Salut,
Pfiou ce chapitre a mis du temps à sortir. Mais, d'un autre côté, il fait 62000 mots, 135 pages de traitement de texte, soit… l'équivalent d'un petit livre de poche ? Bon, ok, d'un gros livre de poche.
Après le précédent chapitre en hommage aux aigles, nous nous retrouvons pour un chapitre vert et argent, avec des petits moments à Poudlard histoire d'apprécier la dernière année de scolarité de Scorpius, Natasha, Rose et Albus mais aussi des petits moments d'évasion un peu partout dans le monde et le retour de tout plein de personnages qu'on adore. Mais si. Genre, Blaise Zabini-choupinou.
Bonne lecture à tous !
41. La loyauté du serpent
L'on prêtait aux élèves de la maison Serpentard des qualités enviables telles l'ambition, la ruse, la détermination et la finesse.
Mais les élèves de la maison Serpentard n'étaient pas que ça. Ils étaient bien plus que ça.
ooOOoo
Citadelle Qaitbay, Alexandrie, Egypte
Un an s'était écoulé, et les missions que leur confiait la Confédération Magique Internationale n'étaient ni plus claires, ni plus passionnantes que celles qui les avaient vu couchés dans la neige ou le sable pendant des jours, dans le silence le plus total.
Ils étaient constamment dans l'ignorance, qu'ils soient en mouvement ou immobilisés dans une contemplation dont ils ne percevaient ni l'objectif ni les conséquences. Et pourtant les onze demeuraient. James, Mateus, Sian, Brooke, Slawomir, Evora, Shekilah, Chen, Selim, Charlotte et Nicolas partageaient le même acharnement, la même persévérance.
La nuit tombée, James barra un nouveau jour sur son petit calendrier. C'était bientôt l'anniversaire de Mael. James s'était promis de prendre un jour de congés et de se rendre en Angleterre, de retrouver ses amis, de célébrer le meilleur d'entre eux.
Mais il ne connaissait pas les règles qu'on leur imposait. Ils s'étaient fixés leurs propres horaires, leurs tours de garde, leurs temps de pause, sans vraiment savoir s'ils avaient tort ou raison. Mateus avait raté la naissance de son petit frère, Slawomir celle de sa nièce. Tous avaient le mal du pays, nul n'était rentré chez lui depuis longtemps. Ils ignoraient s'ils en avaient le droit. Alors dans le doute, ils optaient pour la privation.
Leur arrivée en Egypte, deux mois plus tôt, était sur le point de tout changer. Pour une fois l'ordre était clair. « Vous demeurerez un mois de plus à Alexandrie. Visites autorisées. »
De maigres informations, auraient dit certains. Mais pour eux, c'était la panacée. Ils avaient allongé les tours de garde, offrant à chacun des pauses de plusieurs heures. Ensemble, ils avaient pris la décision de visiter toute la ville, et de permettre à leurs proches de les rejoindre. Ils prenaient la liberté de donner le sens qu'ils souhaitaient au mot « visite » et s'arrangèrent pour donner deux jours de liberté aux plus chanceux, ceux qui recevraient la visite d'un proche. Brooke eut même trois jours, parce que son fiancé venait lui rendre visite.
Les sourires ressurgirent et l'enthousiasme commun apporta à James un regain de force, de courage. Il écrivit de longues lettres, la première destinée à rassurer Natasha, qu'il devinait inquiète, même si elle ne s'en plaignait jamais. La seconde fut envoyée à la famille Zabini, et James les imagina la lire tous ensemble, dans ce manoir que Blaise avait construit à son image, imposant et clinquant. La troisième était plus longue, les habitudes de James lui revenant. Il l'envoya à Lily, en lui laissant le choix de la partager ou non avec les Potter et les Weasley. La dernière fut pour Mael. L'être qui le connaissait le mieux, et à qui il avait tant de mal à camoufler ses doutes, ses inquiétudes, sa frustration.
Et ce fut Mael qui débarqua trois jours plus tard, son sourire immense réchauffant instantanément le cœur de James.
Les mots sortirent plus facilement, et ils ne se cachèrent pas la moindre déception. L'un restait sceptique quant aux ordres qu'il recevait de son supérieur hiérarchique, l'autre demeurait dans l'inconnu.
La constellation évoluait dans l'ignorance la plus totale. Ils se savaient observés, surveillés, comme passant un test dont ils ignoraient la teneur et les aboutissants.
Seuls mais épiés. Entourés mais abandonnés.
La vérité ainsi avouée choqua Mael, qui imaginait toujours James vivre de belles et grandes aventures. Il quitta son meilleur ami en lui promettant avec malice qu'il n'en dirait rien et inventerait pour lui quantité d'anecdotes à rapporter à leurs amis. James n'avait pas su que répondre. Il avait déjà bien du mal à retenir ses larmes.
Ce nouveau monde l'intriguait, il le reconnaissait sans mal. Mais l'inconnu avait perdu cette saveur qu'il lui avait prêté des mois plus tôt. Et son ancien monde, celui qu'il avait connu à Poudlard, lui manquait énormément. Ses amis, Natasha, l'Ecosse, l'Angleterre, le quidditch. Il les avait cru pour acquis, il y pensait désormais avec nostalgie.
ooOOoo
Killaxdale, ville sorcière du Texas, Etats-Unis
Cette fois point de radeau, de grotte, de centre commercial parisien. La constellation avait été parachutée aux Etats-Unis, et voguait d'états en états, de hameaux construits par la magie en villes uniquement habitées de sorciers. La communauté magique américaine, en pleine expansion, bénéficiait dans ce territoire immense de lieux préservés des moldus, ou plutôt comme on les appelait en Amérique, des Non-Maj.
La constellation avait commencé sa mission devant une petite école sorcière de Louisiane, avec pour seul ordre d'observer le plus discrètement possible les alentours. Personne ne devait les voir. Mais eux devaient observer.
Observer quoi ? Ils l'ignoraient toujours. Brooke, Charlotte et James s'étaient grimés et dissimulés au sein d'une haie de denses bosquets pendant une heure, avant que Selim ne vienne discrètement les chercher et qu'un nouveau Portoloin ne les mène devant une petite école sorcière en Alabama.
Ainsi se déroulait leur mission. Un nouveau Portoloin, un nouvel état d'Amérique, une nouvelle communauté magique, une nouvelle école. Des bambins de trois à dix ans, des mamans pressées, des papas qui commentaient le dernier match de quidditch. Des heures d'observation muette.
Cette fois ils étaient au Texas et, contrairement aux autres états dans lesquels ils n'avaient passé tout au plus qu'une journée, ils observaient la petite école sorcière de Killaxdale depuis cinq jours. Sans en comprendre la raison, ce qui commençait à rendre certains membres de la constellation irascibles.
Mateus, d'ordinaire le plus jovial de tous, râlait de ne pouvoir visiter sa famille. Il n'avait aucune idée du temps que durerait leur mission au sud des Etats-Unis et la proximité avec son pays d'origine le rendait intenable. Brooke, elle-même Américaine, espérait de tout son cœur que leur mission les voit gagner les Etats du nord, où elle pourrait visiter facilement ses sœurs et son petit-ami.
Accroupi entre deux arbrisseaux, James essayait de contenir une crampe naissante sans bouger. Ils se devaient de rester discrets et le moindre mouvement froissait la dernière lettre de Natasha, se rappelant à lui douloureusement. Les écoliers Américains ne jouissant pas de deux mois de vacances, ils avaient repris le chemin de l'école à la fin du mois d'août, et James avait espéré être de repos le premier septembre, pour accompagner Natasha à King's Cross. Malheureusement, la Confédération Magique Internationale en avait décidé autrement.
- Qu'as-tu à gigoter comme ça ?, murmura Evora directement dans sa tête, d'un ton clairement réprobateur.
- Une crampe, répondit-il.
Mais la jeune fille ne pouvait se satisfaire d'une telle réponse et garda ses yeux rivés sur lui.
- On est le premier septembre, ajouta James. C'est la rentrée des élèves de Poudlard.
- Tu n'es plus élève de Poudlard.
- Mais je n'avais jamais manqué une rentrée jusque-là.
- Au risque de me répéter, tu n'es plus élève de Poudlard.
- Natasha entre en dernière année. Je lui avais promis d'être avec elle.
- Tu ne devrais pas faire des promesses que tu ne saurais tenir.
- Je croyais...
- Cesse de croire. Ta vie, tes pensées, tes déplacements ne dépendent pas de toi. Tu es en apprentissage, tu es à la disposition de la Confédération Magique Internationale. Tu ne sais pas où tu seras demain, ni même dans une heure, alors cesse de faire des promesses à ceux qui t'aiment.
- J'en ai marre de toujours répondre « je ne sais pas ».
- Tu en as marre ?, railla Evora. Ça ne fait qu'un an et tu en as marre ? Dis-toi que ton ennui n'est rien. D'autres s'inquiètent pour toi, et tu les blesses inutilement en leur faisant croire que tu seras présent...
- C'est bon, coupa James. Tu n'es pas ma mère. Et je ne suis pas la tienne.
James n'ignorait pas l'enfance d'Evora à quêter la moindre nouvelle de sa mère, membre d'une constellation. Il savait qu'Evora en avait beaucoup souffert et rien ne le rendait plus malade que l'idée de faire vivre pareille souffrance à ses proches.
- J'ai piqué ton orgueil, jeune cerf, reprit Evora avec douceur.
- Tu as visé juste, sourit tristement James. Aller, viens, on va remplacer Chen et Sian.
- Nous avons de la chance, murmura Evora avec ironie en rampant parmi les bosquets, notre tour de garde commence avec l'arrivée des bambins.
James hocha la tête pour lui-même, Evora ne pouvant le voir car avançant devant lui. Chen lui fit savoir d'un regard qu'il ne s'était rien passé et Sian mima un bâillement suivi d'un suicide. Evora et James s'allongèrent sous une fourgonnette sorcière et comptèrent quatre secondes avant de trouver la position d'immobilité la moins inconfortable. C'était parti pour deux heures d'observation, de silence, d'inconfort, de concentration.
James savait que la contemplation serait inintéressante une fois les écoliers entrés dans la salle, alors il s'efforça de redoubler de vigilance d'emblée, observant les parents et les enfants qui arrivaient des deux coins de la rue.
- Tu t'occupes du côté gauche, moi du côté droit, ordonna Evora directement dans sa tête.
C'était la première fois depuis longtemps qu'ils partageaient un tour de garde, Brooke décidant qu'il était temps de mettre toutes leurs chances de leurs côtés en additionnant les capacités des deux Animagus confirmés.
Les yeux de James survolèrent la rue, s'arrêtant sur un petit garçon aux cheveux indisciplinés qui saluait un de ses amis avec un grand sourire. James essaya de ne pas penser à cet enfant qu'il avait été, ni à ses amis qui lui manquaient et se concentra sur la maman du petit garçon qui épiait les environs avec inquiétude. La gêne s'empara de lui mais il la repoussa, s'immisçant dans l'esprit de la femme pour en entendre ses pensées.
De si loin, il ne captait que les grandes lignes. Ni mot, ni image, seulement des sentiments très forts, une crainte brûlante et un geste répété, celui de tirer sur son pull, pour dissimuler son ventre.
« Elle est enceinte », comprit James. Evora eut un infime sursaut, le dévisageant sans comprendre. Mais James ne se permit aucune explication, il pressentait qu'il tenait une piste. Et aussi infime soit-elle, il était prêt à tout pour ne pas la laisser partir.
Le petit garçon et sa maman furent abordés par une famille à l'apparence aussi heureuse que nombreuse et James dut une nouvelle fois se faire violence pour ne pas s'imaginer, dans quelques années, avancer aux côtés d'une Natasha rayonnante et entourée de bambins. Il se concentra sur la mère du garçonnet qui souriait alors que la peur s'emparait plus vivement d'elle. Elle échangea quelques banalités avec la nombreuse famille, avant que les parents ne se tournent vers une autre mère, qui accompagnait une fillette aux boucles blondes.
James fut frappé par le soulagement de la première mère, autant que par la crainte de la deuxième. Et déjà la résignation de trois autres parents lui parvenait, eux aussi accompagnés de leur unique enfant.
- Evora, souffla-t-il d'une voix blanche.
- Dans la tête, conseilla-t-elle par la pensée.
- Tu as planqué avec Slawomir, en Alabama. Tu peux essayer de te souvenir de la sortie d'école ?
Il la sentit se concentrer et n'eut à attendre que quelques secondes avant que les images n'affluent, floues au début, puis de plus en plus nettes par endroit, comme si certains éléments s'étaient plus ancrés que d'autres dans les souvenirs d'Evora. James fouilla, et en vint à la même conclusion. Il chassa les souvenirs d'Evora et visualisa la rue une nouvelle fois, pour capter lui aussi ce qui était devenu à ses yeux une évidence.
- Viens, ordonna-t-il silencieusement.
Tous deux profitèrent de l'appel du professeur et du départ des parents pour se retrancher discrètement, alors même qu'il leur restait plus d'une heure de planque. Pour autant Evora ne fit aucune remarque. Elle avait beau être sévère, intransigeante et très exigeante envers ses acolytes, elle vouait aux membres de la constellation une confiance absolue. Une confiance réciproque.
Moins impatiente que ne l'étaient Mateus, Sian, Selim ou Brooke, elle ne posa aucune question à James et se contenta d'emboîter son pas rapide, consciente qu'il leur fallait retrouver au plus vite leurs amis pour écouter le récit de James. Ceux-ci parurent surpris de les voir revenir si tôt mais Slawomir leva une main pour faire taire les plus pressés, avant de lancer des sorts de protection supplémentaires autour d'eux.
ooOOoo
Londres, le même jour
Nalani Jordan n'avait pas pour habitude d'éprouver nostalgie ou sentimentalisme, encore moins de se montrer superstitieuse.
Et pourtant, elle avait pressenti que ce premier septembre allait la bouleverser.
C'était le deuxième depuis son départ de Poudlard et si l'année précédente l'avait vue prise par les débuts de sa vie professionnelle et bien prête à mordre la vie à pleines dents, tout était différent un an plus tard.
Un an plus tard, Nalani ne pouvait s'empêcher de penser à Poudlard, à ses immenses couloirs et son parc verdoyant, à sa forêt aussi attirante qu'effrayante, à son lac profond et, surtout, à ce terrain de quidditch où elle avait tant de souvenirs.
Le dernier jour de sa scolarité, avant de monter dans le Poudlard Express pour un ultime voyage, Nalani s'était égarée sur le terrain. Il ne s'agissait pas pour elle de graver chaque recoin du terrain dans sa mémoire, plutôt de remercier ce lieu qui lui avait fait vivre tant de moments de joie. Une manière, à ses yeux, de faire ses adieux. Des adieux qu'elle regrettait de n'avoir prolongé.
Poudlard lui manquait. Ce terrain lui manquait. Le quidditch, tel qu'elle l'avait pratiqué à Poudlard, lui manquait. Bien sûr son métier lui donnait parfois l'occasion de jouer, bien sûr qu'elle appréciait de se frotter à niveau nettement supérieur à celui qui se jouait à Poulard, et à affronter des professionnels, mais ça n'avait pas la même saveur qu'entraîner sa propre équipe, des joueurs qu'elle avait choisis et avec qui elle avait créé plus que des affinités.
Elle était toujours en contact avec Keith mais le jeune homme ne posait que rarement ses pieds en Angleterre et ses lettres se faisaient rares. Et puis il y avait ceux qui avaient quitté Poudlard avant elle, qu'elle ne croisait que rarement, et ceux qui y étaient encore, et qu'elle ne voyait pas davantage. Natasha lui manquait. Ses adversaires d'antan lui manquaient. Scorpius, James... Et même Oscar, qu'elle voyait pourtant tous les jours mais dans un tout autre registre, qui n'occultait nullement son manque.
- Nalani ? Mais qu'est-ce que tu fais là à cette heure-ci ?
L'ancienne Serdaigle ferma les yeux, réprimant ses larmes. Elle ne voulait pas craquer. Pas devant Susie.
Son amie ouvrit les volets de son petit restaurant et jeta quelques sortilèges dans la salle, et Nalani se laissa tomber sur la première chaise, la laissant s'affairer. Bientôt, des effluves de chocolat chaud lui parvinrent et ce fut bien difficile de se retenir de pleurer. Elle se concentra sur le bruit des pas pressés, l'entrechoquement des casseroles, jusqu'à ce que Susie pose devant elle deux bols de chocolat brûlant.
- J'imagine que tu ne t'es pas disputée avec Mael, hasarda Susie. Il parait qu'on s'adresse tous à Solenne quand ça arrive, ajouta-t-elle, pensive.
Solenne. Nalani n'avait jamais vu son amie, seule ancienne camarade fille de Serdaigle, comme sa meilleure amie. Tout bonnement car de meilleur ami elle n'avait point, à l'exception de Keith, pour qui elle avait toujours développé une affection particulière. Lui mis à part, Nalani n'avait jamais tenu à préférer l'un par rapport à l'autre, à préférer James à Clifford, Oscar à Keanu, Solenne aux autres filles de la bande. Pourtant, toutes deux avaient partagé le même dortoir pendant sept ans. Mais ce simple fait n'avait pas donné plus d'importance à Solenne qu'à Juliet ou Susie.
Elle se devait toutefois de reconnaître que Solenne était le roc de la bande. Célibataire endurcie, très peu loquace quant à sa vie, dénuée de toute forme d'égo, Solenne semblait vouer sa vie aux autres. A ses patients et à ses amis, qu'elle écoutait se lamenter régulièrement. Solenne, plus que quiconque, savait écouter. Elle se montrait patiente et attentive, conseillait peu et ne jugeait jamais. Et tous avaient pris cette manie un peu honteuse de se confier librement à elle, de vider leur sac, de déverser sur elle leur colère, leurs doutes et leurs peines de cœur.
- Tu crois qu'on le fait parce qu'elle est célibataire ?, songea Susie.
- Vincent aussi est célibataire.
- Vincent est loin, balaya Susie.
- Jean-Paul aussi est célibataire.
- Jean-Paul est amoureux d'Irina, et Irina de lui. Ils se cherchent depuis des années, ils sont juste persuadés d'être trop occupés par leurs activités d'archivistes pour se l'avouer.
- Tu les vois un peu ?
- Jean-Paul vient manger ici une fois par semaine. Sans Irina, tu penses bien. La pauvre croule sous le boulot. Ce n'est vraiment pas évident de gravir les échelons quand tu n'as aucun piston.
- Les Kandinsky ont mauvaise réputation, déplora Nalani. La communauté les a ignorés pendant des années, avant de s'intéresser subitement à eux quand James et Nat ont commencé à sortir ensemble. Mais la famille a su rester discrète. Depuis on les prend pour des illuminés, des joyeux fous, pas méchants mais pas suffisamment intéressants pour les aider.
- Irina n'en est que plus méritante, elle travaille dur et elle ne leur doit rien.
- Jean-Paul, sors de ce corps !, se moqua Nalani. Il est méchamment mordu, pas vrai ?
- Totalement. Suffisamment pour l'attendre. Elle préfère se consacrer pleinement à son boulot. Et elle n'a pas tort, après tout, on est jeunes encore...
Jeunes, ils l'étaient. Mais la vie défilait un peu trop vite aux yeux de Nalani. Les jours sans voir Solenne, les semaines sans voir Keith, les mois sans voir Natasha. Sans parler de James, qui demeurait aux abonnés absents.
- Qu'est-ce qui se passe, Nalani ?, insista Susie.
La gorge serrée, Nalani fit non de la tête. Mais Susie fronçait les sourcils, insistait de son regard clair.
- Poudlard me manque, soupira l'ancienne Serdaigle.
ooOOoo
Gare de King's Cross, le même jour
Natasha Kandinsky traversait la gare de King's Cross d'une démarche rapide, le visage fermé, sa famille loin derrière elle, ignorant les adieux larmoyants qu'échangeaient parents et enfants. Ses adieux, elle les avait écourtés, près de la voiture de ses parents, les rassurant en trois mots. Non elle n'était pas triste, non elle n'était pas déprimée, non elle n'avait pas maigri, non elle n'était pas déçue.
James l'avait prévenue trois jours plus tôt qu'il serait absent, qu'il ne pouvait s'arranger, se débrouiller. Elle n'était pas déçue, non. Du moins en apparence.
Leur vie s'écoulait désormais au rythme de la débrouillardise et des arrangements. Il venait et repartait sans tarder, ne pouvait rien planifier, ne prévoyait rien à l'avance, ne faisait plus de promesse. Il ignorait de quoi demain serait fait, quelle mission on lui confierait, où il serait parachuté. Et Natasha, loin de s'en accommoder, acceptait la situation. Tout plutôt que de le perdre.
La fumée du Poudlard Express lui serra la gorge. Il était venu le temps du dernier voyage vers Poudlard. Un dernier voyage sans adieux. Tête baissée, elle s'engouffra dans le premier wagon, certaine d'entrer dans le train la première, et pourtant elle fut surprise de rencontrer deux sourires, tendres et malicieux. Surprise et soulagée.
- Tu m'as manqué, souffla Rose en l'étreignant rapidement.
- Aller viens, murmura Tim après avoir claqué une bise fraternelle sur son front.
Rose avait passé l'été chez les Kandinsky, Tim leur avait rendu visite un jour sur deux, et pourtant Natasha ressentit comme un choc. Un choc de douceur et de réconfort. Elle était entourée, aimée, soutenue. Et même si l'absence de James créait un vide immense dans sa vie, elle n'était pas seule.
ooOOoo
Killaxdale, ville sorcière du Texas, Etats-Unis
Les onze s'étaient installés comme à leur habitude, en cercle. Si la plupart étaient assis en tailleur, James était resté debout, pour prendre la parole.
- Je crois avoir noté une bizarrerie. Je ne sais pas si c'est important, si c'est lié ou pas au but de notre présence ici, mais ça a suffisamment titillé mon intérêt pour que je vous en parle. Chacun d'entre nous a pu observer une arrivée des enfants avant les cours ou un départ, à midi ou en fin de journée. Et j'ai l'impression qu'à chaque fois, il y a deux types de comportements : Des parents, souvent seuls, accompagnant un seul enfant. Des familles avec un enfant, unique, donc. Et puis, à chaque fois, arrivent deux ou trois familles nombreuses, qui paradent parmi les autres. Aujourd'hui, et ça ne me plait ni de l'avoir fait, ni de le reconnaître, mais j'ai laissé l'animal en moi s'immiscer dans les pensées des parents présents. J'ai ressenti beaucoup de craintes à l'arrivée de la famille nombreuse, la seule de cette école. Une femme, visiblement enceinte, était tout bonnement terrifiée à l'idée que la famille nombreuse comprenne qu'elle est enceinte.
James marqua une pause, détaillant les mines réfléchies de ses acolytes. Réfléchies, à l'écoute, et sceptiques. James lui-même s'apercevait, en formulant ses propres pensées, que la piste était plus que maigre.
- Ca ne me plait pas non plus de le reconnaître mais je me suis aussi immiscée dans les pensées des parents. Plusieurs fois.
L'aveu d'Evora, qui semblait lui coûter, rasséréna James qui lui offrit un sourire reconnaissant.
- Je n'ai pas attendu d'être lasse ou énervée pour le faire, ajouta Evora, je l'ai fait d'emblée, dès la première planque. Je ne partage pas l'impression commune, votre ras-le-bol d'être envoyé par monts et par vaux sans plus d'explication. Mais là où vous êtes prêts à accepter un apprentissage long, j'ambitionne de prouver nos valeurs plus vite. C'est sans doute prétentieux de ma part, mais j'ai envie de prouver à la CMI que nous sommes les meilleurs. J'ai cru que cette mission pourrait être réglée plus vite si je m'introduisais dans les pensées des gens que nous observions. Je suis même rentrée dans la tête de plusieurs enfants...
Sa voix avait baissé, comme on murmure une réalité qui ne nous apporte aucune fierté. Compatissants, Sian, Brooke et Chen hochèrent la tête, et Sawomir alla jusqu'à poser une douce pression sur l'épaule d'Evora qui se dégagea sans douceur.
- Je ne cherche pas votre pitié, je crois juste qu'il n'est pas bon que nous ayons des secrets les uns pour les autres. Je crois aussi que James vient de nous mettre sur la bonne piste. Les écoles que nous observons sont les témoins des communautés qui coexistent. Une hiérarchie semble y opérer et des mères sont assez apeurées pour cacher leur grossesse. Nous devons comprendre pourquoi.
- Et pour cela l'école ne sera pas suffisante, reprit James. Il faut nous immerger dans les autres lieux de vie, comprendre leur histoire, leur fonctionnement, leurs coutumes. Je propose que l'on garde nos tours de garde près de l'école, puisque telle est la tâche qui nous a été confiée, et que nous instaurions d'autres tours de garde.
Et ainsi leur mission prit un tout autre tournant. Un tournant qu'ils avaient volontairement planifié, pour la première fois en un an. Ils se sentaient enfin maîtres de leur destin. Et, quelque part dans la nébuleuse, les membres de la CMI les observaient avec fierté.
James, Mateus, Sian, Evora, Slawomir, Charlotte, Shekilah, Chen, Selim, Nicolas et Brooke venaient de franchir un palier.
ooOOoo
La bièraubeurre avait pris la place du chocolat chaud, avant de céder la sienne au whisky pur feu.
Quand Oscar avait poussé la porte de Chez Susie, il l'avait vite refermée dans son dos, faisant apparaître un panneau "momentanément fermé, veuillez nous en excuser". C'était la première fois qu'il voyait le restaurant de sa fiancée dans cet état. La première fois, aussi, qu'il voyait Susie avachie et dans un état si poussif d'ébriété.
Il repéra Nalani qui faisait des pompes sur le comptoir et Pepper qui dansait au milieu des casseroles, avant de se débarrasser de son sac et de son blouson. Il se retroussa les manches, envisageant d'appeler ses amis à l'aide, et se rappela qu'il était un grand garçon, un homme, un adulte - même s'il avait une sérieuse tendance à l'oublier - ainsi qu'un ami et un petit-ami.
- Susie ?, murmura-t-il pour ne pas effrayer sa fiancée, bien que leurs amies fassent un tel raffut qu'il aurait pu se permettre de hurler.
- Oh !, sursauta Susie. Oscar mais...
Ignorant l'envie manifeste d'Oscar de vouloir embrasser sa douce, elle se jeta sur son poignet et faillit s'évanouir à la vue de l'heure.
- Je suis à la bourre !
- Voyons, chérie, tu ne vas pas pouvoir assurer le service...
- Je n'ai JAMAIS manqué un service ! La régularité est essentielle quand on monte son affaire, que vont dire mes clients les plus fidèles ? Que je les ai abandonnés ! C'est inadmissible !
Oscar dut faire preuve de beaucoup de patience avant que Susie comprenne que le restaurant était sens dessus dessous et que sa bonne volonté ne suffirait pas à nourrir ses clients. Il lui en fallut d'autant plus pour qu'elle accepte de le laisser passer en cuisine, seul. Il se dépêcha de faire cuire un plat immense de pâtes et la força à manger la première, alors que Nalani et Pepper s'affrontaient en un concours de crawl, toujours sur le comptoir.
- C'est... un truc de filles, c'est ça ? Parce que les garçons ne font pas ça, chérie.
- Tu veux dire que Cliff, Mael et toi ne faites jamais de bêtise ?, répliqua Susie, amusée.
- Pas si... démonstratives, non. Il se passe quoi, au juste ?
Susie prit le temps de déguster son plat, sentant ses idées se débarrasser peu à peu de l'influence de l'alcool. Elle redoutait la gueule de bois qui serait féroce, à coup sûr. Rassuré, Oscar se montra patient, se contentant de dévorer du regard celle qu'il aimait chaque jour un peu plus.
- Poudlard, souffla-t-elle enfin. Poudlard manque à Nalani. Poudlard manque à tout le monde. Poudlard me manque.
Oscar hocha la tête, pensif. Lui aussi y avait pensé, la veille. Et le matin-même, quand le réveil l'avait tiré d'un sommeil peu profond. Et tout au long de la matinée qui l'avait vu multiplier les tâches, tant par professionnalisme que par besoin de se vider la tête. D'occulter cette centaine d'adolescents qui se retrouvaient, parlaient fort, riaient et s'étreignaient dans le Poudlard Express. De ne pas penser à Poudlard.
Et plus Susie parlait, racontait, moins il se sentait honteux. Non il n'était pas trop émotif. Non il n'était pas le seul à regretter Poudlard, son immensité, son cadre qui leur donnait l'impression de vivre dans un conte.
Il se revoyait, un an et demi plus tôt, à l'aube du dernier trajet en train. Il avait ressenti le besoin d'une dernière ballade, d'une dernière visite, comme un pèlerinage sur le chemin de la vie, à travers ce parc et ces couloirs dont chaque centimètre recelait mille souvenirs. La forêt et les souvenirs cauchemardesques, le terrain de quidditch et la fureur de vivre, de voler plus vite pour entrer en osmose avec la clameur des supporters, les salles de cours où ils avaient tant appris, la Grande Salle qui avait vu passer tant d'élèves avant eux et qui pourtant n'avait jamais connu pareil silence ni pareille euphorie que lorsque James avait envoyé valsé le règlement en s'asseyant à la table des aigles, suivi par ses amis les lions, les blaireaux, les serpents, sous le sourire admiratif de ses professeurs.
A l'aube d'une séparation redoutée, les amis ne s'étaient quitté qu'une petite demi-heure, sans même se concerter, et chacun avait gagné un lieu, un lieu différent, un lieu empreint de souvenirs personnels, d'émotions qui résonnaient en chacun. Oscar se souvenait avoir jeté un regard en direction du terrain de quidditch, qu'avait choisi Nalani en toute logique, avant de se raviser, et de gagner les cuisines. Un lieu à la fois proche de la salle commune de sa maison, et plein des souvenirs heureux que ses amis et lui s'étaient construit les derniers mois. Comme s'il avait pressenti qu'ils seraient, non pas les derniers, mais de plus en plus rares.
Un peu plus d'un an après, les rares moments où tous s'étaient retrouvés ensemble, dans un même lieu, sans qu'aucun ne manque à l'appel se comptaient sur les doigts d'une seule main. Trois fois. Trois fois en quatorze longs mois. La faute au monde, aussi vaste qu'attirant, qui avait glissé plus qu'un décalage horaire entre eux.
La plupart étudiaient sérieusement ou travaillaient sans compter leurs heures, Fred avait pris une année sabbatique, voyageant allègrement, Juliet et Keith exploraient l'Amérique, ne rentrant que rarement au bercail, et James était partout et nulle part à la fois, insaisissable, sans point d'ancrage.
Oscar caressa tendrement la joue de Susie avant de réaliser qu'elle allait mieux, qu'elle n'avait plus besoin de lui. Alors il envoya un rapide message à Clifford et se rapprocha de Nalani. Il l'avait appréciée d'emblée, à l'aube de leur scolarité, heureux de la voir si tolérante, dynamique, souriante en tous temps. L'amitié était née sans qu'il ne s'étonne que des garçons et des filles se rapprochent si vite à l'âge où d'autres se scrutent avec méfiance. L'adversité n'avait jamais été un problème, et il avait accepté avec sagesse la suprématie de son équipe. Une capitaine redoutable à la tête de joueurs brillants, qui s'entraînaient dur pour élever leur collectif au niveau de leurs individualités.
La dernière année, faite de rires et de jeux, leur avait rappelé, à tous deux, qu'ils embrassaient la même vision de la vie, la même carrière. Ils s'étaient retrouvés aux portes du département des jeux et sports magiques du ministère sans avoir peur de l'autre, simplement heureux de vivre cette nouvelle expérience ensemble.
Il ne l'avait jamais touchée. Le flegme britannique ne les avait guère habitués aux embrassades et l'habitude de se sourire leur suffisait. Pourtant, en la voyant nager dans ses larmes dans un équilibre acrobatique qui menaçait de la faire tomber du comptoir, il attrapa ses bras avec douceur, faisant glisser ses mains dans celles de Nalani. Sans surprise, elle se laissa faire, ses pleurs redoublant.
Elle avait caché ses yeux derrière ses longs cheveux d'ébène et il les écarta, mèche après mèche. La soulever fut plus simple que ne l'aurait imaginé le garçon. Il avait longtemps été le plus petit de la bande, le plus chétif, le moins fort, avant de pousser subitement à l'aube de leur cinquième année à Poudlard. Le quidditch avait fait le reste, et il ne souffra pas de la garder dans ses bras, afin de la poser sans risque sur le sol. La gêne et la timidité n'eurent pas le temps de ressurgir, Nalani s'était jetée sur lui, l'étreignant avec la force désespérée et sans pudeur d'une sœur et, tel un frère patient et aimant, il la serra tendrement, préférant le silence aux phrases toutes faites. Il n'osa dire que l'essentiel, deux mots à peine qui n'étaient rien, mais qui voulaient tout dire. "Moi aussi".
La porte s'ouvrit, et une tornade traversa la salle. Clifford, qui retrouvait Pepper au milieu des casseroles échouées.
Dehors le soleil brillait fort et le brouhaha leur rappela que la vie continuait, que les rues étaient pleines d'adultes qui avaient accepté la continuité du temps. Le passé est passé. Poudlard était derrière eux, et tout ce qu'ils y avaient vécu était devenu précieux, fragile, rare.
Mael referma la porte dans son dos, observant douloureusement le désordre, le silence et les pleurs. Il n'eut pas besoin d'explications, il avait gardé cette manie adolescente d'entourer le premier septembre sur son calendrier. Il avait toujours aimé les vacances d'été, pourtant. Ses parents aimants, ses sœurs malicieuses, le chien qui accueillait leur retour de Poudlard avec l'envie furieuse de profiter d'eux pendant deux mois. Mais les vacances étaient aussi synonymes de lettres, de manque, d'impatience. Et le premier septembre synonyme de retrouvailles.
Le premier septembre, ce n'était pas seulement le jour où il avait découvert Poudlard. Ce n'était pas non plus seulement ce jour où il était devenu un apprenti sorcier, entrant officiellement dans le monde magique. Le premier septembre, il avait rencontré Fred et Louis, leurs camarades de Gryffondor. Le premier septembre, il avait rencontré James, son meilleur ami. Le premier septembre il s'était installé dans une barque et fixé son regard sur la nuque et le dos d'une élève, future Serdaigle, assise dans une autre barque. Le premier septembre, il avait vu pour la première fois Juliet, Oscar, Vincent et Keanu. Le premier septembre, une jolie Serdaigle prénommée Nalani lui avait souri, quand il s'était assis sous le Choixpeau Magique. Le premier septembre, après que le Choixpeau ait hurlé "Gryffondor" au terme des douze secondes les plus stressantes de sa vie, la jolie Serdaigle avait grimacé, avant de lui tourner le dos effrontément. Le premier septembre, il était tombé amoureux de sa nuque, de son dos.
Un an plus tard, il en avait doucement pris conscience, la jalousie le frappant à la vue de Nalani, plaisantant avec d'autres garçons.
Un an plus tard, il s'était dit qu'il était jeune, que le monde était rempli de filles.
Un an plus tard, il avait compris que le monde était rempli de filles qui n'attisaient nullement son intérêt, à l'exception d'une Serdaigle dont il dévorait du regard la nuque et le dos.
Un an plus tard, il s'était mis à haïr Fred Weasley.
La vie avait fini par lui sourire à nouveau, et il n'oubliait pas le dernier départ pour Poudlard, les parents de Nalani plaisantant avec ses parents, la main de Nalani dans la sienne. Il n'oubliait pas les courses dans les couloirs, les étreintes essoufflées, les mains de Nalani qui le poussaient dans une salle obscure, son corps qui se frottait contre lui. Il n'oubliait pas les sourires permanents, la voix qui résonnait, plus forte que toutes les autres, les rires exubérants, les baisers passionnés. Et le silence, déjà, synonyme de départ.
Lorsque chacun s'était isolé pour faire ses adieux à Poudlard, Mael avait choisi les gradins. Comme inconsciemment. Il aurait pu se rendre partout, tant ces sept années passées à Poudlard avaient été riches d'aventures, mais, comme souvent, ses pas l'avaient mené près de Nalani, et il avait fait ce qu'il aimait le plus, s'asseyant tout en haut des gradins, s'offrant une vue imprenable sur le parc de Poudlard. Et sur l'élue de son cœur.
Dès qu'elle l'aperçut avancer vers eux, Nalani se détacha d'Oscar, dont elle ébouriffa rapidement les cheveux, et se colla à son petit-ami. Un geste simple, instinctif, évident. Une manière de le rassurer, lui qui pouvait se montrer si jaloux, et de lui prouver qu'il était le seul, qu'elle était à lui, depuis toujours et à tout jamais.
Emu, Mael se laissa bercer par le doux parfum sucré de Nalani, ses sentiments déferlant par vagues, heureux de ne plus être contenus. Mael lâcha un petit rire nerveux, qui attira l'attention de tous.
- Je viens de parler à James, expliqua-t-il.
Il détacha son visage des cheveux de sa belle, pour mieux se faire entendre de ses amis, conscient que tous avaient envie d'entendre les dernières nouvelles.
- Il est aux Etats-Unis. Dans une ville sorcière du Texas. Il a dit qu'il allait y rester un petit moment.
- On commence enfin à lui donner des dates fixes ?, s'étonna Pepper d'une voix railleuse.
- Je crois plutôt que... Je crois qu'il a résolu une partie de l'énigme de la CMI. Il était... enjoué. Presque fier. Ça fait du bien. Je trouvais étonnant qu'il me rappelle, on s'était parlé brièvement ce matin, et il était pétri de nostalgie. La voix éteinte, fatiguée, énervée. Il n'arrêtait pas de parler de quand on était gamins, les premières années à Poudlard, les piques avec Natasha, c'était brouillon et je sentais qu'il n'était pas dans son assiette. Comme nous tous. Mais là... En à peine quelques heures, tout avait changé.
- Il t'a parlé de sa mission ?, s'inquiéta Susie. Sais-tu si elle est risquée ?
- C'est James, il court toujours des risques pas possibles, balaya Nalani.
- Je n'en sais rien, éluda Mael. Mais il est heureux, alors je crois qu'on devrait prendre exemple sur lui.
Des hochements de tête plus ou moins assurés lui répondirent. Des moues sceptiques, un sourire rassuré. Ils avaient beau regretter que le passé soit passé, les sentiments qu'ils se vouaient étaient toujours là, intacts.
- Vous savez ce qu'il m'a dit avant de repartir sauver le monde ?, reprit Mael. Qu'il pense à nous toutes les nuits. Avec tous ces décalages horaires et ces changements permanents il peine à trouver le sommeil. Alors il se remémore nos visages, nos sourires, nos frasques, nos rires. Je crois qu'il a peur de passer trop de temps sans nous voir et d'oublier un détail, la forme d'un nez, le son d'une voix. Il pense à nous toutes les nuits, les gars. Pour ne pas nous oublier. Pour avoir l'impression d'être un peu avec chacun de nous. Parce qu'on lui manque. Parce qu'il nous aime. Et ça, cet amour qu'on se porte, tous, c'est la plus belle chose que nous ait offert Poudlard. Et on ne l'a pas perdu en quittant ce château. On ne le perdra jamais.
ooOOoo
Killaxdale, ville sorcière du Texas, Etats-Unis
La vie, au Texas, avait pris un nouveau tournant. Les membres de la constellation étaient enthousiastes, ultra-motivés. Leur mission s'annonçait de la meilleure des façons, et ils progressaient rapidement, persuadés de tenir un gros poisson.
Sian et Brooke, grimées de la tête aux pieds, avaient loué un petit appartement, pour s'intégrer au mieux au sein de la communauté. Brooke passait sa vie au dehors, prétextant vouloir rencontrer ses voisins et s'impliquer dans la petite communauté. Aux curieux elle répondait que sa colocataire, une cousine, préparait une thèse. Sian profitait de ce prétexte pour créer un passage souterrain afin que leurs amis puissent les rejoindre en toute discrétion. James et Evora étaient passés maîtres dans l'art de la dissimulation, et Chen et Selim les accompagnaient, pour les couvrir autant que pour les protéger. Les autres continuaient d'enchaîner les tours de garde, récoltant par leur discrétion de précieuses informations.
La communauté de Killaxdale semblait régie par trois familles nombreuses dont les maisons, accolées, trônaient sur la colline du village, leur offrant une vue imprenable sur les autres habitants. Les trois maisons entouraient une clairière de pâquerettes translucides, transcendées de magie. James avait entendu des murmures, des croyances, les trois familles prétendant qu'une source puissante de magie alimentait la clairière et que toute la communauté lui devait protection et dévouement. Des cérémonies avaient lieu sur la petite clairière, deux fois par jour, au lever et au coucher du soleil. Les trois familles se tenaient au centre de la clairière, les autres habitants en bordure.
Un matin, Slawomir avait vu un enfant en bousculer un autre, qui avait trébuché sur le bord de la clairière, foulant l'herbe, attisant une colère muette mais lourde de tension.
Le lendemain, le petit garçon était tombé malade, et toute la communauté s'était agenouillée au bord de la clairière, suppliant la Source de pardonner au petit garçon son affront involontaire.
Le surlendemain, le garçon se rétablit, et la communauté s'agenouilla au bord de la clairière, pour remercier la Source de sa clémence.
- Ils sont complètement dingues, lâcha Mateus en hochant la tête de gauche à droite d'un air dépité.
Chaque soir, la constellation mettait en commun les notes que chacun prenait heure après heure, chaque soir ils arrivaient aux mêmes conclusions. La communauté de Killaxdale vivait sous le joug des Défenseurs de la Source - comme aimait à les appeler Sian - et évoluait selon leurs règles. Eux prétendaient avoir été choisis, et se sentaient le devoir de propager la parole de la Source, qui en avait fait ses élus. Selon eux, la Source était puissante mais non inépuisable, et leur mission était de préserver la magie et d'en limiter les débordements. Les familles avaient le droit d'engendrer un seul enfant, deux, si l'examen qu'ils faisaient subir à chaque embryon laissait entendre que l'enfant à venir serait cracmol.
Les cracmols, historiquement moqués et laissés pour compte par bien des générations, se voyaient vénérés par les croyants. On disait d'eux qu'ils avaient rencontré la Source et décidé d'eux-mêmes de tourner le dos à la magie, par respect. Mais, s'ils étaient adulés, ils étaient également très observés et soumis à l'approbation permanente des élus de la Source. Slawomir et Shekilah avaient trouvé la trace d'un cracmol, mort quelques années plus tôt après avoir clamé son sentiment d'injustice à l'aube de son adolescence.
"Il a publiquement reconnu qu'il était triste et déçu de ne pouvoir se rendre à Ilvermorny et que, s'il avait pu choisir, il aurait préféré être un sorcier." Cette déclaration, interdite aux yeux des croyants, l'avait vu faire un choix terrible : l'exclusion ou la mort. Il avait préféré mourir que vivre toute une vie séparée des siens.
Au bout d'une semaine, la constellation avait réuni suffisamment d'éléments et de preuves pour alerter leurs supérieurs. Et, ne sachant nullement comment s'y prendre, ils avaient pris la décision à l'unanimité de mettre fin à leur mission et de partir à la recherche du Bureau Détourné américain de la Confédération Magique Internationale.
Ils se savaient observés, et, vu que leurs supérieurs ne les arrêtaient pas, ils aimaient à penser que la CMI appréciait leur prise d'initiative.
ooOOoo
Poudlard
La sagesse pouvait avoir mille définitions. A Poudlard, elle n'en avait pourtant qu'une, accepter que le monde n'était pas seulement coloré de blanc et de noir et comprendre que la frontière entre le bien et le mal était invisible, impalpable, si bien que l'on pouvait basculer de l'un ou l'autre des côtés sans presque s'en apercevoir.
Mais pour ceux qui avaient été placés du côté du mal sans autre raison que leur nom de famille, la frontière était un mur, qu'ils ne franchiraient jamais.
Scorpius était un Malefoy. Un Serpentard. Un fils de. Un rejeton du mal.
Lui avait été glissé du côté du mal, ancré par le poids de l'héritage, enlisé par des évènements déroulés bien avant sa naissance. Il était le petit-fils du sombre Lucius, le fils de l'ennemi du Survivant, il clôturait un arbre généalogique qui aurait fait trembler le plus courageux des Aurors. Enfant, il lui arrivait même de croiser des gens qui le suppliaient de ne jamais avoir d'enfants.
Ces gens, ni figures héroïques ni figures de l'ombre, ces gens qui n'avaient pris parti ni pour Voldemort ni pour le Survivant, ces gens qui se voulaient propres sur eux et bien-pensants, attendaient de lui qu'il soit le dernier des siens, qu'il n'enfante jamais parce qu'ils étaient persuadés que si un nouveau mage noir se déclarait, les représentants de la sombre famille Malefoy se dresseraient forcément à ses côtés.
Son amitié avec le fils du Survivant n'avait rien changé. On reprochait à James d'être influençable, on reprochait à Scorpius de le manipuler ou encore d'avoir brisé le cœur d'Albus en lui préférant son frère, le pourtant bien moins apprécié James.
On les opposait. On l'opposait lui au fils du Survivant. Pas tant à James qu'à Albus, en raison de leur même âge et des traits physiques que chacun avait emprunté à son père.
Ils étaient, comme leurs pères avant eux, le bien et le mal.
Et leurs choix, leurs actions, leurs convictions n'avaient rien à voir avec cette évidence placardée par le nom, la famille, l'héritage.
Jamais la frontière entre le bien et le mal n'avait paru si massive. Scorpius pouvait la voir, épaisse comme un mur, solide comme de l'acier. Nul sort ne pouvait l'atteindre, nulle potion ne pouvait la fondre, nulle formule ne pouvait l'ébranler. Elle était plus qu'une croyance, elle était une certitude pour la pensée commune. Albus ne pouvait être que le bien, et lui n'était forcément que le mal.
Scorpius avait essayé. Ses valeurs brillaient en lui, il était prêt à tout pour les défendre. Son sens de la justice, sa bravoure, il les avait montrés, prouvés. Mais le mur ne pliait pas, et il restait à sa place, du côté du mal, malgré ses bonnes actions.
Albus, lui, n'avait eu rien à faire. Au contraire, ce mur était son secours, sa protection, lui permettait d'enfreindre les règles, de côtoyer le crime, de pervertir son esprit sans courir le moindre risque. Il était le fils du Survivant. Il demeurerait du côté du bien, coûte que coûte.
Le bien c'était ces fils et filles de combattants, de moldus, de sang mêlé, de personnes dignes de confiance, héritiers de ceux qui avaient subi, qui avaient souffert, qui avaient succombé.
Le mal c'était Scorpius, les fils de Mangemorts, les héritiers de familles issues de « la liste ». Une lise sans preuve, une liste pleine de conséquences. Une liste des familles sang-pur dévoilée par la presse, relayée par toute la communauté, parce qu'il était facile de croire que ces noms étaient synonymes de Mangemorts, que tous avaient embrassé la cause de Voldemort, que tous avaient souhaité l'extermination des moldus. Ces noms-là étaient bannis, haïs, maudits. A l'inverse, les noms de leurs victimes étaient chuchotés, murmurés avec émotion, avec dévotion.
Au beau milieu des rangées six et huit de la bibliothèque de Poudlard, Scorpius tenta d'étouffer sa rage, sa tristesse, sa colère. Et ce sentiment d'injustice qui ne le quittait jamais.
C'était devenu son pèlerinage, son rendez-vous quotidien. Chaque jour il venait se recueillir devant les livres d'histoire qui enjolivaient le courage des combattants du bien et salissaient son nom plus que de raison. C'était son devoir de mémoire. Pour ne jamais oublier qu'il avait beau s'efforcer d'être un bon garçon, on ne le laisserait jamais franchir ce mur. Cette frontière.
ooOOoo
New-York, Bureau Détourné Américain de la Confédération Magique Internationale
N'ayant aucune idée de l'endroit où se trouvait le bureau détourné américain de la CMI, la constellation avait fait preuve de jugeote, se persuadant qu'ils ne perdaient rien à retourner là où avait commencé leur apprentissage.
Leur instinct ne les avait pas trompés, et ils arrivèrent à bon port facilement.
Mais l'accueil ne fut pas celui qu'ils attendaient.
Onze sorciers et sorcières les attendaient, une pierre semi-précieuse autour du cou, et se présentèrent brièvement, les enjoignant à les suivre.
La constellation fut amenée dans une salle somme toute banale, où ils durent abandonner leurs affaires, avant d'être séparés, ligotés et bâillonnés.
Ce fut les yeux bandés que se termina leur premier apprentissage collectif. Et que commença leur premier apprentissage individuel.
ooOOoo
Poudlard, salle commune de Serpentard
La Gazette du Sorcier du jour montrait un visage juvénile, encadré de cheveux bruns ébouriffés. Il ne s'agissait pas du Survivant, mais du seul être en ce monde qui lui ressemblait trait pour trait.
« Albus Potter : les sombres vérités sur le fils du Survivant
L'enfant du milieu nous avait toujours paru le plus attachant. Et le plus équilibré. Sans grande concurrence, me direz-vous. Entre son turbulent de frère et sa sauvage de sœur, le petit Albus nous avait paru sensible, discret, timide, un caractère doux accentué par un physique chétif et peu impressionnant.
Le petit garçon a hérité des yeux de son père, et jusqu'à présent nous pensions qu'il avait également hérité de sa bienveillance et de son héroïsme. A tort ?
Le Choixpeau ne s'était pas trompé.
Contrairement aux membres de sa famille, Albus Potter n'a pas été réparti à Gryffondor. Nous avons longtemps cru qu'il n'en était que plus méritant, alors que le petit garçon aux émeraudes larmoyantes semblait s'évertuer à redorer le blason de Serpentard.
Or, les élèves ayant récemment quitté Poudlard grimacent lorsqu'on leur parle de lui, ses anciens amis lui ont tourné le dos et les jeunes élèves le craignent.
Ses notes ne sont pas brillantes, son jeu en tant que batteur est bien loin d'égaler celui de son binôme et ancien meilleur ami, Jalil Lespare. Lors du dernier match les ayant opposés, l'équipe de Serdaigle les a littéralement écrasés, au score et dans tous les sens du terme, Albus ayant reçu un cognard loyal et prévisible de la terrible Natasha-à-la-batte (lire par ailleurs l'article « Natasha-à-la-batte, gardienne du cœur de James Potter ») dès la première minute de jeu, l'envoyant à l'infirmerie pour le restant de la partie.
Toutefois, un supporter de Serpentard nous a dit « qu'il soit sur son balai n'aurait rien changé à l'issue du match, les Serdaigle ont eu un temps de flottement au départ de Nalani Jordan mais Natasha Kandinsky mène son équipe d'une main de fer et dispose de bien meilleurs joueurs que Scorpius Malefoy. Nous savions qui allait gagner ce match, et ce n'est pas Albus Potter qui aurait pu faire la différence. »
Une exemplarité disciplinaire mise en doute
Harry Potter le Survivant Notre Héros a toujours prêté à son fils un comportement louable et rien ne nous permettait jusque-là de remettre ses dires en question. Or, Albus Potter a été exclu temporairement de Poudlard le mois dernier pour violence aggravée sur l'un de ses camarades, le jeune Kevin Brandford, Gryffondor.
Le jeune garçon – il a trois ans de moins qu'Albus Potter – a confié au sein même de l'infirmerie de Poudlard qu'Albus Potter l'avait surpris dans les vestiaires de Serpentard, dans une posture plutôt fâcheuse. « Il n'a jamais caché qu'il ne m'aimait pas. Je n'ai jamais caché que je suis gay et attiré par Scorpius Malefoy, dont Albus est amoureux depuis des années. Je comprends qu'il ait été choqué et dévasté de nous voir nous embrasser à la fin de l'entraînement de leur équipe, mais il est devenu comme enragé, il a lancé le premier sort à Scorpius pour nous séparer, et s'est jeté sur moi. Il n'arrêtait pas de me donner des coups de poing. Il a cru que Scorpius se détournerait de moi une fois que je serais défiguré. »
Albus Potter est-il gay ?
Scorpius Malefoy n'a pas souhaité nous accorder d'interview mais nous savons de source sûre qu'il a confirmé les dires de son petit-ami, tout comme les joueurs de l'équipe qui ont séparé les opposants.
Harry Potter le Sauveur a simplement confirmé que son fils avait été exclus trois jours et qu'il n'avait fait que se défendre après avoir gentiment demandé à ses camarades de se séparer « car ils n'avaient rien à faire là. Leur relation est intime, privée, et n'a pas à s'exposer aux yeux de tous dans un vestiaire fréquenté. Mon fils n'est ni gay ni attiré par le fils Malefoy. »
Nous espérons que ces trois jours de punitions auront permis à Albus Potter de se remettre en question et d'enfin se montrer digne des espoirs que nous plaçons en lui. »
- Incendio !
L'exemplaire de la Gazette prit feu, avant d'être jeté au fond de la cheminée de la salle commune de Serpentard d'un coup de baguette.
Il était plus de minuit et Albus Potter se tenait au centre de la salle vidée de ses élèves, vérifiant minutieusement que plus aucun exemplaire de la Gazette ne traînait dans un coin. Il en avait brûlé une vingtaine, se défoulant sur le torchon pour ne pas déverser sa rage sur ses camarades, qui l'observaient soit avec amusement et moquerie, soit avec peur.
Il était bien trop énervé pour changer la donne, pour manipuler toutes ces têtes sans cerveau, pour les remplir d'idées préconçues par lui-même.
Bien sûr qu'il lui faudrait retrouver sa place de prince adulé et chéri. Mais pour cela il lui fallait calmer ses nerfs.
C'était dans ces moments qu'il regrettait le départ de James. Son souffre-douleur préféré lui aurait été bien utile. Mais Albus se rassura en se rappelant qu'il avait tout un stock d'articles désobligeants sur James et sortit le dernier en date, justement daté de la veille.
« Et si James Potter nous avait menti ? Toute la lumière sur la nouvelle théorie du complot. »
La Gazette continuait de faire de James sa une, régulièrement, une fois par mois. Ni plus ni moins que pour Albus. Une similarité qui énervait d'autant plus le plus jeune des frères. Comment diantre la Gazette pouvait-elle attacher autant d'importance à James alors qu'Albus s'était toujours débrouillé pour le déprécier aux yeux de tous ? Le plus jeune l'ignorait. Mais seule la fréquence de parution des articles l'énervait, pas le contenu, toujours critique envers James. En cela Albus se satisfaisait de l'imagination toujours débordante des journalistes qui étaient visiblement prêts à tout pour trainer James dans la boue. De fausses relations amoureuses qui mettaient à mal sa relation avec Natasha Kandinsky, de fausses accusations le mêlant aux pires trafics de potions de la communauté sorcière internationale, des affaires sordides qui ne l'empêchaient pas pour autant de continuer à parcourir le monde.
Mais Albus se consolait en pensant à l'après. Il connaissait l'immense soif d'aventure de son frère mais savait pertinemment qu'il finirait par rentrer au bercail, pour retrouver les personnes fades et indignes d'intérêt qu'il s'était choisi pour amis. Pour essayer de les sauver, aussi, quand les frères Zigaro reviendraient. Mais il arriverait trop tard. Beaucoup trop tard comme toujours. Et son retour signerait sa perte.
Albus replia le journal, esquissa un sourire. Son cœur s'était enfin apaisé.
ooOOoo
Quelque part au fin fond du Lesotho
Lohndister Tshashikizia, dit Bobs, était membre de la Confédération Magique Internationale depuis dix-huit ans. La moitié de sa vie.
Célibataire endurci, il avait passé la première moitié de sa vie en Afrique, où il avait été élève de l'école de magie de Ouagadou. Avant de passer la deuxième moitié de sa vie à parcourir le monde.
L'apprentissage et l'évolution de chaque membre de la CMI était supervisés par un mentor qui, en temps voulu, proposait aux Grands Mages de faire de son disciple un mentor à son tour. Chacun avait donc un mentor, puis un disciple.
Membre accompli de la CMI, auprès de qui il avait largement fait ses preuves, Bobs avait logiquement accepté la proposition de son mentor et s'occupait depuis deux semaines de son disciple.
On avait confié sous sa responsabilité un jeune anglais qu'on disait prometteur. Talentueux, doté de capacités sensorielles intéressantes, curieux, James Potter avait fait bonne impression aux Grands Mages. Mais Bobs préférait se montrer prudent, et il n'avait pas hésité à malmener son élève.
Pour bien commencer, Bobs avait mené son discipline sur la terre ses origines. Le Lesotho, un pays enclavé au sein de l'Afrique du Sud, très montagneux, très pauvre, et très fréquemment déchiré par les intempéries.
Là, il l'avait privé de sa baguette, de ses lettres, le coupant du monde magique et des nouvelles de ses proches sans jamais lui donner d'idée précise du temps que durerait le test. Méfiant, le disciple n'avait pas posé de question, ni montré son mécontentement. Il devait croire que son mentor serait capable d'alourdir sa peine s'il le jugeait trop renâcleur. Bobs, qui n'appréciait guère les gens trop dociles, leur préférant volontiers les caractériels, se montra plus exigeant encore. Avant de se rendre à l'évidence. On n'aurait pu lui confier meilleur disciple.
ooOOoo
SWOOSH
- Et merde !
Se sentant tomber, James propulsa ses bras en avant, pour garder prise sur la montagne glissante qu'il grimpait depuis trois heures. Son corps glissa dans la boue, son genou déjà bien écorché heurta violemment la roche et ses doigts couverts de plaie glissaient sur la paroi. James ne put retenir ni un juron ni ses larmes. Mais il n'abdiqua pas, et se força à reprendre son ascension sans tarder. Il ne servait à rien de rester ainsi paralysé, attendant que la douleur ne devienne insupportable. Et puis, il était bien trop loin du sol pour être en sécurité.
James ne s'était jamais senti aussi éreinté. Même du temps où il avait participé au tournoi de Poudlard. Bobs le faisait courir du matin au soir, parfois même du soir au matin. Glisser dans la boue sans laisser de trace, gravir les sommets les plus abrupts sans l'aide de la magie, apprendre à se battre à mains nues, à nouer tous types de cordages, à se nourrir dans un champ de ronces, les yeux bandés.
Le Lesotho était un état politiquement fébrile, tant du côté de la communauté moldue que de la communauté magique, et Bobs n'avait pas hésité à abandonner James dans des quartiers malfamés, seul, tard dans la nuit, ni à lui ordonner de provoquer une rixe avec un gang rompu aux bagarres. James s'était fait rouer de coups, perdant momentanément l'usage de ses bras, de ses jambes et quelques-unes de ses côtes.
Il ne s'était pas plaint de l'entraînement physique de Bobs, il sentait bien que son mentor voulait le pousser à surpasser ses limites, mais James ne s'était pas privé de lui faire comprendre qu'il était prêt à accepter beaucoup de choses, mais pas l'impossible. Il avait doublé sa diatribe acerbe d'un coup de poing violent qui avait fracassé le nez de son mentor. Celui-ci avait simplement souri, arguant que son nez se cassait pour la sixième fois, avant de conclure d'un "le sujet est clos" qui avait poussé James à envisager de quitter le Lesotho sur le champ.
Le disciple avait gagné la capitale, se ruant sur la première cabine téléphonique, et avait longuement appelé Mael. Les deux amis avaient passé plus d'une heure à traiter le mentor de tous les noms d'oiseaux possibles et inimaginables, avant que celui-ci ne débarque et arrache son disciple de la cabine. Le lendemain, James retrouvait sa baguette, ses lettres et une quantité astronomique de parchemin pour donner des nouvelles à ses proches. Et un aller simple pour Londres. "Tu as mis du temps à me convaincre, gamin", avait dit Bobs. "Mais je pense pouvoir faire quelque chose de toi. Demain, tu graviras la falaise de ton choix, pour ne pas rester sur un échec. Et puis tu partiras. Mais ne te réjouis pas trop vite, on se reverra plus vite que tu ne le penses."
James n'avait pas choisi la falaise la plus abrupte, mais pas non plus l'une des plus faciles d'accès. Il le regretta plusieurs fois, tout au long de sa montée, avant que ses regrets ne s'envolent en atteignant le sommet, qui offrait une vue imprenable sur les plaines australes. Bobs l'y attendait, une gourde d'eau fraiche dans une main, alors qu'il lui tendait l'autre. James s'en empara, simplement heureux de se retrouver debout, sur la terre ferme. Et plate.
Ses vêtements boueux lui collaient à la peau et la chaleur était écrasante, il lui semblait n'avoir jamais eu aussi faim et jamais eu autant besoin d'une douche. Pourtant, il fit quelques foulées, le temps que son cœur retrouve un rythme normal, et prit place sur un talus. Bobs prit place face à lui, tirant de son sac quelques victuailles.
- Tu n'es pas beau à voir mais tu fais plaisir à voir. A moi du moins.
- Je crois que c'est la première fois que je vous vois sourire.
- Tutoie-moi, gamin. Aujourd'hui, tu n'es plus seulement mon disciple. Tu t'es présenté au bas de cette montagne avec la fougue et l'inconscience de l'enfance. Mais c'est en homme que tu as gravi le sommet. Aujourd'hui, je te considère comme un frère, un petit frère à qui j'ai des tas de choses à apprendre. Et je m'engage à te transmettre tout mon savoir, à faire de toi cet homme curieux et généreux que tu as rêvé d'être. Cet homme que tu es déjà.
Une nouvelle fois Bobs lui tendit la main. Et ce fut comme si les derniers jours n'avaient pas existé. James oublia les coups, les courbatures, le sang et la boue. Il ne s'agissait plus que d'un souvenir, une anecdote qu'il partagerait avec les siens, sans amertume. Cette nouvelle poignée de main scella son destin. Il avait encore beaucoup à apprendre et son envie était intacte.
ooOOoo
Winthrop, près de Boston, Massachusetts, Etats-Unis
La loyauté.
Une qualité morale, que l'on croyait évidente du temps de l'innocence.
Avant de comprendre, l'âge et l'expérience aidant, qu'elle était tout aussi rare que précieuse.
La loyauté, en Angleterre, on la prêtait aux Poufsouffle. Beaucoup moins aux Serdaigle, qu'on disait compétiteurs et prêts à tout pour briller plus que les autres, parfois aux Gryffondor, dont les chapitres les plus sombres de l'histoire avaient prouvé bien des valeurs. Jamais aux Serpentard, réputés individualistes et ambitieux.
- Tu crois que le Choixpeau s'est trompé quand il m'a réparti à Serpentard ?
Keith ouvrit ses yeux, se détachant à regret du corps chaud et nu de Juliet pour mieux observer son visage. Voilà plusieurs heures qu'ils faisaient ce qu'ils aimaient le plus, rester collés l'un à l'autre après une étreinte des plus passionnées, les doigts de Juliet plongés dans les boucles brunes de Keith, ses mains à lui caressant la courbe de ses hanches. Pressentant que le moment de grâce était stoppé par le ton, très sérieux et plutôt grave, de Juliet, Keith chaussa ses lunettes carrées sur son nez et se redressa.
- Le Choixpeau t'a envoyé à Serpentard parce que tes yeux sont aussi beaux et aussi profonds que le lac de Poudlard, emblème des serpents.
- Sans rire, Keith.
- On a quitté le château depuis belle lurette. Tu ne crois pas que c'est un peu tard pour regretter ?
- Je ne regrette rien !, se défendit Juliet. Je dormais près de Pepper, j'attendais Vincent et Cliff tous les matins, et ma répartition ne m'a jamais empêché de me faire des amis formidables. Mais ce bouquin...
Keith soupira, retenant un juron. L'ancien Serdaigle ne rechignait jamais à lire un livre, mais la bibliothécaire de Poudlard lui avait enseigné à aiguiser son esprit critique, et les torchons que publiaient des journalistes sans scrupules l'écœuraient.
Le dernier en date, "James Sirius Potter, le révolutionnaire que l'on n'attendait pas" traitait de long en large les sept années que James avait passées à Poudlard et appuyait sur la rareté de son amitié inter-maisons.
Les témoignages d'amitiés inter-maisons étaient rares, et l'auteur n'avait pas hésité à clamer qu'autour de James, personne ne s'était mêlé aux élèves d'autres maisons. Les Maraudeurs étaient restés entre eux, les Weasley n'avaient d'amis qu'à Gryffondor, le Trio d'Or aussi. Seule Lily Evans avait, visiblement, eu des amis à Serdaigle et Poufsouffle. Aucune allusion, en revanche, n'avait été faite à Severus Rogue, car, depuis que son statut de héros avait été reconnu, personne ne semblait se souvenir qu'il avait été réparti à Serpentard.
- Ce bouquin a été écrit par un journaliste et les journalistes sont, je te le rappelle, un ramassis de menteurs qui n'ont de cesse de faire passer James pour un illuminé. Enfin, Juliet ! Ce n'est pas à toi que je vais apprendre le surnom qu'ils lui donnent depuis des années ! Le Flagrant Délire !
- Ne m'engueule pas. Je dis juste que la communauté et la presse n'auraient pas fait tant de vagues s'il avait seulement été ami avec des Serdaigle et des Poufsouffle. Regarde ce qu'ils écrivent sur Scorpius. C'est cette amitié qui lie James aux serpents qui lui cause tant de haine...
- C'est faux. Je ne dis pas que ça ne joue pas mais tu sais comme moi qu'ils inventeraient n'importe quoi pour le trainer dans la boue. Une tentative vaine, si tu veux mon avis, il y arrive très bien tout seul, sourit Keith en désignant une photographie encadrée sur la table de chevet de Juliet.
Juliet tendit la main, ramenant devant elle la plus récente image que James avait envoyée à ses amis, une photo de lui - fait assez rare pour celui qui ne leur envoyait souvent que des paysages somptueux qu'il découvrait. Il se trouvait au sommet d'une montagne, sous un soleil de plomb, couvert de boue et de plaies et pourtant souriant. Au dos de la photo étaient inscrits quelques mots. "Que ceux qui sont partants me rejoignent à Pré-au-Lard, samedi prochain. Je vous aime."
Keith avait poussé un rugissement de joie, et réservé un billet d'avion. Juliet et Vincent avaient acquiescé, enchantés à l'idée de revoir tous leurs amis. La loyauté était peut-être rare, précieuse. A leurs yeux, elle restait celle qu'elle avait toujours été. Evidente.
ooOOoo
Allongé sous une couverture tout aussi épaisse que douce, James se réveillait doucement, entrevoyant la lumière du soleil sous ses paupières closes. Il se retourna lascivement, appréciant le contact des draps frais et propres qui sentaient bon la lavande et le pin sylvestre. L'odeur d'Evelyne, qui l'avait accueilli deux jours plus tôt d'une étreinte maternelle, se désolant de l'absence d'une grande partie de la famille.
Devant l'annonce subite de son retour en Angleterre, James s'était laissé porter par la surprise, choisissant de rentrer vite sans prévenir personne. Sachant que Natasha était à Poudlard, son choix s'était porté sur les Zabini. Evelyne lui avait proposé - ordonné - de poser son baluchon chez eux, affirmant qu'ils tenaient sa chambre prête à toujours l'accueillir. Il avait passé les trois heures suivantes à jouer avec Haïdar, le poursuivant dans tout le parc, le soulevant dans les airs pour le faire rire aux éclats.
Blaise étant en déplacement professionnel, Evelyn s'était ruée pour le prévenir, affirmant à James que son père serait prêt à laisser tomber ses clients pour passer du temps auprès de son fils. James avait refusé. Blaise rentrerait bientôt, et son fils ne voulait pas que ses proches cessent de vivre normalement à cause de lui. Ils passeraient le dimanche suivant en famille, Blaise serait de retour et Hadiya - en tournée avec son orchestre philarmonique en Autriche - serait présente. Seule Shania manquerait à l'appel et James s'était fait la promesse de passer du temps avec elle la veille, lors de la sortie d'automne des élèves à Pré-Au-Lard.
C'est à cette sortie qu'il rêvassait, le sourire aux lèvres et les yeux toujours clos lorsqu'il sentit un manque soudain d'air. Son cœur s'emballa et il se redressa, rencontrant la mine réjouie de Mael qui essayait de l'étouffer avec un oreiller.
- Ben alors, marmotte, que dirait Bobs s'il te voyait faire la grasse matinée ?
Dès son retour, James avait passé une première soirée avec Mael. Nalani et Oscar ayant été invités à la finale de la coupe d'Asie de quidditch, Evelyn avait gentiment proposé à Mael de passer quelques jours chez les Zabini et Mael avait accepté, devenant un partenaire de jeu adoré par Haïdar.
Le deuxième soir, Evelyn avait amené Haïdar chez l'une de ses sœurs, leur laissant le manoir, et Susie, Pepper, Clifford et Alice les avaient rejoints, avant qu'ils ne débarquent à Sainte-Mangouste aux alentours de minuit, après un incident heureusement sans gravité. James avait longtemps serré Solenne et Keith dans ses bras. S'il parvenait toujours à croiser la plupart de ses amis, il n'avait guère la possibilité de voir les guérisseurs en herbe. Toutefois, tous les deux avaient posé leur samedi soir pour que la bande passe enfin une soirée au complet.
- Bonjour les garçons !, les accueillit Evelyn. Le petit-déjeuner est prêt !
L'épouse de Blaise s'amusa de la mine reposée de James et du look des garçons, qui n'avaient visiblement pas subi la même éducation que les enfants Zabini puisqu'ils s'autorisaient à se déplacer en ne portant qu'un t-shirt et un pantalon de sport.
- Haïdar est déjà parti à l'école ?, regretta James.
- Non, il est dans sa chambre. Non, James ! Ne va pas le voir, il est puni.
- Puni ?, s'inquiéta James, en se rasseyant.
- Il a laissé la fenêtre de sa chambre ouverte toute la nuit, pour prendre froid.
- Il a des soucis à l'école ?
- Non, il voulait juste passer du temps avec son frère, sourit Evelyn.
- Oh... Et... Enfin... Sa punition va durer longtemps ?
James dansait sur sa chaise, abandonnant totalement son assiette dans laquelle Mael piquait joyeusement. Evelyn s'émouvait de voir son fils et son beau-fils si attachés l'un à l'autre, aussi elle ne tarda pas à accepter que James rejoigne son petit frère dans sa chambre. Haïdar aurait été bien triste de se voir confiné dans sa chambre sans pouvoir profiter de la présence de James et Evelyn était prête à pardonner cette bêtise, plutôt rare tant le comportement du garçon était irréprochable. Une exception, tant ses sœurs avaient toujours suivi sans scrupule le mauvais exemple de leur père.
ooOOoo
Rivière Jhelum, province du Pendjab, Pakistan
- Et Mulan inscrit son dixième but ! La Birmanie mène deux-cent à soixante !
La clameur explosa du côté des supporters birmans et Oscar esquissa un sourire attendri. Pour un spectateur impartial, la vision d'aficionados en délire était un pur régal. L'expert qu'il devenait reconnaissait que le niveau des finalistes de la coupe de quidditch d'Asie était appréciable. Nalani et lui avaient déjà participé aux demi-finales, dans les plaines de la province du Sind. La Birmanie avait écrasé la très jeune et ambitieuse équipe de Singapour, avant que la Mongolie et la Thaïlande ne livrent un match autrement plus disputé. Un seul but d'écart avait envoyé la Thaïlande en finale, et les huit heures qu'avaient duré leur précédent match semblaient leur être préjudiciables tant la Birmanie prenait de l'avance.
- Waouh ! J'ai bien cru que Kash allai attraper le vif !, s'écria Oscar, extatique.
Etrangement, Nalani n'eut pas la moindre réaction. Depuis qu'ils s'étaient installés sur les gradins, la jeune fille ne pouvait décrocher le regard de cette organisation aussi pointilleuse qu'avant-gardiste.
- Un match sans terrain, Oscar ! Non mais tu te rends compte...
Le match se déroulait au-dessus de la rivière Jhelum, sur l'un des versants les plus larges du cours d'eau. Les gradins avaient été installés sur les deux bords et les anneaux de quidditch voletaient à quelques mètres des flots sombres. C'était du jamais vu, et cette installation inédite passionnait Nalani. Oscar profita d'un temps mort pour aller chercher des boissons et appeler Susie. Avec le décalage horaire, celle-ci venait à peine d'arriver au restaurant et elle lui détailla, comme chaque matin, le menu qu'elle allait concocter à ses clients. Et, comme chaque matin, il lui donna son avis, la rassurant sur ses idées et sa capacité à ravir les chanceux qui goûteraient à ses mets.
- Vous rentrez quand ?, lui demanda-t-elle ensuite, et il entendit au son de savoir à quel point il lui manquait.
- Samedi. Avec le décalage horaire on devrait arriver vers seize heures. Tu viens nous chercher ?
- Je ne pourrai pas. Je serai à Pré-Au-Lard.
- Un problème avec tes frères ?, redouta-t-il.
- Aucun. Je vais juste y passer l'aprem. Tu me rejoins là-bas ?
La malice avait remplacé le manque. Alors Oscar accepta, sans demander plus d'explication.
- T'as rien raté, trente points de plus pour la Birmanie sur tir de pénalité. Comment va Susie ?, lui demanda Nalani en attrapant le verre qu'il lui tendait.
- Comment sais-tu que je lui ai parlé ?
- Tu es heureux. Tu n'es jamais aussi heureux que quand tu es avec elle.
- Elle va bien. Elle tente les œufs de Botruc pochés en plat du jour. Et je crois bien qu'une très belle surprise se prépare. Personne ne viendra nous chercher, samedi, mais on les rejoindra à Pré-Au-Lard.
- Tout le monde sera là ?, s'étonna Nalani.
- Je crois bien, sourit Oscar.
Une heure plus tard, tous deux applaudirent l'équipe birmane qui souleva logiquement la coupe d'Asie.
ooOOoo
La chambre d'Haïdar ne ressemblait en rien aux autres pièces du manoir. Douillette, colorée d'un brun chaud et d'un orange flamboyant, James s'y était tout de suite senti à son aise, et s'était installé sur l'épais tapis qui recouvrait le sol.
Penaud, Haïdar polissait une figurine, tête baissée. Son visage s'était éclairé dès qu'il avait vu son frère entrer mais, très vite, le souvenir de sa bêtise l'avait fait pâlir et James avait mis du temps avant de comprendre que le petit garçon redoutait les remontrances de son aîné.
- Hey bonhomme, tu veux bien lâcher ça ?
Le garçon hocha la tête, posant sa figurine avec moins de fougue que d'ordinaire, s'évertuant à rester docile, prêt à subir une leçon de morale qu'il jugeait légitime. Mais James ne l'entendait pas ainsi.
- Evelyn t'a déjà dit que c'était imprudent de dormir la fenêtre ouverte, pas vrai ?
- Oui.
- Bien. Sache que je partage son avis. Ta santé est cruciale, et l'école l'est tout autant. Tu ne dois plus jamais la manquer volontairement.
- Oui, je sais, je ne le ferai plus. Mais ce n'était pas pour manquer l'école, tu sais. J'aime bien l'école mais j'aime bien aussi quand t'es là, et l'école j'y vais tout le temps alors que toi t'es pas tout le temps là.
- Tu as... Tu as fait ça pour rester avec moi ?
- Ben oui !
James prit cette évidence de plein fouet, comme un accueille un trop plein de bonheur. Ce bonheur-là, il n'y était pas habitué. Bien sûr, il s'était toujours bien entendu avec Lily, et appréciait la tendresse qui le liait à Hadiya et Shania. Mais il ne pouvait pas s'empêcher de comparer Haïdar à Albus, il ne pouvait pas s'empêcher de penser à ce fossé qu'Albus avait creusé entre eux deux. Ils n'avaient pas échangé un mot depuis près de deux ans. James lui avait écrit une lettre, lors de ses premières missions. Albus ne lui avait jamais répondu. Alors James n'avait pas insisté. Le temps lui avait permis d'accepter que l'amour qu'il portait à son frère était à sens unique. Et, si Albus lui manquait, il préférait ne rien lui imposer. Albus semblait bien plus apprécier son absence que sa présence, et l'attachement immédiat d'Haïdar comblait peu à peu le vide. Et le rendait fou de joie.
Alors James prit place sur le lit du petit garçon et le ramena contre lui, pour le serrer de toutes ses forces.
- Ta maman n'approuverait certainement pas ce que je vais te dire, mais il faut absolument que je te le dise, Haïdar.
- Tu as fait des bêtises, toi aussi ?, s'étonna le garçon. Ça fera sûrement plaisir à papa, tu sais, il adore quand Hadiya et Shania en font.
- Non, ce n'est pas ça, sourit James. Crois bien que j'en ai fait quelques-unes, mais ce n'est pas ça que je veux te dire.
- C'est un secret ?
- C'est aussi important qu'un secret mais tu n'es pas obligé de le garder pour toi. Tu peux en parler à qui tu veux. Haïdar... Ce que tu as fait, cette nuit. Ce n'était pas bien pour toi. Mais moi ça me fait drôlement plaisir. Parce que tu l'as fait pour rester avec moi.
- Ça te fait plaisir que je veuille rester avec toi ?, répéta le garçon, surpris.
- Grave, ouais.
- Mais je ne suis pas le seul. Papa il dit toujours qu'il aimerait te rejoindre partout où tu vas. Et il le ferait si maman n'était pas là pour lui répéter que tu travailles.
- Mais toi... Toi, tu es le plus joli cadeau que la vie m'a fait. Avec Natasha et mes amis.
Le visage d'Haïdar s'étira en un magnifique sourire. Il n'avait de cesse d'entendre que James avait un cœur immense, et qu'il aimait ses amis plus que tout. Et Natasha plus encore.
- Je suis heureux de vous avoir dans ma vie, papa, nos sœurs, ta maman et toi. Et je sais que c'est injuste, parce que j'ai dû partir juste après qu'on se soit rencontré, et on ne se voit pas très souvent mais... Mais quand on se voit c'est chouette, pas vrai ?
- Vrai !
- Et ça l'est parce que toi tu es encore plus chouette. Je... Je suis fier d'être ton grand frère, tu sais. Et je t'aime Haïdar.
Emu, le petit frère se glissa dans les bras forts et protecteurs du grand frère, qui accueillit la tendresse de ses émotions, bouleversé par sa propre franchise et par cette bouille enfantine débordante d'amour et d'admiration. Haïdar murmura "je t'aime" trois fois et "c'est trop bien quand t'es là" deux fois, avant d'ajouter "quand je serai plus grand je veux être comme toi, aller à Gryffondor et gagner des matchs de quidditch, et pourchasser les méchants dans plein de pays", alors James le serra plus fort encore, mêlant leurs membres et leurs larmes. Ils restèrent un moment liés avec pour seul témoin l'odeur de la lavande et du pin sylvestre avant que, subitement, Haïdar ne se redresse.
- Dis, James... Faudra pas le dire à papa qu'on a pleuré tous les deux. On est des hommes quand même !
- Bonhomme, les hommes pleurent autant que les femmes. Et puis ça fait du bien de pleurer parfois, quand c'est de la joie.
- Vrai.
- Mais je suis d'accord avec toi. On ne dira rien à papa. Parce que je ne suis pas sûr qu'il approuverait que tu veuilles aller à Gryffondor.
Les deux frères partagèrent un petit rire avant de rejoindre leur presque-frère dans le jardin. Mael vit que leurs sourires étaient humides et tendres mais ne fit aucun commentaire, et Evelyn décida que la punition de son petit dernier avait assez duré. Le priver de James aurait été bien trop cruel pour un garçon bienveillant et aimant.
Et bientôt le jardin implosa sous leur fougue, sous le regard heureux d'Evelyn. Les trois garçons, voulant faire bonne impression et montrer à Evelyn qu'ils avaient pris conscience de la gravité des actes d'Haïdar poursuivirent leurs jeux à l'intérieur, au chaud, au calme. La chambre d'Haïdar n'avait jamais connu pareil chantier, et la cuisine était sens dessus dessous lorsque Blaise rentra de son voyage d'affaires.
- Le magasin de surgelés est fermé ?, s'alarma-t-il à l'idée que son épouse ait pu tenter de cuisiner seule.
- Je te remercie d'être si terrorisé à l'idée que je puisse t'empoisonner, railla-t-elle, amusée malgré elle. Mais non, ce n'est pas moi.
- Mais... j'ai parlé à Hadiya hier soir et...
- Tu devrais faire un tour dans la chambre de notre petit diablotin, coupa Evelyn avec malice.
Trop heureux de revoir son dernier-né, Blaise se dépêcha de gagner l'étage. Toutefois, l'impatience ne lui faisait jamais oublier sa stricte éducation et les sept années qu'il avait passées parmi les Serpentard, et il avait pris soin de ranger ses bagages d'un bon coup de baguette.
Un respect de la bienséance que ne partageait pas Evelyn, plutôt désordonnée, ni James. Le jeune homme tenait à participer à la vie familiale et avait réalisé, avec l'aide précieuse de Mael, le goûter d'Haïdar et le repas du soir. Mais si le chocolat chaud et les pancakes avaient été réalisés sans trop de mal, la spécialité russe que son futur-beau-père lui avait apprise l'avait tenu en échec, et monopolisé huit casseroles, un four et les six feux de la gazinière. Evelyn jeta un regard amusé à la cuisine laissée en plan par les trois garçons parce que « c'est bon maman, on rangera après, promis, mais on doit jouer aux deux dragons et c'est au tour de Mael de se déguiser en hippogriffe ! Il va voir de quel bois se chauffent les Zabini ! ». Evelyn n'avait pu que fondre face à la bouille enfantine du petit garçon et assuré aux garçons qu'ils pouvaient retourner jouer ensemble, qu'elle s'occuperait du rangement. Avec un soupir elle songea que c'était dans ces moments-là qu'elle aurait bien voulu être une sorcière pour pouvoir tout ranger d'un bon coup de baguette.
ooOOoo
Au même moment, à l'étage
« ...et c'est là que j'ai brandi mon épée et que j'ai sauvé Jenny Criplle en tuant le dragon ! »
Blaise posa la main sur la poignée de la porte, surpris d'entendre son petit garçon parler si fort. Il doutait qu'Haïdar ait invité un de ses camarades, les récentes tentatives s'étant conclues par des litres de larmes versées par des enfants beaucoup trop impressionnés par le manoir.
« Mais voyons, Haïdar, pourquoi as-tu tué le dragon ? »
Blaise se figea, ne reconnaissant pas cette voix moqueuse, bien plus âgée que celle de son fils.
« Mael a raison, il ne faut tuer personne. Aucun être humain, aucun animal. Et même les plantes, il ne faut pas les arracher parce que... »
Il trembla. Cette nouvelle voix, il la reconnaissait sans mal.
« Mais ce n'était pas un vrai dragon ! C'était Thomas Sephr qui portait un déguisement, et c'était même pas une épée, d'abord, c'était une plume. »
Blaise entendit quelqu'un expirer avec exagération.
« Ouf ! J'étais sur le point d'appeler les Aurors »
Cette fois il reconnut la voix de Mael Thomas. Et son corps, figé, commença à se détendre.
« Faut pas. C'est que des incapables sans cervelle. Si, c'est vrai ! C'est papa qui le dit.»
Blaise recula d'un pas, se sentant à la fois très fier que son fils prenne pour acquis tout ce que son père lui disait et profondément honteux à l'idée que James ait entendu cette dernière phrase.
« Tu sais Haïdar, les Aurors sont comme tout le monde. Comme... les guérisseurs, les professeurs et... et même les chevaliers ! Il y'en a de très gentils, d'autres de très intelligents, d'autres d'un peu bête. Papa a sans doute dit cela parce qu'il n'a rencontré que des Aurors un peu bêtes. Mais ils ne sont pas tous comme ça. »
Blaise déglutit. La voix de James ne portait pas le moindre jugement. Il ne lui en voulait pas. Il prenait son rôle de grand frère au sérieux.
« Tu crois ? Alors papa ne sera pas fâché si je deviens Auror ? »
La main toujours sur la poignée, Blaise sursauta. Il entendit son fils ajouter qu'il aimait bien l'idée de combattre des méchants toute la journée et l'image d'Harry Potter s'imposa à lui avant qu'il ne la chasse, livide.
« Ah... Euh... Non. Non, bien sûr que non. Auror est un métier respectable. Comme tous les métiers d'ailleurs ! Mais c'est aussi un métier difficile, très prenant, et très dangereux. Alors, si dans dix ans, tu annonces à papa que tu veux devenir Auror, il aura peur pour toi. Mais il sera fier de toi aussi. Parce que ce qui est important, Haïdar, c'est que tu exerces un métier qui te passionne. Alors peu importe celui que tu choisiras, on sera tous derrière toi pour te soutenir et te féliciter. Papa le premier. »
« Vrai ? »
- Vrai, affirma Blaise en dévoilant enfin sa présence.
Le visage d'Haïdar s'ouvrit en un magnifique sourire. Il cria « papa » et sauta dans ses bras. Blaise le serra brièvement contre lui et, à travers ses épais cheveux noirs, riva ses yeux sur son fils aîné qui l'observait avec tout autant de joie que de gêne.
Le petit garçon se mit à raconter tout ce qui lui passait pas la tête à son père et Blaise salua Mael d'un signe de tête avant que celui-ci ne les laisse seuls. James se leva également mais Blaise se déplaça, fermant le passage de sa forte carrure. Il embrassa le front de son petit garçon et le déposa sur son lit, s'approchant enfin de son aîné.
- Salut papa, murmura James, pas encore très à l'aise avec ce quolibet.
- Salut James.
Sa voix devenait plus grave, plus tremblante aussi. La surprise de voir James et la joie de voir ses deux garçons si complices s'emparaient de lui. Il restait immobile, à dévorer ce corps qui n'en finissait plus de se muscler et ce visage, fraîchement rasé, bronzé et apaisé.
- On a pleuré tous les deux, intervint Haïdar d'une voix forte, comme pour les pousser à réagir.
Le petit garçon avait grandi entouré d'êtres constamment en mouvement, il supportait mal le silence et l'immobilité.
- Mais faut pas t'inquiéter, papa, on a pleuré de joie alors ça compte pas. Et James il dit que les garçons pleurent autant que les filles. Et aussi que...
- Il a raison, murmura Blaise.
- Ah ? Mais tu dis toujours le contraire !
- Non, je... Oui, c'est vrai. Mais il m'arrive de me tromper. C'est James qui a raison. Moi aussi je pleure, parfois. Et tous les Aurors ne sont pas des crétins.
Haïdar dévisagea son père, étonné. Blaise se sentait honteux, les Aurors étaient les héros de l'enfance de James, il n'avait pas le droit de les trainer dans la boue. Il chercha une échappatoire, un moyen de prouver à James qu'il n'élevait pas ses enfants dans le mépris de l'ordre ou de l'héroïsme, qu'il n'était pas cet apprenti mage noir que dépeignait parfois la presse. Qu'il n'était pas ce vil Serpentard, ce couard dont Harry Potter avait dû dresser le portrait.
- Tout va bien, papa.
Au ton calme et rassurant de James, Blaise comprit qu'il ne lui en voulait pas, qu'il ne le jugeait pas. Et lorsqu'il ouvrit la bouche, James le devança.
- J'ai quelques jours de liberté. Des vacances, je crois, du moins ça y ressemble. C'est tout aussi soudain qu'inattendu alors j'en ai profité pour venir vous voir. Evelyn m'a gentiment proposé de m'installer.
- Ben c'est normal, nous aussi on passe nos vacances ici, affirma Haïdar avec une évidence enfantine.
- Demain je vais à Pré-au-Lard avec mes amis mais Evelyn a contacté les filles et on devrait être tous réunis dimanche.
Blaise s'aperçut qu'il avait les yeux exorbités, et la bouche toujours grande ouverte.
- Un vrai repas de famille, ajouta James. Ce sera cool. Pas vrai ?
Blaise se dépêcha d'acquiescer vivement, si fort et si vite qu'il voyait flou. Il inspira profondément et ouvrit ses bras, offrant enfin à son fils le sourire qu'il méritait.
- Viens mon fils.
James sursauta, et ne se fit pas prier. Les bras de son père se refermèrent dans son dos et il le sentit s'agripper à lui désespérément, comme s'ils s'étreignaient pour la dernière fois.
- Tout va bien, papa, murmura-t-il à nouveau.
- Je suis... Je ne m'y attendais tellement pas, murmura Blaise en retour. Je croyais... Je me suis habitué à te savoir par monts et par vaux, je n'en veux même plus à la vie qui t'a attiré loin de moi alors que nous venions de nous retrouver, je suis tellement heureux quand je reçois de tes nouvelles, quand tu m'écris, quand on se parle, j'ai acheté le félétone le plus cher pour bien entendre ta voix, j'ai l'impression de mourir de bonheur quand je sais que je vais te voir...
- Je sais, papa. Je sais.
Au travers de sa voix éraillée par l'émotion, James sentit son père sourire contre son oreille. La surprise laissait enfin la place à la joie pure, et James se laissa border, simplement heureux que cet homme dépeint par les livres et la presse comme un lâche et un quasi-mangemort lui donne ce dont il avait tant manqué plus jeune auprès des héros qui avaient sauvé ce monde. Blaise ne s'était peut-être pas battu contre Voldemort mais il était un père aimant, complice et tendre.
- Je t'aime James. Je t'aime mon fils. Et je suis tellement, tellement fier de toi...
La gorge de James se serra. Les larmes n'étaient pas loin. C'est ce moment que choisit Haïdar pour grimper dans leurs bras. Ils accueillirent sa bouille adorable d'un même sourire fier.
Quarante ans plus tôt, on enseignait à Blaise l'importance de rester impassible en tout temps, de ne jamais se laisser trahir par ses émotions.
Mais aujourd'hui, alors qu'il mêlait ses larmes de joies à celles de ses deux fils, il n'aurait pu être plus comblé.
ooOOoo
Cachots de Poudlard, salle commune de Serpentard, dortoir des garçons de septième année
Jalil Lespare déplora le contenu de son armoire. Ses munitions étaient épuisées.
- Faut absolument que je refasse mon stock de farces et attrapes. Et de friandises. Vous avez besoin d'un truc, les gars ?
Par habitude, seul Benoit Screta lui répondit.
- Très peu pour moi. Je vais seulement passer à la librairie récupérer un livre que j'ai commandé.
Jalil n'attendait pas d'autre réponse. Julian Acteriez était sous la douche, Timothée Bergson devait être avec Rose Weasley et Natasha Kandinsky, Scorpius Malefoy vérifiait les autorisations de sortie des élèves de troisième année, et Albus Potter... Jalil s'aperçut qu'il ne ressentait plus rien en songeant à son ancien ami. Longtemps il s'était montré déçu, triste aussi, qu'Albus tourne le dos à une amitié qui aurait pu devenir forte et solide. La colère et l'écœurement avaient fait le reste, quand Jalil avait compris qu'Albus n'avait cherché qu'à l'utiliser. Désormais, Albus Potter faisait partie des murs, comme un vulgaire lit à baldaquins. L'indifférence rendait Jalil plus serein et c'est avec un grand sourire qu'il vérifia son reflet dans la glace et quitta la chambre, précédé de peu par Benoit.
- Tu viens quand même avec nous, monsieur je-lis-des-livres ?, se moqua-t-il.
- Si je ne dérange pas...
- Bon sang, Benoit, ça fait quatre ans que je te répète que nous sommes tous amis. Pourquoi tu dérangerais ?
- Parce que ce sont tes amis, Jalil. Et ceux de Sally.
- Pas les tiens ?
- Mes parents...
- Par Merlin, Benoit ! On a eu cette discussion des milliers de fois ! Tes parents ont combattu ceux de Roxanne, ok. Tes frères en ont fait baver à Franck pendant des mois, ok. Mais toi, toi... Toi, t'es un mec bien. Tu n'as pas à endosser la responsabilité des actes commis par ta famille.
- Tout aurait été plus simple si...
Benoit ne termina pas sa phrase. Lui vivait dans les souvenirs d'un passé qui n'avait jamais existé. Lui se souvenait de leurs premières années à Poudlard, quand leur amitié surprenante leur avait donné le surnom de « bande des exceptions » par les autres maisons de Poudlard. Quand Sally pavanait en tête de file, et qu'Albus, Jalil et Benoit la suivaient avec entrain.
- Albus s'est servi de nous. Il avait besoin de stéréotypes, un garçon réparti à Serpentard par erreur, moi, un descendant d'une famille de Mangemorts, toi, et une fille sympa qui liait des contacts facilement, Sally. Il aurait adoré que Scorpius se joigne à nous. Un prince parfait pour le seconder, pour que tout Poudlard et sans doute toute la communauté vante sa bienveillance à coups de « le fils du Survivant tend sa main au fils Malefoy et fait table rase du passé ». Foutaises !
Benoit hocha calmement la tête. Il savait que Sally pensait comme Jalil. Il savait que ses amis avaient raison. Mais lui se serait senti bien mieux entouré de quelques amis à qui il n'avait rien à prouver, plutôt qu'entouré d'une douzaine de jeunes plus doués les uns que les autres.
Des Gryffondor. Des fils de héros. Des irréprochables, comme il aimait à les appeler. Sally s'entendait bien avec tout le monde, saluait Rose et Natasha, plaisantait avec Tim, était respectée de Scorpius. Elle s'était fait des amis à Poufsouffle et avait été intégrée chez les lions sans hésitation. Jalil sortait avec Roxanne Weasley depuis des années. Ils étaient, aux dires de tous, le couple le plus explosif et le plus parfait qui soit. Les amis de Roxanne l'avaient adopté, comme on adopte l'un des siens envoyé par erreur chez l'ennemi. Ils en faisaient de même avec Sally, préfète respectée, camarade appréciée.
Ils se montraient gentils avec lui aussi, le saluaient poliment, compatissaient quand il recevait une mauvaise note, se réjouissaient quand il était couronné de succès. Mais ce n'était pas pareil. L'amitié était question d'échange, et si Albus ne savait que recevoir, Benoit pensait, à tort, n'avoir rien à offrir.
ooOOoo
Winthrop, près de Boston, Massachusetts, Etats-Unis
Vincent Goyle exécrait l'Amérique. Le climat y était changeant et bien trop sec, les gens étaient exubérants, entraînant sur leur passage grands bruits et voix criardes.
Et pourtant, l'Amérique était son pays depuis un an. Son point de chute, sa cachette. Son havre.
Après l'obtention de ses Aspics, Vincent s'était retrouvé seul devant les grilles de Poudlard. Oh, il avait reçu quantité de sollicitations, ses amis l'invitaient partout, tout le temps. Alors Vincent souriait et déclinait poliment. Il aimait les siens, il adorait cette famille d'amitié. Mais il n'avait plus de chez-lui et ne se sentait plus en sécurité en Angleterre.
Il n'avait pas osé l'avouer, se confier. Juliet, pourtant, avait compris, saisissant les phrases qu'il gardait bien au chaud dans le silence. Elle avait dit « t'as qu'à venir avec nous ». Elle retournait en Amérique, Keith accroché à son bras. Vincent avait saisi l'autre sans réfléchir, comme on se jette sur une bouée de sauvetage.
Un an s'était écoulé. Une année passée dans la solitude et l'introspection. Juliet et Keith cumulaient les petits boulots, trois semaines par ci, deux mois par-là, déménageaient souvent, et Vincent les suivait, comme un enfant transporté par des parents à l'âme nomade.
De tous ses amis, Juliet était celle qui avait le moins changé. Elle avait quitté Poudlard mais pas ses enquêtes, elle ne semblait pas connaître la césure que les autres subissaient en se lançant dans la vie active. Ses désirs n'avaient pas changé, elle poursuivait les Zigaro, persuadée qu'ils se cachaient aux Etats-Unis. Elle disait le savoir « de source sûre ». Et Keith acquiesçait vivement, comme s'il avait été mis dans la confidence. Vincent, qui n'en savait pas plus, restait persuadé que Keith suivait Juliet aveuglément, ne réfléchissant plus que par amour.
Tous deux partaient tôt et ne rentraient parfois que trois jours plus tard, alimentant une maigre cagnotte commune qui leur permettait de vivre modestement. Vincent puisait dedans, faisait les courses, entretenait l'appartement qu'ils partageaient. Il n'en faisait guère davantage. Et quand Juliet et Keith voyageaient vers l'Angleterre, Vincent restait confiné dans le petit appartement avec pour seule compagnie les épaisses fumées industrielles de Boston.
Il ne sortait jamais seul, ne côtoyait personne, n'écrivait qu'à ses amis restés en Angleterre et à ceux qui l'avaient aussi quittée, comme James et Louis. Il se contentait de rester concis, posant des questions, bien plus qu'il ne donnait de réponses.
Il n'avait rien d'intéressant à raconter, et il s'en contentait. Car même s'il avait eu des tas d'anecdotes, il les aurait gardées pour lui. Il avait trop peur qu'une de ses lettres soit interceptée, trop peur que son père remonte sa trace.
Son père. Son seul parent. Grégory Goyle, connu par toute la communauté comme l'un des suiveurs de Drago Malefoy. Grégory Goyle, connu pour avoir perdu sa première "moitié", Vincent Crabbe, son meilleur ami, son seul ami, pendant la Bataille de Poudlard. Grégory Goyle, connu pour avoir perdu sa seconde "moitié", son épouse, peu après la naissance de son fils. Grégory Goyle l'esseulé, le Mangemort raté, une brute à l'esprit étriqué, un père aimant mais maladroit.
L'homme avait passé sept ans à Serpentard, trois ans à Azkaban, un an dans une jolie et modeste maison au nord de l'Ecosse puis quatre ans à Sainte Mangouste, au chevet de son épouse. Une absence de vie sociale, une absence de vie professionnelle, les quelques gallions légués par sa famille dilapidés dans l'alcool. Au début, Vincent s'en souvenait parfaitement, son père buvait peu. Il avait l'alcool triste, prostré pendant des heures face à la photographie souriante de sa défunte épouse. Il ne savait pas jouer avec Vincent, ne savait jamais quoi répondre à ce garçonnet à la mine trop sérieuse et aux questions trop nombreuses. Le départ pour Poudlard les avait tous deux soulagé. Ils s'étaient quitté dans un coin discret de la gare de King's Cross, alors que les familles n'avaient d'yeux que pour la famille Potter. Un moment simple et discret que Vincent n'avait pas su savourer, trop pressé de rencontrer des jeunes de son âge.
Les désillusions n'avaient pas tardé, alors que la rumeur se propageait dans le wagon qu'il avait choisi. Un rejeton de mangemort était assis près de la fenêtre, on conseillait aux plus jeunes de ne pas s'en approcher, on conseillait aux plus vieux de faire payer au fils les crimes commis par son père. Le Poudlard Express n'avait pas gagné l'Ecosse qu'il était déjà un fils de brute, un fils de lâche, de suiveur pathétique. "Non content d'être une mauviette, son père a choisi un Malefoy pour héros!", se moquait-on. Une raison suffisante, visiblement, pour lui donner des coups de pied. On prédisait qu'il irait à Serpentard et qu'il ne se ferait pas d'amis. On répétait "t'auras pas à attendre longtemps, couard, le rejeton de Malefoy viendra bientôt à Poudlard, tu pourras lui cirer les pompes et prémâcher son petit-déjeuner."
Ils avaient eu raison et tort. Il avait bien été réparti à Serpentard, après que le Choixpeau ait longuement hésité avec Gryffondor. Et il ne s'était pas fait des amis tout de suite, c'était certain. Les garçons de son dortoir ignoraient ce garçonnet frêle et muet et, sans se montrer méchants avec lui, ne lui portaient aucun intérêt.
Son salut lui était venu d'une fille aussi bêcheuse qu'une Serdaigle, aussi loyale qu'une Poufsouffle et aussi téméraire qu'une Gryffondor. Elle s'appelait Juliet Hawkes et ne connaissait ni la signification du mot règlement, ni celle du mot limite. Elle ne se souciait pas davantage des convenances, encore moins du jugement d'autrui. Elle avait très vite choisi ses amis, et se fichait pas mal qu'ils dénotent.
Clifford de Woodcroft et Vincent Goyle avaient beau dormir dans le même dortoir, ils n'auraient pu être plus différents. Clifford parlait sans cesse, se pavanait dans les couloirs, fier et distingué, recevait du courrier tous les jours, des cadeaux toutes les semaines. Il était l'unique descendant d'une famille fortunée, célèbre. Ses aïeux, sans avoir publiquement soutenu Harry Potter, avaient su se tenir éloignés de la guerre, plus célèbres par leurs frasques que pour leurs opinions politiques. Ils étaient de toutes les fêtes, de toutes les célébrations, se montraient généreux avec leurs hôtes, dilapidant une fortune qui ne cessait pourtant d'accroître. Bien que leur patrimoine soit protégé, il se disait qu'ils jouissaient d'une dizaine de propriétés plus grandioses les unes que les autres et Vincent n'avait pas suivi trois cours à Poudlard qu'il entendit que Clifford s'était vu offrir un cheval ailé à chacun de ses anniversaires.
Clifford se montrait ambitieux, présomptueux, jugeant et critiquant facilement ses semblables, il affublait ses professeurs de sourires hypocrites et manipulateurs, et riait beaucoup. Du matin au soir et parfois même la nuit, quand un rire secouait son corps jusque dans son sommeil. C'était cette bonne humeur permanente et communicative qui avait séduit Juliet Hawkes, et elle s'était fait un devoir de rapprocher le timide Vincent et l'exubérant Clifford.
Ils ne lui avaient pas facilité la tâche, loin de là, mais Juliet avait le goût du risque, et l'effort ne lui faisait pas peur. Les mois s'étaient écoulés et la fin de l'année lui avait donné raison. Avant que Pepper Warwick ne débarque fraichement au début de leur deuxième année, et qu'elle ne décide de s'en faire une amie. Clifford avait accepté aisément, déjà charmé par les cheveux détonant de la nouvelle et son caractère bien trempé. Vincent avait eu peur, un temps. Peur de se voir remplacé, peur d'être mis à l'écart, peur de cette fille agressive qui n'ouvrait la bouche que pour aboyer.
Pourtant, contre toute attente, c'est auprès de lui que la terrible Pepper Warwick s'installait en cours, acceptant ainsi de faire partie de leur bande, mais peu encline à subir l'enthousiasme de Juliet, qu'elle jugeait trop démonstratif, ni celui de Clifford, qu'elle jugeait trop envahissant. Ainsi était née l'alliance de quatre serpents. Une coalition dont aurait pu se satisfaire Vincent Goyle, si Juliet Hawkes n'avait pas décidé de prendre pour meilleur ami un garçon continuellement décoiffé à la cravate coloré de rouge et d'or.
James Potter. Un lion. Un fils de. Un héritier. Le plus célèbre de tous.
Si Clifford avait approuvé la situation sans hésitation, Vincent avait mis du temps à accepter, à jauger, à donner sa confiance. Mais James Potter était naïf et ignorant, idéaliste et souriant. Du passé de son père, il ignorait tout, et même quand il eut su, il continua de sourire à Vincent. Parce que James Potter était semblable à Juliet, et à ces amis qu'ils s'étaient fait à Serdaigle et à Poufsouffle. Ils semblaient croire que le passé était passé, et refusaient de lui donner plus d'importance. A leurs yeux, le passé n'avait aucune prise sur leur présent. Ensemble, ils n'étaient plus des fils de, ils oubliaient les habitudes anglaises et s'appelaient seulement par leurs prénoms, ils oubliaient les traditions et dinaient tous à la même table, ils oubliaient les rumeurs et riaient d'un seul éclat. Leur amitié n'avait pourtant pas été exempte de risques ou de dangers. Mais ils étaient restés soudés jusque dans les pleurs, jusque dans leur souffrance.
Certaines étaient ancrées dans la mémoire de Vincent Goyle, à tout jamais. Le Tournoi et l'incident qui frappa James, la mort prête à le cueillir, les pleurs d'Oscar et de Clifford, les membres tremblants de Susie. Ce jour-là ils avaient cru perdre plus qu'un ami. Un bras, une jambe, un organe qui leur était arraché sans qu'ils ne puissent se défendre. Ils n'étaient plus seulement une bande d'amis, ils étaient les parties d'un tout, d'un seul être, d'une seule entité. Une chaîne qui ne pouvait se passer de l'un de ses maillons.
Puis vint cette nuit terrible dans la forêt interdite. Le désespoir devant le cadavre de Natasha, la terreur face aux cyclopes déchaînés, l'humidité et la pénombre, l'odeur du sang, et Grégory Goyle qui se dressait face à eux. La première bataille face aux sbires des Zigaro, l'enfance qui s'échappe, définitivement, avec ce qui lui reste d'innocence. Ce soir-là, Vincent avait eu l'impression d'imploser. Une idée fugace de ses tripes en ébullition à l'idée que les personnes qu'il aimait le plus se faisaient face.
Son père défiant ses amis, ses amis combattant son père.
Il se souvenait des mots de celui-ci. "Je veux tuer James Potter et jusqu'au dernier des fils de. Je le dois pour que mon fils soit libre, sain et sauf." Il n'avait pas compris. Ils ne se comprenaient plus depuis longtemps. Depuis que les Zigaro avaient remplacé l'alcool par la croyance, depuis que Grégory s'était laissé envouter par leur discours persiflant. Ce combat, Vincent avait refusé de le mener. Ce combat, il l'avait finalement mené plus tard, dans les égouts d'une ville de l'ouest de l'Angleterre, quand Keith Corner avait mené son propre combat, faisant tomber les masques. Des sorts jetés, un dernier regard. Vincent était parti d'un côté et son père de l'autre. Ils ne s'étaient plus revus. Et Vincent s'était fait la promesse de ne pas laisser son père l'utiliser comme arme, comme appât. Un choix nécessaire. Un choix douloureux. Son père, tout à son fanatisme, n'avait pas cherché à le revoir. Il ne se passait pas une journée sans que Vincent pense à lui, cet être qui avait longtemps été sa seule famille, et dont l'amour n'était plus qu'un lointain souvenir.
- Vincent ? Qu'est-ce qui se passe ?
Le jeune homme se détourna, sécha ses larmes discrètement. Depuis le temps il connaissait Juliet Hawkes et s'il avait toute confiance en elle, il ne voulait pas qu'elle le voit dans cet état. Pas elle.
- Rien. Tout va bien.
- Ne mens pas. Tu n'as jamais su le faire. Les Zigaro ?
Vincent hocha négativement la tête. Juliet était restée cette adolescente courageuse à la poursuite des méchants. Elle n'avait jamais supporté l'injustice, l'incrédulité de leurs parents, les moqueries de la presse. Elle voulait leur prouver, à tous, ces adultes bornés, cette presse indigeste, que la "bande de James Potter" avait raison depuis le début.
Elle poursuivait le rêve de faire tomber les Zigaro, de leur faire avouer leurs crimes, les disparitions d'élèves, les absences inexpliquées, la création contre-nature de Gwenog Kubrick et de Jasper Leitrim, l'endoctrinement de dizaines de sorciers.
- Je pensais à mon père, voilà tout.
- Ce crétin, marmonna Juliet. Oublie-le. Il s'est laissé manipuler, il ne mérite pas que tu...
- Juliet !, gronda Keith.
- Mais quoi ? Son père est aussi con que le tien ! Vous êtes bien mieux ici, loin d'eux.
- Nous savons que nous avons fait le bon choix en nous éloignant, répondit Keith avec calme. Mais ça n'en est pas moins douloureux pour autant.
Juliet ravala sa colère. Elle détestait se faire moucher. Mais elle n'aimait pas davantage faire du mal à ceux qu'elle aimait. Keith prit son silence pour un juste retour au calme et esquissa un sourire à l'adresse de Vincent. Dans la peine qu'ils partageaient, l'aigle et le serpent étaient devenus deux frères qui s'adoraient.
- Vous êtes prêts ?, lança Keith en regardant sa montre. Nous ne devons pas tarder.
- Je ne viens pas, rappela Vincent, la gorge serrée.
- Bien sûr que tu viens, soupira Juliet. J'ai parlé aux filles, tout le monde sera là !
- Mais je...
- J'ai acheté trois billets et j'ai fait ta valise ce matin. Elle est dans l'entrée, à côté de la mienne. Alors mets ton blouson et remplis la gamelle du chat, on a un avion à prendre.
- Et s'il est là ? S'il me retrouve ?
- Ton père n'a aucun moyen de le savoir, le rassura Keith.
- Et s'il venait à surgir sur notre chemin, je ne le laisserai pas t'atteindre. Tu le sais, pas vrai ? Tu sais que je ne laisserai rien t'arriver, promit Juliet.
- Je le sais. Je le sais.
Juliet, radieuse, se jeta sur lui et l'étouffa de son affection. Elle était la sœur qu'il n'avait jamais eue, Keith le compagnon de jeu qu'il avait tant attendu. Sa petite enfance avait été longue et sans relief pour le garçonnet qui subissait la solitude. Son arrivée à Poudlard avait tout changé, l'adolescence lui faisant découvrir la complicité, l'entraide, l'amitié. Alors Vincent remplit la gamelle du chat et ferma la porte à clefs. Il avait refusé beaucoup de propositions, repoussé nombre de voyages, mais le sentiment de sécurité que lui inspirait l'Amérique ne le rendait pas heureux pour autant. Le bonheur, le vrai, il ne pouvait l'apprécier qu'entouré des gens qu'il aimait et qui l'aimaient en retour. Ses amis. Sa véritable famille.
ooOOoo
Le lendemain, Pré-Au-Lard
James avait tout prévu. Les fleurs, les chocolats, et jusqu'au soleil qui brillait haut dans le ciel, comme il en avait rêvé. Ses amis, radieux. Une large table pour les accueillir en terrasse de leur pub préféré. Et jusqu'à l'émotion qui s'emparait de lui.
- Ca va mec ?
James embrassa son groupe d'amis du regard. Nalani, Oscar et Susie, qui s'offraient au soleil, Keanu, Alice, Irina et Solenne, qui venaient vers eux, Clifford et Pepper qui charriaient les "amerloques" de la bande. Et Mael qui souriait, son épaule contre celle de James.
- Le manque, la hâte et la peur sont en train de se disputer dans mon ventre pour savoir qui aura la chance de tordre mes boyaux. Mais sinon, tout baigne.
Mael lâcha un petit rire et se rapprocha encore un peu, frottant leurs épaules l'une contre l'autre. Le retrouver, enfin, pleinement, rendait James profondément heureux. Avoir suffisamment de jours devant lui sans avoir à compter la moindre minute qui passait le rassurait.
Il n'osait imaginer ce qu'il ressentirait en retrouvant Natasha.
Les calèches commençaient à arriver, déversant l'habituel flot d'élèves de Poudlard. James se tendit, son impatience amusant ses amis. A tout moment Natasha pouvait surgir.
Il s'assura une nouvelle fois que tout était parfait, les fleurs, les chocolats et jusqu'au soleil qui brillait haut dans le ciel.
Oui, James avait tout prévu. Sauf le pire.
ooOOoo
- Tu es sûre qu'elle n'est pas souffrante ? Mais alors... Pourquoi n'est-elle pas venue ?
Une heure était passée. Une heure durant laquelle James avait dévoré chaque calèche du regard avant de se rendre à l'évidence, alors que repartait la dernière. Natasha n'était pas venue.
- Vous êtes mignons, les garçons, à toujours vouloir nous faire des surprises. Mais si elles tombent souvent à l'eau c'est que vous vous y prenez comme des manches, railla Nalani.
- Rose, insista James. Que se passe-t-il ?
- Rien d'inquiétant, le rassura-t-elle. Elle n'avait juste pas envie de... comment elle a dit déjà ?, demanda-t-elle à Tim.
- De tenir la chandelle, répondit celui-ci en fronçant les sourcils, peu au fait des formules moldues.
Nalani éclata de rire, alors que Rose repartait au château, levant les yeux au ciel une bonne dizaine de fois, poursuivie par Tim. James se laissa tomber sur sa chaise, penaud. Ce n'était clairement pas cela qu'il avait prévu. Et cette heure qui venait de s'écouler lui rappelait à quel point le temps était précieux. Et à quel point il s'écoulait vite.
- T'inquiète pas, mon pote, le soutint Mael. Regarde notre petite Rosie, elle court carrément. Elle va te ramener ta belle en moins de temps qu'il ne faut pour dire quidditch.
ooOOoo
Le dortoir des filles de septième année de Serdaigle était vide, à l'exception de Natasha, qui s'était installée au beau milieu de la pièce, entourée d'une maquette d'entraînement de quidditch, d'une pile d'une dizaine de livres et de dossiers de parchemins.
Le petit dortoir avait beaucoup changé en sept ans de vie commune. L'ordre des premiers mois, alors que les fillettes de onze ans s'évertuaient à se montrer sages et respectueuses, avait vite laissé place au désordre ambiant durant de nombreuses années, avant de retrouver l'ordre des débuts, pour de bon cette fois. Océane n'était quasiment jamais là, Fiona et Chandika passaient beaucoup de temps dans le dortoir des garçons, auprès de leurs petits amis, et Rose et Natasha avaient fini par accepter l'inexorabilité du temps. Il ne leur restait plus que quelques mois à passer à Poudlard, plus que quelques mois avant de devenir adulte pour de bon.
La maturité les avait rattrapées plus vite qu'elles ne l'auraient voulu, et c'est sans doute pour cela que Natasha avait refusé la première escapade à Pré-Au-Lard. Elle avait des cours à réviser, des devoirs à rendre, un mémoire à finir, des Aspics à préparer, une coupe de quidditch à gagner. Et personne pour lui tenir la main dans les allées du village pittoresque.
Elle aurait pu se joindre à Rose et Timothée, plus que jamais fidèles, ou même à Scorpius dont elle était plus proche que jamais. Mais Pré-Au-Lard lui rappelait trop les premières balades avec James, quand tous deux passaient des heures à hésiter avant de se prendre la main, quand ils changeaient rapidement de direction sans se concerter, pour ne pas croiser quelqu'un et rester seuls.
Pré-Au-Lard, c'était le premier chocolat chaud partagé, à l'abri des regards. La première bièraubeurre offerte par un James si gêné qu'il en avait renversé la sienne. La première Saint-Valentin, entourés de leurs amis et pourtant seuls au monde. Les retrouvailles l'an passé, au travers d'une ruelle, les baisers volés et les minutes qui défilaient trop vite.
Natasha retint ses larmes et chassa ses souvenirs, se concentrant sur son programme du jour. Elle profiterait de l'absence de ses camarades pour travailler, encore et encore, et se donner l'illusion d'être suffisamment occupée pour ne pas penser à James.
La solitude ne l'aidait pas, elle qui ne la supportait que difficilement, voilà pourquoi elle sursauta violemment lorsque la porte s'ouvrit sur une Rose échevelée.
- Il est arrivé quelque chose de grave ?, s'inquiéta Natasha immédiatement.
- Non, sourit Rose. Mais il faut absolument que tu m'accompagnes.
- Que je t'accompagne ? A Pré-Au-Lard ? Tim n'est pas avec toi ?
- S'il te plait, Nat, ne me pose pas de questions. Laisse ton fourbi en vrac, de toute manière personne n'est assez torturé pour y toucher.
- Je vois. J'ai quand même le temps de prendre une écharpe et une cape ?
- Non.
Rose dissimulait mal un sourire grand comme le ciel et Natasha sentit son cœur s'emballer. Il ne pouvait y avoir que deux raisons au bonheur de Rose. Et Natasha imaginait mal Timothée la demander en mariage un banal samedi d'automne.
"Ne te fais pas de films", dit-elle dans sa tête. "James n'est pas là. James ne peut pas être là. James n'est pas là", répéta-t-elle alors que Rose sautillait littéralement jusqu'à Pré-Au-Lard. "James n'est pas là".
Et c'est au terme d'une attente qui lui sembla interminable qu'elle le découvrit, debout près d'une table en terrasse, ignorant totalement tous ses amis qui souriaient. Lui ne semblait voir qu'elle. Et elle ne voyait plus que lui.
Rose eut beau la tirer par le bras, Tim eut beau lui demander si ça allait, elle n'entendait plus rien, n'avait plus aucune perception, elle ne voyait plus que James.
L'ouïe revint la première, au rythme assourdissant des battements de son cœur.
L'odorat, alors que les effluves boisées l'enivraient à chaque pas que faisait James.
Le toucher, alors que ses bras à lui entouraient son corps, alors que ses bras à elle tremblaient de pouvoir le toucher enfin.
Le goût, alors que ses lèvres et celles de James s'unissaient.
Et la magie opéra. Elle oublia les cours à réviser, les devoirs à rendre, le mémoire à finir, les Aspics à préparer, et jusqu'à la coupe de quidditch. Parce que James était là, pour lui tenir la main dans les allées du village pittoresque.
ooOOoo
Malgré les années qui passaient, Pré-Au-Lard conservait un charme désuet, celui d'un havre de paix où il faisait bon revivre sa jeunesse. Les amis n'en finissaient plus de parcourir ses ruelles, de s'engouffrer dans ses magasins, de se prendre en photo devant ses enseignes. C'était comme un retour en arrière, un retour en enfance, une enfance aussi sucrée que les chocogrenouilles d'Honeydukes, aussi pétillante que la bièraubeurre des Trois Balais, aussi excitante que les nouveautés du Placard à Balais de Haut Vol, aussi explosive que les inventions de Zonko.
Nalani sautait dans les flaques, Susie et Mael s'étaient rué sur la neige automnale posée en de fiches couches çà et là, James et Natasha avaient les mains douloureuses d'être trop serrées, les lèvres gercées par leurs baisers.
Le soleil avait laissé place à la brise d'octobre, les chocolats avaient vite été engloutis, les fleurs s'épanouissaient sous un vase retourné. Déjà la nuit menaçait de tomber.
- On fait quoi maintenant ?, s'impatienta Juliet.
- La fête !, s'écria Nalani, extatique.
Et chacun y alla de son idée, de son entrain, à l'exception de Rose et de Tim, devenus spectateurs envieux, et de Natasha qui n'osait pas prononcer les mots qui s'imposaient pourtant à elle.
- Ca ne va pas ?, s'inquiéta James.
- Si si, ça va. Mais... Nous ne devons pas tarder, murmura-t-elle en désignant Rose et Tim. Nous devons rentrer et la dernière calèche ne nous attendra pas indéfiniment.
- Rentrer ?, répéta Keith avant de secouer la tête. Mais non, on vous embarque !
- Nous risquons d'avoir des ennuis, soupira Tim, fataliste. C'était vraiment chouette de tous vous revoir mais nous devons rentrer, ajouta-t-il.
Il glissa son bras autour de la taille de Rose qui hocha la tête avec regret. Elle étreignit James une dernière fois, embrassa sa joue fraiche et piquante.
- Tu devrais te raser plus souvent, conseilla-t-elle le doigt dressé devant elle, comme à chaque fois qu'elle lui faisait la morale. Profite bien, ajouta-t-elle plus tendrement.
Rose recula, attrapant impétueusement la main de son petit ami. Celle de Natasha paraissait toujours dans la poche de James et Rose recula de quelques pas, s'adressant à sa meilleure amie.
- Nat, tu viens ?
Susie retint son souffle, Pepper marcha sur le pied de Clifford et donna un coup de coude à Keith, pour les empêcher d'intervenir. Nalani jaugeait Natasha du regard, incertaine. Mael se rapprocha imperceptiblement de son meilleur ami, même s'il n'ignorait pas qu'il n'apporterait aucun réconfort à son meilleur ami.
- Je...
Natasha inspira, prit quelques secondes pour réfléchir. Bien sûr qu'elle risquait gros à s'absenter de Poudlard. Elle savait très bien qu'en suivant la bande, elle ne rentrerait au château que le lendemain, après une nuit passée dans les bras de son petit-ami. Elle courrait alors le risque de rencontrer un professeur, un préfet... Mais que lui arriverait-il de grave ? Une semaine de retenues ? Quelques dizaines de points retirés à Serdaigle ? Elle en faisait gagner deux cent à chaque match, elle pouvait bien se le permettre. Ce n'était rien face au sentiment grisant d'enfreindre les règles, à l'envie folle de passer la soirée avec ses amis, au besoin vital de passer du temps avec James, dans ses bras, contre ses lèvres. Et pourtant, elle recula d'un pas, coupant le contact physique avec James.
Il la regarda sans comprendre. Ils avaient fait bien pire toute une année, Natasha comprise, avant qu'il ne quitte Poudlard.
- J'avais seize ans, et deux années devant moi pour rattraper mes mauvais agissements, murmura-t-elle. Je n'étais pas capitaine de l'équipe, je n'avais pas d'Aspics à passer, pas encore d'avenir à construire.
- Mais...
- J'ai beaucoup de boulot, James. Et, contrairement à toi, je respecte le règlement de cette école.
James se redressa, surpris et vexé. Il n'était pas non plus un crétin, il avait obtenu les meilleures notes et son comportement, sans être irréprochable, n'était pas le pire qu'ait connu Poudlard. A ses côtés, il sentait ses amis s'agiter. Rose avait baissé son regard triste, réconfortée par Tim qui leur jetait un regard réprobateur. Natasha recula d'un pas de plus. James sentit le froid le saisir. La tristesse, aussi. Il refusait de quitter sa belle sur un silence, un non-dit, une dispute. Il refusait de la laisser tout court.
- Et si je rentrais au château avec vous ?
Un silence surpris lui répondit avant que, très vite, quelques-unes de ses amies ne le secouent.
- Non mais t'es sérieux, là ?, s'exclama Juliet.
- On a dit qu'on restait ensemble, rappela Pepper. Elle n'a qu'à venir avec nous.
- Aller viens, Nat, ça sera marrant, promit Nalani d'un air léger.
- J'ai dit non.
Si Susie accepta son refus d'un sourire compatissant, les autres ne partageaient pas son avis. Certains avaient fait un long chemin pour qu'ils soient enfin tous réunis, ils n'allaient certainement pas changer leurs plans pour une bêcheuse.
- Et si on y allait tous ?, proposa Mael. Mais quoi ?, insista-t-il face aux mines estomaquées de ses amis. Le mois dernier on râlait tous de ne pas prendre le Poudlard Express, le château vous manque autant qu'à moi, on pourrait passer une chouette soirée...
- Trop compliqué, balaya Louis. On n'a plus onze ans, on n'est plus quatre gamins qui se dissimulaient sous la cape d'invisibilité. L'as-tu au moins conservée ?
- Non, répondit James avec évidence. C'est Albus qui l'a et j'imagine qu'il doit la partager avec Lily.
- Tu parles, grogna Nalani. Bon, on ne va pas passer la nuit ici, qui est pour s'introduire en toute illégalité dans le château ?
Par solidarité, seul Mael appuya James. Mais Natasha baissa la main de James avec un triste sourire.
- Je crois qu'il serait plus sage de se dire au-revoir ici et maintenant. Nous avons passé une superbe journée et je vous souhaite, à tous, de passer une aussi bonne soirée mais...
- Nat... Je peux aussi rester un peu avec toi et rejoindre les autres plus tard, on pourrait…
- Non, James. Je sais que tu ne fais pas comme tu veux, que tu ne peux pas choisir tes jours de libre, que tu ne le sais jamais qu'au dernier moment mais... Moi aussi j'ai des choses à faire. Sans doute moins importantes à tes yeux mais elles le sont pour moi.
- J'ignore quand on pourra se revoir.
- Je l'ignore aussi. Mais je refuse de mettre ma vie sur pause pour...
- Pour passer du temps avec moi ?, coupa-t-il, amer.
- Personne ne t'a demandé de faire ce choix, James. Tu es libre, tu n'as ni collier ni œillères. Et je respecte ça. Alors toi aussi tu dois respecter mes choix. Parce que moi aussi je veux rester libre.
Sa voix était ferme, son regard résolu. Toute couleur quitta le visage de Rose qui échangea un regard paniqué avec Keith et Nalani. Elle n'était pas la seule à entendre plus qu'un sous-entendu au travers des mots de Natasha, qui ne les choisissait jamais au hasard. Rose sentit ses entrailles se nouer. Natasha allait-elle quitter James, là, au beau milieu du pittoresque village qui avait accueilli leurs premières étreintes ?
- Aller, va t'amuser, reprit Natasha avec douceur. Et demain... Si tu es encore là, demain, on peut se retrouver ici vers onze heures ? Ca me laisse le temps de demander une autorisation exceptionnelle au professeur Ganesh ? Je ne crois pas qu'il me la refusera...
James baissa la tête, le cœur battant à tout rompre.
- Je mange avec les Zabini demain midi. Evelyn m'a invité à passer mes vacances chez eux mercredi alors...
Tremblante, Natasha ne l'écoutait déjà plus. Elle maudissait son esprit d'être aussi contradictoire mais l'idée même que James soit de retour depuis plusieurs jours et qu'il ne soit pas venu la voir plus tôt l'énervait. Mais elle ne pouvait décemment pas le lui reprocher. Pas après le discours qu'elle lui avait tenu.
- Profite bien d'eux. Nous... On se verra bientôt, j'en suis certaine. Et puis Noël arrivera vite.
Voyant que James ne disait rien, ni n'osait croiser son regard, Natasha se glissa dans ses bras et embrassa doucement ses lèvres. "Je t'aime", souffla-t-elle rapidement.
L'instant d'après, elle avait disparu.
ooOOoo
Manoir des Zabini, le lendemain matin
- Il est rentré très tard. Très tôt, plutôt. Il a bien le droit de dormir.
- Il n'a pas l'air bien. Je vais quand même essayer de le réveiller. James ?
Le jeune homme, plongé dans la nébuleuse de l'ivresse, n'osait pas bouger. Le moindre mouvement lui était douloureux, le moindre son cognait fort entre ses tempes, l'idée même d'ouvrir les yeux lui était insoutenable.
- James ? Ca va aller ?
A l'insistance de la première voix s'ajouta un rire railleur. James reconnut la douceur d'Evelyn et la malice de Blaise.
- Je. veux. mourir, souffla-t-il.
Le rire, à nouveau, plus puissant encore.
- Va attendre les filles en bas, je m'occupe de lui.
Des pas qui s'éloignent, des rideaux tirés, une lumière qui vient l'aveugler.
- Papa !, marmonna-t-il en plaquant ses mains sur ses paupières.
- Ah ! J'ai tant attendu d'être le père responsable d'un garçon irresponsable qui rentre à cinq heures du matin en claudiquant sur le marbre, complètement ivre. Aller, bois ça mon fils.
- C'quoi ?
- La potion que je réussis le mieux. Anti gueule de bois.
Au terme d'un effort qui lui paraissait surhumain, James se rua sur la fiole et en engloutit le contenu. Très rapidement, et à son plus grand soulagement, il sentit les effets de l'alcool le quitter et il put se redresser sans trop souffrir.
- Je suis tellement désolé, papa, soupira-t-il.
- Pas moi !, s'exclama Blaise. Tu sais je suis extrêmement fier de vous voir passionnés et sérieux, ta sœur et toi, mais des fois je suis bien heureux de vous voir vous comporter comme des jeunes... normaux.
- Papa, rigola James, l'ébriété et la normalité sont deux choses différentes !
- Ah bon ?, lâcha Blaise, faussement sérieux.
Heureux de voir James rire aux éclats, Blaise prit place à ses côtés sur le lit et taquina son fils tendrement. Leur rapprochement tactile le ravissait, James n'hésitait plus à le prendre dans ses bras et ils aimaient à se bagarrer gentiment, s'essayant à la lutte en poussant des cris qu'ils jugeaient virils - ce qui ne manquait pas de faire rire Evelyn, qui ne semblait pas partager leur avis.
- Alors, mon grand, cette soirée ?
- Plutôt bonne, sourit James.
Et c'est vrai qu'elle l'avait été. Il avait cru devoir se forcer à rire toute la soirée, tant les douloureux adieux avec Natasha l'avaient marqué, mais retrouver ses amis lui avait fait beaucoup de bien. Encore plus qu'il ne l'avait cru. Ils avaient chanté, dansé, plaisanté toute la nuit, s'étaient gavé de friandises et avaient beaucoup trop bu, même si maintenant qu'il ne souffrait plus de sa gueule de bois, James devait bien avouer que l'alcool avait occasionné un enchaînement d'anecdotes dont il se souviendrait longtemps.
Il se dépêcha de se préparer et de rejoindre son père et son frère dans la salle de jeu du manoir. Et c'est totalement décoiffés par leurs gamineries que les hommes de la famille retrouvèrent leurs homologues féminines qui les attendaient sur la terrasse en sirotant un petit verre. Pour l'occasion, Shania avait reçu l'autorisation de sa directrice de maison - la pourtant terrible professeur de Sortilèges, Margaret Slopa, - de quitter Poudlard pendant quatre heures. Les élèves majeurs de septième année avaient en effet la possibilité de quitter exceptionnellement le château, du moment qu'ils le faisaient en dehors du temps scolaire, et qu'ils en demandaient l'autorisation à leur directeur de maison.
Ce fut elle que James repéra en premier, et il la trouva très différente que dans ses souvenirs. Elle avait encore grandi et s'était affinée, perdant définitivement les rondeurs de l'enfance. Sa sœur aînée, qui était passée la chercher à Pré-Au-Lard, avait visiblement insisté pour lui faire quitter ses tenues d'aventurières et Shania paraissait être une autre femme, dans sa longue robe sertie de perles. Elle n'en avait pas perdu sa fougue pour autant et se jeta sur ses frères avec l'énergie qui ne la quittait pas.
- V'm'avez trop manqué les gars !
Extrêmement fiers, les deux lurons se tournèrent vers Hadiya qui les accueillit avec beaucoup plus de douceur mais tout autant de plaisir. Après avoir longuement embrassé son petit frère, elle se colla à James sans un mot. Même s'ils se connaissaient depuis peu, ils avaient développé une compréhension silencieuse, semblable à celle qui unissait les jumeaux. James tremblait en entendant sa sœur lui murmurer "je t'aime" lorsqu'il s'aperçut qu'Evelyn parlait avec quelqu'un, et que ce quelqu'un lui souriait nerveusement.
- NATASHA !?
Ses sœurs, qui lui avaient tant manqué, avaient disparu à ses yeux. Son petit frère, qui était devenu son adoration, n'existait plus. La charmante Evelyn, qu'il aimait chaque jour un peu plus, avait beau être dans son champs de vision, James ne la voyait plus. Il ne voyait pas davantage son père, malgré toute l'importance qu'il prenait désormais dans son cœur. Car James ne voyait que Natasha, qui rougissait de son silence et triturait la sublime robe émeraude sans doute prêtée par Hadiya.
- Quitte à aller chercher notre petit monstre, je me suis dit que je n'étais pas à un transplanage d'escorte près, intervint Hadiya, qui s'amusait de leurs silences gênés.
- Et moi j'me suis dit q'c'était trop bête q'tu la vois pas. Ganesh et Slopa étaient plutôt d'acc avec moi.
- Evelyn a dit que ça ne la dérangeait pas, murmura Natasha, hésitante.
- Tu es ici chez toi, la rassura Blaise. Et si on allait voir ce que fait la viande dans le four ?
- Elle rôtit, railla Hadiya.
Le père et les deux filles entamèrent une joute verbale dont ils avaient le secret et toute la famille gagna la cuisine, laissant James et Natasha seuls sur la terrasse ensoleillée. James n'en revenait toujours pas, et ce fut Natasha qui inspira un bon coup avant de relever le regard, les joues toujours rouges.
- Evelyn m'a dit que tu étais rentré dans un sale état.
- Euh ouais... On en a bien profité.
- Tant mieux, sourit-elle, visiblement sincère. Je... Je révise pas mal avec Scorpius et Shania ces temps-ci. Les élèves qui parlent à Tim sont rares et je ne veux pas que nous soyons isolés, Rose, lui et moi.
- Tu ne t'entends plus avec Sally, Jalil et Roxanne ?
- Si, ils sont sympas mais ils n'aiment pas Tim, soupira Natasha, fataliste. Scorpius reste cordial et la bande de Shania accepte tout le monde, sans arrière-pensée. On se retrouve souvent à la bibliothèque, le soir, pour réviser tous ensemble. Et ils ont bien vu que quelque chose n'allait pas hier soir. Je... Je ne dis pas ça pour que tu culpabilises, je suis aussi fautive que toi sinon plus mais... Bref, j'étais remuée, voilà tout. Alors Shania m'a proposé de me joindre à vous et, tu la connais, elle n'écoutait pas mes refus, et Scorpius allait dans son sens, forcément, et tous leurs copains, et même Rose, alors...
- Tu as accepté, sourit-il.
- Oui, souffla-t-elle d'une petite voix. Tu es ok avec ça ?
- J'en suis même très heureux.
Et pour le lui prouver définitivement il la fit voler dans ses bras, déclenchant le plus beau des rires, alors que les cheveux noirs de Natasha se teintaient de cuivre sous les assauts du soleil.
ooOOoo
James ne se souvenait pas avoir vécu plus beau week-end. La fête avec ses amis l'avait comblé de joie et il était étendu contre Natasha, qui caressait son torse avec paresse. Ils s'étaient éclipsés sans grande discrétion, le rire de Blaise les couvrant de gêne. Mais ils avaient tout oublié une fois seuls, se jetant l'un sur l'autre avec fougue. James était aussi comblé par cette sieste lascive improvisée que par le repas qui l'avait précédé. Un repas de famille comme il n'en avait jamais connu, à l'opposé des repas collégiaux du Terrier. La famille Potter-Weasley ne lui manquait que rarement. Il ne s'y était jamais senti compris, aimé, soutenu. Quand il était loin, accroupi pendant des heures dans la neige ou sous un soleil de plomb, il songeait davantage aux Kandinsky, sa famille de cœur, et aux Zabini.
La complicité avec Blaise, les regards doux d'Evelyn, les blagues de Shania, la tendresse d'Hadiya et ce petit bonhomme dont il devenait fou. Ils s'écoutaient parler, riaient de leurs déboires, se félicitaient avec fierté. James rêvait qu'il y ait d'autres repas, qu'ils se retrouvent plus souvent autour de mets délicieux...
- Et d'autres siestes crapuleuses ?, se moqua Natasha qui lisait en lui comme dans un livre ouvert.
- Plein, sourit-il en embrassant sa peau nue.
Il ferma son esprit pour qu'elle n'ait pas accès à l'un de ses désirs les plus fous. La même table, les mêmes personnes, quelques années de plus au compteur. Il n'aurait pas été surpris de voir Natasha, ils seraient arrivés ensemble. Les mêmes rires, les mêmes moqueries, la même fierté. Les mêmes personnes, oui, entourées de bambins. Il les imaginait ces enfants, ses enfants. Les mêmes cheveux que lui, les yeux de Natasha. Il rêvait surtout qu'ils s'entendent et se soutiennent, qu'ils n'aient jamais à douter d'être aimé.
- A quoi tu penses, beau brun ?
- A toi, à moi, à nous. Et à ceux qui grandiront ici, murmura-t-il en caressant le ventre de Natasha.
Elle esquissa un sourire rêveur, attendri, aimant. Il était de ces moments où il leur semblait que leur amour durerait toujours. Oubliés le manque, la mélancolie et le ressentiment, ils évoluaient dans une bulle de perfection sans penser au lendemain. Ils ne tarderaient pourtant pas à se séparer à nouveau, Natasha devait rentrer à Poudlard et James ignorait encore qu'il s'envolerait prochainement pour le Chili. Mais l'instant qu'ils partageaient n'avait pas de prix, et ils comptaient bien en profiter.
ooOOoo
Au même moment, au rez-de-chaussée.
Alors que leurs deux filles se marraient franchement, Blaise et Evelyn échangèrent un regard paniqué.
- Non !, s'écria la plus adulte des deux. Reste là, Haïdar.
- Mais pourquoi ? Papa a dit que James jouait avec Natasha, je veux juste aller jouer avec eux !
- Eh bien non, tu restes ici.
- Mais c'est pas juste !
- Grave, j'suis bien d'acc avec toi, p'ti frère !, lâcha Shania avant d'éclater de dire sous le regard meurtrier de sa mère.
- Haïdar... James et Natasha ne jouent pas.
- Papa a dit que si, ils jouent !
- Mais ils jouent à des jeux de... grandes personnes.
- Des jeux d'adulte, pouffa Shania avant de marmonner, des jeux auxquels on joue tout nu.
- Shania !, gronda sa mère. Bon, les filles, au lieu de rire comme des bécasses, allez faire la vaisselle.
Hadiya et Shania rouspétèrent, invoquant discrimination et misogynie, mais déguerpirent pour rire à loisir. Blaise et Evelyn s'efforcèrent d'expliquer à Haïdar que James et Natasha avaient besoin de se retrouver seuls, pour parler, répéta Evelyn trois fois alors que Blaise dissimulait difficilement un rire.
- D'accord, finit par accepter Haïdar avant d'ajouter, dis papa, c'est quoi des jeux où on joue tout nu ?
ooOOoo
Quelques jours plus tard, à Poudlard
Depuis que James avait quitté Poudlard, les journées d'Albus manquaient de saveur. Elles s'écoulaient lentement, sans surprise.
Depuis que James avait quitté Poudlard, Albus se retrouvait seul. Définitivement seul.
Lily vivait sa vie de son côté, entourée des gardes du corps qu'elle appelait ses amis et qui la préservaient des autres élèves, et passait parfois près de son frère sans même le voir.
Ceux qu'Albus avait choisis pour amis avançaient sans lui, Sally-Ann et Jalil collés aux Gryffondor de leur promotion, Benoit travaillant sérieusement en vue de redorer le nom des Screta.
Seul Scorpius fit un pas vers lui, au bout d'un an et demi de pure solitude qui aurait pu pousser Albus à changer d'école s'il n'avait pas eu des projets morbides pour Poudlard.
Scorpius, qui l'ignorait toujours avec superbe à l'exception des entraînements de quidditch, l'apostropha un mardi matin.
- Mon cher petit Potter, en ce beau jour d'automne, que Merlin en soit témoin, j'ai décidé d'honorer mes promesses.
Le cœur d'Albus s'était mis à battre plus fort, charmé par le regard de Scorpius, et son ton, plein de sous-entendus.
- Quand il a quitté Poudlard, ton frère m'a demandé de ne pas te laisser tomber. On se promet toujours des trucs dingues, lui et moi, ça a toujours été comme ça. J'ai pris mon temps, parce que je voulais que tu comprennes que tout ce qui t'arrive n'est que justice. Tu as tout fait pour tomber. Alors que tu aurais pu avoir de véritables amis, des vrais moments de bonheur…
- Je ne suis pas fait pour ça. Ça ne m'intéresse pas.
- C'est bien dommage pour toi.
- Mais nous deux c'est différent. Nous, on …
- I pas de « nous », Albus. Il n'y en aura jamais. Tu ne m'intéresses pas.
- Mon frère est parti. Et il préfère Kandinsky.
- Ça fait longtemps que ton frère est devenu le mien, un ami pour qui je n'ai plus ce genre de pensées, tu sais, sexuelles et bandantes.
Albus n'avait pu retenir une grimace blessée. Le ton de Scorpius n'avait rien d'aguicheur. Il s'adressait à lui comme à un être dénué de tout intérêt.
- Tu ne peux pas rester seul. M'avoir à tes côtés te permettra de continuer de jouer une partie de ton plan, le côté « je donne des secondes chances aux fils de Mangemorts, je tends la main à Malefoy parce que je suis bon et généreux ». De mon côté, c'est toujours bon d'être un « ami » des Potter, ça m'ouvrira des portes. Mais il n'y aura jamais rien de plus entre nous. Parce que je fais ça pour ton frère. Parce que je préfèrerai toujours ton frère.
Albus avait encaissé. Albus avait refusé. Albus avait beau être attiré par Scorpius, jamais il n'accepterait de côtoyer un être qui lui préférait son frère.
- Un jour viendra où tu me referas cette proposition Scorpius. Et je l'accepterai. Mais mon frère ne fera plus partie de l'équation.
Ravi d'avoir suscité la surprise et la crainte chez Scorpius, Albus retourna à sa solitude. Et à ses doux rêves où Scorpius lui déclarait un amour éternel, à genoux. Sur le cadavre de James.
ooOOoo
La mission américaine de la constellation de James avait été un vif succès. Les onze avaient été auréolés des félicitations de la Confédération Magique Internationale et les débuts prometteurs de leur apprentissage individuel avaient convaincu les Grands Mages de leur confier des missions plus intéressantes. Ils étaient repartis en Amérique, infiltrant le Macusa pour aider leurs Aurors à annihiler un trafic de drogues sorcières avant de s'envoler en Allemagne pour superviser la rencontre internationale des botanistes. Désormais c'était en Chine qu'ils opéraient, sécurisant l'élaboration top secrète d'une potion de guérison à destination des jeunes sorciers souffrant d'un handicap sensoriel. De par le monde, des enfants naissaient dotés de pouvoir magique mais privés de l'un de leurs sens, comme nombre de leurs semblables moldus. Toutes les écoles magiques n'acceptaient pas de les scolariser et certaines familles devaient se tourner vers un précepteur, ce qui avait titillé la curiosité de James. Les onze veillaient à tour de rôle, par groupes de cinq, à la sécurité des guérisseurs-chercheurs. Et lorsqu'il terminait une mission, James en profitait pour discuter avec les familles des enfants sur qui la potion était testée.
Les recherches que ses amis, Natasha et lui avaient menées à Poudlard l'avaient conduit à se méfier des précepteurs. Selon lui, certains précepteurs profitaient de leur position pour endoctriner leurs jeunes élèves et propager les délires des Zigaro et de leurs semblables. Une mère de famille lui confia que son fils avait refusé net de suivre un traitement car son précepteur l'avait menacé de ne plus être protégé lorsqu'une vague géante s'abattrait sur le monde. Les parents étaient parvenus à faire parler leur petit garçon et avaient fui le pays aussitôt.
Lorsqu'il confia ses craintes et ses recherches aux Grands Mages de la Confédération Magique Internationale, James sentit qu'il n'avait pas fait fausse route. Une fois la potion de guérison prête, la CMI proposa une nouvelle mission aux onze, et James sut qu'il pourrait continuer sur sa voie. Mateus et Sian, qui partageaient son opinion depuis de nombreuses années, appuyaient ses dires et ses actes. Tous trois n'eurent aucun mal à convaincre le reste de la constellation.
Ils savaient d'emblée que leur prochaine mission serait plus intéressante. Plus complexe, aussi, sûrement. Et plus périlleuse, ils n'en doutaient pas.
ooOOoo
Poudlard, cours de Métamorphoses des élèves de cinquième année
- Bien, vous pouvez refermer vos manuels, le cours est terminé. Mais n'oubliez pas de travailler sérieusement, cette année est très importante, vous passerez vos Buses en juin prochain.
Le professeur Glacey n'obtint pour réponse que quelques grognements. Les élèves de cinquième année n'en pouvaient plus de n'entendre parler que des Buses à longueur de journées. Comme à chaque cours de Métamorphoses, le professeur Glacey avait mélangé les élèves, non par affinités mais par le fruit du hasard. Il commençait chaque cours de la même manière, en posant aléatoirement le doigt sur la liste des élèves, leur désignant le bureau de son choix.
Pour ce cours du jeudi matin, Jasper Leitrim avait travaillé le sortilège de disparition, un des exercices de magie les plus difficiles demandés aux Buses, avec deux Gryffondor.
Lily Potter et Gwenog Kubrick. Deux fortes têtes qui avaient passé les deux heures à se fusiller du regard, essayant d'obtenir de meilleurs résultats que l'autre. Deux filles, se serait réjoui n'importe quel garçon de cinquième année. A l'exception de Jasper Leitrim.
Il quitta la salle bon dernier, passant sans un regard devant Lily Potter et la bande de gardes du corps qui la suivait du matin au soir, doublant rapidement Gwenog Kubrick et ses deux amies qui passaient leur temps à faire la morale à la jeune fille, comme l'auraient fait des parents patients et compréhensifs.
C'était là tout le problème. Gwenog et Jasper n'avaient pas de parents, pas de famille, personne pour leur enseigner la bienséance, les règles courantes de la vie. Alors Hewie Harper et Kathleen Whirpool usaient de patience pour rappeler à Gwenog qu'il n'était pas judicieux de signaler à son professeur et directeur de maison que ses nouvelles lunettes ne lui allaient pas du tout, pas plus qu'il n'était bon pour son intégration de dire tout haut ce qu'elle pensait tout bas.
Dans ces moments-là, toujours aussi fréquents malgré les années qui s'écoulaient, Jasper voyait Gwenog hésiter. Il n'aurait pas été étonnant qu'elle ouvre un jour les vannes et laisse la vérité éclater. Gwenog parlait à tort et à travers parce qu'elle n'avait pas d'éducation. Gwenog ne regardait pas les garçons parce qu'elle était dépourvue de ce qui constituait normalement une adolescente. Mais Gwenog ne disait rien, parce qu'elle n'avait pas envie d'effrayer Hewie Harper et Kathleen Whirpool, parce qu'elle n'avait pas envie de perdre ses deux meilleures amies.
Jasper, lui, n'avait d'autres amis que les livres et Scorpius Malefoy. Alors il les rejoignait tous les soirs à la bibliothèque de Poudlard, pour apprendre, rattraper son retard et se fondre dans la masse des élèves normaux, humains, à qui il n'appartenait pas.
- Bonsoir Jasper.
Trois "salut" vinrent s'ajouter au murmure de Scorpius qui lui désignait une chaise avec un sourire rassurant. Jasper salua les élèves qui révisaient avec eux tous les soirs, deux Serdaigle et un Serpentard qui étaient, comme Scorpius, en septième année. Il nota que Natasha travaillait une nouvelle fois à l'élaboration de son mémoire de fin d'études et que Rose et Tim triaient des photographies en s'embrassant discrètement. La première prenant beaucoup de place, les deux autres faisant beaucoup de bruit, Jasper s'installa près de Scorpius.
Scorpius Malefoy. Un solitaire. Un préfet. Un grand frère. Discret et peu bavard, le septième année l'avait pourtant pris sous son aile, l'acceptant à ses côtés, lui conseillant toutefois de se faire des amis de son âge. Car bientôt viendrait l'heure de la séparation. A la fin de l'année, Scorpius Malefoy quitterait Poudlard et n'y reviendrait pas. Il resterait deux ans à Jasper à passer à Poudlard. Deux ans à rester seul, entouré de livres. C'est pour cela qu'il s'était choisi d'autres amis que Scorpius. Parce que les livres de la bibliothèque ne partiraient pas sans lui, parce qu'ils étaient toujours là, prêts à lui souffler la réponse. Parce qu'ils étaient ce que Jasper préférait dans l'amitié. Fidèles et loyaux.
ooOOoo
Santiago de Chile, Chili
C'était la première fois que la constellation voyageait si longtemps sans le moindre retour à la maison. Les grands mages de la Confédération Magique Internationale avaient beau leur répéter que leur apprentissage ne cesserait jamais, les onze jeunes sentaient que leur formation touchait à sa fin.
Pour preuve, la CMI leur confiait des missions de plus en plus importantes et ils en avaient déjà résolues trois seuls, sans l'aide d'un grand mage ou d'une constellation plus expérimentée. Ils avaient ramené de bons résultats d'Asie, où ils s'étaient créé un réseau facilement, venant en aide à quelques communautés sorcières isolées et opprimées.
Ils avaient quitté la Chine pour le Chili et avaient pris conscience de l'ampleur de leur nouvelle tâche. Ce n'était pas n'importe quelle mission, c'était leur première véritable mission, sans qu'aucun conseil ne leur soit donné, sans qu'aucune piste ne leur soit offerte, sans qu'aucune directive ne leur soit imposée.
Ils avaient atterri à la moldue, en avion, à l'aéroport de Santiago De Chile sans avoir la moindre idée de ce qu'ils faisaient là. Sian sursautait au moindre bruit, Slawomir ne quittait pas sa dague, et Charlotte répétait à qui voulait bien l'entendre qu'il s'agissait là de leur examen de fin d'études, un examen qu'ils se devaient de remporter avec brio, au vu de l'excellence de leur réputation.
Ses acolytes avaient levé les yeux au ciel mais ne pouvaient nier qu'ils étaient cités en exemple par les grands mages de la Confédération Magique Internationale. Leur dévouement, leur courage, leur entente faisaient leur force et tous les onze étaient bien décidés à poursuivre sur cette voie d'excellence.
Comme ils en avaient pris l'habitude, ils s'étaient séparés, pour mieux couvrir l'espace qui s'offrait à eux et gagner en rapidité. Evora avait pris les rênes du groupe restreint qui chercherait la communauté sorcière Chilienne, secondée par Nicolas, Brooke et Sian.
Mateus, Shekilah et Slawomir auraient la tâche de s'immerger parmi les moldus.
Enfin, James, Chen et Selim partaient à la recherche d'êtres semblables, de membres de la Confédération Magique Internationale. Si quelqu'un pouvait connaître le but de leur mission, l'instinct animal de James le trouverait sans mal.
Ainsi commettaient-ils leur première erreur, celle de se séparer.
ooOOoo
Grande Salle de Poudlard
L'apparition des hiboux par le plafond magique de la Grande Salle de Poudlard offrait chaque jour un spectacle dont ne se lassait aucun élève, pas même les plus âgés d'entre eux. Rose leva son regard émerveillé, nullement déçue de ne recevoir aucune lettre, à l'inverse de Natasha qui fit grise mine, comme chaque jour où elle ne recevait pas de nouvelles de James.
Comme Rose et Scorpius, Natasha noyait le manque et les inquiétudes dans un surplus de travail qui les voyait tous trois atteindre l'excellence, un sérieux de bon augure au vu des Aspics qui approchaient.
Leurs bonnes notes leur offraient une compétition saine, et chacun tentait de doubler les deux autres au travers d'un cachot ou d'une serre.
Si Natasha demeurait inatteignable dans le domaine de la Métamorphose, elle s'était fait un devoir d'obtenir des résultats similaires en Sortilèges.
Scorpius survolait les cours de Potions, Etude de Runes Anciennes et Histoire de la Magie, se créant un avenir d'archéologue sous les meilleurs auspices.
Rose, quant à elle, ne faisait aucune préférence et visait le haut du tableau dans toutes les matières, poursuivant le but d'atteindre le niveau de sa mère pour que celle-ci accepte l'émancipation et les choix de sa fille. Son désir de devenir reporter s'était fait ardent, et alors que son nom aurait pu lui ouvrir les portes de n'importe quel journal ou magazine, Rose tenait à garder son indépendance et proposerait ses reportages à qui voudrait bien les publier.
Timothée n'était pas en reste, abonné aux Optimal en cours de Botanique, il s'évertuait à obtenir des notes correctes dans les autres matières, travaillant sans se plaindre aux côtés de ce curieux trio de tête.
Mais les révisions n'occupaient pas tout leur temps libre, loin de là. Rose continuait d'arpenter le domaine tout entier et d'en photographier chaque partie, Timothée commençait à vendre par correspondance les créations de sa famille, très douée pour la Botanique, sous un pseudonyme éloigné de son patronyme, connu de tous pour avoir été portés par l'un des pires Mangemorts qu'ait connu l'histoire, et Natasha et Scorpius entraînaient leur équipe plusieurs fois par semaine, dans le but de ravir à l'autre la Coupe tant convoitée.
Les Gryffondor et les Poufsouffle n'étaient déjà plus en course, peinant à subir la suprématie des aigles et des serpents. Si Scorpius bénéficiait de joueurs aguerris aux capacités indiscutables, Natasha était parvenue à maintenir un esprit collectif après le départ de Nalani. Les individualités de l'un s'opposaient au collectif de l'autre, et nul ne pouvait savoir qui l'emporterait.
ooOOoo
Santiago de Chile, Chili
A l'exception des onze, aucun membre de la Confédération Magique Internationale n'était présent à Santiago De Chile. James en était certain. Il avait exploré la capitale sous forme animale, comme il l'avait fait en Allemagne, en Italie, en Chine. Toujours Evora ou lui trouvaient un supérieur hiérarchique qui leur confiait des informations cruciales concernant leur mission. Un moyen simple, pour les Grands Mages, d'utiliser leur pouvoir d'Animagus.
Mais James devait se rendre à l'évidence, cette fois ils étaient seuls.
Et pourtant, son esprit demeurait aux affuts, troublé par une bizarrerie qu'il n'arrivait pas à comprendre, à expliquer.
Son groupe avait rejoint celui d'Evora dans un restaurant du quartier sorcier de la ville et James patientait près d'une des quatorze cheminées de l'immense restaurant, attendant de pouvoir entrer en communication avec l'Angleterre. Chen et Selim l'entouraient, prêts à le couvrir de sorts dès que la communication serait ouverte, afin que celle-ci demeure secrète. Il était tard et James attendait que la nuit se couche en Angleterre.
- Il est vingt heures ici, donc vingt-trois heures en Angleterre, déclara James une rapide vérification auprès de sa montre. Je vais essayer.
Il s'agenouilla, sentant la bulle créée par Chen l'envelopper, et jeta une poignée de poudre dans l'antre. La salle commune de Serdaigle lui apparut, et un élan de nostalgie monta dans sa gorge. Ce fut Rose qu'il repéra en premier, et il se rappela que sa cousine avait élu comme sien le canapé le plus proche de la cheminée, au cas où James entre en contact avec eux, avec elle.
Elle esquissa un sourire radieux, fit voler vers lui un tendre baiser et s'éclipsa. Mis dans la confidence, Timothée força sa voix, se faisant menaçant, et les quelques élèves restant gagnèrent leur dortoir. La salle paraissait vide, mais James savait qu'il n'en était rien, impatient de voir enfin apparaître Natasha.
Ce fut son ombre qui se dessina, et il devina qu'elle posait un livre sur une table ainsi que ce qui ressemblait à un plaid moelleux. Il rêva de s'en couvrir et de serrer Natasha dans ses bras. Enfin elle apparut, précédée d'un petit sourire que James jugea triste et qui disparut alors qu'elle s'agenouillait en face de lui.
- Ça ne va pas ?, s'inquiéta James.
Elle sembla hésiter mais balaya l'idée d'un revers de main.
- J'imagine que nous n'avons pas beaucoup de temps devant nous alors viens-en au fait, proposa-t-elle.
Il voulut nier, mais il devait reconnaître qu'elle avait raison. Alors il se confia, parlant du trouble de son instinct animal, fouillant au maximum dans son ressenti pour répondre aux questions de sa belle.
- Tu dis qu'il est brouillé mais que tu n'arrives pas à identifier le... brouillard ?
- Voilà. Je sais que c'est maigre comme info mais...
- C'est rien comme info. James, je ne sais même pas où tu es, il m'est impossible de t'aider sans te voir.
- Tu es à Poudlard, rétorqua-t-il plus durement qu'il ne l'aurait voulu. Même si j'étais en Angleterre nous ne pourrions pas nous voir !
- Je ne te reproche pas d'être... là où tu es. Mais là où je suis je ne peux pas ressentir ce brouillard dont tu parles.
- Je croyais que tu faisais des recherches.
- C'est le cas. Mais... Merde, je ne vais pas me justifier quand même ! Un médecin ne se base pas seulement sur les dires de son patient, il fait des tests sur son corps, son sang, son souffle... Comment veux-tu que j'étudie ton problème en me basant sur des mots ?
- Tu as dit que tu voulais bien m'aider. Ça fait des mois que tu me répètes que si j'ai un souci d'Animagus…
- C'est le cas ! J'aimerais pouvoir t'aider ! Mais là, en l'occurrence, je ne le peux pas. Et crois-moi j'en suis désolée.
La salle commune de Serdaigle était faiblement éclairée, le visage de Natasha, pourtant, le frappait. Les ombres dansaient sur ses joues, qu'il trouva amaigries, et entre ses yeux, qu'il n'avait plus vu briller depuis longtemps. Il songea qu'ils ne s'étaient plus vus depuis des semaines, plus retrouvés seuls depuis des mois, à l'exception de rares moments, toujours trop courts. Il le savait, pourtant. Mais la voir ainsi, seule au milieu de la nuit noire, accentuait l'envie, le manque, des sentiments humains mais si forts qu'ils transformaient son cœur en un bloc de colère.
Du fait de la distance entre eux, Natasha n'avait accès ni à ses émotions ni à ses pensées, mais elle le connaissait assez bien pour lire à travers ses yeux. Elle eut un léger mouvement de recul, instinctif, initié par la surprise de découvrir James dans cet état. Mais elle se rapprocha, son regard se faisant plus doux, plus compréhensif.
- James, je refuse qu'on se dispute quand on est aussi loin et que je ne peux même pas te menacer de te frapper à coups de batte.
Sa tentative d'humour fut un échec. Le visage de James restait fermé, comme jamais elle ne l'avait vu. N'étant pas réputée pour son calme, Natasha sentit la colère l'envahir.
- Je peux savoir ce que tu me reproches ?
- Rien.
- Par Merlin, James, parle-moi !
- Je croyais que les Animagus n'avaient aucun secret pour toi ?, attaqua-t-il avec ce qui ressemblait à du mépris.
- Je ne peux pas t'aider, merde !
- Dis plutôt que tu n'en as pas envie ! Tu préfèrerais t'amuser avec Rose et Tim que parler avec…
- C'est une blague !? T'es mal placé pour me donner des conseils ! T'as passé ta dernière année à courir après Keith et Clifford dans les couloirs ! Tu t'es comporté comme un gamin et je ne te l'ai jamais reproché que je sache ! On a deux ans de différence, merde, j'ai le droit de profiter de ma dernière année à Poudlard ! Comme tu l'as fait !
La colère retomba comme un soufflet, mais James ne le montra pas. Il se sentait honteux, ridicule. La distance l'empêchait de faire ce qu'il aurait dû faire, apaiser les choses, demander pardon, prendre Natasha dans ses bras. Il ne pouvait pas le faire. Et il savait qu'il ne pourrait pas le faire avant longtemps. Ils passeraient six mois au Chili. Six mois sans quitter l'Amérique du Sud.
- Tu t'es calmé ?, comprit-elle. T'es avec les autres ? T'es où ?
James prit quelques secondes pour réfléchir. Leur relation ne tenait plus qu'à un fil, malgré l'amour qu'il lui portait. Il l'aimait suffisamment pour ne pas vouloir qu'elle se prive, qu'elle ne vive sa vie qu'à moitié, en attendant qu'il revienne. Alors il décida de se montrer honnête.
- Santiago de Chile. Et on reste six mois.
Natasha accusa le coup. Son regard s'assombrit, il semblait à James qu'elle tentait d'étouffer les élans de colère qui revenaient.
- Et Noël ?, murmura-t-elle.
- Noël c'est le mois prochain. Je suis là pour six mois.
Elle le regarda sans comprendre. Lui comprenait qu'elle n'accepterait jamais de partager cette vie faite d'inconnu. Et elle lui en donna la preuve, en interrompant la communication sans un "je t'aime", sans même un au-revoir.
ooOOoo
Le lendemain, toujours à Poudlard
L'amitié qui unissait Soizic Azilis, Lily Evans et Briseis Delanikas depuis six ans ne surprenait plus personne. La bande de James Potter, qui comptait des membres dans chacune des maisons de Poudlard, leur avait montré la voie, et jamais elles n'avaient regretté de la suivre.
Lily et Soizic, réparties à Gryffondor, rejoignaient Briseis, répartie à Serdaigle, tous les matins. Parfois même l'invitaient-elles à dormir dans leur dortoir. Surtout quand l'une d'entre elles avait besoin de se sentir entourée.
Elles en avaient vécu des expériences, ensemble et seules.
Lily Evans subissait l'hystérie de sa mère, qui avait épousé un homme pour son nom de famille, dans le but d'avoir une fille du même âge que les fils du Survivant et d'en marier un à sa fille. Peine perdue, Lily n'avait jamais considéré James Potter que comme un camarade d'école et Albus Potter la mettait mal à l'aise.
Soizic Azilis n'avait longtemps eu pour seule famille que sa mère, brillante guérisseuse de Sainte-Mangouste, avant de découvrir que son père était en vie, et qu'il était un loup-garou.
Quant à Briseis, petite dernière d'une famille au passé sombre dont les membres s'étaient entre-tués pour divergences politiques, elle avait grandi sous la protection de sa sœur aînée, Amalthéa, aujourd'hui portée disparue.
Les trois filles s'étaient toujours serré les coudes et, si elles se permettaient toujours de se montrer franches et directes, elles acceptaient les idées de chacune, qu'elles soient bonnes ou mauvaises.
Voilà pourquoi, malgré l'inquiétude de Lily et le scepticisme de Soizic, Briseis avait insisté pour s'introduire en toute illégalité dans la salle de Divination.
Aucune n'avait choisi cette option en troisième année, elles n'en avaient jamais vu l'intérêt, mais Briseis avait entendu des camarades évoquer leurs cours et l'utilisation de pendules capables de retrouver un être où qu'il soit dans le monde.
- On est arrivées, chuchota Lily
Il était près de minuit et les trois filles n'avaient guère envie d'attirer l'attention des préfets et professeurs.
- Je ne vois pas de porte, releva Soizic avec surprise.
- Paul m'a dit qu'il passait par une trappe, répondit Briseis en épiant le sol.
- Une trappe ?, répéta Lily. Ce ne serait pas ça ?, dit-elle en désignant le plafond.
- C'est malin, grogna Soizic. Comment on va faire pour monter là-haut ?
- Alohomora !, murmura Briseis.
La trappe s'ouvrit et elle se glissa en-dessous sans quitter des yeux l'ouverture soudainement apparue.
- Jette-moi un Wingardium. Je vous enverrai une échelle.
- T'es malade ?, répliqua Soizic.
Mais elle dut se rendre à l'évidence que Briseis était sérieuse et elle s'exécuta, non sans froncer les sourcils avec crainte. A ses côtés Lily retint son souffle à la vue du corps de leur meilleure amie qui lévitait dangereusement et s'engouffrait difficilement par la trappe. Vingt secondes plus tard, une échelle de corde dégringolait jusqu'à elles et les deux adolescentes s'empressèrent de rejoindre leur amie.
La salle de cours était plongée dans la pénombre mais elles n'avaient aucun mal à distinguer des sofas, des fauteuils et des petites tables carrées. Sur les côtés de la pièce étaient disposés des services à thé, des jeux de cartes et des boules de cristal que Soizic observa avec un certain dédain. Elle n'avait jamais cru aux pouvoir divinatoires.
- Essaie de faire un effort, l'implora Lily discrètement alors que Briseis avançait dans la salle d'un pas sûr.
La Serdaigle accola plusieurs tables sur lesquelles elle posa une grande mappemonde. Lily et Soizic s'installèrent à ses côtés, sceptiques et intéressées à la fois.
- Oh Pendule, dis-moi où se trouve Amalthéa Preciosa Delanikas.
- Preciosa ?, répéta Soizic avec un petit rire.
- Chut !, gronda Briseis.
Elle garda le pendule droit au-dessus de la mappemonde. Longtemps. Une heure durant. Mais rien ne se passa. Lily et Soizic, toutes deux certaines qu'Amalthéa était morte, échangeaient des regards inquiets. Briseis, malgré l'attention et le soutien dont faisaient preuve ses amies et la famille Zabini, avait toujours refusé de faire son deuil et ses amies redoutaient que ce nouvel échec ne la détruise.
- Ça doit venir du pendule, soupira finalement Briseis, plus contrariée qu'ébranlée. Je vous avais bien dit que ce vendeur était louche.
- Un mec qui vend des pendules est forcément louche, attesta Soizic avec évidence. On rentre ?
- Il faut tout remettre en ordre, rappela craintivement Lily.
- Partez si vous voulez, claqua Briseis. Moi je reste.
Elle fit volteface et commença à fouiller, avec moins d'attention et de discrétion, le bureau du professeur Trelawney.
- Arrête ton boucan, on va se faire prendre !, la gronda Soizic. On cherche quoi au juste ?
- Un autre pendule. Le mien ne fonctionne pas. La prof doit…
- Trelawney est une affabulatrice, tout le monde sait ça.
- Justement. Pour garder son poste elle a dû claquer un max de thunes en objets précieux, en espérant qu'ils pallient son manque de talent.
- Pas faux, reconnut Soizic.
- Je les ai trouvés !, s'écria Lily.
- Les, répéta Soizic en un soupir.
La nuit allait être longue, songea-t-elle. Pourtant, et contre toute attente, le premier essai lui fit regretter son scepticisme. Le pendule tournait sur lui-même sans que Briseis n'influe le moindre mouvement. Il ne détermina aucun lieu précis mais Briseis continua courageusement, passant en revue une dizaine de pendules avant que le onzième ne se mette à tourner très rapidement. Animée de son envie, Briseis le fit voleter sur les différents continents, avant qu'il ne s'arrête sur un amassement d'îles près de l'Océanie.
- C'est quoi cette île ?, murmura Lily.
- Et pourquoi s'arrête-t-il ?, s'étonna Soizic.
- Parce qu'il a trouvé ma sœur.
- Ou son cadavre, marmonna Soizic malgré elle.
- Elle doit être quelque part par-là, donc, non loin de la Nouvelle Zélande, songea Briseis sans prêter attention à la remarque déplacée de son amie.
- Mais qu'irait-elle faire là-bas ?, continua Lily. Vous avez de la famille dans ce coin ?
C'est à ce moment précis qu'une voix surgit de la pénombre.
- Vous savez où est Amalthéa ?
Le cœur battant, les trois filles brandirent leur baguette alors qu'une silhouette se détachait de la pénombre. Une silhouette féminine aux épais cheveux roux qui s'érigeaient en désordre tout autour de son visage. Gwenog Kubrick.
- Kubrick ?!, la reconnut Lily. Mais qu'est-ce que tu fais là !? Il est tard, je te signale !
- Et moi je te signale que je suis en cinquième année et vous en sixième année, je connais autant le règlement que vous et vous l'enfreignez autant que moi !
Mouchées, les trois amies gardèrent le silence. Soizic n'appréciait pas le danger que représentait n'importe quel témoin à leurs infractions, Lily était craintive de nature et Briseis…
- Va-t'en. Tu n'as rien à faire là.
- J'ai le droit de savoir !
- Tu n'es rien. Va-t'en.
Lily et Soizic posèrent chacune une main dans son dos, pour l'apaiser. Briseis se méfiait de l'intérêt que Gwenog portait à sa sœur et les années passant avaient transformé son incompréhension en haine.
- Amalthéa compte autant pour moi que pour toi, rétorqua Gwenog.
- J'en doute. C'est ma sœur !
- C'est ma…
Gwenog s'interrompit, la voix tremblante. Il était rare de voir une émotion sur son visage. La plupart du temps, la jeune fille se montrait apathique, sans expression, comme un objet à qui on aurait donné forme humaine. En cinq années passées à Poudlard, jamais les trois amies ne l'avaient vu rire ou pleurer, elle ne semblait rien éprouver des ravages de l'adolescence et, si elle leur avait semblé grande à son arrivée à Poudlard, elle n'avait ni pris un centimètre ni un gramme depuis cinq ans.
Elle passait ses journées auprès des seules amies qu'on lui connaissait, Hewie Harper et Kathleen Whirpool et, lorsque celles-ci passaient du temps avec leurs petits-amis respectifs, Gwenog restait seule, à les observer de loin. Elle ne semblait éprouver ni attirance, ni intérêt pour quiconque, se souciait peu des convenances et semblait parfois avoir été élevée par un ours.
La majorité des élèves la considérait simplement comme une fille un peu folle dont ils préféraient rester éloignés, mais Briseis s'était tant méfié d'elle que les trois amies avaient mené leur enquête, tentant par tous les moyens d'en apprendre davantage sur cette fille énigmatique. En vain, car elles n'avaient pas trouvé la moindre réponse. Cette absence de résultat rendait Briseis colérique, Lily inquiète et Soizic…
- J'en ai carrément marre de tes mystères, Kubrick ! Alors tu vas gentiment nous balancer toute la vérité, qui tu es, d'où tu viens, quel rapport te lie à la sœur de Briseis ! Et tout de suite !
- Je n'en ai pas le droit, répondit simplement Gwenog.
- Ah ouais ?, rétorqua Soizic sans y croire. Et pourquoi ?
- Il a dit que les méchants viendraient me chercher si je dis la vérité.
- Qui ? Qui a dit ça ?
- L'autre.
- Quel autre ? Par Merlin parle Kubrick ! Sinon tu ne sauras jamais où se trouve Amalthéa.
D'un mouvement de baguette Soizic fit apparaître un voile entre la mappemonde et elles, et toute couleur quitta le visage de Gwenog. C'était la première fois que les trois amies la voyaient avoir peur. Et douter. Et se résigner.
- Tu promets que tu me diras où est Amalthéa ?
Avant que Briseis n'ait esquissé le moindre geste Soizic hocha la tête. Gwenog fit quelques pas et attira le pouf de son choix, s'installant face aux trois amies. Lily en fit de même avec un sourire engageant, mais Gwenog gardait les yeux rivés sur Briseis.
- Qu'est-ce que tu veux savoir en échange ?
- Tout, claqua Soizic.
- Comment as-tu connu ma sœur ?, précisa Briseis.
- Je n'en sais rien, répondit Gwenog. Quand je me suis réveillée elle était là, elle m'a donné à manger, elle m'a aidé à me laver, à m'habiller, elle m'a appris des choses, elle m'a protégée.
- Quand tu t'es réveillée ?, murmura Lily, incertaine.
- Tu étais où avant ?, insista Soizic.
- Nulle part. Je me suis réveillée, c'est tout.
- Tu veux dire que… tu n'as pas de souvenir de ce qui s'est passé avant ton réveil ?
- Il ne s'est rien passé avant. Je me suis juste réveillée.
Les trois amies échangèrent un regard surpris et suspicieux alors que Gwenog poursuivait :
- Elle a continué de s'occuper de moi et de me protéger. Jusqu'à ce qu'elle disparaisse.
- Et tu ne t'es pas dit qu'elle n'avait tout simplement plus envie de te voir ?, rétorqua méchamment Briseis.
A leur surprise, Gwenog baissa la tête, visiblement peinée.
- Amalthéa ne m'aurait pas abandonnée, dit-elle d'une toute petite voix.
Briseis l'observa longuement. Des tas de questions fourmillaient dans sa tête. Pourquoi sa sœur s'était-elle occupée de Kubrick ? Pourquoi ne lui avait-elle rien dit ? Pourquoi Kubrick semblait-elle l'aimer si fort ?
- Et l'autre ?, relança Soizic. C'est qui l'autre ?
- Celui qui s'occupait de Jasper Leitrim comme Amalthéa s'occupait de moi.
- Jasper Leitrim ?, répéta Soizic. C'est pas le petit solitaire qui colle aux basques de Scorpius ?
- Si, répondirent d'une même voix Briseis et Gwenog.
- Et tu l'as vu dernièrement ce mec qui s'occupe de Jasper ? Il connaissait Amalthéa ?
- Non et oui. Parfois ils venaient nous voir tous les deux, surtout au début. Et puis il n'est plus venu. La dernière fois il nous a dit qu'il allait mourir et que si on voulait vivre, Jasper et moi, on ne devait rien dire à personne.
- Mais… Tu viens justement de parler. Tu n'as pas peur de mourir ?
- Moins que de vivre sans revoir Amalthéa.
Déglutissant difficilement, Soizic interrogea Briseis du regard. Cela semblait lui coûter mais la Serdaigle hocha la tête, et le voile disparut. Gwenog avança prudemment, regardant la mappemonde et le pendule qui lévitait au-dessus de l'Océanie.
- C'est le point orange entouré de bleu ?, questionna-t-elle.
- Euh… oui, répondit Lily, surprise.
- C'est où ?
- Je n'arrive pas à lire le nom mais c'est vers la Nouvelle Zélande. On a choisi une carte vaste pour avoir une idée d'où elle se trouvait.
- On recommencera avec une carte plus précise, dit Briseis.
- C'est loin de Poudlard ?, demanda à nouveau Gwenog.
- Loin de Poudlard ?, répéta Lily en jetant des regards paniqués à ses amies, aussi surprises qu'elle. Mais bien sûr que c'est loin de Poudlard.
Sa voix se fit plus douce et elle posa le doigt sur l'Ecosse avec un sourire rassurant.
- C'est là Poudlard.
- Oh. Le bleu c'est donc la forêt interdite ?
- Non, Gwenog. L'échelle n'est pas la même que… Je veux dire… Le bleu c'est la mer et les océans.
- C'est plus grand que la forêt interdite ?
- Oui, beaucoup plus grand.
- Il faut partir maintenant alors.
- Partir ? Mais partir où ?
- Tu n'y penses pas, Gwenog !
Gwenog regarda tour à tour Soizic et Lily qui la prenaient pour une folle et lui expliquaient plus ou moins patiemment qu'elle ne pouvait s'envoler vers la Nouvelle Zélande. Briseis, quant à elle, restait silencieuse et songeuse. Et le pendule en profita pour s'envoler en tournoyant rapidement, s'immobilisant à nouveau, au-dessus d'un tout autre continent.
- La Sibérie ?, murmura Soizic, sidérée.
- C'est plus près de Poudlard, nota Gwenog avec ignorance.
- Pas forcément, lui expliqua patiemment Lily, c'est très compliqué de se rendre en Sibérie.
- Mais Amalthéa est passée de là à là en très peu de temps.
- Mais elle a dû transplaner. Et nous on ne sait pas transplaner, rappela Lily avec sagesse.
- Elle a transplané, répéta Soizic, médusée. Et si elle a transplané c'est que… tu avais raison depuis le début, ajouta-t-elle en souriant à Briseis. Ta sœur est vivante.
ooOOoo
Poudlard, une semaine plus tard
Natasha claqua la porte des vestiaires dans son dos, bonne dernière. Ses coéquipiers étaient si exténués par son entraînement qu'ils l'avaient fuie, gagnant le château dès le coup de sifflet final donné.
- Tu sais que ce n'est pas en tuant tes coéquipiers que tu gagneras le prochain match ?
Natasha esquissa un sourire en reconnaissant la voix de Scorpius Malefoy. Ils avaient pris l'habitude de s'entraîner tous les deux, tous les soirs, jusque tard dans la nuit. Une habitude qui ne les lassait pas, après trois semaines mois de rendez-vous quotidiens.
Scorpius lui avait même proposé de se retrouver pendant les vacances de Noël, appuyé par les Malefoy, qui avaient invité Natasha avec beaucoup de gentillesse, lui prédisant toutefois une déculottée sans précédent, lorsqu'elle affronterait leur fils pour le dernier match de l'année.
Comme chaque soir depuis trois semaines, Scorpius ensorcela quelques souaffles qui volèrent rapidement à quelques mètres de haut.
Comme chaque soir depuis trois semaines, un gardien tout de bois et d'acier prit place devant les anneaux.
Comme chaque soir depuis trois semaines, Natasha libéra un cognard.
Trois semaines. Trois semaines que Natasha n'avait plus parlé à James. Ils ne faisaient qu'échanger quelques lettres, de plus en plus courtes, James faisant comme s'ils ne s'étaient jamais disputés, Natasha laissant la distance et le temps détruire tous ses espoirs.
- A quand la vérité, ma grande ?, demanda Scorpius comme chaque soir.
Il s'était fait un devoir de veiller sur elle, sur James, sur eux, sur leur couple. Il était convaincu que Natasha gagnerait à se montrer franche, que James l'aimait comme elle était, qu'il reviendrait si elle lui avouait qu'elle ne supportait plus de ne pas le voir. Mais Natasha n'en faisait rien, parce qu'elle s'en voulait, parce qu'elle en voulait à James.
- Tu sais quoi ?, lâcha Scorpius en se figeant au pied d'un anneau. J'ai une idée.
Il se déplaça si vite vers elle qu'elle ne put esquisser de mouvement de recul. Elle sentit des lèvres sur les siennes et une langue qui essayait de se frayer un chemin. Elle recula et gifla Scorpius qui tomba les fesses dans la neige.
- Voilà, sourit-il, absolument ravi. Maintenant tu vas t'en vouloir tellement que tu vas être obligée de le lui dire.
- Je ne vais rien dire à James. T'es un grand malade, Scorp.
- C'était pas désagréable, en fait. J'ai toujours cru que je trouverais ça dégoutant d'embrasser une fille mais... C'était plutôt chouette.
- Tu veux recommencer ?, railla Natasha.
- Pourquoi pas ?, rétorqua-t-il sur un ton de défi.
Elle eut envie de le prendre par le col de sa cape et de l'attirer vers elle, de l'entraîner dans les vestiaires, de l'embrasser pendant des heures, de faire l'amour avec lui. Mais elle n'en fit rien. Parce qu'il ne s'agissait pas d'amour, ni même d'attirance, seulement d'un désir de vengeance né de la souffrance qu'elle ressentait, de la situation qu'elle ne supportait pas. Au lieu de ça elle le laissa l'étreindre et se permit de pleurer dans ses bras.
ooOOoo
Trois jours plus tard, entre l'Ecosse et le Chili
- Tu as fait quoi ?
La communication était difficile, pleine de grésillements qui déformaient la voix et mâchaient les mots.
- Je l'ai embrassée. Et elle a eu l'air d'apprécier.
James s'étrangla. Il n'en revenait pas. Il s'était débrouillé pour se rendre disponible une petite heure pour appeler l'Angleterre, parce qu'il savait que les élèves de Poudlard se trouvaient à Pré-au-Lard, parce qu'il espérait pouvoir parler à Natasha. Mais c'était Scorpius qui avait répondu.
- On sort ensemble, ajouta Scorpius.
- Que... Quoi ?
- Depuis deux semaines. Personne ne le sait, à part Rose sans doute.
- Mais... Je croyais que tu préférais les garçons !
- Oh non... Enfin, je le croyais aussi mais, tu sais... Nous ne sommes que des adolescents. Pas comme toi, l'adulte qui travaille et qui sauve le monde.
- ... Je vois. C'est faux, pas vrai ?
- Evidemment que c'est faux ! Enfin je l'ai vraiment embrassée mais ça n'a duré qu'une seconde et elle m'a giflé. Je voulais provoquer une réaction de sa part, une discussion entre vous. Parce que ça ne peut pas durer comme ça, James.
- Quand l'année scolaire sera terminée ça sera différent. On aura plus de liberté pour se retrouver.
James savait qu'il mentait à Scorpius, qu'il se mentait à lui aussi. Il se sentait comme dans une impasse, il lui était à la fois impossible d'être plus présent pour Natasha et inenvisageable que leur relation prenne fin.
- James ?
Il reconnut la voix de Natasha et sentit son cœur battre plus fort.
- Alors comme ça tu me trompes avec le premier serpent venu ?
Il la sentit sourire et l'entendit insulter Scorpius, qui détala, les laissant seuls. Enfin.
- Tu me manques mon amour, murmura-t-il, incapable de retenir les mots.
Il étudia sans le vouloir le souffle de Natasha, qui se coupa avant de s'emballer. Elle l'aimait toujours, il en était certain.
- Toi aussi tu me manques, vieux plumeau mal peigné. Un peu trop.
- Je sais... Je sais que c'est compliqué.
- C'est pas seulement compliqué, James. C'est insupportable. J'ai l'impression de sortir avec un fantôme. Et je ne te dis pas ça parce que j'ai envie d'autre chose, je ne veux pas autre chose ou quelqu'un d'autre, c'est toi que je veux. C'est toi qui me manque. Pas juste ce que je ressens quand t'es là, quand on s'embrasse, quand on fait l'amour. Je ne suis pas en manque de bisous, encore moins de sexe. Je suis en manque de toi, de ta présence, de nos courses-poursuites à travers la forêt, de tes blagues pas drôles, de ton sourire, de tes yeux... Je... J'ai peur que notre histoire soit déjà finie, James. J'ai peur qu'elle ne survive pas à l'après Poudlard.
- Ne dis pas de bêtises. Je vais revenir, Nat. Je sais que c'est long, moi aussi je trouve ça très long, tu peux me croire, mais je serai vite de retour maintenant. On va pouvoir se voir dans quelques semaines.
- Trois mois, corrigea Natasha. Plus de la moitié.
- Pas si on parvient à résoudre les choses ici avant. Et c'est en bonne voie.
- Tu n'as jamais su mentir. Mais c'est pas comme si on avait le choix. Je voudrais juste... Tu sais... que ce soit exceptionnel. Une fois, comme ça, je peux comprendre. Mais... Est-ce que ça va être ça, notre vie ? Est-ce qu'on va se voir seulement trois fois par an ? Parce que je ne suis pas certaine que ta prédiction se réalise.
- Ma prédiction ?
- Tu sais... Avoir huit enfants ensemble. Je te connais, tu ne t'engageras pas à la légère, tu ne feras pas l'erreur d'avoir un enfant que tu ne pourras pas voir grandir. Et je me vois mal attendre mes quarante ou mes cinquante ans pour tomber enceinte.
- Nat...
- Je ne te demande pas de me donner une réponse tout de suite. On se verra dans trois mois après tout…
- Dès que je quitte le Chili je viens te voir. Je te le promets. J'en ai tellement envie...
Il se retint de dire ce qu'il mourrait d'envie de lui dire. Il n'en avait pas le droit. C'était lui qui était parti, lui qui avait pris cette décision, lui qui avait fait ce choix. Il ne pouvait pas se plaindre, pas alors qu'ils étaient si loin l'un de l'autre. Il se ferait pardonner. Il s'en fit la promesse. Mais il ne pouvait pas le promettre à Natasha, pas en étant incertain de s'en montrer digne.
Ils se quittèrent sur un "je t'aime" sincère mais triste. Le temps et la distance prenaient un malin plaisir à découper ce lien qui les unissait, qui leur avait paru si fort, et qui leur paraissait bien trop fragile, désormais.
ooOOoo
A l'exception des plus âgés, les élèves de Poudlard ne pouvaient quitter Poudlard qu'en de rares occasions. A l'exception des vacances scolaires, bien sûr, et des quelques sorties à Pré-Au-Lard qui ponctuaient l'année scolaire, les élèves restaient dans le domaine de Poudlard. Un endroit isolé du reste du monde.
- Briseis, arrête. Ne recommence pas à faire des plans sur la comète.
- Je dis juste qu'on pourrait retourner dans la salle de Divination. On s'en est bien sorties la dernière fois.
- Trois heures de retenue ce n'est pas ce que j'appelle bien s'en sortir, rappela Lily avec sagesse.
- Il faut que je vérifie si Amalthéa est toujours en Sibérie.
- Arrête avec ça, gronda Soizic. Tu passes désormais tes vacances avec les Zabini, que ta sœur soit en Sibérie ou en Nouvelle Zélande n'y changera rien, tu ne pourras pas partir à sa recherche.
- Je n'aurais qu'à dire que je vais chez l'une d'entre vous. Vous m'invitez tout le temps, ça n'éveillera les soupçons de personne.
- Bien sûr !, s'exclama Soizic avec ironie. Comme ça, quand on retrouvera ton cadavre, les Zabini accuseront ma mère de négligence.
- C'est trop compliqué, Briseis, intervint Lily. Si tu acceptais de leur en parler, à la rigueur, mais…
- Si ma sœur ne me donne pas de nouvelle c'est qu'elle se cache. Nous ne devons en parler à personne.
- Raison de plus pour ne rien tenter. Si ta sœur prend autant de précaution à se cacher tu risques de tout faire capoter en la rejoignant.
- Mais…
- Par Merlin !, s'écria Soizic en repliant les lettres de sa famille, qu'elle rangeait soigneusement. Je viens d'avoir une idée ! On est bloquées ici, certes, mais on connait toutes les trois quelqu'un qui parcourt le monde comme on se rend à la Grande Salle !
- James !, comprit Briseis. C'est brillant, Soizic ! Si quelqu'un peut retrouver Amalthéa, c'est bien lui !
Et Gwenog Kubrick, tapie dans l'ombre, esquissa un sourire. Pour une fois, elle était totalement d'accord avec les trois amies.
ooOOoo
Margaret Slopa, professeur de Sortilèges et directrice de la maison Serpentard traversait le château en évitant de poser son regard sur les décorations de Noël, attachées ci et là. Cette période de l'année, dégoulinante de mièvrerie, lui donnait des haut-le-cœur.
Elle gagna son bureau sans un regard pour les élèves qui patientaient dans le couloir dans le silence le plus total.
Comme chaque année, et comme chaque directeur de maison, le professeur Slopa rencontrait les élèves de septième année pour faire un dernier point sur leur avenir professionnel, six mois avant qu'ils ne quittent définitivement Poudlard.
Une tâche désagréable mais nécessaire, à laquelle elle ne consacrait que très peu de temps. Soit les élèves savaient ce qu'ils voulaient faire de leur vie et n'avaient pas attendu ce rendez-vous pour prendre des renseignements, soit ils ne s'étaient pas encore posé la question, auquel cas elle ne pouvait plus rien pour eux.
Elle en vit défiler quelques-uns, Scorpius Malefoy qui était suffisamment brillant pour qu'elle ne se soucie pas de lui, Shania Zabini qui lui matraquait qu'elle voulait devenir Chevalier depuis plus de trois ans, Jalil Lespare qui projetait d'ouvrir une salle de spectacles, Sally-Ann Perks qui avait déjà ses entrées au Ministère de la Magie, et enfin entra Albus Potter, celui qu'elle avait choisi pour la fin.
On la disait sévère, intransigeante. Le tableau de la honte, sur lequel elle épinglait les mauvais élèves de la semaine, était redouté par tous les élèves. Elle se savait détestée par la plupart mais les bons résultats des élèves étaient la seule récompense qui l'intéressait. Lorsqu'ils se retrouvaient seul face à elle, les élèves baissaient la tête, tremblaient, redoutaient que raisonne sa voix froide et cassante. Mais Albus Potter n'était pas de ceux-là. Il n'était plus de ceux-là.
Le départ de son frère aîné avait déclenché quelque chose en lui, ouvert les vannes. Plus personne n'était là pour le protéger, pour s'accuser à sa place, pour endosser la responsabilité de ses crimes. Il n'était plus ce garçonnet frêle et timide qui faisait naître compassion et adoration, il n'était qu'un bloc de haine et d'ambition, de suffisance et d'attente.
Il avait inversé les rôles, et c'était le professeur Slopa qui avait désormais peur de lui.
- Bonsoir professeur Slopa, la salua-t-il en s'installant avec nonchalance.
- Potter, salua-t-elle en retour en hochant la tête. Vous souvenez-vous de notre dernière discussion, qui remonte à près de deux ans ?
- Je ne souffre d'aucun problème de mémoire.
- Vous vous rappelez donc que vous deviez réfléchir à votre avenir et me communiquer vos choix de carrière.
- Je m'en souviens très bien.
- Mais vous ne l'avez pas fait.
- C'est exact.
Albus se permit d'adopter une posture légère et d'esquisser un sourire méprisant.
- Je vous trouve bien présomptueux, Potter. Ne comptez-vous donc que sur les portes que votre père ouvrira pour vous ?
- J'ai des ambitions bien plus nobles et bien plus grandes que ce que votre esprit étriqué pourrait imaginer.
Le professeur Slopa en resta interdite. Il lui fallut quelques secondes pour réagir, quelques secondes dont profita Albus pour sourire effrontément.
- Vous venez de gagner trois heures de retenue, Potter. Et vous ne jouerez pas le prochain match de quidditch.
Le sourire d'Albus se fana.
- Vous n'avez pas le droit. Vous allez le regretter.
- Etes-vous en train de me menacer ?, répondit sa directrice sans trembler. Eh bien, pendant que je le regretterai, vous expliquerez à monsieur Malefoy que vous ne faites plus partie de l'équipe de quidditch de Serpentard. Il en sera plus heureux que vous. Soulagé, même. N'importe quel agneau de première année vous remplacera sans mal. A la fin de l'année, quand Serpentard brandira la Coupe, nous aurons tous oublié que vous avez joué le premier match. Ou plutôt… La première minute du premier match. Je crois me souvenir qu'un simple petit cognard vous a fait tomber de votre balai. Non, vraiment, monsieur Malefoy n'aura aucun mal à remplacer un gringalet qui se laisserait déséquilibrer par une brise.
Albus se redressa, dominant sa directrice de toute sa fureur. Dans ses yeux brillait une lueur folle, et Margaret Slopa dut résister pour ne pas laisser voir son trouble. Elle attendit qu'Albus ait claqué la porte pour expirer profondément. Prudente, elle jeta quelques charmes autour d'elle, pour renforcer sa protection.
Elle n'était pas sorcière à se laisser impressionner par le premier gringalet venu.
ooOOoo
Sur le Chemin de Traverse
En cette veille de Noël, Londres s'était couverte d'une robe d'un blanc immaculé. L'atmosphère féérique était accentuée par les cantiques chantés çà et là et par le bruit inimitable des pas s'enfonçant dans la neige.
Un jeune adulte à la peau noire et aux cheveux crépus parsemés d'étranges reflets roux marchait d'un pas lent et contemplatif à travers le Chemin de Traverse, ses mains enfouies dans les poches de son blouson.
C'était la première fois que Fred Weasley retrouvait Londres, après plus d'un an d'absence.
Officiellement, il avait pris une année sabbatique, contre l'avis de sa mère qui n'avait rien pu faire d'autre que de grogner, car Fred était majeur, et bien décidé à profiter du temps présent avant de s'enfermer dans un emploi qu'il ne quitterait plus avant la retraite.
Pour adoucir la terrible Angelina, il lui avait promis qu'il profiterait de ces quelques mois pour rattraper son retard scolaire et présenter en candidat libre les Aspics qui lui manquaient. Soit un certain nombre, puisqu'il n'avait réussi que deux matières.
Mais Fred avait décroché. Fred n'avait même pas eu le temps d'essayer. Il était parti un mardi matin pour les Etats-Unis, où il rêvait de suivre un match qui opposa l'équipe Canadienne à celle de l'Alaska. Il n'en avait rien dit à personne, pas même à ses amis, pas mêmes à ses cousins. Encore moins à sa famille. Il écrivait sans donner d'indication sur le lieu où il se trouvait, vivait dans un camping sorcier de Toronto, un hôtel en Floride, une caravane au Texas, la chambre d'étudiante d'une belle jeune fille près de Chicago.
Elle s'appelait Sarah Murphy.
Elle détestait le quidditch, elle était aussi rousse que pouvait l'être une irlandaise, elle se passionnait pour les antidotes et les anti-venins.
Il avait toujours détesté les Potions et avait aimé cette fille dès le premier regard. Il avait mis des mois à la conquérir, à la séduire. Elle l'aimait enfin, et il lui restait trois années d'études devant elle. Elle n'avait jamais mis un pied en Angleterre. Il était d'accord pour rester vivre à Chicago.
- Hey fiston !, l'apostropha Georges Weasley.
Fred s'aperçut qu'il avait dépassé la boutique de farces la plus célèbre du pays et rebroussa chemin, offrant un sourire sincère à son père.
Ils passeraient le réveillon de Noël ensemble, tous les quatre, ses parents, Roxanne et lui. Avant, de retrouver le Terrier pour un vingt-cinq décembre haut en couleurs.
- Tout le monde a hâte de te voir ! Tu nous as manqué l'an dernier !
Fred baissa les épaules, penaud. Ils lui avaient manqué à lui aussi. Mais il n'était pas le seul à avoir déserté les sacro-saintes retrouvailles familiales. Louis était trop occupé avec ses dragons, James était chez les Kandinsky. Ou chez les Zabini, Fred ne se souvenait plus très bien.
Ils continuaient de s'écrire, régulièrement, toutes les semaines au début. Puis leurs lettres s'étaient espacées, à mesure que le temps et la distance les rattrapaient.
ooOOoo
Santiago de Chile
- Joyeux Noël !
James esquissa un sourire, saluant quelques bambins qui sortaient de la piscine. En cette veille de Noël, James était de corvées de courses et s'acquittait de sa tâche au marché couvert d'un quartier tranquille de la capitale.
Le poids des victuailles et la chaleur lui faisaient regretter le froid d'Ecosse et il songeait avec amertume qu'il n'apercevrait pas la neige avant l'hiver prochain.
Les coutumes chiliennes n'étaient pas si différentes que celles des anglais, les familles décoraient leur sapin, certaines mangeaient de la dinde, et quelques illuminations décoraient les rues. Mais le climat ne permettait d'en profiter que très peu, car le soleil brillait plus de douze heures par jour.
- Alors petit anglais, l'apostropha le poissonnier du marché avec qui il avait sympathisé, tu as finalement troqué la neige, les écharpes et les bonnets par un slip de bain ?
Le poissonnier avait tendance à l'exagération mais James n'était vêtu que d'un short et d'un t-shirt.
- T'as pas pu rentrer chez toi, gamin ?
James fit non de la tête, ravalant sa déception. Le fils du poissonnier lui choisissait ses plus belles pièces, son père prenant James à part.
- C'est le travail, c'est ça ?
- Oui. Je n'ai pas pu prendre de vacances.
- Vous les jeunes, on vous a tellement répété que le boulot court pas les rues que vous vous laissez faire. Tu fais quoi, déjà, comme travail ?
- Ambassadeur de la paix.
Ces quelques mots constituaient une couverture qui le ravissait.
- C'est pompeux ton truc. Et ça ne veut pas dire grand-chose, pas vrai ?
- Je travaille dans le droit international.
- T'es avocat ? Moi je vends du poisson, j'suis poissonnier, pas d'entourloupe. Vous aut' les gamins, faut toujours que vous trouviez des jolis mots !
- C'est pas faux, sourit James.
- Je te dis ça parce que mon neveu a des ennuis avec la police.
- Je ne suis pas ce genre d'avocat malheureusement.
- Tant pis, soupira le poissonnier. Pour toi, se rattrapa-t-il avec un sourire. Je t'aurais bien fait cadeau des crevettes mais tu vas tout payer finalement !
Tout sourire, James simula une grande grimace et offrit un généreux pourboire au fils de poissonnier qui, du haut de ses dix ans, ne rechignait jamais à aider son père après l'école. Il souhaita à la petite famille de passer un joyeux noël et retourna vers le petit appartement qu'il partageait avec sa constellation. Mais à quelques mètres de l'entrée, il posa ses sacs avec minutie et sortit un petit téléphone de sa besace. Il avait beau vivre parmi les sorciers depuis toujours, il s'était toujours intéressé aux technologies moldues et n'avait jamais eu à regretter l'achat d'un téléphone mobile.
Il se promit de raccrocher au bout de cinq sonneries, mais n'eut pas à attendre la troisième qu'une voix tonitruante se fit entendre.
- Allô, Da ?
Le cœur de James se mit à battre un peu plus vite, à mesure qu'il reconnaissait le bruit de fond derrière son interlocuteur.
- Bonsoir Ivan. Joyeux Noël. C'est James. Excusez-moi de vous déranger mais…
- Jakinafvitsvy ! Comment vas-tu fiston ?
- Très bien, monsieur Kandinsky, je vous remercie. J'espère que vous aussi ?
- Da, da, tout va bien… Mais… Eh bien, jeune fille, c'est ainsi que l'on parle à son père ? Mais… Bon… Je peux au moins lui dire au-revoir ? Mais…
- James ?
Cette fois-ci son cœur arrêta de battre. Avant de s'emballer vite, très vite, trop vite.
- Na-Na-Natasha ?
- Euh… Oui. Tu es bourré ?
- Non ! Non, bien sûr que non… Je suis juste heureux de t'entendre.
Il la sentit sourire.
- Moi aussi je suis heureuse de t'entendre. Tu as enfin une ligne qui fonctionne ?
Voilà plus d'un mois qu'il n'avait plus entendu sa voix. La faute à un opérateur de téléphonie mobile qui avait perdu sa ligne dans les méandres de la technologie moldue.
- Enfin, oui. Avec deux mois de communications offerts comme dédommagements puisqu'ils ont tardé à la réactiver…
- Veinard.
- Tu sais bien que j'aurais payé mille forfaits pour t'entendre plus vite.
Elle laissa le silence s'installer quelques secondes. Il n'entendait plus de bruit de fond, signe qu'elle s'était éloignée de sa famille.
- Tu veux que je te laisse ?, demanda-t-il d'une toute petite voix, laissant parler sa déception.
- Non !, s'écria-t-elle. C'est… C'est bon de t'entendre, James. Ça me rend heureuse, vraiment. Mais ça me rend triste, aussi. Parce que j'ai l'impression de découvrir ta voix à chaque fois qu'on se parle. Parce qu'on se parle si peu. Et parce que j'aurais adoré que tu sois là et que… tu sais… qu'on fête Noël ensemble.
- Je sais… Moi aussi j'aurais préféré.
Le silence à nouveau. Le rire de Rose, lointain, entrecoupé de grésillements. La voix forte d'Ivan et celle d'Isidore, signe qu'ils se chamaillaient à propos de quelque chose qu'il ne comprenait pas.
- Tu bosses ce soir ?
- Pas vraiment. Evora est de garde, elle déteste les fêtes. Je crois que ça la rend triste, surtout. Sian et Brooke sont avec elles. Et nous, avec les autres, on va quand même fêter ça. Notre premier Noël ensemble, loin de ceux qu'on aime. En espérant que ce ne sera pas seulement le premier mais aussi le dernier.
- Je l'espère aussi, soupira-t-elle. Aller, arrêtons de nous morfondre et fais-moi rêver, tu es en train de manger, là ?
- Non, je suis en retard de trois heures sur l'Angleterre, ici c'est l'après-midi et il fait plus de trente degrés. La rue est envahie de gamins en maillots qui vont et viennent de la piscine du quartier.
- La neige doit te manquer.
- Oui. Mais elle me parait dérisoire. Elle est… une sorte de prétexte, de rappel. De décor. Le décor du Noël dont je rêve.
- Ça doit être dur pour toi. Pour toi aussi, je veux dire. Je m'apitoie sur mon sort alors que j'ai ma famille, Rose… Alors que toi…
- Tu ne t'apitoies pas sur ton sort, tu subis une situation que je t'impose, une situation qui te semble injuste et…
- James, on ne va pas jouer à qui souffre le plus. Pas ce soir. C'est Noël, tu te souviens ?
- Tu as déjà ouvert tes cadeaux ?
- Pas encore. Mais je sais que tu en as envoyé plusieurs pour moi, un à Rose et un à mon père.
- Et un à Isidore.
- Sérieux ? Il ne m'a rien dit !
- C'est justement pour ça que je l'ai fait !, sourit James. Parce que je savais que Rose ne garderait pas le secret très longtemps et que ton père ricanerait…
- Il a passé la journée à ricaner !, approuva Natasha. Tu as reçu le mien ? De cadeau ?
- Non, soupira James. Peut-être dans trois jours. Nous sommes ravitaillés une fois par semaine, maintenant, pas plus.
- Oh… Dommage. J'aurais aimé savoir si ton cadeau t'a plu.
- Je suis certain qu'il me plaira !, assura James. Et puis… On peut s'appeler, maintenant ! Enfin… Si tu veux ? Je pourrais t'appeler quand je le recevrai ? Comme ça je l'ouvre au téléphone avec toi, ce sera… comme être ensemble. Enfin…
- Oui !, s'écria Natasha, consciente des efforts de son petit-ami. C'est super, faisons ça. Au fait… Tu manges quoi ?
- Oh la question n'est pas de savoir ce que je mange mais plutôt qui fait la cuisine !
- Ne me dis pas qu'ils t'ont désigné ?
- Tiré au sort pour être plus exact.
- Les pauvres.
- Hé !
- Tu prépares quoi ?
- Hérissons de mer et Ceviche aux crevettes. Je viens d'acheter le poisson, la coriandre et le citron, frais de chez frais !
- Tu devrais rentrer alors, parce que s'il fait trente degrés ton poisson ne restera pas frais longtemps !
James entendait le regret. Elle n'avait pas envie de raccrocher. Et lui non plus. Mais il n'oubliait pas qu'elle était en famille, et qu'elle s'apprêtait à se mettre à table.
- Oui, je devrais rentrer…
- Tu cuisines seul ?
- Ouais. Les autres sont à la piscine. Mateus voulait rester mais… Je préférais être seul.
- C'est nul. Que tu sois seul. Et que je ne le sois pas. On aurait pu être seuls ensemble…
- Oui…
- Mais j'ai une bien meilleure idée ! T'as dit que tu ne payais pas le téléphone, pas vrai ?
- Vrai !
- Alors on va apprendre aux chiliens de quel bois se chauffent les anglais !
- Ok ! C'est quoi l'idée ?
- Tu m'as répété cent fois que tu aurais aimé être là, et je te crois. Ici, tout le monde aurait également préféré que tu sois là. Alors je vais te mettre sur hautparleur et poser le téléphone sur la table, près de moi. Comme ça tu cuisineras tes hérissons de mer tout en participant à un bon vieux réveillon anglais. Ou plutôt russe, vu le repas concocté par ma mère.
- Trop bien ! Mais… Ils seront d'accord ?
- Tu plaisantes ?
Il l'entendit marcher dans le petit appartement et rejoindre la cuisine, le brouhaha lui parvint, puis le silence et il devina que tous s'étaient arrêté de parler en la voyant arriver.
- James est au bout du fil, au bord du suicide parce qu'il n'est pas avec moi, ça vous dérange s'il reste sur hautparleur le temps du repas ?
Le silence fut écrasé sous une tonne de cris. Cet enthousiasme l'émut aux larmes. Il avait beau être loin, seul, sous une chaleur écrasante, son cœur était entouré de sa famille d'adoption, des gens charmants à l'accent russe qui l'inclurent dans toutes les conversations, sans jamais lui reprocher les coupures et les contretemps que leur imposait cette communication à distance.
Il eut même droit à quelques conseils culinaires et participa à l'ouverture des cadeaux, alors que le Ceviche reposait au frais.
Le hurlement de joie de Natasha lorsqu'elle ouvrit le cadeau qu'il avait confié à Isidore le combla de joie et il eut l'impression que le père Noël, ou « viejito pascuero », comme on l'appelait au Chili, ne l'avait pas oublié. Pas plus que ceux qu'il aimait le plus au monde.
ooOOoo
Sur le Chemin de Traverse, boutique Weasley pour sorciers facétieux
La petite famille s'était installée simplement, dévorant des plats qu'un traiteur haut de gamme avait déposés une heure auparavant devant leur porte. Roxanne avait tenu à préparer le dessert et s'évertuait à maintenir la conversation à sa manière, pleine de fougue et d'enthousiasme. Fred redécouvrait sa sœur, dévorait l'évolution de son corps, de sa voix, de son caractère, jalousait tous ces moments qui avaient ponctué sa vie pendant plus d'un an et qu'il n'avait suivi que par le biais des lettres de sa mère.
- On devrait s'écrire tous les deux.
Les mots étaient sortis avant qu'il n'ait pu les retenir, coupant Roxanne qui livrait un compte-rendu passionné du dernier match de Gryffondor, dont elle avait repris la batte au départ de Lucy.
- Euh ouais mais tu sais j'ai arrêté parce que tu ne me répondais jamais, répondit-elle, nullement vexée.
Il n'eut pas le temps de songer qu'elle disait vrai, qu'elle lui avait écrit au début, pas plus que de songer à cette soudaine sagesse qui la gagnait, alors qu'il avait dit au-revoir un an plus tôt à une boule de feu qui se vexait pour un rien. Il n'eut le temps de songer à rien, parce qu'Angélina fronçait les sourcils de façon alarmante.
- Tu comptes donc repartir ?
- Mais non, répondit Georges avec un immense sourire. Il va rester mais il sait que Roxanne retourne à Poudlard dans quelques jours.
Le père de famille fit claquer un pétard et se resservit un verre de vin, l'esprit serein et la mine réjouie. Angélina et Roxanne échangèrent un regard entendu. Le silence de Fred était significatif à leurs yeux. Le silence de Fred, elles le connaissaient par cœur. Parce qu'il n'était solaire et bavard qu'à Poudlard, parce que dès qu'il était en présence de son père, il le laissait choisir pour lui, il le laissait parler pour deux.
Les rêves de Georges n'avaient rien d'un secret. Il n'aspirait qu'à une seule chose, porter l'entreprise familiale à deux, main dans la main avec son fils. Peu lui importait ce que Fred désirait, peu lui importait ce que Roxanne désirait. Elle avait toujours voulu travailler à la boutique. A dix ans, déjà, elle inventait des farces et des bonbons spéciaux, capables de rendre malade et de guérir le pire farceur qui soit. Mais cette place convoitée aux côtés de son père était déjà prise. Par son frère qui n'en avait jamais voulu.
- Non.
Le mot était murmuré, quasiment inaudible. Alors Fred le répéta, plus fort, trois fois.
- Non ? Quoi, non ?, s'étonna Georges.
- Je ne travaillerai jamais ici. Je ne travaillerai jamais avec toi.
Fred sentit la fierté s'insuffler en lui. Il était enfin parvenu à prononcer ces mots qui restaient bloqués depuis des années.
- Je suis fier de toi, papa, et de tout ce que tu as accompli. J'adore la boutique et toutes tes créations. Mais pas autant que le quidditch. Pas autant que Roxanne.
- Fiston…
- Papa, s'il te plait… Tu refuses de l'entendre mais je ne suis pas fait pour ça. Roxanne est faite pour ça. Elle est brillante, elle sera une associée de choix. Tu n'aimerais pas qu'elle devienne ta concurrente, pas vrai ?
- Ma concurrente ?
- Si tu ne la prends pas pour associée, je la soutiendrai pour qu'elle monte sa propre affaire. Et je ne donne pas cher de ta peau. Ca mettra peut-être un peu de temps mais elle te dépassera. Son entreprise prospèrera, parce qu'elle ne choisira pas de mauvais associé pour de mauvaises raisons, parce qu'elle saura s'entourer. Et cette boutique, cette entreprise merveilleuse que tu as bâtie tombera dans l'oubli. Roxanne ne reproduira pas les mêmes erreurs que toi mais le mal sera fait. La boutique Weasley pour sorciers facétieux n'existera plus.
- Ca n'arrivera jamais !, nia Georges.
- Et qui la reprendra ? Rose préfère les photos aux farces, Hugo veut travailler dans la Métamorphose. Aucun de nos cousins n'est de taille pour porter cette entreprise. Roxanne l'est.
- Mais… Et toi ?
- Je vais repartir. En Amérique. Il y a cette fille dont je suis tombé amoureux et…
- Fais-la venir ici, alors !
- Non. Elle est étudiante, elle est bien là où elle est. Et moi je suis bien avec elle, là-bas. J'ai… J'ai trouvé du boulot. Dans une entreprise familiale qui fabrique des balais et des accessoires de quidditch. Ça s'appelle « du balai la carpette ». Le nom ne paye pas de mine mais ce sont des gens charmants, travailleurs et passionnés. Je commence dans dix jours.
Fred s'interrompit, de peur de causer une attaque à son père qui s'étouffait avec la buche trop sèche de Roxanne. Mais son objectif était atteint, et sa mère et sa sœur lui souriaient.
« Il s'y fera », semblaient-elles dire. Et Fred l'espérait de toutes ses forces. Parce que cette année passée loin de Londres ne lui avait pas rien appris, bien au contraire. Elle avait fait de lui un homme. Un homme amoureux, un homme aimant, un homme reconnaissant, un homme prêt à se lancer dans la vie active. Un futur américain. Un anglais de cœur, de chair et de sang. Jamais il n'oublierait les siens. Et, pour la première fois depuis sa naissance, il avait enfin la preuve que même sans accéder à leurs désidératas, il resterait leur fils, leur cousin, leur frère.
ooOOoo
Santiago de Chile
« Bonne année. »
James sursauta, jeta un bref regard à sa montre puis à Evora qui avait parlé directement dans sa tête.
« Bonne année à toi. »
Les effusions seraient pour plus tard. Quoique, James doutait que l'un des onze ait à cœur de célébrer le passage à la nouvelle année. Ils étaient tous beaucoup trop jeunes pour apprécier cette première période de fêtes loin de leurs proches. Shekilah, la plus jeune de tous, pleurait silencieusement toutes les nuits. Brooke n'en finissait pas de se disputer avec son petit ami. Mateus, dont la famille était aussi nombreuse qu'unie, avait déjà raté trois naissances. Les autres étaient plus discrets mais toujours plus pâles et plus ternes.
Leur mission, qui avançait bien, était bien la seule source de réjouissance des membres de la constellation.
Après s'être séparés et avoir cherché plusieurs jours leurs supérieurs hiérarchiques, les onze avaient fini par comprendre qu'ils n'avaient plus besoin d'attendre qu'on leur montre le chemin. Ils avaient passé deux mois à parcourir la capitale et à épier le moindre sorcier qu'ils rencontraient, jusqu'à ce que Selim ne tombe par le plus grand des hasards sur une réunion secrète entre des sorcières qui partageaient à n'en pas douter les mêmes idées que les Zigaro.
De leur côté, James, Sian et Mateus profitaient de chaque moment de libre pour arpenter chaque rue, chaque chemin, chaque quartier en essayant d'identifier ce qui brouillait l'instant animal de James. Celui-ci se transformait jusqu'à l'épuisement et les trois amis commençaient à douter de trouver enfin une réponse lorsqu'ils étaient tombés sur un entrepôt à l'extérieur de la capitale. Aux abords de la bâtisse, James s'était mis à trembler, ses sens ne donnant plus le moindre signal à son cerveau. Pendant que Mateus l'aidait à s'éloigner, Sian s'était approchée à pas feutrés, armée de ses six couteaux et de ses trois baguettes – « on n'est jamais assez prudent ! », répétait-elle à raison.
Les deux garçons l'avaient attendue pendant plus d'une heure, assis sur un lopin de terre, jusqu'à ce que l'angoisse l'emporte sur la prudence, et qu'ils se rapprochent de la bâtisse, malgré ce que James ressentait. Il se forçait à étouffer l'animal en lui qu'il sentait s'insurger et souffrir, il fallait qu'il trouve une réponse à cette question qui l'obsédait depuis leur arrivée au Chili.
Ils avaient retrouvé Sian accroupie sur un avant-toit, les yeux éteints et les membres tremblants. Mateus et James s'étaient hissés près de la fenêtre la plus proche et avaient découvert l'insoutenable.
Des hommes et des femmes, au nombre de huit, allaient et venaient d'une salle à une autre, accompagnant un enfant près d'un lit médicalisé. L'espace était insonorisé mais James voyait les cris qu'il n'entendait pas, la peur dans les yeux des enfants, le sang qui coulait, les yeux qui se refermaient à tout jamais.
Les hommes et les femmes emportaient les cadavres dans une salle que James ne pouvait pas voir et Sian, qui avait fait le tour du bâtiment, leur avoua d'une voix tremblante avoir découvert une deuxième salle qui renfermait des corps nus. Des garçons et des filles de dix à seize ans, inanimés, semblant plongés dans un profond sommeil. Des enfants qui ne s'animaient que par la magie.
Plus tard, après qu'ils aient tout raconté aux membres de la constellation et insisté pour surveiller le bâtiment, James vit l'un des employés de l'entrepôt s'ennuyer pendant sa pause déjeuner. Pour tromper la routine, il s'amusa avec les corps sans vie, leur faisant faire la roue d'un bon coup de baguette, les obligeant à adopter des postures grotesques qui firent éclater son rire graveleux. Ce jour-là, James ne put s'empêcher de pleurer devant Slawomir, avec qui il partageait son tour de garde. Ni de remarquer avec effroi que les corps inanimés n'avaient pas de nombril.
La veille, il avait envisagé de tout raconter à Natasha. Elle était encore en vacances, il pouvait la joindre facilement, il l'appelait déjà trois fois par jour. Elle avait bien compris que quelque chose n'allait pas et il s'était inventé une grippe, pour ne pas l'inquiéter davantage. Ils n'étaient jamais revenus sur leur houleuse discussion de novembre, lorsqu'il lui avait demandé de l'aide pour comprendre d'où venait ce trouble d'Animagus. Ils s'étaient réconciliés, c'était le plus important à ses yeux.
Désormais il savait. Il comprenait que l'animal en lui avait pressenti que la nature était bafouée. Que des sorciers créaient des êtres sans cœur, sans vie, sans nombril. Qu'ils se servaient de la magie pour créer une armée.
« Tu crois qu'une guerre va éclater ? »
Evora eut la réaction que James redoutait, son visage se teintant de moquerie.
« Les sorciers et les moldus trouveront toujours une mauvaise raison de faire la guerre. »
« Mais c'est notre rôle, désormais, de préserver la paix. »
« Exact. Mais nous sommes loin de connaître ceux qui la mettent en péril, ainsi que les mauvaises raisons qui les animent. »
Une guerre de religion. James en était persuadé. Quant à savoir qui était derrière tout ça, il ne croyait pas une seule seconde que la Source de toute magie soit coupable. Parce qu'il ne croyait tout bonnement pas à l'existence de la Source.
« Certains sorciers l'ont pourtant vue. »
« Et certains affirment avoir vu l'Atlantide, des hommes à trois yeux et même le père Noël. »
« Un jour nous verrons l'Atlantide. »
James hocha la tête vaguement. L'exploration du monde ne le faisait plus autant rêver qu'auparavant. Désormais, il vivait dans la crainte que les « méchants », comme l'aurait dit Haïdar, endoctrinent suffisamment de gens pour qu'une guerre éclate. Et il n'était pas certain que les siens puissent l'éviter.
« Crois en toi, petit anglais. Tu as déjà découvert certains de ces « méchants ». Nous trouverons les autres. »
Une nouvelle fois James hocha la tête. Il continua d'observer quelques jeunes sorcières en vacances, cherchant dans leurs cheveux blonds une infime ressemblance avec Amalthéa. Il avait reçu une lettre cosignée par Lily Evans, Briseis Delanikas et Soizic Azilis et ne savait quoi en penser. Les jeunes filles paraissaient persuadées qu'Amalthéa était vivante et qu'elle se cachait quelque part entre la Sibérie et la Nouvelle Zélande.
« C'est plutôt vaste », railla Evora.
James ferma l'accès à son esprit. Il lui arrivait parfois de repenser à l'adolescent idéaliste qu'il avait été et ça le rendait profondément malheureux. Il culpabilisait de ne pas tout arrêter pour partir à la recherche de ces disparus qui manquaient tant à ses proches. Les fils de Théodore Nott, Amalthéa Delanikas…
Sans parler des frères Zigaro. Ses amis avaient beau le taire, James savait qu'ils espéraient tous qu'il les retrouve, qu'il les affronte, qu'il les fasse tomber. Peut-être ses amis espéraient-ils aussi qu'il les contacte le jour venu, qu'il leur envoie un message top-secret et un Portoloin. Mais alors qui accepterait de tout lâcher pour le rejoindre ? Qui mettrait sa vie en suspend pour combattre les frères Zigaro ? Lui-même en était incapable.
Incapable de choisir, incapable d'avancer, incapable de faire taire le manque, la culpabilité. Incapable de faire un choix entre celui qu'il avait été et celui qu'il rêvait d'être.
« Tu es trop exigeant avec toi-même. »
« Au contraire, Evora. Je ne le suis pas assez. »
Ainsi défilaient les journées loin de son pays, loin de ses amis, loin de Natasha, loin de lui-même. Des heures, des journées, des semaines dénuées de certitude, ponctuées d'amertume.
ooOOoo
Londres, galerie d'Artclabousse
C'était le dernier jour du mois de janvier et Clifford de Woodcroft déblayait l'entrée d'une galerie, envahie de neige épaisse. Pepper travaillait sur cette exposition depuis des mois et le vernissage était enfin arrivé. Elle s'était vêtue à sa convenance, tout de rose et de noir, et accueillait les invités les plus prestigieux.
Dans un coin de la pièce, Mael et Susie se faisaient face en silence. Oscar et Nalani étaient en déplacement, en retard. Juliet avait appelé, la compagnie aérienne avait fait des siennes, les coûts s'étaient envolés, aussi vite que ses maigres économies. Vincent, Keith et elle resteraient donc à Boston. Keith et Solenne étaient de garde. « En même temps ? », s'était étonné Clifford, avant que ses amis ne raccrochent sans lui rappeler que Sainte-Mangouste était vaste et qu'ils n'occupaient pas le même service.
Jean-Paul avait fait le déplacement et faisait rire Irina. Clifford, qui n'avait jamais fait de préférence parmi les membres de la bande, décida qu'ils étaient désormais ses meilleurs amis. Les seuls qui étaient venus, et paraissaient heureux de l'avoir fait.
Il se jura de ne pas répondre à la lettre d'excuse qu'enverrait James, il se jura de ne pas se lever quand Juliet appellerait au milieu de la nuit.
Il regretta de penser cela, lui qui avait fini par se persuader que jamais ses amis ne le décevraient.
Oui, il le regretta quand, moins d'une heure plus tard, tous ses amis s'entassèrent dans la petite galerie.
Même Keith et Solenne, qui avaient déplacé leur nuit de garde.
Même Oscar et Nalani, qui prétendirent que le match auquel ils devaient assister était bien moins important que le vernissage de Pepper.
Même Louis, qui n'avait pas eu le temps de bander la plaie occasionnée par un jeune et fougueux Boutefeu Chinois.
Même Juliet, Keith et Vincent, qui avaient trouvé une compagnie aérienne moins rapide et beaucoup moins stable qui leur avait fait subir trois escales.
Et lorsque la porte claqua une dernière fois dans son dos, il fit face à leur leader, James, plus échevelé que jamais.
- Tu ne veux pas savoir ce que j'ai dû faire pour obtenir ce Portoloin, lâcha-t-il en l'étreignant brièvement.
Il ajouta se jouer du décalage horaire et profitait d'une pause de trois heures parce que…
- Je ne pouvais décemment pas rater la soirée du siècle ! Où est la reine de la fête ?, demanda-t-il, un bouquet de fleurs au bout du bras.
Pepper en fit tomber quelques larmes mais moins que Clifford ne l'aurait cru. Car Pepper Warwick avait toujours su que ses amis déplaceraient des montagnes pour l'entourer.
ooOOoo
James s'était arrêté trois fois devant chaque tableau. Et regardé sa montre au moins autant de fois. Louis, Irina et Keanu avaient faim, Clifford avait entendu parler d'un super restaurant dans la rue, Susie avait très envie de connaître les secrets de ce chef étoilé, Nalani et Juliet parlaient d'une boite de nuit moldue qu'il fallait à tout prix essayer. Et James esquivait d'un sourire toute question.
- Ils sont plus ou moins tombés dans le panneau, sourit Mael en lui tendant un verre. C'est déjà génial que tu sois venu, ils ne t'en voudront pas de repartir.
- Je peux encore grappiller deux heures, grimaça James.
Deux heures, quand on était entouré d'une quinzaine de jeunes en délire, c'était peu.
- Juliet pense que tu caches quelque chose, confia Mael. T'inquiète pas, personne d'autre ne se doute de quoi que ce soit. A part moi.
- Tout va bien, ne t'en fais pas pour moi.
James n'aimait pas mentir. Mais mentir à Mael était plus difficile que tout. Son meilleur ami fronça les sourcils, définitivement inquiet. Il n'était pas dupe, James le notait sans mal.
- On a trouvé un truc, souffla-t-il finalement. Une bâtisse où il se passe des choses que j'aurais aimé ne jamais voir. Mais voilà, j'ai vu, je sais, et je n'arrive pas à me sortir ces images de la tête. Je ne peux pas t'en dire plus, Mael, parce que notre enquête est loin d'être terminée et parce que ça ne t'apportera rien de bon.
- Peut-être que ça te soulagerait d'en parler avec quelqu'un.
James haussa les épaules. Il en doutait.
- Finalement je vais partir, décida-t-il.
- Je croyais que tu pouvais grappiller deux heures ?
- Mael… Si Juliet voit que je vous cache quelque chose, elle risque bien de me poursuivre jusqu'au Chili.
- T'as peur qu'elle voit ce que dissimule cet entrepôt ?, comprit Mael.
- J'ai surtout peur qu'elle fasse n'importe quoi quand elle aura vu qu'il renferme près d'une centaine de corps sans nombril.
Mael sursauta, leva des yeux d'effroi vers son meilleur ami. Il vit que James hésitait, que James regrettait, que James était tiraillé entre le refus de mentir à son meilleur ami et la protection de son enquête. Alors Mael fit la seule chose sensée. Il murmura quelques mots à Nalani et quitta les lieux discrètement, suivi de James.
Sa petite amie, bien que visiblement sceptique, se retrouva à raconter à leurs amis que James avait dû partir en urgence et que Mael l'avait accompagné. Les membres de la bande, à l'exception de Juliet qui voyait à raison des mystères partout, acceptèrent ce départ précipité et nul n'imagina que les frères Zigaro n'étaient pas la seule menace dont ils devaient se méfier.
ooOOoo
Poudlard, un lundi soir, tard dans la nuit
Lily Potter avançait prudemment, sur le qui-vive et pétrie de regrets.
Sur le qui-vive parce qu'elle se savait suivie. Par deux personnes au moins.
Pleine de regrets parce qu'elle avait refusé que ses amis l'accompagnent. Serena et Annie avaient quelques devoirs en retard, les garçons étaient trop peu discrets pour qu'elle accepte qu'ils mettent en péril ses sorties nocturnes.
Elle avait pris l'habitude de sortir de nuit cinq ans plus tôt, lors de sa première année à Poudlard, attirée par les créatures fantastiques présentes dans le domaine. Les créatures la fascinaient, bien plus que les humains, le cours d'Hagrid était de loin son préféré, et elle rêvait de devenir éthologue. Une carrière qu'elle savait à sa portée, une vie qui la comblerait de bonheur.
Elle pressa le pas, la salle commune de Gryffondor n'était plus très loin désormais.
- Lily.
La jeune fille s'immobilisa, figée par la surprise. Elle suivit la voix qui l'appelait, la reconnaissant sans mal, et se faufila dans un couloir plus sombre. Il l'attendait là, son visage mangé par les ombres, sans qu'elle ne puisse lire ses expressions.
- Salut Albus. Qu'est-ce qui t'amène ?
Elle ne lui demanda pas comme il allait. Ils ne le faisaient plus depuis longtemps. Il avança d'un pas et elle détourna le regard en gardant une respiration normale. Le petit garçon insaisissable avait perdu l'habitude d'alterner les modes pile et face, le départ de James avait révélé sa personnalité, sa vraie nature. Celle d'un garçon froid, solitaire et calculateur.
- Je suis venu chercher ce que tu m'as refusé pendant les vacances, répondit-il d'une voix lointaine.
Il n'était guère présent dans la vie de sa petite sœur. Aucune démonstration, aucune tendresse, à peine un hochement de tête lorsqu'ils se croisaient. Lily n'avait que quinze ans. Lily était la petite dernière d'une famille nombreuse, Lily n'avait jamais eu besoin qu'on l'aide, Lily n'avait jamais apprécié qu'on l'étouffe, mais Lily était en pleine adolescence, et le sentiment d'abandon que ses frères lui inspiraient la rendait colérique.
Dans ses lettres, James lui demandait toujours des nouvelles d'Albus. Ca l'énervait, alors elle ne lui en donnait jamais. Il n'avait qu'à lui écrire directement si la réponse avait tant d'importance. Et voilà qu'Albus s'y était mis quelques semaines plus tôt, square Grimmaurd, pendant les vacances de Noël.
Après la surprise – Albus n'avait jamais demandé de nouvelles de James auparavant – Lily s'était contentée d'ignorer ses questions et son insistance. Elle avait cru qu'ils cesseraient de la prendre pour un hibou. Mais James continuait de lui poser des questions sur Albus. Et celui-ci…
- Je ne m'en suis pas pris à toi plus tôt parce que nous étions à la maison. Ici il n'y a personne pour te protéger.
- C'est faux.
Une silhouette se détacha de la pénombre et s'arrêta près d'eux. Près de Lily.
- Keziah Kent, murmura Albus avec plus de moquerie que d'étonnement. Je pensais t'avoir semé.
- Ce n'est pas toi que je suis.
- J'ai remarqué ton petit manège. Tu colles aux basques de ma sœur. Pourquoi ?
- Ca ne te regarde pas.
Lily recula d'un pas. Elle se sentait subitement rassurée, et elle détestait ça. Keziah Kent était arrivé d'Irlande un an après son admission à Poudlard et les similitudes avec Albus étaient frappantes.
Lui aussi avait été réparti à Serpentard, lui aussi était taciturne, lui aussi était solitaire. Mais là où Albus avait toujours brillé plus que James, Keziah vivait dans l'ombre de son jumeau, Kendall, réparti à Gryffondor, dans la classe de Lily.
On disait des Kent qu'ils étaient aussi célèbres que les Potter. On disait de Kendall Kent qu'il était le « nouveau Harry Potter ». Enfant, il avait protégé ses camarades d'une attaque de détraqueurs. Il se murmurait qu'il avait sauvé des dizaines de vies. Il se murmurait qu'il avait relevé la tête au milieu de gamins effrayés. Il se murmurait que les détraqueurs avaient été appelés par l'un d'eux, par celui que la presse allait appeler le « terrible jumeau », Keziah Kent.
L'histoire avait fait les joies de la presse et l'arrivée des jumeaux Kent à Poudlard n'avait laissé personne indifférent. On se réjouissait autant de l'arrivée de Kendall qu'on tremblait d'effroi face à Keziah. Le fait que le Choixpeau les aient séparés n'avait que renforcé les idées reçues. Kendall prenait la succession du Survivant, Keziah Kent était l'apprenti mage noir à surveiller.
Mais c'était faux. Tout était faux. Lily le savait.
Très tôt Keziah l'avait suivie dans les couloirs, précédé d'une voix qui parlait directement dans la tête de Lily. Elle s'était cru possédée, elle avait eu peur. Elle redoutait qu'il voie en elle un moyen d'atteindre Harry Potter, de l'affaiblir, de le combattre, de prendre le pouvoir. Mais il n'en était rien.
Sa meilleure amie, Serena Velsen, qui recensait toutes les bizarreries et toutes les étrangetés dans un petit carnet, avait mené l'enquête. Il lui avait fallu trois ans pour en arriver à la conclusion que Kendall n'était pas un héros et que Keziah n'était coupable de rien.
Cela avait suffi à Lily qui avait refusé d'en entendre davantage, malgré l'insistance de Serena.
Keziah Kent continuait d'épier le moindre de ses mouvements et de la suivre en silence chaque nuit. Elle en ignorait les raisons mais se rassurait en se répétant que s'il avait dû l'attaquer ou lui faire du mal de quelque manière que ce soit, il l'aurait fait depuis longtemps. Il en avait eu l'occasion. Des dizaines, des centaines, des milliers d'occasions.
- Puisque tu ne t'en vas pas c'est moi qui pars, lâcha finalement Albus. Mais tu ne m'empêcheras pas toujours d'atteindre mon but. Tu ne me fais pas peur.
- Tu ne me fais pas peur non plus, répondit simplement Keziah Kent.
Faiblement éclairés par une torche, les deux garçons s'affrontèrent du regard. Ainsi dessinés dans l'obscurité, Lily détaillait la frêle silhouette de son frère, si semblable à leur père, et la carrure longiligne de Kent, qui le dépassait d'une vingtaine de centimètres.
Une main se posa dans son dos et elle sursauta, sans même songer à brandir sa baguette.
- Bonsoir Lily.
- Natasha ? Mais…
- Je t'ai aperçue en rentrant de l'entraînement. J'ai préféré m'assurer que tu ne risques rien quand j'ai vu qui te suivait.
Lily comprit que sa belle-sœur faisait référence à Albus, et non à Kent. Elle le savait, elle le pressentait. Elle n'ignorait pas que quelque chose s'était passé entre Albus et Natasha, quelque chose de grave que personne n'abordait jamais en sa présence. Un évènement suffisamment important pour que Ginny et Harry soient au courant. Un évènement suffisamment important pour que James cesse de parler à Albus. Un évènement suffisamment important pour que Natasha voue une haine sans réserve à Albus.
- J'ai également prévenu Scorpius, ajouta Natasha à l'adresse d'Albus.
- T'avais peur de ne pas faire le poids ?, railla celui-ci.
- Je ne cesse de te le répéter mais tu es dur de la feuille. Tu ne me fais pas peur, Albus. Et visiblement tu n'effraies pas grand-monde.
Les lèvres de Keziah Kent esquissèrent un bref sourire.
- Je voulais juste m'assurer que tu serais puni, asséna Natasha. Scorpius a déjà envoyé un message au professeur Slopa.
- Je doute que cela ne change quoi que ce soit. Je suis le fils du Survivant je te rappelle.
Le mépris que Natasha lui renvoya le fit reculer d'un pas. Lily chercha sa baguette dans les larges pans de sa cape. Elle savait pourtant que son aide serait inutile, Natasha semblait bien plus douée qu'Albus.
- Qu'est-ce que tu lui veux ?, cracha-t-elle.
- A ma sœur ? Rien du tout, voyons, une sympathique discussion entre frère et sœur…
- A James, coupa-t-elle froidement. Pourquoi demandes-tu de ses nouvelles ? Pourquoi cherches-tu à savoir où il est ?
- Voyons, Natasha, c'est de mon frère que nous parlons. Et c'est au futur témoin de ton mari que tu t'adresses.
Natasha laissa éclater un rire bref, glacial.
- Nous ne nous donnerons pas la peine d'inviter un être indigne tel que toi.
- Ma chère Natasha, n'oublie pas que je suis le seul être sur terre à avoir plus d'emprise que toi sur mon frère. Il suffirait que je lève le petit doigt et il t'abandonnerait devant l'autel. Il suffirait d'un mot pour qu'il te quitte.
Lily sentit le corps de Natasha trembler. De rage, et sans doute aussi de peur. La Serdaigle inspira profondément.
- Je te conseille de regagner ta salle commune, Kent. Lily, je te raccompagne. Quant à toi, petit morveux, tu peux bien faire ce qui te chante. Tu n'intéresses personne. Tu n'es qu'un vulgaire crottin que quelques idiots suivent encore dans l'espoir d'obtenir une dédicace de ton père. Tu n'es animé d'aucune passion, tu n'es sincèrement aimé de personne en dehors de ta famille. Tu n'es rien.
- J'ai des ambitions.
La voix d'Albus s'était faite insistante. Comme celle d'un petit garçon vexé. Natasha esquissa un sourire dédaigneux.
- Elles doivent être bien basses vu tes faibles compétences. Tu viens, Lily ?
La jeune Potter lui emboita le pas, rassurée par la force dont faisait preuve Natasha. Elle sentit l'ombre de Keziah Kent la suivre et espéra qu'ils continuent de veiller l'un sur l'autre lorsqu'ils rebrousseraient chemin.
- Merci, murmura-t-elle en atteignant sa salle commune. Fais attention à toi en rentrant. Tu l'as vexé, il t'attend peut-être quelque part…
- Ne t'inquiète pas pour moi, sourit Natasha. Ni pour lui. Il n'en vaut malheureusement pas la peine.
Natasha attendit que le portrait de la Grosse Dame se referme après le passage de Lily pour faire quelques pas dans le couloir.
- Prends garde à toi, Kent, dit-elle sans le voir. Tu ne sais pas de quoi il est capable.
Et sur ces quelques mots elle ouvrit la fenêtre la plus proche, se transforma et s'envola.
ooOOoo
Santiago de Chile
James venait de rentrer de son tour de garde, sous une pluie torrentielle. Il ne pleuvait guère d'ordinaire, au Chili, et le moral de James, déjà mis à mal, atteignait le fond du supportable. Il essorait son t-shirt près de la cheminée quand Brooke s'avança jusqu'à lui, les mains liées et le regard coupable.
- Je peux te parler ?
La réponse était si évidente qu'ils ne posaient plus la question. Les membres de la constellation communiquaient facilement, se parlant sans filtre ni gêne aucune.
- Seule à seul ?, ajouta Brooke en détournant le regard.
L'évidence s'envola et James fut surpris. Chacun attendait toujours que tous soient au complet pour aborder les choses sérieuses, et James comprit que Brooke ne souhaitait pas aborder leurs missions, mais sa vie personnelle. Et il en fut d'autant plus surpris.
- Tiens, lis ça s'il te plait.
Elle lui tendit une lettre qu'il reconnut comme d'origine moldue, écrite au stylo. Au bas de la lettre il reconnut le prénom du petit ami de Brooke, et l'interrogea du regard. D'un signe de tête elle l'encouragea à en lire le contenu.
"Salut bébé,
Je sais que je me répète mais j'espère que tu vas bien. Mieux, devrais-je dire.
Oui, je sais que je me répète, mais tes dernières lettres m'inquiètent. Tu ne te forces plus à paraître enjouée, tu n'essaies plus de ne pas m'inquiéter. Tu es fière et triste, et si je me réjouis de te voir couronnée de succès, je supporte difficilement ce que l'éloignement et le manque provoquent en toi.
J'ignore si tes acolytes se montrent aussi défaitistes que toi, si ton ami anglais ressent les mêmes choses que toi.
Lui aussi doit se priver de faire des promesses à sa petite-amie de peur de ne pouvoir les honorer.
Peut-être trouves-tu auprès de lui le réconfort que je ne peux t'offrir. Peut-être trouvez-vous ensemble la chaleur que la distance m'empêche de te donner.
Et si c'était le cas, bébé, sache que je comprendrai. Je n'en voudrai à personne, ni à toi, ni à cet anglais. Ni même à cette confédération qui nous tient éloignés l'un de l'autre. Pas même à la vie qui m'a déjà tout offert en te plaçant sur mon chemin.
Je t'aime, ne l'oublie jamais. Je t'aime assez pour te laisser partir, si tel est ton choix.
Kevin"
Sentant son visage s'enflammer, James replia la lettre pour se donner une contenance. Ils avaient beau être sortis de l'adolescence, le temps passait et le manque de chaleur, de tendresse, d'amour, se faisait pesant. Mateus lui avait confié avoir parfois rêvé de Sian ou d'Evora, Slawomir et Sian refusaient tacitement de "planquer" ensemble, à cause de la tension palpable qui pétillait quand ils étaient ensemble et James s'apercevait qu'il était gêné à la lecture d'une simple allusion d'un éventuel rapprochement entre Brooke et lui. Mais, sans doute, le fait que ce soit le petit ami de Brooke qui l'ait envisagé devait accentuer sa gêne.
- Pour qu'il n'y ait pas de malentendu, reprit Brooke d'une voix limpide, je vous considère, tous les dix, comme mes frères et sœurs. Il ne se passera jamais rien avec l'un d'entre vous et j'espère qu'il ne se passera jamais rien entre moi et n'importe qui d'autre que mon petit ami.
James hocha la tête, nullement vexé. Il était même plutôt soulagé, ce qui le rassura.
- On est les seuls à avoir quelqu'un. Les seuls à subir ça. Dans dix jours c'est la saint-Valentin. Je sais ce que tu vas me dire, qu'on est bloqués au Chili pendant plus de deux mois encore, que la saint-Valentin est une fête commerciale sans intérêt, que les autres ont tout autant envie que nous d'avoir du temps libre, de voir leurs proches aussi mais...
- Mais ?
- Voilà ce que je te propose. On triple nos tours de garde pendant une semaine et on prend une pause de deux jours. Une demi-journée l'aller, une demi-journée le retour, ça nous laisse une journée entière - et une nuit - avec Kevin et Natasha.
- On peut discuter avec les autres pour toi, on va se débrouiller mais...
- James, arrête de jouer au con. T'es en train de la perdre. Mais tu ne peux pas te le permettre. Tu l'aimes.
- Elle est à Poudlard. Elle ne peut pas quitter le château pendant...
- Tu m'as parlé des sorties à Pré-Au-Lard. Natasha est majeure, elle n'a pas besoin d'autorisation. Et tu as fait bien pire que de ne pas rentrer une nuit à Poudlard, pas vrai ? Ne te cherche pas d'excuse. Qu'est-ce qui t'inquiète, au fond ?
- Qu'elle refuse, avoua James. Ca fait des mois que je ne me suis pas retrouvé seul avec elle. Je doute qu'elle ait très envie de laisser tomber ses habitudes pour retrouver... un fantôme.
- Ne donnerais-tu pas tout ce que tu possèdes pour la retrouver, elle ?
- Si.
- Alors fais-le. Faisons-le. Tentons-le. Ils méritent qu'on se surpasse, qu'on se dépasse.
- Ok. Mais on fait ça proprement. Ce soir on attend que tout le monde soit là et on joue carte sur table.
Brooke resta pensive un moment avant d'acquiescer avec un petit sourire moqueur.
- Ta loyauté te perdra un jour.
ooOOoo
Domaine du Dragon Gallois, Cardiff
Les pétales de roses séchaient dans les mains de Clifford de Woodcroft, qui hésitait à les disséminer au travers de son manoir. Depuis quatre heures.
Il avait pourtant tout prévu, tout préparé, tout organisé. Il avait tout fait pour que la soirée soit parfaite, pour que Pepper nage dans l'amour et le romantisme, pour qu'elle se dise « diantre, je suis vraiment la fille la plus chanceuse au monde ».
Mais Pepper n'était guère romantique. Elle n'aimait pas les surprises et les fleurs la faisaient éternuer. Lui préparer un repas relevait du défi perpétuel tant elle était difficile, réaliser une ambiance sonore était un échec permanent tant ses goûts étaient spéciaux. Et changeants.
Elle disait détester la saint-Valentin. Mais Clifford l'avait bien compris, elle ne détestait pas l'idée qu'il se plie tout de même en quatre pour la satisfaire.
Les premières années, ils avaient célébré l'évènement avec leurs amis. Une fête collégiale qui avait décomplexé Clifford, lui qui avait toujours l'impression de marcher sur des œufs. Pepper était devenue son idéal dès son arrivée à Poudlard, directement en deuxième année. Depuis, Clifford pensait qu'il était venu sur terrer pour la séduire, encore et toujours.
L'année passée, l'après-Poudlard les avait laissés seuls dans le grand manoir du jeune héritier. La fête avait été un total fiasco, Pepper refusant de lui parler pendant plusieurs jours.
Alors il demeurait pensif, les pétales au creux de la main, de peur de reproduire le même échec.
C'est dans cette position inconfortable que le trouva Pepper. Il était si pensif qu'il ne la vit pas entrer et elle en profita pour le détailler, s'offrant le loisir d'arborer ce sourire niais qu'elle dissimulait en permanence. Elle s'avança et enserra le corps de son amant, posant son visage contre le tissu frais de sa chemise blanche.
- J'aime pas les roses. Trop conventionnel.
Il grogna. Ou peut-être qu'il ronronnait, elle ne savait guère quand elle était si près de lui.
- Mais je t'aime toi. Depuis ce qui me semble une éternité. Comme si je ne me souvenais même pas de celle que j'étais avant de te connaître. Et en même temps ce ne serait pas faux, nous étions des gamins. Nous sommes toujours des gamins. Crois-tu que nous serons toujours des gamins quand nous aurons nous-même des gamins ?
- Ca dépend. Parles-tu seulement de nous deux ou de nous tous ? Parce que je crois que Susie et Oscar…
- Je te parle de toi, de moi et du bébé qui grandit dans mon ventre.
Il sursauta, elle le retint. Il tomba quand même, l'entraînant dans sa chute. C'était sans doute pour cela qu'elle l'aimait si fort. Parce qu'il paradait, donnant l'impression de résister à tout, son rire raisonnant plus que les autres, inébranlable. Parce qu'il était en réalité fragile et peureux et qu'il lui laissait voir ses failles sans réserve.
- Je ne m'attendais pas à ce que tu me fasses ce cadeau, dit-il difficilement, maladroitement.
- Et moi je savais ce que tu me l'offrirais avant même qu'il ne te vienne à l'idée de me l'offrir.
- On devait partir. En Amérique. Trois semaines. J'ai calculé, pile poil entre deux expositions.
- En Amérique ?, répéta Pepper. Quand ?
- Dans deux jours. Mais…
- Mais ?
- On ne peut pas partir.
- Pourquoi ?
- Le… Le…
Il se tut, désigna le ventre de Pepper d'un doigt tremblant.
- Cliff, il est plus petit qu'un noyau d'abricot. Il ne risque rien.
L'héritier des De Woodcroft hocha la tête. Il ne fit rien de plus que ça pendant les prochaines heures. Il appréhendait cette peur soudaine qui était née dans son ventre à lui, d'une taille bien plus grande que celle d'un noyau d'abricot. Cette peur devait porter un nom, il vérifierait dans un livre. La peur paternelle peut-être.
La peur qu'inspire un être plus petit qu'un noyau d'abricot, neuf mois avant de naître.
ooOOoo
Le même jour, dans les cachots de Poudlard
- Salut Scorpius !
- Passe une bonne soirée, mec !
- Vas-y Scorpius la salle de bains est toute à toi, fais-toi beau !
Scorpius s'adossa, laissant passer la fougue de ses camarades de dortoir, chiquement vêtus. Le dortoir était vide, les comptes étaient vite faits. Ils étaient tous en couple, à l'exception d'Albus qui avait dû se dégoter un ou une partenaire au dernier moment. Quelqu'un de pas très regardant, songea Scorpius, désabusé.
Désabusé et jaloux. Désabusé et frustré. Désabusé et inquiet.
Jaloux d'Albus Potter. Il ne le reconnaissait pas facilement. Mais les élèves de Poudlard étaient loyaux. Les guerres passées avaient marqué les esprits, les familles, les traditions. Le Survivant restait le héros national, Albus restait son double, son écho, son reflet. Les élèves continuaient de boire ses paroles, de suivre ses pas, de le montrer du doigt. Il était l'exemple à suivre et il n'était pas rare d'entendre un petit Gryffondor prétendre être déçu de n'avoir pas été envoyé à Serpentard. « J'aurais fait comme Albus Potter, je l'aurais aidé à redorer le blason des vert et argent ». La maison des traitres, des lâches, des fourbes. La maison qui avait abrité le mal en personne et jusqu'au plus insignifiant de ses suiveurs. La maison dont Scorpius était le préfet, le représentant, le prince. Mais c'était à Albus qu'on adressait ses prières, pas à Scorpius. C'était Albus qui était cité en exemple, pas Scorpius.
Frustré, mais pas vraiment par rapport à Albus Potter. Scorpius se moquait des relations d'Albus, il n'aurait voulu être à la place de personne, il n'enviait pas son partenaire – il lui aurait volontiers souhaité bon courage – il n'enviait pas non plus Albus, il n'avait guère d'estime pour ceux qui étaient prêts à tout en échange d'un autographe du Survivant. Mais il était frustré, oui. Frustré d'être seul, frustré devant tous ces couples qui se formaient à Poudlard, qui lui survivaient, qui tombaient amoureux, qui profitaient de Poudlard pour trouver leur moitié.
Lui n'avait jamais trouvé, en sept années, de personne à aimer. Lui n'avait jamais trouvé, en sept années, de personne qui veuille l'aimer.
ooOOoo
Quelqu'un toque à la porte et Scorpius se traîne, il sait d'emblée que l'élu de son cœur ne se trouve pas derrière le bâtant de bois.
- Salut Scorpius. J'avais peur de ne pas te trouver. Avec la Saint-Valentin...
Scorpius ne relève pas. Il est trop las, trop déçu pour le faire. Et puis c'est Jasper Leitrim qui se trouve devant lui, son protégé, son petit frère. Il n'a pas peur d'être jugé.
- Tu peux me suivre sans poser de question ?
La voix de Jasper se fait suppliante. Il baisse les yeux dans une moue enfantine, émouvante. Scorpius sait que son petit frère se joue de lui mais acquiesce, trop heureux de prendre au vol cet échappatoire.
Jasper le mène à l'extérieur de Poudlard, dans la cavité qui jouxte le grand lac, où sont entreposées les barques. Scorpius connait l'endroit, il aime écouter le son de l'eau claquée par le vent contre la roche. Il lui arrive même de plonger dans l'eau glaciale, passe-temps que l'on prête aux Serpentard. Il ne peut pas nier, il n'a jamais vu un Gryffondor, un Serdaigle ou un Poufsouffle braver le froid et la peur qu'inspire le lac noir.
Au loin, il entend quelques voix déformées par les courants d'air. Une élève est dissimulée derrière un rocher, elle se tourne vers lui et place son index devant sa bouche, pour l'intimer au silence. Il reconnait Gwenog Kubrick. Un frisson traverse son dos.
Jasper se place aux côtés de Gwenog. C'est comme un film qui recommence, des images qui se superposent. Ces deux-là n'ont pas changé. Ils sont les mêmes que trois ans plus tôt. Et si à douze ans ils paraissaient grands, à quinze ils n'impressionnent plus grand monde. Scorpius a peur, parfois. Peur que l'on s'étonne qu'ils ne grandissent pas, que l'on s'aperçoive qu'ils ne sont pas normaux, qu'ils ne sont pas humains. Il a confiance en Poudlard, en ses professeurs, en ses élèves. Mais qu'adviendra-t-il de Gwenog et Jasper une fois qu'ils auront quitté le cocon rassurant de Poudlard ?
Jasper l'intime de se rapprocher. Scorpius se concentre sur les voix qui parlent au loin, tout proche, il ne sait plus, il a froid et le vent s'engouffre sous sa cape.
Au début il n'entend que trois voix. Des filles, dont il ne reconnait pas tout de suite le timbre, qui parlent de géographie, de pendule, de divination, de vie et de mort. Et puis l'évidence le frappe, alors qu'il entend le nom d'Amalthéa Delanikas. Ces trois filles, il les considère comme des amies. Des cousines, presque. Ces trois filles lui inspirent confiance, même si elles ne sont jamais les dernières à enfreindre le règlement. Lily Evans, Soizic Azilis et Briseis Delanikas essaient de convaincre quelqu'un, il ne sait pas encore qui, qu'Amalthéa est vivante et qu'il est crucial de la retrouver.
Un homme. Scorpius est pratiquement sûr qu'elles s'adressent à un homme. Plus âgé, peut-être, Scorpius n'est pas sûr, l'homme répond doucement à leurs cris toujours plus aigus.
- Va falloir qu'on intervienne, soupire Gwenog.
- Tu n'y penses pas, répond Jasper en faisant non de la tête.
- Il faut le convaincre. Il peut se déplacer, lui, il peut la retrouver, il voyage tout le temps. C'est même son métier.
Et c'est là que Scorpius comprend. Il quitte sa cachette trop vite pour rester stable et ses pas forment des ricochets dans l'eau basse. Au loin, la conversation s'est stoppée. Les trois filles le regardent, sans grand étonnement. Il est préfet, il est en septième année, il est leur ami, elles n'ont pas peur de lui. L'homme sourit.
Scorpius le trouve changé. Les marques de l'enfance l'ont quitté définitivement. Moins beau et plus séduisant. Moins mignon et plus charmant. Il se dégage de lui une force nouvelle, brute et sereine, loin de ce doute qui habitait en permanence son regard.
Les habitudes, pourtant, restent intactes, James le serre dans ses bras sans pudeur, sans retenue. L'odeur est toujours la même, mais son menton pique contre le front de Scorpius. La franchise est toujours de mise.
- Tu m'as manqué petit frère.
Scorpius se sent sourire et pleurer à la fois. Il a envie de s'abandonner dans les bras protecteurs, de se plaindre de son sort, d'ouvrir les vannes. Envie de dire « j'en ai marre », envie de demander « pourquoi personne ne tombe amoureux de moi ? », envie de parler, de hurler, d'exulter.
- Je repars demain. Je suis venu passer la Saint-Valentin avec Natasha.
Alors Scorpius ne dit rien, ne hurle pas, ne trouve aucune raison d'exulter. Ce qui a changé, au fond, c'est que James n'a plus de temps. Avant, il le décortiquait, donnait sa part à chaque ami, chaque être aimé. Maintenant il doit faire des choix, apprendre à connaître les Zabini entre deux repas par an, ne pas perdre de vue ses amis qu'il aime tant, consacrer ses quelques moments de liberté à sa petite-amie. Scorpius comprend. Scorpius accepte.
Gwenog entre en jeu, Gwenog se révolte, Gwenog ordonne. James soupire, ne promet rien. Jasper insiste, James craque.
- Je suis sûre qu'elle est vivante, implore Briseis.
- Et moi je suis sûr d'une chose, réplique James avec tout autant de douceur que de fermeté. Si Amalthéa ne donne pas signe de vie, c'est qu'elle a de bonnes raisons de le faire. Elle ne te laisse pas croire à sa mort de gaieté de cœur. Elle doit se sentir en danger, elle ne veut pas vous faire prendre de risque, Gwenog et toi.
Briseis accuse le coup. Ses amies baissent la tête, se rapprochent, redoutent. Briseis fusille Gwenog du regard, abdique, regarde James.
- Amalthéa se sent responsable de Gwenog. On lui a confié sa responsabilité et je crois qu'elle ne voulait pas s'attacher au début. Si ta sœur a accepté cette mission c'est qu'elle n'avait pas le choix. Elle l'a fait pour te protéger, elle était prête à se salir les mains si en échange tu restais sauve. Et puis elle a fait comme Scorpius, comme moi, comme les amies de Gwenog. Elle s'est attachée à elle.
Les paroles de James sont comme de la soie. Briseis encaisse, Briseis accepte. Pour la première fois elle interroge Gwenog du regard. La décision finale, elles la prendront à deux.
- On pourrait continuer d'utiliser le pendule, propose Gwenog. On regarde si elle est ailleurs, si elle se rapproche. On tient James au courant, des fois qu'il aille dans ce coin. Et quand on quittera Poudlard…
Gwenog se tait. Briseis est son aînée de un an.
- Je me fiche de Poudlard, reprend Gwenog. Quand tu quitteras Poudlard, si tu veux partir à sa recherche, amène-moi avec toi. Je suis invincible, je suis immortelle, je te serai utile.
James et Scorpius n'ont aucune réaction, les trois amies comprennent que Gwenog dit vrai, qu'elle est réellement immortelle, qu'ils le savent et que ça ne change rien à leurs yeux. Alors Lily et Soizic hochent la tête. Et Briseis s'empare de la main de Gwenog, comme pour sceller un pacte.
- Nous la retrouverons, Gwenog. Et nous le ferons ensemble.
Les filles ne tardent pas à disparaître, précédées de peu par un James plus amoureux que jamais. Jasper attend et Scorpius hésite. A quoi bon rentrer pour ruminer dans un dortoir vide. Ils marchent sur les rochers, leurs yeux s'accrochent à un corps qui nage sous leurs pas. Lorsque le corps émerge, ils reconnaissent Margaret Slopa, la terrible enseignante, leur directrice de maison.
- Eh bien messieurs, c'est un lieu bien étrange pour un rendez-vous amoureux.
Scorpius rougit. Jasper a la présence d'esprit d'expliquer qu'il n'en est rien, qu'ils sont amis et qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de marcher au bord du lac. Ils se détournent du corps trempé de leur directrice, elle en profite pour se sécher d'un coup de baguette et pour ricaner de leur gêne. Elle ajoute qu'elle déteste la Saint-Valentin mais qu'elle adore organiser une petite soirée pour les esseulés.
- Ce bon vieux Tim Brinks vient tous les ans mais m'a faussé compagnie. Il paraît que j'essaie de l'influencer pour offrir à Serpentard la coupe que nous méritons.
- Cette année elle est pour nous, affirme Scorpius.
- Contente de vous l'entendre dire, capitaine. Venez, messieurs, la soirée promet d'être intéressante. Un capitaine de quidditch déprimé, un garçon bien étrange et une directrice de maison qui nage avec les sirènes ne peuvent que bien s'entendre !
Scorpius est immobile. Il regarde le professeur Slopa et Jasper avancer en conversant naturellement. Il n'est pas déprimé, non. Juste jaloux, frustré et inquiet. Mais si Albus Potter lui inspire ces trois sentiments, que peut-il faire de mieux que confier ses craintes à leur directrice ?
Alors il traverse Poudlard en les suivant de près, détournant le regard à la vue de ces couples dégoulinant de mièvrerie qui s'offrent des chocolats, des fleurs et des sourires.
ooOOoo
Au même moment, dans la Tour de Serdaigle
Rose était entourée de roses. Une centaine de roses. De toutes teintes, de tous parfums. Des roses anciennes qui grimpaient aux murs et donnaient à son lit à baldaquins des airs de contes merveilleux. Des roses de Damas, près de sa malle. Des floribunda, aux abords de la salle de bains, et jusqu'à ce rosier anglais de toute beauté posé sur sa table de chevet.
La jeune fille les contemplait avec une béatitude mêlée d'une pointe d'incrédulité.
- Ca… ça veut dire qu'il m'aime bien, pas vrai ?
Ses camarades de dortoir se tournèrent vers elle, étonnées. Océane Donovan esquissa un sourire compréhensif, presque attendri, et hocha la tête. Chandika et Fiona, vertes de jalousie, préférèrent la fuite. Natasha, qui comprenait très bien que n'importe quelle fille puisse envier sa meilleure amie lui caressa tendrement les cheveux.
- Il est fou de toi, ma puce. Tu vas passer une soirée incroyable, j'en suis certaine. Parce que c'est de Tim dont il s'agit. Il est fier de toi, fier de votre relation. T'es l'amour de sa vie.
- On est jeunes. Il en aura peut-être d'autres des amours…
- J'en doute. Des tas de choses peuvent se passer mais cet amour qu'il te porte est bien réel. Il ne va pas disparaître.
Il lui était difficile de ne pas laisser entendre sa propre jalousie, sa déception. Natasha n'avait pas de nouvelles de James et le couple que formaient Rose et Tim lui semblait bien plus solide que le sien. Mais Rose avait besoin d'être rassurée, alors elle força un sourire un peu niais, qui détendit sa meilleure amie.
- Et toi, Nat ? Tu m'aimeras toujours ?
Les questions, soufflées dans un murmure alors que les joues de Rose se coloraient de gêne, firent battre un peu plus vite le cœur de Natasha. Il lui arrivait de comparer la vie de James à la sienne, les relations qui unissaient son petit-ami à deux dizaines d'amis à la sienne, si exclusive. Elle adorait les membres de la bande. Mais elle n'aurait pour rien au monde échangé son amitié avec Rose.
- Evidemment que je t'aimerai toujours, ma Rosie. Tu m'as laissée t'approcher alors que je n'étais qu'une pile hyperactive, tu n'as jamais eu peur de moi alors que je me baladais sans cesse avec ma batte, tu as su te rebeller, rester indépendante alors que tu aurais pu suivre avec paresse la voie tracée par notre communauté, tu fais les plus jolies photos de la terre et tu ne me reproches jamais de ronfler la nuit. Tu n'es pas seulement ma meilleure amie, tu sais ? Tu es ma famille, Rose. Tu seras la marraine de mes enfants. Je te confierai ma vie, la leur et même celle de leur père, c'est dire.
Emue, Rose fondit dans ses bras. Elles s'étreignirent de longues secondes, oubliant que Tim patientait sans doute dans le couloir le plus proche, oubliant même que James était quelque part dans le monde, trop occupé pour se rappeler de la fête des amoureux.
Ce fut Natasha qui rompit l'étreinte et sécha patiemment les larmes de bonheur qui roulaient sur le beau visage de Rose.
- Je dois être affreuse, grogna Rose.
- Certainement pas. Tu es comme une fleur un matin de printemps, couverte de gouttes de rosée qui ravivent ton teint.
- Tu te mets à parler comme ces filles qui oublient que Poudlard est une école, se moqua Rose.
- Comme une adolescente, tu veux dire ?
- Comme Fiona, la taquina Rose.
- Certes, reconnut Natasha. Mais elle ne fait que répéter les idioties qu'elle lit dans Sorcière Hebdo alors que moi, je dis la vérité. Tu es ravissante. Aller, c'est l'heure de retrouver ton amoureux.
- Mon amoureux ?, répéta Rose avec un petit sourire. Tu parles définitivement comme Fiona.
- Si je ne peux pas être niaise le jour de la Saint-Valentin…
Rose laissa échapper un petit rire et embrassa doucement la joue de sa meilleure amie. La porte claqua dans son dos, sur son impatience et son bonheur, et sur la solitude de Natasha.
ooOOoo
L'Histoire de Poudlard racontait que s'il y avait une tour plus belle que toutes les autres tours du château, ce serait celle de Serdaigle. Un bijou architectural que le soleil faisait rayonner de mille feux et que la lune enveloppait dans une chape de volupté. Chaque dortoir jouissait d'un pallier extérieur qui offrait aux élèves une vue imprenable sur le domaine et sur les étoiles qui ne semblaient briller que pour eux.
Natasha marchait pieds nus sur le marbre clair, délaissant le dortoir vide. Ses camarades étaient toutes de sortie, jusqu'à Océane Donovan qui avait fait le mur pour retrouver Lucy Weasley, sa petite amie.
Le parvis accueillait sa solitude de toute sa splendeur. Natasha s'était vêtue avec grâce, inaugurant une tenue neuve, choisie avec soin pour l'événement. Pour rien, songea-t-elle, amère.
Amère, parce qu'elle avait suivi ses camarades à Pré-Au-Lard et choisi d'en profiter, plutôt que de subir la frénésie des filles qui se réjouissaient de se faire belles pour vivre une saint-valentin parfaite.
Amère, parce qu'elle avait souri devant le manège de ses camarades, assistant sans bouger à leurs séances de préparation et d'essayage.
Amère, parce qu'elle avait attendu que le dortoir soit vide pour se préparer. Un bain brûlant, quelques soins, une coiffure compliquée, une robe somptueuse. Elle n'avait pas poussé jusqu'à chausser cet objet de torture que d'autres appelaient escarpins. Ils l'attendaient près de son lit, tiré à quatre épingles.
Amère, parce que les mêmes mots se répétaient dans sa tête. Ses mots à elle, couchés sur le papier, dans une lettre qu'elle destinait à James.
A son prénom, elle avait ajouté deux mots.
"James, mon amour..."
La suite, elle l'avait modifiée dix fois, peut-être plus. Si bien qu'elle la connaissait par cœur.
"...Tu me manques. Terriblement. Peut-être plus en ce jour..."
Ces mots, elles les avaient changés, inversés, raturés.
"...Tu sais bien, pourtant, que je déteste la Saint-Valentin, que je me moque toujours de ceux qui en font tout un plat..."
Elle avait adouci certaines phrases.
"...Mais j'aurais aimé m'en moquer avec toi..."
Elle avait compté les répétitions.
"... Tu me manques tous les jours, toutes les nuits, à chaque sortie, à chaque fois que le soleil surgit. Tu me manques quand je suis seule, tu me manques quand je suis entourée de bruits, tu me manques quand je suis avec Rose et Tim, tu me manques quand je suis sur le terrain..."
Elle avait rêvé si fort.
"... Alors ce soir j'ai envie de faire comme les autres, comme ces filles qui sont extatiques à l'idée de rejoindre leur petit-ami. Ce soir, je vais me faire belle. Pour toi, pour nous, comme je l'aurais fait si tu avais été là. Ce soir, tu vas surgir de je-ne-sais-où, tu vas me prendre dans tes bras, me faire voler sur ton balai..."
Elle avait imaginé le décor, les mains moites, le cœur qui s'emballe. Elle l'avait surtout imaginé lui, les cheveux un peu trop longs et le menton fraichement rasé, une chemise de lin et ce vieux jean qu'il aimait tant. Sa besace en cuir de dragon, son grenat autour du cou.
Les cheveux des Potter, les yeux des Mac Cairill et ce sourire, qui n'appartenait qu'à lui.
Et puis elle avait cessé de rêver, de s'imaginer, elle s'était préparée à être déçue, à laisser la tristesse l'écraser, recroquevillée sur le parvis.
"... Mais tu ne viendras pas. Je sais que tu ne viendras pas. Tu es loin, tu es occupé, tu n'as pas le temps, tu n'as plus de temps pour nous. Tu dis que c'est temporaire et je voudrais te croire mais ça dure déjà depuis longtemps. Trop ? Je ne veux pas le croire. Je veux espérer tout le contraire. Je veux penser que l'on en rira, plus tard, qu'on se dira "on est forts d'avoir supporté une séparation si longue", qu'on se promettra de ne plus tenter, de ne plus subir. Mais après le Chili viendra une autre mission, un autre pays, un autre continent. Et moi je serais toujours là, pieds nus sur le parvis de la tour de Serdaigle, à attendre de te voir surgir dans la nuit noire..."
Natasha froissa la lettre. Elle en connaissait le moindre mot, et pourtant, elle la gardait près d'elle. Elle ne l'enverrait pas. Il ne servait à rien de donner à James un peu de sa déception, un peu de son amertume. Elle préférait croire qu'il était suffisamment occupé pour ne pas penser à elle, pour ne pas regretter de ne pas être avec elle.
Recroquevillée contre la pierre, elle ne vit pas l'ombre surgir au milieu des étoiles. Les mains autour de son visage, pour cacher ses larmes, elle n'entendit pas les pas se poser sur le parvis. Elle avait fermé l'accès à son animagus, elle voulait juste que la nuit passe et que le jour se lève, que la fête des amoureux soit derrière elle, que l'on célèbre un autre saint.
- Bonsoir mademoiselle Kandinsky. J'ai cru comprendre que vous attendiez votre cavalier.
Il lui sembla qu'on arrachait son cœur de sa poitrine. La peur ne l'avait que brièvement étreinte, car déjà elle reconnaissait la voix, le timbre, la chaleur, l'odeur.
Elle rêvait. Elle était propulsée dans sa lettre, dans ses fantasmes.
James était là. James ne pouvait pas être là.
James était là. James était loin du Chili, rasé, en costume.
James était là et il posait un balai contre la rambarde. James fouillait dans ses poches, en sortit des images de fleurs comme elle n'en avait jamais vues, et les images lévitaient tout autour d'elle, et les images scintillaient plus fort que les étoiles.
- Joyeuse Saint-Valentin mon amour.
Sa voix tremblait un peu. Sans doute parce qu'elle n'avait toujours pas fermé la bouche, toujours pas dit un mot.
Natasha sentit son cœur s'emballer, toujours plus fort, peut-être même plus que jamais.
Dans les rêves, le prince charmant ne tremblait jamais. Dans les rêves, la princesse ne froissait pas sa belle robe avant même que la soirée ne commence.
- Tu... Tu... Là ?!
- Je repars demain, dit-il précipitamment, comme pour se débarrasser de cette information qui le contrariait.
- Les Zabini ?
- Je ne compte pas les voir, dit-il après quelques secondes de réflexion.
- Mael ?
- J'espère qu'il est comme moi, profondément heureux d'être avec la femme qu'il aime.
- Les autres ?
Il sourit, fit quelques pas, s'agenouilla près d'elle. Elle eut envie de le prévenir qu'il allait abimer son costume mais elle se rappela que sa robe à elle était froissée.
- Ce soir les autres n'existent pas. Ce soir il n'y a que toi et moi.
Il désigna le balai, elle regarda ses pieds nus. Elle ignorait où il voulait l'amener et elle s'en fichait, elle le suivrait où il voudrait.
- J'ai des escarpins.
- Tu dis toujours qu'il faut un escabeau pour rentrer dedans.
- Ça ferait joli avec la robe.
- Tu ne peux être plus ravissante qu'en cet instant.
- Je peux mettre mes vieilles baskets ?
- Je les adore.
Ils étaient ainsi, un peu trop francs, un peu trop maladroits. Ils n'avaient jamais su se parler normalement, comme semblaient pouvoir le faire les autres couples. Ils s'en fichaient. Ses vieilles baskets aux pieds, Natasha ceintura la taille de James qui les faisait décoller. Il pouvait bien la mener où il voulait, ils étaient libres, ils étaient dans son rêve, dans sa lettre, dans son fantasme. Et demain ne viendrait jamais.
ooOOoo
Au bord du lac Erié, Etats-Unis
Clifford et Pepper avaient atterri trois jours plus tôt, retrouvant avec joie leurs anciens camarades de Serpentard et Keith, le plus malicieux des aigles.
Juliet n'avait cessé de parler, de tout, de rien, simplement radieuse d'accueillir ses amis, Vincent veillait à ce que tout soit parfait, Keith menait les visites. Tant et si bien que Clifford et Pepper avaient déjà beaucoup vu des alentours de Boston, et étaient tout bonnement éreintés par le début de leur voyage.
Etais-ce la joie de se retrouver qui était entrée en jeu ou tout simplement la fatigue qui les avait vu accepter très vite sans se poser de question, le fait est que les cinq amis avaient sauté dans un bus pour retrouver Fred Weasley à mi-chemin entre Boston, où Juliet, Keith et Vincent avaient posé leurs bagages, et Chicago, où Fred Weasley avait rencontré l'amour.
En ligne avec Fred, Juliet avait déplié une vieille carte des Etats-Unis et hurlé de rire. Près du lac Erié était située une ancienne colonie britannique brûlée au dix-septième siècle. L'ancien village se nommait Jamestown, et Juliet y avait vu un signe. « On va bien se marrer », avait-elle promis.
Ses amis n'en étaient pas aussi sûrs. Ils étaient toujours heureux de retrouver leurs amis, mais toujours moins lorsqu'il s'agissait de deux anciens Gryffondor. Alice Londubat avait longtemps été réticente à cette amitié nombreuse et Fred Weasley haïssait les Serpentard.
- Tu crois qu'il va essayer de vous tuer ?, plaisanta Keith en serrant sa belle dans ses bras.
- Et s'opposer à quatre serpents ? Le courage du lion a ses limites, petit faucon.
Ce qu'ignoraient les quatre Serpentard et le Serdaigle, c'est que Fred Weasley avait besoin d'eux. Suffisamment pour implorer l'aide de ceux dont il avait douté pendant sept ans. Et qu'il n'avait pas revu depuis la fin de sa scolarité.
Fred Weasley était tombé amoureux d'une Américaine. Une native de l'Illinois qui n'avait jamais voyagé plus loin qu'autour du lac Michigan. Une fille de Chicago qui évoluait au sein d'une famille unie et d'un vieux groupe d'amis soudés. Cette fille un peu trop sérieuse se désintéressait du quidditch, qu'elle considérait comme un futile divertissement. Ses longs cheveux roux étaient abimés par les effluves des anti-venins auxquels elle consacrait tout son temps, sa peau était diaphane, privée de soleil par les caves austères dans lesquelles elle s'enfermait.
C'était une bosseuse, une vraie, et Fred Weasley s'était dégoté un travail pour l'impressionner. Elle avait haussé les épaules, il faisait ce qu'il voulait de sa vie. Et lui, ce qu'il voulait, c'était l'impressionner.
Ses prouesses en tant que joueur ne firent naître aucun intérêt de sa part, ses connaissances du quidditch non plus, son poste chez « Du Balai la Carpette » encore moins. Mais son métier le rendait heureux et son bonheur le rendait drôle, et elle adorait son humour.
Le week-end elle refusait de partir en vadrouille avec lui mais elle accepta de lui présenter sa famille qui l'invita à participer aux grands repas qu'ils organisaient toutes les semaines. Tous les jours, elle déjeunait avec une cousine, une amie d'enfance, un collègue d'étude. Tous les soirs elle passait deux heures au téléphone avec son frère, sa mère, ses grands-parents, ses anciens colocataires. Elle était rarement seule, et lui présentait chaque jour quelqu'un de nouveau, quelqu'un qu'elle adorait, quelqu'un avec qui elle partageait des souvenirs heureux.
Elle ne comprenait pas qu'il ne donne pas plus de nouvelles à sa famille. Pour elle, il se mit à écrire régulièrement à Roxanne. Pour elle, il se mit à appeler ses parents une fois par semaine. Pour elle, il proposa à ses grands-parents de venir lui rendre visite. Sans elle, il se félicita qu'ils aient refusé. Il supportait déjà mal de la partager avec cet entourage multiple et envahissant, il ne voulait pas qu'on leur vole encore un peu du temps précieux qu'ils passaient ensemble.
Elle s'étonnait qu'aucun de ses cousins ne soit venu le rejoindre. Il bafouillait que plusieurs étaient encore scolarisés à Poudlard, que les plus âgés n'avaient pas le temps, que Louis était trop occupé avec ses dragons et James à préserver la paix internationale.
« Et tes amis ? », demandait-elle.
Au début, il avait menti. Déformé la vérité. Volé le statut de leader à son cousin. C'était lui qui s'était ouvert aux autres, lui qui avait fait le premier pas, lui qui avait tendu la main. Mais ça ne lui ressemblait pas, alors elle ne l'avait pas cru. Et lui avait eu peur de la perdre.
Se montrer honnête n'avait pas été facile mais elle ne lui avait reproché ni sa méfiance, ni sa possessivité, elle connaissait l'histoire récente de la communauté sorcière britannique, elle comprenait qu'il ait voulu garder pour lui ses cousins et non les partager avec les serpents, les blaireaux et les aigles.
Pour l'impression, pour lui prouver qu'il avait changé, il organisa ce petit voyage de trois jours. Il se rappelait vaguement que James lui avait écrit que certains de leurs amis vivaient à Boston. Il avait écrit à Keith sans trop y croire. Quatre jours plus tard l'ancien Serdaigle lui répondait, lui donnant quelques nouvelles, le prévenant qu'il vivait avec Juliet et Vincent et que Pepper et Clifford viendraient prochainement leur rendre visite.
Prochainement paraissait lointain mais le temps était passé et le bus venait de les laisser aux portes d'une attraction touristique. Fred observa la pancarte, secoué par un petit rire. « Jamestown ». Sans doute une idée de Juliet.
Contre toute attente, ses anciens camarades parurent heureux de le voir et de rencontrer sa belle, qui s'entendit d'emblée avec Pepper, laissant le soin à Clifford et Juliet de taquiner à loisir Fred. Un passe-temps qu'ils n'avaient pas oublié et qui les ravissait comme au premier jour.
Ils gagnaient un hôtel de Cleveland toutes les nuits et passaient leurs journées à marcher sur les rives du lac Erié. Pepper parlait de ses expositions, Juliet et Keith oubliaient les frères Zigaro, Vincent accepta de plonger dans la glace. Fred était heureux.
Clifford caressait tendrement le ventre de Pepper, Juliet et Keith faisaient mille projets, plus amoureux et unis que jamais.
- Tu crois qu'on sera comme eux, un jour ?
Fred avait passé son bras autour des épaules de sa petite-amie. Elle le regarda sans comprendre, un sourire attendri au coin des lèvres.
- Je croyais que tu détestais les Serpentard.
- Keith est un Serdaigle, fit-il remarquer avec mauvaise foi. Et Juliet est une Gryffondor refoulée.
Cela fit rire sa fiancée qui l'embrassa avec fougue. Le soir-même ils reprendraient le bus dans l'autre sens. Demain il faudrait retourner travailler et se battre avec cent personnes pour voler du temps à sa petite amie. Mais à l'instant présent, entouré de rires et d'amour, plus rien ne lui paraissait impossible.
ooOOoo
Poudlard, un mois plus tard
Les jours s'écoulaient paisiblement, trop lentement à ses yeux. Albus Potter les barrait tous les soirs. Une journée de passée, un trait supplémentaire. Et son excitation montait d'un cran.
Bientôt Albus serait le Sauveur. Un titre bien plus impressionnant que celui du Survivant. Après tout, ce n'était pas très héroïque de survivre grâce à l'amour de sa mère. Elle s'était sacrifiée, elle avait affronté sa propre mort pour protéger la vie de son fils et le sort s'était retourné contre Voldemort. Harry Potter n'était en rien responsable de cela, ce n'était alors qu'un nourrisson incapable de faire ses propres choix, incapable de brandir une baguette, incapable de se battre. L'histoire disait que son héroïsme était venu après, bien sûr. Mais Albus avait lu les livres, les témoignages et jusqu'aux interviews de son père. Il avait été aidé, voilà tout.
A Poudlard, son père était un élève moyen. L'attente qu'on avait placée sur ses épaules et sa destinée l'avaient mené à se perfectionner en défense contre les forces du mal mais il n'avait accompli aucune prouesse, contrairement à ce que tout le monde croyait, contrairement à ce que tout le monde disait.
Albus, lui, avait fouillé les moindres recoins du grenier, il avait compris l'importance des horcruxes et celle des reliques de la mort, des objets précieux sans lesquels Harry Potter ne serait pas devenu le Survivant. Il s'était défait de Voldemort d'un simple sortilège de désarmement. Encore une fois, aux yeux d'Albus, ça n'avait rien d'impressionnant. Non, aux yeux d'Albus, son père ne méritait pas son statut de héros.
L'héroïsme, c'était faire preuve d'altruisme, de générosité, de sacrifice. L'héroïsme, c'était sauver un maximum de gens. L'héroïsme, c'était lui. Bientôt. Au terme de sept années d'études.
Il sauverait tellement de vies humaines que la communauté ne parlerait plus que de lui. Oublié, Kendall Kent. Remplacé, Harry Potter. Albus ferait la une tous les jours, expédiant ce faux frère et cette sœur sauvage qui tomberaient peu à peu dans l'oubli. Et jusqu'à son père que l'on n'appellerait plus que « le père du Sauveur ».
Il ne lui restait plus que quelques jours, quelques semaines, quelques mois à tenir, à attendre. Bientôt viendrait l'heure d'embrasser son destin, bientôt viendrait l'heure de devenir le Sauveur.
Il faudrait pour cela mettre en danger tous les élèves du château. Mais ça n'avait pas la moindre importance puisqu'il serait là pour les sauver.
ooOOoo
R. avait toujours aimé dessiner. Enfant, déjà, avant même de savoir marcher, il aimait à se perdre dans l'immense demeure de sa famille et dévorait, à quatre pattes, les hauts tableaux de sa prestigieuse famille. En grandissant, il s'était perdu dans les crayons, les plumes et l'encre, fuyant la guerre et ses choix, tournant le dos à ceux qui attendaient autre chose de lui. Du courage, du respect, une volonté de choisir un camp et de l'honorer.
Il était démuni de tout cela. Il lui arrivait de bégayer, de s'endormir en cours, confondait les postes de poursuiveur et d'attrapeur, et détournait le regard lorsqu'une fille lui faisait comprendre qu'elle voulait devenir plus qu'une simple camarade. Le seul talent qu'il possédait résidait en ces dessins qui s'étendaient par centaines, en cette passion dénuée d'ambition, de désir de carrière, d'appât du gain. Son père avait beau répéter que le dessin ne le mènerait nulle part, son frère avait beau l'ignorer, sa mère avait beau rêver pour lui d'un statut prestigieux, lui se plaisait à retranscrire ce qu'il voyait. Ceux qu'il voyait, surtout. Le portrait le captivait. Retranscrire un visage, un regard, une personnalité. Voilà ce qu'était sa vie.
Mais intégrer l'académie des enchanteurs d'image avait un prix. Celui de la vie.
Il avait fait son choix sans réfléchir aux conséquences. Pour la simple et bonne raison qu'il n'aimait pas la vie, sa vie, cette vie ordinaire faite d'erreurs et de désillusions.
Il n'était plus en vie mais pas vraiment mort. Il ne faisait plus partie de ce monde mais le parcourait à loisir depuis si longtemps qu'il ne le surprenait guère. La magie avait remplacé le sang dans ses veines, son corps n'avait plus la consistance des humains, pas non plus la transparence des fantômes.
Le matériel l'avait quitté, l'émotion s'était décuplée, le génie était là, dans chacun de ses gestes. Il avait été choisi pour cela, il était brillant et il n'avait rien à perdre. Il peignait les vivants, accompagnait les morts, vivait parmi les poltergeist, les esprits frappeurs.
Il avait vu les siens mourir, sa famille s'éteindre. Parents, oncles, cousins, ascendants, descendants, tous étaient partis, tous avaient quitté ce monde. Lui ne le quitterait pas, lui avait fait un autre choix.
R. serait à tout jamais un esprit. Un poltergeist détourné. Une expérience de vie modifiée par la magie. Un esprit créateur
.
Avant qu'elle ne soit happée par la foule de voyageurs qui l'entraînaient vers la porte d'embarcation, Pepper avait serré une dernière fois Juliet dans ses bras. Avec un goût étrange dans la bouche, un goût amer qui avait serré sa gorge et jusqu'à ses entrailles.
- Tu seras bientôt marraine. Essaie de ne pas être un fantôme pour lui, pour elle.
C'était la première fois que Pepper implorait Juliet. Alors Juliet avait acquiescé avec gravité, avec sérieux. Avec joie, aussi. Ce n'était pas tous les jours qu'on se voyait promettre d'être la marraine du futur héritier des De Woodcroft.
Et puis l'égo avait ressurgi, parce qu'il n'est pas toujours évident de faire passer le bonheur des autres avant son propre intérêt.
- Rapproche-toi de cet artiste. Il t'en apprendra beaucoup. Téléphone-moi quand tu l'auras rencontré.
Juliet avait glissé un petit papier dans la poche de Pepper. Un petit papier qui pesait lourd sur sa conscience.
Depuis qu'il savait qu'il allait devenir papa, Clifford trouvait des tonnes de bonnes idées pour garder sa compagne bien au chaud dans son manoir. Préparer la chambre du bébé, sécuriser les pièces communes, décorer toute la maison. Toute idée était bonne à prendre et à tenter du moment que Pepper ne s'éloignait pas trop longtemps.
Mais Pepper n'oubliait pas. Son ventre se tendait et le petit mot demeurait dans sa poche. Elle l'avait déplié une fois, pour en lire le nom étrange aux chaudes consonances italiennes avant de replier le bout de papier.
Jazzito Rapidopresto.
Elle avait fait quelques recherches, l'homme restaurait des portraits. Elle ne voyait guère ce qu'il avait à lui apprendre mais elle savait que les prochains mois ne l'aideraient pas à en savoir davantage. Il fallait qu'elle le rencontre rapidement, avant que sa grossesse ne l'empêche de s'envoler pour l'Italie.
- Cliff ?
- Oui mamour ?
- Arrête de m'appeler comme ça, tu sais bien que je déteste !
- C'est pour ça que je continue, mamour. Oh… C'est pour quoi faire ces valises ? James est rentré du Chili ? On part tous en Amérique ? On le rejoint aux Seychelles ? Il a demandé Natasha en mariage ?
- Tais-toi tu me fatigues. Je m'absente six jours, pour le boulot, tu n'auras qu'à peindre l'aile ouest en m'attendant.
C'était ainsi que leur couple fonctionnait. Elle exigeait, il s'accommodait. Elle ordonnait, il s'exécutait. Les hormones de la grossesse n'aidant pas, Clifford passait son temps à exaucer le moindre de ses désirs. Mais il n'en était pas moins inquiet.
- Solenne m'a auscultée hier, elle m'a donné le feu vert. J'ai acheté de la peinture fraiche en rentrant, interdiction de changer la couleur.
Le curieux qu'il était se jeta sur la peinture, d'un vert tendre. Penaud, il reposa le couvercle.
- Je suis sûr que tu sais si c'est une fille ou un garçon.
- Bien sûr que je le sais. C'est toi qui voulais avoir la surprise, pas moi.
Taquine, elle le laissa se morfondre quelques minutes, le temps de refermer sur elle une cape épaisse et de jeter quelques sorts à ses bagages, pour les alléger. Enfin elle le prit tendrement dans ses bras, lui promettant d'être prudente et de l'appeler tous les jours.
- En attendant, mamour, prépare une liste de dix prénoms. Il ne va pas être aisé d'accorder un prénom à ton nom de famille. Et je ne veux pas que notre fille nous en veuille toute sa vie de l'avoir appelée Gertrud.
- Hé ! C'était le prénom de ma grand-mère !
- Justement.
- Mais attends… Tu as dit… C'est une fille ?!
- Oups, sourit Pepper malicieusement. Désolée, mamour, ça m'a échappé.
- Une fille ! Par Merlin, je vais avoir une fille !
Et alors que Clifford se ruait sur le téléphone pour prévenir Mael, Oscar et James, Pepper s'envola, la main refermée sur le petit papier donné par Juliet.
ooOOoo
Santiago de Chile
La Guerre commence là. Au sein d'une communauté magique chilienne plongée dans l'ignorance de son propre ministère, au milieu de quelques morts inexpliquées et de disparitions d'enfants.
"La guerre commence toujours ainsi", dit Evora.
James sait que c'est juste et faux à la fois. James a peur. Les Grands mages de la Confédération Magique Internationale aussi. Ils ordonnent à la constellation de quitter le Chili, cherchent une nouvelle mission pour les occuper. Ils conseillent même aux onze de prendre quelques jours de vacances « bien mérités ».
Les onze se regardent, les onze demeurent. Les tentations sont grandes, les familles et les amitiés les attendent quelque part. Un amoureux, une amoureuse, des parents aimants, des amis qui s'épousent, enfantent, se séparent. Il y a tant d'évènements qui se déroulent sans eux, tant de promesses qu'ils n'ont pas su tenir.
Le choix se pose, encore, toujours. L'hésitation est si prégnante qu'elle leur fait oublier l'instant présent. Bronzés, les traits tirés, amaigris, sales, mal rasés. Ils ne s'aperçoivent même plus de ce qui fait leur individualité, leurs odeurs se sont depuis trop longtemps mélangées, les corps n'avancent qu'aux pas de l'autre. La voix de Charlotte s'élève. Elle dit « je reste ici ». Elle répète « je passe mes vacances ici. Personne ne peut m'empêcher de passer mes vacances ici. ». Elle parle et c'est la constellation toute entière qui laisse tomber les sacs au sol. Si elle reste, ils restent aussi. Elle n'a pas parlé pour elle, elle a parlé pour eux. Une seule et même voix pour onze cœurs qui battent à l'unisson.
Les Grands Mages hésitent entre l'admiration et l'effroi. Cette fois la constellation a fait ses propres choix.
ooOOoo
« Au fait, Cliff m'a appelée pour m'annoncer la bonne nouvelle. Je croyais que vous vouliez garder la surprise jusqu'au bout ? Moi ça me fait drôlement plaisir. Je pourrais proposer des prénoms ? Vous devriez l'appeler Juliet, c'est court, frais, pimpant, ni trop moderne ni trop désuet. Qu'est-ce que t'en dis ? Appelle-moi quand tu arrives. Je t'aime petit poivre. »
Pepper éteignit son téléphone un sourire aux lèvres. Juliet était la marraine parfaite. Drôle, généreuse, adorable… Sans elle, Pepper n'aurait sans doute jamais parlé à Solenne, James ou Susie. Sans Juliet, Pepper n'aurait jamais adressé la parole à Clifford.
Pepper resserra les pans de sa cape et toqua à la porte. Comme elle s'y attendait, ce fut un vieil homme qui lui ouvrit. Comme elle s'y attendait, l'appartement empestait les potions de restauration. Comme elle s'y attendait, l'odeur lui retourna l'estomac. Comme elle s'y attendait, elle dégobilla avant même d'avoir pu demander où se trouvaient les toilettes.
- Eh bien, sourit l'homme avec indulgence après avoir nettoyé son tapis d'un bon coup de baguette, on peut dire que c'est une entrée en matière originale.
- Veuillez m'excuser monsieur. Je suis enceinte.
- Je l'avais deviné. Asseyez-vous ma petite dame, je vais demander à mon elfe de nous porter de quoi rendre plus agréable encore notre discussion. Du thé et des scones, je suppose ?
Pepper acquiesça poliment. Ils ne parlèrent au début que de sujets de convenance, de quidditch, de gastronomie, une conversation somme toute cordiale à laquelle Pepper mit fin brusquement.
- Vous aurez deviné que je ne suis pas ici pour parler de vins italiens.
- J'en conviens. Mais je ne vois guère en quoi je peux vous être utile. Vous exposez de jeunes artistes que l'on dit prometteurs, je ne restaure que de vieux portraits.
- Justement. C'est à ce sujet que j'aimerais faire quelques recherches.
- Le sujet est bien pauvre, malheureusement. Et si vous envisagez de changer de carrière…
- Ce n'est pas mon ambition.
- C'est préférable. Les temps sont durs, croyez-le.
L'homme forçait un air peiné qui n'avait rien de naturel. Pepper hocha toutefois la tête, regardant autour d'elle avec scepticisme.
- Les temps ne sont pas durs pour tout le monde visiblement. Ce meuble que vous avez là coûte une petite fortune.
- J'ai eu de la chance.
- Les salaires des elfes de maison sont très élevés en Italie. Les loyers dans cette ville sont exorbitants. Votre demeure compte trois étages et votre mobilier est neuf, et hors de prix.
Oscar aurait été plus subtil, Keanu plus prudent. James aurait fait confiance sans juger, Nalani aurait parlé quidditch pour détourner l'attention. Pepper ne s'encombrait pas de détails, de patience, de bienséance. Elle tira sa baguette et la dirigea vers son hôte. L'homme chercha la sienne inutilement, elle la lui avait déjà subtilisée.
- Je ne vous veux aucun mal. Je crois seulement que vous détenez des informations qui peuvent m'intéresser. Un secret que je m'engage à ne pas divulguer.
L'homme ne fut pas difficile à convaincre. Il tenta d'un coup d'esbroufe de la menacer de la dénoncer aux Aurors. Elle lui rappela qu'il avait bien plus à craindre qu'elle.
- Je savais que tôt ou tard cette folie m'attirerait des ennuis.
L'homme se leva et descendit les escaliers, Pepper sur ses talons. Elle respirait calmement, sa baguette toujours brandie devant elle. Elle restait prudente, elle avait profité que l'homme se retourne pour appeler discrètement Juliet. Elle savait que son amie était au bout du fil, qu'elle entendait tout, qu'elle enregistrait tout. Bien sûr Juliet était en Amérique, elle ne risquait pas de débarquer à temps s'il arrivait malheur à Pepper. Mais ça, Pepper préférait ne pas y penser.
Devant elle l'homme lui contait son savoir. Un savoir qu'elle partageait mais qu'elle n'interrompait pas.
- Les portraits magiques ont la capacité de parler et de se déplacer d'un tableau à un autre. Chacun d'entre eux reflète les traits de caractère de la personne qu'il représente. L'Histoire prétend que le degré d'interaction que peut avoir un portrait avec les gens qui le regardent dépend plus des compétences magiques du sorcier ou de la sorcière qu'il dépeint que du talent du peintre qui l'a
créé. C'est faux.
Pepper acquiesça. Elle partageait l'avis de son hôte même si le commun des mortels préférait croire que les portraits n'étaient pas en mesure de soutenir une conversation intelligente sur les aspects les plus complexes de leurs vies.
- L'on prétend que les portraits n'ont que deux dimensions, au sens propre et métaphorique, qu'ils sont uniquement la représentation de leurs sujets vivants à travers le regard de l'artiste. C'est faux, répéta l'homme. L'artiste peut donner au tableau une troisième dimension.
- Les artistes qui en sont capables sont rares, remarqua Pepper.
- Effectivement. Moins d'une dizaine en mille ans.
L'homme s'arrêta devant une porte. Des cliquetis parvenaient aux oreilles de Pepper qui resta sur ses gardes. La porte s'ouvrit sur un atelier somptueux et plus vaste qu'elle ne l'aurait cru. Il contenait au bas mot une centaine d'œuvres, plus admirables les unes que les autres.
- Votre travail est remarquable, apprécia Pepper d'un œil avisé.
- Je suis désolé de décevoir une experte telle que vous mais je ne suis malheureusement pas capable de telles prouesses.
Il y'avait plus d'un regret dans la voix de l'homme qui désigna un tableau sur son chevalet. Le tableau était régulièrement recouvert d'une fiche couche de peinture par un pinceau qui lévitait à un mètre du sol. Pepper s'approcha, intriguée.
- Un enchantement ?, proposa-t-elle sans y croire.
L'homme fit non de la tête mais ne pipa mot. Le pinceau se posa près du chevalet et l'air tout autour semblait s'épaissir. Pepper sentit la magie crépiter et sa vision s'altérer. Un corps se dessinait devant le chevalet, celui d'un homme à peine sorti de l'adolescence, aux vêtements anciens et au charme nonchalant. Ses cheveux d'ébène tombaient sur ses épaules, ses yeux qu'elle devinait gris la fixaient avec curiosité. Il lui sembla qu'elle l'avait déjà vu quelque part. Dans un livre d'histoire, peut-être.
Il l'interrogea du regard.
- Pepper Warwick, se présenta-t-elle.
- Anglaise, comprit-il à son accent. Etes-vous allée à Poudlard ? Dans quelle maison avez-vous été répartie ?
- A Serpentard.
Il lui sembla qu'il souriait.
- J'ai autrefois été élève de Poudlard, également réparti à Serpentard. Une autre époque, une autre vie.
- Quel est votre nom ?
- Je n'en ai plus. Je l'ai abandonné pour un pseudonyme.
Pepper n'en sembla pas surprise. La composition des teintes qu'il utilisait étaient tenue secrète par les seuls gardiens de ce secret, les Pictorem, les mestres peintres les plus brillants, nommés par l'Académie de Magie de Beauxbâtons. C'était un privilège inestimable d'accéder à ce niveau, un privilège doublé d'une malédiction.
- Vous êtes mort ?, devina-t-elle.
- Je ne suis pas vivant, répondit-il. Je ne le suis plus depuis longtemps.
- Alors vous êtes… Comme un fantôme, n'est-ce pas ? Un esprit créateur ?
L'esprit sourit, se tourna vers sa toile. Pepper et son hôte l'observèrent de longues minutes travailler dans un silence respectueux. Un silence qui envoutait Pepper, un silence qu'elle ne voulait rompre pour rien au monde tant elle était admirative des prouesses artistiques de l'esprit. Mais elle n'oubliait pas l'objet de sa présence en ces lieux pas plus qu'elle ne pouvait ignorer la majestueuse pomme que l'esprit avait sculptée. Une belle pomme juteuse, si semblable à celle qui gardait l'un des dortoirs des élèves de Poufsouffle, à mi-chemin entre la fraise et l'abricot.
Le cœur battant, Pepper se déplaça parmi les toiles, toutes signées d'une même lettre. R. Comme tant de tableaux qui se trouvaient à Poudlard.
- C'est vous qui avez créé les tableaux de Poudlard, pas vrai ?
- Pas tous, loin de là. Seulement les plus récents.
- Et c'est vous qui avez créé les fruits immenses qui gardent les dortoirs de la salle commune de Poufsouffle ?
- Je n'en suis pas le créateur, non. Helga Poufsouffle en était la créatrice.
- Mais ils ont été détruits, se souvint Pepper.
Oscar lui en avait parlé, bien des années auparavant. Il n'était pas très grand à l'époque mais elle s'en souvenait parfaitement. Il avait dit « Je crois que c'est Elvis Zigaro qui les a fait exploser » Un murmure à peine audible qui avait fait trembler les membres de la petite bande.
- Pourquoi avez-vous quitté l'Angleterre, monsieur ?
- Monsieur ?, releva l'esprit, son pinceau suspendu devant lui. Personne ne m'a jamais appelé ainsi. On ne m'appelait pas davantage par mon prénom, je dois dire. Le flegme britannique, sans doute. On m'appelait par mon nom de famille, on le murmurait avec dévotion, on le crachait avec haine. Je n'ai su que bien trop tard de quel côté penchait la balance.
- Répondez-moi, exigea Pepper. Pourquoi avez-vous quitté l'Angleterre ? Votre départ a-t-il un rapport avec les frères Zigaro ?
A travers les membranes de tissu de sa poche, elle crut deviner que Juliet avait cessé de respirer. Mais seule la réaction de l'esprit accrochait son intérêt. Un soubresaut, un doute, une crainte, un sourire.
- Revenez me voir avec vos toiles, miss Warwick. Les vôtres, pas celles que vous exposez.
- Je ne peins pas, nia-t-elle. Et vous ne répondez toujours pas à ma question.
- Vous peignez. Ne me demandez pas comment je le sais mais je le sais et cela suffit. Revenez me voir quand vous aurez puisé ce courage dont vous débordez. Apportez-moi vos toiles, montrez-moi votre talent. J'accepterai peut-être de vous prendre pour disciple. Et alors, peut-être, répondrai-je à vos questions. Maintenant, si vous le permettez, j'ai une œuvre à terminer.
Les traits aristocratiques disparurent, c'était comme un voile que l'on posait sur les yeux qu'elle devinait gris et les longs cheveux d'ébène. Le pinceau bougeait toujours mais l'esprit refusait de se détacher de son labeur. L'hôte rouvrit la porte, lui fit signe de gravir l'escalier.
- J'imagine qu'il vaut mieux pour nous deux oublier ce moment, mit en garde le vieil italien.
- Que risquons-nous, au juste ?
- Ce que risquent les fous qui protègent ses victimes de la mort.
- R. est déjà mort.
- La magie est parfois cruelle, jeune fille. Et vous n'ignorez pas que certains maîtrisent l'art cruel de torturer jusqu'aux esprits.
- Les Zigaro ?, pressa-t-elle.
- Je n'ai jamais entendu ce nom avant ce jour. Mais si j'en crois la peur qu'il vous inspire, nous devrions rester sur nos gardes. Lorsque cet esprit des plus brillants est venu se réfugier chez moi, j'ai vu en lui l'opportunité de m'assurer une fin de vie confortable. Je n'en espère pas pour autant avancer l'heure de ma mort. C'est à regret que je vous avoue n'avoir guère envie de vous revoir. Mais si vous acceptez sa proposition, je ne m'y opposerai pas. Vous serez la bienvenue. Du moment que vous effacez les traces qui vous mèneront jusqu'ici. Soyez prudente, jeune fille. Cet être que vous portez ne mérite pas de ne pas connaître la vie. Et ceux qui poursuivent notre ami commun ne reculeront devant rien pour l'atteindre.
Pepper attendit de gagner la gare avant de sortir le téléphone de sa poche. Elle craignait d'être observée, suivie, et pressa le pas. Une fois installée sur son siège, une fois l'Italie loin derrière elle, elle consentit à sortir l'engin gris et noir et le glissa contre son oreille. La communication durait toujours, le souffle de Juliet lui semblait si proche qu'elle eut l'impression que son amie allait se matérialiser devant elle. Mais Juliet était loin et Pepper était seule. Seule et effrayée.
- Ne me refais plus jamais ça, murmura-t-elle d'une voix tremblante.
Et elle raccrocha.
ooOOoo
Poudlard, deux mois plus tard
C'était un dimanche pas comme les autres. Il suivait les examens de fin d'année et précédait de quelques heures les deux derniers matchs de l'année, qui devaient logiquement voir l'équipe de Serdaigle brandir la coupe des quatre maisons.
Mais ce qui rendait ce dimanche exceptionnel, c'était que tous les élèves du château s'étaient réveillé la bouche pâteuse et les yeux rougis, le ventre encore remué par un terrible cauchemar. Tous s'étaient aperçu petit à petit qu'ils avaient fait le même cauchemar.
Tous les élèves de Poudlard.
La même nuit.
De quoi inquiéter jusqu'aux professeurs de Poudlard. Et Scorpius Malefoy.
- C'est forcément un maléfice, affirma-t-il.
Il avait convoqué les seules personnes en qui il avait confiance. Shania, bien sûr, et les amis de celle-ci. Mais aussi Natasha, Rose et Tim. Et Jasper.
- Trop compliqué, balaya Natasha. Une potion ?
- Qu'on aurait tous bu à notre insu hier soir au dîner ?, songea Rose. Plausible. Mais…
- Les professeurs n'ont pas été touchés, rappela Tim. Ça ne peut pas être une potion.
- Une malédiction ?, proposa Shania sans trop y croire. Ben quoi, ça existe !
- En Italie, en Grèce ou en Egypte c'est très fréquent, acquiesça Natasha.
- Tu viens de soulever un point intéressant, sourit Scorpius.
Il s'amusait toujours de voir Natasha répéter avec béatitude et conviction tout ce que lui apprenait James de ses voyages et découvertes. Et sa référence peu subtile à James venait de lui donner une idée.
- Je crois mes chers amis que ce cauchemar commun à plusieurs centaines d'adolescents est une première dans l'histoire de notre communauté et que, par conséquent, nous ne pourrons résoudre cette énigme seuls.
- Tu penses à qui ?, le pressa Shania, déjà émoustillée.
- A une certaine bande, diplômée depuis deux ans, dont les membres ont promis de venir assister à la victoire écrasante de l'équipe de Serpentard sur celle de Serdaigle.
- James sera là ?, pépia Shania, surexcitée.
- Si on lui demande de venir il sera là, assura Scorpius.
ooOOoo
Retrouver Poudlard après en avoir été diplômé offrait toujours un sentiment très puissant. Une rancœur, pour ceux qui en gardaient de mauvais souvenirs. Une joie sans pareille, pour ceux qui adoubaient l'idée reçue selon laquelle un sorcier britannique passait les plus belles années de sa vie à Poudlard. Une vague de nostalgie, pour le plus grand nombre.
Quinze jeunes adultes se tenaient devant les grilles de Poudlard, admirant avec émotion et dans un silence contemplatif le domaine et le château qui leur paraissait aussi immense que dans leurs souvenirs.
- On a beau être là pour de mauvaises raisons, je serai toujours heureux de revoir Poudlard.
Clifford de Woodcroft n'avait que peu changé, en deux ans. Charismatique et élégant, il se tenait toujours aussi droit, et son sourire aurait désarmé la plus fourbe des harpies.
- Nous sommes ici pour de bonnes raisons, rectifia Louis.
Louis Weasley avait beaucoup changé. Sa sévérité et son sérieux avaient laissé place à un dresseur tout de cuir vêtu, ses cheveux coupés courts brûlés par endroits par l'enthousiasme d'un dragon, le corps musclé par les longues heures de pratique. Mais, comme dès lors qu'il retrouvait ses amis, le préfet qui sommeillait en lui se réveillait, faisant naître toujours plus de sourires attendris.
Ce fut Shania Zabini qui vint leur ouvrir les portes avec sa discrétion légendaire, soit très bruyamment. Elle se jeta sur James qui l'étreignit de toutes ses forces, toujours étonné et mélancolique de la voir un peu plus grande.
Ils avaient beau s'écrire régulièrement, les occasions de se voir se faisaient de plus en plus rares, et James regrettait les repas chaleureux chez Blaise et Evelyn Zabini.
- Ca fait trop plaisir de t'voir grand frère ! Et j'en connais une qui trépigne encore plus que moi, c'dire !
Bras dessus bras dessous, le frère et la sœur échangèrent quelques nouvelles, avant que la petite troupe ne s'immobilise, émerveillés par le ballet aérien que leur offrait l'équipe de Serdaigle, en plein échauffement.
- Par Merlin, souffla Keanu. J'avais oublié à quel point le quidditch me manque.
Keanu Ganesh avait lui aussi beaucoup changé. Il passait tant de temps à l'hôpital Sainte Mangouste que sa peau était un peu plus pâle, et malgré les quelques repas rapides qu'il partageait avec Alice au Chaudron Baveur, il avait considérablement maigri. Solenne, qui passait plus de temps encore à l'hôpital, n'avait plus que la peau sur les os. Leurs études les épuisaient, et leurs ambitions étaient telles qu'ils ne dormaient qu'une nuit sur deux.
- Regardez ma petite pouliche qui brille de mille feux, s'exclama Nalani, plus fière que jamais.
- Elle est merveilleuse, souffla James, toujours admiratif lorsqu'il s'agissait de Natasha.
Le rire de Nalani Jordan raisonna très fort, attendrissant un peu plus ses amis. L'ancienne capitaine des aigles n'avait pas changé, elle était toujours aussi vive et pétillante qu'auparavant. Et toujours aussi belle, à en croire le regard énamouré de Mael Thomas. Lui non plus n'avait pas changé. Il s'était arrêté de grandir depuis quelques années, mais demeurait toujours le plus grand de la bande. Et le plus malicieux.
- Elle essaie d'impressionner Scorpius, sourit Shania. C'est entre eux que tout se joue. C'est l'un d'eux qui brandira la Coupe. Et ils se font une compète d'enfer, tu peux me croire !
- Je n'en doute pas !
James bouillait d'une impatience sans pareille. Il lui semblait avoir passé une éternité sans avoir pu serrer sa petite amie dans ses bras. Il vit qu'elle regardait vers eux et s'attendait à la voir voler vers lui.
Il ne rêvait que de la voir sauter de son balai directement dans ses bras. Au lieu de ça elle se détourna rapidement, se concentrant sur les ultimes détails de placement de ses coéquipiers.
- Elle a vraiment envie de gagner ce match, la défendit Shania.
Mais, pour la première fois, Shania ne parvenait pas à soutenir le regard de James et celui-ci baissa le sien. Il avait beau conserver un amour total pour Natasha, il était conscient que le temps et la distance les éloignaient.
- On se rattrapera vite, assura-t-il. Une fois qu'on aura fêté dignement vos Aspics on ne se quittera plus elle et moi.
Mais son ton manquait d'assurance. Il y'avait cette mission en Afrique Noire qu'on lui confiait pendant trois mois, et cette proposition alléchante qu'avait reçue Natasha d'assister le professeur de Métamorphoses de Beauxbâtons. Elle avait dit hésiter, mais elle rêvait d'accepter cette proposition, nul ne l'ignorait.
James se rappelait de la conversation qui les avait animés quelques mois plus tôt. Elle l'avait appelé pour lui apprendre qu'elle leur avait organisé des vacances de rêve, et James n'avait pu se résoudre à la décevoir. Il ne lui avait parlé de sa mission en Afrique Noire que des semaines plus tard, lui proposant toutefois de l'accompagner. Elle n'avait pu camoufler sa déception.
Comme toujours Mael posa une main rassurante sur son épaule. Son meilleur ami le rassurait sans cesse, intimement persuadé que les sentiments de James et Natasha perdureraient toujours.
- Aller, les rappela Susie. Nous avons une enquête à mener.
Susie Finigan était devenue une jeune fille épanouie et rayonnante de bonheur. Accrochée au bras d'Oscar, avec qui elle venait d'emménager, elle avait posé sa main libre sur son ventre, qui abritait dans le secret le plus total le premier bambin de la joyeuse bande. A ses côtés Oscar marchait dans les pas de Nalani, qu'il côtoyait quotidiennement au département des jeux et sports magiques du ministère. Et bien qu'ils travaillent dans deux branches différentes, l'un veillant au bon déroulement de la ligue nationale de quidditch, l'autre à l'organisation internationale des coupes du monde de quidditch, les deux amis étaient plus qu'enthousiasmés de poursuivre professionnellement leur passion pour le quidditch.
Comme à leur habitude, Juliet Hawkes et Keith Corner ouvraient la marche, main dans la main, débordant de ferveur et de hâte de retrouver leurs plus jeunes amis. Le couple voyageait beaucoup entre l'Angleterre et l'Amérique, poursuivant leurs études et leurs enquêtes, et notamment la piste des frères Zigaro.
A l'inverse, Vincent et Jean-Paul trainaient le pas, dévorant des yeux ce château qui leur avait offert bien plus que le plus ardent de leur rêve. Seule Irina manquait à l'appel, retenue par une réunion important au ministère. Mais Jean-Paul, Juliet et Solenne, qui avaient déjà prévu de la retrouver le soir-même, ne manqueraient pas de lui détailler leur journée.
Enfin, Pepper conservait une distance raisonnable. Sa froideur légendaire n'avait surpris personne, à part sans doute Juliet qui en avait baissé les yeux avec gêne. L'enquête italienne avait bouleversé Pepper. Une peur qui l'avait saisie jusque dans ses entrailles. Elle avait perdu le bébé qu'elle attendait dans le train du retour et, si Clifford débordait d'optimisme en assurant qu'ils seraient bientôt parents, Pepper ne digèrerait pas avant longtemps son séjour en Italie.
Ce furent Rose et Timothée qui les accueillirent, après avoir longtemps étreint James. L'inquiétude qu'il avait lue dans les yeux de sa cousine, James en était certain, n'avait rien à voir avec l'objet de leur venue. Il n'en redoutait que davantage ses retrouvailles avec Natasha.
- Je dois me préparer au pire ?, lui murmura-t-il alors que leurs amis avançaient à travers les couloirs.
- Bien sûr que non. Mais je pense que vous devriez parler. Trouver enfin du temps pour vous poser. Vraiment. Pas comme ces heures que vous volez à la vie pour vous étreindre.
- Nous ne sommes pas des animaux, nia James en rougissant.
- Vous parlez, certes, mais pas de ce qui est important. Vous vous êtes accommodés comme vous avez pu de cette relation à distance mais nous nous apprêtons à quitter Poudlard. Rien ne vous empêche de passer plus de temps ensemble.
- Sauf nos obligations professionnelles. Je te rappelle que je travaille et que Natasha a elle aussi ses propres ambitions.
- Et je te rappelle que Susie et Oscar se marient dans trois mois et viennent d'emménager ensemble, alors que le restau de Susie l'accapare et qu'il a lui aussi un boulot prenant. Ils trouvent le moyen de se construire ensemble.
- Et nous le trouverons aussi.
- Je l'espère, soupira Rose.
Mais la jeune fille en doutait sérieusement, James le notait sans mal.
La petite bande retrouva l'une des salles abandonnées dans laquelle ils se retrouvaient antan, revivant quelques-uns de leurs souvenirs communs sans oublier de rire et James s'adossa au mur le plus proche, pour observer ceux qui étaient dans son cœur depuis de nombreuses années, tiraillé par un nouveau pincement.
Ils continuaient de se voir, bien sûr. Mais cette salle lui rappelait un temps où ils se croisaient tous les jours, où il se réveillait entouré de Mael et Louis, où il petit-déjeunait avec Alice avant de partager ses cours avec Keith, Oscar ou Clifford.
Désormais chacun vivait à un rythme différent des autres et James, Juliet et Keith avaient raté le récent anniversaire de quatre de leurs amis. Alors qu'il lui aurait paru inconcevable de ne pas tous les retrouver toutes les semaines, James s'aperçut qu'il avait passé dix mois sans voir Solenne et Keanu, et près de six mois sans voir Mael.
- Ben alors, beau gosse, on s'ennuie dans son coin ?
James fit volte-face si vite que sa tête lui tourna. Natasha était là, ses vêtements d'entraînement maculés de boue et de sueur, son sourire irradiant la pièce. Il se jeta sur elle, la serrant plus fort que jamais, lui murmurant qu'il l'aimait et oh combien elle lui avait manqué. Elle lui rendit son étreinte en le serrant plus encore et il comprit qu'elle partageait son inquiétude. C'était comme un accord muet entre eux, celui de profiter des heures et des jours qui suivraient, sans penser à l'après. A cet avenir inconnu qui ne pouvait que les séparer.
ooOOoo
- Une chose est sûre, vous n'avez pas vécu votre cauchemar en même temps, mais le délai est infirme, quelques secondes à peine.
Ils s'étaient assis comme autrefois, en cercle, les plus jeunes à l'écart, auscultés par une Solenne dont les traits tirés témoignaient de son sérieux.
- C'est donc un sort, trancha Scorpius. Quelqu'un est entré dans nos dortoirs et nous a jeté un sort, à tous, les uns après les autres.
- Pas un sort, nia Solenne. Un sort laisse des traces et je n'ai rien trouvé.
- Se peut-il qu'on nous ait lancé un sort il y a des semaines, des mois ?, demanda Natasha. Tu ne trouverais pas de trace et ça expliquerait comment cet individu s'y est pris. Je veux dire… Comment a-t-il pu entrer dans les quatre salles communes sans que personne ne le voie ?
- Je ne crois pas que ce type de magie soit fiable. Pas avec autant de précision. Non, c'est cette nuit qu'il a agi.
- J'ai appelé Daniel, intervint James. Il n'a rien remarqué concernant les centres. Aucune évasion.
- Ce ne sont donc pas les pantins des Zigaro, acquiesça Mael, songeur.
- C'est quoi les centres ?, demanda Shania.
James hésita. Sa longue épopée chilienne l'avait mené à de sombres nouvelles. Des nouvelles qu'il avait partagées quelques semaines auparavant avec ses amis d'enfance, Daniel, Trisha et Eliott. Mais ses amis ne méritaient pas d'ignorer la vérité.
- Daniel Redox a répertorié des instituts, dans toute l'Europe, où des orphelins moldus et sorciers sont en quelque sorte emprisonnés. J'en suis arrivé à la même conclusion en Amérique du Sud et Trisha et Eliott également, en Alaska. Ils ont trouvé… des bébés retirés à leurs parents et sur lesquels des sorciers ont pratiqué des tests. Notamment pendant la guerre et juste après, quand les sorciers étaient trop faibles pour se doute de quoi que ce soit. C'est dans l'un de ces instituts que Gwenog et Jasper passent toutes leurs vacances.
- Et nous les aidons à poursuivre leurs recherches outre Atlantique, confirma Juliet.
- Ça ne veut pas dire que les frères Zigaro ne sont pas derrière tout ça, réfuta Natasha. Je vous rappelle qu'on a tous rêvé de la même chose, qu'une vague gigantesque anéantissait tous les lieux magiques que l'on connait. Dont Poudlard.
- Il resterait donc un traitre à Poudlard, proposa Clifford.
- Ou plusieurs. Un dans chaque maison, ce qui expliquerait qu'il n'ait pas eu à se procurer les mots de passe.
L'intervention de Pepper fut accueillie d'un silence songeur. Tous réfléchissaient. Et aucun n'était près d'imaginer que le cauchemar des élèves de Poudlard était prémonitoire.
ooOOoo
La nuit était tombée depuis si longtemps que la joyeuse rumeur des élèves avait laissé place aux bruits effrayants de la forêt interdite. Des hurlements, des grognements, des craquements. Ceux des arbres qui se pliaient parfois comme sous l'assaut de créatures gigantesques. Et ceux que l'on devinait à peine, comme venus troubler les habitudes.
Albus se tenait devant les portes du château, droit et assuré. Il se moquait du couvre-feu et de ce qu'il adviendrait de lui si un préfet ou un professeur s'apercevait qu'il était hors de son dortoir alors qu'il n'y était pas autorisé. Son cœur n'était en rien affolé. Il n'était que joie et patience.
Les années qui avaient passé ne l'avaient pas vu grandir. A peine dépassait-il d'un centimètre son père, le célèbre Harry Potter, que les mécréants appelaient parfois « le petit héros » parce que sa taille n'avait rien d'impressionnant.
Là où Lily, qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à sa mère, les dépassait tous deux largement, bien qu'étant la plus jeune de la famille, là où James témoignait de sa différence en dévoilant une taille et une carrure bien plus conséquentes, sans doute héritées de Blaise Zabini, Albus se complaisait de ce que la vie lui avait donné, de ce que son père lui avait légué. A ses yeux, rien n'était plus réjouissant que de ressembler au plus grand héros de sa génération.
Il n'en serait que plus aisé de s'attirer les faveurs d'une communauté déjà à genoux devant lui.
Ses cheveux, qu'il ébouriffait en toute discrétion quinze fois par jour pour accentuer la ressemblance avec son père, lui tombaient légèrement devant les yeux qu'il avait levés vers le ciel.
Un ciel dégagé de tout nuage, un ciel parsemé d'étoiles rougeoyantes énonciatrices d'évènements sanglants et de morts. Il en faudrait. Quelques-unes au moins. Il avait besoin d'au moins dix morts. Il sauverait les autres. Il avait tout prévu. Depuis des jours, des mois, des années.
Il avait tant attendu cet évènement. Il ne laisserait pas son avenir glorieux lui échapper. C'était cette nuit que tout se jouait. Il s'apprêtait à détrôner son père, à quitter Poudlard pour atteindre les sommets de la gloire.
La forêt se fit silencieuse. Un silence inhabituel, un silence inquiétant. Albus, pourtant, laissa ses lèvres s'étirer en un sourire béat. Un ultime sourire forcé à l'attention de ceux qu'il précipiterait dans la mort et l'oubli. Un ultime sourire forcé avant de sourire vraiment, couronné d'argent, de pouvoir et de gloire.
- Bonsoir Albus. Nous n'avions pas foi en toi mais tu nous as été utile.
- Tom, Elvis, vous m'en voyez ravi.
Le ravi de la crèche. Une couverture dont il s'apprêtait à se défaire.
- Le château est à vous.
Les frères Zigaro posèrent chacun une main sur les immenses portes de Poudlard. Un son se fit entendre, long, poignant. Comme une plainte craintive, un déchirement. Les portes de Poudlard fondirent en un amas fumant, ouvrant un accès total aux frères maudits.
ooOOoo
Teddy Lupin, en sa qualité de filleul du chef du bureau des Aurors, avait été nommé à la tête de sa brigade. Ils étaient cinq, trois garçons et deux filles. Cinq jeunes du même âge qui avaient passé la fin de leur scolarité ensemble et ne s'étaient jamais plus quitté.
La vie avait fait que le Survivant les avait renvoyés à Poudlard dès la fin de leur apprentissage, pour qu'ils en surveillent les environs, pour qu'ils protègent les élèves, et notamment Albus et Lily Potter. « Ce sont des cibles faciles », avait dit Harry. Teddy n'avait pas cherché à réfuter ses dires, il avait besoin d'un travail qui l'occupe, lui vide l'esprit, lui fasse prendre des risques et l'éloigne de ce petit appartement londonien qu'il partageait avec Victoire.
En six ans son groupe avait pris ses aises. Une petite grotte qui surplombait Pré-Au-Lard leur servait d'antre et se révélait une cachette parfaite pour les bouteilles de whisky qui leur tenaient chaud l'hiver. Et l'automne, le printemps et l'été. Le nord de l'Ecosse était humide et froid, et puis ils avaient passé l'âge de se chercher des excuses. La moitié de leur salaire, à tous, passait dans l'alcool. Ils résistaient de mieux en mieux à ses effets. Ils répétaient qu'il s'agissait là d'un travail nécessaire car il arrivait parfois qu'un Auror soit enlevé, et qu'ils résisteraient à un interrogatoire si leurs ennemis essayaient de les saouler pour en apprendre davantage.
Une excuse ridicule, surtout pour cinq Aurors à qui l'on ne confiait d'autre mission que de surveiller des gamins pré-pubères.
- Un jour Poudlard sera attaqué et nous prouverons notre valeur !, répétait Tallulah Mitchell à qui voulait bien l'entendre.
- Ce jour-là nous serons rouillés et l'alcool nous aura rendu aveugles, aimait à rétorquer Gwenael Palmyre.
Ils croyaient que ce jour n'arriverait jamais. Et voilà qu'il était arrivé, alors que Teddy terminait son troisième litre de whisky, que Tallulah ronflait à en faire vrombir la grotte et que Shannyn baignait dans sa bile.
Ce fut Milo Servan qui accourut, faisant sursauter Teddy qui ne se souvenait plus d'avoir vu l'un des siens sobre depuis longtemps.
- Le château est attaqué ! C'est les Zigaro ! Ils ont eu Palmyre !
Ils s'étaient appelé par leurs prénoms quelques temps, quelques mois tout au plus, le temps de comprendre que Teddy ne le ferait jamais, le temps de se calquer sur le filleul du Survivant à qui ils devaient cette vie d'épave où l'argent tombait sans qu'ils n'aient à quitter la grotte et ses bouteilles.
Tout au plus sortaient-ils faire deux rondes par jour, des rondes qu'ils effectuaient deux par deux après avoir tiré leur sort à la courte-paille.
- Palmyre ?, répéta Shannyn, un liquide brunâtre recouvrant ses cheveux et son visage.
- Ouais. Lupin, appelle le bureau, c'est putain de grave !
- Il est défoncé, nota Shannyn en découvrant plusieurs mégots aux pieds de leur leader. Je vais le faire.
- Hors de question, grogna Tallulah qui avait fini par se réveiller après que Milo l'ait giflée sept fois. On est Aurors je vous rappelle ! On n'est pas des foutues sentinelles ! On va pas appeler des renforts alors qu'un putain de défi s'annonce enfin !
- C'est de la vie de l'un de nous qu'il s'agit, là, pas de ces satanés gamins qu'on méprise, rétorqua Shannyn. C'est de la vie de Gwenael qu'il s'agit.
- Ca va, on sait tous que tu veux te le taper et on fera en sorte de te le rendre, cocotte. Mais on n'appelle pas les vieux, on va leur montrer de quel bois on se chauffe. Lupin ! Debout !
Teddy se redressa, sa tête lui tournait et il s'était uriné sur la jambe droite. Il voyait flou et n'avait pas la moindre envie d'affronter le froid, les bourrasques et la pluie.
- T'es sûre de toi, Mitchell ?, grogna-t-il.
- On sait tous que tu préfèrerais appeler ton cher parrain, lui refiler la patate chaude et rentrer te faire sucer par la reine Victoire, mais sors toi les doigts du cul pour une fois et viens te bagarrer !, sourit Tallulah. Ça va être mortel !
Mortel. C'était le mot. Tallulah Mitchel ignorait à quel point elle avait raison. Tout comme elle ignorait qu'elle ne boirait plus jamais une goutte d'alcool, ni ne reverrait ceux qui avaient rempli sa vie pendant six ans.
ooOOoo
Les sbires, habillés en uniformes qu'Albus et quelques autres espions leur avait fournis, avaient envahi Poudlard facilement, leur apparence ne suscitant aucune méfiance de la part des tableaux du château, seuls témoins de leur présence en cette heure plus que tardive.
Les faux-élèves s'étaient frayés un chemin facilement jusqu'aux quatre salles communes, donnant les mots de passe communiqués par Albus aux gardiens des lieux sacrés des quatre fondateurs de l'école, pour y placarder des affiches inratables. Les élèves avaient tous pris connaissance de ce mot doux les prévenant qu'une eau glaciale aux vagues violentes viendrait anéantir Poudlard et ses occupants s'ils ne prêtaient pas allégeance à la Source.
En toute connaissance de cause, Albus avait été l'un des premiers élèves à atteindre la Grande Salle pour le grand recrutement. D'autres n'avaient pas tardé, des préfets, des joueurs de quidditch, des élèves appréciés et influents, qui avaient un jour croisé la route des Zigaro et s'étaient laissé endoctriner. Dans le seul but de rassurer les élèves dubitatifs, les peureux, les hésitants, qui les avaient rejoint.
Albus en avait compté plusieurs dizaines. C'était beaucoup, mais pas suffisant. D'autres, plus méfiants, avaient couru prévenir les professeurs.
- Merci Albus. J'hésitais à prêter serment mais quand je t'ai vu, j'ai compris qu'il fallait le faire.
Albus se força à sourire à ce qui n'était qu'un stupide Gryffondor à ses yeux. Ils étaient nombreux, les lionceaux. Bien plus nombreux que les élèves des autres maisons. Et Albus savait que sa présence y était pour beaucoup. Ils avaient confiance en lui. Ils suivaient son nom, le courage de son père, la célébrité de sa famille, le souvenir de son frère.
- Tu n'aurais pas vu ma sœur ?
Le petit Gryffondor rougit, la gêne et la joie la plus pure d'être abordé par Albus Potter le paralysant quelques secondes. Avant qu'il ne reprenne ses esprits et hoche la tête de droite à gauche.
- Je l'ai vue un peu plus tôt. Elle a dit qu'elle ne viendrait pas. Elle a dit qu'il ne fallait pas venir. Elle ne doit pas savoir que tu es là. Elle est partie.
- Partie ? Où ça ?
- Dans l'autre sens. Beaucoup d'élèves sont partis dans l'autre sens. Avec Rose Weasley et Natasha Kandinsky. Et avec Scorpius Malefoy.
Albus sentit son sang bouillir dans ses veines. Que manigançaient donc les trois pantins de son frère ?
- Tu dis qu'ils sont beaucoup à être partis ?
- Oui. Des amis à moi, même. Tu crois qu'ils risquent quelque chose ?, s'inquiéta le jeune Gryffondor.
- Oh oui, répondit Albus d'une voix froide.
Le petit garçon trembla, effrayé par la lueur de folie qu'il voyait dans les yeux d'Albus.
- Crois-bien que je vais faire en sorte qu'ils courent un grave danger, ajouta Albus, furieux.
ooOOoo
Ministère de la Magie, bureau des Aurors
Harry Potter s'apprêtait à rentrer chez lui quand son second s'était présenté à lui, complètement affolé.
- Nous avons reçu un message de l'apprentie Alice Londubat. Elle prétend que Poudlard est attaqué.
- As-tu contacté la brigade affrétée à Poudlard ?
- J'ai eu Mitchell. Elle m'a semblé…
Le second se tût, gêné. Il n'approuvait pas certains choix de son supérieur et notamment ce traitement de faveur pour cinq apprentis qui ne le méritaient clairement pas.
Harry lança une poignée de poudre dans la cheminée la plus proche, demandant à entrer en contact avec le directeur de Poudlard. Celui-ci ne répondit évidemment pas, faisant monter d'un cran l'anxiété.
- Rameute tous les Aurors présents. Qu'ils me rejoignent au point de départ. Reste ici, je te contacte dès que j'en sais davantage.
- Je préfèrerai venir avec vous, chef. Mes enfants sont scolarisés à Poudlard.
- Les miens aussi. Crois bien que je ne laisserai rien arriver ni aux tiens ni aux miens.
Les mots étaient une nouvelle fois sortis tous seuls. Harry détestait affirmer un espoir comme s'il s'agissait de la vérité pure. Mais cela rassura son second qui lui offrit un sourire crispé. Et c'était là tout son rôle, rassurer la communauté magique britannique.
Ils étaient une douzaine à l'accompagner, et certains doutaient de la raison de leur présence à Pré-Au-Lard. Mais quand ils virent à quel point Harry Potter était soucieux, chacun se positionna dans des gestes millimétrés.
Harry tenta de joindre Alice, premier échec. Teddy ne répondit pas davantage. Ils trouvèrent Shannyn et Milo qui secouraient Gwenael, grièvement blessé. Tous les trois sentaient le tabac, l'alcool, la transpiration, l'urine, la mort. Harry était furieux. Et Tallulah Mitchell était étendue sur le sol, morte.
- Où est Teddy ?, cracha-t-il.
- La dernière fois que je l'ai vu il vomissait ses tripes dans le lac, répondit Shannyn avec une étonnante franchise.
- Pourquoi avez-vous appelé une apprentie plutôt que l'Auror de garde ?
- On n'a appelé personne.
- Qu'est-ce qu'Alice Londubat fait ici, alors ?
- Ils ont débarqué, expliqua Gwenael faiblement, difficilement. Ils savaient qu'il allait se passer quelque chose, c'est sans doute pour ça qu'elle vous a prévenu.
- Ils ?, répéta Harry.
- La bande de James.
Harry se tourna vers le château. Ses hommes accouraient déjà, prêts à combattre. Mais si James était impliqué, Harry doutait de l'ennemi à combattre.
ooOOoo
James rouvrit les yeux. Et ce qu'il voyait l'enchantait. Les étoiles qui scintillaient dans la nuit noire, les cimes de la forêt interdite, le lac noir dans lequel se reflétait la lune, et jusqu'aux pierres blanches qui l'entouraient. Les livres avaient raison, la tour de Serdaigle était somptueuse.
- Alors ?, murmura Natasha près de lui.
Elle s'était changée, portait des vêtements fluides, pratiques. James hocha la tête.
- Tout le monde va bien.
Ils s'étaient dispersés, envoyant des binômes sur chaque haute tour du château.
- Tu as entendu quelque chose ?
James se détourna. Cette vue, il aurait voulu la contempler pendant des heures. Il avait beau avoir parcouru le monde, rien ne lui semblait plus beau que le domaine de Poudlard. Un spectacle fascinant qui ne tarderait pas à disparaître.
- Les Zigaro sont persuadés qu'une vague gigantesque va inonder Poudlard.
- Ils le font croire.
- Non, ils en sont réellement persuadés. Et la Source n'a rien à voir là-dedans. Il y a quelque part autour de nous un moyen d'inonder Poudlard. Un moyen ancestral, qui date de la création-même de Poudlard.
- Aucun fondateur n'aurait fait ça !
James se contenta de hausser les épaules. Il ne sursautait pas. Il ne sursautait plus. Beaucoup d'élèves criaient, pourtant. Les pancartes accrochées par les sbires des Zigaro avaient fait naître la peur. La peur avait alimenté les rumeurs, les avis, le scepticisme ambiant, les dissensions. Certains avaient couru jusqu'à la Grande Salle. On leur disait qu'ils ne risqueraient rien, qu'ils seraient protégés, qu'ils seraient en sécurité. D'autres restaient sur leurs gardes, voulaient conserver leur libre-arbitre. « Je ne prête allégeance qu'à Poudlard », avait dit un Poufsouffle de troisième année.
Des fratries s'étaient séparées, des amis se disputaient dans les couloirs. Certains étaient retournés se coucher, persuadés d'être l'objet d'une mauvaise blague. D'autres, enfin, tentaient de fuir par tous les moyens, faisant tinter le lourd portail du domaine.
- Qu'est-ce qu'on fait alors ?, s'impatienta Natasha. On ne va pas rester là quand même !
- Les Zigaro ont demandé à leurs espions de trouver le mécanisme qui leur permettra d'atteindre leur but. Nalani, Oscar, Scorpius et Keith se tiennent prêts. Dès que j'entendrai l'espion parler aux Zigaro, nous nous envolerons vers ce point. Et nous les arrêterons.
Dans son dos, Natasha laissait clamer son désaccord.
- S'il y avait un mécanisme pour inonder le château tu ne crois pas que quelqu'un l'aurait déjà trouvé ? Genre Voldemort ? Ou un autre mage noir…
- Peut-être l'ignoraient-ils.
- Et les Zigaro sont au courant, eux ? Tu ne me le feras pas croire !
- Nombre de lieux magiques sont pourvus d'un mécanisme de défense. Les fondateurs peuvent avoir prévu un mécanisme qui repousse une éventuelle attaque.
- Sous la forme d'un tsunami géant ?, railla Natasha. J'en doute. Mais soit, je ne te ferai pas changer d'avis et toi non plus. Où sont les autres ?
- Ils surveillent l'intérieur. Une annonce sera faite avant que la vague ne soit déclenchée. Ils profitent de la peur générale née du cauchemar commun et des annonces qu'ils ont placardées. Ils tentent d'endoctriner les élèves en leur faisant croire qu'ils seront sains et saufs s'ils prêtent serment. Alice, Solenne et Keanu répertorient ceux qui ont répondu à l'appel. Les autres les couvrent.
- Et quel est mon rôle, à moi ? J'espère que tu n'as pas l'intention de me laisser ici !?
- Je n'en ai pas le droit. Tu ne m'appartiens pas, Natasha. Tu es libre et je sais que tu n'aimerais pas rester en arrière. Alors je te propose de m'accompagner. Je compte bien empêcher les Zigaro de sévir et j'ai dans l'idée qu'Albus sera dans les parages.
James se tut. Il n'avait pas besoin d'ajouter quoi que ce soit. Natasha était portée sur l'action, elle trépignerait si elle devait se cantonner à un rôle d'observation. Et elle haïssait suffisamment Albus pour ne pas redouter de l'affronter. Et elle aimait suffisamment James pour ne pas le laisser se faire avoir par son petit frère.
James la sentit acquiescer dans son dos. Il laissa les sens du cerf l'envahir, prolongeant son flair et son ouïe vers les Zigaro.
Il les avait quittés voilà plusieurs années. A l'époque il était téméraire, courageux, un peu fou. Inexpérimenté, malhabile, mauvais combattant.
Aujourd'hui il était formé, rompu à l'effort, infatigable. Et tout aussi courageux. Et tout aussi fou.
Aujourd'hui il était prêt.
ooOOoo
Les frères Zigaro avaient toujours eu le goût de l'effort. L'enseignement d'un père ambitieux qui les avait toujours tirés vers le haut.
Tom et Elvis s'étaient éclipsés, cachés, préparés. Retrouver Poudlard après tant d'années, pouvoir s'y introduire sans ce masque qu'ils avaient porté durant leur scolarité, faire une brève démonstration de leur talent en détruisant quelques symboles du château, pour accroitre la peur des élèves, leur procuraient un sentiment d'allégresse. C'était comme monter sur scène après des semaines, des mois de répétitions. Comme réciter un texte maîtrisé, comme présenter un ouvrage parfait.
Désormais ils se trouvaient dans un couloir du troisième étage, dans une attente plus patiente que nerveuse. Leurs espions s'étaient présentés dans l'ordre, tête et épaules baissées. Nul ne s'était montré à la hauteur de la tâche confiée. Calmement, Elvis avait levé sa baguette. Il maîtrisait sans mal le sortilège d'amnésie et ne s'encombrait pas d'empathie. S'introduire dans les pensées d'un être soumis était un jeu d'enfant, frapper un grand coup dans sa mémoire, sans se soucier de sa personnalité, de ses attaches ni de ses préférences était grisant. Une fois qu'il se retirait, une fois qu'il abaissait sa baguette, les élèves s'écroulaient, leurs maux les brûlant de l'intérieur. Rares étaient ceux qui survivaient et la mort était peut-être souhaitable, préférable à passer toute une vie à essayer de recoller les morceaux de ses propres pensées.
Enfin arriva le dernier espion. Celui sur qui ils avaient si peu misé. Celui qui pourtant ne les avait jamais trahis. Celui qui avait réussi.
Keziah Kent, Serpentard de cinquième année.
Lui les regardait fièrement, lui ne cillait pas.
- Nous te suivons, déclara Tom avec émotion.
Keziah les mena à travers différents couloirs, mais toujours au même étage. Un étage dont Tom et Elvis n'avaient que peu de souvenirs, parce qu'il était loin d'être le plus intéressant ni le plus emprunté à Poudlard. Enfin ils arrivèrent dans l'aile la moins fréquentée, qui surplombait le lac noir. Les deux frères échangèrent un regard entendu, rêvant déjà du lac qui se viderait bientôt pour recouvrir le château.
- C'est ici, affirma Keziah.
Il s'inclina docilement, désignant une protubérance sur le socle d'une gargouille.
- Il suffit d'appuyer ?, balbutia Tom, incrédule. Des tonnes d'élèves ont dû s'adosser à cette gargouille. Et jamais le château ne fut inondé.
- Il faut poser sa baguette et prononcer un mot de passe. Le mot de passe qui a été choisi est l'enchantement élémentaire.
- De l'eau ?, demanda Tom, presqu'inutilement.
- Non, celui de l'air, répondit pourtant Keziah Kent. Une entourloupe qui permettait à Rowena Serdaigle de se prémunir.
A nouveau les deux frères échangèrent un regard mais ne pipèrent mot. Ils tenaient enfin le dernier point, l'ultime étape, de l'objectif qu'ils cherchaient à atteindre. Ils savaient qu'ils n'auraient droit qu'à un essai, ils savaient que leur salut ne tenait qu'à la parole de leur espion.
- Es-tu sûr de toi, Kent ?
- Oui, répondit l'espion avec aplomb.
- Tes égaux ont accumulé les échecs, même le plus brillant des Serdaigle, même le plus loyal des Poufsouffle, même le plus tenace des Gryffondor. Même le plus ambitieux des Serpentard.
Keziah Kent s'octroya le droit d'esquisser un sourire torve.
- Si tu me permets de reprendre tes mots, Elvis, Albus est bien moins brillant, loyal et tenace que moi. Et surtout, il est bien moins ambitieux.
Il laissa quelques secondes passer avant d'enchaîner.
- Je n'ai rien à perdre. Je crois l'avoir assez prouvé quand j'avais sept ans. Je ne vis pas dans l'espoir d'écraser mon frère ni d'égaler mon père. James Potter est un nigaud qui passe son temps à l'étranger, je doute qu'il suive avec attention la presse locale. Mon frère a été posé sur son piédestal avant même de savoir dialoguer convenablement. Harry Potter reste indétrônable. Et mon père est un irlandais sans talent ni panache. Albus a tout à gagner mais également beaucoup à perdre. Il ne se donne pas les moyens de ses ambitions, il se laisse dévorer par elles. Moi je suis le jumeau maudit, le fils ignoré. Je n'ai pas cherché à nouer de fausses alliances ni à m'entourer de crétins pour m'ouvrir les portes, encore moins à m'acoquiner du rejeton des Malefoy. Je ne fais pas dans le costume, dans l'accessoire, je ne suis pas sur une scène, je ne joue pas le rôle d'un autre. Je suis Keziah Kent, et je n'ai rien à perdre.
- La vague ne fera pas d'exception. Ne regretteras-tu personne ?
- J'ai du respect pour certains professeurs. J'ai appris beaucoup de choses depuis que je suis ici, mais j'en avais également appris avant de venir ici et personne ne me manque en Irlande.
- Pas d'ami ? De petite-amie ?
- Je n'éprouve aucun sentiment pour les élèves de ce château, déclara Keziah sans ciller. Je n'éprouverai donc pour eux aucune pitié.
Elvis recula d'un pas, soulagé par le discours de son espion. Mais il en fallait plus pour convaincre son frère.
- Les mots ne me suffisent pas, lâcha Tom comme on énonce une futilité. Endoloris !
Le corps de Keziah résista quelques secondes, avant de lâcher. Sa baguette roula sur le sol. Ses jambes titubèrent. Son corps était transi de soubresauts. Il ne put retenir ses larmes alors que le maléfice semblait faire fondre tous ses organes, ses membres et jusqu'à ses cinq sens. Lorsque Tom mit fin à la torture, Keziah était à genoux, prostré dans sa douleur.
- Est-ce un mensonge ?, demanda Tom d'une voix guillerette.
Au terme d'un effort qui lui semblait surhumain, Keziah Kent se redressa, fixant ses yeux rougis dans ceux de son tortionnaire.
- Non, je vous ai dit la vérité.
- Hum. C'est ce que nous allons voir… Endoloris !
Keziah rampait, Keziah s'enroulait sur lui-même, Keziah hurlait. Le maléfice prit fin et Tom posa la même question. Et Keziah balbutia la même réponse. Et la torture reprit. Le garçon accepta sans broncher les trois autres maléfices, avant de sombrer dans l'inconscience.
- Cesse donc de jouer avec lui, intervint Elvis d'une voix réprobatrice.
- Tu sais bien que c'est mon maléfice préféré, rétorqua Tom d'une voix enfantine.
- Il ne résistera pas à une torture de plus.
- Il ne nous est plus d'aucune utilité.
- Si. Je veux qu'il répète son petit discours sur les ruines du château. Je veux que la communauté magique britannique sache que Poudlard était infesté de gamins prêts à tout pour le détruire de l'intérieur. Ce bon vieux Briscard, s'il survit à la vague, tombera de son trône. Cette succession de directeurs idéalistes et bienpensants cessera. Occupe-toi de lui. Mets-le en lieu sûr. Il doit survivre.
- Et les autres ?
- Goyle les a mis à l'abri, à l'exception d'un seul. Ce cher Albus Potter. Je veux que ce soit lui qui active le mécanisme. Trouve un moyen d'immortaliser ce moment. Et de le saucissonner juste après.
- Sa mort nous sera plus utile que sa vie, acquiesça Tom. Il en a toujours été ainsi. J'aurais préféré avoir toute la famille. Ou juste les représentants masculins. Le Survivant et son héritier…
- Nous nous occuperons de James plus tard. Les occasions ne manqueront pas après ce coup de génie. Quant au Survivant… Mieux vaut qu'il survive. Sa mort aurait fait de sa femme et de sa fille des martyrs. Mieux vaut lui faire subir le même sort qu'à Briscard, une chute sans précédent et sans aucun moyen de se racheter. D'adulé il sera désormais haï.
- Il sera vite destitué de ses fonctions et aura tout le temps de pleurer sur le cadavre de ce cher petit Albus, sourit Tom.
- C'est ici que nos chemins se séparent, mon frère. J'ai un discours à clamer.
- Tâche d'être un bon orateur, railla Tom.
Il en avait toujours été ainsi. Elvis savait parler, Tom maniait la baguette mieux que personne. Ensemble, ils étaient complémentaires, fusionnels, imbattables.
- N'oublie pas, Tom. Attends mon signal et fais en sorte qu'Albus soit là au bon moment.
- Je ne l'oublierai pas. C'est lui le coupable. Nous avons juste compris qui il était et avons tout fait pour l'empêcher n'anéantir le haut lieu de la communauté magique britannique. Malheureusement, nous sommes arrivés trop tard, ajouta Tom d'un air faussement fataliste.
C'est sur le sourire attendri et conquis de son frère que se conclut leur séparation.
ooOOoo
Vincent Goyle, Louis Weasley et Jean-Paul Sphère étaient parmi les plus patients de la bande. Loin de la fougue de Nalani ou de la témérité de James, ils acceptaient avec sérénité d'agir dans l'ombre, car nul n'avait jamais été traité de lâche parmi eux, tous avaient un rôle à jouer, jamais plus important que celui d'un autre.
Tous les trois suivaient discrètement le « groupe des espions de Poudlard », comme les avait appelés Juliet Hawkes. A leur tête marchait prudemment Grégory Goyle, le père de Vincent.
Louis et Jean-Paul avaient décidé avec sagesse qu'il ne servait à rien d'intervenir précipitamment. Ils avaient entendu que Grégory Goyle avait pour mission de mettre le groupe d'espions à l'abri et préféraient s'en assurer que de leur faire courir un quelconque danger. Mais c'était sans compter leur ami Vincent dont la présence ne passait pas inaperçue.
- Votre salut se trouve derrière cette porte, affirma Grégory Goyle. Courrez vous mettre à l'abri.
- Et vous, monsieur ?, s'inquiéta le plus jeune des espions, qui portait les couleurs de Gryffondor.
- Je vous couvre.
La plupart des espions acquiescèrent, mais pas le petit Gryffondor qui restait immobile. De là où ils se cachaient, les trois amis le virent fixer quelque chose avec curiosité. Une chose qui se dévoila bientôt à eux, alors que Grégory Goyle faisait volte-face pour observer le couloir. Dans sa main était posé un petit objet, semblable à un strutoscope, illuminé d'un faisceau rouge sang.
- Qu'est-ce que c'est monsieur ?, demanda le petit Gryffondor.
Les jeunes espions qui avaient déjà pris la fuite revinrent sur leurs pas, intrigués par le ton de leur camarade.
- Il s'agit d'un objet enchanté, répondit placidement Grégory Goyle. Une alarme.
- Une alarme qui vous prévient de quoi ?
- De la proximité de quelqu'un.
Vincent se glaça d'effroi. Louis et Jean-Paul échangèrent un regard, affirmant la prise sur leur baguette.
- De qui, monsieur ?
- De mon fils, conclut Grégory Goyle d'une voix froide.
Il fit quelques pas dans le couloir, s'approchant dangereusement des trois amis, toujours cachés. Il s'arrêta devant la tapisserie qui les dissimulait et Louis retint son souffle. En vain.
- Viens ici mon petit Vincent. Viens voir papa.
ooOOoo
La salle des professeurs était plongée dans la pénombre. Les quatre directeurs de maison, leurs collègues, et le directeur Briscard étaient couchés les uns contre les autres.
Immobilisés, enchaînés, bâillonnés, désarmés.
Ils ne pouvaient communiquer. Ils ignoraient donc qu'ils partageaient la même pensée, la même déception.
Tous avaient été attaqués par un élève, tous avaient commis la négligence de faire confiance. Nul n'avait anticipé que le mal frapperait de l'intérieur.
La confiance qu'ils enseignaient et qu'ils prônaient quotidiennement en leur avait jamais paru aussi amère.
ooOOoo
« … Je sais ce que vous ressentez. Je fus comme vous, je fus l'un d'entre vous. Et comme chaque élève de Poudlard j'ai à cœur de voir nous survivre ce château imprenable. Mais d'autres n'ont pas ce désir désintéressé. D'autres veulent briller sans panache, en déployant la crainte et la souffrance. Je n'y ai pas cru, vous savez. Comme beaucoup d'entre vous j'ai douté. Mais mon frère et moi avons eu la preuve que Poudlard va être attaqué et votre seule chance de vous en sortir est de placer votre cœur, votre âme, votre espoir en la Source. Elle seule est Puissance. Elle seule peut contrôler toutes les formes de magie. Elle seule peut vous protéger… »
L'écho faisait trembler les parois les plus fines et les flambeaux accrochés çà et là. La voix d'Elvis se diffusait partout, dans la plus haute des tours et jusqu'au dernier cachot.
Cet écho, les plus âgés le sentaient mordre leurs souvenirs les plus horribles. La Bataille de Poudlard, la voix de Voldemort, les cadavres sur le sol, de longues années à s'en remettre, à reconstruire une communauté brisée.
Cet écho, les plus jeunes le subissaient, autant que le doute qui s'immisçait en eux.
Cet écho faisait bouillir James de l'intérieur.
« Ces dingues vont passer à l'attaque ! » avait prévenu Alice. « Ils vont le faire, par Merlin, et c'est pour bientôt. »
Mael, qui surveillait Tom à bonne distance, affirmait qu'Albus n'était pas encore arrivé sur les lieux.
- Je persiste à croire que les Fondateurs n'ont jamais créé de moyen d'inonder Poudlard, murmura Natasha alors que la voix d'Elvis continuait de faire trembler le château.
Elle essayait de se rassurer, James le savait, et il ne faisait rien pour la soulager. A peine réduisait-il le pas, tiraillé entre son sens du devoir et l'envie irrépressible de protéger la femme qu'il aimait. Mais ils avaient déjà atteint le troisième étage et Tom n'était plus très loin. James s'arrêta, évitant toujours tout contact tactile avec sa belle.
- Mael est sûr de lui, Albus n'est pas là. Tu pourrais…
- Non, coupa Natasha. On est ensemble, on reste ensemble.
- Ça risque de très mal tourner.
- Ça tourne rarement très bien avec les Zigaro, sourit-elle tristement.
Il sut qu'il ne pourrait rien y faire, qu'elle avait pris sa décision. A quelques mètres d'eux, Oscar et Susie brandissaient déjà leur baguette, blêmes malgré leur conviction commune. James s'apprêtait à les rejoindre mais Natasha le retint, posant sa main brûlante sur lui. Il sursauta, se dégageant prestement. Elle paraissait blessée mais il s'en moquait, il tenait à garder les idées claires pour les protéger tous les deux, il se persuadait qu'ils se retrouveraient plus tard, qu'ils auraient tout le temps, alors, de s'étreindre et de rattraper le temps perdu.
- Je comprends, murmura-t-elle avec douceur.
- Allons-y alors.
- Veille sur Susie, ajouta-t-elle toutefois d'une voix blanche. L'animal en moi a perçu un son jusque-là inconnu, celui d'un tout petit cœur qui bat dans un autre corps, celui de sa mère.
Le peu de couleurs qui résidaient sur le visage de James s'effacèrent. Susie était enceinte. Susie portait la vie en elle. Susie ne devait pas être blessée. Il acquiesça, ses doigts tremblant autour du bois de sa baguette.
Les quatre amis, rejoints par Mael, marchèrent jusqu'à Tom Zigaro. Mais celui-ci n'était pas seul. A ses pieds, Keziah Kent paraissait inconscient mais sur chaque côté, comme entourant le plus jeune des frères Zigaro, une rangée de binômes semblait n'attendre qu'un signe de sa part.
- James Potter, sourit Tom, absolument ravi. Comme on se retrouve.
Il garda sa baguette baissée avec nonchalance et sans aucune forme de peur, et leva l'autre main dont il claque deux doigts entre eux.
Les rangées d'hommes, de femmes et d'enfants se mirent en mouvement, comme s'ils n'avaient été que des pantins au service d'un bourreau. Ils s'arrêtèrent en rangs parfaits devant le leader, le protégeant sans aucune forme de réserve. Les comptes étaient vite faits, ils étaient seize. James se rapprocha de Natasha et sentit ses amis resserrer les rangs. Ils étaient cinq.
Pendant un temps qui leur sembla aussi bref que long, personne n'esquissa le moindre geste. Las, ce fut Oscar qui lança les hostilités. L'homme qui se trouvait juste devant Tom Zigaro vit son bras droit se détacher de son corps. Il n'en sembla pas perturbé pour autant, et aucun sang ne s'écoula de la plaie béante.
- Ils sont déjà morts, lâcha Mael qui résistait difficilement à battre en retraite.
Mais il n'eut pas le temps de le faire car déjà les sorts fusaient de toutes parts.
ooOOoo
Les sorts fusaient de toutes parts. Louis Weasley était étendu, les plus récentes de ses plaies de dragonnier s'étaient rouvertes sous le coup d'un maléfice. Elles recrachaient du sang poisseux sur son visage figé dans une grimace inconsciente. Jean-Paul résistait toujours, mais reculait à chaque sort. Il s'épuisait autant à contrer la fougue des jeunes espions qu'à encourager Vincent, qui enchaînait les charmes du bouclier, incapable d'attaquer son père.
Une ombre surgit alors derrière eux, et Jean-Paul se jeta sur le côté, persuadé qu'ils étaient attaqués. Mais le sourire de Keith le rassura. Il se permit de regarder derrière lui et laissa échapper un soupir de soulagement.
Pepper, Clifford et Juliet entouraient Vincent, prêts à affronter son père à sa place, prêts à se battre pour lui.
On avait beau prêter bien des défauts aux Serpentard, ils prouvaient qu'ils n'étaient pas exempts de loyauté.
ooOOoo
Albus rayonnait. L'invasion du château par leurs sbires avait permis aux Zigaro de mettre à bien leur plan maléfique, et Albus attendait avec grande impatience de tout savoir à ce propos, pour mieux les contrer et endosser le rôle de Sauveur. Ainsi il prendrait la place qui lui revenait. Celle de son père.
- Albus !
Celui-ci sursauta, reconnaissant sans mal la voix tant haïe. Les mêmes cheveux et les mêmes yeux que lui, à peu de choses près la même taille et la même carrure, son père s'arrêta brusquement face à lui, comme un reflet à peine fané par le temps.
- Par Merlin, tu es sain et sauf ! Regagne ta salle commune, j'ai envoyé des hommes garder l'entrée de chaque salle commune, tu y seras en sécurité.
- Non.
- Je comprends que tu veuilles te battre, j'ai fait la même chose à ton âge. Mais tu n'as que dix-sept ans et… Tu as un père. Le mien ne pouvait pas venir se battre à ma place. Moi je le peux. Je le dois. Alors laisse ton vieux père se battre et file te mettre à couvert.
Albus inspira un bon coup et plongea ses yeux haineux dans ceux de son père, alertes mais larmoyants. Le fils n'avait jamais accepté que son père puisse être à la fois si fort et si faible. Lui ne commettrait pas les mêmes erreurs. Lui était imperméable à l'amour.
- Tu ne comprends rien, s'entendit-il dire d'une voix si froide qu'il vit son père reculer de deux pas. Tu n'as jamais voulu comprendre. Ceux que tu envisages de combattre sont entrés grâce à moi. Je ne partirai pas me mettre à couvert. Pas maintenant. Je ne risque rien. Les tiens ne m'attaqueront jamais. Et les miens n'agissent que selon mes ordres.
- Mais enfin Albus… Tu ne peux pas… Ne me dis pas que tu…
- Je viens de te le dire. Alors combats-moi si ça te chante. Mais à la fin on sait très bien qui gagnera. Profites bien des prochaines heures. Dans peu de temps tu descendras de ton piédestal. Tu me laisseras ta place. Et si tu refuses, si tu résistes… Je la prendrai de force, quitte à te tuer.
Les quatre émeraudes se faisaient face. La froideur dans les deux premières, résolues et obstinées. L'incompréhension d'un père aimant prenant conscience de la vérité. Cette même vérité qu'il repoussait au loin, malgré la peur de sa fille. Malgré les mots de son fils aîné.
- J'espère que James réussira là où j'ai échoué, murmura Harry, défaitiste.
- James ?, grogna Albus. Comment veux-tu qu'il m'atteigne ? Il n'y est jamais parvenu alors qu'il était ici.
- Il est ici. Il se bat contre les Zigaro en ce moment-même. Et dire que je le laisse affronter seul les pires ordures que notre génération ait engendrées pour te mettre en sécurité, toi qui marches avec eux depuis le début.
Harry se détourna difficilement. Il lui coûtait d'abandonner un fils pour voler au secours de l'autre. Albus avait toujours été son fils. James avait toujours été l'autre.
- S'il te reste un peu d'amour et de respect pour moi, fais ce que je te dis, Albus. Va te mettre en sécurité. Et laisse-nous mettre fin à ce…
Harry s'interrompit. Albus ne l'écoutait plus. Albus ne l'avait jamais écouté. Albus était déjà loin. Et il n'y avait aucune trace d'amour et de respect dans le dernier regard qu'il lui avait lancé.
ooOOoo
Les amis reculaient toujours plus. La partie semblait perdue d'avance. Et James espérait. Et James attendait. Il n'était plus ce petit garçon qui cherchait son père, ce héros qui triomphait toujours des méchants. Il ne serait jamais un combattant, un guerrier capable de se défaire de ses ennemis. Il était juste un garçon ordinaire, pris dans une posture plus que fâcheuse, espérant qu'on vienne les délivrer. Les sauver.
Tom aussi regardait tout autour de lui. Tom aussi espérait. Tom aussi attendait quelqu'un. En lui résultait un fin espoir, celui de voir son frère saupoudrer la pièce d'une de ses poudres magiques, qui anéantirait les souvenirs récents de ces gamins. Oui Tom espérait encore en faire sa plus belle armée. La Clef du Rassemblement et ses amis par dizaines, et d'autres viendraient encore, ses anciens coéquipiers de quidditch, quelques jeunes qui l'appréciaient et qui viendraient renflouer les rangs de cette coalition. L'armée tuerait alors l'un des leurs. James, dans l'idéal. Et toute la communauté se détacherait des héros pour s'agenouiller devant eux, devant la Source.
Voyant l'un des siens lancer un sectumsempra, Tom hurla pour la énième fois qu'ils ne devaient tuer personne. Attaquer, repousser les gamins jusqu'à ce qu'Elvis donne le signal, jusqu'à ce qu'Albus arrive. Pas les tuer, non. Pas encore. Tom envoya une lourde implosion de poussière et siffla le bref repli de ses troupes.
- Gardez-les en vie. L'attente ne sera plus très longue. S'il en manque un, si l'on en tue un, les autres chercheront à savoir pourquoi, même sans souvenir. Ils l'attendront, chercheront à le retrouver. Ils seront prêts à tout pour ça et leur engouement attirera l'attention de la communauté. Et nous ne voulons pas que ça arrive.
- Pourquoi ?
Tom et ses pantins se détournèrent d'un même mouvement. Le visage de James Potter apparaissait à travers les volutes de fumée, un visage semblable et pourtant différent.
- Comment fais-tu pour y voir ? Pour respirer ?, demanda Tom, visiblement impressionné.
- Les réponses c'est donnant-donnant. Je vais te montrer, Tom, c'est pas si compliqué.
Faisant fi bravement de la dizaine de baguettes braquées sur lui, James s'avança. Mais son corps était plus différent, encore, que son visage. Quatre pattes avaient pris la place de ses pieds. Au loin ses amis l'appelaient, de plus en plus fort.
- Un Animagus, souffla Tom.
Et un autre se matérialisa dans les airs, si vite et si brusquement qu'il n'eut pas le temps d'identifier le volatile à la taille impressionnante. Transformée en phénix, Natasha fondit sur lui et planta ses griffes acérées sur son visage, lui tirant un hurlement de pure souffrance.
Les pantins, n'agissant que selon ses ordres, gardèrent leur baguette baissée, figés dans l'attente. Autour d'eux l'épaisse fumée se dispersait et Mael, Oscar et Susie firent pleuvoir sortilèges d'entrave et de désarmement.
Toujours transformé, James donna deux grands coups de sabots contre la fenêtre la plus proche et Natasha ne perdit pas de temps, alors que sous ses serres Tom se débattait en hurlant. Le phénix prit de la hauteur et ouvrit ses griffes, laissant le corps de Tom tomber lourdement.
Natasha observa sa chute avant de plier ses ailes pour revenir sur le palier du troisième étage. Elle retrouva forme humaine en même temps que James et ne le laissa l'étreindre que brièvement.
- Il a essayé de m'arracher une griffe, grimaça-t-elle en se tenant la main.
James usa de beaucoup de douceur et faillit tourner de l'œil en découvrant l'annulaire gauche de sa petite-amie qui tremblait, violacé, dissocié du reste de la main dont il n'était plus relié qu'à la force de quelques fibres de chair meurtrie.
- Si tu comptais me passer la bague au doigt c'est loupé, souffla la jeune fille en retenant ses larmes.
James ne l'avait jamais vue aussi pâle. Elle avait besoin de soins.
- Tu vas monter sur mon dos et je vais me transformer, commença-t-il en se positionnant. Je vais t'amener à…
Mael posa sa main sur l'épaule de James, plus pâle encore que Natasha. James s'aperçut que le discours d'Elvis avait pris fin et son instinct lui souffla qu'il était temps de déguerpir. Mais il n'en eut pas le temps.
- Il sait. Elvis. Il sait ce qu'on a fait à son frère.
- Il ne fera rien, marmonna Natasha, à deux doigts de s'effondrer.
Susie se précipita pour l'aider mais Natasha refusa. Ainsi blessée elle devenait une proie facile, elle ne voulait pas faire courir plus de risques à Susie, et au bébé qu'elle portait.
- Tu sais ?, murmura Susie.
A défaut de trouver la force d'ouvrir la bouche, Natasha esquissa un petit sourire. Empli de douleur et pourtant radieux. Elle sentit un bras musclé enserrer sa taille et reconnut la douce odeur musquée d'Oscar.
- Alice vient de me confirmer qu'Elvis restait en position dans la Grande Salle, déclara James en ouvrant les yeux.
Pourtant des bruits d'explosion se faisaient entendre, de plus en plus proches.
- On est trop hauts pour voir si Tom s'est relevé, cracha Mael qui regrettait de n'avoir eu la présence d'esprit d'arracher la baguette de son adversaire avant que Natasha de le lâche.
- Ce n'est pas Tom, intervint faiblement Keziah Kent.
Le garçon, couvert de poussière et de sang, se releva péniblement.
- Ils ont profité de leur longue absence pour trouver un nécromancien, soupira-t-il désabusé.
- Ça existe ?, demanda Natasha, affolée.
Tous se tournèrent vers James qui acquiesça. Il avait suffisamment parcouru le monde magique pour savoir que la magie n'avait que peu de limites.
- Wolfgang Zigaro, souffla-t-il. Leur père.
Le château se mit à trembler de plus en plus fort, comme souffrant de maux qui ébranlaient jusqu'à ses fondations. Le lac devint rouge sang, la forêt semblait plus sombre que jamais.
Les amis se rapprochèrent, entourant Natasha qui sombrait peu à peu dans l'inconscience. Une larme roula sur la joue de Keziah.
- Empêche-le d'activer le mécanisme, implora-t-il en s'accrochant à James. Empêche ton frère d'atteindre cette foutue gargouille.
Sous la prise désespérée du jeune Serpentard James hocha la tête pour le forcer à le lâcher. Une lueur d'effroi absolu faisait briller les yeux verts du Serpentard qui s'écroula.
- Je ne m'y connais pas autant que Keanu ou Solenne mais il s'est pris un paquet de maléfices, identifia Mael. Il a besoin de soins de toute urgence.
- Il n'est pas le seul, rappela James en couvrant le corps de Natasha.
- Les explosions se rapprochent, les informa Oscar qui était parti en reconnaissance. Le père Zigaro fait fondre les murs qui s'écroulent sur les élèves. Il est trop tard pour battre en retraite.
James détourna difficilement les yeux de sa petite amie. Las et résigné il se redressa lentement et se positionna près de ses trois amis qui brandissaient déjà leur baguette. Leur plan était un sombre échec et James se demanda s'il n'aurait pas mieux valu laisser une vague géante engloutir le château.
ooOOoo
Le cœur de la bataille fut facile à trouver. Il suffisait d'escalader les décombre, de frôler les murs, d'ignorer les voix qui le suppliaient de leur venir en aide, de rester indifférents aux corps qui tombaient, d'éviter les sorts qui fusaient.
Certains ne l'appelaient pas à l'aide. Ils étaient peu nombreux mais entrevoyaient l'espoir rien qu'en le croisant. Ils continuaient d'avoir foi en lui, ils se croyaient transportés dans le passé, au cœur d'une bataille plus sanglante encore, qui avait pourtant précédé leur naissance. La Bataille de Poudlard, celle qui avait vu Harry Potter triompher du mal absolu.
Ils croyaient que, comme son père avant lui, Albus ne participait pas aux combats pour mieux atteindre le cœur du conflit. Ils avaient raison. Et tort à la fois.
Les lieux n'avaient rien à voir avec ce qu'il avait imaginé. Cette nuit, il l'avait rêvée si fort qu'il s'était concentré sur ce qui avait de la valeur à ses yeux. Il avait imaginé le hall d'entrée, intact et scintillant, où tout Poudlard l'aurait vu triompher à son tour, l'érigeant telle une divinité. Il se désolait que le cœur du combat se déroule au troisième pallier des escaliers centraux, un lieu commun et déserté, où son triomphe ne serait apprécié que par peu d'êtres humains. Dans ce rêve qu'il faisait toutes ces nuits, il était beau et distingué, il triomphait et accueillait dans ses bras Scorpius Malefoy, qui lui jurait son amour total sous les acclamations de la foule.
Comprenant qu'il arrivait à destination, Albus observa son reflet dans la fenêtre la plus proche. Ses cheveux étaient aplatis par la chaleur qui régnait. Une chaleur humide, née de maléfices puissants qui ricochaient entre les murs. Son uniforme, soigneusement choisi quelques heures plus tôt, était couvert de suie, et de toute cette poussière qui assombrissaient les lieux.
Mais le pire était ce qui transformait son rêve le plus fou en cauchemar. L'odeur putride du sang, celle de la sueur, celle de la mort. Les sols rendus glissants par la bile, l'urine et les flaques rougeâtres qui demeuraient quand les corps se relevaient difficilement. L'air était empli de particules de poussière, d'éclats de pierre. Les cris l'assourdissaient. Les corps qui ne se relevaient pas le rendaient malade. Certains paraissaient intacts, d'autres étaient déjà froids, ou transpercés, laissant entrevoir la chair à vif, les organes mêlés au sang. Les yeux clos, ceux qui restaient ouverts mais sans vie.
Il marchait pour ne pas voir, pour ne pas entendre, pour ne pas sentir. Il voulait sortir, se jeter dans le lac, dans l'herbe humide, retrouver son dortoir et la tiédeur de ses draps. Mettre le plus de distance possible entre ces horreurs et lui. Ne plus voir que le vert et l'argent des serpents, ne plus sentir que la lavande qu'un elfe délicat saupoudrait sur ses couvertures. Ne plus rien entendre d'autre que le silence.
Le rire d'Elvis Zigaro lui glaça le sang. Il se tenait aux côtés de Tom, tous deux sains et saufs, prouvant à la terre entière qu'ils avaient fui toutes ces années dans le but de revenir plus forts, de s'entraîner à combattre, de s'entraîner à tuer. Albus recula mais la porte se referma dans son dos. Pris au piège, il reconnut quelques corps qui se tortillaient de douleur. Natasha Kandinsky, des amis de James, des Aurors qui travaillaient avec son père. Et, bien sûr, recroquevillé aux pieds des Zigaro, son frère. James Sirius Potter.
- Eh bien, mon cher Albus, tu en as mis du temps, sourit Tom. Aller, viens ici. Accomplis ton destin.
Tom désigna une gargouille ordinaire, semblable à toutes celles qui peuplaient le château. Le mécanisme était juste là. Il n'avait qu'à poser sa baguette sur l'irrégularité de la pierre et à prononcer quelques mots, et l'eau se déverserait.
Dans un état de demi-conscience, James l'implora. « Non », murmurait-il. Un mot, une plainte, une crainte.
Albus l'observa calmement. Les quelques membres de sa bande à qui il restait un sursaut de force essayaient de le soigner, de le redresser, de l'animer. Mais James ne faisait que ramper dans son propre sang vers Natasha. C'était comme si la vie l'avait déjà quitté, comme s'il avait accepté que la mort vienne le cueillir, il ne lui restait plus qu'à l'attendre en étreignant l'amour de sa vie.
Alice se redressa la première, ses vêtements de cuir brun rappelant à Albus qu'elle était apprentie Auror et il s'attendit à la voir attaquer les frères Zigaro mais elle n'en fit rien, les ignorant tout autant que le faisaient Oscar Dubois, Susie Finigan et Nalani Jordan. Ils ne cherchaient pas non plus à fuir. Ils ne partiraient pas en laissant leurs amis derrière eux.
Et les frères Zigaro les laissaient faire, conscients qu'une fois la vague déferlant sur Poudlard, leurs efforts désespérés ne leur permettraient pas de s'en sortir vivants.
Des bruits de course se firent entendre au bout du couloir. Albus s'approcha de la gargouille.
- Potter, ne faites pas ça !
Il reconnut la voix du professeur Slopa, bien qu'elle ait tout perdu de son flegme. Il reconnut également celle de Scorpius qui lui proposait avec désespoir de sortir avec lui s'il mettait fin à ce cauchemar. Puis la voix du directeur des aigles qui prodiguait quelques soins à Mael Thomas. Les cris des sorts qui fusaient lui rappelèrent quelques visages connus, des amis de son père, un oncle, des Aurors qui s'en prenaient inutilement aux frères Zigaro protégés par la magie nécromantique de leur père.
Enfin, sans surprise, ce fut la voix de son père qui lui parvint.
- Ne fais pas ça, Albus. Il n'est pas trop tard, mon fils.
- Ce n'est pas comme ça que ça devait se passer, répondit Albus.
Les Zigaro devaient menacer, les professeurs devaient rester enfermés dans leur salle, les élèves devaient se soumettre dans la peur, sans opposer de résistance et Albus devait triompher.
- Les élèves ont eu peur, expliqua son père avec douceur. Ceux qui ont rejoint la Source l'ont fait par peur, ceux qui ont refusé ont combattu, ce choix a séparé des amis, des fratries et nous sommes arrivés trop tard et trop peu nombreux pour empêcher ça. Mais les dégâts sont réparables. Personne n'est mort.
Albus sursauta. Des morts, il en avait vu plein. Des morts, il en fallait pour prouver l'étendue du danger auquel il mettrait fin.
- Malefoy a libéré les professeurs. Le directeur et le guérisseur de Poudlard ont réagi idéalement. Sainte Mangouste a envoyé une vingtaine de ses employés, les blessés seront vite guéris et tout se passera bien si…
Harry Potter s'interrompit. Sur sa droite, le corps de son aîné ne tremblait plus, lié à celui de Natasha.
- Si quoi ?, releva Albus. Si tout s'arrête là ? Et que se passera-t-il alors ? Tom et Elvis seront accusés d'avoir voulu anéantir Poudlard ? Et les livres d'histoire prétendront que Poudlard a résisté une fois de plus ?
- Souhaitez-vous vraiment qu'il en soit autrement ?, questionna le professeur Slopa.
- Oui, répondit Albus tranquillement. Les frères Zigaro, sous couvert d'une force magique suprême, sont une menace pour la société. Ils ont trouvé le bon filon et ne sont qu'une partie d'un tout. C'est une guerre internationale qui se prépare. Une guerre de religion. Bientôt s'opposeront ceux qui admirent et respectent la magie, qui veulent la préserver, et ceux qui s'en servent à outrance, pour créer toujours plus de monstruosités, d'altérations. Poudlard héberge sans le savoir deux êtres qui n'ont rien d'humains et qui vivent pourtant parmi les élèves. Gwenog Kubrick et Jasper Leitrim. Deux prototypes. Les fers de lance d'une armée. Partout, bientôt, deux camps s'opposeront.
- Et quel sera votre rôle dans cette guerre à venir ?, insista le professeur Slopa.
- Je suis celui qui va empêcher la guerre de s'installer en Grande-Bretagne. Je suis celui qui va protéger notre communauté des frères Zigaro.
- C'est très bien mon fils, soupira Harry, soulagé. Viens avec…
- Notre communauté a besoin de sang frais, d'un nouveau héros. Mais un héros se construit au poids de la menace qu'il combat. Je dois encore sacrifier quelques vies humaines.
- Non !, s'écria Harry. Pense à ta sœur ! A tes amis ! A tous ceux qui vont rester piéger par la force de l'eau ! Albus ! ALBUS !
Albus avait espéré un autre décor, une autre ambiance, d'autres témoins. Il avait imaginé que le temps s'épaissirait, que son bras avancerait comme au ralenti. Mais la réalité était toute autre. Il se contenta d'activer le mécanisme et attendit. En vain. Car rien ne produisit.
- Pousse-toi crétin, ordonna Tom. T'es vraiment le dernier des incapables.
Il tenta lui aussi d'activer le mécanisme, mais seul un passage secret s'ouvrait et se refermait. Les Aurors et les professeurs prodiguaient des soins aux blessés, enjoignant les moins souffrants à quitter le château.
Elvis, qui avait compris qu'ils avaient été trahis voulut se venger sur Keziah Kent. Tom brandit sa baguette sur Albus. Au même moment James se jetait sur Elvis. Harry n'eut pas le temps d'hésiter. Il vit James et Elvis se rapprocher dangereusement de la fenêtre la plus proche mais n'eut pas le moindre geste pour les retenir. Il s'érigea devant Albus pour le protéger de la vengeance de Tom en tentant d'ignorer la plainte de James lorsque son épaule heurta la paroi de verre, son cri d'effroi en comprenant qu'il ne pouvait éviter la chute qui allait suivre et jusqu'au bruit sourd que fit son corps en touchant le sol quelques secondes plus tard.
ooOOoo
La nuit tomba sans qu'une goutte d'eau n'atteigne le château. Le retour jusqu'à la Grande Salle ne fut qu'une formalité tant le château semblait avoir peu souffert.
Albus avançait, mains dans les poches, entendant ci et là que la Source avait laissé Poudlard puiser dans ses entrailles la magie nécessaire pour se reconstruire. D'autres, plus pragmatiques, laissaient entendre que le fantôme de Wolfgang Zigaro n'avait utilisé que des leurres, des illusions effrayantes pour forcer les élèves à rejoindre ses fils.
Albus, toujours seul, entra dans la Grande Salle. Les élèves qui avaient déserté leurs salles communes y étaient confinés sous la bonne garde de quelques adultes parmi lesquels il reconnut des professeurs, des guérisseurs, des Aurors et des représentants du ministère. L'un de ses oncles l'ignorait, son attention captivée par une missive.
- C'est la Gazette qui paraîtra demain.
Albus s'étrangla. Il s'était brièvement imaginé demeurer la seule raison de toute cette agitation mais il se rappela avec amertume qu'il ne ferait pas la une des journaux, qu'aucune statue ne serait bâtie à son effigie, qu'il resterait à tout jamais le fils du Survivant.
- Albus ?
Le garçon ignora l'appel de son père et s'apprêtait à quitter la Grande Salle quand un sort l'en empêcha, le dirigeant dans un souffle vers le banc le plus proche.
- Personne ne sort, clama le professeur Slopa d'un ton sans appel.
Elle l'affubla d'un dernier regard méprisant et gagna un autre point de la salle où un élève de première année paraissait encore terrifié. Albus ne put s'empêcher de pouffer, moqueur.
- Il n'a que douze ans, tu sais, le défendit Harry en s'asseyant près de son fils.
- Et ?, rétorqua Albus. Il n'est même pas blessé. Il ne s'est rien passé de grave…
- Rien ?
Son père se déplaça pour lui faire face, sa voix était tout aussi basse qu'enragée.
- Poudlard a failli disparaître. Ses occupants auraient tous pu mourir noyés.
- Mais non, balaya Albus d'un air ennuyé. J'aurais sauvé tout le monde, voyons.
- Et comment aurais-tu fait ?, murmura son père avec un infirme espoir.
- J'en sais foutrement rien, souffla Albus. J'aurais improvisé.
Outré de le voir si désinvolte, Harry l'attrapa par le bras pour le tirer au-dehors, et personne ne les arrêta. Personne n'osait jamais arrêter le Survivant. Malgré ses protestations, Albus fut tiré par son père jusqu'aux portes du château, fondues jusqu'aux gonds.
- Regarde !, ordonna Harry d'une voix claire. Regarde Albus ! REGARDE !
Le parc était en friche. Des sorciers accourraient de toutes parts, à la recherche d'un éventuel blessé à rapatrier.
- Les Zigaro ont tout détruit par vengeance. James a disparu après sa chute, Natasha va sans doute perdre un doigt, Tallulah Mitchell est morte, Vincent et Grégory Goyle se sont combattus jusqu'à ce que le fils tue le père, deux des amis de James ont voulu poursuivre les Zigaro, les empêcher de fuir et une seule est revenue vivante ! Trois morts, Albus ! Et tu prétends que ce n'est pas grave ?
Albus en avait marre que son père hurle si près de son visage et la poigne serrait son bras avec beaucoup trop de force à son goût. Son salut lui vint de sa mère, qui accourut pour le serrer dans ses bras.
- Par Merlin, tu n'as rien !
Albus se dégagea et avisa sa petite sœur qui se tenait derrière leur mère. Il la défia d'approcher mais elle se contenta de le fixer avec déception.
- James ?, murmura Ginny.
Son mari hocha la tête de gauche à droite.
- On ne l'a pas encore trouvé. Le domaine est vaste. Il a dû trouver une cachette…
- Et laisser ses amis se battre sans lui ?, coupa Ginny. Il n'aurait jamais fait ça. Et Rose ? Tu as vu Rose ?
- Elle est à l'infirmerie, au chevet de Natasha. Elle va bien. Elle m'a dit qu'elle… Elle m'a dit qu'elle quittait l'Angleterre.
- Elle doit être chamboulée, ça peut se comprendre.
- Non, elle avait déjà pris sa décision avant… Natasha va intégrer Beauxbatons pour assister le professeur de métamorphoses et Rose la suit, elle va faire des reportages si j'ai bien compris. Ce fils de mangemorts qu'elle fréquente a acheté une maison, « histoire de dilapider l'argent salement acquis par ses aïeuls pourris pour des projets qui en valent la peine », a-t-elle dit. Elle ne me regardait pas directement. Elle parlait surtout à Natasha, je crois. Elle disait que Natasha aurait sa propre chambre, que ce « Tim » avait fait installer un lit immense et… et fait insonoriser les murs. Elle… Elle triturait un jeu de clefs, destiné à James, avec un porte-clefs en forme de cerf.
Ginny l'observa sans répondre. Que pouvait-elle répondre à cela ? James avait une vie, une famille, des amis, une carrière déjà construite et mille projets d'avenir. Mais il n'avait pas oublié ses racines, il avait répondu à l'appel des siens, s'était évertué à protéger le symbole dans lequel il avait grandi.
Il était là, quelque part dans le domaine de Poudlard, dans une solitude qui ne lui ressemblait pas, sans doute grièvement blessé. Peut-être mort.
- On va continuer à chercher, affirma Harry.
Il avança d'un bon pas, se séparant de sa femme et de sa fille pour augmenter leurs chances de retrouver James sain et sauf, sans un regard en arrière pour son fils, Albus, qui ne daigna pas bouger, frottant le bras qu'avait serré son père, d'un air boudeur.
ooOOoo
Les pensées se mélangeaient, les souvenirs affluaient, les flashs se succédaient. Le square Grimmaurd, le sourire de Mael, Poudlard, la salle de Potions, le grenat qui pendait à son cou, l'apprentissage de l'Amortentia, la texture du manche de son balai, la clameur d'un jour de match, son reflet au-dessus du chaudron, alors qu'il reconnaissait le parfum de Natasha.
Tout avait commencé avec une potion. L'amortentia. Un filtre d'amour dont les effluves, différentes pour chacun, révélaient ce qu'un sorcier aimait le plus. Et qui il aimait le plus. L'évidence l'avait donc frappé dans le sombre cachot où se déroulaient les cours de Potions, sous le regard attendri du professeur Wine.
Non, en fait, tout avait commencé avec ce bal d'hiver organisé pendant le Tournoi. Ou peut-être même que tout avait commencé avec le Tournoi. Ou ce premier septembre qui l'avait vu croiser les yeux verts les plus sombres d'Angleterre. Il ne savait plus trop, au juste.
Mais ce dont il était sûr, c'est que seule l'image de Natasha lui donna la force de se relever.
Lorsqu'il avait chuté de si haut, il n'avait pas songé une seule seconde à lâcher Elvis, qui s'accrochait à lui. Il n'était pas un meurtrier. Il était parvenu à métamorphoser ses jambes pour amortir la chute et avait encaissé chaque roulade qui l'éloignait du château. Il s'était fêlé quelques côtes, mais rien de comparable à ce que lui avait fait vivre Bobs quelques mois plus tôt. Lorsqu'il s'était relevé, Elvis avait disparu, le laissant au milieu d'une armée de corps magiquement créés qui fonçaient sur lui.
Le combat avait duré des heures. Des heures durant lesquelles il eut l'impression d'affronter un mur fortifié à mains nues. Il ne cessait de battre en retraite pour se couvrir, perdant parfois de vue le château, mais sans jamais oublier les siens dont il n'avait plus aucune nouvelle. Il avait tenté plusieurs fois d'appeler Natasha et le silence de celle-ci laissait présager le pire. Il avait envisagé de joindre les membres de sa constellation mais sa requête lui semblait illégitime. C'était son combat, son choix, ses erreurs. Il ne se doutait pas une seule seconde de la portée internationale de ce qui se jouait à Poudlard, aveuglé par le sentiment que lui inspiraient les frères Zigaro. A ses yeux, les deux frères étaient ses ennemis depuis l'enfance, porteurs d'un mal qui avait trop souvent atteint sa bande. C'était à cause d'eux qu'Albus avait changé, à cause d'eux que Natasha avait failli mourir, à cause d'eux qu'Amalthéa avait disparu, à cause d'eux que Gwenog et Jasper étaient destinés à vivre sans amour.
Et enfin tomba le dernier pantin.
James n'était pas très fier d'avoir terminé son ultime combat accroupi derrière un rocher et lorsqu'il se releva, la main qui tenait sa baguette tremblait encore. En avançant douloureusement vers le château il s'aperçut qu'il s'était beaucoup éloigné tout en combattant et sentit son cœur cogner lourdement. Où étaient ses proches ? Dans quel état les retrouverait-il ?
Il eut un premier choc en voyant sa petite sœur pleurer à chaudes larmes dans les bras de leur mère. Non loin d'elles, Harry surveillait les alentours, semblant chercher quelqu'un avec anxiété. Il n'eut qu'un bref sourire en croisant le regard de son fils aîné. Ginny laissa échapper un maigre soupir de soulagement. Le corps de Lily tremblait fort, ses mains s'agrippèrent au dos de James si fort qu'elles lui firent mal.
- Les Zigaro ont fui, dit Harry très vite, comme pour se débarrasser d'une vérité qui le dérangeait.
James serra les dents, profondément déçu que ses ennemis n'aient pas été faits prisonniers. Quelque part, au plus profond de son cœur, il aurait même préféré les savoir morts qu'en liberté. Il ne s'en vanta pas et se redressa, regarda tout autour de lui pour emmagasiner le plus d'informations possibles.
- Le directeur Briscard et moi avons parlé au ministre, continua Harry. La presse va être informée. Mais nous avons choisi de taire ce qui devait être gardé sous silence. Les noms des Zigaro seront dévoilés. Il sera écrit qu'ils envisageaient d'attaquer Poudlard et qu'ils ont croisé la route d'anciens élèves qui se sont réunis pour protéger le château en prévenant dès que possible le bureau des Aurors. Le professeur Briscard voulait attendre d'avoir votre accord pour dévoiler vos noms, à tous, mais le ministre voulait une version tout de suite.
James hocha la tête. Il avait suffisamment prouvé qu'il ne courrait pas après la gloire.
- Tu as survécu à la mort, empêché le Déluge de détruire notre monde et personne ne va en parler, railla son père, désabusé. Personne ne te verra jamais comme un héros mais comme quelqu'un de normal…
- Si seulement ! Mais ils ne me verront jamais que comme le fils du Survivant.
Harry voulut nier mais les mots ne venaient pas et il resta figé lorsque Timothée Bergson et Scorpius Malefoy, qu'il avait du mal à voir différemment que comme des rejetons de mangemorts, se jetèrent sur James en l'étouffant de leur tendresse.
- Natasha ?, murmura-t-il.
- Elle va bien, le rassura Tim. Elle est à l'infirmerie, un guérisseur l'a endormie le temps de faire je-ne-sais-quoi avec son doigt. Le recoller, sans doute. Rose est à son chevet.
James s'autorisa à sourire et à décoiffer Tim d'un geste affectueux. Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il s'aperçut que Scorpius pleurait.
ooOOoo
Tout n'avait pas commencé avec une potion. Ni même avec un bal.
Tout avait commencé ici, dans un de ces couloirs.
Tout avait commencé alors que l'enfance était encore là, à portée de main.
Tout avait commencé avant qu'il ne rencontre Natasha, avant qu'il vole sur un balai, alors qu'il ne savait jeter aucun sort.
Tout avait commencé là. Contre ce mur, au beau milieu de ce couloir, à mi-chemin entre le cours de Potions et celui de Sortilèges. Un premier fou rire avec Mael. Une complicité qui s'installe avec Louis, qui se renforce avec Fred. Quelques mots échangés avec ces élèves qui ne portaient pas de lion sur leur uniforme.
Les grognements et conseils douteux n'avaient pas eu d'emprise sur lui. Ou alors ils n'avaient fait que renforcer l'idée qu'il se faisait qu'ils étaient tous égaux, tous les mêmes, des gamins admis dans l'école de tous les possibles, des gamins qui ne savaient rien et qui voulaient tout apprendre, des gamins à qui l'on faisait des promesses qui ne seraient jamais tenues, des gamins qui se faisaient des promesses qu'ils tenaient toujours.
Tout avait commencé avec cette amitié sans base, sans fondation. Certains avaient parlé de rassemblement obscur de « fils de », eux avaient nié, ils avaient Jean-Paul, Solenne, Juliet. Ils avaient Keith. Ils avaient fait naitre les rumeurs, n'en avaient écouté aucune. Ils construisaient, se construisaient, voyaient le lien devenir plus fort, très vite et toujours plus longtemps.
Les relations avaient à peine changé. Un beau jour Oscar et Susie avaient échangé un regard un peu plus doux, en évoquant l'avenir. Jean-Paul et James se disputaient joyeusement la place de témoin, voire de parrain de leur premier enfant. Mael et Nalani avaient fait naitre les plus radieux des sourires. Natasha tenait fermement la main de James, et sa place dans la bande.
Une nouvelle année touchait à sa fin. L'ultime. Celle qui voyait Rose, Natasha, Tim et Scorpius quitter Poudlard à leur tour.
Cette fois, il n'y aurait plus de retrouvailles sur la voie 9 ¾, plus de voyage en calèche à se tordre le cou pour apercevoir ce château immense qui avait accueilli leurs moments de joie durant sept ans.
Tous ne prendraient pas le train du retour. Le directeur Briscard leur avait proposé de rester au château et de prendre le Poudlard Express avec l'ensemble des élèves. Louis avait refusé, il partirait à dos de sombral vers la France, où il élevait des dragons.
Keith non plus ne prendrait pas le train. Ni le Poudlard Express ni nul autre train.
C'était Solenne qui avait trouvé son corps, à l'orée de la forêt interdite. Elle s'était précipitée en reconnaissant son ami avant de se figer en croisant la mort dans ses yeux ouverts. Sur le corps déjà froid de Keith, Juliet s'était évanouie, anéantie par le chagrin.
Louis et Jean-Paul avaient porté le corps de Keith jusqu'à ce mur, au beau milieu de ce couloir, à mi-chemin entre le cours de Potions et celui de Sortilèges. Ce mur où était né le premier fou rire avec Mael. Où sa complicité avec Louis s'était installée, où celle qu'il partageait avec Fred s'était renforcée. Ce mur où ils avaient échangé quelques mots avec ces élèves qui ne portaient pas de lion sur leur uniforme. Ce mur où tout avait commencé.
C'était contre ce mur que Susie s'était laissée tomber, une main tremblante posée sur son ventre.
C'était contre ce mur que Mael, Alice, Nalani et Oscar s'étaient adossés, éreintés par les combats.
C'était contre ce mur que Vincent avait frappé son front, pour oublier qu'il venait de tuer son père.
C'était contre ce mur que Louis et Jean-Paul avait rendu le peu de bile que contenait leur estomac, effrayés d'avoir porté le cadavre de l'un d'eux.
C'était vers ce mur que James marchait, la mort dans l'âme.
ooOOoo
Le directeur Briscard avait tenu à maintenir le dernier match de quidditch. Il avait été attendu toute l'année durant et pourtant, à quelques minutes du coup d'envoi, les gradins demeuraient clairsemés et les regards éteints. Une minute de silence avait été respectée par tous, avant que les joueurs ne montent sur leur balai le cœur lourd.
Le match, qui voyait s'opposer les deux meilleures équipes de Poudlard, connut des débuts hasardeux. Les tirs des poursuiveurs manquaient de conviction, les gardiens défendaient mollement leurs buts, les capitaines réprouvaient leurs larmes avec difficulté. Tous n'attendaient plus que l'arrivée du vif pour enfin en finir. Mais celui-ci se faisait attendre, alors Natasha demanda un temps-mort, sollicitant une entrevue avec le capitaine adverse. Scorpius ne se fit pas prier et tous les deux s'étreignirent sous les regards surpris de la foule.
- C'est dur, souffla Scorpius comme une évidence.
- Je sais. C'est dur pour beaucoup de gens ici. Mais regarde, lève les yeux.
Natasha désigna un gradin quasiment vide, seulement peuplé d'une bande soudée qui ne paraissait plus en ce jour qu'être que l'ombre d'elle-même.
- Regarde Nalani, regarde Juliet, Solenne, Oscar... Regarde James.
- Ils s'en foutent du match.
- Non. Nous on s'en fout. Mais pas eux. Keith... Keith était un passionné de quidditch. C'était mon partenaire, mon binôme. Il m'a écrit trois lettres cette année. Pour m'encourager, parce qu'il voulait que je gagne ce match, que Serdaigle remporte la Coupe.
- Je te laisse la victoire, proposa Scorpius, la mâchoire serrée.
- Je ne veux pas que tu me la laisses. Je veux te la prendre, tu comprends ? C'est ce qu'il aurait voulu. Qu'on se batte, comme il l'a fait, jusqu'à la dernière minute. Ce ne serait pas lui rendre hommage que de laisser nos attrapeurs décider du sort de ce match.
- Je ne suis pas sûr de pouvoir y arriver.
- Mais j'ai besoin de toi, Scorpius. C'est ensemble que nous y arriverons. Pour lui. Pour Keith.
Le match reprit, plus disputé, plus engagé. Les supporters sortirent tout doucement de leur torpeur. Certains se mirent à crier, à applaudir. Timidement, au début, avec honte, puis avec ferveur.
Personne ne sut si les Serpentard avaient joué le jeu jusqu'au bout ou s'ils avaient offert la victoire à Serdaigle et Natasha insista pour que Scorpius l'accompagne sur l'estrade.
La Coupe leur parut lourde, insignifiante, mais ils étaient heureux de la brandir ensemble. Pour Keith. Le match lui fut dédié, la victoire lui fit dédiée, et la Grande Salle se drapa de noir pour le dernier festin de l'année.
A nouveau un hommage lui fut rendu en un discours pertinent et émouvant. Mais les mots du directeur Briscard sonnaient faux aux oreilles des membres de la bande. Alors qu'une petite table avait été ajoutée pour eux, chacun s'était assis auprès des élèves de son ancienne maison.
La chaîne avait perdu l'un de ses maillons. Et c'est sans un regard pour les autres que chacun quitta Poudlard.
Ahem. Difficile de rebondir après ça. Keith a toujours été un de mes personnages « secondaires » préférés, sa mort était prévue depuis le début mais ça m'attriste toujours...
J'espère que vous avez apprécié ce looong chapitre, on se retrouve bientôt avec un chapitre en or et rouge avec beaucoup de Lily dedans puisqu'on suivra la fin de sa scolarité. Entre autres. Ce sera l'avant-dernier chapitre...A bientôt !
