sa vie. Quelques objets qu'elle avait tenu à amener avec elle, ses affaires scolaires et les objets personnels que l'on avait trouvés sur le cadavre de sa sœur.

Un collier de famille ignoble mais dont Amalthéa vantait les prouesses magiques, la bague que lui avait offerte Malek Lespare et un fin bracelet en argent, dont le centre, troué, laissait voir une petite perle en verre, semblable à une noisette entourée d'un trait outremer. Une perle qui lui rappelait sans arrêt les yeux de sa sœur.

Derrière elle, l'éphéméride avait laissé s'envoler un nouveau jour, le vingt-cinquième du mois de juillet. Voilà près de trois mois qu'elle n'avait pas vu sa sœur, et quinze jours qu'elle avait appris qu'elle ne la reverrait plus jamais.

L'idée n'arrivait pourtant pas à germer en elle. Le vieux James avait refusé que Briseis voit le corps de sa sœur et la jeune fille savait pourquoi depuis qu'elle avait entendu Blaise et Evelyn aborder les milliers de W qui trouaient la chair de sa sœur. Son cadavre.

Ils n'avaient pas organisé d'obsèques. Briseis n'en avait pas fait la demande à haute voix, le vieux James et Blaise n'avaient su prendre la décision. Briseis n'ignorait pas que le vieux James examinait le corps de sa sœur jour après jour, cherchant en lui un moyen d'en savoir plus sur leurs ennemis. Et sur comment les retrouver. « Amalthéa aurait accepté », avait dit le vieux James. Briseis n'avait pas réfuté, car elle n'en savait rien. Sa sœur avait toujours pris tous les risques pour deux, s'était battu corps et âme pour une cause que la plus jeune ignorait. Amalthéa avait toujours fait passer le bonheur de sa sœur avant le sien, s'était efforcée de tout mettre en œuvre pour que Briseis connaisse une adolescence normale et heureuse.

Briseis n'avait pas pleuré. Pas encore. L'acceptation n'était pas encore là, la colère s'essoufflait dès qu'elle songeait à ces ennemis dont elle ignorait tout. Elle s'était habituée au manque, repoussait la tristesse.

Et pourtant, ce jour-là, alors que le soleil frappait si fort l'Irlande que la famille Zabini envahissait le jardin de cris et de rires, une larme roula sur la joue de Briseis. Ses hôtes se retrouvaient, se couraient après, s'étreignaient. Ses hôtes souriaient, les lèvres couvertes de crème glacée. Ses hôtes étaient les éléments d'un tout, d'une famille, et Briseis se sentait plus seule que jamais. Un sentiment qui ne s'était jamais avéré si vrai qu'en cet instant, celui où elle comprit que sa sœur ne reviendrait jamais, que sa famille s'était éteinte, à tout jamais.

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Cinq jours plus tard

« Mon cher James

J'ai bien cru que ce jour n'arriverait jamais. Et pourtant, j'ai barré chaque jour qui passait en me répétant que ton anniversaire approchait, chaque jour un peu plus... »

La maisonnée était endormie depuis longtemps. Les enfants n'avaient que peu joué, préférant au jardin ensoleillé le silence de la petite bibliothèque où chacun lisait en silence. Cinq jours plus tôt, alors que toute la famille s'amusait gaiement, Evelyn était montée chercher Briseis. Pour lui offrir un sourire, une étreinte, une crème glacée, un peu de cette chaleur qui lui faisait défaut depuis que le pire était survenu.

Installée chez eux depuis quelques jours, Briseis se révélait être une invitée parfaite. Calme, souriante, participant aux conversations sans la moindre gêne, acceptant l'exubérance de Shania, les bavardages incessants d'Haïdar et la froideur d'Hadiya, Briseis ne paraissait pas souffrir de la situation, qu'elle n'acceptait visiblement pas. Les Zabini se montraient patients, l'entourant sans l'étouffer, veillant à ce qu'elle ne manque de rien sans la brusquer ni l'obliger à leur dévoiler ses sentiments.

Ce jour-là, Evelyn l'avait trouvée sur le sol, frappant le sol de ses poings, les sanglots ravageant son visage encore poupon. Et depuis, la maisonnée s'était éteinte, les murmures avaient remplacé les rires, les hôtes se murant dans une compassion douloureuse, respectant le deuil de leur convive.

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Juliet ne tarderait pas à quitter l'Europe pour les Etats-Unis, comme elle l'avait promis à ses parents. Le deal était simple, dès que Juliet eut été majeure, elle avait pris la décision de retourner à Poudlard, où elle avait passé sa première année avant de s'envoler vers Ilvermorny, lorsque son père avait été muté aux Etats-Unis. Retrouver Poudlard, retrouver ses amis, retrouver Keith.

Retrouver Poudlard. Un an plus tard, Juliet savait qu'elle avait fait le bon choix. Mais elle n'en oubliait pas moins ses parents, qui avaient accepté qu'elle passe une moitié de l'été en Angleterre du moment qu'elle passait l'autre moitié avec eux, aux Etats-Unis.

Retrouver ses amis. Elle avait pensé à eux chaque jour, ils ne l'avaient pas oubliée non plus. Ils avaient vécu ensemble mille aventures, et Juliet avait confiance en chacun d'entre eux.

Retrouver Keith. Après une année mouvementée et tout autant de courage que d'inconscience, ils s'étaient enfin retrouvés. Et ne se quittaient plus. Keith passait ses journées auprès d'elle, la faisait rire, la couvrait de petits cadeaux et de fleurs qu'il découpait avec minutie, bien décidé à se faire pardonner de lui avoir donné des sueurs froides pendant des mois. Bien décidé, aussi, à faire bonne impression aux parents de Juliet à qui la jeune fille avait choisi de cacher la vérité à propos des Zigaro.

Keith avait pourtant perdu son père, ce jour-là. Depuis sa mère s'abrutissait de travail et Keith jouait la carte de l'indifférence, refusant de se poser ne serait-ce qu'une seconde pour ne pas penser à son père et à son geste ultime qui avait été de se sacrifier pour lui sauver la vie. Mais s'il refusait d'en parler, Keith ne pouvait empêcher son corps de témoigner pour lui. Sa détresse, les risques qu'il avait pris, les évènements qui s'étaient déchaînés sur lui, comme ceux qu'il avait lui-même provoqués l'avaient fait mûrir, plus vite qu'il ne l'aurait voulu. La famille Hawkes l'avait bien compris, et après une brève entrevue avec la mère de Keith, il avait été décidé que Keith s'envolerait pour les Etats-Unis où il passerait la fin des vacances.

Juliet l'avait laissé préparer ses affaires pour rejoindre son meilleur ami non loin de là. Elle arpentait la campagne anglaise depuis vingt minutes lorsqu'elle aperçut la longue manche d'eau salée dans laquelle évoluaient des dizaines de strangulots. Mais pas seulement, songea Juliet en souriant.

Un jeune homme de son âge, les jambes immergées dans les eaux troubles, s'occupait de nourrir un umi-bozu, une créature marine gigantesque. Elle laissa son regard se poser sur le corps du jeune homme qui n'en finissait plus de grandir, de se muscler, résolument halé par ses longues journées sous le soleil du sud de l'Angleterre.

- Dis-donc, beau gosse, ta copine ne va pas quitter sa batte pendant des mois si ça continue comme ça.

James se contenta de sourire et de murmurer quelques mots à l'adresse des créatures fantastiques qui l'entouraient, dans le but de les tranquilliser.

- Juliet, je t'ai répété dix fois qu'il ne faut pas venir ici sans protection. C'est dangereux.

- Ciel, mon sauveur ! Et moi je t'ai répété dix fois que c'est Louis le préfet, pas toi, railla Juliet, pas effrayée le moins du monde par les nouvelles amies de James, des créatures tentaculaires et spongieuses capables de l'étouffer en quelques secondes.

James se saisit d'une serviette pour éponger la sueur qui perlait sur son front et sur son torse. Il secoua ses cheveux pour en chasser tout le sel qui s'y était glissé, et s'assura d'un regard que les créatures paraissaient paisiblement. Satisfait, il nota quelques mots sur le petit carnet du soigneur pour qui il avait travaillé quelques semaines. Et le dernier jour était arrivé.

- Pas trop triste ? Chut, ne me réponds pas, je ne veux pas entendre que tu as décidé de quitter Poudlard pour vivre reclus dans les eaux troubles.

- Aucun risque, répondit James en enfilant un débardeur.

Il se dirigea vers une cabane de bois dont il tira deux bièraubeurres. Il désigna un amoncellement de rochers et aida Juliet à y grimper, avant de lui tendre sa boisson. La jeune fille grimaça.

- Elle est chaude !

- Je suis encore mineur, s'excusa James.

- Mais plus pour longtemps, beau gosse, sourit Juliet en lui ébouriffant les cheveux.

Juliet souleva un pan de sa cape, révélant une baguette flambant neuve. Les adolescents, tous terriblement attachés à leur première baguette, avaient redouté d'en changer. Mais, si certains avaient eu plus de mal que les autres à se laisser choisir par une nouvelle baguette, ils n'en restaient pas moins pragmatiques. Il leur restait un an à passer à Poudlard, pour en apprendre toujours plus sur la magie, comment l'utiliser, comment la contrôler.

Ils avaient fait leurs achats tous ensemble, se tenant les uns contre les autres dans la minuscule boutique emplie de baguettes, puis s'étaient réunis chez Susie pour commenter le bois de l'un, le ventricule de dragon de l'autre, faisant râler ceux parmi eux qui étaient encore mineurs.

Juliet affubla son ami d'un sourire compréhensif et lança un sortilège refroidissant aux deux bouteilles. Les deux amis s'abreuvèrent en regardant les vagues s'échouer contre les rochers. L'anniversaire de James approchait, et avec lui la dernière soirée que passeraient Juliet et Keith en Angleterre avant un mois. Et pour les amis, qui avaient tant vécu d'évènements ensemble, un mois paraissait des années.

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« Cher James

Nous y sommes enfin. J'imagine combien tu dois être heureux d'être enfin majeur, de pouvoir utiliser la magie quand bon te semble, sans être limité à l'enceinte de Poudlard. Crois bien que je partage ton bonheur. Mais mon bonheur à moi est doublé à l'idée de te revoir et d'enfin pouvoir te dire tout ce que je te cache depuis ta naissance. J'espère que tu accepteras de me voir, et que tu ne redouteras pas trop mon annonce.

Je te propose de te laisser profiter de ta journée et de ta soirée de jeune majeur. Je les imagine hautes en couleurs et pleines de joie. Tu mérites plus que quiconque d'être heureux.

Je t'attendrai le lendemain, à vingt heures, au Crépuscule des Fruits de Mer. C'est un pub sorcier modeste mais les huitres y sont délicieuses et nous y seront tranquilles.

Si d'ordinaire tu ne pouvais m'y rejoindre, sache que je t'y attendrai chaque soir, à la même heure, jusqu'à la fin de tes vacances.

D'ici là prends soin de toi, bonhomme. Et passe le meilleur des anniversaires.

Avec toute mon affection

Blaise Zabini. »

ooOOoo

Juliet Hawkes alluma la dernière lanterne et se redressa, pour mieux apprécier l'ambiance chaleureuse qu'elle avait créée. Une prairie verdoyante, plusieurs tentes spacieuses, des guirlandes de fleurs et d'ampoules de toutes les couleurs, des lanternes en lévitation par dizaines, des litres de bièraubeurre et les mets délicieux que Susie venait de déposer sur la table soutenue par les tréteaux dansants.

La fête à laquelle elle avait convié ses amis près d'un mois plus tôt allait enfin avoir lieu, après un mois de juillet plus dense et épique qu'ils n'auraient pu l'imaginer.

Ils avaient affronté les frères Zigaro. Six ans qu'ils attendaient cet évènement autant qu'ils le redoutaient. C'était arrivé si vite, si subitement qu'ils avaient partagé le sentiment fataliste de se jeter dans la gueule du loup. Ils n'avaient jamais cru en une possible victoire. Cet optimisme qui leur faisait défaut aurait-il pu leur apporter la victoire ? Ils l'ignoraient et cela leur importait peu. Ils n'avaient peut-être pas gagné, mais ils n'avaient pas perdu non plus.

Keith avait tout révélé, tout avoué. Sur son père, né moldu, que les frères Zigaro avaient manipulé. Sur leurs sbires, que Keith avait nommés, décrits, sans omettre le moindre détail. Et sur le professeur Ballerup, le plus dévoué de leurs serviteurs.

- Ce crétin, avait grogné Clifford.

Aucun membre de la petite bande n'avait daigné prendre la défense de cet homme qui manipulait tout Poudlard depuis des années.

Il avait toujours été ainsi. Sournois, manipulateur. Depuis sa plus tendre enfance, passée dans l'ombre du bon et merveilleux Survivant. Il n'avait pas choisi de camp. Son camp, à lui, c'était sa foi, et la Source était bien au-dessus des guéguerres puériles entre le bien et le mal. Plutôt bon élève, il n'avait pas éprouvé de difficulté à devenir précepteur. Il avait même enseigné à la cour du Roi d'Irlande. Mais certains élèves avaient remis en question son impartialité, son intégrité et les Chevaliers l'avaient gentiment congédié. La stupide rivalité Anglo-Irlandaise lui avait offert la meilleure des opportunités. En raison du nombre toujours plus élevé d'enfants scolarisés à Poudlard, le ministère souhaitait qu'un adulte, en plus des préfets, supervise le travail d'étude des élèves de Poudlard. De surveillant, il en était devenu professeur, puisqu'il donnait de son temps pour aider les élèves en difficulté et mettait en place des cours de soutien. Il aimait à repérer les éléments faibles d'une classe, les esseulés, les sans-amis, les effrayés de la baguette. A force de douceur et de belles paroles, il les prenait sous son aile, sous sa protection. Sous la protection de la Source.

Certains parlaient d'endoctrinement. Il ne niait que pour assurer sa couverture. Longtemps il avait espéré attirer de nouveaux disciples, constituer une communauté saine et respectueuse, soumise aux lois de la Source. Il n'avait jamais perdu espoir. Et les frères Zigaro étaient arrivés à Poudlard. Les frères Zigaro lui avaient donné raison. Les frères Zigaro lui avaient donné le pouvoir, et des dizaines de disciples.

- Il faut faire quelque chose !, décida Clifford.

- On n'a aucune preuve concernant Ballerup, rappela Louis. On a déjà eu du mal à faire entendre raison au père de James concernant les Zigaro…

- J'ai écrit aux professeurs Briscard, Ganesh, Gash et Glacey, coupa James. Nous n'avons peut-être pas de preuve mais il est de notre devoir de prévenir ceux qui seront en mesure de garder un œil sur Ballerup et de protéger les enfants et les adolescents qui peuplent notre école. Un jour viendra où Ballerup n'aura plus aucun disciple, ni aucun ascendant sur les élèves de Poudlard.

Sa voix était calme, mesurée. Affirmée. Après tout ce temps, finalement, James était devenu la Clef du Rassemblement. Ou peut-être l'avait-il toujours été. Et les filles et les garçons qui l'entouraient n'en avaient jamais douté.

James n'était pas un héros, il le savait. Il n'avait jamais voulu en être un, même enfant. Il avait rêvé de devenir Auror, les premières années de sa vie, mais moins pour "arrêter les méchants" que pour travailler avec son père et son frère.

A l'aube de son dix-septième anniversaire il ne se rappelait plus quand l'idée de devenir Auror lui avait paru saugrenue. Lors d'un cours d'histoire de la magie, sans doute, ou lors d'un cours de défense contre les forces du mal, alors qu'Alice avait eu une meilleure note que lui, ce qui arrivait très fréquemment dans ce cours. Ou peut-être avait-il abandonné ses rêves d'enfants devant le manque évident de soutien de son père ou les preuves à répétition du mépris qu'Albus lui témoignait.

Il en avait souffert. Beaucoup. Longtemps.

Désormais il leur laissait volontiers l'austère bureau des Aurors. Le monde et ses merveilles l'attendaient, et pour rien au monde il ne reviendrait en arrière.

La veille, il avait envoyé quinze lettres. Il n'était pas un héros, il n'était pas solitaire, il n'était pas seul. Il ne demandait pas de l'aide, mais il informait ceux qu'il s'était choisi pour alliés.

Sian, Mateus, Selim, Evora, Charlotte, Nicolas, Shekila, Chen, Brooke et Slawomir.

Le directeur Briscard, les professeurs Gash, Ganesh et Glacey. Et ce "vieux James" qu'il ne connaissait pas mais qui semblait en savoir beaucoup.

Il n'avait que peu personnalisé les mots, envoyant somme toute le même message à chacun. Il avait raconté, détaillé, avoué les échecs, dévoilé les découvertes.

Il pensait que les frères Zigaro se tiendraient tranquille, tout à leur fuite, mais ils avaient si souvent eu un train d'avance sur lui et ses amis que James ne voulait pas prendre de risque. Et puis il n'avait pas oublié son test d'aptitude. Il n'avait pas oublié le marché de Tlemcen, la présence de Peter, l'évocation des frères Zigaro. Il n'avait pas oublié les pirates, les mercenaires aux colliers de serpents, l'énigmatique sorcière sans âge.

Les frères Zigaro n'étaient pas seuls. Leur père n'était pas fou. Pas seulement. L'énigme de Tom était bien réelle et les menaces avaient mille visages. Partout, dans chaque contrée, dans chaque communauté, des sorciers étaient susceptibles de partager les sombres desseins des Zigaro. Partout des manipulations opéraient et des sorciers étaient piégés, perdant leur libre arbitre, leur volonté, leur liberté.

Quel était le risque le plus gros ? Que les manipulateurs endoctrinent un ministre et déclenchent la guerre ? Qu'ils s'en prennent à de jeunes nés moldus et mettent en péril le secret magique ? Qu'à trop vouloir convaincre ils se prennent pour la Source et déclenchent le Déluge qui anéantirait tant d'innocents ?

James l'ignorait. Mais à l'aube de sa majorité il savait quel adulte il voulait être, quel homme il voulait devenir, quelle voie il arpenterait tout sa vie durant.

Serait-il un de ces bureaucrates qui travaille des mois durant sur un décret international ? Ou cet aventurier dont rêvaient ses amis ? Intégrerait-il la Confédération Internationale des Sorciers ? L'Armée Blanche peut-être ? Deviendrait-il l'un des anonymes de Babel ? Il était bien parti pour. Et peut-être même serait-il tout à la fois. Après tout, c'était ainsi qu'il s'était construit pendant six ans. A travers les embûches semées par les Zigaro, leurs sbires, et même Albus, James avait fait de son mieux pour tout réussir. Un élève sérieux qui avait réussi deux fois ses Buses, un esprit d'aventure dès ses onze ans alors qu'il parcourait le domaine de nuit avec ses amis, un aimant à danger qui l'avait vu affronter le Tournoi et tomber face à la Salamandre géante qui avait tué son bras. Une volonté de faire ses preuves par le biais du quidditch. Un sens de la tolérance, de l'entraide et du partage qui le voyait entouré d'amis merveilleux.

Il lui restait un an à passer à Poudlard. Une année qui, il n'en doutait pas, serait riche en émotions. Une dernière chance de brandir la Coupe. Des fêtes mémorables avec ses amis. Des instants précieux avec Natasha. Une dernière ligne droite avant l'avenir, riche en promesses.

- Ça pourrait être cool de faire comme toi, l'interrompit Keith qui venait encore de changer d'idée de métier. Après tout quelle voie est plus merveilleuse que la paix internationale ?

- La métamorphose, proposa Natasha.

- Le quidditch, affirma Nalani.

- N'essayez pas de surenchérir, rien n'est plus beau que le quidditch, approuva Oscar.

Les remarques de Natasha et Nalani, que leurs amis surnommaient les « belles-sœurs bleues et bronze », firent naître quelques rires, accentués par l'air sérieux d'Oscar. D'un accord tacite et muet, les amis laissèrent les tracas derrière eux, pour profiter de cette soirée pleine de promesses. Chacun veillait à ce que Keith soit bien entouré et choyé, lui qui avait tant souffert.

Juliet le quittait rarement des yeux. Elle supportait mal de le voir parfois s'isoler quelques secondes, mais comprenait qu'il en ressentait le besoin et l'attendait patiemment, prête à le réconforter d'une étreinte plus tendre.

Le rire de Keith avait tant manqué à ses amis que dès qu'il s'éteignait, tous le cherchaient du regard. James hocha la tête à l'adresse de la petite bande et rejoignit Keith, qui faisait face à la mer, les yeux rivés dans les étoiles. Le Gryffondor posa une main sur l'épaule du Serdaigle.

- J'arrive, souffla Keith en forçant un sourire.

- Tu n'es pas obligé, tu sais. Tu peux prendre le temps que tu veux. On comprend. On est tous…

James s'interrompit, gêné. Oui, tous avaient été chamboulés par cette harassante journée de juillet passée à Birkenhead. Mais Keith avait perdu son père, ce jour-là.

- T'inquiète, souffla Keith, compréhensif. Surtout que toi aussi tu as perdu quelqu'un ce jour-là.

L'image d'Amalthéa s'imprima dans l'esprit de James. Une image douloureuse. Ils ne s'étaient croisés qu'à de très rares reprises mais James sentait qu'ils étaient liés, sans qu'il n'en comprenne la raison. Mais quelque chose lui disait qu'il recevrait très vite des réponses à ses questions.

Keith avait changé. Que restait-il cinq plus tard du petit Serdaigle aux cheveux frisés et à la myopie bien installée ?

Keith avait enterré son enfance et fêté sa majorité seul. Sans ses amis, sans sa mère, sans même un toit au-dessus de sa tête, arpentant les rues tel un funambule somnambule à la recherche de lui-même, de sa bravoure et de sa lâcheté, de sa vengeance nouvelle et de son entraide passée, de sa tristesse qui l'étouffait, de son ivresse qu'il veillait à conserver. Comme un antiquaire irait chiner à l'intérieur de lui-même.

- Tu n'es pas seul, Keith. Tu ne l'es plus. Les Zigaro sont tombés grâce à toi…

- Les Zigaro reviendront.

- Mais la justice n'oubliera pas leur visage. Nous ne sommes plus seuls à les craindre, à les combattre. Et toi non plus tu n'as pas à… à traverser ces épreuves tout seul. Nous sommes là. Juliet est là. Tu t'en es sorti, on s'en est tous sorti, ensemble.

Keith hocha la tête. Les évènements l'avaient chamboulé mais il savait que ce n'était que passager, qu'il s'en sortirait, grâce à sa mère, ses amis, et Juliet. Passer un mois aux Etats-Unis lui ferait le plus grand bien.

Les deux garçons rejoignirent leurs amis et la magie opéra. Les rires emportaient les soucis de Keith et, si la tristesse et le traumatisme étreignaient toujours son être, il se sentait beaucoup mieux.

Keith avait chaussé ses vieilles lunettes, abandonnant les lentilles qui étaient certes bien pratiques mais lui rappelaient d'horribles souvenirs.

- Je me souviens de ton sourire, quand tu les as achetées, murmura Keanu. Tu souriais en mangeant, et même en dormant.

- Et moi je me souviens de notre premier bal, où on était tous si mal assortis.

- Sauf nous, rappela Oscar, faisant sourire Susie.

- Nalani et Fred, Alice avec ce poursuiveur naze de Gryffondor, Cliff avec cette Poufsouffle de dernière année qui avait toujours l'air malade, Pepper avec ce Serdaigle coincé, Mael avec la sœur de Fred et moi avec Lucy... Sans parler de Keanu avec Natasha !

- Et de James avec Maggie Towler, sourit Louis. N'est-ce pas, chéri ? C'est bien comme ça qu'elle t'appelait, James ?

- Oh oui !, s'enthousiasma Keith alors que Natasha râlait. On avait passé la soirée à l'appeler « chéri ».

- Et nous la nuit à tout ranger, se rappela Mael.

Blottie dans ses bras, Nalani embrassa sa tempe avec tendresse. Lorsqu'il serrait sa belle contre lui, Mael oubliait tous ses plus sombres souvenirs, il n'entendait plus rien, n'avait guère d'attention pour ce qui se déroulait sous ses yeux. Seule Nalani lui importait. Et pourtant, ses amis s'étaient ligués contre James, se moquant de sa relation avec Maggie Towler, plus pour faire râler Natasha que pour le voir rougir.

- C'est pourtant vrai que les Gryffondor sont les plus courageux, s'exclama Clifford. T'as supporté la grande Towler et maintenant tu supportes la terrible Natasha-à-la-batte !

- James est la définition même du courage, affirma Keith.

- Et il va lui en falloir vu que Natasha veut plein d'enfants, répliqua Rose malicieusement

Ses amis, moqueurs, rirent de bon cœur. James se contenta de lever les yeux vers Natasha et lui fit son plus grand sourire. Un sourire pleinement heureux et sincère. Et la jeune fille, enhardie par cet amour qu'elle recevait de plein fouet, le lui rendit. Ils avaient beau avoir vécu l'horreur, ils restaient tous persuadés que tout irait bien. Et pour eux tous, alors qu'ils étaient enfin tous ensemble, tout allait bien. Enfin.


Une happy end, wouhou... J'ai bien envisagé de faire tomber James dans un ravin ou de faire débarquer un Magyar qui l'amène loin après l'avoir brûlé au sixième degré mais... James a bien mérité d'être heureux. Un petit peu. Quelques jours, grand max. Aller, profite mon grand, ça va pas durer !

Quand je vous disais que ça sentait la fin... On se retrouve bientôt pour une nouvelle révélation. Car c'est officiel (et c'est pour ça que je poste précisément à minuit!), James est désormais majeur et tout disposé à apprendre LA nouvelle de sa vie. Confrontation James – Blaise dans dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un... Des bisous et restez à l'ombre !

R.A.R. Cadensh, ton message m'a beaucoup touchée. Je n'ai encore jamais vu Sense8 bien qu'il soit tout en haut de ma liste des séries à voir mais j'en ai entendu tant de bien que ton commentaire m'honore et me fait très plaisir. J'espère avoir l'occasion de te lire encore au fil des chapitres que je posterai et j'espère surtout que la suite te plaira. A bientôt !