Salut tout le monde !

J'espère que votre été se passe bien et que les plus chanceux d'entre vous profitent bien de leurs vacances ! Pour ma part j'ai eu l'immense plaisir de partir quelques jours en Ecosse, une merveilleuse surprise qui m'a mise en joie et inspirée !

Voici donc venu le moment tant attendu. J'espère qu'il ne vous décevra pas. Notre petit héros a bien grandi, et un hibou austère nommé Aristote lui porte une lettre, LA lettre, celle qui risque bien de changer sa vie...

Bonne lecture !


38. D'où me viennent mes yeux

La Gazette du Sorcier, en ce trois août 2021, foisonnait d'informations plus intéressantes les unes que les autres.

Une fausse interview du Survivant sur la disparition des frères Zigaro, un désaccord entre l'Espagne et l'Angleterre concernant l'épaisseur des fonds de chaudron, un énième article désobligeant sur le professeur Patrick, directrice de l'école de magie d'Irlande, copieusement critiquée depuis l'affaire des feux de Beltaine et démise de ses fonctions... Tant d'informations qui auraient pu faire la une. Et pourtant, c'était son anniversaire qui avait droit à la première page.

James replia le journal, cachant la photographie qui le montrait à Poudlard volant sur son balai, et se saisit de sa baguette, sa nouvelle baguette, qu'il n'avait pas encore eu l'occasion d'essayer.

En bois d'amarante, elle était plus sombre que sa première baguette. Un peu plus longue et épaisse, aussi. Bien qu'il n'ait jamais eu à se plaindre de sa première baguette, à laquelle il était beaucoup attaché, comme sans aucun doute l'ensemble des sorciers, il appréciait la nouvelle, comme si elle allait de pair avec le nouveau lui, plus en accord avec celui qu'il était en train de devenir.

Il lança quelques sorts sommaires, s'amusant comme il ne l'avait plus fait depuis des semaines, avant de s'apercevoir qu'un hibou patientait devant la fenêtre. James vit qu'il s'agissait d'un Grand Duc, un rapace de toute beauté dont les plumes étaient colorées de différentes teintes de gris, au port altier et aux sourcils asymétriques qui lui conféraient un air peu engageant. James le fit entrer, récompensa sa course d'une friandise et entreprit d'ouvrir l'enveloppe dont l'écriture lui disait vaguement quelque chose.

« Cher James

Nous y sommes enfin. J'imagine combien tu dois être heureux d'être enfin majeur, de pouvoir utiliser la magie quand bon te semble, sans être limité à l'enceinte de Poudlard. Crois bien que je partage ton bonheur. Mais mon bonheur à moi est doublé à l'idée de te revoir et d'enfin pouvoir te dire tout ce que je te cache depuis ta naissance. J'espère que tu accepteras de me voir, et que tu ne redouteras pas trop mon annonce.

Je te propose de te laisser profiter de ta journée et de ta soirée de jeune majeur. Je les imagine hautes en couleurs et pleines de joie. Tu mérites plus que quiconque d'être heureux.

Je t'attendrai le lendemain, à vingt heures, au Crépuscule des Fruits de Mer. C'est un pub sorcier modeste mais les huitres y sont délicieuses et nous y seront tranquilles.

Si d'ordinaire tu ne pouvais m'y rejoindre, sache que je t'y attendrai chaque soir, à la même heure, jusqu'à la fin de tes vacances.

D'ici là prends soin de toi, bonhomme. Et passe le meilleur des anniversaires.

Avec toute mon affection

Blaise Zabini. »

James n'eut pas le temps de reposer le petit bout de parchemin que la porte de sa chambre s'ouvrit sur sa mère. Il fut passablement étonné de la voir ainsi, dans cette pièce qu'elle fuyait, les cheveux dans tous les sens alors qu'elle avait toujours cultivé une élégance naturelle.

- Un problème ?, s'inquiéta-t-il.

- A toi de me le dire.

Il crut un moment qu'elle faisait référence à la lettre qu'il tenait entre ses doigts. Mais sa mère ne pouvait se douter que Blaise Zabini lui avait écrit. A ce qu'il savait, elle ne connaissait même pas l'ancien Serpentard. De vue, peut-être. A l'époque de Poudlard.

Il crut alors qu'elle faisait référence à l'heure, déjà bien avancée. Il l'avait entendue héler sa petite sœur un quart d'heure plus tôt. Peut-être voulait-elle en ce jour spécial que la famille partage le petit-déjeuner, des fois que les journalistes s'introduisent illégalement dans leur cuisine.

- Je m'apprêtais à descendre.

Elle hocha la tête, se tourna pour sourire à Albus qui s'étonnait un peu plus loin que sa mère témoigne un minimum d'intérêt à James. Celui-ci songea que personne, encore, ne lui avait souhaité un bon anniversaire. Aucun membre de sa famille. Ni son père, levé depuis plusieurs heures, ni Albus – alors que James s'était toujours précipité pour célébrer le sien – ni Lily qui était une véritable marmotte. Pas plus que Ginny qui se trouvait pourtant dans sa chambre depuis quelques minutes.

Pensait-elle la même chose en regardant une pile de lettres sur le lit de son fils aîné ? Il en avait reçu plus de trente, accompagnées parfois d'un petit paquet. Et trois hiboux se tenaient sur le cadre de la fenêtre.

- Tu es vraiment très apprécié, souffla-t-elle.

Elle ne s'y habituerait jamais. Elle lorgna encore un moment sur les anneaux télescopiques de poursuiveur que ses amis lui avaient offert, songeant qu'elle-même aurait adoré en recevoir à son âge, avant de se reculer.

- Le petit-déjeuner est servi. J'apprécierai que tu convainques Lily de descendre si tu y arrives et... bon anniversaire, au fait.

- Merci maman.

Elle leva un regard surpris. James ne chercha pas une quelconque émotion en elle. Il n'en cherchait plus depuis longtemps. Pourtant elle s'approcha de lui, très vite, comme pour ne pas leur donner le temps de s'éloigner ou de changer d'avis, et le serra brièvement contre elle.

- Je voulais le faire une dernière fois.

- Une dernière fois ?

- Ta vie va changer aujourd'hui. J'ai beau t'avoir beaucoup déçu en dix-sept ans... Après ce jour tu me détesteras plus que jamais. Et cette fois ce sera définitif.

C'était une façon bien peu commune de souhaiter à son fils un joyeux anniversaire. Que pouvait-il bien vivre de joyeux ce jour-là, si même sa mère lui annonçait sans détour qu'il la haïrait avant la fin de la journée ? James la fixait sans comprendre. Il cherchait les réponses à l'intérieur de lui, il savait d'emblée qu'elle ne lui apporterait pas une réponse. Elle ne l'avait jamais fait. Fidèle à elle-même, elle ferma la porte derrière elle.

En dix-sept ans, rien n'avait vraiment changé. Peut-être ses parents avaient-ils un peu vieilli, comme Lily, Albus et lui avaient grandi. Et peut-être sa mère portait-elle sur son visage le signe d'un infime remord. Mais James ne voulait pas s'en assurer. Pas aujourd'hui.

Il enfila un jean clair et un t-shirt à l'effigie de son équipe de quidditch préférée, passa une main dans ses cheveux fraîchement lavés et s'empara de sa besace et de sa baguette. Son dernier regard fut dirigé vers la petite horloge qui trônait au-dessus de l'armoire. L'heure était venue de rejoindre ses amis. Sa famille de cœur.

ooOOoo

Au même moment, au rez-de-chaussée

James était leur fils. Ils ne pouvaient le nier. Il était leur chair, leur sang. Leur héritier.

Il était celui qui avait coûté sa carrière à Ginny. Celui qui était arrivé trop tôt, sans qu'ils ne le veuillent, sans qu'ils ne l'attendent, sans qu'ils ne le désirent.

Il était celui qui avait précédé Albus, celui qu'ils avaient appelé James, de peur de n'avoir ensuite que des filles. S'il avait su... Mais Harry n'avait pas tant de regrets. Sa position nécessitait qu'il ait appelé son véritable fils en mémoire d'Albus Dumbledore et Severus Rogue, il ne l'ignorait pas. Nul ne l'ignorait.

Et pourtant James était leur fils, à Ginny et à lui. Un fils qu'ils avaient mis de côté, force d'incompréhension et de gêne. Ce fils leur ressemblait si peu qu'ils ne savaient que lui dire, comment le traiter, comment le punir, comment l'aimer.

Alors ils avaient fait comme tous les autres parents, ils avaient copié ceux qui les vénéraient, ceux qui les prenaient pour exemple. « Cruelle ironie », avait marmonné Ginny.

Elle avait pesté, bien sûr, elle n'avait nulle envie de voir sa demeure envahie d'adolescents en rut. Encore moins de passer des heures à nettoyer les vestiges de leurs amusements. Mais Ginny avait abdiqué.

Les invitations avaient été envoyées sans qu'ils ne mettent le garçon au courant. Ils préféraient lui laisser la surprise. Ça leur évitait surtout d'avoir à parler au jeune homme qui les fuyait chaque jour un peu plus.

Harry ferma les yeux quelques secondes en l'entendant dévaler les escaliers le plus silencieusement possible, comme s'il ne voulait croiser personne, et encore moins les déranger, lui qui avait fini par comprendre que sa simple présence leur causait du tort.

Il s'immobilisa en reconnaissant son père, sans doute étonné de le voir à la maison si tôt.

- Salut.

Harry le lui avait toujours connu ce ton hésitant lorsque son fils s'adressait à lui. Enfant, sa voix avait été empressée, admirative, joyeuse, avant qu'il ne se calme à mesure qu'il grandissait et qu'il comprenait que son père ne brillait aussi fort qu'à travers ses yeux.

Il avait glissé ses mains dans ses poches, dans l'attente d'il ne savait quoi. Harry posa ses mains sur la table basse pour se donner une contenance. Contrairement à ses habitudes, il n'avait posé devant lui aucun dossier ni journal, seulement une tasse de thé brûlant, trop chaud pour celui qui attendait toujours que son thé refroidisse pour le boire. Une particularité dont James avait hérité. Tous deux grimacèrent en voyant les volutes d'air chaud s'élever de la tasse.

Quelques bruits leur provenaient de la cuisine. Un bol que l'on pose sur la table. Albus. Des pas répétés devant la fenêtre qui donnait sur le jardin. Ginny. Des casseroles qui s'entrechoquaient. Kreattur.

Et Harry qui cherchait ses mots en vain. Son fils était toujours debout, immobile face à lui, ses pieds ancrés dans de nouvelles chaussures, des baskets d'entraînement capables d'éviter à leur possesseur la moindre glissade, dont Alice vantait les mérites depuis des semaines. Le Survivant songea qu'elle avait dû les lui offrir pour son anniversaire. Il jeta un œil au rouleau de papier cadeau que Ginny avait déposé sur son fauteuil dix jours plus tôt, pour qu'ils n'oublient pas d'acheter un cadeau à James. Le papier n'empaquetait rien, et Harry songea qu'il était trop tard, désormais, pour le remplir.

Il sortit de la poche intérieure de sa cape une bourse en cuir de dragon dont il tira une somme rondelette, sachant pourtant pertinemment que trois dizaines de galions ne feraient pas oublier à son fils qu'ils ne lui avaient rien acheté pour ses dix-sept ans.

- Je crois qu'il est d'usage de souhaiter un bon anniversaire à un garçon qui vient de devenir un homme, annonça-t-il en faisant léviter les galions jusqu'à la besace de son fils.

Étrangement, James esquissa un petit sourire amusé, avant de hausser les épaules, déjà pressé de quitter la maison.

- Merci. Je vais m'entraîner avec mes amis.

Une lubie qui n'en était pas vraiment une. Depuis qu'ils avaient affronté les Zigaro, Alice les encourageait à pratiquer la magie chaque jour un peu plus, pour renforcer leur défense, pour appréhender la moindre attaque. Jusqu'à la veille, James s'était contenté de travailler sur l'animal qui sommeillait en lui et, visiblement, il avait hâte de jeter quelques sorts maintenant qu'il en avait le droit. Harry soupira.

- Non, James. Pas aujourd'hui.

A peine un soupçon de tristesse. Le jeune homme tournait déjà le dos, prêt à écrire ses excuses à ses amis qu'il comptait par dizaines.

Encore quelque chose que ne comprenait pas Harry.

- On devrait aller sur le Chemin de Traverse, acheter quelques vêtements festifs.

James s'arrêta, jetant un œil tout autour de lui. Nulle trace d'Albus ou de Lily, pourtant. Alors il se tourna vers son père, haussant un sourcil sceptique.

- Une soirée au Ministère ?

- Non. Une soirée ici. Avec tous tes amis. Pour ton anniversaire.

- Oh... Pourquoi ?

- Eh bien... Tu vas fêter tes dix-sept ans, ta majorité sorcière.

- Je vois... Les journalistes seront là, prêts à me harceler parce que, juridiquement, je ne suis plus protégé par la clause de protection de je ne sais plus trop quoi et tu ne voudrais pas qu'ils s'étonnent que les parents parfaits que sont les héros nationaux n'aient pas organisé la fête parfaite à leur rejeton.

Harry ne répondit pas. Il ne servait à rien de lui mentir. Il n'était plus un gamin. Et il jouait le jeu, protégeant les siens et les idées reçues. Il méritait bien la vérité. Aussi cruelle soit-elle.

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Manoir des Zabini

Dire qu'il ne tenait pas en place eut été un euphémisme. Evelyn avait envoyé leurs enfants chez leurs cousins, elle avait déjà bien à faire d'un Zabini surexcité.

- Je croyais que tu ne devais pas rencontrer James avant demain.

- Mais il doit avoir reçu ma lettre, soupira Blaise.

Des mois qu'il attendait ce jour. Et voilà que, désormais, il redoutait la moindre seconde qui passait autant qu'il l'attendait.

Les mots avaient été choisis puis soigneusement rangés dans un coin de sa tête, prêts à être débités au bon moment.

Le Crépuscule des Fruits de Mer lui avait semblé le lieu idéal, un endroit où il se sentait bien et en confiance, et où il pouvait compter sur la présence de ses frères, si la discussion tournait mal.

Le jour, il n'avait jamais voulu l'imposer. James était en vacances, James était majeur depuis quelques heures, c'était à lui de choisir le moment, de profiter de son temps comme bon lui semblait.

Le choix lui appartenait. Blaise avait toujours su qu'il en serait ainsi.

Evelyn s'approcha de lui, se collant contre son dos, entourant ses bras autour de son torse. Elle respirait longuement et posément, comme souvent quand elle tentait de l'apaiser, et comme toujours Blaise calqua sa respiration sur celle de sa femme, fermant les yeux pour retrouver son calme.

- Tu crois que James est au courant pour ta présence à Birkenhead ?, demanda-t-elle d'une toute petite voix, ne souhaitant pas le contrarier davantage.

- Je ne crois pas. Je n'ai pas encore été convoqué par Potter et la seule qui aurait pu lui en parler c'est son amie qui veut devenir Auror, Alice Londubat. Mais ils ne la laisseront jamais travailler sur cette affaire.

- Elle ne peut pas être à la fois victime et témoin d'un côté et enquêtrice de l'autre, comprit Evelyn. Et Potter... Tu... tu crois qu'il te convoquera bientôt ?

- Je l'espère autant que je le redoute. J'aurais préféré qu'il le fasse avant l'anniversaire de James. Je n'ai pas très envie de dire à mon fils qu'on m'a retiré ma baguette depuis trois semaines, ni de lui en expliquer les raisons.

Blaise sentit Evelyn hocher la tête contre son omoplate.

- Et pourtant il faudra bien le faire un jour, affirma-t-elle.

- Oui. Je... Je ne lui mentirai pas, tu sais ? Ce sera dur. Mais je lui dirai tout. Qui je suis, mes origines, mon père que je n'ai que trop peu connu, ma folle et diabolique de mère, mon enfance sans repère, ma scolarité à Poudlard, le Choixpeau Magique et ces sept ans passées à porter les couleurs des Serpentard, mon amour pour sa mère et toutes ces années passées à attendre que ce jour arrive. La vérité m'a rongé pendant trop longtemps, Evelyn. Elle a beau être douloureuse, je ne la lui cacherai pas.

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Harry Potter avait rarement laissé aux autres le soin ou l'opportunité de dicter sa conduite. Sa victoire sur Voldemort l'avait propulsé dans la lutte contre la magie noire, une voie qu'il avait choisie, une voie qui lui convenait, une voie dans laquelle il était le meilleur. Il avait été le plus jeune directeur du bureau des Aurors de la communauté britannique et avait toujours joui d'une liberté de choix et de décisions de la part du ministre.

Il n'avait connu que peu d'échec. Les enquêtes qu'il menait et les hommes qu'il dirigeait le rendaient fiers et faisaient de lui un professionnel respecté et irréprochable. Voilà pourquoi il avait décidé de prendre en charge personnellement l'affaire Birkenhead.

Harry n'avait mis que peu de ses hommes au courant de toute l'affaire. La trahison d'Elvis Zigaro lui avait fait l'effet d'une douche froide. Lui qui avait tant placé d'espoir en son apprenti le plus prometteur ne pouvait se permettre à nouveau pareille bévue.

- Tu n'es pas imperméable à la manipulation, l'avait consolé Harper, l'une de ses deux seconds.

- Et peut-être que lui aussi a été manipulé, avait dit Seamus, son autre second. Après tout les preuves de sa culpabilité ne nous ont pas été apportées par des Aurors mais par...

- Ta fille, avait coupé Ron. Ta fille, le fils de Dean, et celui de notre chef. Et les preuves qu'ils nous ont apporté au péril de leur vie sont irréfutables.

L'idée lui était douloureuse mais Harry partageait l'avis de Ron. Toutefois, pour éviter le moindre doute, il avait demandé à Harper d'enquêter, et de lui apporter toute preuve possible. De la culpabilité des frères Zigaro, ou de leur innocence.

Harry et Ron se chargeaient de toute l'enquête, discrètement, à part de cette tâche confiée à Harper car il était le seul à ne pas être apparenté à l'un des témoins de l'affaire.

Des gamins, atteignant à peine l'âge adulte. Deux frères brillants et énigmatiques. Leur père, mort ce jour-là. Et deux hommes plus âgés, un vieillard inconnu et un ancien camarade d'école presque oublié.

Harry n'en avait pas fait une priorité mais il aurait voulu auditionner Blaise Zabini plus tôt. Pourtant, Ginny s'y était opposé. C'était la première fois qu'elle intervenait dans l'une de ses enquêtes, et elle avait refusé de lui en expliquer les raisons, mais elle l'avait imploré d'attendre le bon moment. Et ce moment adéquat, elle seule le connaissait.

Et lui, depuis quelques heures seulement. Profitant que James essayait trois chemises dans l'arrière-boutique qu'on leur avait réservée pour éviter la foule de journalistes qui épiaient leurs faits et gestes, Harry envoya une missive secrète à Ron. Quelques mots que son beau-frère et meilleur ami comprendraient sans mal.

« Convoque témoin vert pour demain. HP. »

Ginny lui avait donné son accord le matin-même, alors que James et lui s'apprêtaient à se rendre sur le Chemin de Traverse.

- Maintenant tu peux parler à Blaise Zabini, avait-elle dit. Mais ne tarde pas trop non plus. Et ne le fais pas au bureau.

- Pas au bureau ? Mais voyons Gin', où veux-tu que je le fasse ?

- Chez nous, à la maison.

- Chez nous ?

- Oui. Tu comprendras pourquoi, crois-moi sur parole. Et alors tu te réjouiras que tes hommes ne soient pas témoins de votre discussion.

- Je vais l'auditionner comme témoin, et peut-être même l'interroger comme suspect, pas partager avec lui une tasse de thé et des scones...

- Fais moi confiance, Harry. Convoque-le vite et fais-le venir à la maison.

D'ordinaire, Harry Potter ne laissait personne lui dicter sa conduite. Mais sa femme, tout en restant énigmatique, lui avait paru plus grave que jamais. Alors, en ce jour où son fils aîné fêtait sa majorité, il avait hâte que le surlendemain arrive.

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« Cher monsieur Zabini,

Monsieur Harry Potter, dit le Survivant, directeur du bureau des Aurors, vous convoque le cinq août pour les nécessités d'une enquête. Un Auror viendra vous chercher à neuf heures à votre domicile.

Pour le directeur du bureau des Aurors

Ron Weasley. »

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A chaque fois qu'il ouvrait la porte après que la sonnerie ait retenti, et même s'il était profondément heureux de voir ses amis arriver les uns après les autres, James espérait voir arriver Natasha.

- Elle viendra forcément. C'est obligé, le rassura Mael.

- C'est mon père qui a fait la liste, rappela James.

- Mais Lily a fait une crise et l'a modifiée, répondit Mael. Elle l'a dit à la sœur d'Alice.

Le tintement de la sonnette fit se redresser James, qui se précipitait déjà vers la porte.

- Joyeux anniversaire James !, le saluèrent Irina et Solenne.

Il se força à sourire, les embrassant rapidement avant de fermer la porte lorsqu'il sentit la présence d'une nouvelle personne.

Elle était là, un petit sachet dans sa main droite, une robe d'été verte et blanche qui dévoilait ses jambes et son dos nu. Il n'eut pas le temps de sourire qu'elle était dans ses bras. A sa place, aimait-elle à dire dans ses rares moments de romantisme.

Ils s'embrassèrent longuement, comme s'ils ne s'étaient pas retrouvés seuls depuis des mois alors qu'ils s'étaient vus deux jours plus tôt. « J'étais mineur à ce moment-là, songea James. Je pourrais nous faire transplaner, loin, quelque part où nous serions seuls. » Percevant ses pensées elle lui offrit un tendre sourire avant de désigner l'intérieur, où le rire de Mael raisonnait.

- Ça sera la plus belle fête de ta vie, promit-elle. J'y veillerai.

Les flashs des photographes, bien que maintenus à quelques mètres par des barrières magiques, les aveuglèrent.

James fit rentrer sa petite-amie, lui expliquant que les photographes cherchaient à immortaliser sa majorité maintenant qu'il n'était plus sous la protection médiatique des sorciers mineurs.

- Ils étaient carrément devant la porte, c'était l'horreur, et puis ils ont reçu un avertissement d'un avocat, comme quoi ils n'ont pas le droit de stationner dans un paramètre de sécurité, j'ai pas très bien compris. Je demanderai à Blaise Zabini.

- Pourquoi à Blaise Zabini ?, s'étonna sa petite amie. C'est lui qui a donné cet avertissement à la presse ? Tu as eu de ses nouvelles ?

- Il m'a écrit, oui. Pour me donner rendez-vous, tu sais, pour ce dont il voulait me parler « quand je serai majeur ». Et oui je pense que c'est lui qui a fait reculer la presse, ça lui ressemble bien.

Soucieuse, Natasha ne répondit rien. James avait la fâcheuse habitude de faire confiance à tout le monde.

Ils gagnèrent le vestibule que Natasha découvrit avec un frisson d'horreur. Les lieux, bien qu'adoucis par la décoration de Ginny Potter, portaient encore et toujours la marque des Black, et les crânes incrustés dans les bois et les pierres n'étaient pas des plus accueillants.

- Je ne l'imaginais pas comme ça ta maison, confessa Natasha. Tu devais être mort de trouille quand tu étais petit…

- Oh, tu sais, pas plus que quand je voyais mon père entrer dans la cheminée et disparaître au milieu des flammes ou quand j'entendais ma grand-mère répéter à ma mère que le quidditch était un sport dangereux et qu'elle allait se rompre les os. A l'époque ma mère volait beaucoup dans le jardin et je restais face au jardin, les yeux clos. J'avais peur de voir ses os se casser, trouer sa peau. Alors les crânes dans les boiseries…

Il haussa les épaules pour se donner une contenance et Natasha hocha la tête, compréhensive. Les premiers signes de magie lui étaient venus d'Isidore et jamais une de ses questions n'était restée sans réponse. Pourtant, enfant, elle en posait beaucoup.

- Nous n'avons vraiment pas eu la même enfance, murmura-t-elle.

- Nous ferons en sorte que nos enfants n'aient jamais à regretter la leur, répondit James avec un sourire si franc qu'elle l'embrassa.

- Tiens, souffla-t-elle en se décrochant de lui. J'ai cru comprendre que Mael voulait qu'on entrepose tous tes cadeaux dans un coin pour te forcer à les ouvrir devant tout le monde. Je pense que le sien sera… hum, disons, compromettant.

- Je n'en attends pas moins de lui.

- Ça ne te dérange pas d'ouvrir mon cadeau là, sans les autres ?

- Tu as peur que Nalani te vire de l'équipe pour excès de romantisme ?

- Ouais, s'esclaffa-t-elle.

Il déchira l'emballage avec hâte et s'immobilisa en découvrant une montre à gousset d'apparence ancienne.

- Il parait que c'est la tradition d'offrir une montre à un sorcier pour sa majorité. Celle-ci appartenait à mon arrière-grand-père, lui expliqua Natasha. Je l'ai ensorcelée, avec l'aide d'Isidore, et maintenant elle calcule l'heure exacte en fonction des fuseaux horaires. Quand tu partiras découvrir le monde entier il te suffira de dire « Ecosse » pour savoir quelle heure il est à Poudlard. Et comme ça tu pourras transplaner pas très loin et me rejoindre.

- C'est… le plus beau cadeau que tu pouvais me faire !

- Oh… Dommage j'en avais apporté un autre au cas où.

Elle fit mine de ranger le second paquet au fond de son sac et James se jeta dessus comme un gamin le jour de Noël. Le papier cadeau tomba au sol alors qu'il exhibait une chemise neuve de couleur outremer dont les boutons de manchette formaient des vifs d'or qui tournaient autour des poignets si vite qu'ils en donnaient le vertige.

- Elle est super classe !, s'exclama-t-il, aux anges.

Il souleva Natasha et la fit tournoyer dans ses bras, déclenchant le plus beau des rires. James se sentait profondément heureux et s'il avait envie de faire remarquer à Natasha qu'elle n'aurait pas dû se ruiner pour lui, il n'en fit rien, connaissant trop bien la fierté de sa petite amie. A la place il ne se priva pas de la remercier par un baiser langoureux qui leur fit oublier à tous deux qu'ils n'étaient pas seuls. Jusqu'à ce qu'un raclement de gorge les ramène sur terre.

Natasha sursauta en reconnaissant les parents de James, bras croisés devant eux. Entre temps Natasha n'avait pas perdu de temps et, tout en embrassant James, avait arraché la chemise qu'il portait. Celui-ci, rougissant à vue d'œil, essayait de rabattre les pans de la chemise que lui avait offert son père le jour-même et qui tombait désormais en lambeaux.

- Ça ne devrait pas être compliqué de la réparer avec de la magie, dit Natasha sans s'excuser.

- C'est une chemise fabriquée par des sorciers, rétorqua Harry sans sourire. On ne peut pas la réparer avec de la magie, sinon plus aucun commerçant ne vendrait de chemises.

- Oh… Je… Je suis désolée.

- Je la porterai à réparer, les sorciers de ce magasin le font très bien et c'est … Ne t'en fais pas, la rassura James.

- Et puis ce n'est qu'une chemise, approuva étrangement Ginny.

James et Natasha échangèrent un bref regard alors que le silence s'installait. Au bout de deux longues minutes, les plus jeunes cherchant quoi dire, Natasha s'esquiva, laissant les Potter entre eux.

- Tu devrais mettre la chemise qu'elle t'a offert, lui conseilla Ginny. Ça lui fera plaisir.

Harry la dévisagea, interloqué, tout comme James qui ne savait comment ni pourquoi il avait mérité un conseil maternel d'ordinaire si rare. Il replia la chemise de son père en prenant son temps, pour ne pas le froisser davantage, répétant qu'il se rendrait le plus tôt possible sur le Chemin de Traverse pour la faire réparer. Il évitait volontairement leur regard et ignorait donc que leurs yeux, à eux, étaient rivés sur lui, sur son torse, sur ses cicatrices.

Tous les deux observaient le grain de sa peau, matifiée par les longues heures qu'il avait passées torse-nu à nourrir et soigner les strangulots. Et les muscles fins qui roulaient au moindre de ses mouvements. Ginny en reconnut avec une certaine nostalgie, des muscles de poursuiveur. Et Harry en reconnut d'autres, ceux forgés par le Tournoi, ceux que James entretenait malgré lui à chacune de ses nouvelles aventures.

Mais celles qui accrochaient le regard de Ginny et Harry étaient les cicatrices, plus ou moins grosses, plus ou moins blanchies par le temps. Le quidditch et le Tournoi, encore, mais pas seulement. Le bras qui avait été touché par la salamandre reposait en un angle étrange, anormal. Une blessure qu'ils avaient fini par oublier, faute de temps pour penser à leur fils, faute d'amour à lui vouer, d'attention à lui consacrer.

Si James ne s'en plaignait jamais, il semblait encore beaucoup souffrir, au point où c'en était venu habituel. La peau s'était reformée et camouflait presque intégralement les chairs meurtries mais l'un comme l'autre se rappelèrent soudain des paroles du guérisseur qui avait soigné James. « Les cellules mettront des mois, des années à se reformer. Et la douleur ne partira jamais. »

Ce corps qu'ils observaient, Harry et Ginny ne le connaissaient pas, ne l'avaient jamais vu, parce qu'ils n'avaient jamais pris le temps de le regarder. Il ne restait plus rien désormais du corps à la fois frêle et boudiné par endroits du James âgé de huit ans qui regardait la mer avec émerveillement alors que le soleil colorait sa peau d'une teinte homard. Cet enfant qu'ils n'avaient jamais choyé avait grandi, souffert, et s'exposait sous leurs yeux sans pudeur. Parce qu'à ses yeux, ils étaient ses parents, ils le resteraient toujours.

Ginny voyait au-delà des muscles et des cicatrices, les souffrances de celui qui avait failli mettre fin à ses jours. Qui avait essayé de mettre fin à ses jours. Qu'elle n'avait pas essayé de sauver. Son garçon, turbulent et gesticulant, qui ne ressemblait à personne, qui leur ressemblait à tous. Son fils.

Harry voyait ce bras décharné, qu'il devinait bouillir d'un sang gelé. Il caressa sa cicatrice en forme d'éclair, les yeux soudain humides.

James déboutonnait la chemise bleu nuit offerte par sa petite amie avec un sourire un peu niais. Il prenait son temps, pour ne pas abîmer l'étoffe, et parce qu'il ne rejoindrait ses amis qu'une fois ses parents partis. Harry le savait, James ne se dévoilerait réellement à ceux qui l'aimaient sans s'assurer de l'absence de ceux qui l'avaient toujours déçu et qu'il avait toujours déçu. Il ne s'étonnait pas de leur silence, il s'en accommodait, il s'y était habitué. Il ne cherchait pas à les regarder, il les avait trop longtemps dévoré des yeux avec la dévotion d'un enfant aimant. Il ne cherchait pas non plus à entretenir une conversation qu'il devinait stérile.

James enfila sa nouvelle chemise, Harry et Ginny dévorant toujours chaque parcelle de sa peau nue. Puis, une fois qu'il eut terminé de la boutonner et qu'il n'y eut plus que son cou à regarder, Harry et Ginny découvrirent sa pomme d'Adam, comme s'ils pouvaient encore s'étonner que James ait grandi si vite.

- Tu m'as rappelé ce matin que je fêtais mes dix-sept ans, dit enfin James. Je suis majeur depuis quelques heures. Alors oui, j'ai grandi.

Penauds, Harry et Ginny hochèrent la tête, comprenant que le sixième sens animal de James avait noté leur intérêt soudain, qu'il les avait laissés l'observer, le redécouvrir, sans les repousser. Il ne l'avait jamais fait après tout.

- Tu… On se ressemble plus que ce que je pensais, avoua Harry.

- Tu crois ?, répondit James.

- Tu as beaucoup souffert toi aussi. Et tu étais seul toi aussi. Alors que nous étions là. Nous aurions dû être là pour toi. J'aurais dû être là pour toi, moi plus que quiconque, parce que je sais ce que c'est. Je sais…

- Je ne suis pas à plaindre, coupa James. J'ai toujours eu un toit au-dessus de ma tête, un lit douillet où me reposer, je n'ai jamais souffert de la faim. Vous ne m'avez jamais maltraité.

- Tu crois ?, répondit Ginny sur le même ton que James un peu plus tôt, avec plus de défiance encore peut-être.

- Oui, je le crois sincèrement. Ça ne veut pas dire que je n'ai pas manqué de rien, je n'aurais pas craché sur un peu de tendresse, une étreinte, des conseils, des félicitations même, après mes Buses mais je n'ai pas souffert physiquement. Pas à cause de vous.

Il s'interrompit, enfouissant ses mains dans ses poches, mal à l'aise. Ça faisait longtemps que ses parents n'étaient pas restés ainsi, à l'observer sans détourner le regard. Mais tous trois avaient perdu l'habitude de se parler. On ne leur avait jamais appris à le faire. Et ça ne leur était jamais venu naturellement. Alors ils se contentèrent de l'observer encore, retardant bêtement le moment de prendre congés.

James avait beau rester gêné, ils le trouvèrent beau. Grand, robuste, et possédant un éclat qu'ils n'avaient jamais voulu voir. Il n'était pas brisé par leur désintérêt, il s'était accommodé tant bien que mal de leur désamour. Il s'était relevé et ils n'ignoraient plus à quel point cela avait été dur pour lui.

Il était différent, bien sûr. Différent de son père, différent de sa mère. Il leur ressemblait un peu, à l'un comme à l'autre, mais il était assurément James, un jeune homme imparfait mais complet, équilibré, plus fort sans doute qu'ils ne l'avaient été à son âge. Une autre époque, d'autres maux, une autre manière d'encaisser, de rester debout. Oui, pour la première fois, alors que James jetait un bref coup d'œil vers sa nouvelle montre, sans doute ennuyé d'être retardé alors qu'il rêvait visiblement de fêter son anniversaire avec ses amis, Harry et Ginny s'aperçurent qui leur fils était vraiment et qui ils étaient vraiment. Un fils bien meilleur que ses parents déplorables. Alors, pour la première fois, ils cessèrent de penser à eux avant de penser à lui et prirent congés, sans prendre la fuite. Ils seraient bien restés là, à l'observer, à encaisser leurs maladresses, leurs erreurs, leurs échecs. Mais James avait bien mérité sa fête d'anniversaire.

Harry posa une main sur la poignée.

- Passe une bonne soirée. Et s'il te faut casser un vase, choisit celui que j'ai posé au bord de la cheminée.

- On ne sera pas trop turbulents, s'engagea James.

- Ne soyez pas trop sérieux non plus. On n'a jamais fait ça, nous, tu sais. Une fête entre copains avec des bouteilles de Pur Feu dissimulés dans un faux paquet cadeau.

- C'était la guerre.

- Mais même après. On n'a pas su faire. Toi tu sais faire. La preuve, ils sont près de vingt à t'attendre là-bas. Alors… Amuse-toi bien ? Je ne sais pas ce qu'on doit dire dans ces cas-là.

- Je crois que les livres ne l'expliquent pas, répondit James avec un sourire triste. Je crois que les pères se contentent de souhaiter à leur fils d'être heureux.

- C'est tout ? Eh bien dans ce cas-là… Sois heureux. Je te le souhaite. Vraiment.

Lui-même ahuri des mots qu'il venait de prononcer, Harry ouvrit la porte d'un coup, avant de la refermer aussitôt pour se tourner vers James.

- Elle aurait quand même pu venir, Lily Evans. Elle m'a eu l'air sympathique et…

- Je sors avec Natasha. J'aime Natasha. Je ne serai jamais avec Lily Evans. Déjà ça m'étonnerait qu'elle veuille de moi vu comment sa mère l'a dégoûté de moi à force d'essayer de nous rapprocher mais en plus… J'espère de tout mon cœur que Natasha voudra bien de moi. Longtemps. Genre toute la vie.

- Ah. Mais… Oui, elle doit être bien aussi. Mais, tu sais, James Potter et Lily Evans. Ça sonnait bien.

- Je ne suis pas comme lui, tu le sais très bien, tu me l'as suffisamment reproché. Et elle n'a pas choisi que sa folle de mère l'appelle ainsi juste… pour la marier avec un Potter.

- Tu la trouves folle parce qu'elle l'a appelée comme ça ? Tu dois me trouver fou aussi, alors.

- Je… Je comprends que vous l'ayez fait. Tous les deux. Je… Je sais qui était ta mère. J'ai cherché ailleurs les réponses que tu n'as jamais voulu me donner. Dans les livres, auprès de certaines personnes qui les ont connues. Le professeur Wine, par exemple, j'ai même parlé des Maraudeurs avec le directeur Briscard. Je ne te reproche pas de ne pas avoir oublié le passé, juste d'avoir cru que le présent et l'avenir avaient moins d'importance. Que nous ne méritions pas Lily, Albus et moi d'exister par nous-même, avec nos différences, l'altérité propre à chaque être, parce qu'il différera toujours un peu des autres.

- C'était plus facile avec ton frère et ta sœur. Albus me ressemble et Lily… J'ai compris… Ta mère m'a fait comprendre qu'elle n'était pas la mienne.

- Et je m'en réjouis. Parce que ça n'a pas été facile pour moi, de te décevoir parce que je n'étais pas lui, pas à la hauteur.

- Tu es différent, intervint Ginny. Ça ne fait pas de ton grand-père quelqu'un de meilleur que toi. Tu es juste… toi. Et cette chemise te va très bien. Bien mieux que celle que ton père a choisi. Ça prouve bien que Natasha te connait mieux que nous. Alors si Natasha te rend heureux, nous l'accepterons.

Et sur ces derniers mots, Ginny attrapa son mari par le bras et l'attira au dehors, refermant la porte sur un James stupéfié. Mael entra en trombe, lui tapant dans le dos avec force.

- Il me semblait bien avoir entendu la porte ! Aller viens, mon pote, oublie-les parce que ça va être une soirée d'enfer ! Que la fête commence !

ooOOoo

Le vase aurait pu rester intact mais il avait subi les foudres de Clifford et reposait en mille morceaux aux pieds de la cheminée. « Un cadeau de remerciement à tes parents pour s'être aussi bien occupés de toi », avait dit Clifford avant de s'assurer que James ne lui en voulait pas.

Sans rentrer dans les détails James s'était confié à ses amis. Ils n'avaient plus de secret les uns les autres depuis longtemps. Puis la musique avait chassé les interrogations, les mets concoctés par Susie avaient été dévorés et depuis la piste ne désemplissait pas.

James était aux anges. Tous ses amis proches étaient là, Natasha ne le quittait que rarement et les éclats de rire n'en finissaient plus de raisonner. Keith, plus encore que lui-même, semblait vivre la plus belle des soirées. Le retrouver, pleinement, était un cadeau que chacun appréciait à sa juste valeur. Et Keith le leur rendait bien. Lorsqu'il n'était pas accroché aux lèvres de Juliet, il enflammait la piste de danse dans un rock endiablé qui faisait fi des changements de rythme et de mélodie.

L'alcool était présent, mais personne ne s'était encore endormi, preuve que les fêtes précédentes les avaient préparés à tout. Et qu'ils avaient grandi. Harry et Ginny avaient réservé une chambre d'hôtel, Albus et Lily passaient la nuit au Terrier et tous avaient apporté pyjamas, sacs de couchage et protections, pour les plus audacieux d'entre eux.

Natasha sirotait seule son verre, profitant de la traditionnelle farandole virile dans laquelle Mael avait entraîné James pour observer les lieux, toujours étonnée. Où qu'elle pose les yeux quelque chose l'effrayait. Elle ne comprenait pas comment James, Albus et Lily avaient pu grandir dans une telle maison. Encore moins pourquoi Harry et Ginny s'étaient installés là, eux qui avaient largement les moyens d'acheter une maison saine, ailleurs.

Les Kandinsky avaient toujours habité le même petit appartement, dans un des quartiers les moins chic de Londres. Déjà petit pour un jeune couple, l'appartement avait vite montré ses limites à la naissance d'Isidore. Faute de moyens, Ivan et Katarina avaient fait quelques travaux. Ne faisant que rarement appel à des professionnels pour des raisons économiques, ils avaient mis du temps à bâtir de nouvelles cloisons, à dire adieu à ces deux grandes pièces enluminées pour créer de toutes petites pièces où ils seraient à l'étroit mais où chacun aurait son intimité. Ils avaient toujours voulu plusieurs enfants. Deux, au moins. Le sourire d'Irina et ses premiers pas leur avaient donné raison. Natasha avait suivi, à mi-chemin entre la volonté et l'accident. Un joyeux accident qui les rendait fous de bonheur. Ils avaient décidé de s'arrêter là. Trois enfants, c'était beaucoup de bonheur mais déjà beaucoup de bouches à nourrir. Et puis Anastasia avait commencé à grandir dans le ventre de Katarina. Isidore et Natasha rêvaient d'un petit frère, Irina était persuadée que le bébé serait une petite fille. Et comme souvent, elle avait raison.

Cette histoire, son histoire, Natasha la connaissait par cœur. Et si elle avait râlé, souvent, contre le manque d'intimité et de place, contre l'emplacement de l'appartement dont la façade décrépie faisait rire ses camarades de la petite école, jamais elle n'avait eu honte de vivre et de grandir dans cet appartement. C'était chez elle. Un cocon où elle aimait retrouver ses parents chaque été, un défi pour caser année après année l'énorme sapin de Noël presque trop grand pour le salon, un apprentissage de la vie en communauté, dans cette chambre qu'elle avait toujours partagée avec ses sœurs.

Et si on lui avait donné le choix d'abandonner ce cocon pour s'installer dans cette grande maison effrayante où chacun avait sa chambre et sa salle de bains mais que la lumière naturelle semblait ignorer, elle aurait refusé.

- Bouh, fit Rose en surgissant derrière elle.

L'ayant senti approcher, Natasha se contenta de sourire et de lui faire une place auprès d'elle, sur un sofa qui ne cessait de siffler comme un serpent.

- C'est le préféré de mon père. Il dit qu'il lui rappelle des souvenirs de Poudlard. Une histoire de premier baiser avec ma mère dans la chambre des secrets.

Natasha haussa un sourcil avant de se rappeler que le Trio n'avait jamais rien fait comme les autres. Le privilège des héros, sans doute.

- Toutes les maisons sorcières ne sont pas comme celle-ci, tu sais. Tu es venue chez moi, tu l'as bien vu.

- Ta mère est née moldue.

- Et tu es déjà venue chez mes grands-parents. Il n'y a rien de terrifiant chez mes grands-parents. A part la cuisine de ma grand-mère, bien trop riche si tu veux mon avis, déplora Rose en pinçant son ventre, toujours trop imposant à ses yeux.

- J'ai toujours vu le Terrier comme une sorte de... sanctuaire, avoua Natasha. Quand les élèves ont su que je passerai quelques jours là-bas, ils m'ont demandé de prendre des photos ! A la rentrée certains m'ont même demandé si l'entrée était gratuite et si je pouvais leur procurer une sorte d'invitation !

- La guerre, soupira Rose. Nous avons une place à part dans cette communauté qui a tendance à tout exagérer, à tout inventer. Peut-être que ça serait différent si ma famille s'était un peu plus exprimée. Les gens n'auraient pas eu à imaginer, à affabuler. Mais, comme tu le sais, continua Rose en désignant James, nos parents n'ont jamais su parler.

Natasha acquiesça, repensant à sa bévue un peu plus tôt, avec les parents de James. « Mes beaux-parents », songea-t-elle avant de se sentir rougir. La vie avec James, l'amour avec James, le bonheur avec James lui laissaient entendre que ça durerait toujours et, naïvement, elle s'imaginait qu'ils s'installeraient un jour ensemble et fonderaient leur famille.

- Tu sais, je n'imagine pas James vivre dans une maison comme ça, plus tard, reprit Rose. Vous n'aurez qu'à vous construire votre Terrier, votre nid d'amour à vous. Une maison qui vous ressemble, là où il vous plaira. Pas trop loin de moi, bien sûr. James parle toujours de la mer quand il pense à... tu sais, ce moment qui finira bien par arriver, quand nous serons des adultes responsables couvertes de vergetures.

Natasha grimaça et Rose poursuivit.

- J'imagine une maison très colorée, avec du bois et des matières chaudes, accueillantes. Une chambre pour vous au rez-de-chaussée et deux immenses chambres à l'étage, une pour les filles, une pour les garçons.

- Ce qui fait minimum quatre enfants, rit Natasha en secouant la tête.

- Quand je vous imagine, plus tard, je vous vois vraiment comme ça. Dans une maison semblable au Terrier avec James qui fait des expériences bizarres dans son atelier et toi qui... tu ne serais pas aux fourneaux comme ma grand-mère, plutôt dans le jardin à apprendre à tes fils les rudiments du quidditch.

- La poésie du quidditch tu veux dire.

- Je vous imagine toujours avec beaucoup d'enfants en tout cas.

- Chut, James pourrait t'entendre, ça pourrait lui donner des idées. Et je te rappelle que tout aussi ingénieux que soient les sorciers ils n'ont toujours pas trouvé le moyen de faire vivre aux hommes une grossesse.

- Ma pauvre.

- Parce que tu n'en auras pas, toi, des enfants ?

- Je n'en sais rien. Peut-être. Je me vois plutôt comme la tante qui gardera vos chérubins quand vous partirez en amoureux.

- Et je garderai tes chérubins quand tu partiras avec Timothée. Ou avec qui tu veux, nuança Natasha parce qu'elle savait très bien que Rose restait persuadée que sa relation amoureuse était vouée à l'échec.

- Mouais. On n'y est pas encore. On a encore le temps de... tu sais, voir venir. Rêver c'est bien aussi. Et essayer de comprendre.

- De comprendre quoi ?

- Quelle a été l'enfance de James, ici. Tu devrais faire un tour là-haut. Si tu as le courage de monter les escaliers toute seule bien sûr, la défia Rose avec un clin d'œil.

ooOOoo

Auberge sorcière des mandragores chantantes

Le restaurant, qui ne payait pas de mine de l'extérieur pour ne pas attirer l'intérêt des moldus, était absolument somptueux. La salle en plafond de pierres, bas et voûté, n'accueillait que très peu de tables, largement espacées les unes des autres pour offrir aux amoureux, aux amis, aux familles, toute la discrétion possible. La carte faisait saliver le Survivant autant que les prix annoncés le faisaient pâlir.

- On fête quelque chose en particulier ?

Ginny, loin d'être aussi à l'aise que d'ordinaire, se dandinait sur sa chaise.

- L'anniversaire de James ?, proposa-t-elle sans grande conviction.

Son ton, désabusé, alors qu'elle avait insisté pour organiser leur sortie et la journée du lendemain, qu'ils passeraient seuls à Venise, intriguait son mari. Ginny n'était pas de ces femmes qui prévoyaient et planifiaient, elle aimait faire les choses au dernier moment, retarder les décisions, repousser les choix. C'était comme si, soudain, elle voulait provoquer les événements, en profiter, tant qu'elle en avait l'occasion.

- Je suis inquiet, Gin'. Je sens que tu n'es pas bien. Pourquoi tu ne m'en parles pas ?

- Tu comprendras très vite pourquoi, ça ne sert a rien de t'inquiéter maintenant.

- C'est par rapport à James et son anniversaire, pas vrai ?

- Oui et non. Il n'a rien fait, si c'est ça qui t'inquiète.

- Crois le ou non mais ça ne m'avait pas effleuré l'esprit. Je sais que j'ai toujours mis sur son dos les pires horreurs, par facilité mais...

- Tu es en train de changer d'avis sur lui. C'est bien. Et dommage en même temps.

- Dommage ?

- Je crains qu'il ne soit trop tard.

- Voyons, Ginny, il est très jeune encore, et vigoureux pour ce que nous en avons vu plus tôt dans la soirée. Il est sans doute trop tard pour rattraper le temps perdu et nous occuper de l'enfant qu'il a été mais nous pouvons apprendre à connaître l'homme qu'il devient. Et à l'aimer. Crois moi, il n'est pas trop tard pour cela.

- Je l'espère...

Oui, Ginny l'espérait. Mais elle en doutait. Elle savait que Blaise n'abandonnerait jamais. Il lui avait répété assez souvent qu'il attendrait que James soit majeur pour lui annoncer la vérité. Et elle n'envisageait pas une seule seconde de laisser Harry dans l'ignorance.

Elle n'avait aucune idée de sa réaction. James et lui allaient enfin connaître toute l'histoire. Et si Blaise et Harry avaient tout autant de chance d'être le père de James, c'était seulement par ce que Ginny avait trompé son mari. Alors elle profitait de lui, de peur de le perdre.

Elle n'avait aucune idée de la réaction de James non plus. Mais son instinct maternel lui murmurait que l'annonce de Blaise serait un point de non retour. Aujourd'hui, alors qu'elle profitait des instants passés auprès du mari qu'elle s'était choisi, celui qu'elle aimait, avec la peur au ventre de le voir la quitter, elle pensait plus que jamais à son fils aîné, qui aurait pu enfin goûter à la joie de se voir aimer par le seul père qu'il avait connu et qui allait sans doute tout perdre. A tout jamais.

ooOOoo

Natasha avançait doucement, parcourant les étages supérieurs avec gêne, se sentant comme une intruse. Elle n'avait pas demandé à James son accord mais les mots de Rose raisonnaient en elle. Elle passa devant les chambres de Lily et d'Albus sans s'arrêter, bien sûr, pas plus qu'elle ne s'arrêta devant celle que partageaient le Survivant et son épouse.

Les couloirs étaient nombreux, mais sombres et étroits. Les personnages dans les tableaux l'observaient durement, et elle ne comptait plus les insultes qui pleuvaient sur son passage.

Enfin, elle vit se dessiner six lettres sur une porte toute aussi noire que les autres. Six lettres en bois, collées sur deux niveaux. Sur le niveau inférieur, les lettres semblaient plus anciennes, rabotées par le temps. Il s'agissait des initiales du premier propriétaire de la chambre. R.A.B.

Sur le niveau supérieur, les lettres J.S.P. trônaient avec moins de superbe. Natasha poussa la porte, s'engouffrant dans la chambre de son petit-ami. Elle resta quelques secondes à l'embrasure de la porte, s'imprégnant du silence et du désordre qui régnaient dans la pièce. Puis elle avança vers le lit, caressa la couverture aux couleurs d'une célèbre équipe de quidditch, délaissa l'armoire et son contenu, qui menaçait de la faire tomber, pour observer les étagères attenantes qui débordaient de livres d'histoire et le petit bureau, soigneusement rangé, où James avait déposé les devoirs qu'il remettrait à ses professeurs à la rentrée.

Elle ne put s'empêcher de penser une nouvelle fois à cette année scolaire qui les attendait, la dernière que James passerait à Poudlard. Et certainement la dernière qu'il passerait en Angleterre.

Malgré les touches de couleur que James avait ajouté, la chambre demeurait ancienne, austère. Elle ne semblait pas avoir fait l'objet de travaux ni d'une quelconque rénovation, et Natasha songea que la naissance de James avait été si peu désirée que ses parents n'avaient sans doute pas préparé sa chambre. Les boiseries anciennes gardaient leurs ouvrages originels, faits de crânes, de serpents, de fleurs fanées. Il lui semblait se plonger à nouveau dans ce Memento Mori qui l'avait tenue en haleine pendant des années. Elle n'osait imaginé les cauchemars qui avaient dû parsemer l'enfance de James, et ses réveils dans cette pièce austère et sombre. Il avait semble-t-il recouvert les ouvrages les plus effrayants avec des affiches colorées de matchs de quidditch ou des produits de farce et attrape. Mais Natasha ne pouvait s'empêcher de trembler.

- J'aimerais te dire que notre dortoir est mieux ordonné mais ce serait mentir.

Natasha sourit à Mael et l'invita à la rejoindre. C'était la première fois qu'ils se retrouvaient seuls mais ni l'un ni l'autre n'en était gêné.

- Pour sa défense, je suis bien plus bordélique que lui, et je ne te parle pas de Fred pour qui le sol de la chambre est une armoire des plus alléchante.

- Je veux bien te croire, grimaça Natasha.

Ils s'assirent l'un contre l'autre sur le bord du lit de James, pensifs. Mael laissait Natasha réfléchir, il n'avait guère peur pour son meilleur ami, il avait confiance en la jeune fille qu'il avait vu évoluer pendant cinq ans. Il savait qu'elle aimait sincèrement James. Mais il ne serait jamais le dernier à donner un coup de pouce à son meilleur ami.

- Il m'a dit qu'il voulait ranger aujourd'hui mais son père...

- Je me moque du désordre, Mael. Vraiment. Je ne suis pas plus ordonnée que lui, et puis... Tu n'as pas à me prouver qu'il est bon à marier. D'autres s'en occupent déjà. Rose, mes sœurs, mes parents...

- Alors qu'est-ce qui te rend si inquiète ? Je ne me transforme peut-être pas en phoque ou en lapin mais je peux voir que tu l'es.

- Il n'est jamais trop tard pour devenir un Animagus, tu sais, sourit-elle. C'est long et difficile, mais ce n'est pas impossible. James dit que tu es brillant.

- James dit toujours que je suis brillant quand un Serdaigle est dans les parages, des fois que le Serdaigle en question en touche deux mots à Nalani...

Ils partagèrent un petit rire, parce que cette attitude ressemblait tellement à James. Puis Natashe se redressa, désignant les boiseries ténébreuses qui ornaient le cadre de la porte.

- Tu trouves ça comment ?

- Moche. Et flippant. James ne s'y est jamais habitué, tu sais. Il m'en a parlé quelques fois. La chambre d'Albus était dans le même genre mais il pleurait tellement que ses parents ont dû faire des travaux. James n'a rien dit. Parce qu'enfant il croyait qu'il devait se montrer fort et courageux, parce que James Potter premier du nom était fort et courageux. Et parce que le parrain de son père vivait dans une chambre comme celle-ci. Son père a choisi d'y dormir. James a hérité de cette chambre, celle du frère de Sirius Black. Un certain Regulus dont je ne sais rien, ou presque. James avait fait des tas de recherches quand il avait sept ans, il pensait que ça ferait plaisir à son père. Mais il avait tort, et il a été privé de dessert pendant deux jours et renvoyé dans sa chambre. Dans cette chambre horriblement flippante.

Il marqua une pause avant de reprendre.

- Tu sais, personne ne souhaite plus que lui de vivre dans une maison à l'opposé de celle-ci. Avec Nalani, ajouta-t-il en fronçant les sourcils avant que la malice n'envahisse ses yeux. Tu crois... que l'on devrait s'inquiéter ?

- Même pas en rêve !, s'exclama-t-elle.

Natasha esquissa un énième sourire, aussi rassurée qu'amusée. Mael était à ses yeux la personne qui connaissait le mieux son petit ami. James affirmait à qui voulait bien l'entendre la confiance totale qu'il vouait à Mael et, loin de la réserve habituelle des garçons, britanniques de surcroît, tous deux n'avaient jamais hésité à se déclarer leurs sentiments.

Tous s'en amusaient mais Natasha devait bien avouer que si James et elle avaient un jour un enfant, Mael en serait le parrain. C'était une évidence, tout comme de voir Rose en devenir la marraine. Un héritage complexe mais accompagné de beaucoup d'amour, Natasha n'en doutait pas.

Cette année qui venait de s'écouler l'avait vue rejoindre la bande d'amis la plus étonnante et la plus soudée qui soit. Leur histoire n'était pas banale et s'était construite d'évènements traumatisants, mais comptait bien plus de moments de joie et de franche camaraderie. James aimait à les voir comme les maillons d'une chaîne inébranlable. Et Natasha se devait bien de reconnaître qu'il était rassurant d'avancer entourée de ces jeunes adultes qui dévoraient la vie à pleine dent sans jamais cesser de veiller les uns sur les autres.

Mael se redressa et lui tendit la main.

- Tu viens ? Je ne voudrais pas que mon meilleur ami et ta capitaine se fassent des idées. Lorsque des adolescents font la fête, on sait très bien ce qui se passe quand une fille et un garçon se retrouvent dans une chambre à l'étage...

A nouveau le rire les gagna, avant qu'ils ne dégringolent les escaliers sans plus se soucier des tableaux aux scènes sanglantes ni des crânes d'elfes qui ornaient les couloirs. Ils s'arrêtèrent à quelques mètres du sol, observant Nalani qui s'évertuait à décoiffer entre deux rires les cheveux de James. Natasha et Mael échangèrent un sourire complice. Tout allait bien, et la nuit promettait d'être belle.

ooOOoo

La fête battait son plein, et des nouveaux arrivants venaient de s'inviter, rendant James plus radieux encore. De loin, sirotant une énième bièraubeurre, Mael l'observait ouvrir ses derniers cadeaux, tous plus loufoques et dangereux les uns que les autres. Du serre-tête-à-dents qui dévorait les cheveux trop longs, offert par une Lysa Ferton hilare, à la ceinture dont les motifs en forme d'armes blanches pouvaient grandir et atteindre un mètre de hauteur, offerte par les amis de celle-ci. Billie Weasley prétendit être venue les mains vides et embrassa James à pleine bouche pour se faire pardonner, déclenchant ainsi la fureur de Natasha, et Daniel Redox, après avoir regardé la jeune fille qu'il aimait plus ou moins secrètement depuis des années avec peine, s'était approché de James, lui tendant un paquet mal emballé.

- Il n'arrête pas de bouger, au point de déchirer l'emballage, s'excusa-t-il.

James déchira le papier les yeux brillants, sachant pertinemment ce qu'il se voyait offrir. C'était un chapeau polymorphe, un de ceux qui avaient fait fureur lorsqu'ils étaient enfants, et qui n'était plus commercialisé depuis.

- Wahou !, s'enthousiasma James. Comment...

- Je viens de passer une semaine à Paris avec Billie et les copains. Les parisiens ont les plus grandes puces du monde sorcier. Une véritable mine d'or. Je me souviens que tu... Tu en rêvais quand on était gamins.

- C'est vrai ! On regardait les garçons plus grands et plus beaux que nous et ils portaient tous quelque chose sur la tête, tu te souviens ?

Les deux garçons se perdirent dans les nombreux souvenirs qu'ils partageaient, riant de bon cœur. Mael resta en retrait, un pincement au cœur le tiraillait. Son instinct animal ressentant sans mal ses craintes, James se tourna vers lui, avec cet immense sourire qu'il réservait à son meilleur ami. Perspicace, Daniel hocha la tête, s'éclipsant à la recherche de boissons.

- Je suis heureux d'avoir retrouvé Daniel, commença James en se rapprochant de Mael, mais...

- T'inquiète, le coupa Mael, compréhensif. Je suis heureux que tu aies retrouve tes premiers amis. Et que tu t'en sois fait de nouveaux, ajouta-t-il en désignant Lysa et ses amis irlandais. Du moment que personne ne prend ma place...

- Même pas en rêve !

Mael sourit, amusé d'entendre son meilleur ami prononcer ces mots si peu de temps après que Natasha les aient employés. Ce petit moment qu'il avait partagé avec sa « presque belle-sœur » lui laissait un très bon souvenir. A quelque chose près.

- Natasha m'a dit que Blaise Zabini t'avait écrit.

Le ton de Mael, s'il restait calme et volontairement neutre, restait soupçonneux.

- Oui. Il aimerait que l'on se rencontre.

Mael ouvrit la bouche mais la referma aussitôt qu'il vit Daniel revenir vers eux. Cela n'empêcha pas James de poursuivre.

- Il m'a donné rendez-vous quelque part, demain soir, mais je ne sais pas où c'est. Il faut que je lui écrive pour lui demander. Et pour lui dire que je ne pourrai pas venir demain soir. Je suis invité chez les Kandinsky, ajouta-t-il en rougissant.

- Tu ne verras donc pas Zabini, soupira Mael, visiblement heureux de cette décision.

- Oh bien sûr que je le verrai, nia James. Il m'a proposé de m'y attendre tous les soirs à partir de demain. Je vais lui proposer une date, histoire qu'il ne m'attende pas pour rien. C'est pas évident de sortir d'ici avec mes parents qui... Mais je suis majeur maintenant.

- Et cet endroit où il veut te voir c'est quoi ?

- Un pub visiblement. Le Crépuscule des Fruits de mer.

Du coin de l'œil, Mael vit Daniel Redox se figer. Réaction qui n'avait pas échappé à James.

- Tu connais ?

- Je... Oui. C'est... C'est le père d'Eliott qui tient ce pub. J'y suis allé une fois mais... C'était Trisha qui m'avait amené en transplanage d'escorte, c'est elle qui sait où se situe le pub... Désolé, ajouta-t-il avec maladresse.

James, tout à son bonheur de retrouver son ami d'antan, l'affubla d'un sourire sincère. Mael comprit d'un regard que son meilleur ami ne tarderait pas à écrire à Blaise Zabini et qu'il le rencontrerait, quoi qu'il arrive.

- Je crois malheureusement qu'il va falloir nous habituer à le voir donner sa confiance aveuglément, lui dit Natasha en les rejoignant.

C'était ainsi qu'il fonctionnait, et pour rien au monde les invités de sa fête d'anniversaire n'auraient voulu le changer. Comme eux, il était imparfait. Et ses amis s'étaient habitués à ses qualités, autant qu'ils s'accommodaient de ses défauts.

La musique baissa doucement à l'aube. Ils cessaient peu à peu de danser mais restaient ensemble, entourant un James plus heureux que jamais. Certains convives commencèrent à partir, et la petite bande resta seule, fidèlement accompagnée de Rose et de Natasha. Les matelas furent étendus sur le sol, les sacs de couchage jetés à la va-vite, rapidement froissés par trois batailles de polochons. Les couples hésitaient à monter à l'étage, les plus audacieux y courraient, avant de redescendre quelques dizaines de minutes plus tard, les yeux brillants et le regard fatigué mais béat. Ils se couchèrent tous les uns contre les autres, et repoussèrent le sommeil jusqu'au bout, simplement heureux d'être ensemble.

L'épaule de son meilleur ami contre la sienne, les cheveux de Susie chatouillant les siens, le rire de Juliet qui raisonnait dans ses oreilles, Natasha blottie dans ses bras, James regardait les étoiles par la fenêtre la plus proche. La constellation du grand chien s'étendait sous ses yeux, familière et pourtant toujours surprenante. Cette constellation était devenue sa préférée, depuis qu'elle avait été témoin des prémices de la relation qui l'unissait à Natasha.

- L'étoile Sirius veille sur nous, chuchota Natasha à son oreille.

- Comme toujours, acquiesça James. Et à tout jamais, promit-il avant de l'étreindre.

Entouré des siens, qui avaient veillé à ce que la soirée soit inoubliable, James avait passé le meilleur anniversaire de sa vie. Les cadeaux avaient presque été aussi nombreux que les rires, et James s'endormit en ignorant que la plus grande surprise que lui réservait sa récente majorité n'allait pas tarder à chambouler sa vie.

ooOOoo

- Un hibou ! Papa ! Un hibou ! PAPA ! UN HIBOU !

- Haïdar, voyons, calme-toi !, implora Evelyn.

Le peu d'autorité qu'elle parvenait à instaurer le reste de l'année s'envolait chaque été. Les vacances d'été étaient ce havre de liberté qui voyait ses filles se coucher à l'aube, et le petit Haïdar hurler et rire du matin au soir. Blaise, sans doute moins sévère encore qu'Evelyn, s'amusait quelques heures avec les enfants avant de s'enfermer dans son calme et silencieux bureau, pour penser à James ou pour boire son scotch, tout simplement.

Il s'y était réfugié depuis une petite heure et apparaissait déjà, sans cette canne en ivoire qu'il n'exhibait qu'en public. Il huma les bons petits plats réchauffés par sa femme et apposa un baiser sur son front, sans se départir d'un sourire amusé.

- J'en connais une qui a fait le plein de surgelés.

- Je ne t'ai jamais caché que je ne savais pas cuisiner, répondit-elle avec évidence.

- Tu te débrouilles très bien.

- J'apprends à cuisiner un plat par semaine, c'est déjà pas mal, sourit-elle.

Blaise la prit dans ses bras, mais leur étreinte fut vite interrompue par un bruit de course et le petit Haïdar dérapa devant eux.

- Papa, papa !

- Haïdar, arrête de hurler, le réprimanda sa mère. Ton père est juste là, il t'entend très...

- Un hibou, papa !

Pour ne pas brimer l'autorité de sa femme, Blaise se retenait de rire. Son fils adorait les rapaces diurnes depuis son plus jeune âge et si Blaise et ses amis s'étaient toujours félicités de sa passion pour les vautours et les aigles, ils ne pouvaient nier que la préférence du petit garçon allait vers les hiboux et les chouettes, tant et si bien qu'il en possédait déjà trois, alors même qu'il n'avait que huit ans.

Hormis la Gazette qui leur était livrée tous les matins, les Zabini recevaient rarement du courrier par hibou. Blaise voyait régulièrement ses amis qu'il comptait sur les doigts d'une main et la famille d'Evelyn était moldue. Aussi, chaque nouvel hibou suscitait la surprise et l'extrême joie du petit garçon.

- Eh bien, bonhomme, et si nous allions voir qui nous écrit ?, proposa Blaise en tendant ses bras pour que son fils y grimpe.

- C'est James, papa ! Shania a reconnu son hibou !

Les bras de Blaise tombèrent le long de son corps alors que la vie cessait de colorer sa peau. Ses filles arrivèrent, épaule contre épaule. Shania et Hadiya, qui n'auraient pu être plus différentes, ne s'étaient jamais aussi bien entendu qu'en cet été, comme si la fermeture de l'école de magie d'Irlande et cette année passée à Poudlard les avaient rapprochées. Shania n'avait pas hésité à partager le fruit de ses recherches concernant son projet ultra-important-secret « à la recherche du frère inconnu » avec sa sœur, et toutes les deux s'étaient prises d'affection pour le jeune homme, le soutenant de loin mais avec toujours plus de ferveur.

- C'est son hibou, affirma Shania. ´Pas d'doute.

- Je l'ai reconnu aussi, intervint Hadiya.

- Je... Je vais vérifier ça, ok ?, bégaya Blaise.

- Vas-y, murmura Evelyn, nous t'attendons ici.

Les enfants étaient déjà en train de protester mais Blaise se dirigea vers la fenêtre la plus proche en vue de faire rentrer le petit hibou surexcité qu'il reconnut pour être celui de James, comme l'avaient prédit ses enfants. Dans sa précipitation, il cassa la poignée de la fenêtre et la main qui glissait par habitude vers sa ceinture connut la même déception que chaque jour depuis des semaines. Sa baguette l'attendait au bureau des Aurors, elle lui avait été confisquée après l'affaire de Birkenhead et il ne la récupérerait qu'après son entretien avec Potter.

Énervé, Blaise propulsa son poing contre la vitre, faisant volet le verre en éclat.

Le hibou de James, quelque peu refroidi par son geste, battit des ailes, semblant soudain hésiter à lui confier la missive de son maître. Mais il finit par s'approcher et s'envola dès que Blaise eut décroché la lettre de ses serres.

"Cher monsieur Zabini,

J'ai bien reçu votre lettre et vous en remercie. Je suis honoré que vous teniez les promesses qui me rendent impatient depuis des mois. Toutefois je me dois, si vous l'acceptez, de retarder notre entrevue. Je suis déjà pris ce soir, et c'est le genre de rendez-vous que l'on ne peut annuler. Peut-être avez-vous connu cette situation, cette soirée déterminante où vous rencontrez officiellement la famille de la fille que vous aimez. Si c'est le cas, je pense que vous comprendrez très bien à quel point je suis terrorisé.

Pour vous éviter de m'attendre tous les soirs, car je ne doute pas que vous avez mieux à faire, je vous propose que nous nous rencontrions lundi prochain à la même heure et dans le même lieu. Lieu qui, par ailleurs, m'est totalement inconnu. Mais le nom me plait bien et je chercherai où il se trouve.

J'espère, monsieur, que ma réponse ne vous décevra pas et que nous pourrons nous rencontrer lundi.

Si vous l'acceptez, veuillez communiquer mes amitiés à vos filles.

A bientôt,

James"

Blaise soupira, tout son corps se détendant soudainement.

- Tout va bien?, demanda Evelyn, leurs enfants retenant leur souffle derrière elle.

- Il est merveilleux, affirma Blaise avec une subjectivité qu'ils partageaient tous.

La petite famille, soudain plus joyeuse, le vit s'affairer et remuer toute la maison à la recherche du rouleau de parchemin parfait. Il s'appliqua à répondre à son fils et à griffonner un plan qui lui permettait de rejoindre le Crépuscule des Fruits de Mer d'à peu près tous les points du monde. Cela lui prit quatre heures. Mais rien n'était jamais assez beau à ses yeux quand il s'agissait de James.

ooOOoo

Après un repas des plus agréables, James avait dormi chez les Kandinsky. La veille, lorsqu'Ivan lui avait proposé de rester, James avait cessé de respirer. Sa réaction avait beaucoup amusé Isidore qui s'était senti obligé de préciser que James dormirait dans sa chambre et que ça tombait plutôt bien parce qu'ils avaient des choses à se dire tous les deux. Il était si menaçant dans son rôle de grand-frère protecteur que Katarina lui avait fait promettre d'y aller en douceur. Avant de demander à Natasha de la suivre.

- Elle m'a sorti tout le topo sur comment se protéger et ne pas tomber enceinte avant mes trente ans, avait ri Natasha une heure plus tard, blottie dans les bras de son petit-ami.

Après sa discussion avec sa mère, Natasha avait réuni ses deux sœurs et son frère et l'élan de solidarité fraternelle était lancé. Isidore avait recruté Anastasia comme assistante et tous deux s'étaient enfermé dans la salle de bains avec James pour une conversation musclée qui s'était finie en plein éclat de rire. James avait été prévenu de ne pas blesser Natasha sous peine d'être abandonné avec des rats dans une cave. Mais les menaces s'étaient vite étiolées à mesure que James se montrait sincère et franc, détaillant son amour pour leur sœur sans détour. Ils avaient retrouvé Natasha et Irina, qui avaient rangé quelque peu la chambre d'Isidore et chacun avait gagné sa chambre pour ne pas éveiller les soupçons des parents, Isidore forçant une voix aiguë horripilante pour se faire passer pour Natasha, celle-ci entraînant son petit-ami dans la chambre de l'aîné des Kandinsky.

Ils s'étaient embrassés toute la nuit, sans jamais aller trop loin. Natasha avait beau grogner, James parlait de respect, de confiance et de la peur qu'il ressentait de voir débarquer ses futurs beaux-parents. La jeune fille eut sa revanche aux premières lueurs du soleil, car tout respectueux qu'il était, James n'était pas armé pour résister au charme de sa petite amie.

- On fait quoi s'ils nous ont entendu ?, chuchota James alors qu'ils s'apprêtaient à descendre prendre leur petit déjeuner.

- On prend la fuite et on ne revient plus jamais. Franchement, James, mes parents ne sont pas idiots, ils savaient très bien qu'on allait dormir ensemble, sinon ma mère ne m'aurait pas prévenue qu'elle voulait attendre très longtemps avant de devenir grand-mère.

James déglutit en descendant l'escalier. Affronter une salamandre lui apparaissait soudain plus tentant que ses futurs beaux-parents. Et pourtant, quoi qu'aient pu bien entendre ou penser les Kandinsky du couple que formaient James et Natasha, ils ne firent aucune remarque, lui répétant trois fois à quel point ils étaient heureux de l'accueillir chez eux. « Tu es ici chez toi » avait dit Katarina. « Et tu viens quand tu veux », avait ajouté Ivan.

- C'est avec moi qu'il sort, hein, pas avec vous, avait lâché Natasha en levant les yeux au ciel. Il va croire que c'est du tout-cuit si vous continuez comme ça.

- Je crois qu'il sait déjà que c'est du tout-cuit, avait ri Ana.

- Tout comme tu sais que c'est réciproque, avait ajouté Irina.

James n'avait cessé de rougir et de retenir sa respiration durant tout le petit-déjeuner, jusqu'à ce qu'arrive le grand-père de Natasha, alors qu'Ivan et Katarina proposaient à James de rester chez eux pendant quelques jours.

- Non, avait alors clamé le vieil Igor. James ne peut pas rester, il a un rendez-vous très important avec... quelqu'un.

Son intervention en avait étonné plus d'un.

- D'où tu connais Blaise Zabini, toi ?, lui avait demandé Natasha.

Mais son grand-père refusa de répondre, se contentant de regarder fixement James avec sérieux. Et celui-ci n'eut aucun mal à comprendre le message. Il n'avait pas oublié son voyage en Croatie et l'arrivée providentielle des grands-parents de Natasha.

Alors James prit congés très vite, non sans remercier chaleureusement les Kandinsky, et gagna le square Grimaurd d'une démarche rapide.

Ses parents rechignaient toujours à le laisser sortir, de peur qu'il ne cumule les bêtises et fasse honte à son nom, à leur famille. Mais il avait rendez-vous avec Louis et Oscar à la bibliothèque sorcière où ils avaient prévu de réviser leurs cours en attendant que Maël, qui était en stage au ministère, ne les rejoigne pour manger. Et James avait hâte de faire des recherches sur ce Crépuscule des Fruits de Mer où Blaise Zabini lui avait donné rendez-vous.

Pour éviter la presse, James fit un détour, traversant un petit parc arboré qui le mènerait derrière la maison des Potter. Il fit une courte halte à quelques pas de la maison, pour vérifier que son apparence était convenable. Il se rappelait que son père avait un rendez-vous professionnel à la maison, ce jour-là, et si James s'en étonnait, il ne voulait pas arriver débraillé et décoiffé par sa marche rapide.

En entrant chez lui, Kreattur vint à sa rencontre mais ne le salua pas comme d'ordinaire, se contentant de regarder son jeune maître comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant.

Entendant des voix dans le petit salon où ses parents recevaient habituellement leurs visiteurs, James monta à l'étage pour prendre une douche rapide et se changer, au cas où ses parents requerraient sa présence. Et alors qu'il fermait les yeux sous l'eau brûlante en pensant à Natasha il ne se doutait pas une seule seconde d'à quel point sa vie était en train de changer.

ooOOoo

Surprise n'était pas assez fort. Choc ne voulait pas dire grand-chose. En réalité, aucun mot n'était assez fort pour décrire ce qu'il éprouvait. Il avait fui, s'envolant du deuxième étage sans prendre de précaution, laissant la fenêtre du couloir grande ouverte, propice aux courants d'air. Il n'avait prévenu personne. Mais qui l'avait prévenu, lui ?

Il avait tout entendu. Il avait passé l'âge de se glisser à genoux dans l'antre des elfes, il était trop grand pour se dissimuler derrière le poêle, il s'était contenté de s'adosser à l'embrasure de la grand-porte.

Jamais il n'avait aimé espionner ses parents. Il l'avait fait avec sa sœur, ses cousins, alors qu'ils marchaient à peine, alors que la vie était un jeu.

Il avait été intrigué par cette voix grave, si semblable à la sienne bien que nettement plus charmeuse, plus masculine, plus expérimentée. Il avait été étonné d'entendre son prénom, étonné d'entendre cet homme parler de sa naissance, de ses mains qui se pliaient et se dépliaient.

Il n'avait pas voulu comprendre.

Il entendait la tristesse, l'amertume, la rancune, la culpabilité.

Il écoutait l'alcool, la fuite, les articles, les photographies de lui collectionnées par un inconnu dans un manoir Irlandais.

Il ne voulait plus entendre. Il n'arrivait plus à bouger, à se redresser, à faire fonctionner ses jambes qui s'étaient mises à trembler bien trop fort.

Il voulait juste être ailleurs, sans cette voix pleine de sous-entendus, d'élucubrations insensées.

Il voulait juste entendre les voix réconfortantes de sa mère et de son père dire à cet homme qu'il était fou, qu'il se trompait, qu'il avait tort, que ce qu'il racontait était tout bonnement impossible.

L'envie de savoir avait primé sur l'envie de fuir. Il s'était laissé glisser silencieusement vers l'escalier, entrapercevant l'ombre de trois personnes.

Sa mère pleurait, hochait la tête, donnait raison à cette ombre qu'il n'identifiait toujours pas.

Son père… Son père tenait une fiole de véritaserum. Une fiole vide. Une fiole dont le contenu déliait la langue de l'inconnu.

James se déplaça à nouveau, accroupi entre deux marches, dissimulé derrière un pilier en marbre, il ferma les yeux très fort.

La voix parlait. La voix disait « il est majeur, c'est à lui de décider maintenant, à lui de décider s'il veut de moi dans sa vie ». James pivota souplement, sans bruit.

Il connaissait cet homme. Un Serpentard de l'âge de son père, un homme fortuné, un homme que sa mère regardait toujours, malgré le temps, avec tout autant de crainte que de désir.

L'homme qui prétendait être son père. Blaise Zabini.

ooOOoo

James réprima un frisson. L'été londonien ne pardonnait pas grand-chose aux téméraires qui osaient se découvrir au crépuscule. Les quelques rayons qui avaient chatouillé sa peau avaient disparu. Il tira sur son t-shirt rouge mais resta assis dans l'herbe humide. Il savait que le gardien du parc ne tarderait pas à faire sa ronde, s'assurant que quiconque en soit sorti avant de le fermer jusqu'au matin. Mais James ne savait pas où aller. Il se maudissait de n'avoir pris le temps de rassembler quelques affaires, du moins le temps de rejoindre Mael, de pleurer sur son épaule, de trouver refuge quelque part, le temps d'une nuit, le temps d'oublier, le temps de digérer.

Un léger bruissement l'inquiéta, il se redressa légèrement, persuadé de voir débarquer le gardien. Mais la nouvelle venue n'avait rien d'un gardien. James se laissa tomber, esquissant un léger sourire.

- Bonjour Athéna.

Il ne savait pourquoi mais l'idée qu'il la reverrait un jour ne l'avait jamais quitté.

- Bonjour maître. Ne t'inquiète pas, je ne te veux aucun mal, jeune maître. Mais je m'étonne de ne te voir sursauter que maintenant.

- C'est que je ne suis pas ton maître, Athéna. Il me semblait que tu en avais un ?

- Je l'ai toujours, bien heureusement. Mais tu es majeur et je fais partie de ton héritage.

- Tu… Ton maître… Blaise Zabini ?

- Son grand-père.

- Alors… Alors c'est vrai ? C'est vraiment mon père ?

- Mon maître a parlé d'un test dont le résultat peut être influencé par la magie, qui n'apporte donc pas plus de véracité que la profondeur des sentiments.

James hocha la tête, songeant qu'il ferait toutefois des recherches sur ce fameux test, si tant est qu'il se relève un jour de ce choc qui le rendait fébrile.

Athéna se rapprocha doucement de lui, se blottissant contre son corps. De son pelage duveteux émanait une chaleur et une douceur dont James s'imprégna.

Dix minutes ne s'étaient pas écoulées avant qu'il ne serre Athéna contre lui, ébranlé.

- Il a la peau noire. Ma mère est… ma mère a la peau très claire mais lui… Je devrais sans doute être métis, tu ne crois pas ? J'ai les cheveux de mon… de celui qui était mon père hier encore. Mais…

- Mais ?, murmura Athéna qui connaissait déjà la réponse.

- J'ai vu ses yeux. Je ne le connais pas très bien, ok, mais suffisamment pour… Il a les mêmes yeux que moi. Ou, plutôt, j'ai les mêmes yeux que lui. Et les mêmes taches de rousseur que ma mère. Et les mêmes cheveux que mon père. Enfin…

- Je sais. Je sais que quelque part au fond de toi tu espères qu'ils soient tous les deux « ton » père. Parce que tu aimes l'un depuis toujours et à tout jamais et que le second t'aime depuis ta naissance et t'aimera jusqu'à sa mort. Mais ils peuvent être tes pères, maître. Tu n'es pas obligé de choisir.

- On ne peut avoir qu'un père.

- Tu le penses et je ne t'en blâme pas. Je pensais jusqu'à peu n'avoir qu'un seul maître.

James se laissa tomber au sol, laissant les gouttelettes qui parsemaient l'herbe froide traverser son fin t-shirt.

- Tu le connais bien ?

- Suffisamment pour savoir que c'est un homme bon. Pétri de défauts mais généreux et aimant. Il a un humour étrange, qui ne fait rire que lui. Il aime les alcools forts et le luxe. Mais il n'est jamais violent et accepte de salir ses chaussures dans la boue. Il parle constamment de toi. Il rêve de ce jour depuis tellement de temps qu'il sera dévasté que tu l'aies appris de cette façon, alors qu'il avait tout préparé pour que tu l'apprennes en douceur.

- Il m'a écrit, acquiesça James. Il voulait me rencontrer.

- Mon maître trouvait ses lettres trop énigmatiques, l'épouse de Blaise les trouvait presque trop franches. Il s'en défendait, il dit souvent qu'il ne sait pas parler, pas écrire, mais qu'il apprend. Pour toi.

- Comment tu savais que je serais là, Athéna ?

- Certains appellent ça l'instinct, d'autres parlent de loyauté. Il est de mon devoir d'être là pour toi. Et te dire qu'il est parti, qu'il a quitté cette maison où tu as grandi. Et de te montrer le chemin, si tu veux le rencontrer.

Athéna anticipa les nouveaux frissons de son jeune maître, se collant plus franchement à lui. Il garda le silence quelques minutes, observant la nuit s'installer au-dessus des arbres. Athéna émit un léger grognement, signe que le gardien approchait. James passa une main dans ses cheveux, chassant les quelques brins d'herbe qui s'y étaient installés avant de se redresser. Il avait déjà pris sa décision.

- Tu n'as pas fini de sécher mes inquiétudes, soupira-t- il. Je ne sais pas ce que je vais faire, Athéna. Mais j'ai envie de le rencontrer. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais même pas si je serai capable de lui parler, de rester debout face à lui. Mais je crois que... Je crois qu'il regrette autant que moi que les choses se soient passées ainsi.

- Il faudrait te couvrir, jeune maître. La route sera longue.

- Pas ce soir. Je n'en ai pas le courage. Ce soir je veux faire ce que je n'ai encore jamais fait. Boire. Boire sans m'amuser, boire pour oublier.

- Boire n'arrête pas le temps, il sera plus dur encore d'encaisser demain.

- Tu as raison. Je sais que tu as raison. Mais je ne peux rien d'autre. Je n'ai aucune envie de retourner chez moi, aucune envie de croiser quelqu'un, aucune envie de... Réfléchir. Je veux juste oublier.

- Alors suis-moi. Je connais l'endroit parfait pour cela.

Comprenant sans mal le message, James se métamorphosa en chien et les deux canidés quittèrent le parc à vive allure, courant à perdre haleine pendant trois heures. Athéna ralentissait parfois près d'une source, pour permettre à son jeune maître de s'hydrater et de reprendre son souffle. Ils s'étaient même autorisés un moment de complicité dans une bagarre amicale, la première que vivait James sous la forme d'un chien.

Au terme de leur voyage, aussi épuisant que revigorant, Athéna fit signe à James et celui-ci retrouva forme humaine.

Les lieux lui étaient inconnus. Frappée par des vents violents, la lande semblait s'étendre à perte de vue. Elle possédait un parfum d'iode qui lui laissait entendre que la mer n'était pas loin. La petite bâtisse ne payait pas de mine, et son enseigne claquait fort contre le mur. James lut les six mots qu'elle contenait avant de sentir son cœur battre plus fort.

Athéna l'avait mené à bon port, au Crépuscule des Fruits de mer.

ooOOoo

Demeure des Zabini

La petite famille attendait patiemment le retour de l'un d'eux pour se mettre à table. Le plat avait brûlé, la glace avait fondu. Shania ne tenait pas en place, Evelyn se rongeait les sangs. De loin le plus calme de tous, Haidar dessinait son sixième hibou de la soirée.

- Il s'est forcément passé quelque chose, clama Hadiya d'une voix aussi cassante qu'inquiète.

- Pour la dixième fois, nous ne pouvons faire qu'attendre. Ton père refuse de prendre un téléphone quand il quitte la maison, il...

- On devrait prévenir Drago ou Théo.

- Pour leur dire quoi ? Ton père avait rendez-vous avec des Aurors, pas avec un mage noir.

- C'est pire en ce qui nous concerne et tu le sais très bien !

- Hadiya...

Le tintamarre qui raisonnait à chaque fois que la porte d'entrée s'ouvrait les interrompit, et Haidar fut le premier à bondir vers le hall.

- Papa !

Evelyn ferma les yeux, remerciant ce Merlin dont parlait sans arrêt son mari, avant de suivre ses enfants.

- Tu as ta baguette ?, demanda Haidar.

- Tu as vu James ?, demanda Shania.

- Qu'ont dit les Aurors ?, demanda Hadiya.

Evelyn comprit que quelque chose clochait. Blaise leur tournait le dos, prenant le temps de déposer ses affaires, sa canne, sa cape, son manteau. Trop de temps.

- Attendez nous dans la cuisine, les enfants.

- Mais...

- Tu as entendu ta mère ?, hurla Blaise en se retournant enfin. Filez !

Son ton, qui n'avait sans doute jamais été aussi froid ni sévère les fit sursauter tous les trois. En tant qu'aînée, Hadiya prit son frère et sa sœur par la main et les amena avec elle. Blaise n'attendit pas une seconde de plus pour se jeter dans les bras de sa femme, le corps traversé de soubresauts.

- Ne me dis pas que tu vas aller en prison...

- Non. Ce n'est pas ça. Ça n'a rien à voir. Potter a compris que je n'avais fait que me défendre, je m'en sors avec une amende et quelques heures de travaux d'intérêt général parce que même si c'était de la légitime défense, j'aurais dû lui lancer un autre sortilège que celui de la mort.

- Ils ont gardé ta baguette ?

- Non. Je l'ai récupérée.

- C'est James, alors ?

- Oui.

Blaise ferma les yeux très fort, si fort qu'aucune larme ne pouvait en sortir. Puis soudain, sans qu'Evelyn ne puisse le retenir, il jeta son poing contre le mur, de toutes ses forces, avec la rage du désespoir.

ooOOoo

Ginny faisait les cent pas, encore et encore, depuis plus de deux heures. La maison lui paraissait vide, soudain. Elle avait amené sa fille au Terrier, et Molly avait compris ce qui s'était passé, sans poser la moindre question.

Son regard avait semblé vouloir lui dire « tu aurais dû t'y préparer, ma fille, tu savais que ça arriverait ». Alors Ginny était rentrée chez elle, dans cette maison vide de vie et de sens. Elle avait accordé un congé exceptionnel à Kreattur mais n'avait pas chassé Albus, qui demeurait seul à l'étage.

Il était euphorique. Il tremblait littéralement de joie lorsqu'il lui avait avoué la vérité. « J'ai tout entendu moi aussi ». Il était bien le seul que la situation faisait jubiler.

Elle n'avait aucune nouvelle de James.

Elle n'avait aucune nouvelle de son mari.

Tous deux avaient quitté la maison sans qu'elle ne puisse les arrêter. Et elle se demandait si elle les reverrait un jour.

ooOOoo

Blaise ne parvenait pas à se calmer. Evelyn avait même appelé les amis de Blaise mais rien n'y faisait, le maître des lieux continuait d'évacuer sa rage contre le mobilier du rez de chaussée.

La porte s'ouvrit une énième fois et Evelyn se leva, prête à gronder Hadiya qui tentait régulièrement quelques intrusions.

- J'en ai marre, clama celle-ci sans s'arrêter. Si papa avait des problèmes judiciaires, on aurait déjà fui en Amérique alors le problème concerne forcément James, et nous sommes en droit de connaître la vérité.

Dans son dos, Shania acquiesçait. Le petit Haidar se fraya un chemin parmi les adultes et grimpa sur les genoux de son père à qui il tendit sa peluche préférée, en forme de chouette.

- Chouchou t'aidera à aller mieux papa, je te la prête.

Drago, pourtant toujours prompt à se moquer, souleva le petit garçon avec tendresse et le cala dans ses bras, pour l'éloigner de la colère de son père. Il n'avait jamais vu Blaise se montrer violent avec ses enfants mais il ne l'avait jamais vu dans cet état de colère, même pendant la guerre.

- Tu as vu James, c'est ça ? Et ça s'est mal passé ?, insista Hadiya.

- Je n'ai pas vu James, soupira Blaise les yeux rivés au sol. Je devais voir Harry Potter, pour l'affaire de Birkenhead. L'Auror qui est venu me chercher m'a amené chez lui, chez Potter, à Londres.

- Chez lui?, s'étonna Drago.

- C'est Ginny qui lui a demandé de me recevoir chez eux. Elle avait peur que j'ai déjà parlé à James, elle ne voulait pas que d'autres entendent ce que j'avais à dire. Bien sûr il a voulu savoir pourquoi je m'étais rendu à Birkenhead et comment j'avais su que les frères Zigaro étaient là-bas. J'ai... Je... Je lui ai dit la vérité. Je lui ai dit que je ne m'étais pas rendu là-bas pour eux mais pour James, pour le protéger.

Tous ceux qui étaient encore debout dans la pièce se laissèrent tomber sur le premier fauteuil venu.

- J'ai dit... J'ai répondu que je lui dirai "comment" j'avais su que James était à Birkenhead quand Ginny lui dirait "pourquoi".

Il avait cru qu'elle garderait le silence, qu'elle refuserait de parler, qu'elle essaierait même de l'empêcher de poursuivre. Mais il s'était trompé.

- Elle ne pleurait même pas au début. Elle lui a annoncé très vite, très simplement, comme on arrache un pansement. Il était sonné, puis il a nié. Ginny a insisté. Il ne voulait pas l'entendre, il disait que James avait ses cheveux, que James était forcément son fils. Le ton est monté et... On ne savait pas que James était rentré. On ne l'avait pas entendu. Mais lui a tout entendu.

Evelyn murmura "non, pas ça", une larme roula sur la joue d'Hadiya. Shania ne comprenait pas. Shania ne voulait pas comprendre.

- C'est quand on l'a entendu tomber de la fenêtre du deuxième étage qu'on a compris. Il s'est relevé tout de suite, c'est un Animagus, ses pattes ont amorti sa chute et il est parti en courant. Je n'ai pas pu le rattraper. Je l'ai cherché partout mais... Je ne sais pas où il est. Sans doute chez un ami...

- Bien sûr, acquiesça Théo, il doit être en sécurité et au chaud chez Maël Thomas.

- Tu es certain qu'il a tout entendu ?, murmura Hadiya, dévastée.

- Oui. Je l'ai vu quitter le jardin. Il... Il était si pâle, si malheureux... C'est... C'est fini désormais. C'est fini alors que ça devait commencer. Il ne voudra plus jamais me rencontrer.

- Blaise, laisse-lui du temps, il peut...

Mais Théo s'interrompit alors que Blaise quittait la pièce, abattu comme jamais ils ne l'avait vu.

ooOOoo

Beaucoup de gens auraient trouvé le pub miteux, mais James le trouvait chaleureux. Ou peut-être était-ce simplement le whisky pur feu qui lui faisait voir les choses autrement.

Les clients n'étaient pas nombreux. Tous allaient et venaient, buvaient une ou deux bières avant de repartir. A l'exception de deux hommes qui disputaient une partie d'échec non loin de lui, et du barman qui ne le quittait que rarement des yeux. Athéna s'était couchée à ses pieds, laissant James noyer son chagrin dans l'alcool fort qui lui brûlait la gorge.

- Puis-je en avoir un autre, s'il vous plait ?

- Je pars du principe que chacun connaît ses limites et je ne dissuade personne de boire, mais permets moi de te faire goûter ça avant de te resservir en alcool.

Le patron déposa un plateau d'huîtres et de homard grillé et une petite bouteille d'un cidre brouillé aux doux effluves de pomme et de sureau.

- Merci monsieur mais je n'ai pas faim.

- Je te l'offre, gamin.

- J'ai de l'argent monsieur mais...

- Et je déteste les "mais" et qu'on refuse les cadeaux. Mange.

Le patron tira une chaise et s'installa face à lui, délaissant son bar quelques minutes.

- Dis voir, gamin, sais-tu qui je suis ?

- Pas vraiment. Mais je connais votre fils. Nous étions à l'école ensemble.

Le barman regarda sur sa gauche, échangeant un regard avec les deux hommes qui disputaient la partie d'échec.

James les dévisagea sans retenue, l'alcool lui faisant oublier les règles de la bienséance. Les deux hommes n'auraient pu être plus différents. Le premier était pâle, maladif et se tenait voûté dans des vêtements élimés. Le second était droit et fier, et James reconnut sur sa cape le blason des chevaliers Irlandais.

- Tu veux que je te présente, gamin ?

La vue de James était trouble. Manger calmait son estomac mais il ne se sentait pas au mieux de sa forme.

- Excusez-moi monsieur mais je suis venu ici pour être seul, pas pour faire des rencontres.

- Lui c'est Dylan et lui c'est Comghal. Mes demi-frères. Je les ai appelés pour qu'ils gardent un œil sur toi.

- Pourquoi ?, parvint à demander James dont l'esprit était définitivement embué par l'alcool.

- Parce qu'on a un autre demi-frère et qu'il ne voudrait pas qu'on t'abandonne. Tiens, le voilà qui arrive.

James leva les yeux vers l'entrée à temps pour voir un Blaise échevelé accourir.

- James, ça va ? Mais enfin, combien de verres l'as-tu laissé boire ?

- Je suis barman, pas assistante sociale. Et crois-moi, niveau descente il ne tient pas de toi.

ooOOoo

C'était la première fois qu'il agissait ainsi, qu'il profitait à l'extrême de son statut de survivant. Et c'était encore plus simple qu'il l'avait cru.

Il lui avait suffi de choisir un bar sorcier peu fréquenté, de demander à parler au patron et d'exiger la privatisation du lieu. Bien sûr, lorsque le patron s'était courbé docilement en lui demandant combien d'invités il attendait, Harry avait été gêné. Il avait marmonné "juste moi" avant de déposer une jolie pile de galions sur le bar. Le patron lui avait indiqué une salle où il était resté seul et tranquille durant des heures, à s'abreuver du whisky pur feu le plus cher de la carte.

- Je n'expliquerai le comment qu'une fois que tu auras expliqué le pourquoi, avait dit Blaise Zabini en regardant Ginny.

Zabini. Harry n'avait jamais su que penser de lui. Zabini n'avait jamais été un ennemi d'école, comme avaient pu l'être Malefoy et Parkinson, il n'était qu'un Serpentard qu'ils avaient glissé dans la case des méchants, parce qu'il était plus simple d'agir ainsi, parce qu'ils n'avaient pas le temps de faire des différences.

C'était sans doute cela qui avait plu à Ginny. Son côté Serpentard, son côté rebelle. On disait que les filles adoraient les garçons rebelles.

Mais Ginny s'en était défendue.

"Ce n'est pas seulement ça, avait-elle dit. Blaise était gentil, courtois, attentionné. Il me faisait passer avant les autres, lui. Je... Je l'aimais. Et je l'aimerais toujours au fond de moi."

En entendant sa femme prononcer ces mots qu'il ne voulait pas entendre, Harry avait songé que Ginny croyait en un lien inexistant l'unissant à Blaise Zabini, et le survivant s'était empressé d'affirmer le fond de sa pensée.

- Ça ne prouve rien. Vous avez fait des choses que nous faisions également, rien ne prouve qu'il soit ton fils.

C'est à ce moment-là qu'ils avaient entendu James sauter par la fenêtre.

Pour la première fois de sa vie, Harry l'avait pris en exemple et avait quitté la maison aussi vite que possible, décidant de se rendre dans le seul lieu qui ne soit pas lié à Ginny – et donc aux Weasley – son bureau.

Il avait à peine salué les quelques Aurors de garde et s'était rendu directement dans son bureau où il avait de suite compris qu'il n'était pas seul. Pourtant, Ron était le seul qu'il avait autorisé à entrer dans son bureau, personne d'autre ne pouvait le faire sans son accord, et Ron passait le weekend chez ses beaux-parents, avec Hermione et les enfants.

- N'aie crainte, Potter, je ne te veux aucun mal.

La voix n'avait rien d'effrayant, mais Harry avait dégainé sa baguette avant même de faire face à l'intrus. Un vieil homme édenté.

- Qui êtes-vous ?

- Je m'appelle James. Tu devras te suffire de ce seul prénom. Je suis venu te parler d'un autre James, que tu connais bien mieux. Que tu crois bien mieux connaître, devrais-je dire. Tu es persuadé qu'il est ton fils, Blaise est persuadé qu'il est le sien. Le seul qui puisse décider d'officialiser tout ça, c'est le gamin. Mais il ne le fera pas. Il va réfléchir à tout ça et l'évidence s'imposera à lui : avant même d'avoir les résultats, n'importe quel infirmier passera outre le secret professionnel pour se couvrir d'or et balancer l'info croustillante à la presse à scandale. "Harry Potter cocu ! Il élève depuis dix-sept ans le fils d'un ami de Mangemorts !"

- Que voulez-vous ? Que je lui parle ? Que je le persuade de…

- Tu es aussi persuasif qu'un couteau à beurre mon pauvre Potter. Non, ce que je veux, c'est que tu accompagnes le petit James dans cette épreuve. Il est peut-être majeur mais il a besoin de soutien. Tout le soutien possible et inimaginable sera le bienvenu. Soutiens-le. Et laisse-nous le soutenir aussi.

- Hum, je vois où vous voulez en venir. Mais je refuse. Je me vois mal expliquer à la presse pourquoi mon fils s'acoquine de deux hommes plus âgés avec qui il n'a aucun lien. De toute manière je ne crois pas qu'il aurait envie de vous revoir. Zabini est un Serpentard et vous…

- Tu te trompes, Potter. James est ouvert, tolérant et bien plus sociable que tu ne le seras jamais. Et mon Blaise peut lui apporter tout ce que tu lui as toujours refusé. Les conseils et la tendresse d'un père.

Le vieux James avait eu besoin de s'expliquer, de parler de son petit-fils, de mettre Harry en confiance. Et Harry, même s'il n'en était pas conscient, s'était abreuvé de ses mots.

- J'accepte. Mais à une condition. Faites en sorte que Zabini ne demande pas à James de faire ce test de…

- Je ne demanderai jamais ça à mon gamin. Il l'aime, tu sais ? Il l'aime depuis qu'il l'a vu naitre. Peut-être même avant. Il fera ce que voudra James, et non ce que toi tu veux.

- Alors vous n'avez rien à m'offrir ? Vous n'êtes venu que pour demander ? Vous n'êtes pas très fort en négoce…

- Ce n'est pas moi qui ai besoin de toi, Potter. Je ne te demande rien pour moi. Ni pour Blaise. Je ne suis venu que pour James, pour que tu sois là pour lui, enfin. Tu as loupé dix-sept ans d'éducation, de présence, d'amour, de réconfort. Tu te complets dans ce semblant de remords et tu dis à qui veut bien l'entendre qu'il est trop tard, désormais. Mais c'est faux. Toi-même tu aurais bien besoin de tes parents, depuis le début et à tout jamais. Je sais que c'est injuste, Potter. Je sais qu'on te les a arraché bien trop tôt. Mais grandir sans parents n'est pas pire que grandir sans amour de ses parents. Ta mère t'a légué des yeux magnifiques mais n'était pas là pour t'aimer. Et ta femme, quand a-t- elle pris James dans ses bras pour la dernière fois ? Quand lui a-t- elle donné des conseils pour séduire les créatures complexes et incompréhensibles que sont les femmes ? Et toi, Potter ? Je sais bien que tu aurais voulu que ton père te voie jouer au quidditch, mais quand es-tu allé applaudir ton fils ? Quand lui as-tu dit que tu étais fier de lui, que tu l'aimais ? Ce n'est pas juste de le punir d'avoir ce que tu n'as pas eu. Ce n'est pas lui qui t'a privé de tes parents. Alors, essaie de lui donner un peu de ça. Et laisse-le venir nous voir. Je t'ai noté mon adresse, celle de Blaise et quelques autres informations pour que tu puisses nous surveiller, si tu le souhaites. Et je t'ai noté d'autres informations qui peuvent t'intéresser. A propos des frères Zigaro, par exemple.

Le cœur du survivant s'était mis à battre plus fort, les frissons agréables d'une enquête parcourant son corps. Pourtant il n'en laissa rien paraître, car personne ne devait soupçonner les frères Zigaro tant que l'enquête n'était pas close, il avait veillé à ce qu'aucune information ne fuite.

- Des frères Zigaro ? Vous crachez ce nom alors qu'ils sont le futur de notre communauté ! J'ai toute confiance en eux…

- Demande-toi alors pourquoi Elvis a démissionné et pourquoi ils ont disparu, avec Tom le fou. Demande-toi pourquoi la jeune épouse de Tom est juste à côté, en train de témoigner contre lui ou pourquoi les jeunes Solenne Oranche et Keanu Ganesh sont chez ton second, Harper, avec trois de leurs professeurs et des dizaines de rouleaux de parchemin cumulant leur enquête.

- Mais… je… vous…

- Tu parles d'offre et de demande, parce qu'il est plus évident pour toi de négocier que de parler de sentiments mais… Dis-toi que je suis peut-être venu t'offrir quelque chose. La possibilité de mieux connaître un gamin formidable, qui n'a jamais eu qu'un seul objectif, te rendre fier et heureux d'être son père

Harry versa la dernière lampée de whisky dans son verre, admirant le ventre noué sa robe ambrée. Les dernières vingt-quatre heures lui paraissaient si troubles à présent qu'il espéra de toutes ses forces qu'il ne soit agi que d'un rêve. Mais ça faisait longtemps qu'il ne croyait plus aux contes de fées.

ooOOoo

James se réveilla très malade. Il n'était que nausée et regret. Ses paupières étaient si lourdes qu'il n'arrivait à les lever. Et pourtant le soleil semblait vouloir s'y introduire de force, tout comme un liquide brûlant voulait sortir de sa bouche. Il roula le plus rapidement possible et vomit à côté du lit, en prenant subitement conscience qu'il n'avait aucune idée d'où il se trouvait.

- Eh ben mon pote tu fais peur à voir.

Le soulagement le gagna dès qu'il reconnut la voix de Maël. Bien qu'il n'ait aucun souvenir des dernières heures, il se sentait en sécurité auprès de son meilleur ami.

- Bois ça, mec, ça va te faire du bien.

Sa confiance aveugle en Mael le vit tendre la main et ingurgiter comme un automate le contenu du petit gobelet que Mael lui avait donné.

Et il eut bien raison d'agir sans réfléchir. Les maux et la nausée le quittaient et il put à nouveau ouvrir les yeux sans avoir l'impression de mourir.

- Merci, soupira-t-il.

- C'est Solenne qu'il faut remercier, répondit Mael, un sourire dans la voix. Quand je t'ai trouvé cette nuit j'ai pas compris que t'étais bourré. Tu baragouinais des onomatopées et tu avançais en rampant, j'ai eu peur que tu sois ensorcelé, je pouvais pas croire que tu te sois pris une cuite sans moi. Alors j'ai appelé nos guérisseurs en herbe…

- Et j'ai répondu à l'appel, poursuivit Solenne, que James découvrit à sa gauche.

- Et je suis venue en renfort, conclut Nalani en le décoiffant.

Rapidement sur pied grâce à la potion administrée par Solenne, James jeta un regard tout autour de lui. Il ne se trouvait pas chez les Thomas, et pourtant, toutes les affaires de Mael étaient là, dans ce petit séjour moderne qui sentait la peinture fraîche.

- Bienvenue chez moi, mec !, se réjouit Mael. J'ai emménagé hier et on pend la crémaillère samedi. Une tradition moldue qui nous permettra de faire la fête à nouveau !

- Bonne idée.

- Je te surveillerai, ajouta Solenne d'un air critique.

- Hier soir c'était... Exceptionnel, s'excusa James.

- Tu t'es disputé avec Natasha ?, s'inquièta Nalani.

James fit non de la tête, à mesure que les souvenirs de la veille lui revenaient. La nausée n'était finalement pas partie loin, et James aurait voulu retrouver cet état cotonneux où il ne pouvait penser à rien. Mais ce n'était pas la vraie vie.

- Qui m'a amené ici ?

- Une ombre, répondit Mael d'une voix hésitante. Je n'ai vu qu'une ombre. Je pense qu'il s'agissait d'un homme, mais je n'ai pas pu voir son visage...

Blaise Zabini. Aux yeux de James ça ne faisait aucun doute. Un comportement responsable, doublé de l'idée lumineuse de l'amener chez son meilleur ami. Blaise Zabini devait réellement croire qu'il était son père. James ravala ses larmes, hocha la tête lorsque ses amis lui proposèrent une petite partie de quidditch et se transforma en chien dès qu'il fut seul.

ooOOoo

James était son fils. Pour Blaise, c'était une certitude. Un fait établi. James avait hérité de ses yeux, James était le fruit de son amour pour Ginny. Blaise n'avait pas le moindre doute, il savait.

James était son fils. Pour Harry, ça ne faisait aucun doute, et les affabulations de Blaise n'avaient qu'un seul intérêt, lui apprendre que Ginny lui avait été infidèle. Ce qu'il pardonnait à son épouse. A l'époque, ils se voyaient peu et se posaient beaucoup de questions, le petit écart de Ginny était compréhensible. Blaise représentait la nouveauté, le contraire même de ce qu'était Harry. Les mauvais choix, la lâcheté, la fourberie du serpent, si éloignée du courage du lion. Harry pouvait comprendre que Ginny ait voulu vivre une expérience avec un mauvais garçon. Une expérience brève, dont elle se serait rapidement lassée. Une expérience sans conséquence. James avait beaucoup de défauts, mais il n'était pas le fruit d'un adultère. James était un Potter. Pour preuve, il en avait hérité la célèbre chevelure et le Choixpeau l'avait envoyé à Gryffondor, où il ne serait certainement pas allé s'il avait été le fils de Blaise Zabini.

La journée avait été harassante. James avait pourtant déserté la partie de quidditch prévue avec ses amis et n'avait fait subir à son corps qu'un peu de marche rapide. Mais moralement, il venait de vivre une journée dense, une de celles dont on ne soupçonnerait jamais qu'elle soit possible. Il avait retrouvé le parc, et la présence réconfortante d'Athéna avec plus de questions en tête que de réponses.

Ses deux pères potentiels étaient persuadés qu'il était leur fils, et lui n'avait plus aucune certitude. Il ne connaissait pas Blaise Zabini et il connaissait finalement assez peu Harry Potter. Oui, ils avaient vécu ensemble pendant onze ans, puis deux mois par an pendant six ans, mais l'expression du Survivant quand Ginny avait murmuré « Oui, Harry, il est possible que ce soit Blaise le père », cette expression-là, James ne l'avait jamais vue.

Sauf sur les photographies qui remontaient à une vingtaine d'années. Cette expression,c'était celle de Harry Potter, le vrai, au naturel.

James se souvenait, il devait avoir trois ou quatre ans, Lily n'était pas née et Albus pleurait dans son couffin malgré la berceuse que lui chantait Ginny. James, lui, cherchait son père, comme tous les soirs, pour lui demander s'il voulait bien jouer avec lui. Il ne perdait pas espoir et acceptait les refus quotidiens avec la certitude que le lendemain son père aurait un peu de temps à lui consacrer pour jouer aux figurines hippogriffes. Ce jour-là il n'eut pas à se glisser sur la pointe des pieds pour atteindre la poignée, la porte était ouverte et son père n'était pas plongé dans d'épais dossiers dont il ne levait même pas les yeux en marmonnant « non, James, j'ai pas le temps ». Harry était debout, face à un miroir avec une expression nouvelle, assurée, mature, charismatique. Une expression qu'il s'entraînait à arborer, parce qu'elle ne lui était pas naturelle. James n'avait pas compris, à l'époque, que son père s'entraînait à donner ce que l'on attendait de lui.

Bien des années plus tard, James comprenait. Pour la première fois, il comprenait Harry Potter, le Survivant qui avait toujours été si insaisissable à ses yeux. Pour la première fois, alors que l'on apprenait à Harry Potter que James pouvait ne pas être son fils, Harry Potter avait oublié de poser son masque et était redevenu Harry, seulement Harry. Une expression hébétée, un peu naïve, à mi-chemin entre la surprise et l'incompréhension.

Une expression sans doute pas héroïque mais profondément humaine. C'est alors, en y repensant, que James comprit. Cette expression-là, c'était celle d'un jeune homme à qui l'on avait demandé de grandir trop vite. Cette expression-là, c'était celle d'un garçon qui avait subi plus qu'il n'avait choisi. Cette expression-là, c'était celle d'un homme qui cherchait auprès de sa famille, de ses enfants, à reproduire ce qu'il n'avait pas connu, ce qui lui avait toujours manqué.

Une seule année passée auprès de ses parents dont il n'avait gardé aucun souvenir. Quelques témoignages et photographies, de la part d'amis de la famille. Une cicatrice en forme d'éclair comme preuve de la tragédie qu'était son histoire familiale.

Des années de maltraitance chez les Dursley, la découverte émerveillée du monde magique et, déjà, les lourdes responsabilités, les rumeurs, la presse, la méfiance, les attaques des Mangemorts, la renaissance de Voldemort, la mort de son parrain, puis de Dumbledore. Une fois la dernière bataille remportée, une fois la guerre finie, Harry s'était retrouvé érigé au statut de star nationale. Avec de nouvelles responsabilités à la clef, celles de porter la communauté sorcière britannique sur ses jeunes et frêles épaules.

Il ne s'était pas posé de questions et avait pensé aux autres avant de penser à lui. Peut-être aurait-il voulu d'une autre carrière, peut-être aurait-il souhaité vivre une autre vie, mais il avait suivi ce et ceux qu'il connaissait, la lutte contre la magie noire et la seule famille qu'il n'ait jamais eue, les Weasley. Ron et Hermione n'étaient jamais loin, il aimait sincèrement Ginny et son métier le passionnait. Il n'était pas malheureux. Les enfants étaient arrivés vite, sans doute beaucoup trop vite. Harry n'avait pas pu gérer, n'avait pas su comment gérer. James avait hérité du prénom du père, Lily du fantôme de la mère. Au milieu et ayant hérité des traits de leur père, Albus était le noyau du second trio, censé faire revivre le premier, sans savoir comment, sans jamais y arriver.

Harry rêvait naïvement de reformer sa famille, celle qu'il n'avait jamais connue, celle dont le spectre le hantait.

- C'est maintenant que tu ne lui cherches plus d'excuses que tu lui en trouves, annonça Athéna en se couchant sur ses jambes.

Assis en tailleur sur l'herbe humide, James approcha une main du pelage noir de la chienne. Il s'arrêta à quelques millimètres des longs poils brillants, doutant qu'il ait réellement le droit de caresser Athéna. Celle-ci se redressa légèrement, pour rencontrer la main de son maître.

- Je parle mais je reste un chien, le rassura-t-elle. Et comme tous les chiens, j'adore les caresses.

James esquissa un sourire. Cette phrase, pour le moins simple, sembla déclencher l'ouverture d'une vanne dans le corps de James et il fondit en larmes, ses sanglots bientôt étouffés par le corps d'Athéna qui se colla à lui.

- Pourquoi…

Il murmura ce même mot, cette même question, des dizaines, des centaines de fois, inlassablement. Pourquoi maintenant, pourquoi lui, pourquoi eux. Pourquoi toujours lui, pourquoi toujours eux. Ne pouvait-il pas vivre normalement ? La génération de ses parents, et sa famille en particulier, s'étaient battus pour que le monde soit plus sain, plus sûr, plus juste. La génération de James était toujours dépeinte comme celle de la chance, une génération dorée bénéficiant de la paix et de l'essor d'après-guerre.

- Je sais que je devrais me considérer comme chanceux, affirma James entre deux sanglots. Je ne suis pas orphelin, je ne manque de rien, j'étudie dans une grande école de magie, j'ai des amis, je…

- Te comparer à ton père ne te servira pas à mesurer ta chance, coupa Athéna avec assurance. Ni ta souffrance. Le monde ne se sépare pas entre d'un côté les orphelins malheureux et de l'autre ceux qui ont un papa et une maman et qui devraient forcément être heureux. Ce n'est pas ainsi que s'établit le bonheur, parce qu'il est différent pour tout le monde. Ton père a une enfance malheureuse, tragique, une adolescence difficile et périlleuse, il a survécu, grâce à son courage, mérite l'étiquette « héroïque » qu'on lui colle depuis toujours. Ce n'est pas pour ça que ta vie est plus facile. Toi aussi tu as dû traverser des épreuves, elles ne sont ni pires ni meilleures, parce que tu as souffert et que la souffrance ne se mesure pas, ne se compare pas.

- La vie lui a refusé de connaître son père et voilà que j'en ai deux, souffla James, ses larmes taries. Il va me haïr pour cela.

Il eut envie de rajouter « pas vrai ? » timidement, comme un enfant qui pose une question dont la réponse l'effraie. Il n'avait pas honte de se comporter ainsi avec Athéna, il savait qu'elle ne le jugerait pas.

- Tu as tout fait pour te faire aimer de lui sauf peut-être l'essentiel. Te montrer tel que tu es.

- Je le fais, prétendit James.

- Non. Tu cherches à le comprendre, chacune de tes réponses comporte des questions que tu n'oses lui poser directement. Tu as mis du temps à cesser de faire semblant et face à lui tu gardes une réserve, parce que tu n'as pas oublié celui que tu as été, le petit garçon qui attend l'amour de son père. Maintenant tu en as un de père aimant. Il s'appelle Blaise et il n'a eu de cesse de veiller sur toi de loin.

- Mais… Je ne peux pas dire ça à mon père, enfin à Harry. Je ne vais quand même pas les mettre en compétition et choisir le gagnant ! Je… Blaise Zabini ne me connait pas, il ne peut pas m'aimer. Et mon… Harry… Je…

- Je ne connais personne qui puisse ne pas t'aimer mon jeune maître.

La conviction d'Athéna et la flamme qui brillait dans ses yeux firent sourire James. Un sourire reconnaissant et attendri.

- Ils n'auront le choix que si tu leur laisses le choix, reprit Athéna. Parle-leur. Sans retenue. Confie tes troubles, tes craintes, ton désarroi. Ils seront là pour t'aider. Et s'ils ne le font pas, tu ne seras pas seul pour autant.

Elle posa sa tête sur l'épaule de James qui sentait sa truffe humide chatouiller sa nuque. Il referma ses bras autour d'Athéna et, pour la première fois de sa vie, il sut qu'il ne serait plus jamais seul.

ooOOoo

C'était sans doute la première fois qu'il s'asseyait dans le square, sur l'un des trois bancs qui faisaient face au mur d'appartements. Il regardait les nombres onze et treize accolés aux yeux des moldus, et la douzième maison de la rue, invisible aux yeux de tous, ou presque, sans trouver la force de traverser la rue. Une quinzaine de pas tout au plus et il serait chez lui, dans cette maison qui avait été la sienne pendant dix-sept ans.

James ne pouvait s'empêcher de se poser des questions, d'imaginer quelle aurait été sa vie s'il n'avait pas porté le nom des Potter. Il refusait de penser à Blaise Zabini. C'était trop frais, trop effrayant. James sentit les larmes envahir ses yeux. Il se sentait perdu. Il ne savait plus qui il était, il ne savait plus vers qui se tourner. S'il avait été à Poudlard... Mais les vacances s'étiraient et il devait bien rentrer chez lui. Il espérait juste qu'il y serait toujours chez lui.

Soudain, la porte d'entrée du 12, square Grimmaurd s'ouvrit sur une magnifique chevelure rousse. Ginny referma les pans de sa cape autour d'elle en épiant les environs. Elle sursauta légèrement en croisant le regard de James, avant qu'une expression neutre et impénétrable se fige sur son visage.

- James !, l'appela sa mère. Dépêche-toi de rentrer avant que les journalistes n'accourent.

Le jeune adulte s'exécuta, heureux de ne pas avoir à réfléchir, ni à prendre de décision par lui-même.

- Où diable étais-tu passé ?, l'accueillit-elle en lui tenant la porte.

James s'aperçut qu'il était frigorifié en sentant la douce chaleur du feu qui se consumait dans le salon et s'y précipita, collant ses mains bleuies aux flammes. Ce n'est qu'en ressentant son corps se réchauffer qu'il s'aperçut du silence plombant qui s'était installé. Il fit volteface, rencontrant les regards de sa mère, sa sœur, son frère et celui de cet homme qu'il avait toujours considéré comme son père sans jamais se poser la moindre question.

Les yeux tirés de son père, l'incompréhension dans ceux de Lily et l'air satisfait qu'arborait Albus le frappèrent de plein fouet. Il n'avait pas cauchemardé, tout était réel. Et tous étaient au courant désormais.

- Ton frère nous a surpris alors que nous évoquions... tu sais quel sujet, confirma Ginny.

- Alors... Alors c'est vrai, murmura James.

Il leva ses yeux implorants vers ses parents, son cœur meurtri et perdu désirant plus que tout qu'ils réfutent, qu'ils répondent qu'il s'était trompé, qu'il avait mal compris, qu'il n'avait pas à s'inquiéter, que tout irait bien.

- Oui c'est vrai, répondit Ginny d'un ton neutre. Et si tu as des questions à poser, je veux bien t'accorder cinq minutes. Pas plus. J'ai un article à terminer sur le match amical qui a opposé le Liechtenstein au Gabon. Un match très peu suivi mais très disputé. Les gens ne savent pas ce qu'ils perdent, vraiment...

Sa mère était plus réactive à un match amical de quidditch qu'à la situation abracadabrante qui le frappait, et James en était que plus dérouté. Il avança de quelques pas, lui laissant le choix de la pièce dans laquelle ils s'enfermeraient cinq petites minutes. Mais elle hocha la tête de droite à gauche.

- Autant que nous ayons cette conversation ici, éluda-t-elle.

- Mais... Je...

- Tout le monde est au courant. Et tu es un grand garçon désormais, tu n'as qu'à puiser dans le courage de Gryffondor. A moins, bien sûr, que tu n'aies imploré le vieux Choixpeau Magique de t'envoyer là-bas...

La fureur chassa ce sentiment d'incertitude qui s'était installé en lui depuis la veille.

- Je t'ai dit pourquoi le Choixpeau m'a envoyé à Gryffondor ! Il m'a laissé le choix, il disait que j'avais ma place partout, dans les quatre maisons de Poudlard! C'est moi qui ai choisi Gryffondor ! Parce que toute la famille y avait été, parce que je croyais que ça le rendrait fier, que ça lui ferait plaisir !, explosa-t-il en désignant son père.

- Lui ?, releva Harry. Tu ne m'appelles déjà plus « papa » ?

Il semblait plus amusé et moqueur qu'autre chose. Et le sang de James se mit à bouillir.

- Je suis donc le seul que cet événement chamboule !? Ai-je seulement le droit de continuer de t'appeler « papa » ? L'accepterais-tu alors que tu as passé dix-sept ans à me reprocher mes actions et mes choix, à me faire comprendre que je n'étais pas à la hauteur, que je n'avais pas les qualités requises pour être ton fils !?

- Je suis maladroit, James. Parce que mon père n'était pas là pour m'apprendre, parce que tu es arrivé trop vite et parce que j'ai cru que tu étais comme lui, comme mon père, alors que tu étais juste... toi. Mais tu n'as pas à « mériter » d'être mon fils. Tu es né, tu portes mon nom, tu es mon fils, tu le seras toujours.

- Ton père n'était pas là, et crois bien que je le regrette et que j'en suis triste pour toi, mais ta deuxième famille était là. Les Weasley étaient là, depuis tes onze ans. Arthur a eu sept enfants. Tu aurais pu lui demander de l'aide, à lui. Quant au fait que je sois arrivé trop tôt... Parlons-en justement. Je n'ai rien demandé, moi. Toi non plus, visiblement. Alors pourquoi suis-je là ?

James s'était tourné vers sa mère en murmurant ses derniers mots. Si Harry n'était pas son père, Albus devenait son demi-frère, Lily sa demi-sœur. Ginny demeurait alors son seul parent complet et total. C'était elle qui détenait les réponses, elle qui possédait les clefs de la vérité.

Mais avant qu'elle ne puisse répondre, Lily s'avança à son tour, la surprise déformant les traits de son visage poupin.

- Tu as vraiment trompé papa avec cet homme ?

La douleur transcendait les traits de sa mère. Décevoir James faisait partie de sa vie, elle l'avait tant fait par le passé qu'elle s'y était habituée. Décevoir Lily, sa toute petite princesse, celle qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau, pour la première fois de sa vie, lui faisait bien plus mal.

Elle était consciente que Lily, et même Albus, étaient bien trop jeunes pour tout entendre de cette histoire. James souhaitait connaître la vérité, et Ginny le comprenait, c'était cette vérité qui avait conduit à sa naissance, à son existence sur terre. Mais Harry avait insisté, Harry était encore ce petit garçon qui ne demandait qu'une chose à la vie, celle d'être soutenu, d'être entouré. Albus et Lily, tout comme James, adulaient cet être imparfait envers et contre tout. Ils l'aduleraient plus encore en comprenant qu'il n'était qu'une victime. Et elle redoutait de revêtir le rôle de la méchante. Toutefois elle inspira un bon coup. Ginny n'avait jamais été de celles qui se dissimulent parmi les excuses et les mensonges.

- Nous connaissions Blaise depuis Poudlard. Il était dans la même promotion que votre père.

- A Serpentard ?, demanda Albus.

- A Serpentard, confirma-t-elle. A l'époque, seule la petite guerre historique entre Gryffondor et Serpentard faisaient de lui un ennemi de votre père. Plus tard, lorsque la guerre a réellement commencé, des camarades de Blaise se sont enrôlés auprès de Voldemort, intégrant les rangs des Mangemorts. Pas lui. Pas Blaise. Lui œuvrait en secret dans les couloirs de Poudlard, la nuit, pour protéger les plus jeunes des actes ignobles que les Mangemorts commettaient. Voldemort en avait placé partout, au ministère, à Gringotts, et à Poudlard. Ceux-là nous faisaient vivre un véritable enfer. Harry, Ron et Hermione avaient quitté le château pour... Pour poursuivre leur quête. Neville, Luna, moi et quelques autres tentions de leur faciliter la tâche. Mais nous nous opposions aussi aux Mangemorts présents à Poudlard. Beaucoup d'élèves nous ont suivis. Certains étaient bien trop jeunes mais... Ils nous racontaient parfois que quelqu'un leur était venu en aide alors qu'ils se trouvaient en fâcheuse posture. Ils croyaient que c'était moi, que c'était Neville ou Luna. Mais c'était Blaise. Et d'autres, sûrement. Il ne devait pas être le seul.

Ginny s'interrompit, avalant d'une traite le contenu de sa tasse de thé désormais froid. Elle se laissa tomber avec grâce dans un fauteuil, et James s'aperçut que tous s'étaient assis pour mieux l'écouter. Tous sauf lui, qui buvait la moindre de ses paroles.

- La guerre a pris fin et nous nous sommes doucement relevés. Très doucement. Ça nous a pris beaucoup de temps. J'avais perdu un frère, Harry gardait en lui de nombreux traumatismes... Et ce poids, celui que la communauté continuait de faire peser sur ses épaules. De Survivant il était devenu Sauveur, héros. C'était lui qu'il fallait suivre, lui qu'il fallait prendre en exemple. Alors il s'est abruti de travail, devenant le meilleur Auror de tous les temps, conseillant le Ministre, rebâtissant notre monde magique. Ron l'a accompagné et Hermione et moi avons vécu une dernière année scolaire à Poudlard. A notre sortie, le monde pansait ses blessures. Les gens commençaient à sourire à nouveau. Ma mère se remettait de la perte de son fils en s'occupant de Victoire, la première née de vos cousines. Le quidditch professionnel me tendait les bras et j'ai sauté sur l'occasion de faire ce que j'aimais le plus au monde. J'ai gravi les échelons facilement, le plus haut niveau était juste là, à portée de souaffle. Nous étions très occupés, tous les deux. Nous étions ensemble mais nous n'avions plus le même rythme. Harry travaillait beaucoup, devait toujours se rendre disponible pour des tas de commémorations et quand il était enfin libre, je m'entraînais, je donnais des interviews, nous jouions de malchance. Et ça a duré plusieurs mois comme ça. Nous ne faisions que nous croiser. Il n'avait pas souvent le temps de venir me voir jouer. A l'époque j'étais jeune et la guerre était terminée, je voulais en profiter, je sortais avec mes coéquipières, nous fêtions la victoire, enterrions ensemble les rares défaites. Nous avions une bonne équipe. Beaucoup de gens venaient nous voir jouer. Blaise venait très souvent. Nous nous sommes croisés un soir, dans un bar. Puis un autre soir, puis un autre. Il a fini par m'aborder et... je me suis laissée séduire. Même s'il ne se passait rien de compromettant entre nous, au début, nous nous cachions. Comme s'il était inenvisageable pour une ancienne Gryffondor et un ancien Serpentard d'être amis.

Les souvenirs affluaient en elle. La sensation de voler sur un balai professionnel, au plus haut niveau. Le sentiment grisant d'euphorie après une victoire. Le goût des lèvres de Blaise. Son corps brûlant qui lui avaient fait découvrir le plaisir.

Ginny se sentait bien avec lui. Mais les journalistes n'étaient pas très loin et Harry non plus. Trop souvent abandonné, trop souvent laissé seul. Il ne méritait pas ça. Il les avait sauvés. « Ce que tu as ressenti avec moi, tu ne le ressentiras jamais avec lui », avait dit Blaise. Et Blaise avait eu raison.

Blaise venait voir tous ses matchs. Harry, lui, était bien trop occupé. Blaise disait qu'il ne lui demanderait jamais d'interrompre sa carrière, Blaise disait qu'il était fier d'elle. Et Ginny écourtait leurs retrouvailles régulières, pour ne pas inquiéter Harry, qui n'avait ni le temps de l'amener diner, ni le temps de la surprendre. A peine lui disait-il qu'il l'aimait, le dimanche soir, par habitude. Blaise ne faisait aucune remarque. Mais Blaise n'en pensait pas moins. Le lendemain de leur seule nuit passée ensemble, Harry avait été surpris de voir Ginny rentrer. Il ne s'était même pas aperçu de son absence. Il ne lui avait posé aucune question.

Et puis elle était tombée malade. Des nausées à répétitions, un mal de ventre à pleurer. Il lui arrivait même d'avoir des vertiges lorsqu'elle volait un peu trop haut.

« Je te donne dix jours de congés, avait dit son entraineur. Fait ce que tu as à faire, prends une décision, aussi douloureuse soit-elle. Elle le sera, dans les deux cas. Tu as dix jours. »

Ginny n'avait pas très bien compris. Il avait fallu qu'une de ses coéquipières l'amène de force chez un guérisseur. Et la sentence était tombée. Ginny était enceinte de trois mois. Mais son cerveau refusait de l'accepter. Ils avaient appelé Harry. Puis Molly. Le premier faisait comme Ginny, refusant d'entendre raison, aussi Molly avait répété la même phrase dix, vingt fois, haussant la voix avec force, suffisamment pour que tous les patients du service l'entendent. Eux n'étaient pas soumis au secret médical et la rumeur se propagea, à la vitesse de l'éclair.

Les félicitations, alors qu'ils n'avaient pris aucune décision. Les conseils, alors qu'ils n'avaient pas réalisé. Les questions pressantes sur le sexe et le prénom du bébé, alors qu'ils se voyaient encore jeunes et libres. La date du mariage. Tout le monde voulait connaître la date du mariage. Les spéculations, les rumeurs, les on-dit commencèrent. Certains parlaient d'un mariage en grande pompe, dont le maitre de cérémonie serait le ministre en personne, d'autres parlaient d'une cérémonie discrète, sur les ruines de la maison des Potter, d'autres encore parlaient d'une robe de géante que porterait Ginny en raison de son énorme ventre.

Ginny lisait tous les articles, toutes les rumeurs. Et son ventre grossissait. Et elle refusait de se poser les véritables questions. Le bébé était-il de Blaise ? Voulait-elle vraiment de ce bébé ? Pourquoi avait-elle parlé à Harry avant de parler à Blaise ?

« Quelqu'un viendra préparer la chambre de James, demain.

Harry... On ne sait même pas si...

C'est un garçon. Avec les mêmes cheveux que moi. J'ai trouvé une paire de lunettes rondes. Toutes petites. Pour lui. Pour James.

Je ne crois pas...

Mon fils s'appellera James. James Sirius. J'aurais bien ajouté Remus mais Teddy...

Je ne veux pas de cet enfant ! »

Le visage de son compagnon, déformé par l'ahurissement eut raison d'elle. Qui se souciait de ce qu'elle voulait vraiment ? La communauté attendait déjà cet enfant, Harry attendait déjà cet enfant. Elle aurait pu avorter discrètement, Blaise l'aurait aidée. Mais on lui aurait alors reproché d'être remontée sur un balai, d'avoir pris des risques inconsidérés pour celle qui attendait l'héritier de l'élu. Blaise la rassura. Si le bébé était de lui, il mentirait. Il dirait l'avoir droguée. Il se moquait des risques, il voulait la protéger, il voulait ce qu'il y avait de meilleur pour elle.

Ce fut Blaise qui porta le bébé dans ses bras, Blaise qui lui offrit sa première peluche. « Il est trop beau pour ne pas être de moi, pas vrai ? » Ils en avaient ri. Quelques secondes à peine. Le bébé avait la peau laiteuse des Weasley, la tignasse brune des Potter. Ses yeux, en revanche, ressemblaient bien plus à ceux de Blaise qu'à ceux de Harry. Mais nul n'en fit jamais la remarque.

Ginny avait interrompu sa carrière. Pour le bébé. Pour la communauté. Pour Harry. Lui, en revanche, avait préféré clore une enquête qu'assister à la naissance de son fils.

« Il n'en a pas besoin, il n'a pas besoin de moi, il doit être comme mon père, fort, indépendant et brave, après on fera une fille, Lily, elle aura les yeux de ma mère et sa douceur aussi, et ensemble on s'occupera de notre troisième enfant, un petit garçon, comme moi. Comment on l'appellera, Ginny ? Non, pas Arthur. William ? Pourquoi William ? Moi je pensais plutôt rendre hommage à Dumbledore. On l'appellera Albus. Albus Severus. Ça fera plaisir à Lily... »

Harry n'avait pas pris James dans ses bras. Molly berçait le bébé en retenant ses larmes. Ginny, les yeux rivés sur la fenêtre, observait les nuages qu'elle ne verrait pas de près pendant longtemps. Elle avait raté la fin du championnat, il y avait cette nouvelle joueuse qu'on disait extrêmement prometteuse et dont on vantait la marge de progression. L'équipe nationale partirait le lendemain pour le Guatemala. Molly parlait d'allaitement, Ginny pensait quidditch. Fleur donnait quelques vêtements, Ginny pensait quidditch. Bill disait que James était beau, que ses yeux étaient vifs, intenses, que son regard était intelligent. Ginny pensait quidditch. Harry en voulait deux autres. Ginny en avait fini avec le quidditch.

Seize années s'étaient écoulées. Albus et Lily étaient là. Et James aussi. Ils jouaient le jeu de la famille parfaite, posaient pour quelques photos, dédicaçaient quelques biographies désuètes. Le jeu n'en valait pas la chandelle, aurait dit Blaise. Mais Blaise avait quitté l'Angleterre, Blaise avait quitté Ginny, comme elle le lui avait demandé. Blaise avait souffert. C'était de sa faute, bien sûr. Un regret de plus.

Ginny essuya ses larmes avec sa manche. Les sourcils de son mari formaient une seule et même barre, signe qu'il était plongé dans ses pensées. Il devait rembobiner le film, juxtaposer les images que venait de lui livrer Ginny aux siennes, ses souvenirs divergeant forcément. Ginny refusait de regarder Albus et Lily. Elle avait trop peur de lire en eux leur déception. Alors elle se tourna vers James. Il sursauta légèrement et la remercia d'un sourire sincère, d'un sourire ému. Malgré tout ce qu'il venait d'apprendre en deux jours, il conservait cette gêne pleine de remords. Elle lisait la culpabilité en lui. Et pourtant il n'était pas coupable. Il n'avait pas choisi de pointer le bout de son nez, il ne s'était pas imposé en criant « Arrête le quidditch, je veux naître ». Il était le fruit d'une erreur. D'une erreur délicieuse mais irresponsable.

- Et... Tu... Tu l'as revu ?

Ginny voulut crier « jamais ! », précipitamment, pour ne pas froisser Harry. Mais elle ne voulait pas mentir. Elle ne voulait plus mentir.

- Quelques fois, reconnut-elle. Pas quand tu étais enfant, il s'est effacé, il a laissé la place, il est parti. Il m'a beaucoup écrit. Mais je n'ouvrais pas ses lettres. Il est revenu à la charge l'an dernier, peu après le tournoi. Il disait qu'il ne voulait plus te dissimuler la vérité, il disait... qu'il voulait te rencontrer. Il disait qu'il n'avait cessé de penser à toi, tout ce temps, qu'il attendait que tu sois prêt, que tu sois grand, que tu sois majeur. Je l'ai revu quelques fois. C'était toujours lui qui faisait le premier pas. Sauf une fois, quand la salamandre t'a blessé et que les guérisseurs voulaient faire des tests pour sauver ton bras. Ils nous avaient demandé de nous tenir prêts, pour d'éventuelles transfusions. J'ai prévenu Blaise et il est venu, il est resté cloîtré derrière un rideau pendant des heures. Mais les guérisseurs n'ont pas eu besoin de lui, de nous. Ils ont fini par comprendre que rien ne te rendrait ton bras et t'ont ramené à Poudlard. Dans ma poche je gardais une lettre qu'il m'avait donnée la première fois que nous nous étions revu. Cette lettre il voulait te l'envoyer, avant de changer d'avis. Il pensait que ce serait mieux, pour toi, de le rencontrer, de pouvoir lui poser toutes les questions possibles, de ne pas te retrouver seul avec un bout de parchemin qui allait te bouleverser. C'est pour ça qu'il t'a donné rendez-vous, pour ça qu'il a attendu que tu sois majeur. Pour pas que la protection des apprentis sorciers s'emparent de l'affaire, la rendent publique et t'imposent de régulières visites au ministère, il...

- Pourquoi ?, murmura Lily. Pourquoi il aurait dû aller au ministère ?

- Parce que la protection des apprentis sorciers l'aurait forcé à faire une sorte de test de paternité. Et si le test... si le test...

- S'il s'était avéré que James n'avait pas les mêmes gênes que moi, coupa Harry, s'il n'avait pas hérité de mon sang, de mes gênes, de ma magie, alors il aurait dû faire un choix, devant une cour. Une sorte de procès pour victime qui aurait attisé l'intérêt de toute la presse sorcière.

- Quel choix ?, insista Lily.

- Choisir s'il voulait vivre avec sa mère, avec nous tous ou... Ou avec son père biologique.

Interdite, Lily garda le silence, s'enfonçant dans le sofa qu'elle partageait avec Albus. Lui dissimulait mal son bonheur. Il était persuadé que le test conclurait en ce sens, persuadé que la magie de James avait dressé ses cheveux bruns sur sa tête pour les décoiffer autant que ceux d'Harry. Mais la magie avait des limites. Elle pouvait colorer la peau et les cheveux, faire grandir et grossir, mais ne pouvait métamorphoser l'âme d'un sorcier. Et les yeux d'un sorcier étaient le reflet de son âme.

Albus sentait que Lily pensait à la même chose que lui, aux yeux de James qui ne portaient ni l'émeraude de Lily Evans, ni le bleu des Weasley, ni le marron clair des Prewett, ni le marron foncé des Potter. Ses noisettes entourées d'un trait d'un bleu profond l'éloignaient d'eux, à tout jamais, songea Albus.

- Mais maintenant que James est majeur, il ne peut plus faire le test, pas vrai ?, demanda Lily avec espoir.

- Il peut toujours faire le test, répondit Ginny. La différence c'est que... Étant majeur, personne ne peut prendre la décision à sa place. Il est libre de ses choix.

Effrayée, Lily se tourna vers James. Son frère tout entier, comme l'était Albus, ni plus ni moins et sans doute pas à demi, une notion qu'elle repousserait quoi qu'il se passe. Le silence s'installa à nouveau, et les cinq Potter restaient immobiles, laissant le feu s'éteindre et le thé refroidir.

Les cinq minutes étaient largement dépassées. Pourtant Ginny ne chercha pas à fuir, embrassant du regard ce salon qu'elle avait trouvé terrifiant, vingt ans plus tôt, et qu'elle avait fini par aimer.

Les dix minutes étaient largement dépassées, et Albus jubilait, les yeux clos, imaginant les prochains titres de la Gazette. « Harry Potter désigne son réel héritier. James Potter déshérité, quitte le pays. Albus Potter le fils prodigue, l'unique, le seul.. »

Les quinze minutes étaient largement dépassées, et Harry refusait de penser au choix que ferait James, à ce test dont le résultat ne changerait pas seulement sa vie, mais celle de cette famille qui avait toujours été la sienne. Ils n'arriveraient pas à tenir la presse à l'écart, Harry le savait. Bientôt viendraient les rumeurs, puis les hypothèses, et enfin les faits, implacables. « Harry Potter trompé, cocu. Harry Potter s'est défait du pire mage noir de l'histoire magique mais n'est pas capable de garder sa femme. L'héritier d'Harry Potter serait-il le fruit d'un adultère ? L'héritier d'Harry Potter serait-il en réalité le fils d'un pro-Mangemort ? »

Les vingt minutes étaient largement dépassées, et Lily continuait d'implorer Merlin de toutes ses forces. Elle ne voulait pas perdre son frère. Elle ne voulait pas voir sa famille imploser. Elle voulait revenir en arrière, gifler sa mère, l'empêcher de commettre la pire erreur de sa vie. Mais alors peut-être, James ne serait pas né. Ginny aurait continué sa carrière, se serait battue pour remporter une coupe du monde avec l'équipe nationale, aurait repoussé à plus tard l'idée de devenir mère. Et Albus et Lily ne seraient pas là non plus. Ce serait un autre James, un autre Albus, une autre Lily. Ou deux autres Lily. Ou trois Albus.

Les vingt-cinq minutes étaient largement dépassées, quand James s'approcha du feu, posant quelques bûches, soufflant sur les braises pour faire repartir les flammes. Une fois le feu reparti, il jeta un enchantement informulé sur la théière qui se mit à fumer avant qu'il n'en verse le contenu dans les tasses des deux adultes, d'Albus et de Lily. Avant de se tourner vers sa mère.

- Tu l'as gardée ? La lettre qu'il t'avait remise, ce jour-là, celle que tu avais sur toi quand on m'a charcuté le bras pendant des heures sans même m'endormir avant.

Ginny le regarda sans répondre. Il semblait plus fatigué qu'énervé. Il s'évertuait à rester calme, à ne pas laisser exploser devant eux le trop-plein d'émotions qui le dévorait. Il continuait de veiller sur eux, comme il l'avait toujours fait en se pliant à leurs recommandations sans tendresse, à leurs ordres sans affection, posant près d'eux pour les photographies des journalistes, jouant au jeu de la famille parfaite aux yeux des membres de leur communauté, alors qu'il n'avait rêvé que d'une étreinte, que d'un conseil, que d'un je t'aime.

Elle savait qu'il en ferait de même, encore, toujours. Elle avait confiance en lui. Et s'il changeait, s'il faisait une bêtise, une erreur qui salisse l'image de leur famille, elle ne dirait rien. Elle l'avait tant déçu qu'il méritait bien de lui rendre la pareille. Alors elle hocha la tête, sortant un bout de parchemin de sa cape. Elle l'avait conservé sur elle tout ce temps. Pour que personne ne le trouve, pour que personne ne comprenne. Elle aurait peut-être dû s'en débarrasser. Elle n'avait jamais trouvé le courage de le faire.

- Incendio !, s'exclama Harry en se redressant, aussi vif que l'éclair.

Ginny laissa tomber la lettre par réflexe et tous l'observèrent se consumer en tombant au sol. Ginny, Lily et Albus retenaient leur souffle, conscients que la lueur qui brillait désormais dans les yeux de James précédait une dispute sans précédent. Mais James les étonna. Car jamais il n'agissait selon leur appréhension.

- Tu es content de toi, j'imagine ?, demanda-t-il à Harry. Tu avais peur que cet homme me lègue une incantation ancienne pour faire revenir Voldemort à la vie ou quelques sortilèges de magie noire que j'aurais pu tester sur toi ?

- Je crois que nous devrions oublier cette affaire. Ce n'est pas bon de ressasser ce qui...

- De ressasser ? C'était hier, je te rappelle ! J'ai appris que je n'étais peut-être pas ton fils hier ! Tu devrais me rassurer, pas rester tranquillement installé dans ton fauteuil ! Tu devrais m'entourer, m'assurer que tu seras toujours là pour moi, m'aider à comprendre, à digérer tout ça, pas détruire ce qui pouvait m'aider à comprendre !

- A comprendre quoi ? Tu as vu tes cheveux ? Des épis comme ça ne te viennent que de moi. Tu n'as rien à comprendre, James. Ce qui s'est passé entre ta mère et cet homme ne regarde qu'eux et moi. J'ai pardonné à ta mère, c'était l'après-guerre, nous étions jeunes et sans doute un peu idiots, tu t'es bien amusé dans la salle de bains des préfets avec Maggie Towler et pourtant tu es avec Natasha aujourd'hui...

- Et si c'était lui mon père ?

- C'est impossible. Et ça ne devrait même pas te décevoir, je sais que tu m'aimes, et on était près de... Je voulais faire des efforts, tu t'en es bien aperçu le soir de la fête. Je veux faire des efforts, c'est tout ce que tu as toujours voulu, alors oublie cette conversation que tu as entendue hier, oublie cette lettre détruite à jamais, oublie cet homme qui ne t'apportera jamais rien de bon...

- C'est faux, coupa Ginny à la surprise de tous. Il t'aime, affirma-t-elle en regardant James. Il t'aime depuis toujours. Il était là quand tu es né. Il m'avait accompagnée, c'est lui qui t'a tenu dans ses bras le premier. Lui qui...

- Mais enfin Ginny !, hurla Harry. Que cherches-tu à faire ? A l'encourager à faire ce stupide test !? Il faut plus que du sexe pour faire un enfant ! Nous nous aimons, nous...

- Aujourd'hui je t'aime plus que Blaise. Mais à l'époque...

- Tu doutes maintenant, parce que cette histoire te chamboule. Mais tu ne m'as pas quitté pour lui. C'était ce qu'il voulait mais tu es restée avec moi. Et lui est parti. Il a abdiqué. Il t'a abandonnée. Qui s'est occupé de toi, de James, pendant dix-sept ans ? Mal, sans doute. Je n'essaie pas de prétendre que j'ai fait les bons choix. Je sais que je ne suis pas le mari parfait, je sais que je rentre tard, que je consacre beaucoup de temps et d'énergie à mon travail, je sais que rien n'est moins évident que de porter mon nom et de subir la célébrité qui va avec. Je sais que je ne suis pas un bon père pour toi, James. Je sais que tu m'as attendu des nuits durant quand tu étais enfant, je sais que tu aurais aimé que je sois plus affectueux, plus attentif, que je vienne voir tes matchs à Poudlard, que je te conseille sur la vie, sur les filles aussi sans doute mais...

- Que tu cesses de me comparer à ton père aurait suffi, coupa James d'une voix implacable. Par Merlin... J'ai passé des années à t'attendre, oui, à essayer de te rendre fier, à chercher un moyen de lire en toi ce que je voyais quand tu regardais Albus et Lily. Des années à m'en vouloir, à culpabiliser. Avant d'enfin comprendre que le problème ne venait pas de moi mais de toi. Je m'étais fait à l'idée, par Merlin. A l'idée de ne jamais savoir ce que c'était que d'être aimé par toi. A l'idée que tu ne me croirais jamais. Et puis mes amis et moi t'avons apporté la preuve que nous n'avions pas menti toutes ces années, la preuve que c'étaient les frères Zigaro qui te mentaient et te manipulaient depuis tout ce temps. Et pourtant tu poursuis ton enquête...

- J'ai besoin de plus de preuves que celles d'une dizaine d'adolescents pour convaincre le Ministre, essaya d'expliquer Harry.

- Le soir de mon anniversaire, tu as dit ces mots que je rêve d'entendre depuis des années. Et deux jours plus tard tu redeviens celui qui m'a fait du mal pendant dix-sept ans ! J'implore ton aide, ton soutien, je m'imagine naïvement que nous allons traverser cette épreuve ensemble et tu préfères l'ignorer, comme tout ce qui me touche de près ou de loin ! Quand je choisis Gryffondor pour te plaire, tu me le reproches. Quand je fais l'andouille avec mes copains, que je parcours Poudlard la nuit, que je fais des farces, tu me reproches de vouloir faire comme ton père ! Quand je ne me comporte pas comme lui tu me reproches de ne pas lui ressembler assez ! Quand j'ai de bonnes notes tu ne me félicites pas ! Quand mon niveau scolaire baisse parce que je suis acculé par l'année la plus éprouvante de ma vie, par ce fichu Tournoi qui me traumatise encore aujourd'hui, tu me dis que je te déçois ! Quand je remonte la pente et réussis mes Buses tu m'accuses d'avoir triché ! Quand je repasse mes Buses parce que tu as cédé aux journalistes et au ministère tu m'accuses de vouloir faire mon intéressant ! Quand je tombe face à une salamandre en voulant protéger mon frère, ton fils, tu m'engueules et me punis, comme si la perte de mon bras n'était pas une punition assez forte ! Quand je te dis que j'aime Natasha, tu ne l'invites pas à ma fête d'anniversaire, lui préférant cette Lily Evans que tu ne connais pas plus que moi, juste parce que sa folle de mère l'a appelée ainsi ! Par Merlin, tu ne m'aimes pas, tu devrais être ravi de te débarrasser de moi ! Maman dit que cet homme m'aime, mais tu préfères détruire sa lettre, par peur de quoi, par Merlin !? Que je trouve auprès de lui ce que tu n'as jamais su m'offrir ?

La voix de James tonnait de plus en plus fort alors qu'il s'approchait du Survivant, menaçant. Sa baguette tremblait dans sa poche, et Harry reculait non pas effrayé mais compréhensif, parce que James avait besoin de vider son sac, parce qu'il avait bien méritait d'être ainsi accusé.

- C'est même pas ça, bordel ! C'est pas que tu n'as jamais su me l'offrir, c'est que tu ne l'as jamais voulu !

Un « pop » raisonna, alors que Kreattur transplanait entre Harry et James sans sembler surpris par la scène qu'ils offraient. Il avait dû les entendre depuis la cuisine et avait judicieusement choisi de transplaner entre eux, pour les séparer si besoin.

- Monsieur James a reçu un appel de miss Kandinsky, apprit-il d'une voix calme et mesurée, tranchant avec la tension qui avait fait trembler la pièce.

James sursauta, sa colère le quittant d'un coup, sans qu'il n'en soit surpris. C'était bien là la preuve que Natasha comptait plus à ses yeux que les membres de sa famille, qu'il l'aimait davantage que sa petite sœur qui pleurait sans bruit, que sa mère qui lui reprocherait toujours d'avoir mis fin à sa carrière de joueuse, que son père qu'il avait tant adulé et même que son frère qui avait tenu la première place dans son cœur mais qui n'avait rien fait pour la garder. Bien au contraire.

- Tu dois être ravi, parvint-il à murmurer à son frère.

Albus esquissa un sourire radieux. Il ne se donnait plus la peine de se dissimuler aux yeux de son père. Il était son unique fils, désormais. Son avenir, son successeur.

- J'ai toujours su que tu n'étais pas mon frère, affirma Albus.

Son ton froid fit frémir sa famille. Ginny et Lily le regardaient avec peur, Harry voulut s'approcher de lui, mais le regard d'Albus l'immobilisa. Même Kreattur l'observait avec crainte. C'était son moment, Albus avait été suffisamment généreux pour laisser James s'exprimer, c'était à lui désormais de dire à celui qui n'était plus son frère ce qu'il pensait réellement de lui. Il avait fait tomber les Zigaro, il avait anéanti ses rêves de grandeur. Il méritait de souffrir.

- Tu es loin, tu es lent. Tu avances au rythme d'une vie ordinaire, banale. Tu remplis tes journées de quidditch, de bêtises...

- Je remplis mes journées de sourires et de rires.

- Je préfère les savoir vides, choisir avec quoi les remplir. Je vais à l'essentiel, je ne m'encombre pas d'une asperge, d'un labrador, d'une fille sans grâce et sans...

- Ne parle pas ainsi de mes amis. Ne parle pas ainsi de Natasha.

Ce point-là, plus encore que tout autre, était aussi délicat que le cristal. Ils n'avaient pas oublié cette nuit terrible au terme de la forêt interdire. Ils n'avaient pas oublié le sortilège de mort qu'Albus avait lancé sur Natasha. Ils ne l'oublieraient jamais.

- J'avance. Sans toi. Je n'ai plus besoin de toi... Et toi tu restes là, dans ce que tu connais, dans ce qui fait ta vie. Passable. J'avance, je m'élève et plus j'avance et plus tu m'apparais tel que tu es. Un point au loin. Très loin. Insignifiant.

- Un point parmi d'autres, je confirme. Un point lumineux parmi les étoiles, le feu, le soleil. Je n'ai jamais voulu briller plus qu'un autre.

- Tu brilleras bientôt par ton absence. Nécessaire, souhaitable. Tu quitteras cette famille, ce pays, et tout ce qui t'est cher. Car tu pars peut-être au loin mais tu seras seul. Les ténèbres auront vite fait de t'engloutir et si elles ne sont pas là, je les créerai. Pour les montrer à ces misérables petits points qui te suivent depuis six ans en se trompant de leader. Oh oui, James, je les créerai pour t'engloutir et tes amis avec. Tu ne sauras pas réagir, tu n'as jamais su le faire, tu n'es un héros qu'aux yeux des faibles, tu n'es un leader que pour une poignée d'adolescents qui se disputent une coupe couverte de poussière. Ils me supplieront de les sauver. Tu me supplieras de te sauver.

- Et tu me laisseras crever pour être ce que tu as toujours voulu être, ce que tu as toujours été, le premier fils, l'héritier, le...

- Non. Je te sauverai. Toi et tous les autres. Un héros se mesure au poids des vies qu'il sauve. Tu serais bien trop heureux de mourir entouré de tous ces êtres que tu aimes plus que ta propre vie.

- Tu me hais tant que ça ? Tu me détestes à ce point, Albus ?

- C'est parce que tu te poses encore la question que je te hais autant.

James était sonné, comme l'ensemble des Potter. Mais pas tant qu'il l'aurait cru. Albus l'avait déjà surpris et blessé tant de fois que James ne lui offrit pas la récompense tant attendue, celle de le voir pleurer, implorer, s'enfuir à toute vitesse. Il n'irait pas se cacher pour pleurer toutes les larmes de son corps. Natasha voulait le voir. Et il l'aimait davantage que ce petit frère qui avait fini par atteindre l'un de ses objectifs.

- Je t'aimerais toujours, tu sais, finit-il par dire sans émotion. Je continuerai de ressentir pour toi cet amour qui t'a bien servi pendant des années, qui t'a protégé, derrière lequel tu cachais tes ignominies et ces ambitions malsaines que tu ne réaliseras heureusement jamais. Avant de devenir mon ami, Scorpius m'a préféré à toi, brisant le peu de sentiments qu'un être tel que toi pouvait ressentir. Les deux garçons et la fille que tu avais sélectionné parmi les élèves de ta promotion n'ont jamais été tes amis. Pas vraiment. Pour cela il aurait fallu que tu t'intéresses à eux pour autre chose que pour ce qu'ils avaient à t'apporter. Désormais ils ont d'autres amis et tu vas te sentir bien seul.

- Je me consolerai avec Natasha, répliqua Albus, haineux.

- Elle est bien plus forte que tu ne le seras jamais. Et je viens de comprendre à quel point je le suis aussi. Plus fort que toi. Tu prétends que l'amitié ne t'intéresse pas, que la solitude te convient mieux... Sache que si tu changeais d'avis, je serai toujours là pour toi. Si tu as besoin de quoi que ce soit, un jour, plus tard, sache que tu pourras toujours compter sur moi. A mes yeux, dans mon cœur, tu seras toujours mon frère, Albus.

- Et tu oses prétendre que tu es plus fort que moi ?, s'étrangla Albus.

James ne perdit pas de temps à répondre. Plus aucun être dans la pièce n'en doutait. Il ne prit pas non plus la peine de jeter un dernier regard à son père. Le temps était passé, il n'avait plus rien à lui dire. Il s'agenouilla devant Lily, séchant ses dernières larmes avec tendresse, lui offrant un sourire qui se voulait rassurant.

- Je ne crois pas avoir besoin de te le dire, j'espère que tu le sauras toujours, que tu n'en douteras jamais, mais je t'aime ma Lily. Peu importe la couleur de mon sang, peu importe si je ne suis ton frère qu'à moitié. Tu seras toujours ma sœur, entière et belle, sauvage et merveilleuse, ma raison de sourire en ce monde parce que je sais que toute ta vie tu le rendras plus beau.

Lily se jeta dans ses bras si vite qu'elle le déséquilibra avant qu'il ne se redresse pour la serrer contre lui le plus tendrement possible. Il apposa un baiser sur son front, et lui fit un clin d'œil, parce qu'il savait qu'elle détestait quand il l'embrassait sur le front, parce que ce geste lui rappelait qu'il serait toujours plus grand qu'elle, la petite dernière de la famille. Pourtant, en ce jour, elle fut heureuse qu'il le fasse, qu'il lui prouve que rien n'avait changé, que rien ne changerait jamais.

James se redressa, faisant venir à lui d'un sortilège d'attraction bien dosé ce qu'il avait oublié de prendre la veille, quand il s'était enfui par la fenêtre. Son blouson, pour affronter la fraîcheur de la nuit. Sa besace dans laquelle étaient enfermées quelques affaires. Il avait plus de dix heures de retard pour son rendez-vous avec Natasha, se faire pardonner lui prendrait sans doute du temps.

- James, murmura sa mère.

Le garçon se tourna vers elle, les bras glissant dans son blouson.

- Je dois y aller. J'avais rendez-vous avec Natasha ce matin mais... disons que les événements récents ont embrouillé mon esprit.

- Je ne comptais pas t'empêcher de la rejoindre. Je voulais juste te parler de cette lettre. Et je crois que je dois le faire maintenant, avant que ton père ne me fasse changer d'avis.

- Ginny...

- Non, Harry. James mérite de savoir. Nous n'en doutions pas, nous n'en doutions plus, mais il vient une nouvelle fois de nous le prouver. Alors...

- La lettre est détruite, rappela Harry, toutefois un brin inquiet.

Son épouse se tourna vers Albus et Lily, pensive. Avant de s'adresser à Kreattur.

- Amène Albus dans sa chambre et veille à ce qu'il n'entende rien de ce qui va se dire durant les quinze prochaines minutes.

- Quoi !?, s'exclama Albus. Mais...

Avec un sourire satisfait, Kreattur s'empara du bras d'Albus et les fit transplanner. Ginny ne tarda pas à entendre les hurlements mécontents de son fils, enfermé à l'étage.

- Tu n'avais pas à faire ça, soupira Harry.

- Bien sûr que si. Il est temps que nous agissions, Harry. Albus ne va pas bien, il est... malade. Nous devons trouver une solution, rencontrer des psychomages, tout tenter pour enlever ces idées néfastes de sa tête. Quant à toi Lily...

La jeune fille baissa la tête, prête à les laisser seuls.

- Tu peux rester, affirma sa mère. Mais ton frère en sera très énervé, et il risque de te harceler pour savoir ce qui s'est dit.

- Je m'en fiche. Je veux rester. Je veux que James sache que lui aussi pourra toujours compter sur moi, que je suis prête à traverser cette épreuve avec lui, affirma Lily.

- Mais cette fichue lettre a brûlé par Merlin !, s'énerva Harry.

- Mais je la connais par cœur, rétorqua Ginny. Comptes-tu me lancer un Incendio pour m'empêcher de parler ? James, je vais te répéter les mots de Blaise tels que je les ai lus, des milliers de fois. A chaque fois je redoutais que tu les lises, que tu apprennes la vérité, que cette famille n'implose. Mais tu m'as prouvé une fois de plus que tu veillerais toujours sur les tiens, que jamais tu ne mettrais en péril cette famille. Alors... Voilà.

« Je me souviens de tout. Malgré l'âge, malgré les années, malgré la vie qui file sans nous attendre.

Je me souviens des mots de ta mère. Je me souviens de la peur dans ses yeux, des tremblements de ses membres.

Je me souviens des questions muettes qui me taraudaient. Elle paraissait si effrayée, si fragile que je n'ai pas osé les lui poser. Je ne suis pas un lion, après tout, et le vil serpent en moi a préféré attendre, taire, fermer les yeux. Pourtant je ne cessais de penser à toi, à elle, à nous. Surtout à elle. Surtout à toi. Surtout à nous. Tout se mélangeait. La peur, l'incertitude, l'envie de fuir, le besoin de rester.

Je me souviens de l'effroi qui ne cessait de s'accroitre en elle, de son souffle court, de ses gestes saccadés. Elle n'avait jamais été aussi tendue qu'en ce moment, elle la joueuse professionnelle.

Je me souviens de la résignation qui se mêlait à l'effroi et des mots qui mourraient dans ma gorge.

Je me souviens de ces textes passionnés que j'apprenais par cœur, mais qui ne sortaient jamais au bon moment. Je voulais la rassurer et lui faire plus peur encore, lui dire « on s'en va, on s'en fout », lui prendre la main et transplaner. Je savais qu'elle n'abandonnerait pas ses parents, sa famille. Je savais qu'elle n'abandonnerait pas Harry.

Je me souviens des articles, des gens qui la suivaient dans la rue. Je me souviens des regards, des reproches, des conseils qu'elle n'écoutait pas. Je me souviens des hormones qui la changeaient, de ses sautes d'humeur, de son envie de grimper sur un balai. Je me souviens m'être demandé mille fois si elle aurait préféré fuir, voler pendant des heures, des jours, sans se retourner ou glisser de son balai, de très haut, et se laisser tomber. Je me souviens m'être maudit de ne pas l'enlever, une bonne fois pour toute, et la garder pour moi tout seul. Je me souviens avoir espéré si fort de la partager avec toi.

Je me souviens de sa main diaphane et raide, accrochée à la mienne. Je me souviens de l'engourdissement de mes doigts, des os de mes phalanges qui craquaient sous la pression des siennes. Je me souviens de ses hurlements, si forts, si effrayants et pourtant si doux à mes oreilles.

Je ne me souviens que vaguement de la bourse de mille gallions et du contrat que mon avocat a fait signer au Guérisseur. Tout ce manège, pourtant crucial, avait soudain si peu d'importance à mes yeux.

Je me souviens du dernier cri qu'elle a poussé et de ce silence de plomb qui s'est installé.

Je me souviens de ces quelques secondes qui m'ont paru des heures, des jours, des siècles. Et enfin ce son, cristallin, doux, euphorisant. Tes pleurs. Ta voix. La preuve de ta vie, de ta santé.

Je me souviens des pleurs de ta mère, de ses yeux qui refusaient encore de quitter cette fenêtre, qui refusaient déjà de te regarder. C'était injuste, bien sûr. Injuste pour toi, injuste pour elle. Elle n'est pas méchante, mais elle avait d'autres rêves, et tu les as brisés, sans même le savoir.

Je me souviens de ses premiers mots, dès que le Guérisseur est revenu vers nous. « Prends-le toi, je ne veux pas le voir. » J'ai compris à cet instant précis qu'elle ne partageait pas mon impatience, qu'elle se moquait, finalement, de savoir si j'étais ton père. J'ai compris qu'elle ne t'aimerait jamais plus que les balais, jamais autant que le vent dans ses cheveux.

Je me souviens que tu n'étais pas très lourd mais que ce petit poids représentait déjà la vie.

Je me souviens de tes mains qui bougeaient très vite, tu ne cessais de les plier et de les déplier. Tu faisais connaissance avec tes doigts, tu as même caressé ma chemise.

Je me souviens de tes courts cheveux bruns, trop courts pour savoir qui te les avait donnés.

Je me souviens de tes yeux qui me regardaient, de ton odeur et de tes pleurs qui ont cessé.

Je me souviens de ta bouche, qui s'est doucement étirée.

Je me souviens des larmes qui coulaient sur ma joue, moi qui n'avais jusque-là jamais pleuré.

Je me souviens des vieilles photographies, de celles où je ne suis qu'un enfant. Je me souviens de cette éducation stricte qui a fait de moi ce que je suis. Je me souviens qu'un garçon se doit de ne jamais se montrer faible et d'être un héritier digne. Je me souviens d'avoir balancé toutes mes certitudes au moment où nos regards se sont croisés.

Je me souviens de ce qu'a dit ta mère. « Ne dis rien. Ne le dis surtout pas. Pas à voix haute. Rien qu'à voir ta tête, je sais la vérité. Mais ne la dis pas. Parce que c'est lui qui va l'élever. Parce que c'est lui qu'il va appeler papa. Alors ne me dis rien, Blaise. Et ne te le dis pas à toi-même. Il ne s'appelle pas Joshua. Il s'appelle James. James Sirius Potter. N'en parle jamais à personne. Ni à lui, ni à qui que ce soit. »

Je me souviens avoir songé une dernière fois à l'amener avec moi. A vous prendre tous les deux et à partir loin, tous les trois. Je me souviens être parti, seul. Je me souviens de ce manoir luxueux que j'habitais et où je n'ai jamais remis les pieds. Je me souviens être parti sans affaires, sans prévenir personne. J'avais les poches emplies de gallions, je n'avais besoin de rien de plus. Je pensais n'avoir besoin de rien de plus.

Le temps est passé, j'ai refait ma vie, comme disent les moldus. Mais je me souviens.

Je me souviens de l'interminable attente de cet été-là. Je me souviens de cette excuse que j'avais inventée pour quitter l'Irlande une journée entière. Je me souviens avoir deviné que je ne pourrais me satisfaire que d'un instant.

Je me souviens du bruit et des gens, de la rumeur qui ne cessait d'accroître, des regards qui se sont tournés vers vous, vers lui, vers toi. Je me souviens aussi que je ne t'ai pas regardé tout de suite. Je l'ai vue, elle, et je ne comprenais pas pourquoi les gens continuaient de marcher, de courir, de parler, de vivre. De le regarder lui alors qu'elle était là, juste à côté de lui, belle à en crever. Je me souviens l'avoir regarder si fort que ses yeux ont fini par rencontrer les miens. Je me souviens que la terre s'est arrêté de tourner, que l'air s'est épaissi, que plus rien n'avait la même odeur, le même goût.

Je me souviens de ses yeux qui se sont détournés de moi pour se poser sur toi. Je me souviens du choc, de la surprise, de la joie et de la déception. Je me souviens du mal lorsque tes yeux le regardaient lui, avec amour, avec adoration. Je me souviens du bonheur de te voir heureux, en bonne santé et empli de cette impatience propre aux enfants qui pensent découvrir le monde en découvrant un château. Tes vêtements n'étaient pas aussi élégants que ceux que tu aurais porté si tu avais été mon fils, ta démarche aurait été plus mesurée, ton port de tête plus hautain. Mais jamais je n'aurais cru pouvoir t'aimer autant, tel que tu étais. Trop vite, tu as disparu. Tout aussi vite, elle a disparu.

Je me souviens avoir hésité. Je voulais la suivre elle, je ne voulais pas te quitter. Les remords étaient là, me rappelant comme il aurait été plus simple de vous enlever quand il était encore temps. Pour la première fois je t'ai choisi toi. Une poignée de gallions plus tard, j'entrais en toute illégalité dans le Poudlard Express. Un Charme de Désillusion plus tard, je passais et repassais devant ton compartimentent, m'emplissant de ton rire, de ta voix, de ce que tu m'offrais. Tu t'étais déjà choisi un ami, trop grand, dégingandé, bien loin de ceux qui avaient été mes alliés lorsque j'avais ton âge. Tu étais un lion parmi les lions, bien avant de passer sous le Choixpeau Magique. J'étais là, tu sais. Il n'a pas été difficile de convaincre les concierges. L'Héritier des Zabini dissimulé derrière une tapisserie poussiéreuse pour observer de loin l'héritier du Survivant. J'ai lu dans tes yeux que ta maison était un choix, bien plus que pour tes camarades. J'ai compris que tu t'y rendais pour lui, toi qui avais ta place partout. J'ai eu mal. Plus mal que lorsque Amycus Carrow m'avait jeté un Doloris pour me punir d'avoir protégé ta mère. Plus mal que jamais.

Je me souviens de ce mal qui se rappelle à moi chaque 1er septembre. Je me souviens des mensonges que j'invente pour rester seul, des sortilèges que je me lance pour ne pas venir te voir, de l'alcool que j'ingurgite par litres entiers ces jours-là, pour m'abrutir, pour ôter ton image de mon esprit.

Je me souviens de toi. Chaque matin, chaque lever de soleil, chaque rafale de vent me rappelle ce petit être que j'ai autrefois porté dans mes bras, ce petit être que je n'ai porté qu'une seule fois.

Je me souviens de cet amour qui m'a lié à ta mère. Je me souviens que c'est toi cet amour qui me liera toujours à elle.

Je me souviendrai toujours de toi. »

Ginny avait fermé les yeux très fort, émue et terriblement inquiète. C'est le bruit de la porte qui la fit sursauter, la ramenant subitement sur terre.

- Il regardait papa, murmura Lily. Il regardait papa, il l'implorait, comme s'il voulait lui dire « ça ne change rien, pas vrai ? Je reste ton fils ». Et papa n'a rien dit. Papa est parti quand tu as parlé de la répartition de James. Je crois que ça lui fait mal d'apprendre qu'un homme aime davantage James que lui. Un homme qu'il ne connaît finalement que très peu et qu'il a mis dans la case des méchants seulement parce qu'il était à Serpentard. Je crois que papa a peur aussi. Parce que cet homme t'a beaucoup aimée, et qu'il doit t'aimer encore. Je crois que papa a peur de te perdre. Et je crois même qu'il a peur de perdre James.

- Et toi, ma Lily ? J'espère que tu n'as pas peur...

- Non. Je suis... heureuse, je crois. James a mal parce que tout ça est nouveau pour lui, parce qu'il est perdu. Mais je crois qu'il finira par être heureux de savoir ça. Parce que cet homme va lui donner ce que papa ne lui a jamais donné. Ni toi, d'ailleurs.

Ginny hocha la tête, bouleversée. A l'étage Albus continuait de hurler d'avoir été privé d'une part de la vérité, l'injustice le frappant alors que James n'était plus là pour recevoir les coups à sa place.

ooOOoo

Les Kandinsky, tout comme les Potter, habitaient Londres. Les deux familles s'étaient installées non loin du centre de la capitale anglaise, mais les quartiers choisis différaient. Si le square Grimmaurd s'étendait dans un quartier résidentiel paisible, l'appartement des Kandinsky vibrait selon les aléas de la mode, tant le quartier était réputé comme « branché » pendant des années, avant d'être délaissée au profit d'un autre, puis repris d'assaut par la jeunesse anglaise.

L'endroit était plutôt bien desservi par les transports en commun moldus mais James préférait faire le chemin à pied. Il avait pris le métro moins de dix fois et avait à chaque fois rencontré des sorciers amateurs des transports moldus qui le reconnaissaient toujours et faisaient vivre des scènes inattendues aux moldus qui voyageaient dans le même wagon qu'eux et s'étonnaient de voir des adultes, et même une famille entière l'année passée, courir vers un adolescent apparemment ordinaire comme s'il s'était agi d'une divinité. Les jeunes cherchaient alors sur leurs téléphones dans quelle émission de télé-réalité il avait pu passer, ou quel artiste émergent ils avaient pu ignorer.

Une fois dans la rue de l'appartement des Kandinsky, James huma les habituelles effluves d'origan qui ne quittaient jamais la rue car la pizzeria du petit immeuble de désemplissait pas. Avant même qu'il n'ait pu atteindre la sonnette, la porte s'ouvrit et Rose se jeta dans ses bras.

- Par Merlin, James, j'étais morte d'inquiétude !, cria-t-elle, sa bouche pourtant contre l'oreille gauche de son cousin.

- Entre, mon garçon, l'invita Ivan en apparaissant derrière Rose. Et tiens toi prêt à subir la colère de notre terrible...

- C'est bon papa, le coupa Natasha.

Elle jeta à peine un regard à son petit-ami qui se sentit plus mal encore en voyant qu'elle était fâchée après lui.

- Tu as bien choisi ton moment, on allait se mettre à table, dit-elle d'un ton froid en se dirigeant vers la cuisine.

Rose affubla James d'une grimace compatissante et emboîta le pas de sa meilleure amie.

- Ah, l'amour, soupira Ivan. Il nous réserve toujours le meilleur comme le pire, n'oublie jamais ça mon garçon.

- Je suis désolé, monsieur. Je devais venir ce matin mais...

- Oh je ne doute pas que ton empêchement ait été réel. Et elle n'en doute pas non plus. Mais elle n'a pas encore ma sagesse et c'est aussi pour cela que tu l'aimes. Va vite la voir, il n'est pas heureux de manger sur un malentendu, la digestion n'en est que plus difficile. Et Katarina a cuisiné du borshtch, une soupe à la betterave et à la viande, très épaisse, que seuls les russes ingurgitent sans mal, ajouta l'homme avec un clin d'œil malicieux.

Ivan débarrassa James de ses affaires et celui-ci passa devant le salon, saluant d'un signe de main les deux sœurs et le frère de Natasha, avant d'entrer dans la cuisine où Natasha et Rose nettoyaient trois énormes casseroles en silence.

- James !, s'exclama Katarina en avançant vers lui.

Elle l'entoura machinalement de ses bras, comme s'il était naturel d'étreindre ceux auxquels elle tenait, et James ferma les yeux très fort, profitant de cette étreinte familiale si rare chez les Potter.

- Que t'est-il arrivé ? Ton visage... Tu as l'air si abattu. Tu... Tu as beaucoup pleuré, n'est-ce pas ?

Bien qu'elle ait chuchoté, Natasha fit volte-face, son ouïe animale ne se laissant que rarement duper. James en profita pour l'implorer du regard, et Katarina se sentit de trop. Elle s'éclipsa, rappelant toutefois aux trois adolescents qu'elle reviendrait avec le reste de la famille cinq minutes plus tard, car le borshtch se dégustait chaud. Et James ne perdit pas une seconde de plus.

- Je suis désolé pour ce matin. Sincèrement. Je te promets que rien ne m'importe plus en ce monde que de passer du temps avec toi.

Natasha croisa les bras contre sa poitrine, s'adossant à l'évier en baissant le regard. Rose la connaissait mieux que personne et comprit que sa meilleure amie cherchait seulement à se protéger. Depuis qu'elle vivait dans une bulle de bonheur avec James, elle redoutait l'avenir et le départ de celui-ci.

- Tu aurais pu me prévenir, parvint-elle à rétorquer sans que sa voix ne tremble trop.

- Je... Tu vas me maudire mais... J'ai oublié.

- Tu as oublié que nous devions nous voir ?, répéta-t-elle sans y croire.

- Oui, avoua-t-il. J'ai appris... J'ai vécu... Je... Tu ne lui as rien dit ?, demanda-t-il soudain à Rose.

- Moi ?, s'étonna-t-elle.

Rose chercha une échappatoire, songeant que James comptait peut-être sur elle pour le couvrir, avant de se rappeler qu'il n'agissait jamais ainsi, et qu'il ne le ferait jamais.

- Je ne sais pas du tout à quoi tu fais allusion.

- Mon père... Harry... Mes parents m'ont dit que... Je sais que vous êtes rentrés plus tôt que prévu de vos vacances en Calabre.

- C'est exact, répondit Rose en haussant les épaules. Mais ton père et mon père discutent trois fois par jour de leurs affaires, et notamment de ce qui s'est passé à Birkenhead. Ça dure toujours une dizaine de minutes mais c'était plus long ce matin, et mon père était bizarre en revenant. Il a fini par inquiéter ma mère qui a prononcé ces mots que j'ai entendu toute ma vie. « Nous sommes un trio, depuis toujours et à tout jamais. Si Harry a besoin de nous, nous devons rentrer. » Alors on est rentrés.

- Et... Et tu ne sais pas pourquoi ?

- Non. Je suis venue ici directement. Pourquoi ? Qu'est-ce qui est encore arrivé ?

- A table !, s'exclama Ivan derrière James avant que son sourire ne se fane. Tout va bien les enfants ?

Anastasia et Isidore se glissaient déjà dans son dos pour aider leur mère à remplir les assiettes, suivis de près par Irina qui apportait une chaise supplémentaire pour James. La jeune fille chercha un moment comment la caser afin que tous mangent confortablement dans la petite cuisine avant de lever subitement les yeux vers son ami.

James, habituellement très prompt à remercier et complimenter ses parents, ne savait que répondre. Ses joues étaient tout aussi pâles que lorsqu'il était arrivé, et si Irina avait mis son regard maladif sur le compte de l'étonnante fraîcheur de ce mois d'août, il n'était pas normal qu'il n'ait pas retrouvé ses couleurs dans la cuisine surchauffée par la cuisson lente du borshtch.

Irina jeta un regard à la boite à hiboux accrochée à la fenêtre la plus proche. Aucune lettre ne l'attendait, signe que Juliet ne lui avait pas écrit, elle qui était toujours la plus rapide à l'informer de chaque événement qui mettait en danger la petite bande.

Les Kandinsky et Rose l'observaient, étonnés par ce comportement silencieux qu'il n'arborait jamais en leur présence. Lui toujours si amical, si reconnaissant, qui mettait tout en œuvre pour qu'ils l'apprécient, qui s'étonnait toujours qu'ils aient si vite accepté qu'il soit le petit ami de leur fille, n'était plus que l'ombre de lui-même. Rose lâcha une exclamation d'effroi.

- Quelqu'un est mort ?, demanda-t-elle. Albus a essayé de te tuer ?

James fit non de la tête, esquissant un triste sourire dans le but de la rassurer. Ce qui ne fonctionna qu'à moitié. Natasha contourna la table, s'approchant de lui à pas lents, pour lui laisser le temps de reculer, ce qu'il faisait toujours en présence des Kandinsky. Pourtant il la laissa se blottir contre lui et l'étreignit de toutes ses forces, comme si sa vie en dépendait.

- Je suis là, murmura-t-elle tout contre son cœur.

Natasha sentit une larme glisser le long de ses cheveux. Elle le serra plus fort encore.

- N'aie pas peur, James, tu es en sécurité ici, tu le sais très bien. Je suis là. On est ensemble, tous les deux, rien ne peut nous arriver.

Un sanglot déchirant fit sursauter ses parents, ses sœurs et son frère. Rose retenait son souffle, peu désireuse d'entendre cette vérité qui bouleversait James au point de le faire pleurer, de surcroît devant sa belle-famille.

James mit fin à l'étreinte, s'éloignant de sa petite amie de quelques centimètres.

- Je suis sincèrement désolé. Quand je suis parti, l'autre jour, je ne rêvais que de te retrouver. Je te le promets.

- Je te crois, le rassura Natasha en séchant les larmes de son petit-ami.

- Je devais rejoindre quelques copains, faire quelques recherches à la bibliothèque et puis Alice voulait nous entraîner au Patronus, j'avais hâte de le jeter pour la première fois avec ma nouvelle baguette...

- Mais tu n'es pas venu, tenta de l'aider Irina, qui participait à toutes les séances d'entraînement, malgré l'absence de ses meilleures amies.

Juliet était repartie en Amérique jusqu'à la fin des vacances, et Solenne ne participait que très peu aux entraînements, toujours très prise par ces actions bénévoles à l'hôpital Sainte Mangouste.

- J'allais venir, reprit James. J'étais en train de me préparer quand j'ai entendu mes parents, qui recevaient de la visite, parler de moi. Je... Je ne sais plus. Je n'ai pas réfléchi, je me suis demandé avec qui ils parlaient. Alors j'ai fait quelques pas, pour mieux entendre et essayer de reconnaître cette voix qui parlait avec eux, cette voix qui parlait de moi. C'était un homme, et sa voix me disait vaguement quelque chose. Mais je n'ai pas songé que... Je me suis dit que ça ne pouvait être lui, qu'il n'avait rien à faire là, qu'il avait toujours dit vouloir me parler à moi, pas forcément à eux.

- Blaise Zabini, comprit Natasha.

James hocha la tête, alors que les Kandinsky échangeaient des regards sceptiques, car ce nom ne leur disait rien, sauf peut-être à Isidore et Irina qui restèrent toutefois muets, pour laisser James poursuivre.

- Ils parlaient de moi, de ma naissance. Ma mère s'est mise à pleurer, les cris ont remplacé la discussion, jusque-là cordiale. Ils n'arrêtaient pas de prononcer mon prénom, mon... mon père... mon père disait que c'était impossible, et Blaise Zabini continuait, parlait de ce jour où je suis né, de ce qu'il avait ressenti en me voyant naître, en entendant mes premiers pleurs, en me tenant dans ses bras, et il parlait de mes mains, aussi, de mes mains que je pliais et dépliais sans arrêt. Et d'alcool, aussi, de tout l'alcool qu'il a bu quand il est parti. Quand il a... Quand il a laissé la place. Quand il a accepté que je porte le nom des Potter.

Paralysée d'effroi, Natasha voulut se tourner vers sa mère, son père, pour implorer un conseil, un moyen d'agir, d'apaiser son petit ami qui semblait si démuni. Elle serra sa main plus fort, redoutant les mots qui allaient suivre.

- Il a eu une relation avec ma mère. Et puis elle est tombée enceinte. Il... Il dit que je suis son fils. Il en est persuadé. Il a attendu que je sois majeur pour... Pour que la justice et la protection des apprentis sorciers ne me forcent pas à faire un test, un choix, à mettre toute cette histoire en lumière. Mais pour lui ça ne fait aucun doute. Il est certain que je suis son fils. Et ma mère... Et ma mère en est certaine aussi.

Natasha sentit que le corps de James était près de flancher. C'était trop. Beaucoup trop à vivre pour lui. Et pourtant, c'était sur lui que le sort s'acharnait. Lui qui décevait ses parents sans le vouloir, lui qui protégeait son frère et perdait un bras, lui qui se voyait choisi pour un Tournoi qui l'effrayait, lui qui savourait enfin le bonheur et qui le voyait si vite le fuir.

La jeune fille le serra contre elle, de toutes ses forces. Il l'avait si souvent relevée, lui avait si souvent donné l'envie de se battre, de se transcender. Ce serait à elle désormais d'être là pour lui. A elle de lui redonner le sourire, de le soutenir, de lui prouver qu'elle l'aimait plus que tout.

- Je suis là, répéta-t-elle en embrassant tendrement sa peau.

James huma son parfum avant de se redresser, il se sentait déjà moins mal d'avoir partagé cette surprise qui le glaçait d'effroi avec celle et ceux qu'il aimait.

- Je suis désolé, murmura-t-il.

- Ne dis pas de bêtise, répondit-elle en caressant sa joue.

James se tourna vers les Kandinsky, affublant chacun d'eux d'une grimace d'excuse. Irina lui lança un sourire fort, complice et rassurant. Anastasia et Isidore hochèrent la tête avec force, essayant de lui témoigner leur soutien. Katarina essuya ses propres larmes sur son tablier, avant de glisser une bise sur sa joue. Ivan s'approcha du couple, posant une main dans le dos de sa fille, l'autre sur l'épaule de James.

- Tu es chez toi, ici. Tu es des nôtres depuis bien longtemps et tu pourras toujours compter sur nous.

- Merci monsieur Kandinsky, répondit James d'une voix reconnaissante et respectueuse.

Le voir reprendre ses révérences soulagea tout le monde, jusqu'à Rose qui ne savait comment réagir. Mais James se tourna vers Natasha, celle dont l'avis comptait le plus à ses yeux.

- M'aimeras-tu toujours si je ne porte plus le nom des Potter, toi qui as mis tant de temps à accepter la célébrité qui m'entoure ?

- Je t'aimerai quoi qu'il se passe, assura-t-elle, avant d'ajouter malicieusement : à moins que tu n'oublies un autre de nos rendez-vous.

- Je te promets que ça n'arrivera plus, répondit James avec un sourire.

- Alors je te promets que je ne laisserai rien ni personne nous séparer.

Les yeux dans les yeux, l'amour qu'ils se vouaient semblant crépiter tout autour d'eux, il leur semblait être seuls et que cet instant durerait toujours. Mais c'était sans compter sur Ivan Kandinsky.

- On ne va quand même pas laisser le borshtch refroidir ! A table ! Hop, hop, hop, venez là tous les deux, apostropha-t-il James et Rose, asseyez-vous près de moi, je veux voir vos yeux s'illuminer quand vous goutterez cette merveille.

Natasha voulut protester, mais Ivan ne lui laissa pas placer un mot, s'engageant à détendre l'atmosphère comme il savait si bien le faire. Et bien plus tard, alors que le borshtch remplissait les estomacs, et qu'Ivan insistait pour servir un digestif plus que corsé à tous ses enfants, James dut reconnaître qu'il allait beaucoup mieux. Rendus somnolents par le plat plus que consistant, ils gagnèrent le salon où James et Natasha purent s'accoler à nouveau avec bonheur. Rose les immortalisa, son appareil accroché autour de son cou, avant de se redresser.

- Je vais écrire à Nalani. Oh, tu n'as sans doute pas eu le temps d'ouvrir ton courrier avec... avec tout ça. Elle organise une fête, ce soir. Je vais la prévenir qu'on ne viendra pas.

- Ce ne sera pas la peine, refusa Natasha. A moins, bien sûr, que tu préfères rester ici ?, demanda-t-elle à son petit ami. Je pense que voir tes amis te ferait du bien. Au moins une petite heure. On rentrera quand tu le voudras...

- Oui, pourquoi pas, répondit James, soudainement songeur. Mais... J'ai quelque chose à faire avant.

- Ne me dis pas que tu vas aller voir Zabini !, s'exclama Rose, effrayée.

- Non. Pas... Pas tout de suite. Peut-être... Peut-être plus tard. Dans quelques jours. Le temps que je digère tout ça. Mais pas tout de suite. Je crois que je m'évanouirai sinon. Et puis je ne sais pas où il habite. Je crois qu'il saura me trouver, quand il sentira que c'est le bon moment pour moi.

Rose hocha la tête, quoi que dubitative. Avant de prendre congés, James remercia une nouvelle fois ses hôtes et proposa aux filles de venir les chercher plus tard, pour se rendre ensemble chez Nalani.

- Isidore a gentiment proposé de nous accompagner par transplanage d'escorte avant de rentrer chez lui, ne t'en fais pas. On se rejoindra là-bas. A moins que tu aies besoin de moi...

- Je pense qu'il vaudrait mieux que je sois seul pour faire ce que j'ai à faire.

- Je crains le pire, soupira Natasha.

- N'aies crainte, je rentre seulement chez moi. Je crois avoir fini par comprendre comment une famille est censée être, et comment ses membres sont censés se comporter. Comme vous, la famille idéale à mes yeux. Je ne serai pas long, promit-il en embrassant sa petite amie.

Il aurait pourtant dû savoir qu'il se trompait. Et se rappeler qu'il n'anticipait jamais les mauvaises surprises qui ponctuaient sa vie.

ooOOoo

Le cœur un peu moins lourd, James mit moins de temps à revenir sur ses pas, et le square Grimmaurd se dessina sans même que le froid n'ait saisi son corps, réchauffé par sa marche rapide.

Cette fois-ci il entra dans la maison sans se poser de question, traversant le rez-de-chaussée sans un regard en arrière et parcourant l'étage d'un pas rapide. Il voulait faire vite, alors il utilisa la magie, rassembla ses affaires scolaires dans sa malle et les objets auquel il tenait dans un sac, avant de mettre un peu d'ordre dans la pièce, pour que Kreattur n'ait pas à le faire.

A ce moment-là seulement il s'intéressa au hibou Grand Duc qui patientait paisiblement dans la cage ouverte de Patmol, le petit hibou qu'il avait appelé ainsi six ans plus tôt, pour faire plaisir à son père.

- Je te donnerai un nouveau nom si tu veux, proposa-t-il à son compagnon à plumes. C'est la mode en ce moment, ajouta-t-il la gorge nouée.

Le Grand Duc lui paraissait toujours aussi austère, et James se dépêcha de décrocher la lettre qu'il tenait entre ses serres, avant de donner aux deux rapaces un peu de miamhibou.

« Cher James,

Tu ne peux imaginer à quel point je regrette les dernières heures. Rien de tout ça n'aurait dû se produire. Ta mère m'avait assuré que tu n'étais pas là, jamais je n'aurais dit toutes ces choses sinon. Je suis terriblement désolé. J'espère que tu as pu trouver du réconfort auprès des tiens et que tu ne te sens pas trop mal. Je ferai n'importe quoi pour que tu te sentes mieux.

Tu as sans doute compris pourquoi je tenais tant à te rencontrer. Et j'y tiens aujourd'hui plus que jamais.

Ma proposition tient toujours, et je t'attendrai tous les soirs au Crépuscule des Fruits de Mer. J'espère de tout mon cœur que tu accepteras de me rencontrer. Nous avons beaucoup de choses à nous dire et je te promets de répondre à toutes tes questions, de me plier à toutes tes attentes, d'exaucer tous tes rêves. Dans la mesure du possible, bien sûr. Et sans rien attendre en retour. Sauf que tu évites le whisky pur feu. Tu étais dans un sale état quand je t'ai amené chez ton ami Mael Thomas. J'ai essayé de te faire avaler quelques gouttes de potion anti gueule de bois mais tu étais très malade. J'espère que la nuit n'a pas été trop dure. J'aurais voulu t'amener avec moi, t'amener chez moi, mais j'ai pensé que c'était sans doute trop tôt, que tu préférerais retrouver ton meilleur ami…

J'attends de te rencontrer avec grande impatience.

Prends bien soin de toi.

Blaise »

James se laissa tomber sur le bord de son lit, pensif. Il avait beau repousser Blaise Zabini dans un coin de sa tête, la surprise et le malaise n'étaient jamais loin. Il sentait qu'il allait avoir besoin de temps pour réfléchir. Et pour prendre une décision. Et il savait ce qu'il devait faire pour cela, même si ce qu'il s'apprêtait à faire lui était difficile.

Les dernières discussions bourdonnaient en lui. L'image des Kandinsky, celle d'une famille unie envers et contre tout. L'image des Potter, celle d'une famille parfaite en apparence, détruite par les défauts et les mauvais choix de ses membres, dès que l'on grattait un peu le verni doré par la célébrité.

Le début de l'été n'était pas si loin, et James et ses amis avaient apporté les preuves de la culpabilité des Zigaro. La preuve que James ne mentait pas, toutes ses années, qu'il n'était pas ce fils turbulent qui apportait scandales et déshonneur. Et pourtant, Harry doutait toujours.

L'ignorer était une chose. En prendre conscience, l'avouer, éprouver un semblant de regret et continuer quand même de le rejeter en était une autre. Ni pire ni meilleure aux yeux de James, mais tout bonnement inacceptable. Il était majeur. Il avait le choix.

Il dut toquer à la porte du bureau plusieurs fois avant que son père daigne répondre. Ce laps de temps lui permit de se demander si son père, en tant qu'Auror émérite, avait deviné à la façon dont il tapait contre le bois qu'il s'agissait bien de lui et s'il aurait été plus prompt à répondre si Albus, Lily ou leur mère avait demandé à le voir. Mais James chassa ces amères pensées de sa tête dès lors qu'il entendit le « oui » dénué de toute émotion de son père.

Le bureau était tel que dans ses souvenirs, lorsqu'il avait onze ou douze et s'y cachait pour attendre son père, lorsqu'il y entrait sans en avoir le droit et se tenait au milieu de la pièce, en observant avec dévotion les reliques de son père

− Salut, papa. J'aurais quelques questions à te poser, si ça ne te dérange pas.

− Je travaille, James. J'ai beaucoup de choses à faire alors... Je t'accorde une seule question. Choisis-la bien.

− Euh... Je sais que tu n'aimes pas parler du passé... Mais j'étais ici même, cela doit faire cinq ans, parce que mes premiers mois à Poudlard étaient faits d'incompréhension. J'ai lu quelques uns des livres qui sont ici et fait quelques recherches, pour ne pas être le seul élève de Poudlard à ne pas connaître l'histoire de mon propre père.

− Si tu viens pour me parler de Voldemort...

− C'est lié, coupa James. Mais... En fait, je voulais seulement savoir si... Était-ce réellement un choix ?

Son père le scruta profondément, déchaussant ses lunettes qu'il posa sur son bureau avec parcimonie.

− Voldemort avait tué mes parents. Il avait également tenté de me tuer alors que je n'étais qu'un nourrisson. Malgré ça, non, ce n'était pas vraiment un choix.

− Parce que tu étais l'élu ?

− Une seule question, James.

Le père et le fils s'affrontèrent du regard jusqu'à ce que Harry soupire.

− Disons que... certaines choses ont fait que... Oui, j'étais le seul à pouvoir le combattre. Mais je vois où tu veux en venir, jeune homme, et ce n'est pas parce que nous portons le même nom et que tu vois des menaces partout que tu dois imaginer un héritage quelconque. Tu n'es pas voué à sauver le monde.

− C'est là que tu te trompes, papa. Je ne vois pas un quelconque héritage, comme tu dis, ce sont les autres qui le voient. Pire, ils en sont persuadés.

− Tant qu'ils ne te persuadent pas toi, soupira Harry. Pardonne-moi, James, mais tu n'es pas le meilleur élève de ta promotion, tu n'as pas de compétences particulières ou de... destin qui te lierait à ces menaces qui sortent tout droit de ton imagination. On vit dans le monde magique, il y aura malheureusement toujours des meurtres, des attaques, des orphelins et quantité d'autres problèmes. Et quelque que soit ta volonté, tu ne pourras jamais éviter ça. Même moi je n'ai pas pu éviter... Enfin, tu connais l'histoire de Teddy, des gamins comme lui, tu en as connu d'autres. Tu...

− Là où tu te trompes, c'est que j'ai bien une compétence particulière, comme tu dis. Elle ne me démarque pas forcément des autres, mais de toi. Moi, j'ai le choix. Et si je n'obligerai jamais personne à me rejoindre et à embrasser la même cause que moi, je peux me permettre de leur laisser le choix.

− Le choix de te rejoindre ? De te vouloir pour leader ?

La voix de son père s'était faite railleuse, moqueuse, un brin méprisante.

− Le choix d'être ensemble. D'être un groupe. Un groupe sans leader isolé, un groupe où tous sont à égalité. Tu as raison, je n'ai pas tes compétences, je n'ai pas ton destin, nous n'avons ni la même personnalité, ni le même caractère. Nous ne nous ressemblons nullement. Mais j'ai des amis. J'ai une ouverture, une curiosité, un émerveillement que tu n'as jamais eu, que tu n'auras jamais.

− Ta soi-disant passion pour l'entraide internationale ?

− Ma « soi-disant passion », comme tu dis, m'a permis de récolter un Optimal supplémentaire pour mes Aspics et m'ouvre des portes. Beaucoup de portes. Bien plus que je ne l'aurais espéré.

− J'espère que tu oseras me le répéter dans quelques mois quand tu me supplieras de te prendre en formation d'Auror.

− Je ne deviendrai jamais Auror, papa.

− Tu penses sans doute avoir le temps et ce n'est pas étonnant, tu es jeune, tu as d'autres envies, mais ta carrière se joue maintenant. Certains de tes amis ont déjà dû s'engager pour l'année prochaine. Georges et Angelina m'ont dit que Fred est sur le point de rejoindre une équipe de quidditch, en Amérique. Tu as répondu négativement aux quelques propositions d'équipes de quidditch qui te voulaient...

− Et je ne reviendrai pas sur ma décision. Le quidditch est une passion, j'y jouerai avec mes amis et... pourquoi pas avec mes enfants, si j'en ai un jour. Mais je ne deviendrai pas Auror.

− Parce que tu aurais peur d'être moins bon que ton frère ?

− Albus veut devenir Auror ?, s'étonna James. C'est bien, se reprit-il, avec un sourire ému. Il sera excellent.

− Je n'en doute pas. Je me souviens, quand vous deviez avoir quatre et six ans, vous vouliez devenir Aurors tous les deux et que je vous mette en binôme...

− Et moi je me souviens que tu regardais Albus avec fierté avant de me reprocher de toujours vouloir faire comme toi, ou comme lui.

− James...

− Peu importe. Je te l'ai dit, je ne deviendrai jamais Auror. Je respecte ce métier que j'ai adulé pendant des années, je serai très heureux pour Albus quand il sera pris, car je ne doute pas du tout de ses capacités. Lui travaillera avec toi, c'était... écrit, tu vois ? C'est vrai que je voulais qu'il en soit de même pour moi, à six ans. Et sans doute même à dix, onze, douze ans. Mais, depuis, j'ai compris qui j'étais.

− Le test ?, s'inquiéta Harry.

− Je suis parti trois heures seulement, rappela James. Je n'ai aucune idée encore de comment faire ce fichu test, alors non, je ne sais qui est mon père. Mais...

− Au risque de te décevoir, je suis ton père.

− Mais je ne suis pas toi, poursuivit James sans prêter attention à la réponse de son père. Et même si la génétique prétend le contraire, je ne me sens plus être ton fils. Il ne me reste plus que quelques mois à passer à Poudlard. Puis viendront les Aspics et je compte bien avoir les meilleures notes possibles. Il ne s'agit plus de vous rendre fiers de moi, ça j'ai compris que je n'y arriverai jamais. Mais j'ai fait mon choix. J'ai choisi l'International. Et j'ai déjà choisi la structure que je rejoindrai.

− Encore faut-il qu'ils te veuillent.

− J'ai reçu une dizaine de propositions. Et j'ai fait mon choix. Là réside la plus grande différence entre nous deux. J'ai fait mon choix. Et ma nouvelle vie me verra quitter l'Angleterre. Et vous avec, pa... Harry.

− Harry ?, releva son père, légèrement mal-à-l'aise.

− Ça te laisse quelques mois pour te retourner, voir comment gérer la presse, tout ça.

Harry resta silencieux un long moment. Bien sûr qu'il pensait aux conséquences, aux retombées qu'engendrerait le départ de James. Bien sûr que la presse en parlerait pendant des semaines. Mais ce n'était pas là sa seule inquiétude.

− Tu donneras des nouvelles ? Tu connais ta mère, elle...

− Je ne pense pas que Ginny pleure longtemps mon départ. Je doute même qu'elle verse une seule larme, songea-t-il, la gorge serrée. Mais je suis ravi de voir que je ne te manquerai pas, ajouta-t-il avec ironie.

Harry eut envie de nier. Pas seulement par habitude, comme quand James laissait entendre qu'il n'était pas aimé, et que ses parents se sentaient obligés de répondre « mais oui on t'aime » par habitude, ou parce qu'un témoin aurait pu les entendre. Non, cette fois il eut réellement envie de nier. Parce qu'il avait du mal à accepter son retard dans son rôle de père, à s'endormir le soir malgré ses regrets, et parce qu'il avait cru qu'ils pourraient se rapprocher. Avant que Blaise Zabini n'ébranle cet embryon d'espoir. Et que James l'anéantisse à jamais.

La porte s'ouvrit sur la tornade rousse qu'était sa femme.

− Harry, tu sais où est... Ah ! Tu es là, James ? Tu ne devrais pas être chez les Kandinsky ? Ils n'étaient pas là ? Je vais demander à Kreattur de réchauffer les restes...

− Non, Ginny.

− Je... Tu... Tu repars déjà ?

− Je vais bientôt partir, oui. Mais maintenant que j'ai pu poser une question à mon père, j'aimerais également le faire avec toi, si tu me le permets.

− Euh... C'est-à-dire que mon article n'est pas terminé...

− Je vois. Je serai bref, donc. Est-ce vrai ? Est-ce vrai que tu as toujours regretté ma naissance ? Je sais que tu étais au plus haut niveau, à l'époque...

− James...

− Est-ce que tu le regrettes encore ?

− Non. Bien sûr que non ! Quoi, qu'est-ce que j'ai dit, encore ?

− Des mensonges, malheureusement. Vous ne me connaissez peut-être pas mais moi, si. Un peu, tout du moins. Tu n'élèves jamais la voix quand il s'agit de choses sérieuses. Et tu vois cette ride, là ? C'est celle qui apparaît quand tu mens.

Les paupières clauses, il réprima une larme plus téméraire que les autres. Il ne servait à rien de pleurer devant ceux qui ne l'avaient jamais réellement aimé. Il pleurerait plus tard, seul. Un jeune homme de dix-sept ans ne pleurait pas. Le fils de Harry Potter ne pleurait pas. L'héritier de l'élu ne pleurait pas.

Il sortit du bureau, la gorge nouée, essayant d'oublier le petit garçon qui, à l'intérieur de lui, suppliait ses parents de le retenir. Il fit venir à lui ses affaires d'un mouvement de baguette et échangea un sourire peu convaincu avec Lily. Dans leurs yeux s'étalait la promesse muette que rien ne les séparerait, ni leurs parents, ni la distance. Albus, lui, se contenta de fermer la porte de sa chambre.

A d'autres les adieux larmoyants, aux gens ordinaires, l'ultime repas de famille. James ressortit sa baguette une fois devant la porte de sa chambre. Ses trois initiales gravées dans le bois disparurent. Ses trois initiales qu'il avait mis des heures à graver, envolées... Le bois était si doux sous sa main. Plus aucune trace de son appartenance à cette famille qu'il avait aimée plus que lui-même. Il n'était plus chez lui.

Seul Kreattur exprimait son chagrin, un sillon étroit déformant sa joue droite. James le salua d'un sourire sincère et ouvrit une dernière fois la porte d'entrée. Il ne repartirait pas par la cheminée, comme le faisaient les membres de la famille Potter, il repartait comme n'importe quel invité. Le vent violent ébouriffait déjà ses cheveux lorsqu'il entendit la voix frêle de sa mère.

− Tu reviendras un jour ?

Derrière elle, Lily pleurait silencieusement. James ne se faisait pas vraiment de souci pour sa sœur, elle serait entourée par la famille et ils se retrouveraient très vite à Poudlard. Il préféra se concentrer sur les yeux de sa mère, dans lesquels il chercha à lire un regret, un remord, un semblant d'amour. Il était peut-être trop loin pour le voir. Ou alors il n'y avait rien de tout ça dans les yeux de Ginny.

La porte se referma sur ce foyer qui avait si longtemps été le sien. Il n'envisagea pas une seule seconde de se rendre au Terrier. Les adieux avaient assez duré, les autres comprendraient. Et s'ils ne le faisaient pas, qu'importe. Il n'était plus l'un des leurs. Il ne l'avait jamais été.

Son sac tambourinait contre son épaule, le vent s'engouffrait dans le col de sa veste. Il renifla bruyamment mais ne fit aucun geste pour appeler le Magicobus. Il aurait pu voler un peu sur son balai, histoire de se réchauffer. Il n'en fit rien, se contentant de marcher parmi les ombres, d'écraser les feuilles à chaque pas.

− Tu comptes aller où, comme ça, beau gosse ?

La voix railleuse d'Alice le fit sursauter. Elle se tenait là, à deux mètres de lui, encadrée par la carrure inimitable de Mael et celle de Louis.

− Je ne sais pas, avoua-t-il. Vous avez quelque chose à proposer ?

− Nalani fait une fête chez elle, répondit Mael, les yeux brillants d'excitation. Fred n'est pas convié, ajouta-t-il plus extatique encore.

− Mais toute la bande sera là, intervint Louis, le sourire serein.

− Et une certaine Serdaigle plus jeune que nous aussi, lâcha Alice en riant. Une batteuse.

− Oh... Je vois vaguement de qui il s'agit.

− Après t'as le choix, mon pote. Louis dit que son père aimerait bien t'avoir jusqu'à la fin des vacances, Alice ne serait pas contre partager son temps de travail au Chaudron Baveur avec, je cite, « un sorcier hyper sexy qui rameute une sacrée clientèle féminine », les Kandinsky se battront aussi pour t'avoir à mon avis, mais...

− Mais ?

− Je te prendrais bien avec moi, en fait. J'ai pris cet appart sans réfléchir, pour ce stage au ministère, mais une colocation ferait du bien à mon portefeuille. Si tu acceptes, tu auras droit à une soirée de tranquillité pour faire venir ta Serdaigle...

− Contre une soirée de tranquillité pour faire venir ta Serdaigle ?

− Trois, parce que c'est moi qui ai trouvé l'appart. Ouais, ce serait pas mal comme compromis, non ?

− J'emménage quand ?

− Demain ! En attendant, une fête nous attend !

Il avait déjà pris son sac et l'avait glissé sur ses larges épaules. Louis s'avança à son tour, posant une main fraternelle sur son épaule. Alice appela aussitôt le Magicobus. James ne pensa même pas à jeter un dernier coup d'œil à son ancienne demeure. Sa véritable famille l'attendait.


Et... c'est fini. Pour le moment. Il ne reste plus qu'une poignée de chapitres avant que je ne publie l'épilogue de cette fic...

Mais en attendant, j'espère lire vos impressions, vos déceptions et vos attentes !

A bientôt !