Salut !
Voici le nouveau chapitre de cette fic. Enfin, seulement la première partie puisque j'ai préféré le couper en deux, au vu de sa longueur. J'espère que la lecture en sera plus aisée !
Je remercie du fond du cœur tous ceux qui continuent de commenter cette fic malgré l'irrégularité des publications et la longueur des chapitres.
Bonne lecture !
Chapitre 42.
Partie 1 - La vieille armoire en chêne se souvient-elle...
L'on prêtait aux élèves de la maison Gryffondor des qualités enviables comme le courage, la force d'esprit, la hardiesse et la tolérance.
Mais les élèves de la maison Gryffondor n'étaient pas que ça. Ils étaient bien plus que ça.
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La mémoire. L'une des facultés les plus merveilleuses de l'esprit. L'une des plus complexes aussi.
La mémoire est constituée de souvenirs, plus ou moins anciens, tissés au fil des ans, des expériences, des rencontres.
Paul Valéry écrivait "La vieille armoire en chêne se souvient-elle du temps où elle avait des feuilles ?"
En ce triste jour de juin, douze jeunes adultes ignoraient si les vieilles armoires en chêne se souvenaient du temps où elles avaient des feuilles. Ce qui était certain, en revanche, c'est qu'ils se souviendraient de ce jour à tout jamais.
La première heure, faite de souffrance brute, noyée parmi les larmes, le déni s'opposant à l'acceptation.
Le match de quidditch dont le vol des joueurs formaient des tâches de couleur à travers leurs yeux humides.
La victoire de Serdaigle dont ils avaient tant rêvé pendant des mois, qui leur paraissait dérisoire désormais.
Le discours du directeur de Poudlard, l'éloge funèbre dont le ton grave et solennel enfonçait un pieu dans leur cœur à chaque mot prononcé.
Les heures suivantes, plus floues, passées à courir d'un haut lieu magique à un autre, du ministère à Sainte-Mangouste, de l'allée des embrumes à Pré-Au-Lard, à la recherche d'un moyen de remonter le temps, de s'opposer à la mort, d'effacer les dernières vingt-quatre heures.
On avait essayé de les raisonner, de les arrêter, avec calme et gentillesse, mais ils avaient ignoré la compassion, rejeté la pitié.
Il avait fallu que Neville Londubat intervienne, en enserrant la taille de sa fille pour qu'elle cesse de saccager le bureau des Aurors.
Il avait fallu que le Survivant en personne rattrape James et deux de ses amis, qui s'étaient introduits en toute illégalité dans le département des mystères. Les Hauts responsables du ministère, et jusqu'au ministre en personne, les avaient rassemblés, leur avaient parlé un long moment. La possibilité de faire venir un psychomage avait été abordée. Mais eux n'avaient entendu que ces quelques mots parmi les flots, les murmures et les remontrances.
Keith Corner était mort, et rien ne pouvait changer cette vérité insoutenable.
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12, square Grimmaurd
Le Poudlard Express avait déposé les élèves de Poudlard en gare de King's Cross. Les vacances d'été débutaient. Ginny claqua la porte dans son dos avec un soupir las. Elle pensait à Harry, qui l'avait prévenue brièvement des derniers évènements.
La mort de Keith Corner, la culpabilité des frères Zigaro, la complicité d'Albus, le désespoir de James.
Ginny n'avait rien répondu. Ginny n'avait rien dit. Elle s'était contentée de prendre son sac à main, de fermer la porte de la maison, de conduire jusqu'à la gare de King's Cross, de ramener Lily à la maison.
La nuit était tombée. Le repas qu'elle avait préparé le matin-même refroidissait dans la casserole, trop cuit, caoutchouteux. Lily lui faisait face, les yeux dans le vague, s'arrêtant par à-coups sur la dépêche spéciale que la Gazette du Sorcier avait envoyé à tous ses abonnés pour les informer du retour des frères Zigaro, de leur nouvelle fuite, et du meurtre d'un jeune adulte venu à Poudlard pour en protéger les élèves. "Keith Corner, l'un des amis proches de l'héritier du Survivant".
- Tu es sûre que tu ne veux rien manger ?
Lily hocha la tête, les bras croisés sur son ventre. Keith était un ancien camarade, Keith était un ami de James. Sa mort la chamboulait.
- Pourquoi papa n'est pas là ?, murmura Lily d'une toute petite voix.
- Eh bien, j'imagine qu'il supervise l'enquête...
- J'ai lu la fin de l'article. Les frères Zigaro ont déjà été aperçus en Amérique. Ce n'est plus le bureau des Aurors qui est sur le coup, pas vrai ? James m'a dit un jour que quand un suspect sort des frontières de sa communauté magique d'origine, c'est la Confédération Magique Internationale qui prend le relais.
- Oui, mais les Aurors préparent sûrement quelque chose pour protéger notre communauté au cas où ils reviendraient.
Lily hocha la tête, ramenant ses pieds nus sur l'assise de la chaise, posant sa tête sur ses bras croisés.
- Papa a parlé de James et Albus ?
Ginny hésita. Lily était encore une toute petite fille, son bébé, sa petite dernière, son petit trésor. Mais elle avait quinze ans, presque seize, et Ginny se rappelait sans mal l'adolescente qu'elle-même avait été, révoltée quand on la laissait à l'écart, si fière quand on lui confiait la vérité.
- Albus est avec Ron. Ou plutôt, Ron a été chargé par ton père de surveiller Albus. Il aurait... Visiblement Albus a facilité la tâche des Zigaro en leur permettant d'entrer dans Poudlard.
- Il va avoir des ennuis alors ?
- Il est un Potter. Et je ne crois pas qu'il y ait de preuve de sa culpabilité. Seuls ton père et James le savent, et ils ne le dénonceront pas.
- Mais... Et s'il recommençait ?
- Il ne le fera pas. On va s'en assurer. Ton père va s'en assurer.
- Et James ? Papa t'a dit où il était ?
- Au ministère aussi, soupira Ginny. Quand j'ai eu ton père, il... James cherchait un retourneur de temps.
- Il en existe encore ?, demanda subitement Lily, se redressant avec espoir.
- Je n'en sais rien. Mais c'est impossible, ma chérie. On ne s'amuse pas avec le temps, c'est bien trop dangereux.
- Il ne s'agit pas de s'amuser mais de sauver une vie. Ça fait toute la différence !
- C'est dangereux, Lily. Et illégal. J'espère que ton père arrivera à raisonner James avant qu'il ne commette un acte qu'il pourrait regretter.
- J'espère surtout que la justice n'est pas ce rebut écœurant que tu dépeins ! Albus est complice de meurtre mais s'en sort sans problème alors que James irait à Azkaban pour avoir essayé de sauver une vie ? Si c'est cette justice-là que vous défendez, vous les grands symboles d'une communauté magique progressiste, vous ne valez pas mieux que ces crétins de conservateurs consanguins qui prônent la pureté de leur sang !
Lily se leva d'un bond, envoyant valser sa chaise et, pour donner plus de poids à sa fureur, la table et les autres chaises connurent le même sort. Elle partit d'un pas rageur vers le grand escalier, cassant tout ce qui lui passait sous la main, du balai d'Albus qu'elle fracassa contre la cheminée à sa propre malle qu'elle éventra sur le grand tapis du salon.
- Lily ! Reviens ici tout de suite ! Lily, arrête ! LILY ! LILY LUNA POTTER !
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Lily Luna Potter. Un nom de conte pour enfants, un patronyme héroïque, une consonance sucrée, acidulée.
Morte Loufoque Héros. C'est ainsi que l'appelait son amie imaginaire, alors qu'elle n'avait qu'une dizaine d'années.
Morte. Elle porte le nom d'une morte, elle est le reflet d'une morte, sa pâle copie, sa renaissance, sa seconde chance. Après elle, il n'y en aura plus d'autre. Lily s'en persuade, Lily l'espère. Elle n'imagine pas Albus ou James donner à un enfant le prénom de leur sœur. De son côté, pas de doute, elle n'est pas assez arrogante pour le faire. Elle souffre bien assez de porter ce prénom, elle ne posera pas le même fardeau sur les épaules d'une autre.
Loufoque. Une folie sauvage qu'elle partagea avec sa marraine, cette femme vive et indépendante que sa famille regarde avec compassion, parce qu'ils sont trop étriqués, trop obtus pour voir à quel point elle est brillante.
Héros. Sa famille en est composée. Des grands-parents valeureux, un oncle violemment blessé par un loup-garou, un autre qui a tourné le dos au ministère corrompu, un autre qui a perdu son jumeau pendant la bataille de Poudlard, Ron, Hermione... Et son père, bien sûr. Héros parmi les héros.
Lily Luna Potter c'est plus qu'un nom. C'est un fantasme morbide. Celui d'un homme brisé qui a vu en la naissance de ses enfants l'opportunité de redistribuer les cartes, de rendre un hommage aux piliers de sa vie, d'honorer ses propres héros, de faire revivre ses parents.
Albus Severus Potter. Un double hommage. Un Gryffondor, un Serpentard, pour lui laisser le choix. Deux directeurs de Poudlard, pour faire grandir son ambition. Un sorcier aussi brillant que Merlin et un martyr sacrifié pour la juste cause, deux idéaux inatteignables.
James Sirius Potter. Le père et le parrain. Des cheveux forcément ébouriffés, un goût forcément prononcé pour le quidditch et les farces. Des lunettes que l'on glisse sur un tout petit nez avant même de savoir si le bébé a des problèmes de vue.
Lily Luna Potter. La mère. Les yeux qui auraient dû être verts, le second prénom donné par élimination, parce que Lily et James n'avaient pas donné de marraine à leur fils.
Peut-être se serait-elle appelée Lily Minerva Potter ou Lily Molly Potter s'il y avait eu d'autres morts. Peut-être l'aurait-on appelé Abigail ou Mary s'il n'y avait pas eu tant de morts.
Mais elle est Lily. Lily aux yeux bleus, Lily que l'on dévisage avec espoir et de qui on se retourne avec déception. Lily donne l'impression de s'être arraché les yeux toute seule, toute petite, comme si elle avait choisi de ne pas les avoir verts. Lily se doit d'être irréprochable. On lui prédit d'excellents résultats, une nomination en tant que préfète-en-chef. Mais elle est une élève moyenne et ne possède aucun badge cousu sur son uniforme. Lily doit être à la hauteur, à l'image d'une femme qui n'a pas eu le temps de commettre des erreurs, une femme qu'elle n'a pas eu le temps de connaître. En héritant de son prénom, Lily a également hérité de devoirs, de responsabilités. Un sens aigu de la justice, un don de soi, une propension au sacrifice, dont elle n'est pas totalement dénuée mais qui ne la caractérisent pas comme ils le devraient. Etre Lily c'est ressembler, c'est être comme, c'est oublier toute individualité, toute personnalité. Etre Lily c'est oublier qui elle est pour être celle attendue, une copie, un souvenir.
Elle est aussi Luna. Un prénom murmuré, chuchoté, mâché très vite. Parce que Luna est vivante, parce que Luna n'est qu'une héroïne au look étrange, parce que Luna est bizarre, parce que Luna n'atteindra jamais Lily.
Elle est surtout Potter. Ce nom prononcé plus que de raison. Ce nom connu de tous, dont l'écho la précède toujours. Potter c'est le nom du père, le nom d'un homme à qui la vie a volé son enfance et son innocence, un orphelin grandi trop vite sous les coups d'un ennemi trop puissant, un adolescent traumatisé par des cauchemars et gravitant parmi les fantômes. Potter c'est le nom qui fait les gros titres, le titre de biographies plus ou moins sérieuses, le nom des rumeurs et des exemples. Potter la précède dans les couloirs, la suit jusque dans son dortoir. Potter raisonne dans les gradins du terrain de quidditch, entre les hauts arbres de la forêt interdite, à travers les gouttes du Lac Noir. Potter c'est une brûlure, une marque indélébile sur sa peau, dans ses os, dans son cœur.
Si Albus Severus Potter est un hommage aux défunts, Lily Luna Potter et James Sirius Potter sont des échos du passé transportés sans le moindre sens dans le présent et sans espoir d'avenir.
Parfois Lily se pose des questions qu'elle préfèrerait ignorer. Son père a-t-il épousé sa mère parce qu'elle était rousse ? Son père a-t-il jamais voulu avoir des enfants normaux ? Pourquoi est-elle est née ? Pourquoi entend-elle parfois son père murmurer qu'elle aurait dû naître avant Albus, pour le protéger des méandres de la vie ?
Lily grandit avec cette impression amère que son père a mis au monde trois enfants pour reconstituer une famille détruite trop vite. Elle se regarde dans le miroir et cherche le vert dans le bleu, l'autre à travers elle. Et quand son père la regarde, elle baisse les yeux. Elle ne veut pas voir ses yeux à lui, ceux qui auraient dû être les siens, ceux qui ont été les siens bien avant qu'elle naisse. Elle ne veut pas être cette réincarnation morbide. Elle se rappelle qu'avant, quand sa mère s'absentait, il lui demandait de fermer les yeux. Elle se souvient qu'Albus adorait ça et que James en pleurait toute la nuit.
Elle se souvient du bonheur de son père, de sa main qui tapote sur le fauteuil, d'Albus qui grimpe à ses côtés. Elle se souvient de l'épaule de James qui se frottait à la sienne avec tendresse. Elle se souvient du tapis moelleux sur lequel ils attendaient, les yeux clos, que leur mère arrive et mette fin au spectacle dont ils étaient les pantins. Elle se souvient des fausses disputes qu'ils devaient mettre en scène parce que "ils étaient comme ça les vrais, mes parents, ils se chamaillaient beaucoup". Elle se souvient et ces souvenirs lui brûlent la gorge. Elle se souvient et elle est heureuse que James soit parti, que Poudlard ait marqué la fin des représentations de Lily et James deuxièmes du nom.
Lily Luna Potter c'est son nom, son fardeau. Un héritage trop lourd à porter.
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Orovada, Nevada
James s'arrêta, harassé par l'effort. Il se retourna, grimaça à la vue de la petite distance qu'il avait parcourue et qui avait pourtant monopolisé toute son énergie.
La douce fraîcheur estivale de l'Angleterre était loin derrière lui.
Natasha avait dit "tu pars, ce n'est pas grave, je serai moi-même bien occupée". Un regard fuyant, une voix dénuée d'émotion, des mots crachés sur le ton de l'évidence. Elle avait reçu son diplôme sans pression aucune, formant avec Scorpius et Rose le trio de meilleurs élèves que tous avaient applaudi sans surprise. Ils avaient passé quelques jours chez les Kandinsky, ensemble sans l'être vraiment, se croisant sans se parler, se frôlant sans se toucher. Lui épaulait Juliet dans les préparatifs des obsèques de Keith, elle préparait son avenir. L'enterrement de leur ami n'avait apaisé personne. Ni au-revoir, ni recueillement, les amis étaient dispersés, divisés par la foule de curieux venus murmurer sur la peine des fils de.
Les journées de Natasha étaient pleines de paperasse à remplir, de tests à valider, de lettres à envoyer. Les journées de James étaient vides. Vides de mouvement, d'énergie et de sens. Il la regardait s'agiter sans réaction, ne comprenant qu'à peine qu'elle agissait ainsi pour ne pas laisser la peine s'emparer d'elle. Lui en était incapable.
Lui en voulait à la terre entière de continuer à vivre. La bande ne se réunissait pas. Jamais. Les jours passaient et ils ne se donnaient aucune nouvelle, comme si l'absence de Keith les rendait coupables de vouloir se retrouver sans lui. Aucun verre en terrasse, aucune soirée partagée, pas de musique ni de couleur criarde, pas de mots qui auraient sonné vains. Il y avait bien Mael et Clifford qui partageaient son envie de changer le cours des choses. Ils s'étaient fait chasser du département des mystères et n'avaient essuyé que des refus. Ils ne demandaient pourtant qu'une seule chose. Un retourneur de temps.
Un seul, qu'ils n'utiliseraient qu'une seule fois, ils le juraient sur leur magie.
Mais la réponse était non, et ils avaient déversé leur colère dans le hall du ministère, envoyé valser mobilier et tout ce qui se trouvait sur leur route. Un besoin puéril de se venger de la magie, elle qui n'était pas capable de leur rendre leur ami. Ils avaient été rapidement jugé, écopant d'une lourde amende, que les hauts-mages jugeaient dissuasive et qu'ils jugeaient dérisoire. Clifford était l'héritier d'une fortune notoire et James et Mael gagnaient raisonnablement leur vie, tous trois auraient légué leur fortune pour une heure de plus passée avec Keith.
Quand James était rentré ce soir-là, Rose lui avait fait la morale et Natasha n'avait pas ouvert la bouche. Elle ne lui disait plus grand-chose depuis longtemps. Le soir, ils ne se couchaient pas à la même heure, comme pour ne pas imposer à l'autre une discussion forcée. Ils s'interdisaient de se toucher, de s'offrir un peu de tendresse et de l'amour qui restait confiné dans leur cœur.
La nouvelle mission de James les soulagea. Il ne promit pas de rentrer le plus tôt possible, elle ne lui demanda rien.
Le Portoloin l'avait mené au sud du Nevada, l'un des états les plus chauds et les plus arides d'Amérique. Et pourtant, alors qu'il y neigeait très rarement, ce furent trente centimètres de poudreuse qui amortirent sa chute. Une tempête sans précédent immobilisait les lieux et les habitants étaient effrayés, persuadés que la fin du monde était proche. La tempête n'avait été anticipée par aucun météorologue et restait à ce jour inexpliquée, bien que des scientifiques arrivent sur les lieux par centaines.
La Confédération Magique Internationale avait missionné la constellation de James, et les onze se mêlaient aux moldus dans cette région dépourvue de communauté magique. Ne pouvant se déplacer à l'aide de la magie, ils erraient dans des villes conçues pour supporter soleil et forte chaleur mais incapables de gérer autant de neige, marchant d'un point à un autre à la recherche d'une explication. Car les moldus avaient bien raison, aucune explication logique, climatique ni scientifique n'était à l'origine de cette tempête de neige qui, pourtant, continuait d'isoler une partie du Nevada. Et la constellation était chargée d'enquêter sur une éventuelle cause sorcière, inexpliquée et illogique dans ces lieux dépourvus de population sorcière.
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La Chaumière aux Coquillages, Cornouailles, Angleterre
Bill Weasley avait mis du temps à réaliser, et accepter, que Poudlard n'abritait plus que deux Weasley seulement, Lily et Hugo, les petits derniers d'une génération de douze.
A ses yeux le temps passait soudainement trop vite, lui qui, pourtant, avait toujours été le moins pressé de la fratrie.
Il s'était mis à écrire à Lily et Hugo, une fois par mois, pour rattraper le temps perdu et tous ces moments qu'il n'avait pas partagé avec leurs ainés.
Il ne voyait plus Molly, qui passait son temps au ministère, ni Lucy, qui s'entrainait du matin au soir et du soir au matin.
Fred était parti et Roxanne s'acharnait à prouver à son père qu'il avait eu raison de lui faire confiance et de la prendre pour associée.
James parcourait le monde, Albus se dissimulait dans l'ombre de son père.
Rose photographiait la France, loin d'une famille qu'elle ne supportait plus.
Bill ne voyait pas davantage ses enfants. Louis partageait l'élan de mode qui voyait les jeunes anglais quitter leurs terres pour la France, Dominique faisait sa vie dans le silence le plus total, sans que ses parents ne comprennent ce qu'elle faisait de ses journées ni où elle habitait. Victoire était bien la seule que Fleur et Bill voyaient régulièrement. Quotidiennement, même, puisqu'ils vivaient sous le même toit, à la Chaumière aux Coquillages.
La jeune femme avait longtemps rêvé d'emménager avec Teddy Lupin, qu'elle aimait depuis sa plus tendre enfance, mais celui-ci passait tout son temps aux abords de Poudlard du fait de la mission que lui avait confiée Harry.
Teddy et Victoire se voyaient peu, se parlaient peu, ne partageaient rien. Sauf l'essentiel. Amandine, une magnifique petite fille.
Toujours très occupé, Teddy ne prêtait que peu d'attention à Amandine. C'était Victoire qui l'élevait, Victoire qui paressait et laissait le plus gros du travail à sa mère, agissant comme une sœur aînée capricieuse qui n'aurait guère envie de s'occuper de sa petite sœur.
Fleur, qui s'épanouissait dans son rôle de grand-mère, ne se plaignait jamais de la situation. Mais Bill était énervé. Enervé par le comportement de Teddy, énervé par le comportement de Victoire, énervé par le silence de Fleur, énervé par Harry, qui préférait fermer les yeux.
- Salut papa. Dis, tu pourrais garder Amandine ? Des copines ont absolument besoin de moi pour renouveler leur garde-robe. Elles n'ont pas mon goût, tu comprends.
- Il faut que je te parle, Vic.
- Ca attendra.
- Ton shopping aussi.
- Certainement pas. Et tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même, c'est toi qui a insisté pour que maman accepte la proposition d'Audrey et Ginny.
- Ta mère ne sort presque plus, ça lui fera du bien de te laisser ton rôle de mère.
- Qu'est-ce que tu sous-entends, là ?
Victoire possédait la prestance d'une reine. Belle et charismatique, elle n'hésitait pas à se mettre en valeur et à forcer les traits de son visage et de sa voix quand la situation l'imposait. Tous tombaient alors sous son charme, ensorcelés par ses soins. Tous sauf son père, qui n'était pas dupe.
- Ça ne peut plus durer comme ça. C'est n'importe quoi.
Victoire se figea, peu habituée à ce que son père ne s'emporte.
- Tu étais une très bonne élève, Victoire, tu avais des rêves, un avenir brillant tout tracé. Et ça fait quatre ans que tu ne travailles pas.
- J'ai eu une fille, je te signale !
- Et ? Hermione a-t-elle interrompu sa carrière quand elle a eu Rose ? Non ! Elle a failli accoucher au bureau ! Et elle était de retour au bureau trois jours après ! Je ne dis pas d'en venir à de pareilles extrêmes mais…
- Je laisse ça à Molly, coupa Victoire avec mépris.
- Tu parles de quoi ? De la surcharge de travail ou du positif qu'amène le travail ?
- Tu veux que je te paye un loyer, c'est ça ?
- Mais non, voyons. Victoire… Je t'aime, j'aimerais juste te voir heureuse, épanouie. Trouver un travail te permettra de faire des rencontres intéressantes, peut-être même…
- Peut-être même quoi ?! J'ai déjà un homme dans ma vie, je te signale !
- Un homme inexistant, un père aux abonnés absents. Vic… Teddy n'est pas amoureux de toi. Il ne t'a jamais aimé.
Il s'en voulait de briser ainsi le cœur de sa fille. Mais son instinct de père lui murmurait qu'il valait mieux que Victoire souffre une bonne fois pour toute, et non tout le reste de sa vie.
- Quitte-le Victoire. Nous serons là pour te soutenir. Toute la famille sera derrière toi. Nous serons là pour vous deux, Amandine et toi.
Il vit qu'elle réfléchissait, qu'elle visualisait la situation, qu'elle l'envisageait, peut-être. Mais la porte s'ouvrit et Teddy Lupin fit quelques pas dans la pièce au plus grand étonnement de ceux qui s'étaient habitués à ne le voir qu'à la nuit tombée, à peine quelques soirs par semaine.
- Qu'est-ce que tu fais là ?, s'étonna Victoire.
- J'suis venu chercher du fric et des papiers, j'ai oublié mes affaires l'autre soir.
Sans ajouter un mot, il gagna l'étage et en redescendit quelques minutes plus tard, un sac glissé sur son épaule. Bill Weasley sut instantanément que ce sac contenait toutes les affaires personnelles qu'il avait laissées en ces lieux.
- Qu'est-ce qui se passe ?, demanda Victoire d'une voix tremblante. Pourquoi n'es-tu pas à Poudlard ?
- C'est fini, Poudlard, répondit Teddy. La mission a été un échec, je ne vous apprends rien.
Victoire hocha la tête prudemment, alors que Bill fulminait. Des enfants avaient soufferts, avaient été blessés. Keith Corner était mort. Et Teddy Lupin n'avait rien fait pour empêcher cela.
- Harry sent le vent tourner, des parents ont déposé plainte. Beaucoup. Alors Harry a missionné un autre groupe. Et nous il nous envoie en Irlande. Des précepteurs sont soupçonnés de faciliter les desseins des Zigaro, on doit s'installer près d'eux, comme des infiltrés. C'est facile pour les autres, personne ne connaît leur nom, leurs origines. Mes qualités de métamorphomage feront le reste. C'est une mission longue, et j'avais besoin de mes papiers pour louer un appart.
- Tu comptais dire au revoir à ta femme et ta fille quand même !?, s'énerva Bill.
- Longue comment ?, demanda Victoire.
- Trois ans pour le moment. Plus long sûrement, ce n'est jamais très rapide d'être infiltrés.
- Mais…
- Laisse-le partir, Vic, coupa Bill.
Teddy, loin de s'en offusquer, haussa simplement les épaules avant de prendre la porte. Victoire était pâle comme la mort. Bill s'approcha d'elle, pour la retenir, la réconforter, la soutenir. Mais déjà elle se détournait et brandissait sa baguette dans tous les sens. Deux grosses valises dégringolèrent les escaliers et Victoire s'empressa de lancer un sortilège de réduction sur ses affaires.
- Tu vas me maudire, papa, mais je pars avec Teddy. Je viendrai chercher Amandine demain, le temps de m'installer.
- Il en est hors de question ! Il sera infiltré, Victoire, il va te grimer, on ne te verra plus !
- Eh bien… On se verra peut-être dans trois ans. Ou plus. Je… C'est lui que j'ai choisi, papa. Si je le quitte, jamais il ne reviendra vers moi. Et je ne peux pas me permettre de le perdre. Je ne le supporterai pas. Je suis enceinte, papa. Il ne pourra pas me mettre à la porte avec un bébé sur les bras.
Victoire ne réapparut que deux jours plus tard. Bill et Fleur, profondément émus, tentèrent de lui faire entendre raison. Mais rien ni personne ne pouvait détourner Victoire de Teddy. Jamais rien ni personne n'y était parvenu. Ni du temps de son enfance, alors qu'elle n'acceptait de ne jouer qu'avec lui. Ni du temps de son adolescence et de sa scolarité à Poudlard, où Victoire ne laissait approcher aucun garçon qui ne ressemblait pas suffisamment à ses yeux à Teddy.
Au début, Victoire donna des nouvelles. Brèves et convenues, mais régulières. Puis, au fil des mois, elle écrivit moins. Elle donna naissance à une deuxième petite fille, qu'elle dépeignit comme aussi différente que possible d'Amandine. Si l'ainée avait hérité de ses cheveux blonds et de ses yeux bleus, Delphe était brune, et ses yeux chocolat étincelaient de mille feux. Elle envoya quelques photographies, que Bill posa sur l'étagère du salon, alors que Fleur pleurait à chaudes larmes.
Bientôt Victoire n'écrivit plus qu'une lettre par an. Et ses parents se prirent à espérer qu'elle quitte un jour Teddy et revienne vers eux.
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James n'aurait jamais cru, enfant, célébrer ses vingt ans seul, et à l'autre bout du monde.
Sans famille, sans amis, sans petite-amie.
Même les membres de sa constellation avaient bien compris qu'il ne voulait pas fêter l'événement.
Ce jour n'était en rien un rappel de sa naissance, ce jour n'était en rien nourri du souvenir de ses anniversaires passés.
En ce jour, il ne voulait penser ni aux Potter ni aux Zabini, ni à Mael ni à Natasha.
Il ne pensait qu'à Keith, c'était suffisamment douloureux.
Ce jour, James le voyait comme n'importe quel autre jour.
Beaucoup trop long. Insupportable. Il le subissait sans l'apprécier.
Il attendait seulement que la nuit et son lot de pleurs, de tremblements et de cauchemars viennent le délivrer.
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Dix-huit ans. Une majorité dont il se serait bien passé.
Dix-huit ans c'était l'année de la liberté, disait-on. L'année où on se lançait dans la vie en laissant le cocon de Poudlard derrière soi.
Dix-huit ans, c'était aussi l'année des choix. Un choix de carrière, un choix de mode de vie.
On disait que Scorpius Malefoy avait quitté l'Angleterre pour la Turquie. On disait que Natasha Kandinsky et Rose Weasley vivaient en France. On disait que Jalil Lespare avait intégré une troupe de cirque, que Roxanne Weasley avait rejoint son père à la boutique Weasley pour sorciers facétieux, que Sally-Ann Perks était l'apprentie Auror la plus prometteuse.
Et Albus Potter passait ses journées square Grimmaurd entre un père fuyant et une mère apeurée.
Ils avaient bien essayé de lui parler. Ils avaient dit « tu as besoin d'aide, tu dois voir quelqu'un, un professionnel, ça restera entre nous, personne n'en saura rien ». Albus avait refusé.
Ils avaient insisté « tu as dix-huit ans, tu n'as rien fait de tes vacances, tu passes tes journées ici sans rien dire, sans voir personne ». Albus avait gardé le silence.
Ils avaient demandé « souhaites-tu poursuivre tes études ou te lancer dans la vie active ? On peut faire jouer nos contacts… ». Albus avait éludé.
Il ne voulait rien, n'avait envie de rien, et surtout pas de penser. Se poser des questions, envisager, essayer c'était accepter que le rêve avait pris fin. C'était accepter de faire comme les autres, d'embrasser une vie simple et ordinaire. C'était accepter d'être ordinaire. Et Albus n'était pas prêt à l'accepter. Il ne le serait jamais.
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Seize ans. L'année des premiers choix, des premières amours. L'avant-dernier voyage vers Poudlard.
Le compartiment n'était pas plein mais c'était le leur, le sien, et personne n'osait jamais déranger Lily Luna Potter. Rares étaient ceux qui osaient l'aborder, lui parler, la regarder. C'était le privilège des amis qu'elle s'était choisie, ceux qu'on appelait sa garde rapprochée.
Les amis d'enfance, Lorcan Scamander et Annie Londubat. La meilleure amie, Serena Velsen. Les gardes du corps, Colin Crivey et Sébastian Rafa. Le cousin éloigné, David Dursley. C'était tout. Et c'était déjà bien suffisant.
Seize ans, et Serena avait un nouveau petit-ami. Seize ans et Lorcan embrassait une fille le matin, une autre le soir. Seize ans et Colin parlait de son amour de vacances. Seize ans et David racontait qu'il avait rencontré les parents de sa copine durant l'été. Seize ans et Sébastian et Annie attendaient patiemment que le voyage prenne fin pour retrouver leur moitié respective. Seize ans, et Lily préférait être seule.
Faire partie de la garde rapprochée de Lily Luna Potter était un privilège, oui. Un privilège aux nombreuses contradictions et inconvénients. Nul n'était admis dans leur cercle, pas même dans leur compartiment. Encore moins pour Sébastian et Annie qui flirtaient avec l'ennemi irlandais. Car si l'une des rumeurs qui courraient à propos de Lily Luna Potter était vérifiée, elle concernait son aversion pour les élèves irlandais.
- Ça devient sérieux entre Seb et cette pétasse de Whirpool, murmura à son oreille Serena, dont Kathleen Whirpool était la rivale.
- Il fait ce qu'il veut de sa vie, je ne l'empêche pas de la voir. Je ne veux juste pas qu'il m'oblige à la voir.
- C'est tellement autoritaire que ça ressemble à de la dictature. Les gens n'ont pas toujours envie de choisir entre l'amitié et l'amour.
Lily haussa simplement les épaules. Elle ne demandait rien, elle n'exigeait rien. Elle pouvait bien rester seule, elle adorait ça. C'étaient eux qui la suivaient, eux qui restaient près d'elle, qui la protégeaient.
- Renaud Bayard organise une fête samedi, annonça Annie avec un immense sourire. Tous les élèves de sixième et septième années sont invités. C'est Kendall qui me l'a dit.
Seize ans, c'était aussi l'âge où l'élève la plus timide de Poudlard paradait au bras de l'élève le plus populaire, le Sauveur, le nouvel Harry Potter.
- On ira ?
Seize ans, ce n'est pas si différent qu'onze, douze ou quinze ans. A chaque question, c'est le silence qui s'installe, et seule Lily peut y mettre fin.
- Je n'irai pas.
Seize ans et ils acquiescent toujours, sans se rebeller. Une nouvelle année commence et ils savent qu'elle ressemblera en tous points aux précédentes. C'est pour cela qu'ils sont toujours là, au fond. Parce qu'ils ont beau faire partie de quelque chose de plus grand, ils pourront toujours compter sur ce microcosme, cette entité rassurante. C'est aussi ça faire partie de la garde rapprochée de Lily Potter.
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Cimetière de Pré-Au-Lard
Mael veillait toujours à venir en semaine parce que les rues du village pittoresque étaient désertes et qu'il n'avait guère envie de croiser quelqu'un. Il n'apportait jamais de fleurs. Il n'aurait pas su lesquelles choisir. Il prenait son temps, marchait lentement, laissait l'herbe humide abîmer ses jolies chaussures.
La mousse recouvrait le morceau de granit. Les fines lettres brillaient pourtant d'une vérité sans appel.
Keith Corner, assassiné à l'âge de dix-neuf ans.
Atteindre ce morceau de granit, c'était comme arriver au bout de sa vie, comme affronter l'inéluctable.
C'était la fin de l'espoir.
Mael ne pouvait s'empêcher d'imaginer le corps de son ami, enseveli sous la terre, entouré de soie, de velours et de bois.
Alors il ne s'approchait jamais trop du morceau de granit. Il se contentait de rester debout, immobile, à bonne distance, et de pleurer en contemplant chaque lettre sur le morceau de granit.
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Bardenas Reales, Espagne
James et ses acolytes avaient débarqué huit jours plus tôt sous un soleil de plomb, appréciant de ressortir shorts et t-shirts après deux mois passés à se frayer un chemin dans la neige.
Dorénavant, c'est ici qu'ils vivraient et qu'ils travailleraient. Leurs missions étaient si prenantes que l'un allait toujours de pair avec l'autre.
Bardenas Reales. Un parc naturel d'une beauté sauvage. Un climat aride, un paysage dénudé, des nuits de poussière, des journées de marche à travers l'argile, le gypse et le grès. Vivre dans ce paysage semi-désertique, c'était un peu comme vivre dans un film de science-fiction ou sur la lune. C'était suffisamment dépaysant pour que James ait l'impression de vivre la vie d'un autre, et oublie à quel point sa vie à lui était désormais vide de sens, d'amour et de bonheur.
Le parc naturel était si vaste que la constellation s'était divisée pour mieux le découvrir. Et le protéger. Shekilah, Chen et Evora occupaient El Plano, les terres les moins élevées, et donc les plus habitées et cultivées. Charlotte, Nicolas, Brooke, Selim et Mateus observaient les ravins secs, les buttes et les pics de la Bardena Blanca. Sian, Slawomir et James assuraient l'arrière-garde, invisibles aux yeux de tous, dans les forêts de pins de la Bardena Negra.
Lorsqu'il avait fallu désigner un membre qui se joigne aux meilleurs combattants de la constellation, James avait fait un pas en avant, sans entrain ni sourire. Il se fichait pas mal de l'endroit où ils passerait ses jours et ses nuits, du moment qu'il était loin des rapaces qui survolaient constamment la Bardena Blanca en lui rappelant Natasha, la maison Serdaigle, Poudlard et la mort de Keith. Il leur préférait les renards et les chats sauvages, qui avaient le mérite de ne faire remonter aucun souvenir à la surface, ni heureux ni triste.
La nuit, il se transformait en chien, et apprenait à communiquer avec chaque espèce animale qu'il rencontrait. Quand le soleil se levait, déjà très chaud, il reprenait forme humaine avec désarroi. Et c'était comme si sa conscience lui revenait, irriguant ses pensées de flots de tristesse et de culpabilité. Il ne rêvait que d'une chose, reprendre forme animale et se persuader qu'il n'était plus ce jeune adulte malheureux mais un être nouveau, ressuscité sous la forme d'un chien.
Mais Sian l'attendait toujours, tous les matins, adossée au même arbre, le fixant avec gravité, avec sévérité. Et tous les matins elle lui posait la même question.
- Alors ?
Une question ouverte, à laquelle il pouvait répondre librement. Il savait qu'elle s'inquiétait pour lui, et que leurs acolytes partageaient ses inquiétudes, mais il avait fait le choix de ne pas aborder sa vie privée avec eux, de l'enterrer tout au fond de son cœur meurtri.
- Je n'ai pas appris grand-chose. Seulement un ameutement de petits rongeurs qui fuient leur territoire. Ça fait des années qu'ils vivaient là-bas, mais une menace les en chasse. Je vais retourner voir ce guide que j'ai rencontré la semaine dernière, j'ai gardé le gros appareil photo moldu de Brooke.
- N'oublie pas que tu travailles la nuit et que tu es censé te reposer le jour. Tu n'as déjà pas dormi hier.
James haussa les épaules. Il n'acceptait plus de laisser venir à lui le sommeil. A quoi bon s'assoupir pour subir un enchaînement continuel de cauchemars.
- Tu n'es pas seul, James. Et je ne te dis pas ça pour que tu te confies à moi. On est une constellation, les agissements d'un seul d'entre nous ont des conséquences sur le groupe tout entier. Si la Confédération Magique Internationale te juge inapte à mener à bien une mission, c'est nous tous qui en payerons le prix.
- Ne crois pas que ta vie s'arrêtera pour autant, répliqua James, amer.
Le lendemain de la mort de Keith, le soleil s'était levé, les oiseaux chantaient, les gens sortaient, travaillaient, souriaient. Il n'avait pas compris. Il ne comprenait toujours pas que la vie puisse continuer normalement. Plus rien n'était normal à ses yeux.
- Je rejoins Slawomir, reprit Sian, énervée. Fais ce que tu veux.
- J'en avais bien l'intention.
- Et n'oublie pas qu'on retrouve les autres, à l'heure habituelle.
- Je ne suis pas idiot.
- C'est toi qu'il faut convaincre, pas moi.
C'est sur cette morale qu'il préféra ignorer que débuta une nouvelle journée. Une journée qui ne lui apporterait aucun réconfort, pas plus que la précédente, pas plus que la suivante. Il s'attela à sa tâche par devoir et par habitude, sans envie ni entrain. Après une toilette sommaire, il se para de quelques vêtements et accessoires moldus, se fondant sans mal parmi les quelques touristes qui arrivaient déjà pour mitrailler le parc naturel. La province moldue espérait faire de Bardenas Reales une attraction touristique et se donnait toutes les chances d'y parvenir. Des coins réservés aux tous-petits, des baraques ombragées pour se reposer et se restaurer et des guides, parmi les meilleurs étudiants d'architecture, de biologie et d'histoire, beaucoup trop nombreux par rapport au nombre de touristes.
Armé de l'appareil photo de Brooke, James s'approcha de la cabane réservée aux guides et salua Kenny, un jeune étudiant anglais venu passé deux ans en Espagne.
- Eh bien vous voilà de retour, sourit le guide. Vu le nombre de photos que vous avez prises l'autre jour, je croyais ne plus vous revoir.
- Justement, je n'en suis pas totalement satisfait. Disons qu'elles ne reflètent pas la somptuosité des lieux.
- Ces terres sont en perpétuel mouvement, une image figée ne peut leur rendre hommage. S'il existait des photographies mouvantes, à la rigueur, s'amusa le guide moldu.
James hocha la tête, détournant les yeux. Il agissait toujours de la sorte lorsqu'un moldu imaginait impossible ce qui faisait pourtant partie de sa vie depuis toujours.
- D'ailleurs, je voulais vous demander... J'ai repéré quelques traces animales étranges. Rien qui ressemble de près ou de loin à celles laissées par un renard. Y aurait pas des crocodiles dans le coin ?
- Hélas, non. Le parc en était pourtant peuplé, mais il est devenu bien trop aride pour eux.
A nouveau James hocha la tête, sans insister davantage. Il s'éloigna en faisant mine de photographier un pic et revint sur ses pieds avec un sourire avenant.
- Vous accepteriez de boire un verre avec un compatriote ? Je suis sûr que votre éducation anglaise vous empêchera de refuser.
Le jeune Kenny accepta de bon cœur, et James en profita pour continuer son interrogatoire, de façon subtile. La fatigue l'étreignit quelques heures plus tard mais il la repoussa, gardant ses habits moldus pour se balader au grès des steppes lunaires.
La nuit était près de tomber quand il rejoignit les membres de la constellation, dans un renfoncement rocheux. Ils changeaient de point de rendez-vous à chaque fois, préférant se montrer prudents. A leur approche, James repéra Sian et Mateus qui l'observaient, à l'écart du groupe. Ils étaient ceux qui le connaissaient le mieux, aussi il ignora leur insistance pour se fondre dans l'ombre de Slawomir. Chacun y alla de ses maigres découvertes. Après avoir été plongés dans les bizarreries sans détour du Nevada plongé sous la neige, l'Espagne leur paraissait bien sereine.
- … Mais pas de mort. Juste trois blessés légers. Et c'était en janvier dernier ! Rien depuis, termina Selim, découragé.
- Il est hors de question que l'on parte d'ici sans résultat. Nous ne vivrons pas à nouveau l'échec, je peux vous le garantir. James, l'apostropha Evora. Tu es le dernier. Rien de nouveau ?
- Je n'en sais rien. J'ai bien quelque chose, mais ce n'est pas une piste, ou alors elle est plus que maigre.
- Parle. Tes pistes, bien que plus que maigres, nous ont toujours menés à la réussite.
- Les animaux ne sont pas tranquilles. Un nouveau prédateur vient d'arriver, qui menace l'ordre jusque-là établi. Un crocodile, visiblement immense, mais seul. Pourtant les crocodiles ont disparu du parc depuis longtemps.
- Des crocodiles ici ?, s'étonna Brooke.
- Ils ont fui à cause du climat.
- Tu es sûr qu'ils sont revenus ?
- Un seul. Mais il est bien là, derrière la forêt de pins.
Des moues sceptiques lui répondirent. Il ne s'en formalisa pas, prévenant ses acolytes de ce qui se passerait le lendemain.
- La Sanmiguelada, tu dis ?, répéta Mateus.
- Comme tous les dix-huit septembre, des milliers de brebis vont traverser El Paso. Ils attendent des centaines de touristes. Soyez vigilants.
- On verra du monde, au moins, contra Mateus qui n'aimait guère la solitude et la tranquillité.
- Je ne parle pas seulement de notre couverture, les gars, reprit James d'une voix tranchante. On ne nous a pas envoyés ici pour faire du tourisme ou pour étudier les sols de grès. La Sanmiguelada est l'unique événement de l'année. Si une menace plane en ces lieux, ce serait logique qu'elle éclate demain, le jour où elle pourra faire le plus de victimes.
- J'ai du mal à croire qu'un crocodile, même immense, ait un calendrier, rétorqua Brooke d'une voix moqueuse.
- C'est une réflexion étriquée, typiquement humaine. Un crocodile est capable de ressentir la température corporelle d'un être à bonne distance, dis-toi bien qu'il s'apercevra sans mal que le parc est envahi de touristes.
Brooke en resta coite, les membres de la constellations n'ayant pas l'habitude de se critiquer.
- Autre chose, continua James de sa voix froide, comme ennuyé de devoir parler. Bardenas Reales est une réserve de biosphère. Pour ceux qui l'ignorent, il s'agit de terrains de recherches pour les scientifiques moldus, en vue d'apprendre à préserver les écosystèmes terrestres, marin et côtiers. Chaque réserve favorise des solutions conciliant la conservation de la biodiversité et son utilisation durable.
- Comment sais-tu tout ça ?, s'étonna Evora.
- J'ai fait quelques recherches.
- Quand ?
- Aujourd'hui, pourquoi ?
- Cesse de te montrer aussi agressif ! Tu as choisi de réaliser des missions de nuit, tu...
- Et je les réalise ! Merde, Evora, fous-moi la paix, ce que je fais de mes journées ne regarde que moi !
- Non, murmura Sian, lui rappelant leur conversation du matin-même.
- Le sujet est clos, Sian. Tu as ta manière de fonctionner, j'ai la mienne. Au vu des faibles résultats que tu présentes, nous pouvons affirmer que tu n'as aucun conseil à me donner.
Seul l'écho de sa propre voix, qui raisonnait contre la paroi rocheuse, lui répondit. Ses acolytes retenaient leur souffle, tant surpris par le comportement de James que persuadés de la réaction de Sian. Pourtant, la jeune fille recula d'un pas, sans s'énerver. Son comportement de feu laissait présager une tempête, mais elle était bien trop blessée par le ton de son ami pour prendre les armes.
- Quand et comment as-tu fait ces recherches ?, reprit Evora.
- Cet après-midi. J'ai revu le guide que j'avais rencontré. Je me suis servi de mon patriotisme pour m'en faire un allié, ajouta-t-il avec une ironie acerbe. Il m'a prêté son ordinateur. J'ai bien évidemment effacé toute trace de mes recherches. Bref, pour reprendre le sujet des réserves de biosphère, il en existe plus de six cent dans le monde, reconnues au plan international par l'Unesco. Régulièrement la liste change, des réserves se créent et d'autres se ferment. Ces dernières années ont vu un nombre impressionnant de fermetures, pour une seule ouverture, au Nevada. Exactement là où on se trouvait le mois dernier.
S'il ne l'avait pas déjà acquise, il gagna l'attention totale de ses acolytes.
- Toutes les réserves sont constituées de la même manière, il en va ainsi de leur essor, de leur fonctionnement, de la réussite ou de l'échec du projet. Chaque réserve est divisée en trois parties, à la fois indépendantes et complémentaires. Le cœur, strictement protégé, pour que soient conservés les paysages et les espèces. Le tronc, où sont mises en place des activités compatibles avec la préservation de l'écosystème. Et les membres, où sont autorisées davantage d'activités permettant le développement économique et touristique. Les réserves qui ont récemment été fermées ont toutes subi le même sort, à quelque chose près. Un événement inexpliqué vient détruire chaque des parties, en attaquant directement le cœur. Car si le cœur, et le tronc dans une moindre mesure, reste indépendant, les attractions touristiques qui se construisent autour sont dépendantes de son attractivité. Si on attaque le cœur, c'est toute la dynamique qui s'était dessinée autour de lui qui s'envole en fumée. C'est ce qui s'est passé au Nevada. Et c'est ce qui risque d'arriver ici.
James s'arrêta, le regard toujours braqué sur la vue imprenable que lui offrait le crépuscule. Il laissait volontairement le silence faire son travail, ses acolytes avaient besoin de digérer, d'entendre, de comprendre. Au Nevada, la neige continuelle avait détruit définitivement des espèces vieilles de millions d'années. Chacun s'imaginait soudain qu'un orage des plus violent allait éclater, remplissant les bassins asséchés, détruisant les sols lunaires d'argile, de gypse et de grès.
- J'ai une question con, dit Nicolas, penaud. Même si on nous a chassé du Nevada avant de comprendre ce qui s'y était produit, on sait que ça n'avait rien de naturel. On se doute bien aussi que la menace était sorcière. Et je sais bien qu'on en cherche justement la raison mais... pourquoi un sorcier irait détruire des plantes et des insectes ? Je veux dire... ça n'a pas de sens !
- Pour toi, répliqua James. Le but, justement, c'est de se mettre dans la tête de ceux qui sont capables de faire ça. Pourquoi plonger pendant plusieurs semaines un état aride sous plusieurs centimètres de neige ? Pour faire peur, déjà. Parce qu'ils n'y sont pas préparés, parce qu'ils ne savent pas comment gérer ça, parce que la méconnaissance est le premier chemin vers la panique. Deuxièmement, parce qu'un tel événement reste inexpliqué. Et pour cause, si la magie est derrière tout ça, les moldus ne pourront jamais donner d'explications plausibles, juste des hypothèses. Après la peur et la panique, nous avons donc la dis-crédibilité et la porte ouverte aux rumeurs. Chacun y va de son avis. Est-ce une nouvelle arme ? Est-elle plus dangereuse encore que l'arme nucléaire ? Est-ce là un signe de l'existence des extra-terrestres ? Bref, les théories fusent et les gens sont encore plus perdus. Et je ne parle que d'un seul état, un seul pays, une seul réserve. La multiplication est plus grave encore, parce qu'elle touche ce qui nous est commun, ce qui nous dépasse, ce qui est plus grand que nous tous, moldus et sorciers. La nature.
- Donc à la vie ?, ajouta Evora.
- Oui mais pas que. Prends les moldus au sens large, en tant que sujets. Plusieurs genres, constitutions, apparences... Des qualités et des personnalités variables et variantes, des évolutions, des choix, des actions, des aptitudes... Et des croyances.
- Tu ramènes tout à la religion, James, déplora Evora. Tu es tellement persuadé que les Zigaro sont à l'origine de tous les malheurs du monde que tu confonds tout.
- Je rappelle juste que les non-croyants opposent souvent la religion à la nature. Certains te diront qu'un dieu a créé la terre, la mer, les plantes et les insectes, quand un autre te parlera de molécules, de cellules, de l'importance des abeilles. Ce sont des réserves naturelles qui sont détruites, alors que leur but était justement de préserver ce que le monde a de plus beau à nous offrir. La diversité.
- Mais quel serait l'intérêt des Zigaro ?
- Les Zigaro ne sont pas les seuls à se servir d'une prétendue Source toute-puissante. Je ne dis pas qu'il s'agit d'eux. Je dis juste que...
James faisait les cent pas, cherchant un exemple à la va-vite, pour faire comprendre à Evora qu'il n'était pas ce fou obnubilé par les Zigaro – ce dont il doutait lui-même.
- Tu vas dire que je ramène tout à moi mais soit, je prends le risque. Je t'ai déjà dit que j'ai un frère, pas vrai ? Il a toujours regretté de ne pas être né en premier, de ne pas être l'héritier direct. Il a grandi en se persuadant que tout ce qu'il faisait, je l'avais déjà fait avant, ce qui lui ôtait toute saveur, toute valeur. Il voulait être l'héritier direct de mon père, pas l'un des héritiers mais le seul. Et comme il ne pouvait pas changer l'ordre de nos naissances, il a essayé de... de me détruire. Je crois... Je crois qu'on est face au même problème, mais en beaucoup plus grand. Je crois que les types qui sont responsables de toutes les bizarreries auxquelles on est confrontés essaient d'anéantir ce qu'il y a de plus grand, de plus puissant pour le remplacer par autre chose. Une chose qu'ils construisent, façonnent, préparent à leur manière. Une mono-pensée qu'ils essayaient de relayer, en balayant tout le reste.
- Ca me semble un peu gros, douta Evora.
- Un peu gros mais plausible, contra Slawomir.
- Et c'est la seule piste que nous ayons, ajouta Shekilah. Beau travail, James.
Elle affirma ces derniers mots d'un sourire chaleureux, celui qu'elle réservait aux grandes occasions. C'est à dire quand l'un d'eux allait vraiment mal, et que, tel un soleil, elle réchauffait un cœur esseulé.
- Je ne dirai pas ça, reprit Evora. Ta manière de procéder m'inquiète.
- Je croyais que seul le résultat t'importait ! Tu voulais du résultat, tu en as !
- Le résultat et la manière vont de pair. Il en va de nos valeurs. Que tu parviennes plus facilement à un résultat parce que tu mets ta santé en danger ne m'apporte aucune joie. Sian a raison, tu risques ne mettre en péril l'existence-même de notre constellation. Nous sommes onze, James. Tu ne peux pas agir en dépit du groupe.
- Libre à toi de signaler mon comportement à la Confédération Magique Internationale. Je continuerai cette mission avec ou sans toi. Ce n'est pas comme si tu m'étais d'une quelconque aide.
Et sur cette réplique méprisante qui ne lui ressemblait pas, James fit volte-face, profitant d'une ombre pour se transformer en chien. Sa mission reprenait. La fatigue, les cauchemars et les larmes pouvaient bien attendre.
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En ce dix-huit septembre, Blaise Zabini ne changea pas ses récentes habitudes. Comme chaque matin, il se réveilla tôt, étudia quelques dossiers et attendit que le jour se lève pour transplaner, avant même que son épouse et son fils ne se réveillent.
Comme chaque matin il préféra Pré-Au-Lard au chemin de traverse, où il croisait toujours quelques Aurors méfiants. Il transplanait toujours aux abords du village, appréciant de pouvoir le traverser, toujours nostalgique en ces lieux. Une fois par semaine, il se rendait sur la tombe du jeune Keith Corner. Il n'y restait guère longtemps, mais ce pèlerinage lui rappelait à quel point la vie était courte et précieuse. Il aimait toujours à prononcer les mêmes mots. « Mon fils ne t'oublie pas, Keith ». Ces quelques mots que James aurait prononcés seul s'il n'était pas constamment à l'autre bout du monde.
Blaise passa devant plusieurs magasins sans s'arrêter, et enfin il arriva à bon port.
- Eh bien, vous arrivez de plus en plus tôt. Je vais finir par vous engager, vous m'aiderez à décharger tout ça, soupira le vieux libraire.
Pourtant, lorsque Blaise se proposa, le libraire refusa son aide, lui faisant signe de patienter. Mais il n'en oublia pas son client le plus matinal et commença à entreposer sous son sourire de reconnaissance les journaux quotidiens de la presse internationale.
- Je n'ai pas encore eu le temps de lire les gros titres, à part celui du Bruxo, qui revient encore une fois sur la victoire du Pérou à la coupe de quidditch d'Amérique du Sud. Huit cent points à zéro, vous imaginez ! Vous me direz si vous lisez quelque chose d'intéressant.
Blaise acquiesça et commença à feuilleter la presse asiatique. Auparavant, lors des premières missions de James, il s'abonnait à quelques journaux, en fonction des lieux que fréquentait son fils. Mais James ne donnait plus de nouvelles de puis des semaines, et Blaise ignorait où pouvait bien se trouver son aîné.
- Rien d'anormal en Asie, dit-il à l'adresse du libraire, qui continuait ses allées et venues.
- Visiblement rien d'intéressant non plus en Amérique. De notre côté, en tout cas.
- C'est-à-dire ?, demanda Blaise, surpris, et quelque peu inquiet.
- On voit que vous ne côtoyez pas de moldus. Ça fait deux mois qu'il neige continuellement dans l'Etat du Nevada. Alors qu'il n'y neige pratiquement jamais. Quelques flocons tous les trois ou quatre ans, et voilà que la population se retrouve prisonnière de plusieurs dizaines de centimètres de poudreuse. La télé n'arrête pas d'en parler. Tous les scientifiques sont sur le coup, personne n'arrive à comprendre ce qu'il se passe.
La porte s'ouvrit et le libraire se dépêcha d'aller accueillir ses clients, laissant Blaise dans la tranquillité la plus totale. Il était devenu son meilleur client, le vieux libraire le laissait donc faire à sa guise.
Blaise empila quelques journaux américains, et s'attaqua aux journaux venus d'Afrique. Rien n'attira son attention à l'exception de quelques communautés reculées qui avaient vu d'anciens fétiches représentatifs de la religion traditionnelle subsaharienne se consumer sans raison apparente.
Il termina sa lecture par la presse Européenne et fit une nouvelle fois chou blanc. Il régla ses quelques achats et retrouva le calme de sa demeure, calme bientôt rompu par l'énergie flamboyante de son petit dernier, qui avait bien grandi.
- Tu as trouvé sa trace ?, demanda Evelyn en l'embrassant.
- Non. Mais le libraire m'a donné une idée. Dis-moi, parmi les vieilles affaires que tu as entreposé au sous-sol, t'aurais pas une tévélision par hasard ?
- Une télévision, corrigea-t-elle. Non, j'avais laissé la mienne à une voisine quand j'ai emménagé avec toi. Tu disais que ça ne fonctionnerait pas dans une maison sorcière.
- Les choses ont changé. Granger a mis au point un système pour permettre aux enfants nés de familles mixtes de grandir dans une maison à la fois moldue et sorcière. On en achètera une.
- Pour ?
- James m'a bien souvent répété que les deux mondes coexistent.
- Il sera fier de toi quand il verra la télévision, sourit son épouse.
Le visage de Blaise s'éclaira. Il en oublia momentanément la presse et ses nouvelles du monde entier. Il ne se doutait pas une seule seconde que la vérité à propos de James se trouvait en première page de la Gazette du Sorcier qui titrait « Du grabuge en Espagne, un jeune anglais retrouvé mort sur les lieux ».
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Poudlard, cours de Potions
- Lily
Un murmure doublé d'un coup de coude dans les côtes. Serena.
- Lily.
Une voix plus forte, plus pressante, vaguement anxieuse. Sébastian.
- Lily !
Lorcan cette fois. Lorcan qui se dépêche d'ouvrir le livre à la bonne page et de poser quelques ingrédients sur son bureau.
- Miss Potter.
Le professeur Wine, enfin. Ça n'avait rien de surprenant. Le même manège opérait à chaque cours de Potions, depuis six ans. Lily sortit de sa léthargie en lâchant un soupir las.
- Je sais bien que mon cours ne vous intéresse pas le moins du monde mais vous ne pouvez pas vous permettre d'y assister en touriste, miss Potter. Ça m'est désagréable et ça ne vous apportera rien. Vous avez même tout à y perdre. Vous avez de réelles capacités, miss Potter, il est fort dommageable que votre comportement fasse baisser vos notes.
Hocher la tête. Avec gravité et politesse. Elle n'avait jamais su quoi répondre à ses professeurs. Que pouvait-elle dire ? Certainement pas la vérité. Elle n'était intéressée que par deux cours mais elle avait besoin de six ASPICS, voilà tout.
- Rappelez-moi quelle note vous avez obtenue à vos Buses ?
- Effort Exceptionnel.
- Est-ce pour cela que vous avez souhaité continuer à étudier les Potions ?
- Non, professeur. J'ai besoin d'un Aspic en Potions pour exercer le métier de mon choix.
Le professeur Wine la regarda avec curiosité. Elle voulait entendre la réponse. Elle la craignait aussi, peut-être. Sans doute le laisser-aller de son élève lui donnait à croire que Lily choisirait la piste de la facilité, demandant à son père de lui ouvrir les portes du bureau des Aurors.
- Je souhaite devenir éthologue.
Lily affichait clairement sa fierté. Son bonheur. Sa ferveur. Le professeur Wine hocha sèchement la tête.
- Un beau métier, approuva-t-elle. Une bien belle ambition que vous ne pourrez atteindre qu'en redoublant d'effort. Je doute que vous y parveniez en vous laissant tenter par la fainéantise. J'enlève vingt points à Gryffondor. Et puisque votre désintérêt perturbe vos camarades vous allez changer de place. Tenez, installez-vous près de monsieur Kent.
Lily fusilla le professeur Wine du regard avant de porter ses yeux d'éclair sur Serena qui se retenait difficilement de rire. Heureusement pour elle, nombre de camarades avaient cessé d'étudier les Potions après leurs Buses, elle n'eut pas à supporter les messes basses de la clique de Gwenog Kubrick ni les regards insistants d'Hugo qui se persuadait qu'une malédiction touchait les filles de la famille qui s'entichaient toujours de mauvais garçons, selon lui. L'absence de Victoire et le départ de Rose y étaient pour beaucoup et le comportement de Serena, qui encourageait Lily à se rapprocher de Keziah Kent n'aidait pas.
Le Serpentard, éternel solitaire, ne partageait son bureau avec personne. Lily ne lui connaissait ni ami, ni allié. Bon élève, on ne le voyait que rarement à la bibliothèque, sans doute par crainte de devoir partager sa table avec le chaland.
Concentré, il n'eut pas la moindre réaction quand Lily s'installa à sa table, versant méthodiquement ses mesures de sisymbre dans le chaudron.
Lily jeta un regard au tableau. Après huit cours théoriques sur le Polynectar, ils passaient enfin à la pratique. Comme elle n'avait rien écouté au précédent cours, Lily s'inspira des ingrédients de son camarade, reconnaissant le polygonum, quelques sangsues et des chrysopes sur sa paillasse.
- Tant qu'à faire tu peux te servir. J'en ai trop pris.
Il était comme ça, Keziah. Éternel solitaire. Sans le moindre ami, sans le moindre allié. Mais toujours prêt à l'aider.
Elle piocha sans fierté dans les réserves de son camarade ce qui lui valut un sourire rayonnant de la part de ce Serpentard qu'on disait froid. Sans être excessivement doué, il l'aida tout au long de la préparation, avec douceur et discrétion.
- Bien, le cours est terminé. Avant de sortir, n'oubliez pas d'indiquer votre nom sur votre potion et de l'entreposer sur cette étagère. Je jetterai un sort de protection pour que vous puissiez reprendre l'élaboration du Polynectar dès le prochain cours.
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France, Ecole de magie Beauxbatons, pavillon des métamorphoses
- 'jour m'dame.
Natasha força un sourire. Elle était loin de s'habituer à ce que des adolescents l'appellent ainsi. A l'inverse des élèves anglais, ceux de Beaubatons parlaient plus librement, oubliaient bien souvent les convenances et ne prêtaient pas tant d'importance aux traditions. Alors que les élèves de Poudlard plaçaient du "professeur" et du "monsieur le directeur" dans leurs phrases, ceux de Beaubatons appelaient les adultes « monsieur » ou « madame », sans grande différenciation hiérarchique.
La "nouvelle assistante du prof de Méta'", comme aimaient à l'appeler les élèves entre eux, reporta son attention sur l'élève qui s'était adressée à elle. Il s'agissait d'une jeune élève, d'une douzaine d'années, pas très assidue à ce qu'elle en savait.
- Bonjour Emma.
Les élèves de Beauxbatons étaient bien plus nombreux que ceux de Poudlard, car leurs parents, à l'exception des élèves nés moldus, avaient eux-mêmes fréquenté cette école, et préféraient que leurs enfants grandissent dans la même école qu'eux. D'autres acceptaient d'envoyer leurs enfants dans des écoles moins réputées mais plus proches, comme l'école de magie de Catalogne ou celle d'Italie, mais Beauxbatons restait avec Durmstrang l'école qui accueillait le plus d'élèves, soit près de six fois plus que Poudlard. C'était donc un véritable effort, pour Natasha, de retenir le prénom de chaque élève.
- Tu voulais me poser une question ?
- Ouais. C'est vrai que vous sortez avec le fils d'Harry Potter ?
Natasha s'efforça de ne pas rire. Des questions comme celles-ci, on lui en posait une dizaine par jour. Son amitié avec Rose Weasley et sa relation amoureuse avec James Potter étaient source de tous les ragots. Mais ce qui provoquait son hilarité était tout autre. Elle avait passé des semaines à apprendre la langue française et continuait d'approfondir connaissances et vocabulaires quotidiennement. Certaines subtilités la tenaient en défaut, et d'autres, fatalement, provoquaient son hilarité. Les français ne prononçaient pas la lettre "h". C'était plus fort qu'elle, à chaque fois que l'un des professeurs ou l'un des élèves prononçaient un mot en oubliant d'aspirer un "h", son ventre se mettait à la chatouiller et elle avait beau se morigéner, rien ne calmait son hilarité. Surtout lorsqu'une fillette appelait le héros de la communauté sorcière britannique "Arry".
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Quand Shania Zabini retrouva la demeure familiale, ce week-end là, elle s'attendait à tout sauf à trouver son père devant un ordinateur, une télévision allumée non loin. Sa mère l'accueillit d'une bise et d'un beignet, comme chaque samedi, et Haïdar sauta dans ses bras sans y être invité.
- Viens sur la terrasse profiter du beau temps. Ton père nous rejoindra plus tard.
Sa mère lui posa mille questions sur sa formation de Chevalière du Roi d'Irlande, mais ne pouvait totalement dissimuler à sa fille à quel point elle était inquiète. Elle s'apprêtait à lui dire la vérité lorsque Blaise accourut, un sourire immense étirant son visage.
- Ce n'était pas lui !
Evelyn se précipita et l'enserra avec force et bonheur.
- Euh... Vous pouvez m'dire c'qui s'passe ?, s'étonna Shania.
- Oh... Eh bien un jeune anglais a trouvé la mort en Espagne, dans un lieu moldu.
- Ah oui, l'histoire des brebis et du crocodile ? J'en ai vaguement entendu parler. On ne sait toujours pas ce qui s'est passé d'ailleurs, non ?
- Non, confirma son père. Juste que des milliers de brebis ont traversé un lieu touristique, comme c'était prévu, mais qu'elles étaient poursuivies par un crocodile gigantesque qui les bouffait les unes après les autres, ce qui ne les a pas empêchées de courir, couvertes de sang. Les moldus en font toute une histoire.
- Elles étaient mortes, Blaise, rétorqua Evelyn en levant les yeux au ciel. N'importe qui prendrait peur en voyant des milliers de brebis mortes courir et tout saccager. Deux hommes sont morts, deux guides qui essayaient de protéger les touristes. La télévision espagnole ne parle bien évidemment que de ça.
- Et l'un des guides était anglais.
- Mais c'est un moldu, dit Shania en fronçant les sourcils. Pourquoi t'avais si peur pour lui ?
- Je... J'ai eu peur que ce soit James. Qu'il soit en mission d'infiltration, quelque chose comme ça.
- Tu parles ! Si le fils du Survivant était mort, ça se saurait ! Et puis... la Confédération nous aurait prévenus, non ?
Blaise haussa les épaules. Il doutait de faire partie des personnes à prévenir en cas d'accident.
- Vous n'avez toujours pas de nouvelles, alors ?, déplora Shania.
Sa mère lui offrit une triste grimace. Depuis la mort de Keith Corner, James n'avait répondu à aucune de leurs lettres. Mais le soulagement de Blaise était si grand qu'il s'efforça de mettre l'ambiance, et l'après-midi se déroula dans la joie. En fin de journée, grâce au décalage horaire, ils recevaient toujours un appel de cheminée d'Hadiya, qui enchaînait les concerts en Europe de l'Est. La jeune fille leur offrit le même sourire radieux que chaque semaine, simplement heureuse de retrouver ses parents, son petit frère et sa sœur ensemble. Mais, à la différence des semaines précédentes, elle ne leur laissa pas le temps de poser la moindre question, s'exclamant avec fougue.
- Vous ne devinerez jamais avec qui je viens de parler !
- Avec le professeur Trelawney, proposa Shania, déclenchant le fou-rire de son père.
- Mais non, bécasse. Avec James !
Elle s'amusa de leur surprise et s'empressa d'assouvir leur curiosité. L'orchestre était arrivé le jour-même, après un épuisant voyage depuis l'Autriche. Ils avaient joué tout l'après-midi dans la salle qui recevait le concert, pour s'habituer à son acoustique, et Hadiya était tombée sur James par pur hasard en allant chercher de quoi se restaurer.
- Il n'a pas voulu me dire ce qu'il faisait là. Mission top secrète. Je lui ai proposé d'assister au concert mais il a refusé, il devait reprendre son tour de garde, quelque chose dans ce goût-là. Il paraissait inquiet, il m'a même demandé de ne pas jouer et de quitter l'endroit. J'ai refusé, bien sûr, et... bon, on s'est un peu disputé. Rien de grave.
- Disputé avec James ?, répéta Shania, étonnée.
- Il était énervé. Il disait que ce n'était qu'un concert, que j'en jouerai d'autres, que je ne perdais rien à annuler. Je lui ai rappelé que c'était ça mon travail, et que s'il n'acceptait pas d'annuler son travail pour venir me voir jouer je ne voyais pas pourquoi moi, je le ferai. Il est parti fâché. Mais je l'ai revu à la fin du concert. C'est lui qui est venu me voir. Il m'a dit qu'il s'était servi de son ouïe animale pour m'entendre, que j'avais assuré, qu'il était fier de moi. Il parlait très vite, il était pressé. Soulagé, surtout. Il était persuadé que quelque chose de grave allait se produire. Mais tout s'est bien passé.
- Tu jouais où ?, demanda son père en fronçant les sourcils.
- Tulcéa. En Roumanie, à la frontière avec l'Ukraine. C'est vraiment magnifique, surtout maintenant, la lune se reflète sur le Danube et...
- C'était à quelle occasion ? Le concert ? C'était pour quelle occasion ?
- Un anniversaire, répondit Hadiya, perplexe. Tulcéa est le siège de la réserve de biosphère du delta du Danube. C'était l'anniversaire de sa création. C'est l'évènement de l'année, ici.
Elle fut surprise de voir sa mère et son père échanger un regard entendu.
- Et James ?
- Il est parti, répondit la jeune fille.
- Il t'a dit où il allait ?
- Pas exactement. Mais j'ai compris qu'il partait loin. Loin et longtemps. L'Océanie, je crois.
Blaise hocha la tête, déçu. Il n'était pas près de revoir son fils.
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Poudlard, cours de Potions
Après trois mois d'élaboration, le professeur Wine put noter leur Polytecnar. Grâce à l'aide de Keziah - le professeur Wine ayant jugé que leur collaboration était une bonne chose pour tous les deux - Lily obtint un Effort Exceptionnel. La seule potion réalisée à la perfection était celle de son camarade, qui obtint en récompense une cinquantaine de points. Une fois les potions terminées, personne ne s'était aperçu que le chaudron de Keziah Kent était bien moins rempli que ceux de ses camarades.
Le week-end qui suivit fit office de libération pour les élèves qui gagnèrent le parc le cœur léger, loin des effluves nauséabonds des chaudrons en ébullition.
Comme souvent, Lily était entourée de sa garde rapprochée, tout en maintenant une distance appréciable qui lui permettait de rêvasser tranquillement. Le soleil chatouillait sa peau et ses yeux clos lorsque quelqu'un vint l'aborder.
- Hey, comment tu vas ?
Elle se redressa, surprise, et dévisagea le garçon penché au-dessus d'elle. Un Poufsouffle, si elle en croyait les couleurs de sa cravate.
- On se connaît ?, demanda-t-elle avec méfiance.
Elle avait beau chercher, le garçon ne lui disait absolument rien.
- C'est Peter MacLitter, annonça Serena sans gêne.
- Qu'est-ce que tu lui veux, MacLitter ?, demanda Lorcan d'un ton menaçant.
Le Poufsouffle avait tout perdu de son assurance, de sa superbe. Lily se rappela qu'il jouait dans l'équipe de quidditch, au poste de gardien, et qu'il était très apprécié de la gent féminine.
- Je voulais seulement te proposer de m'accompagner à Pré-Au-Lard.
- Pourquoi faire ?
- Eh bien.. pour sortir avec moi.
Il accompagna cette évidence d'un sourire immense. Immense et radieux. Un sourire qui lui rappelait quelqu'un, un garçon solitaire avec qui elle avait partagé sa paillasse de Potions pendant trois mois.
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Monuriki, Îles Fidji
Le Nevada, l'Espagne et la Roumanie étaient derrière eux et la constellation était ravie de ce changement. Leur nouvelle mission était claire, sans détour. Ils ne risquaient pas de regretter le flou qui ne les avait pas quitté lorsqu'ils avaient gravité au sein des réserves de biosphère. La tragédie qui avait frappé le parc Bardenas Reales avait suscité l'inquiétude des grands mages de la Confédération Magique Internationale qui avait préféré confier l'enquête à un mage confirmé et expérimenté plutôt qu'à des apprentis que l'on disait pourtant brillants et prometteurs. Lorsqu'ils avaient été interrogés sur leurs connaissances, dix d'entre eux avaient agi comme d'ordinaire, en confiant leurs trouvailles de manière neutre et synthétique. L'un d'eux, en revanche, ne s'était pas privé pour hausser le ton. James avait écopé d'un avertissement pour attitude dangereuse, les grands mages n'ayant pas apprécié qu'il fasse cavalier seul. James avait encaissé sans surprise ni déception, pas même un soupçon de rage. Il avait hoché la tête sans cacher qu'il profiterait de la première occasion pour approfondir ses recherches. Son entêtement, pris au sérieux par ses supérieurs, avait eu l'effet escompté. La Confédération Magique Internationale n'arrêterait pas son enquête avant d'avoir trouvé un moyen de protéger les réserves de biosphère, c'était là tout ce qui lui importait. Si les grands mages étaient inquiets de l'avoir vu s'éloigner de sa constellation, ses résultats et son investissement avaient fait mouche. Ils jugèrent qu'il était trop tôt pour le féliciter mais retirèrent sans l'en prévenir le blâme dont ils l'avaient menacé.
- Mec !
James se tourna lentement, sans entrain. La lumière extérieure l'aveugla et Mateus referma la porte dans son dos. Le sud-américain était torse-nu, de l'eau salée dégoulinait sur son torse et ses cheveux dorés.
- Je suis venu te chercher. T'avais dit que tu nous rejoignais. Tu vas voir, la température de l'eau est par-faite ! C'est…
- Merci mais je préfère rester ici.
- Ah ? Du nouveau ?
- Non.
- Brooke et Slawomir sont en poste pendant trois heures encore, t'as largement le temps de faire trempette !
- Je n'en ai pas envie Mateus.
Il n'était pas rare qu'un membre de la constellation cherche volontairement à rester éloigné du reste du groupe. Chacun avait un jour besoin de solitude. Mais James avait toujours fini par rejoindre le groupe. C'était avant les derniers mois, avant qu'il ne prenne même pas le temps de souhaiter à ses acolytes de profiter du bon temps, avant qu'il ne se donne même pas la peine de trouver une excuse.
- Si tu nous disais ce qu'on peut faire pour toi, James… On n'aime pas te voir comme ça.
- Je n'en travaille pas moins, que je sache. J'ai juste besoin d'être un peu seul. J'ai des recherches à faire.
- Ca peut attendre… T'as besoin de décompresser aussi. Tu sais… On a tous un jour perdu quelqu'un qu'on aimait. Mais si tu mourrais, toi, tu accepterais que ceux qui t'aiment cessent de s'amuser et de rire ?
Les poings de James se crispèrent, les muscles de ses bras étaient tendus à l'extrême. Il regardait le sol, essayant de repousser les larmes qui lui brulaient les yeux. Il ne sut si Mateus ajouta quelque chose ni combien de temps s'était écoulé mais quand il parvint à desserrer les poings il était seul. Parfaitement seul. Il poussa un soupir à fendre l'âme et posa ses yeux fatigués sur le vieux grimoire qui l'occupait depuis trois jours.
La constellation avait été parachutée dans l'archipel Mamanuca, sur une île volcanique dénuée d'habitants, Monuriki. Les îles Fidji comptaient une des communautés sorcières les plus nombreuses. Une communauté à la fois ancrée dans des coutumes anciennes et ouverte sur le monde. Préservée, peu touchée par les guerres sorcières, la communauté travaillait main dans la main avec la Confédération Magique Internationale. Le ministre de la magie était réélu depuis plus de trente ans, et Baini Marama gérait la communauté magique fidjienne avec dévouement, bienveillance et rigueur. Ancien membre de la Confédération Magique Internationale, il avait permis à des sorciers du monde entier de venir se faire soigner dans l'archipel Mamanuca et de pouvoir se cacher de menaces et des risques qu'ils courraient dans leur pays.
Seuls le ministre et les membres de la Confédération Magique Internationale avaient connaissance de ce pacte secret, et les lieux étaient toujours gardés par une constellation. Cette fois c'était celle de James qui avait été missionnée.
Une mission longue durée qui leur permettait de s'organiser, et de prendre quelques jours à tour de rôle pour rentrer chez eux.
James, qui n'avait plus aucune nouvelle de Natasha et ignorait où il aurait bien pu la rejoindre, avait laissé ses acolytes partir les premiers. Mateus, parti le dernier, venait de revenir d'Amérique du Sud, bronzé et requinqué. Radieux comme rarement ils l'avaient vu l'être.
- Mes parents m'ont dit qu'ils étaient fiers de moi. C'était la première fois. Et ils m'ont demandé d'être le parrain de mon petit frère, tu sais, le petit dernier…
James savait. Il se souvenait de s'être demandé ce qu'il ressentirait si les Potter avaient un nouvel enfant. Ou les Zabini, même. Comment tisser des liens malgré une vingtaine d'années de différence ? Il fallait s'appeler Mateus, celui qui n'avait peur de rien, celui qui était prêt à tout.
- C'est à ton tour de partir, vieux. Tu vas faire quoi ? Essayer de reconquérir Natasha ? Aller voir Mael ?
C'était là toute la question. James devait partir le lendemain. Il avait réservé un Portoloin pour Londres, sans savoir où il irait ensuite. Au cimetière, se recueillir sur la tombe de Keith. Et puis…
- James ?
James se redressa, rejoignit Chen qui l'attendait à l'entrée de la pièce. Au-dehors se tenait un petit garçon d'apparence européenne.
- Qui est-ce ?, murmura James.
- Tu ne le connais pas ? Il vient de débarquer en donnant ton prénom…
Étonné, James regarda le petit garçon, dont la frimousse lui rappelait vaguement quelqu'un. Chen pressa son épaule, le faisant reculer.
- Écoute, James, je ne veux pas t'effrayer mais… Ce gamin a les mêmes yeux que toi. C'est peut-être… Ton fils ?
- Hein ? Non ! Je n'ai pas de fils !
- Je n'en serai pas si sûr à ta place…
Les quelques membres de la constellation qui les entouraient regardèrent James avec surprise, et il lut même la compassion sur les visages de Mateus et Selim. Il s'empressa de sortir, le cœur battant à tout rompre, son cerveau en ébullition faisant d'innombrables calculs pour s'assurer que cet enfant ne pouvait être le fils d'anciennes petites-amies, comme Maggie Towler. Et alors qu'il lui semblait marcher au ralenti vers ce petit garçon qui l'attendait, il chercha sur son visage les traits des Kandinsky, même s'il savait très bien que jamais Natasha ne lui aurait caché un tel secret.
Et pourtant, cet enfant-là avait bel et bien ses yeux.
- Tu es James ?
- Oui. Salut. Je m'appelle bien James. Et toi, qui es-tu ?
- Je m'appelle Brayden. Je suis ton filleul.
Le soulagement le gagna et James s'autorisa à regarder tout autour d'eux, à la recherche d'un être qui pourrait bien lui expliquer le pourquoi de cette situation improbable.
- Pas besoin de chercher, maman n'est pas venue.
- Ah. Et pourquoi ?
- Elle doit rester cachée. Elle a dit que je ne pouvais plus me cacher avec elle, parce que j'ai fait de la magie spontanée.
James acquiesça, faute de mieux, tout en détaillant le petit garçon du regard. Sa peau était très claire, ses cheveux aussi noirs que l'ébène. Il lui rappelait deux êtres qu'il avait bien connu, mais dont il n'arrivait pas à se rappeler.
- Tu peux me dire qui est ta maman, Brayden ?
- C'est maman. Je sais qu'elle a un autre nom, comme toi.
- Moi ?
- Tu es parrain et James. Elle est maman mais je ne connais pas son autre nom. Pour pas que les méchants nous retrouvent.
L'évidence le frappa comme un fouet invisible qui claqua en le laissant pantois. Devant lui se tenait le fils d'Amalthéa Delanikas.
- Comment as-tu su que j'étais ici, Brayden ?
- C'est maman qui t'a vu. Elle a dit que c'était une chance, qu'elle n'avait pas le droit d'hésiter. Mais moi je sais qu'elle voulait que je reste avec elle. Mais elle a peur pour moi. Elle dit que je dois vivre normalement, aller à l'école, toujours faire mes devoirs et porter des lentilles. Tu sais ce que c'est, des lentilles ?
James hocha la tête, incertain. Si Amalthéa demandait à son fils de porter des lentilles, c'était sans doute pour cacher la couleur de ses yeux. Et ça ne pouvait signifier qu'une seule chose, qu'elle craignait que les Zigaro retrouvent le petit garçon.
- Alors ? Tu es d'accord pour m'accompagner ?
- Où ça ?
- Chez papa. Maman dit que tu connais papa et que tu vas me ramener chez lui.
Le garçon fronça les sourcils quelques instants, réfléchissant pour se remémorer des mots de sa mère, qu'il avait dû apprendre par cœur.
- Elle a dit qu'il faut faire croire que j'ai une autre maman, qui n'est pas sorcière. Cette dame s'appelle Clara. Tu la connais ?
- Non, Brayden. Et ton papa, tu sais comment il s'appelle ?
- Oui !, sourit le garçon, fier de lui. Il s'appelle Malek et il vole sur un balai !
Malek Lespare. James se mit à trembler. Sian arriva derrière lui, s'assurant que tout allait bien. James la regarda, puis regarda à nouveau le petit garçon. Loin derrière Brayden, dissimulée entre deux arbres, il lui sembla reconnaître Amalthéa. Alors James hocha la tête, appuyant une promesse muette.
- Viens, Brayden. Nous partirons demain.
ooOOoo
Le lendemain, James foula le sol anglais sous une pluie torrentielle. Malgré le but de sa visite, il resta longtemps sous la pluie, les yeux clos, humant le parfum de la terre de ses origines. A ses côtés, Brayden ne bronchait pas. N'ayant pas prévu de voyager accompagné, James avait dû annuler son Portoloin et se rabattre sur les moyens de locomotion moldus. Brayden avait fait semblant de dormir pendant tout le temps qu'avait duré leur vol et James n'avait pas réussi à lui faire prononcer le moindre mot. Son silence mis à part, il était un compagnon fort agréable, souriant plus que de raison, et appréciant de dévorer tout ce que James lui offrait.
James lui donna son bras et le garçonnet, habitué à s'y accrocher depuis la veille, ne se fit pas prier. L'instant d'après, ils avaient disparu.
Le changement de climat leur paraissait radical. Le sud de la France était bien plus sec que l'Angleterre, il y sentait bon les arbres en fleurs et l'herbe fraîchement coupée.
- C'est là qu'il vit mon papa ?
James sursauta, étonné par la voix inquiète de Brayden. Voyant que quelques badauds les observaient, il l'emmena vers un restaurant pour déguster une glace en terrasse. Depuis la veille, ils se faisaient passer pour deux frères mais James savait qu'un œil attentif se rendrait vite compte du manque de complicité entre eux.
- Alors ?, insista le plus jeune.
- C'est énervant, pas vrai ?, sourit James. Je ne vois pas pourquoi je répondrai à tes questions alors que tu ne réponds pas aux miennes.
Il fit semblant de bouder, ce qui dérida définitivement le petit garçon.
- Ton père habite loin d'ici, reprit James un ton plus bas. Mais nous ne pouvons pas aller le voir tous les deux. Pas tout de suite. Il faut d'abord que je lui parle.
- Parce qu'il ne sera pas content de me voir ?
- Ce n'est pas ça. D'ailleurs, pour ne rien te cacher, j'ignore quelle sera sa réaction, je ne l'ai pas vu depuis des années. Mais ce qui est sûr, c'est que c'est une belle personne. Il ne te laissera pas tomber, sois en sûr.
- Je vais rester là pendant que tu parleras à papa alors ?
- Je vais te confier à quelqu'un de confiance. Là elle doit sûrement travailler, nous irons la voir dans une heure.
Brayden hocha la tête, mordant à pleines dents dans la glace au chocolat qui était tellement froide qu'elle lui gelait le cerveau. C'était justement ce dont il avait besoin, pour ne pas se rappeler qu'il ne reverrait plus jamais sa maman.
ooOOoo
Tous les jours Rose attendait que le soleil baisse pour s'étendre dans le petit jardin. Sa peau d'anglaise n'appréciait guère quand le soleil tapait trop fort. Chaque jour elle se préparait un thé et quelques photos à trier, avant de s'installer dans le transat de corde tressée.
C'était sa tradition.
Elle se sentait bien ici, en France, dans cette maison que Tim avait achetée. C'était lui qui avait trouvé les fonds et c'était pourtant au nom de Rose que la maison avait été achetée, pour qu'elle s'y sente chez elle. Aux yeux de Rose, cette jolie maisonnée de briques était plus qu'une nouvelle maison. C'était la première dans laquelle elle n'avait pas besoin de jouer un rôle.
C'était sa maison.
Timothée travaillait toute la semaine avec d'éminents botanistes. Il ne rentrerait à la maison que cinq jours plus tard. Il lui manquait. Il lui manquait toujours un peu, quand elle était séparée de lui.
Elle entendit toquer à la porte et se redressa prestement, attirant d'un coup de baguette une robe plus convenable. Lorsqu'elle était chez elle, seules deux personnes lui rendaient visite : Timothée, qui se trouvait en Corse, et Natasha. Tous les deux avaient les clefs et ne toquaient jamais à la porte. Elle garda en main sa baguette avant d'ouvrir prudemment la porte.
- Bonjour Rosie.
La surprise et le choc ne vinrent pas tout de suite. Elle avait même mis quelques secondes à reconnaître l'homme qui se tenait devant elle. Il lui paraissait familier, bien sûr, mais elle n'aurait jamais cru le voir un jour si maigre, les cheveux si longs.
Ses yeux paraissaient éteints, ses traits tirés disparaissaient sous une épaisse barbe qui lui mangeait le visage. Il se tenait voûté, comme écrasé par la culpabilité d'être en vie. Un sentiment, songea Rose, que devaient partager nombre de ses amis.
Elle se jeta sur James pour le bercer contre son cœur mais il se dégagea rapidement, fuyant son regard doux et sa chaleur. Elle ne l'avait plus revu depuis l'attaque de Poudlard par les frères Zigaro. Elle avait quitté un jeune homme démuni, qui cherchait désespérément à remonter le temps pour empêcher la mort de son ami. Mais l'homme qui se tenait devant elle était un homme détruit, brisé. Un fantôme.
Combien de fois Natasha avait-elle laissé échapper, tard dans la nuit, qu'elle avait l'impression de vivre avec un fantôme ? Rose avait toujours nié. Rose se rendait compte d'à quel point elle s'était trompé.
Elle s'effaça pour le laisser entrer et il regarda autour de lui avec moins de curiosité qu'elle n'aurait imaginé. James avait toujours été le plus curieux d'entre eux. Mais elle n'aurait jamais imaginé non plus que James attende plus de six mois avant de lui rendre visite, lui qui avait le quatrième jeu de clefs de la maison.
Comme s'il partageait ses pensées, James s'arrêta devant plusieurs photos les montrant Natasha, Tim et elle, déguisés de la tête aux pieds, lors de l'intime pendaison de crémaillère.
- Il ne manquait que toi, dit-elle.
Il entendit le reproche dans sa voix mais haussa simplement les épaules. A l'époque, rien ne lui paraissait plus futile qu'une crémaillère. Il ne se chercha pas d'excuses, n'accusa pas ses voyages très prenants à travers le monde. Il aurait pu se débrouiller, ils le savaient tous les deux.
- On a reculé la date trois fois. Je te l'ai écrit, tu as dû recevoir mes lettres.
- Oui, je les ai reçues.
- On voulait te laisser du temps. On savait que tu ne passerais pas ta vie à saccager le ministère à la recherche d'un retourneur de temps.
A nouveau il haussa simplement les épaules. Cette période de souffrance brute lui paraissait floue. A l'époque, le meurtre de Keith était si récent qu'ils avaient retourné Poudlard, Sainte-Mangouste et le ministère à la recherche d'une idée, d'un artefact, d'une puissance capable de leur rendre leur ami. Mais ça n'avait duré qu'un temps, à peine quelques jours avant que la vie ne leur rappelle que la mort était inéluctable.
La brutalité avait laissé place à la deuxième étape du deuil, l'acceptation, une souffrance lancinante qui n'accordait aucun répit et lui rappelait chaque seconde du jour et de la nuit que Keith n'était plus là et que James n'entendrait plus jamais son rire.
- T'as beaucoup voyagé ces derniers temps ?
Il s'aperçut qu'elle s'était installée dans un fauteuil de velours bleu nuit et il l'imita, sans pour le moins toucher à la tasse de thé qu'elle avait posée sur la table basse.
- Mission longue en Océanie. Lac Matheson et les îles Browns, en Nouvelle Zélande. Les îles Fidji.
Il parlait par à-coups, comme pour ne rien dévoiler d'important.
- Et cette… mission est terminée ?
Malgré les années, Rose avait toujours du mal à le voir comme un travailleur. A ses yeux il gardait l'image de l'aventurier des temps modernes. James ne s'en était jamais offusqué. Il avait longtemps été ému de l'idéalisme dont faisait preuve sa cousine. Désormais il était vide, et ne ressentait rien.
-Non, je repars bientôt.
Elle l'observa longuement, visiblement énervée par son ton monocorde.
- Qu'est-ce qui t'amène alors ?
- Je dois voir Natasha.
Elle haussa un sourcil critique. Toujours le même lorsqu'il s'agissait de Natasha.
- Dis-donc, c'est formidable ! Tu te souviens que tu as une petite-amie, ricana-t-elle.
Elle n'eut pas le temps de poursuivre, stoppée net par le grincement de la porte d'entrée. Sachant que ce ne pouvait être que Natasha, elle ne quitta pas James du regard, persuadée de le voir se lever d'un bond, de voir son regard s'animer. Mais il demeura immobile et n'esquissa pas le moindre sourire lorsque Natasha posa son sac contre le fauteuil qu'occupait Rose.
- Je pensais te trouver sur la terrasse, lui dit-elle. Ta journée s'est bien passée ?
- Euh… Oui, merci, bafouilla Rose. Et la tienne ?
- Mouvementée. Toujours la même bande de troisième année qui crée une apocalypse quotidienne. La directrice continue de s'en amuser.
Natasha accompagna ses mots d'un sourire, à la fois admirative et désabusée. Elle parlait librement, normalement, naturellement, comme elle le faisait chaque soir, comme si tout était normal, comme si James ne se trouvait pas dans la même pièce. Rose crut un instant que Natasha ne s'était pas aperçu de sa présence, mais sa meilleure amie se tourna justement vers lui, le détaillant du regard sans la moindre émotion.
- Tu fais peur à voir.
James haussa une énième fois les épaules. Il ne se souciait guère de son apparence d'ermite.
- Mais il bouge par Merlin !, s'écria Natasha en levant les bras au ciel.
- Les fantômes le font sans mal, répliqua James d'une voix atone.
Elle s'approcha de lui si vivement que Rose fut surprise d'entendre sa main claquer contre la joue de James. Lui l'avait vue – et sans doute sentie – arriver mais il ne s'était pas défendu, la laissant le gifler comme il le méritait.
- Tu n'as pas la consistance des fantômes, murmura Natasha gravement. Tu pourrais donc faire ce dont ils sont incapables.
- Comme ?
- M'écrire ? M'appeler ? Prendre de mes nouvelles ?
Il ne répondit pas, se contentant de fixer son propre reflet dans le miroir le plus proche. L'un de ses doigts tapotait nerveusement l'accoudoir du fauteuil. Un tic dont il n'avait visiblement pas conscience.
- Il était plus loquace avant que j'arrive ?, demanda Natasha en se tournant vers Rose.
- Non. C'est toi qu'il est venu voir.
- Bien, déglutit l'ancienne Serdaigle. Je repasserai demain ma Rosie.
Elle lui embrassa le sommet du crâne et hocha la tête à l'adresse de James, lui faisant signe de la suivre, ce qu'il fit comme un automate, sans panache ni entrain. A peine murmura-t-il « bonne soirée Rosie » avant de passer la porte.
Ils marchèrent en silence quelques minutes et Natasha n'essaya pas de s'immiscer dans les pensées de James, qu'elle n'avait jamais vu aussi apathique. Et pourtant, à sa plus grande surprise, ce fut lui qui relança la conversation.
- Je croyais que tu vivais avec Rose et Tim.
Elle marqua un temps d'arrêt, son cœur se déchirant au timbre désintéressé de son petit ami.
- C'est donc bien vrai que tu ne lis plus mes lettres.
- On a connu quelques déconvenues en Nouvelle Zélande. La mission ne se déroulait pas très bien, on s'est fait repérer, on ne pouvait recevoir aucun courrier sous peine de mettre à mal notre couverture. Quand ça a été fini, le goéland qui portait tout notre courrier a eu une crampe alors qu'il survolait le lac. Ç'aurait pu être drôle, en d'autres circonstances.
A nouveau elle s'immobilisa, cette fois sans repartir. Si James devait garder ce ton qui ne lui ressemblait en rien, elle n'avait pas besoin de leur trouver un endroit tranquille, encore moins de l'introduire de force dans l'enceinte de Beauxbatons.
- Pourquoi t'es là, James ?
- J'ai besoin de ton aide.
- Ça a le mérite d'être franc, dit-elle, désabusée. J'imagine que ça n'a rien à voir avec ton Animagus. T'es aussi épais qu'une feuille d'hellébore, je doute que tu puisses encore te transformer.
- Ça n'a rien à voir avec mon Animagus. Tu as des nouvelles de Malek Lespare ?
Elle le regarda sans comprendre. Quelque part, tout au fond d'elle, son égo rêvait que la Gazette lui ait inventé une relation avec son ancien capitaine de quidditch et que James débarque par pure jalousie. Mais il ne semblait en rien jaloux. En rien amoureux.
- Mon frère me parle parfois de lui, répondit-elle. Malek travaille au ministère, au département de la justice. Je ne l'ai pas revu depuis… Un an ? Je ne sais plus. Il avait ramené mon frère un soir en été. Je ne me rappelle plus quand. J'imagine que ça ne t'avance pas le moins du monde ?
- Je dois le voir. Lui parler. Ça risque d'être un peu long.
- Pourquoi tu me dis ça ? Que tu sois en Angleterre ou en Nouvelle Zélande, ça ne change pas grand-chose…
- Le temps que je lui parle je dois... te confier quelqu'un. Un enfant.
Natasha continua de l'observer, de dévorer des yeux cet homme qu'elle aimait et qui ne daignait plus soutenir son regard, de se nourrir des souvenirs de pur bonheur que lui rappelaient sa présence, son corps, sa bouche. Elle ne posa pas la moindre question. Elle savait qu'il ne répondrait pas, qu'il esquiverait. Elle murmura « ok » et lui emboîta le pas, prête à la suivre où il voudrait, prête à lui voler un peu de ce temps qu'ils ne partageaient plus depuis des mois.
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L'enfant les attendait non loin de là, Natasha devina son ombre abritée d'une bulle de protection que James leva d'un geste sec. Elle s'aperçut que son petit ami utilisait une nouvelle baguette, d'un bois plus sombre que la précédente.
- Que s'est-il passé ?, demanda-t-elle sans lâcher la baguette des yeux.
- Rien d'important. J'en ai voulu à la magie de ne pas être surpuissante. J'ai brisé ma baguette sans réfléchir.
Elle hocha la tête alors qu'il s'approchait du garçonnet pour s'assurer qu'il allait bien. Elle sentit la magie crépiter tout autour d'elle et comprit que le moment était important pour que James s'assure de la sécurité du bambin avec un sort aussi puissant.
- C'est elle la personne de confiance ?
James hocha sa tête baissée, enfonçant ses mains dans ses poches.
- Je te présente Natasha. Lui c'est Brayden.
Elle esquissa un sourire avenant, ni trop mièvre ni trop dur. Mais ce sourire se transforma vite en grimace à mesure que Brayden se dévoilait à elle.
Plutôt grand pour son âge, les cheveux noirs et la peau laiteuse, son visage témoignait de son inquiétude et de sa curiosité qu'on devinait dans son regard noisette, ses iris entourés d'un trait d'un bleu sombre.
- Ce serait sans doute plus pratique si vous restiez chez Rose, ajouta James.
Natasha hocha la tête, murmurant « oui, oui, oui », que ça ne poserait pas de problème. Le temps qu'elle retrouve ses esprits, James était parti.
- T'as pas l'air bien, nota le garçon.
Elle se força à lui sourire, se rappelant qu'il n'était en rien coupable de son humeur. Elle lui tendit la main et trembla légèrement en sentant la paume douce et chaude se coller à la sienne.
Rose eut, à quelque chose près, la même réaction qu'elle en rencontrant Brayden. Elles installèrent le garçon dans la chambre de Natasha qui avait conservé quelques reliques de son enfance, un jeu que le garçonnet délaissa et quelques contes qui gagnèrent son intérêt. Avant qu'elle ne se retire en vue de se taper la tête contre le mur le plus proche, elle le vit observer plusieurs photographies posées çà et là dans la pièce. La famille Kandinsky, son frère et ses deux sœurs, quelques camarades de Poudlard, son équipe de quidditch, Rose et Tim, et James, bien sûr.
- Tu le connais bien mon papa ?, murmura Brayden.
Pâle comme la mort, Rose se dépêcha de fermer la porte de la chambre et d'attirer sa meilleure amie dans le salon.
- Ça ne veut rien dire, tu sais, dit-elle précipitamment.
- Arrête Rosie. J'étais déjà avec James quand ce gamin a été conçu, c'est certain.
- C'est peut-être pas son fils.
- Foutaises. Qu'est-ce qu'il ferait avec lui sinon ? Ils ont les mêmes yeux. J'y crois pas, par Merlin !
- S'il ne t'a rien dit avant c'est qu'il devait ignorer l'existence de ce… de ce…
- Il m'a trompée, putain ! Et il ose venir me voir et me… « J'ai un service à te demander », non mais je rêve ! Il a intérêt à revenir, par Merlin, et quand il reviendra je vais lui péter le nez !
- Bien sûr qu'il va revenir !, assura Rose. C'est James, il n'est pas du genre à…
- Arrête ! Le James qu'on connaissait ne nous aurait jamais laissées sans nouvelles pendant des mois ! Le James qu'on pensait connaître ne m'aurait jamais trompée !
- Qu'est-ce que tu sous-entends ?
- Je… On ne le connaît plus. On ne l'a sans doute jamais connu. Moi du moins.
- Nat…
- C'est pas possible, Rosie. L'homme que j'aime… L'homme que j'aimais n'existe pas. Il… Par Merlin j'avais confiance en lui ! Je l'admirais, je le soutenais, je n'aurais jamais cru qu'il puisse… Mais l'évidence est là ! Par Merlin, je…
Natasha s'interrompit, ses cris ayant alerté Brayden.
- Pourquoi t'es en colère contre lui ?
Natasha dévisagea Brayden qui la défiait avec l'assurance naturelle des enfants. Rose s'interposa, collant ses poings sur ses hanches, dans une ressemblance plus que troublante avec sa grand-mère Molly.
- Tu devrais retourner dans ta chambre mon garçon. Aller !
- Attends, Brayden, l'arrêta pourtant Natasha. Tu veux bien me parler de ta maman ?
- J'aimerais bien mais j'ai pas trop le droit d'en parler.
- C'est James qui le dit ?
- Non c'est maman qui l'a dit avant que je parte avec lui.
- Pourquoi ne t'accompagne-t-elle pas ?
- Parce que je vais vivre avec papa maintenant.
Et sur ces paroles d'une vérité douloureuse, Brayden fit volte-face et regagna la chambre de Natasha.
ooOOoo
Londres, ministère de la magie
Retrouver l'Angleterre ne lui apportait aucun réconfort. Retrouver le ministère de la magie faisait au contraire remonter des souvenirs douloureux, ceux de la mort de Keith et des tentatives vaines de trouver un retourneur de temps.
Avançant comme une ombre au travers des couloirs, James évita les quelques Aurors qu'il croisait, y compris Harry Potter et Alice Londubat à qui il n'avait pas envie de parler. Voilà des mois qu'il ne voulait guère parler à quiconque.
Il avançait sans se retourner vers le bureau de Malek lorsqu'il aperçut son ancien camarade. Il s'étonna de le voir si peu changé, à peine l'ancien Serdaigle avait-il perdu de son éternelle joie de vivre. Il parlait à voix basse avec son meilleur ami, Isidore Kandinsky, lorsqu'il s'aperçut de la présence de James. Lui ne le reconnut pas tout de suite, ce qui n'offusqua pas le moins de monde James qui avait lui-même du mal à se reconnaître dans un miroir. Isidore Kandinsky, qu'il n'avait plus revu depuis des mois, le dévisagea avec étonnement, puis avec crainte. James, qui comprit qu'il s'inquiétait pour Natasha, le rassura d'un bref sourire.
- Elle va bien, je viens de la voir.
- Ok, souffla Isidore, visiblement soulagé. C'est bien que tu l'aies vue. Elle ne se plaint pas, tu la connais, mais elle s'inquiétait beaucoup pour toi. Qu'est-ce qui t'amène ?
- Je dois parler à Malek. En privé. C'est assez urgent, ajouta James en s'adressant à Malek.
L'ancien capitaine des aigles hocha la tête, l'invitant à s'installer dans son bureau. James s'exécuta et attendit que les deux amis terminent leur conversation. Il s'installa dans le siège le plus proche, exténué par le manque de sommeil et préféra en oublier les raisons en regardant tout autour de lui. Le bureau de Malek était petit, informel, impersonnel. L'ancien Serdaigle n'avait accroché au mur aucune photographie, rien qui puisse indiquer James sur la vie qu'il menait désormais.
- Désolé de t'avoir fait attendre, James. Tu veux boire quelque chose ? J'imagine que tu n'es pas là pour échanger quelques vieux souvenirs mais autant rendre ce moment agréable. Enfin, c'est agréable de te voir, bien sûr, même si ton nouveau look ne te sied guère, mais c'est surtout étonnant. Je n'ai reçu aucune missive de la Confédération Magique Internationale. C'est pourtant obligatoire quand vous vous adressez à un officiel, non ?
- Ce n'est pas une visite professionnelle.
- A la bonne heure, sourit Malek. Je peux donc te faire goûter ce whisky pur feu. Une petite merveille vieillie dans un boc de serres de dragon.
James s'empara du verre et l'avala d'un trait, sans tirer la moindre grimace.
- Je vois que j'ai affaire à un connaisseur, dit Malek en le resservant. Mais j'espère que tu n'es pas venu à moi pour te saouler, ma réserve n'est pas très remplie et je suis un piètre buveur.
- Je ne suis pas là pour ça, répondit James en avalant toutefois son deuxième verre.
Il le reposa dans un bruit sourd et se redressa, jetant un sortilège sur la porte et quelques autres dans la pièce, son attitude inquiétante gagnant tout l'intérêt de Malek.
- Je préfère m'assurer que ce que je vais te dire reste entre nous.
- C'est grave à ce point ?
- Grave, je n'en sais rien. Mais c'est sérieux.
- Je t'écoute.
- Après que tu aies quitté Poudlard, tu étais en couple avec Amalthéa, pas vrai ?
Malek se figea, la douleur et la déception s'emparant de lui.
- Si tu es venu pour ça tu peux partir tout de suite. Je n'ai pas envie de parler d'Amalthéa, James. En plus je ne vois vraiment pas en quoi ça te regarde.
- Je me dois d'insister. T'a-t-elle déjà parlé de moi ?
Malek le fusilla du regard avant d'acquiescer. Ce qui le gênait plus encore que le sujet douloureux de leur conversation, c'est que James restait froid et nullement gêné de le faire souffrir. Il avait quitté un jeune homme curieux et bienveillant, il retrouvait un homme froid et distant.
- Quelques fois, reconnut Malek. Elle t'appréciait beaucoup. Elle avait confiance en toi.
- Tu parles d'elle au passé, nota James sans détourner les yeux.
- Tu as changé, James, murmura Malek avec douleur. Et je n'aime pas ce que tu es devenu.
Il attendit mais James n'eut pas la moindre réaction. Malek se rappelait du décès brutal de Keith, un garçon qu'il avait toujours apprécié, et de l'effondrement de ses amis lors des obsèques. Le départ de Juliet Hawkes avant même que la cérémonie ne commence, la crise de Nalani Jordan, qu'il avait fallu évacuer, les larmes silencieuses de Keanu Ganesh, la rage de Solenne Oranche. Les Poufsouffle qui se soutenaient, les Gryffondor qui s'étaient éloignés les uns des autres, les Serpentard qui se tenaient à l'écart. Et James, leur leader à tous, le corps tremblant et voûté, les yeux rougis, le regard brûlant, qui peinait à tenir debout.
- La mort de Keith n'explique pas tout, James. Elle n'excuse pas tout.
Le regard du plus jeune se voila. Ses poings se serrèrent comme par réflexe, sa poitrine dansant au rythme effréné de son cœur. Mais il ne s'excusa pas. Il paraissait incapable de prononcer le moindre mot. Touché, Malek contourna son bureau, s'installant près de lui.
- Tu étais là le jour où Amalthéa est… le jour où elle a disparu. Sa sœur, Briseis, pense qu'elle est toujours en vie. Elle la cherche toujours. Sa petite protégée aussi. Tu te souviens de Gwenog, j'imagine ?
James hocha la tête, machinalement. Il se revoyait, un an plus tôt, dans l'enceinte de Poudlard. Avant de célébrer la Saint Valentin avec Natasha, il avait passé un petit moment avec Gwenog, Briseis et les deux meilleures amies de celle-ci. Briseis était parvenue à les convaincre que sa sœur était toujours vivante. Elle projetait même de partir en vadrouille pour retrouver Amalthéa. Ce jour-là, James avait cru qu'il était de son devoir de l'en dissuader. Aujourd'hui, il n'était plus sûr de rien.
- Tu ne l'as jamais revue ?
- Elle est morte, James. J'aurais voulu croire les délires de Briseis mais le fait est que je l'ai vue mourir. Et toi aussi. Elle n'a pas disparu. C'est son cadavre qui a disparu. J'aimais Amalthéa. Sincèrement. Mais j'ai préféré faire mon deuil, accepter sa mort, plutôt que de partir à la recherche d'une enveloppe corporelle.
- Que ferais-tu si je te disais qu'elle est toujours vivante ?
- Je ne te croirais pas, répondit Malek d'une voix blanche, le cœur battant à tout rompre.
- Et si je t'en apportais la preuve ?
- Le peux-tu ? Par Merlin, James… Ce n'est pas ton genre de torturer les gens… Elle est vivante ? Tu l'as vue ? Tu lui as parlé ?
- Pas directement. Mais j'ai rencontré quelqu'un. Hier. En Océanie. Quelqu'un qui vit avec elle depuis des années. Il s'appelle Brayden. C'est son fils. Et je crois qu'il est aussi le tien.
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Ivan et Katarina Kandinsky étaient des parents heureux. Leur petite dernière, Anastasia, toujours élève à Poudlard, leur écrivait deux lettres par semaine. Leurs trois aînés, entrés dans la vie active, n'en oubliaient pas moins de donner de leurs nouvelles régulièrement. Irina passait souvent les voir tôt le matin, Natasha déjeunait avec eux tous les dimanches, et Isidore dînait avec eux un ou deux soirs par semaine. Il venait souvent seul, plus rarement accompagné de sa petite amie, jamais quand il passait la soirée avec son meilleur ami. Les deux amis préféraient alors courir les bars et profiter de leur jeunesse, ce que comprenaient parfaitement Ivan et Katarina.
Ce soir-là, Isidore les avait prévenus qu'il passait chercher Malek au ministère pour une soirée « typiquement masculine », voilà pourquoi ils furent très étonnés quand leur fils passa la porte d'entrée.
- Malek avait du travail ?, compatit Ivan.
Leur aîné balaya la question d'un hochement de tête vague. Il paraissait soucieux et sursauta lorsque la cheminée s'enflamma d'un vert brillant. Ce fut Irina qui en surgit, des cernes profonds entourant ses yeux verts, posant avec soulagement son très lourd sac, claquant une bise sèche à ses proches.
- Je croyais que tu étais de repos cet après-midi ?, gronda sa mère.
- Ils avaient besoin de moi, soupira Irina.
- Ils ont toujours besoin de toi, grommela Katarina. Et toi tu as besoin de repos ! Assieds-toi ma chérie, je vais te préparer un remontant. Tu as dîné Isidore ?
- Vous avez parlé à Natasha ?
Sa mère s'immobilisa, l'inquiétude de son fils la gagnant.
- Je viens de croiser James, ajouta Isidore. Au ministère. Il venait voir Malek, il voulait lui parler en privé. Ça avait l'air sérieux. J'attendais dans le couloir mais j'ai vite été soufflé par un sortilège de protection très puissant.
- James ne voulait pas que tu entendes ce qu'il avait à dire à Malek ?, s'étonna Irina. James a pourtant confiance en toi.
- James a confiance en tout le monde, sourit Ivan.
- Plus maintenant. Il a… Il a beaucoup changé. Je ne lui ai pas parlé longtemps mais… Son apparence, déjà. J'ai eu du mal à le reconnaître. Sa voix, aussi. Froide, sans relief. Son regard était vide. T'as eu de ses nouvelles dernièrement ?, demanda-t-il à sa sœur.
- Tu penses bien que non. Mais j'en ai parlé avec Jean-Paul. On n'a vu personne depuis des mois, à part Oscar et Susie. Je passe voir Solenne à l'hôpital mais elle ne prend jamais le temps de rien, ni de sortir, ni de manger, encore moins de dormir. Elle est aussi maigre et pâle qu'un fantôme. Chacun se remet difficilement de la mort de Keith. Ou plutôt… personne ne s'en remet.
Ses parents hochèrent la tête avec gravité alors qu'Isidore ravivait les flammes pour entrer en communication avec Natasha. Il tenta sans réussite de la joindre à Beauxbatons avant d'essayer chez Rose et Tim. Il sut qu'il avait réussi en voyant le regard de Rose, larmoyant.
- Salut Rosie. J'espère qu'on ne te dérange pas, je suis avec mes parents et Irina, j'aimerais parler à Natasha si elle…
- J'ai pas envie, entendirent-ils.
La voix paraissait brisée, même si Natasha s'employait à le cacher. Embêtée, Rose hésitait à congédier ceux qui l'avaient adoptée et qui la considéraient comme leur fille. Un bruit sourd se fit entendre et les Kandinsky virent que son salon avait subi les foudres de Natasha, ce qui obligea Katarina à la gronder. Sa fille surgit devant la cheminée, soupira, et s'agenouilla pour leur faire face.
- Me fais pas la morale, tu sais bien que je ne briserai jamais ce que la magie ne pourrait réparer.
- Comme je sais que tu ne laisses éclater ta colère que quand elle est à son paroxysme. Mais ce n'est pas une raison, ma chérie, nous en avons déjà parlé. Tu dois te contenir. Tu travailles avec des enfants, tu dois montrer l'exemple.
- Je ne suis pas professeur, maman. Je fais des recherches, rappela Natasha en serrant les dents.
- Pourquoi es-tu aussi énervée ?, s'inquiéta Ivan alors qu'Isidore et Irina échangeaient un regard.
Ses proches l'avaient rarement vu dans un pareil état. Et pourtant Natasha n'était pas réputée pour son calme.
- Tu as vu James, c'est ça ?
- Pourquoi tu me parles de lui papa ?, craqua Natasha.
- Isidore l'a croisé au ministère. Il devait voir Malek. Il t'en a parlé ?
- Sais-tu pourquoi il devait le voir ?, ajouta Isidore.
- T'as qu'à réfléchir un peu. Malek travaille dans la justice, alors c'est pas compliqué de deviner.
- Il a des soucis, murmura Katarina.
- Il a tué les Zigaro ?, souffla Irina.
- Non. Il doit juste être en train de régler ses affaires familiales. Officialiser son héritier, quelque chose comme ça.
- Il est en danger de mort ?, s'étrangla Ivan.
- C'est toi son héritière, répliqua Irina en fronçant les sourcils. Il ne s'est pas engagé à la légère, il a tout réglé à sa sortie de Poudlard. Il a créé un compte dissocié de celui des Potter, il a écrit son testament, l'a fait authentifié par les gobelins, il s'est occupé de tout. Et tu es son unique héritière.
- Plus maintenant.
- Tu l'as quitté ?
- Putain !, hurla Natasha. Pourquoi tout le monde réagit toujours comme ça, hein ! Pourquoi ce serait toujours moi la fautive !? Ca fait des mois que j'ai pas de nouvelles, des mois que je lui écris sans jamais recevoir de réponse, des mois que j'essaie de laisser des messages sur ce putain de répondeur saturé, des mois que je me pointe aux bureaux français et anglais de la Confédération Magique Internationale pour avoir de ses nouvelles ! J'ai poireauté des heures devant l'appart de Mael, j'ai sonné mille fois à la porte des Zabini, j'ai même failli me pointer chez les Potter ! Alors pourquoi je le quitterai ? Et comment je pourrai le faire alors qu'il n'a pas envie de me voir ou de me répondre !?
- Mais il est venu, contra Irina. Il est venu te voir aujourd'hui.
- Ouais, cracha Natasha. Avec une gueule de six pieds de long tellement il était heureux de me voir.
- Mais il est quand même venu te voir.
- Arrête Irina. Je te préviens. Arrête.
- Je sais que tu es énervée et tu as toutes les raisons de l'être. Mais il est là. Il a des ennuis, visiblement, mais il a quand même pris le temps de venir te voir, il va revenir…
- C'est certain, coupa Natasha, amère. Il va revenir chercher ce qu'il a laissé. Et je vous arrête tout de suite avant que vous fantasmiez, je ne parle pas d'un sac ou d'une valise. Il n'est pas venu pour rester. Pas même quelques jours. Il est venu parce qu'il ne savait pas quoi faire de son fils.
La jeune femme était tellement énervée qu'elle fut heureuse de les voir sursauter, reculer. De voir enfin leur tendresse pour James se transformer en surprise, en horreur.
- Son fils ?, répéta Irina d'une voix tremblante.
- Ah, il vient de tomber de son piédestal, ton leader héroïque ! T'aurais bien été la dernière à croire qu'il allait me tromper, me mentir… Me laisser sans nouvelles pendant des mois pour débarquer sans prévenir et me confier son fils le temps de régler je-ne-sais-quoi avec Malek Lespare !
- Tu parles de papa avec qui ?
Figés de stupeur, les Kandinsky virent leur fille et Rose se tourner d'un même mouvement vers la voix fluette d'un garçonnet. Un garçonnet qui, étonné par leur soudain silence après avoir entendu Natasha hurler, s'approcha de la cheminée. Irina ignora sa mère, qui était près de tomber dans les pommes, tout comme elle ignora l'affection d'Ivan qui essayait de tous les soutenir, et le juron d'Isidore. Parce qu'elle voyait dans les yeux du garçonnet le poids d'une vérité insoutenable. James avait un fils. James avait trompé Natasha. James ne ressemblait soudain plus à celui qu'ils avaient connu.
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Le temps était doux, à peine refroidi d'une brise automnale. Les montagnes s'élevaient au loin, leur sommet dissimulé par de fins nuages clairsemés. La mer n'était pas loin, il en sentait les effluves salées.
La maisonnée trônait au milieu d'un petit parc d'herbe fraîche et de fleurs sauvages. Il repéra une chaise longue, un livre oublié, un thé froid abandonné sur une table en fer forgé.
Le calme apparent était pourtant mis à mal par une voix, féminine, qui hurlait des paroles qu'il ne comprenait pas, même en marchant vers la maison. Ce ne fut qu'une fois la porte ouverte qu'il reconnut clairement la voix de Natasha.
- … Me laisser sans nouvelles pendant des mois pour débarquer sans prévenir et me confier son fils le temps de régler je-ne-sais-quoi avec Malek Lespare !
- Tu parles de papa avec qui ?
Il se figea, avant de se sentir partir. Ses jambes chancelaient, il n'était pas sûr qu'elles acceptent de le porter plus loin. Il sentit une main agripper son bras, le maintenir droit, l'attirer à l'intérieur.
- Je crois que la situation a dégénéré, soupira James d'une voix lasse. Tu veux… Tu as besoin de temps ?
Malek Lespare hésita. Il savait que son ami accepterait sa réponse, quelle qu'elle soit. Il l'avait redécouvert, sensible et maladroit, au travers des mots qu'il bafouillait avec hésitation, avec résignation, au travers de son regard qu'il avait peu à peu dévoilé, celui d'un homme détruit, rongé par le chagrin. Par la culpabilité. Ils s'étaient étreints sans savoir qui de l'un ou de l'autre avait fait le premier pas, ils avaient pleuré, hurlé, murmuré sur l'épaule de l'autre. James brisé par la mort, Malek étourdi par la vie.
- Ça va aller, finit-il par souffler d'une voix blanche.
Sa bouche était sèche, pâteuse. Sa vie, jusque-là bien rangée, millimétrée, venait de prendre un tournant pour le moins inattendu. Il avait cru que la vie ne lui offrirait plus de cadeau, il était prêt à s'en passer, parvenant parfois à oublier le souvenir d'Amalthéa le temps de quelques heures.
Et voilà que se tenait devant lui un garçonnet qui le dévorait du regard avec une curiosité légitime.
Il aurait pu ne voir que lui, mais la présence de Natasha et de Rose s'imposa à lui. Figées, surprises, sceptiques. Le visage de Rose dévoré par la déception, celui de Natasha ravagé par les larmes. Et derrière elles, au travers du foyer d'une petite cheminée, il découvrit les Kandinsky, stoïques. Irina et ses parents qui ne quittaient pas James des yeux, en proie à la colère et à la douleur de le voir ainsi, si peu semblable à celui qu'il avait été. Et Isidore, bien sûr. Isidore qui semblait prêt à transplaner, prêt à casser la gueule de James, prêt à soutenir Malek.
Il ne savait plus, au juste, ce qu'il convenait de faire. Il aurait dû se concentrer sur le garçonnet qui attendait, depuis des années sûrement, que ce moment arrive. Mais lorsqu'il vit James esquisser la naissance d'un geste, il avança, se plaçant devant lui.
C'était à lui de prononcer ces mots. A lui d'avouer la vérité.
- Brayden est mon fils.
Le temps s'était figé dans le silence et la stupeur. L'horloge témoignait du temps déjà bien avancé et la trotteuse en parcourut trois fois le tour avant que le silence ne se brise en un claquement. Une gifle, la main de Natasha qui s'écrasait sur la joue de James, puis sur celle de Malek.
- Il a ses yeux, murmura-t-elle d'une voix tremblante.
- Il a les yeux d'Amalthéa, répondit James avec calme. On est parents, du côté Zabini. Du côté Mac Cairill. L'arbre généalogique n'est pas très clair, plein de ramifications jusqu'à la naissance de triplés. Deux garçons et une fille. Blaise est le descendant de l'un d'eux. Amalthéa d'une autre.
Natasha cessa de regarder Malek, se tourna vers James. Le lion paraissait si faible, si triste, si mal, que Malek voulut le soutenir à son tour. Mais au prix de ce qui semblait beaucoup lui coûter, James se redressa, ancrant enfin son regard dans celui de la femme qu'il aimait.
- Brayden est un Mac Cairill. Brayden est le fils d'Amalthéa. Je l'ignorais jusqu'à hier. C'est lui qui est venu me trouver.
- Maman a longtemps attendu, intervint Brayden. Elle disait que le travail de James allait peut-être durer encore, qu'on avait du temps. Mais j'ai fait la magie spontanée, alors elle a dit « on peut plus attendre ». Elle a dit qu'il connaissait papa, qu'il s'occuperait de moi, qu'il me protégerait le temps de trouver papa. Tu vas repartir voir maman ?
- Je… Je n'en sais rien, Brayden. Je ne crois pas qu'elle veuille que je la retrouve.
- Faut pas. Faut pas la chercher. Les méchants ils veulent toujours l'attraper. Toujours. Elle dit que c'est pas une vie pour moi. Elle dit que je dois aller à l'école, avoir des copains. Elle dit que peut-être un jour elle viendra. Elle dit qu'elle sait où chercher, qu'elle me retrouvera. Mais pour ça faut que les méchants soient partis au ciel.
Les poings de James étaient serrés contre ses jambes. Ses mains blanches, presque bleuies par l'effort.
- Ça arrivera, Brayden. Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais ça arrivera.
Le garçon ravala ses larmes et hocha la tête. Le cœur de Malek se serra.
- On l'attendra, promit-il. On va attendre maman ensemble, tous les deux.
Ils se rapprochèrent l'un l'autre, dans un mouvement incertain, hasardeux. Deux cœurs battant à l'unisson, des yeux qui se dévorent, qui cherchent à enregistrer le moindre détail, à découvrir qui est cet autre qui va devenir son univers.
James se déplaça, s'éloigna. Il voulait leur laisser du temps, de l'intimité. Il avait peur, froid, mal. La cheminée s'était éteinte, Rose avait disparu. Il retrouva Natasha dans le jardin. Elle l'attendait, sublimée par le crépuscule.
- Je suis désolé, murmura-t-il. Désolé de cette situation, désolé de ne pas avoir pris le temps de t'expliquer, désolé de t'avoir laissé croire que Brayden était mon fils, désolé de ne pas avoir trouvé les mots. Je suis désolé de ne pas t'avoir donné de nouvelles. Désolé de ne pas trouver le goût de me lever le matin, de ne pas trouver le sommeil le soir, de pleurer toutes les nuits plutôt que de t'appeler, de ne pas trouver la force d'allumer mon téléphone, d'ouvrir tes lettres. La mort de Keith n'excuse pas tout, Malek vient de me le rappeler.
Sa voix se brisa. Ses yeux, éteints, noyés sous des torrents de larmes. Il sentit une caresse sur ses poings serrés. Les doigts de Natasha entrelacèrent les siens et son cœur cessa de battre. Elle le serra fort, plus fort que jamais, le laissa pleurer de tout son saoul, le berça avec patience, avec tendresse. Elle ne fit que ça, sans prononcer un mot.
Quand ils regagnèrent la maisonnée, la nuit était tombée depuis longtemps. Malek et Brayden étaient partis, Rose s'était assoupie. Natasha serra un peu plus fort sa main pour le mener jusqu'à sa chambre, comme apeurée qu'il disparaisse là, sans au-revoir, sans promesse.
Elle ôta quelques oreillers superflus, tira la couverture, fit apparaître les draps bleu ciel. Il contempla ses affaires, qu'il connaissait par cœur, sa batte posée sans un coin de la pièce, sa vieille malle d'écolière, une commode qui laissait entrevoir des pulls, des jupes, des vestes qui lui rappelaient mille souvenirs. La pièce sentait son parfum fruité, et sur l'unique table de chevet trônait une photo de lui, souriant et enamouré. Son ancien lui, qu'il avait tant de mal à reconnaître, qu'il avait tant envie de retrouver.
- Tu as besoin de dormir.
- Je ne dors plus depuis des mois.
- Tu dois dormir. Tu vas dormir. Sans potion. Je te chanterai une berceuse s'il le faut. Ça me fera de l'entraînement. Tu as promis de me faire huit enfants et je me remets à peine d'avoir cru que tu en avait déjà fait un avec une autre femme. Alors s'il le faut je te chanterai une berceuse. Demain je te couperai les cheveux et tu te raseras. On ira en Angleterre. Les Zabini ne t'ont pas vu depuis une éternité, Evelyn est morte d'inquiétude et Blaise est prêt à retourner l'univers entier pour te retrouver.
- Tu ne travailles pas ?
- C'est le week-end. Le soir on pourra essayer de voir Mael et les autres. Qui tu veux. Mais à midi on ira manger chez mes parents. Ma mère se remettra difficilement de ses émotions, faut que je me fasse pardonner. Mon père sera ravi de te préparer un bon petit plat russe, consistant, de quoi te faire prendre quelques kilos. Et après on fera l'amour. Chez eux, ici, dans la rue, dans un parc, je m'en fous. Mais crois-bien que je me ferai belle, demain. Je porterai une robe que je n'ai jamais portée mais que j'ai achetée pour toi. Ça doit faire trois mois qu'elle attend bien sagement dans l'armoire, t'as pas idée de son pouvoir de séduction. Et je peux te dire que j'ai rangé depuis belle lurette mes dessous d'écolière.
- Nat…
- Ne dis rien. T'es là, James. C'est à moi que tu as confié ton cousin au treizième degré, et si tu avais dû partir tu l'aurais déjà fait. Je sais que ça arrivera. Je sais que tu repartiras. Mais pas maintenant. Pas aujourd'hui. Pas demain. Pas dans cet état. Parce que si tu pars maintenant, tu vas continuer à aller mal, à te laisser dépérir, à t'abrutir de travail. Ce n'est pas grave de ne pas demander de l'aide, James. Ce qui est grave c'est de refuser celle qu'on te donne. Que tu refuses la pitié, ça je peux le comprendre. Mais t'as pas le droit de refuser mon aide. Parce que ce n'est pas de la pitié. C'est de l'amour. Tu te souviens de ce que c'est ?
- Oui, souffla-t-il.
- Tant mieux. Parce que moi aussi je me souviens. Ce que ça fait d'être dans tes bras, de t'embrasser, de rire avec toi, c'est dans ma tête, dans mon cœur, dans chaque parcelle de mon corps. Ça ne me quittera jamais. C'est ce qui fait ma vie et c'est ce qui me fait aimer la vie. Alors je vais te le rappeler aussi, parce que tu n'as pas le droit d'oublier. Parce qu'oublier c'est laisser la mort gagner. Te laisser dépérir ne le ramènera pas à la vie, James.
Natasha se changea après avoir discrètement fermé la porte de la chambre. Elle avait peur qu'il s'enfuie, peur de le voir pour la dernière fois. Plus que jamais elle comprit qu'elle pouvait le perdre à chaque instant, qu'il était déjà loin, qu'il serait long et ardu de le retrouver, de le ramener à la vie. Elle ignora les « non » que hurlaient le corps de James et le déshabilla lentement, doucement, cherchant à capter ce regard dissimulé sous d'épais cheveux. Elle recouvrit d'une couverture moelleuse ses jambes tendues, son torse amaigri, ce corps qu'elle ne reconnaissait pas et qui tremblait sous les draps. Elle le vit se recroqueviller, se rapprocher du bord du lit, ses poings serrés, ses jointures blanchies. Elle attrapa ses mains, entoura son corps de ses bras, se colla à lui. Il était gelé, tremblant, gêné.
Tout son être maudissait la Confédération Magique Internationale et les membres de sa constellation. Pourquoi ne l'avaient-ils pas prévenue ? Pourquoi n'avaient-ils alarmé personne ? Elle songea à ses amis, qu'elle n'avait plus revus depuis des mois, à Juliet qui était repartie seule en Amérique, à Vincent qui devait supporter plus que la mort de son ami. La vie, en plus de leur avoir volé l'un d'eux, les laissait dépérir. Ils n'avaient jamais pu compter que sur eux, cette bande inébranlable, dont les membres se soutenaient coûte que coûte et s'apportaient tout ce dont ils avaient besoin. Cette chaîne qui avait perdu l'un de ses maillons.
- Je ne te laisserai pas partir James. Je ne te laisserai pas me quitter. Pas comme ça.
Elle l'apaisa de douces paroles pendant des heures, déliant ses doigts serrés, réchauffant son corps brisé, apaisant les battements de son cœur en de tendres baisers qu'elle apposait sur son dos, ses épaules, ses bras, sa nuque. Il finit par se calmer, par se détendre, par se retourner. Ce furent enfin ses bras à lui qui entourèrent son corps à elle. Dans la pénombre ses yeux paraissaient briller, comme revenant à la vie. Il cessa de présenter ses excuses, de pleurer. Elle le sentit chercher ses lèvres, frissonnant sous ses caresses. C'était la première fois qu'il lui faisait l'amour ainsi, sans que le désir ne l'embrase, sans hâte, sans presse. C'était doux et tendre, passionné, désespéré. C'était leur amour, plus fort que jamais, qui guidait leurs corps. Leur amour, plus fort que la vie, plus fort que la mort, qui les voyait s'unir comme si c'était la première fois, comme si c'était la dernière fois. Leur amour qui s'échappa d'un râle commun, profond, longtemps attendu. Son amour à lui qui renaissait à chaque baiser. Son amour à elle qui le berça jusqu'à ce qu'il s'endorme. Leur amour qui les vit s'endormir en ne formant plus qu'un.
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Le samedi arriva et Lily accompagna ses amis jusqu'aux calèches qui les amèneraient à Pré au lard en répétant que non, vraiment, elle n'avait pas envie de quitter le château. Son besoin de solitude n'étonna personne et elle retourna au château l'esprit serein. Sa tâche s'annonçait bien. Et pour la réaliser elle se dirigea vers les cachots.
Trouver Keziah Kent ne fut pas difficile, le château s'était vidé de ses élèves, il n'y avait bien que les plus jeunes d'entre eux qui restaient confinés dans leurs salles communes.
- Potter. Je suis étonné de te voir ici.
- J'ai bien failli avoir un rancart mais celui qui m'a proposé d'aller à Pré-au-lard avec lui ne le sait même pas.
Elle se réjouit de le voir blêmir et ajouta sa diatribe d'une gifle claquante.
- Je te félicite sombre idiot. Ton polynectar était bien dosé.
- Comment as-tu compris ?
- Ce tic débile avec ton sourcil droit quand tu souris. Ça t'a trahi.
- Tu l'as remarqué ?, sourit-il.
Elle se mordit la lèvre, peu désireuse de lui donner raison.
- Pourquoi lui ?, demanda-t-elle.
- Les mecs qui ont du succès mais avec qui Velsen n'est pas sortie sont rares.
- Quel rapport avec Serena ?
- Tu n'aurais pas accepté si j'avais pris les traits d'un de ses ex. Je suis quasiment sûr que ça fait partie du code des copines, entre les commandements "tu ne me tueras point" et "tu ne m'emprunteras jamais mon rouge à lèvre" il doit bien y avoir "interdiction de sortir avec mon ex", non ?
Il avait l'air sérieux. Lily empêcha ses lèvres de s'étirer. Elle n'avait pas le droit de le trouver drôle. Il n'avait pas le droit d'être drôle. C'était elle qui fixait les règles et personne ne pouvait les transgresser. Même pas elle. Encore moins lui.
- C'était un pari ?
- Certainement pas. Tu me connais beaucoup d'amis ? Avec qui voudrais-tu que je parie ? Avec un professeur ? Si tu acceptais de me laisser entrer dans ta vie, si tu acceptais de me laisser sortir de cette case de bouse de scroutt dans laquelle tu m'as jeté, je n'aurais pas besoin de prendre les traits d'un autre pour t'inviter à... passer du temps avec moi. Je ne suis peut-être pas le crétin que tu imagines.
- Même si c'est vrai, c'est une drôle de façon de le montrer que de rester dissimulé sous les traits d'un autre. Tu pensais quoi ? Que j'allais embrasser l'une des stars de Poudlard ? Ça t'aurait avancé à quoi ?
- A passer du temps avec toi.
- Loupé.
- Au contraire. Aujourd'hui tu es venue vers moi de toi-même. Et tu as refusé de sortir avec ce type, ce refus ne m'est donc pas réservé.
- J'ai refusé parce que je t'ai reconnu !
- Mensonge. Tu sais que c'est faux. Tu n'éprouves rien pour ce type.
- Toujours plus que ce que j'éprouve pour toi.
Et sur cette diatribe oh combien mensongère, Lily Luna Potter tourna les talons.
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Profiter, se reposer, se ressourcer, se retrouver. Un programme idyllique auquel il n'adhérait pas, auquel il faisait semblant d'adhérer. C'était trop tôt, trop d'un coup. Les mois passés avaient laissé une trace indélébile en lui. Une trace d'amertume et de solitude qui ne s'effacerait pas d'un claquement de doigt. Il avait perdu l'habitude d'entendre le rire de Natasha, perdu l'habitude de sentir Rose l'étouffer de sa tendresse, perdu l'habitude de soutenir une conversation. Il écourta les retrouvailles chez les Zabini et s'efforça de sourire aux Kandinsky, régulièrement, militairement. Rien ne lui était plus naturel. Manger lui donnait mal au ventre, sourire lui donnait des crampes. Il ne rêvait plus que d'une chose, fuir, se retrouver seul, enfin, seul pour pleurer, seul comme il le méritait.
Et pourtant, James refusait de se laisser partir. La veille au soir, Natasha avait eu raison. Il se sentait partir à la dérive, c'était comme si son entité se disloquait sous ses yeux, comme s'il choisissait de ne plus écouter son cœur, d'abandonner son âme.
Natasha n'avait pas menti. Sa nouvelle robe lui allait à ravir et le soleil rendait plus belles leurs retrouvailles. L'après-midi, ils s'étaient baladés pendant des heures, main dans la main, elle parlant et lui l'écoutant. Il n'avait pas voulu voir ses amis. Elle lui avait pourtant rappelé qu'il avait besoin d'eux et qu'eux avaient besoin de lui. Il pensait à Juliet, rentrée seule en Amérique, à Vincent qui en plus de pleurer un ami devait supporter d'avoir tué son père, à Mael aussi, surtout. C'était bien la première fois en dix ans qu'ils ne s'étaient plus parlé depuis des mois.
- Fais le premier pas, James. Il ne sait même pas que tu es là. Il sera tellement heureux de te voir. Et toi tellement heureux de le retrouver.
C'était faux. James n'était pas heureux et l'idée de revoir ses amis le rendait malade. Parce qu'ils n'avaient jamais été deux, quatre, six. Parce qu'ils avaient toujours été une bande et qu'ils ne seraient jamais plus au complet.
- La prochaine fois peut-être, avait-il répondu.
Le visage de Natasha s'était fané. Cette réponse signifiait qu'il repartirait. Cette réponse signifiait qu'il repartait.
Ils passèrent une dernière nuit l'un contre l'autre. Les mots sortaient plus difficilement que la veille. Il était plus facile, pour eux, de parler lors d'un retour que lors d'un départ. Ils ne parlaient pas d'avenir, seulement de ce qu'ils avaient fait depuis la veille, des gens qu'ils avaient vu, jamais de ceux que James n'avait pas voulu voir.
Le lit était froid quand Natasha se réveilla. La salle de bains était vide, et dans la cuisine l'accueillit une odeur de café et de croissants chauds. Prêt à partir, James l'attendait dans le jardin, ses cheveux coupés courts auréolés des rayons du soleil levant.
- Je ne sais pas quand je pourrai revenir mais…
- Ne fais pas de promesse. Tu n'en fais plus depuis longtemps. J'aimerais te demander d'ouvrir mes lettres, de les lire, d'y répondre, mais je ne le ferai pas. J'ai bien réfléchi, cette nuit.
- Ne me quitte pas. Pas ça. Pas maintenant. Je ne crois pas que je pourrais y survivre.
C'était lui qui cherchait son regard, et ce qu'elle y lut l'effraya. Il la suppliait de tout son être. Elle se contenta de lier leurs mains.
- Vois ça comme une pause, James. Je suis certaine que ce ne sera que ça, que nous nous aimons suffisamment pour nous retrouver, toujours. Tu ne m'as pas perdu, James. Tu n'as pas perdu Rose, tu n'as pas perdu ta famille, tu n'as pas perdu tes amis.
- J'ai perdu Keith, murmura-t-il en baissant les yeux.
Elle sentit les doigts de James trembler, comme ils le faisaient toujours avant de désespérément serrer son poing.
- Nous avons perdu Keith, rectifia-t-elle Je l'aimais, tu sais. C'était mon partenaire de batte et je crois bien que c'était le membre de ta bande que j'appréciais le plus. Avec Nalani sans doute. Elle aussi l'a perdu. Elle a perdu son meilleur ami. Keanu a perdu celui avec qui il a partagé son dortoir pendant sept ans, Solenne celui qu'elle retrouvait tous les matins et tous les soirs. Juliet a perdu son petit-ami. Et je ne crois pas qu'Oscar et Clifford souffrent moins que toi.
Elle écarta ses bras, se colla à lui, sans s'interrompre.
- Il ne vous a pas abandonnés. Il vous a été retiré. Et je ne suis personne pour juger qui que ce soit mais… Vous ne lui rendez pas hommage. Vous devriez vous soutenir, soutenir celles qui étaient plus proches encore de lui que vous. Nalani, Juliet… Tu ne dois pas les abandonner. Tu ne dois pas non plus abandonner Rose et les Zabini. Tu ne dois pas m'abandonner. Mais c'est à toi de trouver la force de te relever. Je pensais pouvoir t'aider, que tu resterais… Mais ce serait arrêter de travailler, de découvrir, de protéger. Arrêter de vivre. Tu as su tout combiner pendant des années. Tu peux encore le faire. Je sais que tu es assez fort pour ça. Tout le monde le sait. Maintenant c'est à toi de le comprendre. De te guérir. De trouver la force de te relever. Tu souffres suffisamment d'avoir perdu Keith, tu n'as pas le droit de perdre volontairement ta famille, tes amis… ta future femme. Je sais que c'est dur, je sais que tout te semble désormais futile parce que tu n'as plus envie de vivre sans lui. Mais Oscar et Susie se marient dans quelques mois. Keith aurait dû être là, son rire aurait dû raisonner toute la nuit. Mais ce n'est pas possible. Ce n'est plus possible, malheureusement. C'est injuste, dégueulasse, écœurant mais… est-ce que ce ne serait pas plus injuste, encore, qu'Oscar et Susie aient à subir votre absence, à tous ? Est-ce que c'est faire honneur à l'amitié qui te lie à Mael, la plus forte qui soit, de l'abandonner parce que tu as honte de faire avec lui ce que Keith ne pourra plus faire ? Votre amitié est plus forte que ça. Ta rencontre avec les Zabini est plus forte que ça. Notre amour est plus fort que ça. Je vois bien à quel point tu souffres de sa mort, James. Mais tu n'as pas le droit de nous faire vivre, à tous, nous tous qui t'aimons si fort, la même souffrance. On ne veut pas te perdre toi aussi, tu comprends ?
Seules les larmes lui répondirent. James ne fit aucune promesse. Elle avait raison, il n'en faisait plus depuis longtemps. Il la quitta sur un « je t'aime » humide, triste, craintif. Elle regarda son corps disparaître dans l'aube d'un nouveau jour. Rose serait furieuse, bien sûr. Un départ sans au-revoir, la relation qu'elle aimait tant mise sur pause. Natasha ne croyait qu'à moitié aux mots qu'elle avait prononcés. James n'aimait pas la solitude, James avait besoin d'être entouré pour avancer, pour se relever, pour être heureux.
Elle aurait pu, elle aurait dû, tout quitter, mettre sa carrière en suspend, quitter sa famille, ses amis, pour le suivre lui. Mais elle n'était plus sûre de faire toujours partie de la vie de James. De son avenir, de ses rêves, de son cœur.
Elle avait tout construit sous le signe de l'espoir. Mais cette fois-ci l'espoir ne suffisait plus.
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Une neige épaisse recouvrait Londres en ces vacances de Noël. Une neige qui n'en finissait plus de tomber sous le regard vague de Lily Luna Potter. La porte de sa chambre s'ouvrit succinctement avant que l'invité ne la referme et ne toque prudemment. Lily esquissa un sourire.
- Tu peux entrer, maman.
Ginny arriva, les mains recouvertes de farine et Lily compta machinalement trois cheveux blancs parmi les boucles rousses de sa mère.
- Je suis désolée, j'oublie toujours que tu es une grande fille, indépendante et désireuse de conserver ta propre intimité, récita Ginny comme à son habitude.
Elle jeta une moue réprobatrice au désordre que Lily avait laissé s'accumuler au fil des jours avant de voir la lettre de James, posée sur sa table de chevet.
- James ?, demanda-t-elle inutilement.
- Ouais. Il est en Océanie depuis plusieurs mois. Il y reste un an.
- Eh ben. J'imagine qu'il ne peut pas prendre quelques jours pour fêter Noël avec nous ?
- Non, regretta Lily. Ça fait longtemps qu'on n'a plus fêté Noël ensemble…
Ginny s'approcha de sa fille, l'attirant dans ses bras, lui caressant les cheveux comme elles aimaient à le faire depuis son plus jeune âge.
- Peut-être pourra-t-il venir plus tard. Pour fêter le nouvel an avec ses amis.
- Les chances sont minces. Je ne crois pas qu'ils se soient beaucoup vu depuis la mort de Keith Corner.
- Tu sais, si tu as peur de t'ennuyer, tu peux inviter quelqu'un…
- Je n'ai pas peur de m'ennuyer, j'ai juste envie de voir mon frère. Je n'ai pas envie de me disputer alors je ne te dirai pas que je trouve choquant que toi, tu ne sois pas triste de ne pas le voir.
- Je n'ai jamais dit ça. Tu n'as envie d'inviter personne, alors ?
- Pourquoi le ferai-je ? Serena sera avec sa famille, Lorcan et Hugo passeront forcément les fêtes avec nous…
- Je pensais plutôt à un petit ami.
- Je n'ai pas de petit ami.
- Et tu voudrais qu'on en parle ?
- De quoi ? Tu m'as déjà expliqué pas mal de choses sur les relations et sur comment ne pas tomber enceinte…
- Ce n'est pas exactement à ce type de discussion que je pensais. Tu n'as… jamais eu de petit ami, pas vrai ?
- Vrai. Mais je le vis bien.
- Tu ne manques pourtant pas de proposition, je crois. Aucun ne trouve grâce à tes yeux ?
- Pas au point d'être amoureuse, non. Et je n'ai pas envie de sortir pour sortir. Serena et Hugo le font. Moi non, ça ne m'intéresse pas.
- Ok…
- Tu as l'air déçue.
- Disons que… Beaucoup de sorcières rencontrent leur amoureux à Poudlard. Après c'est plus difficile. Surtout pour quelqu'un qui veut travailler isolée avec les animaux.
- Je ne serai pas isolée. Je continuerai de voir mes amis.
- Et Colin ? Et Lorcan ? Ils sont plutôt mignons…
- Ils sont mes amis, maman.
Lily se détourna, attrapant la lettre de James au vol, pour la relire une deuxième fois. Ginny soupira. Elle aurait aimé poursuivre leur conversation. Mais Lily avait clos le sujet. Comme toujours.
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Fin décembre, chemin de traverse
Malek Lespare attirait nombre de regards émerveillés. Bienveillant, éternellement poli et souriant, intelligent et drôle, il n'hésitait jamais à tendre la main et n'oubliait jamais un anniversaire. Des qualités louables qui lui valaient une honorable septième place dans le classement des jeunes sorciers bons à marier de Sorcière Hebdo. Mais Malek Lespare n'en était pas parfait pour autant. La preuve, il avait oublié que Noël approchait et que, pour la première fois depuis longtemps, il lui faudrait acheter d'autres cadeaux que ceux qui patientaient déjà dans sa remise depuis des mois. Un livre, pour son père. Un week-end en Sicile, pour son frère Jalil et sa compagne, la terrifiante Roxanne Weasley. Une nouvelle robe de soirée, pour sa petite sœur. Un disque moldu rarissime, pour Isidore. A ces quelques cadeaux s'ajoutait l'habituelle boite de chocolats qu'il offrait toujours aux Kandinsky. Les préférés de Katarina. Une femme d'exception qu'il aimait et admirait, une mère de substitution avec qui il appréciait de passer du temps. Mais ce jour-ci, deux jours exactement avant Noël, il ne l'aurait même pas reconnue si elle ne l'avait pas étreint, après l'avoir salué de la main de longues minutes sans qu'il ne la remarque.
- Tu es bien soucieux, déplora-t-elle.
- Je... Je cherche un cadeau en fait.
- Comme la centaine de personnes qui se bousculent devant les magasins, sourit-elle. Tu t'y prends plus tôt d'habitude. Je crois que même Isidore a fini les siens à temps.
- Oui, je... je m'y suis pris tôt, comme tous les ans, mais j'ai complètement oublié que... enfin, avec tout ce qui s'est passé dernièrement...
- Oh !, coupa-t-elle. Le petit. N'en dis pas plus, je comprends.
Elle épia les environs avec anxiété, signe qu'elle n'avait pas oublié le secret qui planait sur Brayden. Depuis que James l'avait ramené d'Océanie, la vie de Malek avait bien changé. Devoir se soucier de quelqu'un d'autre, d'un enfant de surcroît, lui demandait bien plus d'énergie qu'il ne l'aurait cru. D'autant plus que Brayden n'était pas très causant, et qu'il souffrait d'être séparé de sa mère. Une souffrance dont il ne parlait pas et qu'il n'était pas prêt à partager.
Le jour où ils s'étaient rencontrés, Malek avait ramené le petit garçon dans son appartement, un deux-pièces peu spacieux mais discret, dans un quartier moldu. Malek avait aménagé sa propre chambre pour y installer Brayden, dans le silence le plus total.
La nuit, il l'entendait parfois pleurer. Mais il ne s'approchait plus de la chambre depuis qu'il s'était aperçu que le petit garçon enfouissait sa tête sous les couvertures en faisant semblant de dormir dès qu'il le sentait arriver. Le jour, Malek essayait de lui tirer les vers du nez. Mais Brayden était jeune, encore, et sa maman lui avait communiqué sa peur de l'inconnu.
Malek avait décidé de garder l'existence de son fils secrète en attendant d'en savoir davantage sur les menaces qui l'entouraient et sur les raisons qui avaient poussé Amalthéa à se séparer de lui. Il se disait aussi, souvent, que si Amalthéa avait pris autant de précaution à cacher au monde entier, lui le premier, l'existence de son fils, ce n'était pas sans raison.
A part James, seuls les Kandinsky et Rose connaissaient la vérité. Malek avait confiance en eux, mais leur avait fait promettre de garder le secret.
- Isidore est revenu hier soir, reprit Katarina. Tard dans la nuit.
- Oui, il m'a téléphoné ce matin.
- Il ne m'a pas dit si tu venais, demain soir.
- Pour le réveillon de Noël ? Je... Je ne peux pas laisser... Je ne peux pas le laisser tout seul.
Malek avait toujours été le bienvenu chez les Kandinsky et, s'il rendait visite à son père le vingt-cinq décembre, il passait tous les réveillons avec les Kandinksy, comme sa petite sœur, très proche de la petite dernière de la famille russe.
- Il n'en est pas question, voyons ! Je comprendrais que tu veuilles profiter de votre premier Noël à deux mais ce serait bien pour le petit d'être entouré...
Le cœur de Malek s'allégea d'un poids immense. Il allait passer le réveillon dans une ambiance chaleureuse, auprès de son meilleur ami. Brayden allait adorer, il en était certain.
- Aller mon grand, je t'accompagne à la ménagerie.
- C'est gentil, Katarina, mais je ne comptais pas m'y rendre. Je suis bien trop angoissé à l'idée de trouver le cadeau parfait pour... le petit, ajouta-t-il tout bas.
- Et tu crois pouvoir trouver un cadeau plus parfait qu'un animal de compagnie ?
Malek observa cette femme souriante et malicieuse qui faisait toujours éclore les meilleures idées. Brayden avait besoin de se confier, mais il n'avait pas encore suffisamment confiance en son père pour le faire. Un compagnon aimant et fidèle qui pouvait tout entendre sans jamais le juger, c'était ce dont il avait le plus besoin.
- Je ne sais pas ce que je ferai sans vous !, s'exclama Malek, réjoui.
Katarina enserra son bras et leur fraya un chemin parmi les badauds d'une démarche experte. Noël s'annonçait bien.
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Appartement des Kandinsky, le lendemain
La petite cuisine était pleine à craquer. Les Kandinsky au complet prenaient un plaisir manifeste à resservir leurs invités, pourtant déjà repus. Rose et Tim s'étaient logiquement installés près de Natasha, Malek et Isidore entouraient le petit Brayden qui observait tout le monde avec curiosité, et les petites dernières échangeaient des messes basses en bout de table.
Le brouhaha était tel qu'ils entendirent à peine la cloche sonner. Ivan, qui venait de raconter une énième blague, jeta un regard à l'horloge murale. Minuit approchait.
- Tu es certaine que tes parents sont en Moldavie ?, s'inquiéta-t-il.
- Mais oui, gros bêta, sourit son épouse.
Elle n'eut pas le temps de se lever que ses aînés étaient debout près de l'entrée. Elle glissa discrètement sa main dans celle de son mari, se demandant qui pouvait bien leur rendre visite un soir de Noël. Elle espérait qu'il s'agissait de James, mais Rose lui avait dit que le jeune homme n'avait plus donné de nouvelles depuis qu'il était reparti aux îles Fidji. Et qu'il resterait longtemps. Natasha n'en parlait jamais. Elle avait coupé court à toutes les interrogations d'une simple phrase. « Il est parti et nous avons décidé de faire une pause dans notre relation ». Une pause qui s'éternisait et la rendait maussade, malgré ses gros efforts pour paraître enjouée.
Isidore et Irina revinrent seuls, portant dans leurs bras deux énormes paquets qu'ils déposèrent sur le sol, faute de place. Lorsqu'ils avaient ouvert la porte, les deux paquets les attendaient sur le seuil, sans plus d'indication sur leur donateur. Natasha se leva d'un bond et s'enfuit en courant, sans que Rose ne puisse la retenir.
- Celui-ci est adressé à la « famille Kandinsky », lut Isidore. Le second est pour Brayden.
- James ?, murmura Katarina. Comment Natasha a-t-elle su ? Elle n'a même pas eu le temps de lire les étiquettes...
- L'emballage, sourit Rose. James n'a jamais été doué pour empaqueter les cadeaux, il veut toujours s'appliquer mais il rate toujours un pliage, alors il ajoute du papier pour camoufler ses erreurs.
- On devrait peut-être l'attendre pour ouvrir, dit la mère de famille en haussant la voix.
Anastasia, qui s'était précipitée sur le paquet, Adélaïde Lespare sur ses talons, se redressa la mine boudeuse.
- Soit elle le trouve et elle ne reviendra pas tout de suite, soit elle ne le trouve pas et elle va passer des plombes à le chercher...
- Arrête de râler, sœur indigne.
Tous les regards se tournèrent vers Natasha qui, la respiration haletante, s'était adossée au mur. Sa jolie robe était couverte de neige et ses cheveux volaient dans tous les sens.
- Il n'a laissé aucune trace derrière lui. Il a dû transplaner.
Elle repoussa la main qu'Irina posait sur son épaule et fit signe à Rose de ne pas s'approcher. Elle semblait lutter entre une colère brute et l'envie de ne pas briser le charme festif de la soirée. Chacun détourna le regard, la laissant décider de la suite. Elle sortit sa baguette, fit venir à elle un pull moelleux et reprit sa place à table, comme si de rien n'était.
Les discussions reprirent peu à peu, difficilement au départ, mais Ivan détendit l'atmosphère à coups de blagues tant et si bien qu'une fois le dessert englouti, tout le monde avait oublié les cadeaux de James, toujours posés sur le sol. A l'exception sans doute de Natasha qui s'efforçait de partager la bonne humeur ambiante.
Ce fut à cet instant précis, alors qu'Ivan et Isidore faisait claquer quelques pétards et que Malek s'était vu attribuer le rôle de servir le cocktail familial à base de champagne et de vodka qu'un bruit sourd se fit entendre. Un petit « toc » étouffé, qui commença à se répéter, de plus en plus vite et de plus en plus sonore.
- Ça vient des paquets, remarqua Isidore en tirant sa baguette.
- Du paquet destiné à Brayden, précisa Malek en fronçant les sourcils.
Le jeune homme fit signe aux autres de reculer, par mesure de précaution et lança un sortilège informulé sur le paquet. Il lui fallut plusieurs tentatives pour comprendre que le paquet était magiquement protégé.
- Je crois qu'il faut l'ouvrir façon moldue, dit Natasha qui s'était rapprochée, sa baguette brandie.
Isidore et Malek se tinrent prêts à la protéger alors qu'elle s'accroupissait pour mieux observer le paquet.
- Sois prudente ma chérie, souffla Katarina.
- Si c'est vraiment James qui nous a laissé ça elle ne risque rien, la rassura Irina.
Natasha tira sur une languette de scotch et ouvrit prudemment le paquet. Une grande fumée en sortit, d'une étrange couleur verte, qui laissa peu à peu apparaître une forme humaine. Les pieds toujours enfoncés dans le paquet, une femme aux longs cheveux blonds riva sur chacun d'entre eux ses iris noisette entourés d'un fin trait outremer.
- Maman !
Brayden, jusqu'ici dissimulé derrière les jambes d'Ivan, traversa la cuisine au pas de course, tirant un sourire immense à la jeune femme qui s'empressa de le prendre dans ses bras.
- T'es revenue me chercher maman ?
- Non, mon cœur. Je ne peux pas rester longtemps. Comment vas-tu ?
- Bien, maman. Je vis avec papa, il m'a laissé sa chambre, c'est plus propre que chez nous.
- C'est chez toi maintenant.
Elle inspecta son fils des pieds à la tête, s'assurant qu'il était en parfaite santé et se redressa pour adresser un sourire d'excuse aux Kandinsky. Ivan s'empressa de lui proposer à boire et à manger, Katarina lui proposa un peu d'intimité, mais le regard perçant de la jeune femme les fit taire. Personne ne parvenait à soutenir le regard d'Amalthéa Delanikas. A part Malek Lespare.
- Tu dois me haïr, murmura-t-elle en se tournant enfin vers lui.
Passée la surprise, Malek lui offrit un sourire timide.
- Tu m'as donné le plus beau des cadeaux. Et tu viens de m'offrir la preuve ultime que la vie ne m'avait pas tout pris. J'ai cru que tu étais...
- Je sais, coupa-t-elle. Je n'ai pas beaucoup de temps et moins tu en sauras, plus tu seras en sécurité. Tu as confiance en ces gens ?
- Ils sont ma famille, acquiesça Malek.
- James m'avait prévenue.
- T'as revu parrain alors ?, s'enthousiasma le garçon. Il est là ? Parce que la dame qui m'a gardée pendant qu'il parlait à papa, elle aimerait drôlement le voir.
Amalthéa caressa les courts cheveux bruns de son fils et lança une moue désolée à Natasha.
- C'était lui ou moi. Et il n'est pas encore prêt. Mais il progresse. Il fait beaucoup d'efforts. Il a attendu pas mal de temps avant de se mettre à me chercher et il faut avouer que je lui ai facilité la tâche, je le suivais en espérant avoir des nouvelles de Brayden.
- Comment va-t-il ?, demanda Ivan.
- Mal, répondit Amalthéa sans détour. Il est détruit, dépressif, insomniaque, paranoïaque, agressif et totalement rongé par la culpabilité. Il va vraiment mal. Mal mais mieux. Ça va prendre du temps, ajouta-t-elle, toujours en regardant Natasha. Mais on sait toutes les deux qu'il mérite que tu l'attendes.
Natasha hocha la tête dans un mouvement incertain.
- Où est-il ?
- Loin. Trop loin.
- La distance n'est pas...
- Je ne te parle pas de distance. Mais il va revenir. Il commence déjà à revenir. La preuve, si je suis là c'est grâce à lui. C'est lui qui a trouvé un moyen de me faire venir ici, lui qui m'a persuadée, lui qui m'a convaincue.
- Alors tu ne restes vraiment pas, déplora Brayden, les larmes aux yeux.
- Non, répondit simplement sa mère.
Les Kandinsky la trouvèrent certainement un peu trop froide, surtout avec un enfant aussi jeune, mais Malek la connaissait bien mieux qu'eux. Bien mieux que personne.
- On va t'attendre, Brayden et moi. On va apprendre à vivre tous les deux, à se cuisiner des petits plats, à faire des tas de bêtises, à se faire gronder par Katarina, à faire les fous quand même. On sera heureux, je te le promets. Mais on continuera de t'attendre.
La jeune femme ne pipa mot, elle avait déjà bien assez de mal à retenir ses larmes.
- Briseis ?, murmura-t-elle.
- Elle est en Grèce, s'empressa de répondre Malek. Elle est en formation pour devenir conjureur de sorts, fidèlement escortée de ses deux meilleurs amies.
- Gwenog ?
- Elle va très bien aussi. Elle m'a écrit la semaine dernière pour me prévenir qu'elle ne passerait pas ses vacances à Poudlard. Elle est chez les parents de l'une de ses amies, les Whirpool.
- Tu parles de Gwenog Kubrick ?, demanda Adélaïde Lespare, abasourdie.
Son frère ne lui répondit pas, trop occupé à dévorer des yeux la femme qu'il aimait, et qu'il avait crue morte pendant des années. Amalthéa, elle, jugeait d'un regard acerbe la petite sœur de Malek et celle d'Isidore.
- Elles ne diront rien, la rassura Isidore.
Amalthéa sembla réfléchir avant d'abdiquer. Elle fit signe aux adolescentes d'approcher, ce qu'elles acceptèrent de faire avec réticence.
- Dis à Gwenog qui est ton frère. Puis dis-lui que je vais bien et qu'elle ne doit pas me chercher. Quant à toi, ajouta Amalthéa en se tournant vers la petite dernière des Kandinsky, tu t'assureras que leur conversation reste secrète. Si elle venait à s'ébruiter, je m'assurerai que tu ne puisses plus te jeter sur aucun paquet cadeau.
- Pas de menace ici, ordonna Ivan, sa bonhomie envolée.
Amalthéa l'ignora, observant l'assemblée en réfléchissant. Elle s'arrêta finalement sur Rose et Natasha qui se ratatinèrent sur place.
- James a confiance en vous. Et j'ai confiance en lui. Briseis est sous la protection d'une branche de notre famille.
- Les Zabini, acquiesça Natasha. Je peux m'assurer qu'elle reçoive le message.
- Bien. Je compte sur toi. Il faut qu'elle cesse ses recherches. Dis-lui que je viendrai à elle en temps voulu.
- En temps voulu ? Quand les Zigaro seront morts, tu veux dire ?
- Ne fais pas ta maligne, Natasha. Il ne sera pas aisé de se débarrasser d'eux. Mais James a une idée, alors l'espoir reste de mise.
L'inquiétude qui gagna Natasha fit sourire Amalthéa, qui avait toujours aimé faire son effet. Sans rien ajouter elle serra une dernière fois son fils dans ses bras, lui faisant promettre d'être sage et jeta un dernier regard à Malek. Il essaya de la retenir mais elle retrouva sa place au sein du paquet qui s'embrasa, faisant reculer tout le monde. Quand le feu s'éteignit, Amalthéa Delanikas avait disparu.
Brayden se mit à pleurer à chaudes larmes et trouva refuge dans les bras de son père, qui le serra de toutes ses forces. Les Kandinsky étaient stoïques, Rose et Tim entouraient Natasha de leur affection mais l'ambiance était lourde et le silence pesant. Alors Anastasia se rappela qu'il restait un dernier paquet à ouvrir.
Son empressement détendit et amusa l'assemblée, qui la regarda déballer le paquet et en sortir quelques cadeaux, qu'elle distribua avec joie. Natasha préféra ne pas ouvrir le sien. James continuait de penser à eux, à elle. C'était la seule chose qui comptait.
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Poudlard, à la sortie du cours de Métamorphoses
Hugo paradait, tel un paon rayonnant. Il avait eu gain de cause, Serena s'était séparée de son petit ami. Ce petit jeu durait depuis des années. Depuis qu'un moment d'égarement et beaucoup de bouteilles de bièraubeurre avaient rapproché les lèvres de Serena de celles d'Hugo.
Lily n'était pas particulièrement proche de son cousin. Elle l'avait été, enfant. Parce qu'ils étaient les petits derniers d'une troupe de cousins ingénieux, turbulents et farceurs, qu'ils idolâtraient. Parce que Victoire ne voulait pas d'eux parmi sa cour, parce que les jeux de James et Fred explosaient un peu trop fréquemment. Parce qu'ils étaient toujours trop petits, trop jeunes pour jouer avec leurs aînés.
Poudlard les avait vu se séparer. Ils avaient pourtant été tous deux répartis à Gryffondor. Ils avaient subi les regards, les demandes d'autographe, les rumeurs. Mais Lily s'était réfugiée derrière le mur de tendresse qu'avaient créé pour elle ses amis, alors qu'Hugo s'éloignait, enivré par cette soudaine attention. La chute avait été brutale. Et la solitude qui s'était refermée sur lui l'avait aidé à prendre conscience de ses mauvais choix.
Il avait refusé la main que lui tendait Lily, ignoré la bienveillance de Lorcan, Sébastian et Colin. Il ne voulait pas des amis de Lily. Il voulait construire ses amitiés à lui, partir de zéro, être apprécié pour lui-même. Et les irlandais étaient arrivés. Oh, il avait bien essayé de les impressionner au début. Mais le filleul du Survivant ne pesait pas bien lourd face à Renaud Bayard, héritier des plus grands chevaliers d'Irlande, et Kendall Kent, le nouveau Sauveur. Leur amitié s'était pourtant construite au fil des mois et des années, jusqu'à ce que le dernier Weasley puisse enfin se montrer tel qu'il était, souriant et charmeur, chaleureux et bon camarade. Son sourire désarmant fit ses premières victimes peu avant les Buses. Avant d'irradier toute la Grande Salle quand une examinatrice édentée lui avait prédit la meilleure note à l'épreuve de métamorphoses des Buses. Serena Velsen en avait pleuré de jalousie. Avant que la fête qui suivit ne les rapproche.
Ils s'étaient moqué l'un de l'autre toute la soirée. Hugo était le meilleur joueur d'échecs que Poudlard ait vu depuis Minerva Mac Gonagall et il aimait s'en vanter. Il aimait à imaginer à haute et intelligible voix qu'il deviendrait professeur de métamorphoses, directeur de la maison Gryffondor, directeur de Poudlard. Et Serena Velsen ricanait. Plutôt bonne élève, elle s'était mise à lire tous les livres de métamorphoses qui lui tombaient sous la main. Elle voulait le battre. Elle voulait l'écraser. Elle voulait qu'il l'admire. Elle voulait qu'il cesse d'admirer les courbes féminines de ces Serdaigle qui lui tournaient autour. Elle était tombée amoureuse de lui sans s'en apercevoir. Elle refusait de le reconnaître, même un an plus tard.
Lui s'était épris d'elle le premier jour, le premier soir, alors que leurs semblables s'émerveillaient du plafond de la Grande Salle. Les étoiles semblaient se refléter dans ses longs cheveux blonds et ses yeux reflétaient d'une peur primaire, évidente, compréhensible. Il avait tout de suite compris qu'elle était une fille de moldus, qu'elle découvrait la magie avec autant de joie que de crainte, qu'elle redoutait de découvrir ce que l'on pouvait enseigner dans le cours de défense contre les forces du mal et ce que certains pouvaient faire avec une baguette magique. Il s'était désintéressé d'elle assez rapidement. Volontairement. Elle était bien trop belle, bien trop intelligente, bien trop obnubilée par Lily. Plus tard il s'était dit qu'elle était inaccessible. Une fille bien trop rare, bien trop précieuse, pour parader au bras d'un joueur d'échecs. Il se disait qu'elle s'amouracherait de Lorcan, l'attrapeur des lions, tombeur de ses dames. Ou de Sébastian, l'intello à la carrure de batteur. De Renaud Bayard, de Kendall Kent. Mais c'étaient ses lèvres à lui qu'elle avait embrassées. Sa joue à lui qu'elle avait caressée avec douceur. Il était tombé amoureux d'elle. C'était écrit, il le savait depuis ses onze ans.
Il n'avait pas su lui dire, lui confier son bonheur. Ils avaient mis ça sur le compte de l'alcool, devenant ennemis sans se concerter. Ils s'étaient ignorés pendant cinq ans, ils pouvaient bien se détester d'être tombés amoureux l'un de l'autre. C'était elle qui avait fait le premier pas. Elle qui s'était jetée sur le premier crétin venu. Pour lui montrer à lui, pour bien montrer à tout le monde qu'elle ne lui appartenait pas. Il s'était vengé, avait embrassé Kathleen Whirpool à pleine bouche. Serena avait serré les dents. Kathleen, aussi blonde et angélique qu'elle pouvait l'être, était sa rivale. Depuis ce jour elle avait mieux choisi ses proies. Des joueurs de quidditch qu'Hugo détestait, des Serpentard, pour lui faire avaler son mépris. Et voilà qu'elle encourageait même Lily à sortir avec l'un d'eux.
- Laisse-moi en dehors de vos défis puérils, supplia Lily.
- Vos ?, répéta Serena, faussement outrée.
- Vous êtes pathétiques. Tous les deux. Et pour la centième fois : je ne sortirai pas avec Kent !
- Euh... Je suis amoureux d'Annie, intervint Kendall, qui semblait toujours débarquer.
- Elle parle de ton frère, pouffa Annie en se collant à lui. Il fait une fixette sur Lily depuis... Eh bien depuis qu'il est arrivé à Poudlard, en fait. Serena pense que Lily pourrait lui donner une chance.
- Une chance de quoi ?, demanda naïvement Kendall.
- De pervertir ma cousine !, répondit Hugo.
- Tout de suite les grands mots, souffla Serena.
- Je suis désolé, mec, je sais que t'aimes pas parler de ton frère mais... Ce type a un casier !
- Il avait sept ans, Hugo ! Il en a dix de plus ! Ça fait cinq ans qu'il est ici, avec nous, et les profs n'ont jamais rien eu à lui reprocher ! Il est moins souvent en retenue que toi !
- C'est un Serpentard !
- Je sors avec des Serpentard alors que je suis née moldue. Aucun n'a jamais essayé de me tuer. La guerre est finie depuis longtemps, Hugo.
- Et tous les Serpentard n'étaient pas du côté de Voldemort, rappela Lily.
- Je ne peux pas croire que tu puisses prendre leur défense, murmura Hugo, écœuré. Ils nous ont pris James. Ils nous ont pris Rose. Je ne les laisserai pas te prendre aussi.
Son ton, sérieux et déterminé, fit méditer sa cousine quelques secondes. Elle n'avait jamais envisagé les évènements de ce point de vue. A ses yeux, ce n'était pas sa rencontre avec les Zabini qui avait éloigné James des Potter mais les maladresses de leurs parents qui n'avaient jamais su lui donner ce dont il avait besoin. Quant à Rose, elle avait rencontré le prince charmant dont elle avait toujours rêvé. Qu'il ait été réparti à Serpentard n'y changeait rien.
- Le courage n'est pas la seule qualité qu'on prête aux Gryffondor, Hugo. Les lions sont aussi réputés pour leur tolérance.
D'un grognement, Hugo dit volte-face vers cette voix qu'il ne reconnaissait pas. Le choc lui rappela la sensation d'être traversé par un fantôme. Car c'était bien cela qu'il avait en face de lui. Un fantôme. Par il ne sut quel réflexe, il attrapa la main de Lily. Il la sentit trembler, sentit les doigts longs et fins de sa cousine s'agripper aux siens.
Le cœur de Lily s'emballait. Les photos ne mentaient donc pas. Ce corps si fin, si musclé, si voûté n'était pas l'œuvre d'un journaliste malintentionné. C'était bien son frère, son James, qui se tenait face à elle. Méconnaissable. Trop maigre, trop musclé, trop bronzé. La peau sèche et les yeux éteints. Serena ne l'avait même pas reconnu, Lorcan et Annie en avaient les larmes aux yeux.
Lily se précipita dans les bras de son frère, le serrant comme jamais elle ne l'avait fait.
- T'étais drôlement plus sexy avant, Potter, lui reprocha Serena alors qu'Hugo la fusillait du regard.
- Vous avez l'air en forme, répondit James en un léger sourire.
- Qu'est-ce que tu fais là ? Tu vas bien ?
- Je suis venu faire quelques recherches, répondit James d'un ton vague. Je voulais vous saluer avant, j'ai croisé le professeur Wine, elle m'a dit que je vous trouverais ici. Tu vas bien, petite sœur ?
- Mieux que toi, répliqua-t-elle, inquiète.
- Et toi, Hugo ?
- Mieux que toi, répéta son cousin. Tu... Tu as des nouvelles de Rose ?
- Je vis depuis quelques mois à l'autre bout de la planète. Je n'ai guère pu lire ni écrire de lettre. Mais je suis certain qu'elle te répondrait si tu te donnais la peine de lui écrire.
- Elle est toujours avec ce type ?
- Timothée ? Je l'espère.
- Alors je ne lui écrirai pas.
- Hugo... Ne prends pas une belle histoire d'amour pour un affront. Rose ne s'est pas assise sur ses valeurs, Rose n'a abandonné personne, Rose n'a pas oublié. Elle est seulement tombée amoureuse d'un garçon bienveillant et romantique qui la rend heureuse. Tu te souviens des années qui ont précédé ta rentrée à Poudlard ? Quand je suis rentré de ma première année complètement traumatisé par ce que j'avais entendu sur la guerre, sur Voldemort, sur l'implication de nos parents, de notre famille ? Je vous ai parlé. Nous avons parlé tous les cinq. C'était peut-être la première fois que nous parlions réellement tous les cinq, les enfants rois du Trio d'Or. Tu te souviens de ce que l'on s'est dit, tous les deux, tard dans la nuit, alors que les autres dormaient et que nous ne trouvions pas le courage d'affronter la nuit ? On n'aurait pas voulu être à leur place. Tu n'es pas ton père, je ne suis pas le mien. Timothée n'est pas comme ses aïeux. C'est sans doute l'être le plus désintéressé que je connaisse. Un être bon qui ne veut que le bonheur de ta sœur. Et qui l'en abreuve.
- Elle... Je... Elle n'a qu'à écrire, elle. Si elle a tant envie d'avoir de mes nouvelles elle n'a qu'à en prendre. Et à quitter cette ordure. C'est elle qui est partie. Même avant, elle était déjà partie. Elle vivait carrément chez les Kandinsky. Alors... Alors qu'elle y reste, avec eux, avec lui. J'ai pas besoin d'elle.
Tête baissée, Hugo s'en alla, entraînant ses camarades dans son sillage. Annie monta subrepticement sur la pointe des pieds pour laisser une tendre bise sur la joue de James, Lorcan lui pressa l'épaule avec affection, Serena fut la seule à s'arrêter, à prendre le temps de le regarder, à oser se confronter à lui.
- Je sais pas si tu as vu mais il neige dehors. Ça veut dire qu'on est en hiver. Tu te souviens de ce que c'est l'hiver ? Tu te souviens qu'en hiver on célèbre Noël ? Lily est ma meilleure amie et je la connais assez pour savoir qu'elle n'aimerait pas que je juge vos rapports ou que je m'immisce dans votre relation. Mais j'ai croisé trois de tes amis pendant les vacances. Les deux Poufsouffle qui semblaient déjà s'être mariés quand on est arrivés à Poudlard et la Serdaigle qui passait sa vie sur le terrain de quidditch, celle qui est en couple avec le plus beau gosse de tes potes. Elle pèse à peu près aussi lourd que toi. Et elle tire à peu près la même tronche que toi. Les deux Poufsouffle n'avaient pas non plus l'air fraîchement heureux alors qu'ils se baladaient avec tout un attirail, le genre de trucs qu'on achète pour accueillir un bébé. Leur bébé. Je suis allée les féliciter, parce qu'ils ont toujours été chouettes avec moi, avec tout le monde. J'ai dit « bordel, ça pour une nouvelle ! Lily ne m'avait rien dit ! » Ils m'ont répondu que c'était normal, que tu ne devais pas te souvenir qu'elle était enceinte. J'ai trouvé ça pathétique. La tristesse, je peux comprendre. Mais si ton père mourrait demain, tu cesserais de voir ta mère ? Si ton frère mourrait demain, tu cesserais de voir Lily ? J'espère pour tes proches que ce n'est qu'une passade. Et je l'espère aussi pour toi.
Après l'avoir regardé une dernière fois avec désapprobation, elle serra la main de Lily, lui murmurant quelques mots à l'oreille avant de les laisser seuls.
James tâchait de ne pas regarder autour de lui, le moindre couloir, la moindre paroi lui rappelaient le corps sans vie de Keith. Il lui semblait entendre son rire, en un écho qui ne s'estomperait jamais.
- Alors..., dit Lily en secouant la tête. Sur quoi portent tes recherches ?
- Secret défense, répondit-il, visiblement embêté. Comment vas-tu ?
- Bien. Comme d'habitude. La routine. Je ne te retournerai pas la question...
- C'est préférable, sourit-il.
Il prit quelques nouvelles de la famille, de Victoire qui n'en donnait plus du tout, des parents qui n'en prenaient jamais, d'Albus, et Lily fut surprise qu'il aborde le sujet de leur frère avec sérénité.
- ...bref, ça n'a pas l'air de le déranger de ne jamais quitter la maison. Et Natasha ? Tu la vois un peu ?
- On est très pris par nos boulots respectifs. Je n'ai pas pu quitter l'Océanie pendant des mois.
- Mais tu es là maintenant. Vous allez pouvoir vous retrouver.
- Peut-être. Je n'en sais rien. Je ne crois pas que l'on soit toujours... un couple.
- Raison de plus pour aller la voir. Histoire de recoller les morceaux. Votre histoire c'est du solide. Faut garder espoir.
James hocha la tête comme pour lui dire « oui, tu dois toujours garder espoir », alors que lui-même avait renoncé. Il embrassa le sommet du crâne de sa sœur et tourna les talons sans un mot.
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France, Ecole de magie Beauxbatons, pavillon des métamorphoses
"Devoirs d'élèves. A corriger pour lundi."
Natasha ignora l'horloge qui sonnait les douze coups de minuit et jeta un enchantement de silence tout autour d'elle. C'était samedi et les élèves de Beauxbatons faisaient la fête au Foyer. C'était samedi, et elle aurait dû passer la soirée avec Rose. C'était samedi et la pile de devoirs à corriger était plus haute que la Tour Eiffel. C'était samedi et son portable n'en finissait plus de vibrer contre sa cuisse.
C'était James, elle le savait. Il tentait de la joindre depuis des heures. Et son travail s'en ressentait. Elle avait beau refuser de se laisser distraire, elle ne parvenait pas à se concentrer suffisamment sur un devoir pour voir la pile diminuer. Un petit bip aigu se fit entendre et Natasha sursauta. Elle n'avait plus de batterie et elle n'avait aucun moyen de recharger l'engin moldu dans une école de magie. Elle pianota à toute vitesse sur son portable, manquant par trois fois d'appeler sa mère par erreur, avant que le visage de James, plus jeune et plus souriant, ne s'affiche sur l'écran. Elle adorait cette photographie. A l'époque il était plein de vie et fou d'amour. Six sonneries passèrent sans qu'il ne décroche. Elle ne chercha pas à lui laisser un message, sa boite vocale était saturée depuis plus de six mois. Elle rappela une dizaine de fois, jusqu'à ce que son portable ne s'éteigne, faute d'énergie.
- Fait chier, jura-t-elle.
Elle balança le petit engin derrière elle et l'entendit s'écraser contre le papier. C'était la Gazette du jour, à n'en pas douter. Une Gazette qui continuait de faire de James sa une, inlassablement, une fois par mois. La Gazette qui n'en finissait plus d'utiliser de vieilles photographies et d'inventer n'importe quoi, n'ayant rien de concret à publier.
La presse française en faisait de même tout aussi régulièrement. Les photographies de leurs dernières ballades à deux ressortaient par à-coups, parce que les journalistes n'avaient plus grand chose à se mettre sous la dent.
Loin de la suprématie anglaise de la Gazette du Sorcier, la presse française était plus foisonnante, plus équilibrée. Plusieurs quotidiens se partageaient le rendez-vous matinal des sorciers français et plusieurs hebdomadaires spécialisés marchaient bien. L'un d'eux, sobrement intitulé "voilà" avait eu vent de la présence de James en France, lorsque Natasha lui avait demandé de rester, après qu'il ait accompagné Brayden.
Un photographe les avait suivi de loin durant la longue ballade qu'ils avaient fait sur les quais et il avait vendu ses œuvres au plus offrant. Depuis, les photographies avaient été revendues à toute la presse, française, anglaise, internationale.
Et Natasha n'en finissait plus de se voir apparaître, régulièrement, accrochée au bras de son cher et tendre. Et de se rappeler tristement qu'il s'agissait là de leur dernier moment partagé. Un moment qu'elle avait cru intime, qui n'avait finalement jamais appartenu qu'à eux.
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Londres, près du Chemin de Traverse
Incognito. Cheveux longs et barbe drue, chapeau noir et longue cape de la même couleur, il se faufilait parmi les ombres, tant et si bien que son comportement avait suscité la méfiance des apprentis Aurors de garde.
Heureusement pour lui, ou malheureusement, il n'arrivait pas à trancher, c'était Liko Jordan qui l'avait repéré et qui avait prévenu Alice Londubat. Il l'avait arrêté aux tréfonds d'une ruelle, prétextant un banal contrôle d'identité. Lorsque James avait murmuré son nom, en l'écorchant presque, Liko Jordan n'y avait pas cru. Il avait bien dû se rendre à l'évidence, et la pitié avait remplacé la méfiance.
Alice avait transplané rapidement, étreignant James comme jamais elle ne l'avait fait. Elle qui était pourtant si prompte à la critique n'avait émis aucun avis négatif ni énoncé la moindre leçon de morale. Elle partageait sa douleur et subissait une culpabilité permanente, elle était mal placée pour le juger.
C'était elle l'apprentie Auror. C'était elle qui apprenait à lutter contre les forces du mal. C'était elle qui aurait dû se dresser face aux Zigaro, elle qui aurait dû les combattre.
Elle ne lui posa aucune question, empêcha Liko de le faire. Elle connaissait James depuis suffisamment de temps pour comprendre d'un coup d'œil qu'il n'était pas en état de parler. Elle le laissa partir sans même s'assurer que sa voix avait toujours le même timbre, enjoué et charmant. Elle avait trop peur d'affronter la vérité.
Passée cette rencontre imprévue, James n'eut aucun mal à traverser le Chemin de Traverse. Roxanne, occupée à changer la vitrine de la boutique qu'elle codirigeait avec son père le vit passer sans le reconnaître. Un peu plus loin Oscar marqua un temps d'arrêt en le dévisageant, mais James détourna bien vite le regard. Susie, qui ouvrait la porte de son restaurant à son futur époux se persuada qu'ils avaient rêvé, que ce ne pouvait être James. Leur ami pouvait avoir changé, jamais il ne passerait devant eux sans s'arrêter.
James contourna Gringotts et ses austères gobelins et accéléra le pas pour atteindre la bibliothèque magique. Il n'était plus très loin et essayait de toutes ses forces d'effacer ses plus récents souvenirs, le ventre arrondi de Susie et la poussette que traînait Oscar derrière lui, le sourire de Roxanne, celui de l'oncle Georges qu'il n'avait fait qu'apercevoir, le corps amaigri d'Alice et son visage taillé à la serpe.
Le bâtiment n'était plus très loin, il en voyait la porte se dessiner. Pourtant il s'arrêta, ses jambes refusant de le porter plus loin, son cœur se mettant à tambouriner avec plus de force qu'il n'en avait connue depuis des mois.
Une silhouette se tenait près de la porte, dans une attente plus attentive que sereine. Cette silhouette, James la connaissait dans le moindre détail. Cette silhouette avançait vers lui et il envisagea de fuir lâchement. Mais il ne pouvait pas lui faire ça.
- Mael.
- James.
Le temps sembla s'arrêter alors qu'ils se faisaient face en silence, refusant de détourner le regard de ce qui leur était pourtant insoutenable.
Les yeux de Mael parcouraient tout ce que le visage et le corps de James laissaient voir. Des angles et des os apparents, des joues mangées par une barbe imposante, des épaules tremblantes disparaissant sous des cheveux bien trop longs.
Les yeux de James, eux, restaient rivés sur le visage de Mael, et notamment sur ses yeux, qui n'avaient jamais paru aussi éteints.
- Tu m'attendais ?, demanda-t-il brusquement.
Mael écarquilla les yeux, sursautant presque. Il n'aurait jamais cru qu'une voix puisse changer du tout au tout, encore moins que celle de James puisse perdre toute cette vie qui le représentait encore six mois plus tôt.
- C'est… C'est dur de te voir comme ça, répondit Mael.
James détourna le regard. C'était dur pour lui aussi. Mael l'entraîna vers une petite taverne, en contrebas de la route principale. Le tenancier leur dégota une table à l'étage, un endroit lumineux et calme. Ils commandèrent une bièraubeurre, par habitude plus que par envie. Ni l'un ni l'autre n'en avait bu depuis des mois, aussi le breuvage amer et sucré tira une grimace à Mael et un bref sourire à James, leur rappelant tous deux l'époque où ils se forçaient à en boire pour ressembler à ces garçons plus âgés qui plaisaient tant aux filles.
- Pour répondre à ta question, commença Mael en repoussant son verre, c'est Natasha qui m'a prévenu. Et c'est Lily qui l'a prévenue.
Il fut heureux de voir la surprise gagner son meilleur ami et un peu de cette vie qui lui faisait aujourd'hui défaut.
- Il parait que tu es en mission longue et que tu as régulièrement des vacances. Je crois qu'elles auraient préféré que tu en profites pour les voir. Mais tu as visiblement mieux à faire.
- Mieux n'est sans doute pas le terme, reconnut James. Je me suis lancé dans des recherches personnelles, un peu folles. Je ne suis pas certain qu'elles aboutissent à quoi que ce soit d'intéressant.
- Poudlard, Beauxbatons, la grande bibliothèque de Paris, celle de Londres, énuméra Mael. Ces recherches doivent vraiment te passionner.
James leva son verre, buvant une gorgée du breuvage doré. Il n'avait parlé à Lily qu'une dizaine de minutes quand il l'avait croisée à Poudlard. Il se rappelait très bien de l'émotion qui l'avait saisie quand le directeur de Poudlard avait répondu à sa lettre, lui donnant l'autorisation de venir faire ses recherches à Poudlard. En traversant le grand hall de son école, James était tombé sur le regard peiné du professeur Wine. Il ne savait trop comment ni pourquoi il lui avait demandé des nouvelles de Lily et s'était contenté de suivre le chemin qu'elle lui indiquait, jusqu'à apercevoir sa petite sœur. Il l'avait regretté dès qu'il avait vu la tristesse envahir le regard bleu de Lily. Il s'en voulait beaucoup de l'avoir inquiétée et comprenait qu'elle avait contacté Natasha en espérant que celle-ci parviendrait à lui redonner goût à la vie. Pourtant Natasha n'avait pas répondu à ses appels quand il s'était déplacé à Beauxbatons pour y faire les mêmes recherches.
- Elle est persuadée que tu cherches désespérément un moyen d'anéantir les frères Zigaro, confia Mael.
- Ce serait si mal ?
Cette fois ce fut Mael qui ne répondit pas, et James lut dans son silence la vérité qu'il se refusait à asséner. Natasha craignait qu'il soit trop faible pour y parvenir ou qu'il ne se tue une fois sa tâche accomplie.
- Je ne sais pas quoi te dire, Mael. Tu vois ce que sont les réserves de biosphère ? J'essaie de répertorier celles du monde magique. Elles se trouvent bizarrement toujours à côté d'une réserve moldue.
- Comme celle qui se trouve en Espagne ?, demanda inutilement Mael. Blaise m'a contacté quand tu t'y trouvais. Les moldus disaient qu'un anglais était mort, il craignait que ce soit toi.
- Ce n'était pas moi, répondit James en serrant les dents. C'était un guide, une jeune moldu passionné qui s'est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Comment aurait-il pu en être autrement ? Des centaines de chèvres zombifiées ont foncé sur des tonnes et des tonnes de moldus… On a bien lancé des sortilèges de protection. mais on n'était que onze, et ils étaient plusieurs milliers.
Mael vit les poings de James se serrer sur ses cuisses en un geste qui paraissait si habituel que ses mains étaient diaphanes.
- Je ne sais pas où ils se trouvent. Les Zigaro. Mais c'est certain que je tenterai quelque chose si je me retrouve face à eux. Quant à savoir ce que je ferai après… Je n'en sais rien si tu veux tout savoir.
James se redressa, laissa tomber quelques mornilles sur la table et disparut dans un claquement de cape. Mael aurait pu le suivre, bien sûr. Mais il n'avait aucune idée de ce qu'il aurait bien pu lui dire. Leur amitié s'était éteinte en même temps que la vie de Keith et rien ne semblait pouvoir changer ça.
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« Lily Luna Potter est-elle sauvage ou asociale ?
La fille du Survivant, qui vient récemment de fêter sa majorité, n'a toujours pas trouvé celui qui deviendra le gendre de notre Sauveur. « Encore faudrait-il qu'elle s'intéresse aux garçons », soupire l'un de ses camarades. N'allez pas croire que la petite fleur d'Harry Potter suive les traces de son frère Albus. « Elle ne s'intéresse pas aux filles non plus. C'est simple, Lily Potter ne s'intéresse à personne. »
Les animaux plutôt que l'humain ?
Lily Luna Potter se montre davantage attachée à la faune qu'à ses camarades. A l'exception des quelques amis qu'elle s'est choisis, elle préfère éviter toute relation sociale et passe le plus clair de son temps à l'extérieur du château, volant au dos d'hippogriffes et courant après les chimères.
Que reproche-t-elle aux garçons ?
Elle est convoitée, plusieurs de ses camarades en témoignent. Mais elle refuse toute proposition. Pire, elle ne s'encombre pas de refus de politesse, préférant le silence et un regard méprisant que le tout Poudlard a pris l'habitude de voir…. »
Lily repoussa la Gazette loin d'elle. Le matin-même, quand elle avait vu qu'elle faisait la une, comme tous les mois, elle avait ignoré le journal et les regards pressants de ses camarades. Mais, comme toujours, elle avait fini par lire l'article, à l'abri d'un arbre touffu.
Sauvage, oui. Elle ne s'en était jamais cachée. C'était son caractère et elle ne faisait rien pour changer ça. Asociale ? Lily avait des amis, des bons rapports avec ses professeurs, une famille nombreuse. Elle venait même de rejoindre l'équipe de quidditch de Gryffondor.
Certes, à dix-sept ans, elle n'avait jamais eu de petit-ami. Mais elle n'avait jamais lu dans aucun livre que c'était interdit. Alors pourquoi lui reprochait-on sans cesse son absence de relation amoureuse ?
Depuis qu'elle était la seule Potter à Poudlard, tous les regards étaient rivés sur elle. On l'épiait, on la jaugeait, on la jugeait, on la critiquait, on la comparait. Surtout à ses frères.
On avait épié James avec scepticisme.
On avait épié Albus avec dévotion.
On épiait Lily avec méfiance.
James avait des amis partout.
Albus avançait seul.
Lily avait une garde rapprochée.
On ne la voyait jamais seule et, si personne n'osait l'avouer tout haut car elle était la fille du survivant, elle savait ce qu'ils pensaient tout bas.
Sauvage, asociale, présomptueuse.
Elle s'était choisi un noyau d'élèves qui ne la quittaient pas et n'acceptait aucune nouveauté, aucune rencontre, aucun changement.
Elle n'avait d'autre lien, ne construisait aucune autre amitié.
Les petits amis de ses amis n'étaient pas intégrés dans sa bande, pas plus que les irlandais à qui elle n'avait jamais prêté d'intérêt.
On la disait ignorante, irrespectueuse du savoir enseigné à Poudlard.
Elle devait reconnaître que seules deux matières trouvaient un intérêt à ses yeux. Soins aux créatures magiques. Et dans une moindre mesure, Botanique.
Les autres cours, elle les subissait plus qu'elle ne les appréciait. Les autres cours l'obligeaient à rester enfermée pendant des heures, dans des salles surchargées, dont le nombre d'élèves avait doublé avec l'arrivée des irlandais. Les autres cours lui semblaient tout bonnement interminables. Alors oui, elle s'ennuyait, et non, elle n'essayait pas de le cacher. Les professeurs s'en plaignaient régulièrement à ses parents et elle écopait parfois d'une retenue. Mais rien n'y faisait, elle était telle une moldue passionnée d'art et obligée de suivre des cours généraux au lycée en attendant de pouvoir voler de ses propres ailes.
On la disait raciste, on prétendait qu'elle exécrait les irlandais.
Elle en haïssait quelques-uns, elle le reconnaissait sans la moindre honte, mais certainement pas pour leur pays d'origine.
Elle détestait Renaud Bayard parce qu'il se comportait "exactement comme James Sirius Potter", selon le commun des élèves. Arrogant, téméraire, effronté, il était tel que l'on avait dépeint James, malgré tous ses efforts pour se montrer sous un autre jour.
Elle détestait Gwenog Kubrick parce que... Elle ne savait pas trop, au juste. Mais Gwenog révélait une foudre en elle, un besoin de hurler, une agressivité qu'elle ne maîtrisait que difficilement.
Elle détestait les amies de Gwenog Kubrick. Kathleen, car elle était la rivale de Serena. Hewie, car elle semblait détenir une clef que recherchait Lily depuis longtemps.
Et surtout elle détestait Keziah Kent. Le plus mystérieux de tous.
- Il ne pourrait pas arrêter de regarder par ici ? Ca devient gênant.
Lily hocha la tête à l'adresse d'Annie Londubat. Serena délaissa son manuel de Métamorphoses.
- Moi je trouve ça touchant. Voire même... Follement romantique!
De concert, Annie et Lily levèrent les yeux au ciel. C'était Annie qui les avait traîné à la bibliothèque, Annie qui leur avait trouvé un endroit calme pour réviser. Et Keziah Kent était apparu peu après leur arrivée, pour river ses yeux sur elles. Sur Lily. Or, son insistance émouvait Serena.
- Tu devrais sortir avec lui.
- Quoi !?, rugit Hugo qui s'était jusque-là dissimulé dans les rangées. Tu l'incites à pactiser avec l'ennemi ?!
- Crétin, marmonna Serena.
- C'est un Serpentard !
- Tu te répètes. C'est une excuse grotesque. Et passée de mode.
- Il est notre adversaire !
- James sortait bien avec la capitaine de Serdaigle, je vois pas où est le problème. Et ta sœur...
- Tais-toi ! Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Je préfère me casser qu'entendre des...
- Weasley ! Velsen !
Annie se redressa, promettant gentiment à la bibliothécaire qu'ils allaient se tenir tranquilles. Tous.
Puis, visiblement outrée, elle ordonna à Hugo de s'en aller et à Serena de se calmer. Lily fit mine de se concentrer sur son livre. Elle pouvait sentit le corps de Serena, très proche du sien, trembler de colère. Hugo et Serena se tournaient autour depuis des années. Un semblant de rapprochement arrosé d'alcool les avait bouleversé autant qu'il les avait effrayés. Lily ignorait ce qu'il s'était passé, au juste, entre ces deux-là, mais ils se livraient depuis une véritable guerre. Serena était l'une des deux reines de l'école - la seconde étant sa rivale, Kathleen Whirpool. Les garçons rêvaient d'attirer son attention et la liste de ses petits-amis était déjà longue. Mais ce n'était nullement par volonté propre. Lorsqu'elle s'était montrée avec son premier petit-ami, Hugo s'était dégoté une moitie dans la journée. Leur jalousie mutuelle avait créé malgré elle une sorte de compétition dont Lily préférait rester éloignée.
- Où sont les garçons ?, demanda Annie d'une toute petite voix, dans le but d'apaiser la tension qui s'était installée.
- Sur le terrain, répondit Lily vaguement avant d'écarquiller les yeux. Par Merlin, j'ai complètement oublié qu'on avait un entraînement !
Elle jeta son livre dans son sac et quitta la bibliothèque d'un pas vif, sans le moindre regard pour ses amies. Elle se savait en retard et apprécierait moyennement que le tout Poudlard l'accuse d'être suffisamment présomptueuse pour mettre volontairement en péril son équipe. Son équipe. Depuis peu, certes. Et certainement pas par envie. Un pari qu'elle avait bêtement perdu. Une insistance de la part de Lorcan, fraîchement nommé capitaine, qui éprouvait moult difficultés à faire progresser son équipe. Il disait qu'elle avait hérité du talent de sa mère, et tout le monde lui donnait raison. Il l'avait logiquement placée au poste de poursuiveur et elle était devenue, en à peine trois mois, la meilleure poursuiveuse de l'équipe. Ginny en faisait déjà des rêves de carrière.
Mais Lily venait d'avoir dix-sept ans. L'âge où l'on se fiche pas mal des rêves de sa mère.
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Dix-neuf ans. L'âge où les choix que l'on a fait se confirment.
Comme tous les sorciers de son âge, Albus est censé en avoir fait. Mais il est un fils de, le plus célèbre de tous. Et l'ennui est sa seule compagnie.
Il passe tout son temps square Grimmaurd, étendu sur son lit, les yeux rivés sur le plafond.
Six mois plus tôt, il a décidé de ne plus prendre ses repas à la table de ses parents.
Trois mois plus tôt, Ginny a décidé d'arrêter de le servir, de déposer de bons petits plats devant la porte de sa chambre. Elle a même interdit leur elfe de cuisiner pour Albus.
Elle a dû croire qu'il se responsabiliserait et elle n'a pas eu tout à fait tort.
Depuis ce jour il gagne la cuisine une fois par jour, apprend à cuire des pâtes et à battre les œufs, pour changer un peu des sandwichs fades qu'il bâcle faute d'entrain.
L'elfe continue de récupérer sa vaisselle à l'étage, de nettoyer sa chambre, de faire son lit.
Et une fois sa tâche accomplie, Albus reprend sa place, étendu sur le lit, les yeux rivés sur le plafond.
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Vingt et un ans. L'âge des reproches. Lily lui a écrit et à travers ses mots c'est ses cris qu'il reçoit. C'est bien l'une des dernières à prendre de ses nouvelles.
Vingt-et-un ans, c'est l'équivalent de trois scolarités à Poudlard. Et le temps où lui-même était élevé lui paraît si lointain qu'il en devient irréel.
Enfant il s'était dit que ce serait l'âge où il partirait découvrir le monde, accolé à son père et son frère, en tenue d'Auror. En grandissant, il avait rêvé de fêter leur majorité américaine avec ses amis, à New-York ou las Vegas. Plus tard, il s'était dit que ce serait l'âge parfait pour épouser Natasha.
Jamais, durant ces vingt-et-un ans il n'aurait imaginé le fêter seul, sans une seule des personnes qui avaient rempli son cœur.
Il n'avait plus de nouvelles de Natasha. Plus de nouvelles depuis son court séjour en France. Il avait trouvé une lettre dans son sac, une lettre qu'elle avait glissé avant son départ. Avec une photo de lui, les cheveux courts et rasé de près, dormant à poings fermés.
"Voilà à quoi pourrait ressembler ton avenir, ton présent. Une apparence agréable, un nid douillet dans lequel te reposer, te ressourcer, moi à tes côtés. Mais si tu lis ces quelques mots c'est que ton avenir est ailleurs. J'ose espérer que tu n'oublieras pas la tendresse, l'amour et l'engagement que je te voue, que tu n'oublieras pas que je suis prête à t'aider, à te soutenir, à te relever. Et j'ose espérer que si tu ne fais pas ce choix, tu sauras te reconstruire ailleurs. Prends le temps dont tu as besoin, fais ce que tu as à faire, et reviens. N'oublies pas celui que tu étais il y a six ans, ce gamin un peu fou qui faisait des loopings dans le ciel et affrontait les terreurs de la forêt interdite par amour, par amitié. N'oublie pas qu'ils étaient tout pour toi, ces merveilleux amis qui t'aiment autant que tu les aimes. N'oublies pas que tu as promis de m'aimer plus fort encore, jusqu'à ton dernier souffle. Je ne veux pas que ça arrive, James. Je veux te voir vivre longtemps, très vieux, avec moi. Avec eux aussi, eux tes amis, eux nos enfants... Mais surtout avec moi. N'oublies pas celui que tu as été, James. Reviens. Reviens vers eux, reviens vers nous, reviens vers moi."
La photo le faisait pleurer autant que les mots. Il s'était fait peur à ce moment-là. Maigre, hirsute, délabré. Avec le temps, il se trouvait beau sur cette photo. Agréable à regarder, presque en bonne santé.
Ses cheveux avaient repoussé. Le matin, ils s'emmêlaient même dans sa barbe. Sa peau était sèche, brûlée par le soleil. Sa peau ne couvrait plus que des muscles et des os. Et cette chair boursouflée par les cicatrices et les plaies, signes des risques qu'il prenait sans hésiter.
Parfois, la nuit, il lui semblait imaginer le fantôme de Keith le regarder avec désapprobation. Mais le jour se levait toujours avec l'amère fatalité. Keith était parti. Keith ne le hantait que dans ses cauchemars. Keith porterait toujours le visage des remords, des regrets, de la culpabilité.
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Monuriki, Îles Fidji
- T'as reçu du courrier, mec.
James hocha la tête et ne se rua pas sur les petites enveloppes, comme il l'avait fait bien souvent. Depuis l'attaque de Poudlard, il ne se ruait plus sur grand-chose. Depuis la mort de Keith, il n'avait plus envie de rien. Ce ne fut qu'étendu dans son lit, alors qu'un énième cauchemar le réveillait, qu'il déchira la première enveloppe. L'affection des Zabini, encore, toujours. Il en pleura, comme bien des fois, et faillit ne pas voir la deuxième enveloppe. Il fronça les sourcils en reconnaissant l'écriture d'Oscar. Ils ne s'écrivaient plus. Il n'avait plus la moindre nouvelle de ses amis et n'en donnait pas davantage. Son téléphone était éteint en permanence, à peine l'allumait-il un soir par semaine, pour faire défiler les quelques photographies qu'il avait prise de Natasha.
Oscar était bref, Oscar s'adressait à tout le monde sans ne nommer personne. Le mariage était annulé. Plus ou moins. La cérémonie était écourtée, la fête annulée, ils se mariaient en petit comité et James n'était plus invité. Il s'aperçut qu'il n'avait même pas pensé à acheter un cadeau à ses amis, ni même une peluche pour le bébé qui ne tarderait pas à venir au monde. Il s'aperçut qu'il était soulagé. Et les larmes redoublèrent.
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Mael appelait ça les vacances de la maturité.
C'était lui qui avait tout organisé, au dernier moment, comme on lance une perche, un ultimatum. Son couple battait de l'aile, la relation qui unissait James à Natasha ne tenait plus qu'à un fil.
Le temps qui passait traçait sur eux des marques indissolubles, la mort de Keith les avait meurtris, traumatisés à jamais. Natasha s'éloignait, chaque jour un peu plus. James enchaînait les cauchemars. Nalani mettait fin à tous ses engagements, les uns après les autres, avec brutalité. Elle avait fait un trait sur Poudlard, sur les souvenirs qui lui étaient liés. Elle avait quitté le ministère et ce travail qu'elle adorait. Elle avait coupé les ponts avec ses amis. Elle n'avait pas quitté Mael. Pas encore.
Elle courrait du matin au soir, comme pour profiter de cette vie qui était décidément trop courte, comme pour se prouver qu'elle était toujours vivante, comme pour s'épuiser. Elle vivait une seconde jeunesse, un nouveau souffle. Elle ne donnait plus signe de vie à sa famille, s'était brouillée avec ses sœurs, effaçait tout ce qui avait un jour façonné Nalani Jordan. Elle refusait de boire, de fumer, d'enterrer son chagrin. Elle était remontée sur son balai, annonçant qu'elle créait sa propre équipe, en partant de zéro. Une renaissance. Une négation. Elle se voyait partir, disparaître, et Mael peinait à entretenir un semblant de relation.
La peur, tenace, de la perdre. La certitude qu'il ne s'en remettrait jamais. Alors il avait pris son téléphone, sa plume, son parchemin. Un appel au secours, un appel à l'aide, un cri dans la nuit. Une perche, un ultimatum.
Son apprentissage et son métier le voyaient davantage graviter dans le monde moldu que parmi les sorciers, il redevenait cet enfant que la magie fascinait, que la magie inquiétait. Après sept années à avoir cru qu'il était normal d'apprendre les sortilèges et l'art délicat des Potions, il ne trouvait plus rien de normal à entrevoir un dragon, à croiser un vampire, à porter un chapeau pointu. Il avait retrouvé les vêtements moldus, l'électricité et le goût de l'effort. Il lui paraissait évident de faire les choses par lui-même, sans s'aider de la magie. Il gardait sur lui sa baguette par habitude, et non par nécessité. Il voyait plus de matchs de foot que de quidditch, vivait dans le Londres moldu, évitait le Chaudron Baveur et le Chemin de Traverse.
Il n'avait plus touché Nalani depuis des mois. Il la sentait partir loin de tout ce qu'elle avait connu, lui-même s'éloignait de tout ce qui les avait rapproché.
Alors oui, il avait peur. Alors oui, il avait eu besoin de lancer cette perche, cet ultimatum.
Il n'avait prévenu que Natasha. Elle lui avait répondu "Passez de bonnes vacances et venez me saluer si vous passez en France". Alors il avait abandonné ses désirs de plages de sable fin et de montagnes enneigées.
Il avait réservé à l'ancienne, à la moldue, avions et chambres d'hôtes. Une dégustation de vins à Bordeaux, deux jours de ski dans les Alpes, un spectacle de danse à Paris, une rencontre avec les dauphins près de Cannes. Des plaisirs moldus auxquels il avait ajouté quelques excursions sorcières, pour que tout le monde y trouve son compte.
C'était sa dernière chance, son dernier espoir.
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Poudlard, tour de Gryffondor
- Je hais ton cousin ! JE LE HAIS !
Assise en tailleur sur son lit, Lily Luna Potter s'efforça de ne pas lever les yeux au ciel. Lorsqu'il s'agissait d'Hugo Weasley, Serena Velsen avait tendance à l'exagération.
- Non mais lis-moi ce torchon !
Serena balança le dernier numéro de la Gazette qui tira une grimace à sa meilleure amie. La presse éprouvait quelques difficultés à alimenter le sujet de prédilection de la communauté magique britannique, à savoir la famille Potter. James s'était évaporé à l'autre bout du monde, Albus ne quittait pas la demeure familiale et Lily vivait une scolarité banale, sans relief. Ils avaient inventé à James mille complots, et tout autant de travers qui justifieraient son départ à l'étranger. Albus, lui, avait été rangé dans la case maladie incurable, son absence d'avenir professionnel et sa réclusion laissant entendre qu'il était trop déprimé ou trop faible pour affronter un quelconque apprentissage et, à fortiori, une relation amoureuse. Quant à Lily, son absence de vie amoureuse avait nourri quantité d'articles. Tour à tour lesbienne vivant un amour secret avec l'une de de ses enseignantes ou éprise d'un célèbre moldu, musicien ou sportif, l'imagination débordante des journalistes avait fini par se tarir.
La presse s'était donc tournée vers les neveux et nièces du Survivant, et notamment ses filleuls. Teddy étant infiltré, la presse n'avait pas trouvé la moindre piste à exploiter. La vie amoureuse de Rose avait fait couler beaucoup d'encre, mais le sourire de Timothée tranchait avec la réputation de pro-mangemort que lui collait la presse.
C'était désormais Hugo qui faisait régulièrement la une d'une presse sans saveur qui relayait ses frasques amoureuses, sans jamais s'attarder sur ses résultats scolaires, pourtant brillants, ni sur l'importance de sa place dans l'équipe de Quidditch de Gryffondor.
La Gazette du jour titrait "Le Roi et la Reine de l'échiquier de Poudlard" et dévoilait une grande photographie représentant un Hugo au sourire charmant, quoique nuancé par l'extrême concentration dont il faisait toujours preuve quand il jouait aux échecs. Hugo jouait aux échecs divinement bien. Il était rare de trouver adversaire à sa taille et chaque été le voyait gagner un stage dans une ville européenne où il affrontait les joueurs les plus aguerris.
Sur la photographie en première page, Lily remarqua une ride inhabituelle sur le front de son cousin, signe qu'il n'affrontait pas n'importe qui. La jeune fille qui lui faisait face était l'actuelle présidente du club d'échecs de Poudlard, une Serdaigle de dernière année, préfète-en-chef, poursuiveuse et capitaine de l'équipe de Quidditch des aigles, une jeune fille sociable, attentionnée et brillante qui avait "oublié d'être moche", comme le marmonnait parfois Serena dans l'intimité de leur dortoir.
- Elle quitte Poudlard à la fin de l'année, rappela Lily. Elle ne sera pas là l'an prochain, leur histoire ne survivra pas à l'après-Poudlard.
- C'est la coqueluche de la gent féminine et le filleul du Survivant, je ne vois pas ce qu'elle gagnerait à voir ailleurs, répliqua Serena.
Lorsqu'il s'agissait d'Hugo Weasley, Serena Velsen n'avait pas seulement tendance à l'exagération, mais également à une mauvaise foi et un entêtement sans commune mesure. Lily préféra reporter son attention sur « le métier le plus dangereux du mond, guide à destination des éthologues ». Elle savait d'expérience qu'il ne servait à rien d'alimenter les délires de sa meilleure amie. Pourtant, contrairement à ses habitudes, Lily se permit une dernière remarque.
- Tu sais, je crois que si j'étais à sa place, je n'apprécierai pas qu'on s'intéresse davantage à mon image qu'à ce que je suis vraiment. Et je crois que, tout comme moi, Hugo préférerait être avec quelqu'un qui l'apprécie pour ce qu'il est vraiment plutôt que pour son nom ou son arbre généalogique.
Cette fois-ci ce fut Serena qui préféra ne rien répondre. Mais ses joues rougies par la gêne n'échappèrent pas à l'œil expert de Lily Potter.
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James avait voulu refuser. James avait décidé de refuser. Il n'avait pas le temps de partir en vacances, pas le cœur à s'amuser, pas envie que, là où il soit, Keith les voit rire sans lui.
Mais le post-scriptum que Mael avait apposé au bas de sa lettre l'avait dissuadé de refuser. Mael avait dit "Je suis en train de perdre Nalani, je t'ai déjà perdu. Il n'y a plus rien qui me retienne à part l'espoir. L'espoir de me tromper."
Nalani avait vu le message clignoter. Elle ne se faisait pas aux technologies moldues qu'adorait tant Mael. Elle avait appuyé sur le bouton rouge trois heures plus tard, persuadée qu'entendre la voix de Mael réchaufferait son cœur de pierre. Elle avait noté qu'il forçait son entrain, son enthousiasme. Elle imaginait une porte de sortie, visualisait les mots qu'elle utiliserait, un "non" brutal. Un "je n'en ai pas du tout envie" à son image, sincère.
Mais la fin du message avait refroidi définitivement ce cœur que la vie avait gelé depuis la mort de Keith. "Je ne veux pas te perdre. Pas même le temps que dure ton deuil. Je ne suis pas capable de le supporter, de vivre comme ça, sans toi."
Natasha avait dit non trois fois. Elle n'était plus vraiment en couple avec James. Plus vraiment à ses yeux. Elle n'avait aucune nouvelle de Nalani. Elle ne parlait pas davantage à Mael, qui restait à ses yeux "le meilleur ami de James".
Mais les dernières paroles qu'il prononça eurent raison de son abnégation. "Je ne veux pas de fleurs à mon enterrement". Mael n'était pas du genre mélodramatique. Mael multipliait les sourires, parce qu'il était le dernier rempart, le dernier à ne pas succomber à la facilité des larmes. Le dernier, avant de songer à la mort, à lancer une perche, un ultimatum.
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Cordes-sur-ciel, France
Un hôtelier leur avait conseillé de visiter la pittoresque commune de Codes-sur-ciel, et les quatre étaient tombés sous son charme, si bien qu'ils y avaient posé leurs valises quelques jours, pour profiter d'un cadre paisible et romantique. Le matin, ils se levaient tôt et partaient en randonnée. Ils pique-niquaient au bord d'un cours d'eau avant de rentrer à l'hôtel faire une petite sieste. L'après-midi, ils voguaient à loisir et prenaient place en terrasse très tôt, goûtant les spécialités locales.
Des vacances idéales aux yeux de tous. Mais chacun taisait ce qu'il en pensait réellement.
James et Nalani, habitués à l'effort, avalaient les petites randonnées qui coûtaient bien plus d'effort à Mael et Natasha. Les pique-niques étaient écourtés dans le silence et la contemplation du paysage, les siestes forcées, tout comme les sourires et les conversations. Ils avaient l'impression de trahir Keith. Doublement. Faire toutes ces choses qu'il ne pouvait plus faire, qu'il ne pourrait plus faire, les rendait honteux. Mais il était pire, encore, de ne pas en profiter alors que Keith leur avait tant appris à mordre la vie à pleines dents.
Une culpabilité sans précédent les écrasant, chacun trouva une idée pour écourter son séjour. Natasha prétexta des piles de devoirs à corriger, Nalani prétendit avoir oublié un entraînement des plus importants et James froissa un parchemin vierge, affirmant qu'il était attendu de toute urgence à l'autre bout du monde. Seul Mael ne s'abaissa pas au mensonge. Il fit ses bagages comme les autres, dans un silence lourd de tensions, et les accompagna au point de transplanage. Les adieux furent brefs, à peine un "salut" marmonné par chacun, à la va-vite, et sans un regard pour les autres.
Ce ne fut qu'une fois seul qu'il rebroussa chemin.
- Et alors, jeune homme, on a changé d'avis ?, s'amusa l'hôtelier en le reconnaissant.
Mael força un sourire de politesse et reprit les clefs qu'il avait déposées quelques minutes plus tôt sur le comptoir. Ici ou ailleurs, il était définitivement seul. Et pour la première fois de sa vie, cette évidence lui paraissait irrémédiable.
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Îles Fidji
La date approchait. James l'avait entourée sur son petit calendrier, manie qui le faisait toujours penser à Mael.
- Il se passe quoi samedi ?, demanda Slawomir avec un tendre sourire.
Les années passant, l'ancien élève de Durmstrang était devenu leur confident. Doté d'une sensibilité à nul égal, Slawomir sentait quand ses acolytes avaient besoin de lui et si James n'avait jamais ressenti le besoin de vider son sac, il s'aperçut qu'il n'avait guère plus grand-monde à qui se confier.
- Deux de mes meilleurs amis se marient.
Il s'était attendu à tout, sauf à ce que Slawomir lui renvoie un tel sentiment. La déception. Voilà ce que lui inspirait cette date entourée d'un trait inégal. Voilà ce que lui inspirait James.
- Tu n'as pas réservé de Portoloin.
- Non. Ce sera une cérémonie intime, ils seront juste entourés de quelques proches.
- Les amis ne sont pas des proches ?
- La fête a été annulée. Notre ami est mort.
- Keith, oui. Pas les autres. Et je crois me souvenir que vous étiez nombreux.
D'ordinaire, c'était à ce moment-là que James se détournait, pour dissimuler ses poings qui se serraient par réflexe. Pourtant, en ce banal jour ensoleillé, il n'en fit rien.
- Tu me trouves ridicule ?
Slawomir haussa un sourcil mais James ne lui laissa pas le temps de répondre.
- Parce que moi je me trouve ridicule. Tu te souviens quand ce gamin a débarqué à l'automne ? On est en famille. C'est mon filleul. Je l'ai ramené en Angleterre, auprès de son père. Et j'ai revu Natasha. Autant te dire que mon nouveau look l'a déstabilisée. Et ma voix aussi, sans doute. Mon comportement, ma maigreur, cette distance que je conservais entre elle et moi. Elle m'a dit… Elle m'a dit que je ne devais pas oublier l'adolescent que j'avais été. Et je crois bien que si je le rencontrais, si je me rencontrais, celui que j'étais à quinze ans détesterait ce que je suis devenu. Déjà il me traiterait de con, parce que j'ai sacrément ramé pour séduire Natasha. Et il me cracherait au visage, parce que j'ai passé sept formidables années avec mes amis et que je n'aurais jamais dû trahir notre amitié ni la promesse que je m'étais faite. Je croyais que je ne laisserai jamais rien nous séparer. Mais la mort… La mort sépare ceux qui s'aiment. Et ça… Je ne peux rien faire contre ça. Je ne suis pas assez fort.
- Bien sûr que si. Tu te trompes de défi, James. Tu cherches à ressusciter ton ami mais tu sais très bien que c'est impossible. Si cela avait été possible, vous l'auriez fait tous ensemble. Vous avez essayé, mais on ne peut pas combattre la mort. Pas de cette manière. Tu as laissé la mort vous séparer alors que le deuil aurait dû vous rassembler. Mais il n'est pas trop tard. Tu peux encore les soutenir, leur montrer que tu les aimes, que tu seras toujours là pour tes amis et pour Natasha. Le mariage est dans huit jours…
- Je vais aller nager avec les grands cachalots.
- Pardon ?!
- Je sais ce que je fais.
Et pour la première fois depuis bien longtemps, James offrit à Slawomir un vrai sourire.
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C'était un rêve d'enfant. Un rêve un peu fou, né de sa rencontre avec un livre corné à la couverture outremer. Il avait sept ou huit ans à l'époque, et Ginny allait reprendre son travail après trois ans de congés pour prendre soin de sa dernière née. Elle avait pris l'habitude de courir les boutiques du Chemin de Traverse avec sa belle-sœur Audrey. Si Lily et Albus étaient gardés par leurs grands-parents, Lucy, Molly et James restaient dans le coin de prêt de la librairie dans laquelle travaillait Audrey.
Ce livre corné à la couverture outremer, c'était le préféré de James. Il n'y avait pas beaucoup de mots à lire mais surtout de belles images, qui montraient d'immenses créatures comme il n'en avait jamais vues.
Plus tard, bien plus tard, lorsque l'amitié qui l'unissait à Mael avait dépassé les étapes de la timidité et des non-dits, il lui avait parlé du livre corné à la couverture outremer. Et Mael avait hoché la tête très très vite, parce que ce livre corné à la couverture outremer, c'était aussi son préféré. Le temps avait passé, les livres d'école, de sorts et d'astronomie avaient remplacé depuis longtemps les grandes et belles images des fonds océaniques et pourtant, il arrivait parfois à James de rêver qu'il nageait dans des eaux profondes, entouré de créatures immenses.
- C'est parce que t'as jamais vu la mer que t'en rêves, avait un jour médité Mael.
Il était vrai que James était fasciné par la mer. Enfant, quand son anniversaire approchait, il demandait toujours à son père de l'amener voir la mer. Mais son père avait toujours "trop de travail". Avec le recul James ne comprenait pas. Son père avait d'immenses responsabilités, certes, mais de là à ne pas prendre le temps, en quinze ans, d'amener ses enfants voir la mer…
Plus tard, bien plus tard, il l'avait aperçue. De loin, toujours trop vite. Jusqu'à ce qu'il accompagne Blaise à Green Claw Farm, chez le vieux James, au bord des falaises de Cornwall. Blaise n'avait pas compris tout de suite pourquoi James restait figé, pourquoi son corps se détendait peu à peu, pourquoi ses yeux pleuraient, pourquoi il inspirait à pleins poumons l'odeur de la mer. C'était un des plus beaux jours de sa vie. Un de ses souvenirs les plus précieux. Un de ceux qu'il acceptait de revivre les yeux clos, parce qu'il l'avait vécu seul, sans ses amis, sans Natasha. Une journée somme toute banale, faite de baignades, de courses et de rires, dans une insouciance totale, au rythme des aboiements joyeux d'Athéna.
Étourdi par tous ses souvenirs qui se bousculaient, James ne s'était pas aperçu qu'il était arrivé au bout de la digue. Le fin parcours de roche blanche lui permettait d'être entouré par l'immensité de la mer, un spectacle dont il ne se lassait pas. Il ferma les yeux, tendit le visage vers le soleil, inspirant l'odeur salée de l'eau à pleins poumons.
- C'est la bonne cette fois ?
La voix était chaleureuse, la poigne ferme. James grimpa à bord du petit bateau, repoussant au loin le malaise qui n'était déjà pas loin. Il avait le mal de mer, un défaut qui faisait beaucoup rire son nouvel ami, Cetaceo, spécialiste des fonds marins fidjiens. L'homme à la peau brune tapota de sa baguette la barre du bateau qui s'enfonça immédiatement dans l'eau. James fut plongé dans l'obscurité et leva la tête en un réflexe enfantin, avant que le soleil ne disparaisse de son champ de vision.
- Tu as peur ?
- Un peu.
- Tant mieux. La peur c'est le respect. Les grands cachalots mâles peuvent atteindre plus de vingt mètres de long et c'est surtout avec eux que tu vas nager. Ils sont moins méfiants que les femelles. Ne vas pas bouder, gamin, tu nageras aussi avec les petits, mais seulement en ma présence.
- Tu vas me laisser seul avec les mâles ?, s'étonna James.
- Ca dépend. Je vais voir comment tu te comportes.
Le sourire de Cetaceo à ce moment-là contenait mille soleils. Sans prévenir, il jeta James à la mer.
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L'apprentissage imposé par la Confédération Magique Internationale était tel que James ne paniqua pas. Son corps s'enfonçait dans une eau de plus en plus fraiche, il tira sa baguette et jeta de façon informulée le sortilège de Têtenbulle. Bientôt la peau de ses mains et de ses pieds se distendit, leur donnant une apparence palmée qui lui permet de nager plus rapidement et plus stablement. Grâce à leur imposante taille il surprit les cachalots de loin, les suivant à bonne distance le temps de prendre confiance en lui.
Il passa de longues heures dans les eaux sombres, immergé parmi les grands cachalots, leurs vocalisations en cliquetis berçant ses pensées, ses rêves et ses souvenirs. Tout lui paraissait soudain plus simple, plus beau, plus appréciable. L'acceptation était là, derrière le récif corallien. Les vagues l'avaient délesté de sa profonde colère, et seule la tristesse s'agrippait à lui, mais de manière moins abrupte, comme un crabe refrénerait ses pulsions meurtrières.
Il pensait à ses amis, disséminés dans la capitale londonienne. Il avait envie de transplaner là, tout de suite, d'aller les chercher un par un et de les pousser à leur tour dans ces eaux de guérison au milieu des doux crépitements des coraux et du fourmillement de vie et de bruit du récif.
Non loin de lui les femelles veillaient leurs petits dans une solidarité exemplaire, s'entraidant pour protéger et allaiter les plus petits. Les mâles se rassemblaient, se séparaient, se retrouvaient, dans un joyeux tourbillon qui colorait la mer d'une multitude de nuances bleutées.
Son cœur était enfin apaisé et quand il retrouva l'air et le vent, la nuit était tombée depuis longtemps.
Cetaceo, pourtant, était toujours là, sur son embarcation de fortune, sa voix toujours aussi chaleureuse, sa poigne toujours aussi ferme.
- Dans les coutumes fidjiennes le cachalot est symbole de renaissance.
James, allongé sur le pont du bateau, exténué, se contenta de sourire. Cette renaissance, il l'avait repoussée trop longtemps. Cette renaissance, il allait la saisir, comme on s'empare d'une dernière chance.
A suivre...
Voilà pour cette première partie. Je ne savais pas trop où couper le chapitre. Malgré mon petit côté sadique, j'avais envie de finir sur une note optimiste.
J'espère que cette première partie vous a plu.
A bientôt...
