Cette Fanfiction a été écrite dans le cadre du fest' organisé par FESTUMSEMPRA sur le thème « HIVER »
La liste complète des œuvres participantes à cette troisième édition sera disponible à partir du X décembre 2021. Le lien vous sera partagé à ce moment-là sur AO3 dans notre collection Winter Fest :
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Par des voies étroites
Sous la surface lisse et familière des choses, il en existe une autre, qui attend pour déchirer le monde en deux.
Circée, Madeline Miller
— Le problème, c'est que les humains ont un don pour désirer ce qui leur fait le plus de mal, lui expliquait son père. Tu sais qui a dit cela ? Non ? Évidemment que tu ne le sais pas.
Walden soupira discrètement, mais ne répondit pas. Il réajusta les lunettes sur son nez, contempla son père à travers elles, puis tout le décor de sa tragédie : le vieux piano qui ne chantait plus, les étagères encombrées de grimoires, la vieille tapisserie parée des perles lumineuses projetées par le lustre et la fenêtre ouvrant sur le parc anéanti par l'hiver. Habituellement, Walden ne demandait jamais rien ; il avait naïvement cru que cet effort lui servirait un jour à quelque chose.
— Ce sont encore tes amis de Poudlard qui t'ont mis cette idée de balai en tête, n'est-ce pas ? Walden, tu as toujours été si maladroit, à quoi te servirait un balai ?
Irving Macnair avait cet air tristement désolé, confusément scandalisé, qu'il prenait toujours quand il réalisait que son fils s'écartait du chemin qu'il avait prévu pour lui. Walden n'y pouvait rien ; il se sentait comme une de ces pièces de puzzle égarées avec lesquelles il jouait quand il était petit – son père continuait à essayer de le faire rentrer de force à la mauvaise place.
— J'aimerais jouer au Quidditch. Si je m'entraîne assez, Rawlins a dit que je pourrais faire partie de l'équipe l'année prochaine.
— Rawlins ? releva sévèrement son père.
— Rawlins Nott, bafouilla Walden.
Ses mots dégringolèrent jusqu'à ses pieds.
— Je t'ai dit de te méfier de lui. Les Nott ne sont pas des gens recommandables, ils ont des convictions très douteuses, nous en avons déjà parlé.
— Mais Rawlins est le capitaine de l'équipe, je ne peux pas l'ignorer.
— Bien sûr que tu peux, fils. Il suffit de faire preuve d'assez d'indépendance d'esprit, comme Elliot.
Irving désigna d'une main le jeune garçon qui jouait avec un train miniature près du feu ronflant de la cheminée.
— Mais Elliot n'a que huit ans, objecta Walden.
— Et c'est déjà un petit bonhomme qui sait ce qu'il veut. Tu devrais suivre son exemple, Walden. Personne n'a envie de devenir n'importe qui. Maintenant, laisse ton pauvre père, il faut qu'il finisse ce livre avant la rentrée.
Irving était professeur à l'université magique de Londres. Il passait des heures debout sur l'estrade d'un immense amphithéâtre, à enseigner l'économie sorcière à des élèves insouciants ; il parlait lois de marché, croissance et statistiques à ceux qui rêvaient de dragons, de Quidditch et de courses d'Abraxans.
— C'est pour une poignée d'élèves que j'enseigne, répétait-il. Il y en a toujours deux ou trois qui sont assez malins pour prendre des notes et porter de l'intérêt à ce que je dis. Voilà les gens qui ont de l'avenir, Walden. Les autres se réveillent toujours trop tard. Et quand on se réveille trop tard, autant ne pas se réveiller du tout.
Plus tard, en défaisant sa valise dans l'intimité bleue de sa chambre, Walden repensait à ce qu'avait dit son père. Personne n'a envie de devenir n'importe qui. Il rangeait un par un ses pantalons impeccablement pliés dans l'armoire de chêne. Devenir n'importe qui. Il rangeait ses chaussettes dans le tiroir de la longue commode. Devenir n'importe qui. Il posait en pile sur son bureau les manuels scolaires qu'il avait ramenés pour les vacances. N'importe qui. Quand il eut fini, il resta à contempler la pièce encombrée par le butin de sa vie d'enfant : le bocal cristallin rempli de mornilles, le vieux réveil capricieux, la carte du ciel scintillante accrochée au-dessus de son lit, et tous les ouvrages qui avaient peuplé ses horizons imaginaires – ça aurait pu être la chambre de n'importe qui.
Sa mère rentra à huit heures du soir, les joues colorées par le froid et les yeux éclatants. Petra débarqua dans un carillon de claquements de talons et porta ses sacs jusqu'à la cuisine. Ce soir-là, elle ramenait avec elle un parfum de cèdres et de miel qui envahit délicieusement toute la maison. Elliot était collé dans ses jupons tandis qu'elle déballait les courses et Walden les observait avec méfiance à l'entrée de la cuisine ; comme chaque fois qu'il émergeait de l'âpre réalité de Poudlard, il se sentait ombrageux, désespérément isolé.
— J'ai pris de quoi faire un gâteau pour demain. Tu nous aideras, Walden ?
Elle rangeait gracieusement les derniers articles dans le placard, sa main pâle jaillissant de la manche de sa robe comme si elle allait s'envoler. Walden avait toujours secrètement comparé sa mère à un cygne noir ; il y avait une étourdissante abondance de noir chez elle : ses cheveux, dont les mèches s'échappant de ses coiffures chatoyaient comme les plumes des corbeaux, ses iris, si grands et si sombres qu'on aurait dit que le blanc de ses yeux était veiné de brun, ses ongles peints, qu'elle entretenait chaque dimanche, et ses longues robes, qu'elle cousait elle-même dans les couteux velours, mousselines et satins qu'elle acquérait à foison.
— Le noir, c'est l'absence de lumière, lui avait-elle expliqué un jour qu'il lui demandait ce qu'elle trouvait à cette nuance. Mais regarde comme il supplante toutes les autres couleurs dès qu'il daigne se montrer ! Il suffit d'en verser un peu au milieu des autres, et tout est contaminé. C'est l'absence qui recouvre tout, le rien qui remplit le tout.
Il s'était dit que ses camarades avaient peut-être raison quand ils se moquaient de lui ; peut-être que la raison de sa mère s'était tordue à force d'être enfermée ici avec son père et ses livres et les grincements sinistres du vent dans les chênes ; peut-être qu'elle était aussi érodée que le laissait supposer son prénom ; peut-être qu'elle portait un gène déficient dont il avait hérité malgré lui. On avait toujours dit à Walden qu'il ressemblait à sa mère ; il avait les mêmes cheveux sombres aux reflets métalliques, les mêmes joues creuses qui écartaient la sympathie, les mêmes puits sans fond à la place des yeux. Il avait aimé ces similitudes autant qu'il avait aimé sa mère, profondément, silencieusement, il les avait portées en lui comme un don inestimable – jusqu'au jour où il avait compris que sa mère n'allait pas si bien que ça.
— Un gâteau au chocolat ? proposa Elliot à mille lieues de là.
Il avait toute la banalité de leur père : des cheveux châtains parsemés de blond, des yeux ternes sans orgueil et cette fâcheuse tendance à tout ramener à lui.
— Bien sûr qu'il sera au chocolat – si Walden est d'accord.
Walden trouva inutile de rappeler qu'il n'aimait pas le chocolat.
[...]
Au matin de Noël, il n'avait pas neigé ; le jardin broussailleux des Macnair était encore souillé d'une boue aux vagues figées par les gelées successives ; les daims de Petra s'ébrouaient de froid dans leur parc ; l'horizon était d'un triste gris uniforme et ne promettait rien. Walden rejoignit ses parents et son petit frère dans le salon décoré ; en descendant l'escalier de pierre, il pouvait sentir le froid qui traversait la mince semelle de ses pantoufles. Un feu crépitait dans la cheminée de briques noircies de suie, sans parvenir à réchauffer l'atmosphère.
Elliot était vautré sur le tapis élimé à jouer avec son nouveau robot – un cadeau moldu ! – tandis que ses parents prenaient le thé à la table derrière lui. Le jouet émettait une alarme stridente à chaque fois que le petit garçon appuyait avec hilarité sur le bouton. Bip bip bip. Walden fut tenté d'écraser le robot sous son pied.
— Joyeux noël, mon chéri, l'accueillit joyeusement sa mère. Ouvre donc tes cadeaux !
Sous le sapin rachitique, Walden déballa sans surprise son premier paquet : c'était un lourd volume qui sentait le papier neuf. Il en fut content, il appréciait les livres, même s'il ne pouvait emporter les siens à Poudlard – ses camarades finissaient toujours par les lui abîmer. Celui-ci s'intitulait La Grande Encyclopédie des Papillons ; ses pages brillantes étaient couvertes d'antennes noires, de fleurs et de belles ailes colorées – en tournant les pages assez vite, les insectes se mettaient à voler. Walden adorait les papillons ; l'été il partait la journée entière arpenter les champs dorés qui s'étendaient par-delà leur propriété, donnant la chasse aux plus beaux spécimens. Il n'éprouvait pas de plus grand plaisir que de les épingler ensuite méthodiquement à ses tableaux.
Car Walden était un collectionneur dans l'âme et en était très fier ; il possédait plusieurs trésors qu'il chérissait profondément : une série de timbres, que lui avait léguée son père et qu'il avait consciencieusement complétée, une panoplie de peaux de serpents que sa mère avait en horreur, un sac rempli de billes de verre volées à ses voisins moldus, un herbier des feuilles mortes qu'il avait patiemment amassées, et son bestiaire de papillons anglais, qui accaparait tout son temps libre.
— Tu sais comment appelle-t-on les collectionneurs de papillons, Walden ? l'interrogea son père. Les lépidoptéristes. Tu saurais épeler ce mot ?
— Laisse-le donc, sourit patiemment sa mère. Il n'a que treize ans.
— Il doit apprendre, chérie. Je ne veux pas qu'il devienne aussi bête que ces brutes avec qui il traîne. Tu as entendu les propos odieux que tenait Mr Avery sur le quai ? Son propre fils doit déjà être complètement détraqué.
Walden n'écoutait plus, il plongeait dans une jungle aux immenses fleurs et aux insectes bourdonnants.
[...]
Le lendemain matin, ce n'était plus l'encyclopédie qu'il feuilletait, mais un autre ouvrage, moins encombrant, à la couverture de cuir ornée de dorures exotiques.
— Walden, tu devrais porter tes lunettes, lui conseilla Petra. Tu vas t'abîmer les yeux à les plisser autant.
Il chercha ses lunettes dans la poche de son pantalon. Il détestait les porter, Lucius Malefoy lui disait qu'elles lui donnaient un air de premier de la classe – mais seulement un air, s'empressait-il toujours de préciser avec un rictus méprisant. Et Malefoy avait raison, Walden n'était pas assez bon en classe. Il pouvait réciter les noms de presque toutes les espèces de scarabées, de papillons, de chauves-souris et d'oiseaux observées en Grande-Bretagne, connaissait par cœur Vie et habitat des Animaux Fantastiques de Norbert Dragonneau ainsi que Créatures magiques d'Europe du nord de Billerius Faulsy, s'intéressait de très près à la préservation des baleines franches de l'Atlantique nord et aurait pu décrire leur parcours migratoire des trois dernières années, dévorait chaque numéro du mensuel Sciences naturelles et féériques en une journée, avait même fabriqué une maquette du Vésuve qui entrait en éruption une fois par mois ; mais quand les enseignants en venaient aux sortilèges, aux mathématiques, à l'Histoire, aux potions, à la botanique ou à l'astronomie, son cerveau ne semblait plus vouloir fonctionner correctement. Les formules se mélangeaient dans sa tête, engourdissaient son esprit et y faisaient d'étranges nœuds indémélables ; il se retrouvait embourbé dans l'impuissance, à entendre des voix imaginaires le gronder : ce n'est pas si difficile, Walden, quel bon à rien tu fais !
— Alors Walden, comment trouves-tu ton nouveau dictionnaire ?
Son père venait d'entrer dans la pièce et l'observait sans le voir à travers ses lunettes rondes – les mêmes lunettes que Walden. Le garçon s'était toujours demandé pourquoi Irving ne paraissait jamais remarquer ses états d'âmes, qu'il fût heureux ou triste, énervé ou éreinté ; ça ne pouvait assurément provenir des lunettes, les siennes lui octroyaient une vue parfaite.
— C'est du latin, papa. Je n'en ai jamais fait.
— Eh bien, il est temps d'apprendre, tu ne crois pas ? Cela t'aidera pour tes coccinelles…
— Ses papillons, corrigea mollement Petra.
— Oh, peu importe. Ça lui servira aussi en botanique.
[...]
Il rejoignit sa mère alors qu'elle distribuait du foin aux daims du parc. Il y en avait une dizaine, aux robes roussâtres parsemées de flocons blancs, hissés sur leurs longues jambes aussi raides et fragiles que des brindilles. Petra avait insisté pour garder une harde toutes ces années, comme si les Macnair pouvaient se le permettre ; en dépit de tout ce qui les tirait vers le bas, elle avait une tragique aspiration au luxe. Walden l'observa, dans l'ombre de leur vieille maison de maître aux volets écaillés. Cernée par un léger brouillard, elle nourrissait les animaux d'une main un peu moins ferme que d'habitude ; le vieux châle qu'elle avait revêtu avant de sortir tombait de ses épaules sans qu'elle ne fît rien pour le remettre en place. Quand il entra dans l'enclos, les cervidés se dispersèrent en bondissant comme une volée de moineaux.
— Tu leur as fait peur, souffla doucement Petra, mais ils vont revenir. Ils reviennent toujours.
Les daims s'arrêtèrent à la lisière des grands chênes pour les regarder et ils les regardèrent en retour.
— Tu devrais rentrer au chaud, je vais finir, proposa Walden, répétant mot pour mot ce que son père lui avait suggéré de faire quelques minutes plus tôt.
— Ça va, j'aime m'en occuper. Ils sont si différents de nous, Walden, si vivants. Le chaos ne les atteint pas, tu comprends ? Ils ne vivent pas dans les ténèbres où nous pataugeons, ils ne creusent pas eux-mêmes la fosse où ils pourriront.
Walden s'appliqua à ne pas réagir ; l'imagination de sa mère, poisseuse, débordante de spectres, avait quelque chose d'effrayant. Quand elle lui racontait ses obsessions, il avait l'impression qu'elle versait quelques gouttes de poison sur sa langue et qu'elle le forçait à avaler.
— Il faudra bien s'occuper d'eux, reprit soudain Petra. Promets-moi que tu t'occuperas d'eux.
Les daims étaient toujours figés sous les arbres, mais Walden pouvait sentir leurs grands yeux sombres qui les effleuraient. De grands yeux sombres qui reflétaient innocemment le monde et le sublimaient – pas comme les prunelles ténébreuses de Petra, pas comme les siennes. Il promit, mais en croisant les doigts.
[...]
— Tu t'intéresses toujours aux choses mortes, Walden. Pourquoi ne pas garder cet oiseau ?
En rentrant, ils avaient trouvé un jeune merle qui gisait sur le flanc, une aile bizarrement pliée, sa minuscule poitrine se soulevant et s'abaissant avec rapidité – il avait dû percuter une des fenêtres de la maison.
— On dirait qu'il a une aile cassée, continua Petra.
— Je ne saurais pas m'en occuper, objecta Walden avec incertitude.
— Ce n'est pas si difficile, avait insisté sa mère en plaçant l'oiseau tremblant entre ses mains. Il suffit de lui donner un peu d'amour.
Ils lui trouvèrent une cage et l'installèrent dans la chambre de Walden. Au début, l'oiseau restait prostré, rigide d'effroi au fond de sa cage, si terrifié que Walden pensa qu'il finirait par succomber d'épouvante. Mais c'est la merveille de la vie, elle s'affermit là où on ne l'attend plus ; l'oiseau ne s'effondra pas d'épuisement, il apprit à venir timidement picorer dans le petit bol que son geôlier lui tendait.
Quelquefois, lorsqu'il se croyait seul et en sécurité, il se mettait à chanter pour appeler à l'aide et sautillait autour de la cage sans pouvoir s'envoler ; ses variations mélodiques étaient si harmonieuses que Walden prit l'habitude de se cacher derrière la porte de sa chambre pour les écouter. Toutefois, quand, ensorcelé par les appels de l'oiseau, il s'avançait dans la pièce, le chant cessait et le merle s'immobilisait.
— Tu n'as pas à avoir peur, tu es en sécurité ici, le tranquillisait Walden.
Mais l'oiseau ne le croyait jamais.
[...]
Walden passa une semaine radieuse, rythmée par les besoins du merle. Il se levait et glissait quelques graines dans sa mangeoire en lui fredonnant de tendres cajoleries ; il revenait après le petit-déjeuner, nettoyait sa cage et la posait à la fenêtre, face aux bois et prairies qui s'étiraient dans toutes les directions ; il s'occupait des daims de Petra puis se dépêchait de rentrer pour voir si le merle n'avait pas disparu ; il partait se promener et ramenait quelques jolies herbes ou cailloux pour décorer la cage.
Walden avait son oiseau blessé et Elliot avait rapporté du refuge Mr Brown, un exotic shorthair au pelage brun qui se traînait royalement dans toute la maison ; l'équilibre était rétabli et les conversations à table se portaient invariablement sur les mérites de l'un et l'autre.
— Mr Brown a attrapé une musaraigne dans le jardin, gazouillait Elliot.
— L'oiseau est presque venu manger dans ma main, tout à l'heure, répliquait Walden.
— Mr Brown ne ferait qu'une bouchée de ton moineau !
— Tu n'as pas intérêt à le laisser faire.
La veille de son départ pour Poudlard, Walden s'était absenté plus longtemps que prévu. Il était allé flâner par les chemins de campagne, jusqu'à la mare sauvage où il avait eu l'habitude d'attraper des grenouilles les étés précédents. Ce jour-là, elle semblait dégorgée de toute vie, ses roseaux mourants pendaient tristement. Au retour, la maison lui apparut aussi grise et inhospitalière que la mare, ses abords déprimants régis par une perturbante insonorité. Il ne rencontra personne dans les couloirs surannés, trouva la porte de sa chambre ouverte, alors qu'il aurait juré l'avoir fermée avant de partir – il n'oubliait jamais de la verrouiller. Ce qu'il avait longuement redouté dans un coin de son esprit lui sauta à la figure. Il trouva l'oiseau mort, étalé sur le sol de sa cage, son joli plumage collé de sang ; à côté, Mr Brown se léchait les babines en agitant sa queue touffue.
Le grand miroir du réel se fractura.
Il mit un coup de pied au chat, qui cracha de fureur et s'enfuit la queue gonflée d'indignation.
[...]
Il s'était juré qu'il ne pleurerait pas, alors il garda les dents serrées et les poings fermés pendant toute la confrontation.
— Mr Brown n'a rien fait, sanglotait Elliot en réponse aux accusations de Walden. Il ment !
C'était la spécialité d'Elliot de faire une montagne de tout et de verser des torrents de larmes une fois qu'il était installé au sommet. Walden détestait sa grosse face de bébé qui se crispait à la moindre occasion ; à cet instant, il aurait voulu l'étrangler.
— Elliot ne devait pas laisser Mr Brown entrer dans ma chambre. C'est à cause de lui si mon oiseau est mort.
— C'est faux, brailla Elliot. Et ce n'était pas ton oiseau, tu ne lui avais même pas donné de nom.
Walden bredouilla confusément que l'oiseau avait un nom, un nom qu'il percevait au fond de son cœur, tout enrobé du saphir des nuits d'hiver et de l'ombre douce des montagnes enneigées, que ce n'était pas parce qu'il n'avait pas réussi à le prononcer à haute voix qu'il n'en avait pas. Il chercha l'aide de Petra, s'en remit à ses yeux noirs cosmiques qui déchiffraient tout.
— Bien sûr que tu n'y es pour rien, mon chéri, dit-elle en posant une main sur la tête d'Elliot. Mr Brown a cédé à ses instincts de chasseur – c'est ma faute, je n'aurais pas dû proposer à Walden de garder l'oiseau.
Et à cet instant, Petra avait tout de ces roches brunes et immuables perdues dans une vallée déserte de Jordanie ; elle était aussi inaccessible pour Walden, aussi insensible. Il sentit son admiration se fissurer.
— Quelqu'un a ouvert la porte de ma chambre ! s'obstina-t-il.
— C'est pas moi ! pleurnichait toujours son frère.
— Tu es sûr que tu ne l'as pas mal refermée ? insistait Petra.
— Elle était fermée quand je suis parti ! J'en suis sûr.
Au milieu du chaos, Walden réalisait qu'il avait perdu. Petra ne lui accordait qu'une attention vaguement perplexe, sûrement préoccupée par une de ses rêveries divines et cauchemardesques.
— Allons, ce sont des choses qui arrivent. Pense au sursis qu'a eu l'oiseau. Il n'aurait jamais survécu seul dans la nature.
Le ton de Walden se fit suppliant.
— Mais ce n'est pas suffisant. Il aurait pu avoir plus qu'un sursis, il aurait pu guérir.
En songeant à la liberté que l'oiseau aurait pu recouvrer, il sentit à quel point tout était fini ; le merle ne reviendrait plus jamais, il avait basculé dans une dimension où Walden ne pourrait pas le rejoindre.
Il s'enferma dans sa chambre en claquant la porte si fort que le chambranle gémit, et s'assit face à la cage, contemplant le petit cadavre éteint. Ses jolies plumes noires étaient toutes dérangées ; Walden s'appliqua à les lisser de son mieux. Il redressa le petit corps et le tint appuyé contre les barreaux ; ainsi, c'était comme s'il était toujours en vie, toujours trop effarouché par les hommes pour bouger. Walden sentit un calme plat tomber en lui – le même calme abyssal qui l'étourdissait les matins d'hiver, quand il apercevait depuis les tours le lac de Poudlard couronné par la brume. L'oiseau était mort et une partie de Walden était morte avec lui.
[...]
Tandis que la maisonnée s'endormait, Walden veillait et fixait les ombres qui murmuraient aux murs, au plafond. Il tournait et retournait les possibilités dans sa tête, repensait aux pupilles froides de Petra, au plumage soyeux de son oiseau désormais au fond d'une poubelle, à ce démon de Mr Brown qui s'était pavané devant lui toute la soirée. Il s'aventura hors de sa chambre et les ombres le suivirent. Les couloirs de la vieille maison étaient méconnaissables, lugubres – la nuit, ils n'appartenaient plus à personne. Les braises d'un feu mourant éclairaient faiblement les deux fauteuils de velours usé du salon ; sur l'un d'eux était lovée une petite forme endormie. Walden s'avança avec légèreté, se tint avec indécision dans le rectangle de lumière lunaire déversé par la fenêtre. Il lui était impossible de savoir si Mr Brown l'avait entendu, ou s'il était perdu dans de fantastiques rêves félins – mais à quoi pouvait bien rêver un être aussi cruel que lui ?
Walden s'avança et, en retenant son souffle, plongea brutalement les mains dans l'épaisse fourrure de Mr Brown. Le pelage du chat était si doux, si chaud, que l'espace d'une seconde, il oublia ce qu'il était décidé à faire ; puis Mr Brown se réveilla en crachant de peur et de colère et les mains de Walden cherchèrent confusément son cou. Ce fut le moment le plus terrifiant de toute la jeune vie de Walden. Le chat se mit à se débattre furieusement, se transforma en un diable déchaîné hérissé de griffes et de crocs. Il roulait sur lui-même pour se soustraire à l'emprise de Walden, tentait de déchirer ses doigts, labourait ses bras de ses griffes acérées, si profondément que Walden se mordait les lèvres jusqu'au sang pour ne pas crier et gémissait quand même. Mais il était allé trop loin, il ne pouvait reculer ; autrement Mr Brown irait tout répéter à Elliot en se frottant allègrement contre ses jambes. De grosses larmes coulaient sur ses joues tandis qu'il laissait ses mains s'évertuer à faire quelque chose qu'il n'osait pas regarder. Finalement, un craquement. Tout fut terminé.
Mr Brown retomba mollement sur le fauteuil, redevint la peluche duveteuse qu'il était quelques minutes plus tôt. Walden tomba à genoux près de lui en geignant lamentablement, glissant ses poignets en feu contre le ventre chaleureux de Mr Brown. Les profondes griffures le faisaient souffrir, le sang commençait à perler. Il passa l'heure suivante à se lamenter, à regretter ce qu'il avait fait, à se maudire, à maudire Mr Brown d'avoir tué son oiseau, puis d'être venu s'allonger indolemment au salon, comme si son acte n'aurait pas de conséquence et que rien ni personne ne le jugerait jamais ; il passa l'heure à trembler à l'idée de son acte honni ; il passa l'heure à chercher ce qui avait ouvert cette brèche en lui.
Il finit par prendre le corps de Mr Brown dans ses bras, déverrouilla la porte d'entrée et sortit dans le clair de lune glacial de la nuit de janvier. La pelouse inégale scintillait de givre, le sol était aussi dur que la pierre. Walden quitta le jardin par le portique arrière, frissonnant dans sa robe de chambre, et suivit le chemin de terre qu'il avait emprunté l'après-midi. La lune dardait son grand œil nacré sur sa lente procession ; tout était gelé, désolé, pétrifié pour toujours. Walden avait placé Mr Brown proche de son cœur, à l'abri du froid, et il lui chuchotait d'ultimes secrets.
Il atteignit la mare, entourée de ses éternels roseaux agonisants. Les eaux mortes étaient totalement immobiles – Walden s'imaginait presque pouvoir marcher dessus. Il marcha sur la rive de vase glacée et se remit à pleurer. Abandonner Mr Brown dans ce lac ! Laisser ce compagnon couler dans ces ténèbres aveugles et hostiles sans cérémonie ! Le pouvait-il ? Le pouvait-il ?
Il pria pour Mr Brown, s'excusa quatre fois comme si cela pouvait faire une différence. Il réalisa à quel point la vie s'était moquée d'eux ; bientôt il ne resterait du fier Mr Brown que des os enterrés dans la boue et Walden serait maudit pour l'éternité.
Il s'enfonça dans la mare ; l'eau glaciale s'empara de ses chevilles, de ses jambes et tenta de l'attirer vers le fond. Il déposa le corps de Mr Brown sur la surface et le regarda s'enfoncer, disparaître du monde et plonger vers les entrailles de la terre. Il rêva qu'un endroit chaud et confortable l'attendait plus bas – tout plutôt que ce froid humide qui collait à l'âme.
Il resta dans la mare à rafraîchir ses blessures, à espérer que Mr Brown referait subitement surface et nagerait vers la rive en crachotant. Il resta jusqu'à ce que ses épaules fussent secouées de violents frissons, que la peau de ses jambes fût aussi violacée que celle des cadavres ; en sortant, il ne se sentait pas libéré du tout.
[...]
Il prenait son petit-déjeuner quand il reçut la lettre une semaine plus tard. La Grande Salle bourdonnait des bavardages des premiers élèves quand le hibou de son père atterrit face à lui. Il avait le même air inquisiteur qu'Irving Macnair quand il tendit la patte.
Cher Walden,
J'espère que ta rentrée se déroule bien et que tu travailles dur.
Nous avons finalement retrouvé Mr Brown. Apparemment il s'est noyé dans le lac en voulant attraper quelque chose. Nous l'avons enterré derrière la maison. Inutile de te dire qu'Elliot était très triste, je compte sur toi pour lui envoyer une lettre. Après tout, Mr Brown n'était qu'un chat, mais c'était un gentil chat.
Ta mère ne se sentait pas très bien ces dernières semaines, comme tu as pu le voir. Elle est partie à Ste Mangouste pour se reposer, mais elle reviendra vite à la maison. N'oublie pas de lui écrire à l'adresse de l'hôpital.
Tu avais oublié le dictionnaire que je t'avais offert, alors je te l'ai envoyé.
Sois bien sage,
Papa.
À la fin de sa lecture, il replia soigneusement la lettre en trois parties égales et la glissa lentement dans son sac. Trois parties, c'est parfait, l'aurait approuvé Petra. Quand il releva la tête, Lothaire Selwyn l'observait, ses yeux dorés luisants de curiosité – c'était la première fois qu'il daignait poser un regard sur Walden.
— C'est du latin ? demanda-t-il en désignant le livre.
— Un cadeau de mon père.
Walden aurait voulu glisser un trait d'esprit pour impressionner son aîné, mais rien ne venait.
— Ad augusta per angusta, déclama Selwyn. Sais-tu ce que ça signifie ?
Il se levait en époussetant avec élégance son uniforme, probablement pour s'éclipser vers un de ses mystérieux repaires. À côté de lui, Jared Avery arborait un de ces sourires tristes et rêveurs dont il avait le secret. Walden secoua la tête à regret.
— Reviens nous voir quand tu auras trouvé, lui intima Selwyn.
Walden mit trois jours à élaborer une traduction. Il restait le nez dans son dictionnaire, à apprendre les déclinaisons latines et à envisager les différentes tournures. Un soir, il se décida. Il était assis face à une fenêtre donnant sur le lac. Les eaux étaient d'un émeraude opaque strié d'ombres ; dans chacune d'elles, il retrouvait la dépouille gonflée de Mr Brown. La flamme de sa bougie vacillait à chaque souffle tourmenté qu'il exhalait, la cire tombait misérablement sur le parchemin en-dessous. Il nota la traduction à la plume, en lettres larges et noires qui s'étalaient avec provocation et il aima l'allure des mots qu'il avait choisis, leur sonorité percutante, les profondeurs que leur alliance remuait et les espoirs amers qu'elle soulevait. Il aima sa traduction autant qu'il aimait la silhouette froide de Selwyn se découpant sur les mystères des soirs, la cassure grandissante du sourire d'Avery, la dureté des poings rageurs de Rawlins ; il l'aima comme il aimait et craignait la cruauté qu'il devinait tapie dans les nœuds de ses veines.
Il trouva Lothaire Selwyn dans un sofa près du feu, ses doigts fins feuilletant patiemment un impressionnant manuscrit.
— Alors, tu as trouvé ? l'interrogea Avery, qui attendait comme un fantôme à côté.
Il avait encore son éternel sourire d'enfant tombé du lit, mais Walden regardait Selwyn – Selwyn et les deux incendies qui faisaient rage dans ses yeux, Selwyn et le sourire féroce qui se dessinait sur ses lèvres.
— Vers de grandes choses par des voies étroites, récita Macnair.
Et le sourire de Selwyn s'élargit.
[...]
Bien des Noël plus tard, Walden patientait dans un petit jardin de banlieue avec Selwyn et Avery. Cette fois-là, il neigeait et les flocons saupoudraient avec grâce les ravissants parterres assoupis. Autour d'eux, tout respirait la magie ; il y avait une fontaine dont l'eau merveilleusement chaude créait un nuage de brume iridescent, des fleurs magiques qui s'ouvraient et se refermaient en clignotant dans la nuit indigo, des oiseaux invisibles qui leur sifflaient les plus belles symphonies.
— Et si l'on se fait prendre ? s'enquit gravement Walden.
Il regardait la charmante maison peinte en rouge, assaillie par les ténèbres ensorcelées, songeait avec anxiété à ce qui s'y trouvait encore, à ce qui ne s'y trouverait bientôt plus.
— Tu diras ce qu'ils disent tous, rétorqua Selwyn avec légèreté.
— Et qu'est-ce qu'ils disent ?
— Tu ne le sais pas ?
— Menteur, le narguèrent Avery et son rictus brisé.
— Tu le sais déjà. Je parie que tu te le répètes tous les soirs.
Dans ses cauchemars, Walden était pourtant certain de ne pas penser à ces choses-là ; dans ses cauchemars, il y avait Petra, cloîtrée dans un hôpital avec ses rêves gorgés de suie, Elliot et Irving, qui riaient quelque part, sans lui, et Mr Brown, qui miaulait à jamais dans des abysses impénétrables. Il n'y avait pas de place pour autre chose.
— Tu diras que tu n'es pas quelqu'un de mauvais. Tu es quelqu'un de bon à qui il est arrivé de mauvaises choses.
Merci à ceux qui auront lu. N'hésitez pas à laisser un commentaire si vous avez aimé, je le lirai avec plaisir. :)
Les personnages sont issus de ma fanfiction La Fin du Beau et du Vrai.
