Salut !
Voici la suite... Enfin ! Je suis désolée d'avoir tant tardé à la poster mais, à l'approche de la fin de cette fic, j'ai encore mille choses à dire, à écrire, à faire vivre à ces personnages et ce n'est pas évident de tout caser ! D'ailleurs, le prochain chapitre sera sûrement coupé en deux parties lui aussi.
Trêve de blabla, je vous laisse attraper le Portoloin qu'est ce chapitre et qui vous mènera jusqu'au bout du monde (si, si)
Merci à Cadensh, pour sa review anonyme, ainsi qu'à tous ceux qui ont pris le temps de me faire part de leurs impressions. Et bonne lecture à tous !
Chapitre 42. La vieille armoire en bois se souvient-elle du temps où elle avait des feuilles ?
Partie 2
Le choc.
La sidération.
Les combats viennent de cesser, les cris raisonnent entre les murs.
Joie pure de retrouver l'autre, écho des prénoms que l'on exulte, pour mieux retrouver ses amis.
Ils sont là, il voit les visages fatigués, les corps qui avancent plus vite pour se retrouver. Ils sont enfin réunis, s'écroulent, se soutiennent. Se sourient. C'est fini et ils sont de nouveau ensemble.
Mais Oscar pleure et Juliet se tient à l'écart. C'est la seule qui n'a pas croisé son regard, qui n'a pas souri. Elle reste près du mur et il reconnaît Keith allongé au sol. Il a peur qu'il soit blessé, trouve anormal de ne pas l'entendre gémir. Il s'approche, ignore la main de Mael qui tente de le retenir.
La peau de Keith est froide, il ne comprend pas. Il le secoue, mais Keith ne se réveille pas. « Il est mort », murmure Solenne. Ce constat, cette annonce, cette cruelle vérité frappe James de plein fouet et le laisse sans voix.
Le déni. James refuse d'y croire. Keanu aussi, il lance mille sortilèges, charmes et enchantements. Nalani hurle à s'en briser la voix. James continue de secouer le corps de son ami, se déleste de sa veste, de son pull, de son écharpe et en entoure les membres de Keith pour qu'il n'ait plus froid. Solenne répète « il est mort » et James nie. Ça ne peut pas être vrai. Keith ne peut pas être mort.
La colère. James se redresse, Mael et Pepper à ses côtés. Ils courent sans se concerter, écartent le moindre obstacle d'un mouvement de baguette. Le désir de vengeance emplit le cœur de James. A cet instant il ne pense qu'à retrouver les frères Zigaro.
Le déni, à nouveau. Un déni mélangé d'espoir. Un espoir un peu naïf, un espoir égoïste. Ils sont des sorciers, et la magie peut tout créer, tout réparer, tout détruire. C'est simple, ils vont remonter le temps. Ils ne changeront rien d'autre, ils le promettent, ils veulent juste sauver la vie de leur ami.
Le désespoir. Le corps de Keith repose au fond d'un trou. Sa mère, tremblante, leur tend un bac de terre fraîche. Elle veut qu'ils en prennent chacun une poignée, qu'ils saupoudrent le corps de Keith. Juliet a refusé de venir, Nalani a dû être évacuée, Keanu est effondré dans les bras de son père. La mère de Keith hésite, s'approche finalement de James, comme on implore un chef de groupe. Il sait qu'il doit montrer la voie, il sait que toute sa vie il regrettera d'avoir déçu cette femme brisée mais il n'arrive pas à bouger les jambes, les bras, les doigts. Il n'arrive même pas à pleurer. Il ne voit même pas Natasha qui plonge ses mains dans la terre et reste droite alors qu'elle s'avance vers Keith. Il ne voit que lui, Keith, son ami, ce qu'il en reste, ce qu'il n'est plus.
La résignation. Certains s'inventent des excuses. C'est trop tôt. Trop douloureux. Peut-être plus tard. Mais les mois passent sans un mot. Ils ont lutté ensemble, ils chutent seuls. Ils ont tout essayé pour changer le cours des choses mais c'est fini, cette fois ils l'ont bien compris. Ils s'éloignent, chaque jour un peu plus. Les couples s'effritent, les personnalités s'envolent, les défauts prennent le pas sur les qualités. James devient brutal, égoïste, agressif. Il refuse de demander de l'aide et ne s'aperçoit pas qu'il refuse d'aider ceux qu'il aime. Il refuse d'aimer. Il abandonne. Il n'a aucune idée de ce qu'il va devenir et refuse d'y penser. La vie c'était avec Keith, sans lui elle n'a plus rien à lui offrir.
L'acceptation. Il lui aura fallu six mois pour comprendre, pour entendre, pour accepter. Six mois c'est long, surtout pour les autres. Il pense à ceux qui ont subi son comportement, ceux qu'il a blessé, ceux qu'il a abandonné. Il pense aussi à Keith, il pense toujours à Keith, il pense surtout à Keith. Il lui parle, lui demande pardon. Il lui enlève un peu de ce poids dont il l'a lesté pendant six mois. Comme si Keith était son seul ami, comme si Keith était le seul sur terre qui mérite son amour, comme si Keith était sa seule raison de vivre. Il accepte de rendre à Keith sa place. Keith était son ami, l'un parmi tant d'autres. Il a peur. Peur de n'avoir su aimer, peur de se réveiller trop tard. Il pense à Mael et se morigène. Et si l'un de ses amis n'avait pas survécu à ces six mois ? Et si l'un d'eux avait succombé à un accident ?
La culpabilité. Il a eu envie de se réchauffer dans les bras de Natasha, de rire avec Mael, de se réjouir pour Oscar et Susie. Il en a eu envie mais il n'a rien fait, parce qu'il avait honte, parce qu'il croyait qu'il n'avait pas le droit de faire toutes ces choses que Keith ne pourrait plus faire. Il s'est trompé. Parce que si l'un de ses amis mourrait demain, il mourrait seul, avec le sentiment d'avoir été abandonné par ses amis.
La reconstruction. Accepter la perte de Keith ne suffit pas. Parvenir à se remémorer les bons moments ne suffit pas. Poursuivre sa carrière professionnelle ne suffit pas. Surtout sans joie ni entrain. Il commence par présenter ses excuses aux membres de sa constellation, platement, avec sincérité. Il se rappelle qu'il n'est pas seulement membre de la Confédération Magique Internationale. Il pense à Lily, aux Zabini, à Rose, à Natasha, à ses amis. Ce n'est pas lui qu'il va reconstruire. C'est tous ceux qu'il a abandonné.
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2008, Hall des libertés de l'hôpital Sainte Mangouste
Le Hall des libertés est un vaste parvis bien exposé, lumineux, accueillant. C'est une création récente, une nécessité datant de quatre ans en arrière, quand la communauté magique britannique et la presse ont envahi l'hôpital pour rencontrer l'héritier du Survivant.
Quatre ans plus tard, tous célèbrent la naissance de son troisième enfant. "Une fille !", espère la communauté. "Elle s'appellera Lily", promettent les parieurs.
Harry Potter arrive, sa démarche est légère, son sourire sincère. "C'est une fille", confirme-t-il. Il marque une pause, le temps d'apprécier les félicitations et les applaudissements. "Son nom !", crie-t-on çà et là. "On veut connaître son nom !".
Lily. La joie des parieurs l'emporte sur les quelques grimaces déçues.
Lily Luna. Le deuxième prénom sort difficilement, comme si Harry Potter n'acceptait de le lâcher que sous le coup de l'insistance de ses vis-à-vis. "Une lubie de ma femme", ajoute-t-il en un sourire vaguement moqueur. La communauté partage un long gémissement attendri.
Lily Luna Potter vient de naître. Ses sens ne sont pas encore très bien développés, sa vue est trouble. Mais la presse n'attend pas, la communauté veut la découvrir, elle, la dernière héritière du Survivant.
C'est sa première rencontre avec l'extérieur, avec le bruit, avec la foule, avec les flashs. Ils la matraquent et elle ferme les paupières, elle serre ses tous petits poings.
Ce jour-là elle fait la une pour la toute première fois, sans se douter qu'elle subira cette exposition indésirable régulièrement, une fois par mois, que sa vie soit foisonnante d'évènements surprenants ou exceptionnellement ordinaire.
Ce jour-là le professeur Mac Gonagall annonce qu'elle quitte Poudlard et qu'elle en confie la direction à Brossard Briscard pour se consacrer à d'autres projets. C'est la première annonce officielle concernant le Temple. C'est une révolution, rares sont les directeurs qui ont quitté Poudlard, la plupart étant restés en poste jusqu'à leur mort. C'est un énèvement, Minerva Mac Gonagall a été contactée par de jeunes et brillants sorciers européens pour créer la première université magique britannique. Son départ et le projet du Temple feront couler beaucoup d'encre. Mais pas ce jour-là. Ce jour-là Minerva Mac Gonagall est reléguée à la cinquième page, les quatre premières étant réservées à la naissance d'un bébé aux cheveux roux.
Ce jour-là Lily ouvre ses minuscules yeux bleus. Et Harry minimise l'évidence. "Les yeux des bébés peuvent changer de couleur". Il espère qu'ils deviendront verts, un vert brillant, émeraude, celui de ses yeux à lui, celui des yeux de sa mère à lui. "Lily ne peut être réellement Lily qu'avec des yeux verts", ajoute-t-il avec confiance.
Ce jour-là, Lily ne s'en souviendra pas longtemps, sa mémoire est heureusement faite pour qu'elle oublie très vite le mépris de ces gens pour qui elle n'est qu'une vulgaire attraction foraine.
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Lily a six mois. L'été est arrivé mais elle porte encore cet horrible bonnet de laine qui lui donne des démangeaisons et lui tombe devant les yeux. La famille Potter n'a pas encore honoré la tradition entamée quatre ans plus tôt, à la naissance de James.
Quatre ans plus tôt, Harry avait revêtu son plus beau costume, Ginny sa plus belle robe, et ils avaient présenté James officiellement, devant un parterre de fans et de journalistes. Pour l'occasion, Harry avait lancé un sortilège sur le visage de James, pour qu'il ne rejette pas les lunettes qu'il aimait glisser sur son tout petit nez. Les guérisseurs étaient pourtant formels, le petit n'avait aucun problème de vue. Mais James Potter premier du nom portait des lunettes, et son écho doit en tous points lui ressembler.
Cela avait été encore plus simple deux ans plus tard. Albus était le portrait craché de son père, il avait fait l'unanimité.
Pour Lily c'était plus compliqué. Lorsqu'elle quittait la maison avec sa mère, son visage était toujours dissimulé sous ce bonnet de laine, toujours le même. Un bonnet trop grand qui la dissimulait aux regards curieux. Il se murmurait que ses yeux étaient toujours bleus, et que le Survivant attendait qu'ils deviennent enfin verts pour les présentations officielles.
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Lily a un an. Sa mère ne cesse de venir l'asseoir et Lily se relève, ses petites mains serrant fort les barrières qui entourent le petit tapis où elle passe ses journées. James est assis de l'autre côté des barrières et elle cherche la deuxième tête brune, celle d'Albus.
Elle le découvre posé sur l'étagère, lui jette des « areu » qu'il ignore. Du haut de ses cinq ans James se rapproche et lui sourit. « Ce n'est pas Albus », dit-il, « c'est sa photo. Albus il est en haut dans le grenier. » James lui explique alors ce que sont les images et les photographies.
Lily aime bien écouter quand James explique mais ça ne dure jamais très longtemps parce que maman accourt et le gronde. « Arrête d'embêter ta sœur », dit-elle.
Elle a deux voix, maman. Une voix pour Lily et Albus, douce et chaleureuse, et une voix pour James. Cette voix est dure, elle fait peur à Lily. James dit que c'est normal, parce qu'il est le plus grand, il a des responsabilités, il doit veiller sur elle, sur Albus. Lily ne parle pas encore, elle ne peut pas avouer la vérité, défendre son frère. Alors elle le regarde baisser les yeux et laisse sa mère l'asseoir une énième fois.
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Lily a trois ans. Installée dans sa chaise haute, elle regarde le journal que son père a laissé sur la table. Papa est sur la première page, il tient un monsieur qui saigne. James dit qu'il a arrêté un méchant.
Lily ne sait pas lire mais elle connaît la différence entre un journal et les photographies posées sur le buffet et les étagères. C'est James qui lui a expliqué. Mais il n'a pas su lui dire pourquoi papa était toujours dans le journal.
Albus ne sait pas non plus mais ça lui fait drôlement plaisir à lui, il prend même le journal avec lui quand maman les dépose Lily et lui à la petite école. Il passe ses journées à montrer le journal à tout le monde, répète que c'est son papa en première page. Et Lily court difficilement après lui parce qu'il a promis de veiller sur elle, même s'il l'ignore la plupart du temps.
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Lily a sept ans. Aujourd'hui, c'est James qui fait la une. Lily est grande, elle a appris à lire, elle comprend que tout le monde a hâte de savoir si James suivra les pas de papa.
Il rentre demain à Poudlard et il sourit pour ne pas montrer qu'il a peur.
Lily boude. Elle jure qu'elle ne lui dira pas au revoir. Il avait promis de toujours être là pour elle mais il s'en va quand même. Elle sait qu'elle lui fait de la peine mais c'est plus fort qu'elle.
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Lily a neuf ans. Elle découvre la gare de King's Cross. Papa est très heureux, il a dit "tout le monde t'accompagne à la gare, Albus". James est triste parce que papa n'a jamais insisté pour que tout le monde l'accompagne lui mais il ne dit rien.
Il embête Albus à la place et Lily est assez grande pour trouver ça pathétique. Il ne fait jamais ça d'habitude mais il doit croire que papa et maman s'apercevront qu'il existe s'il embête leur petit préféré. Il se fait gronder et Lily ne dit rien. Il n'avait pas qu'à l'abandonner seule à la maison.
Encore une fois l'imminente ouverture du Temple est reléguée aux pages centrales de la Gazette. Qu'importe la connaissance, qu'importe l'avenir des jeunes sorciers britanniques, le Survivant et son fils, celui qui lui ressemble tant, font la une. Comme toujours.
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Lily a dix ans. Elle lit en douce la Gazette du Sorcier contre la décision de ses parents. Elle cherche les vraies nouvelles, celles de ses frères. Son cousin Louis dit que ce n'est sûrement pas la presse qui lui donnera de vraies nouvelles mais Lily continue de lire les articles parce que ses parents ne savent pas lire entre les lignes écrites par Albus, parce qu'ils ne savent pas faire confiance à James.
Elle aime bien regarder les photographies des pages consacrées aux résultats de la ligue de Quidditch. C'est joli toutes ces couleurs qui bougent très vite dans tous les sens.
Elle aime aussi lire les articles consacrés au Temple. Elle n'a même pas mis un pied à Poudlard qu'elle s'imagine déjà rejoindre l'université sorcière. Elle sera grande, ce sera dans huit ans, le Temple sera ouvert et elle imagine un lieu vaste et lumineux, empli de jeunes de son âge.
C'est son rêve, son idéal.
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Lily a onze ans. Cette fois c'est à elle de découvrir Poudlard. James est là, rassurant, généreux. Albus ne dit rien mais il espère qu'elle soit répartie à Serdaigle ou à Poufsouffle. Il ne veut pas qu'elle soit à Gryffondor, la maison des parents, la maison de James. Et pourtant il est ravi quand elle s'assoit à la table des lions.
Il voit cette répartition comme ordinaire, banale. C'est lui qui a créé la surprise, lui qui s'est démarqué. Et il en est fier.
La preuve, il lui vole la vedette dès le lendemain. Parce que de toutes les classes de Poudlard, c'est la sienne qui a été choisie pour découvrir le Temple en avant-première. Qu'importe la jalousie évidente de James, qu'importe le rêve de Lily. C'est lui qui fait la une, sur le parvis de l'université. Lui qui pose dans les salles et les jardins. On devine bien quelques élèves en arrière-plan mais c'est sur lui que le photographe a braqué son objectif. C'est lui le fils du Survivant après tout.
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Lily grandit. Elle voit ses frères s'éloigner d'elle inexorablement.
Comme si Albus était happé par les ténèbres, comme si James courrait à perdre haleine vers l'attractivité et l'inconnu.
Ils prennent des risques, chaque jour un peu plus. Albus préfère les sombres alliances à l'amitié et s'acoquine des desseins les plus sombres. James nage dans cette amitié infaillible et cet amour aveuglant qu'il convoitait depuis toujours. Pour défendre ce qu'il a de plus cher il se met en danger, traverse ce que la forêt interdite a de plus sombre, subit le Tournoi des quatre écoles, repasse ses Buses après avoir été injustement accusé de tricherie, se relève difficilement des épreuves que la vie lui fait subir.
Il avance et Albus recule. Ils s'éloignent sans même s'en apercevoir. Et Lily fait du sur-place en comptant les jours, les mois et les années.
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Lily a seize ans. La Gazette n'en finit plus d'accuser le directeur de Poudlard de négligence. Ça fait deux mois que Poudlard a été attaquée, deux mois que les journalistes débitent toutes les inepties possibles et inimaginables.
Les trois victimes de l'attaque, Keith Corner, Tallulah Mitchell et Grégory Goyle, eut eu droit à leur portrait en première page. Un des amis de l'héritier du Survivant, une apprentie Auror envoyée à Poudlard par le Survivant et un ancien mangemort, ça fait couler beaucoup d'encre. Jusqu'à une certaine limite.
Alors maintenant la presse s'en prend au directeur de Poudlard, prétend que les enfants n'y sont plus en sécurité, vante les mérites de l'école de magie d'Irlande qui renaît de ses cendres. Le fait qu'elle ait été attaquée quelques années plus tard et soit restée fermée le temps de sa reconstruction est à peine évoqué, la presse préfère affirmer que les élèves y seront plus en sécurité, un point c'est tout.
Et quand Alice Londubat, jeune apprentie Auror, hurle sur tous les toits que les membres de l'école de magie d'Irlande sont des précepteurs proches des Zigaro, la presse dévoile qu'elle a récemment pillé le stock d'alcool du Chaudron Baveur, tenu par sa mère, et qu'elle est alcoolique.
La presse dira deux jours plus tard que Nalani Jordan est instable, parce qu'elle a eu l'idée folle de quitter le ministère de la magie et de créer sa propre équipe de Quidditch.
Les recherches scientifiques de Solenne n'obtiendront pas plus de crédit car la presse a eu vite fait de traîner dans la boue ceux qui n'accordaient aucune interview suite à la mort de Keith Corner.
Mais le pire est bien évidemment réservé à James Sirius Potter. Comme toujours.
Il célèbre ses vingt ans, il a donc le privilège d'apparaître en première page de la Gazette du Sorcier. Les journalistes ont choisi de le représenter de la meilleure des façons, en ressortant une des plus récentes photographies. Les cheveux trop longs et emmêlés, le visage mangé par une barbe épaisse. Hirsute, maigre, le regard fuyant, hagard. Pour marquer le coup, ils lui inventent une forte consommation de drogues et une nuit de débauche avec Juliet Hawkes, qu'ils surnomment "la veuve", depuis la mort de Keith Corner.
Lily a seize ans, et la Gazette du Sorcier lui donne envie de vomir. Finalement rien n'a changé, ça fait seize ans que ça dure.
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J-6
La mer est loin derrière lui, trop loin pour lui venir en aide, trop loin pour l'apaiser. Qu'importe, il ne veut plus se cacher, il ne veut plus rester couché, il ne veut plus pleurer. Il se tourne, étend son cou, regarde les vagues s'échouer sur la plage. Il a envie de courir, de plonger, de s'immerger. De s'enfoncer dans les eaux sombres et froides, de suivre les grands cachalots, de se perdre au milieu des récifs.
Mais il n'en a pas le droit, il le sait. Il en a seulement pris conscience un peu tard.
Ça fait des mois qu'il sombre, qu'il souffre, qu'il végète. Ça fait des mois qu'il se laisse sombrer, qu'il ne fait rien pour se relever. Des mois qu'il cède à la facilité, à l'abandon. Des mois qu'il reste prostré sur lui-même. Faiblement. Lâchement. Égoïstement.
Six mois. Six mois qu'il se laisse aller, qu'il se renferme, qu'il ne fait pas l'effort de retenir sa colère, son agressivité. Six mois qu'il évacue cette rage qui a envahi son cœur, six mois qu'il l'alimente sans jamais chercher à l'éteindre.
Il a enfin compris. Il a tout faux, il fait n'importe quoi. Il trahit ses promesses, repousse ceux qui l'aiment, ceux qui ont besoin de lui. Il trahit celui qu'il a été, celui qu'il n'est plus. Par sa faute.
Il a enfin compris et il est prêt à changer, à redevenir celui qu'il était. Il espère seulement qu'il n'est pas trop tard.
Il lui reste six jours. Six jours pour rattraper tout ce qu'il a fait de mal depuis six mois.
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J-5
Il a choisi de se confronter à la vérité pour mieux la laisser derrière lui.
Il est seul face au miroir, observe lentement ce reflet qui lui donne la nausée.
Il ne se reconnaît plus, il ne se reconnaît pas. Cette image il veut l'oublier. Cette vision de lui-même il veut s'en débarrasser, comme on fait une croix sur un souvenir qu'on ne veut pas conserver.
Il a réfléchi, il a choisi. Il pourrait se rappeler, pour ne plus jamais sombrer, pour ne plus jamais atteindre cet extrême. Mais il préfère oublier. Oublier qu'il n'a pas su affronter ses démons.
Alors il frappe, éclate en des milliers de verre ce reflet qui le dégoûte. Le sang coule sur les ciseaux, se mêle aux cheveux qui tombent au sol. Sa barbe connaît le même sort. Il se déshabille, brûle ses vêtements, saute sous la douche, enfile des vêtements neufs, simples, propres, vierges de tout souvenir.
Il vide sa besace, fait le tri dans ses affaires. Il est un nouvel homme, un nouveau lui. Il n'est plus cet adolescent idéaliste qui se nourrissait d'espoir, il n'est plus cet homme aigri dévoré par le désespoir.
Il passe sa main dans ses cheveux qui profitent d'être courts pour se reformer en épis. Il redécouvre le grain de sa peau et la couleur de ses yeux. Il est James. Le nouveau James. Celui qui cesse de s'apitoyer sur son sort, celui qui va penser aux autres avant de penser à lui.
Il plie le bout de papier, le pose en évidence sur la table basse. La Confédération Magique Internationale a accepté sa demande express, il quitte l'Océanie. Il ajoute quelques mots d'excuse, de tendresse, d'amour. Ses acolytes comprendront, il en est sûr.
Le Portoloin est juste là, prêt à l'amener à l'autre bout du monde. Il s'en saisit sans un regard en arrière.
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J-4
Les premières tentations naissent à Chicago. Il retrouve ses rues polluées et ses petits cafés, sursaute en croyant voir Keith à chaque coin de rue. Son cœur se serre, ses muscles se tendent. Il pourrait faire marche arrière, personne n'en saurait jamais rien. Mais il n'a pas le droit de succomber, pas le droit de renoncer.
Combien de fois a-t-il essayé, combien de fois a-t-il échoué ?
Il n'a jamais compté, mais il bien dû essayer une vingtaine de fois.
Il a voulu par trois fois rejoindre Natasha à Beauxbatons. Et trois fois il s'est arrêté devant le grand portail de l'école, écrasé par les regrets.
Il a voulu parler à Nalani, la dissuader de mettre sa vie en l'air. Il s'est arrêté parce qu'il ne pouvait lui reprocher d'avoir fait les mêmes erreurs que lui.
Il a voulu retrouver la chaleur de Susie, pleurer dans ses bras. Il s'est arrêté devant le petit restaurant, dévoré par la honte.
Il a bien essayé de se faire soigner, il a marché jusqu'à Sainte-Mangouste, il voulait retrouver Keanu et Solenne, il s'imaginait même suivre une thérapie collective, avec tous ses amis. Il s'est arrêté devant les portes de l'hôpital, terrassé par la tristesse.
Il a pensé à Mael mille fois. Il a commencé des tonnes de lettres sans jamais trouver les mots. Il écrivait, raturait, trouait le parchemin, et finissait toujours par le froisser, envahi de remords.
Il ne les a pas oublié. Il n'a pensé qu'à eux pendant six mois. Si fort qu'il s'est maudit de ne pas trouver le courage, de les abandonner, de ne pas être assez solide pour les réconforter, de ne pas comprendre qu'ils ne pouvaient se relever qu'ensemble.
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Arrivé devant le petit appartement il s'arrête, fixe la porte comme il l'a toujours fait. D'ordinaire, il se contentait de sourire, enivré par les sons étouffés. La musique, les cris de joie, le rire de Keith, inimitable. Cette fois c'est le silence qui l'accueille, le silence que Juliet a toujours détesté. Il desserre ses poings, pose son doigt sur la sonnette. C'est comme si un poids immense s'envolait.
La porte s'ouvre et son cœur se serre. Juliet est méconnaissable. Les yeux injectés de sang, les cheveux sales, son corps disparaissant sous des vêtements trop grands pour elle. Elle porte le pull préféré de Keith. Un vieux sweat aux couleurs de Serdaigle.
Certains penseraient sûrement que le plus dur restait à venir, mais James sait que c'est faux. Il est là, il est prêt et lorsque Juliet se jette dans ses bras, il sait qu'il a fait le bon choix.
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J-3
- Je ne peux pas le faire, James.
- Ce n'était pas une question, Juliet. Ni même une proposition. C'est un fait, une évidence. Il faut que tu sois là. On ne peut pas vivre ça sans toi.
Les mots sortaient sans qu'il ne les cherche. Il n'éprouvait ni rage ni colère, la douceur avait pris le pas sur l'agressivité, il se sentait mieux. Beaucoup mieux. Il se sentait revivre.
La veille au soir, Juliet s'était effondrée, et il l'avait bercée patiemment, pendant des heures, jusqu'à ce qu'elle s'endorme. Lui n'avait pas dormi, préférant ranger et nettoyer le petit appartement, essayant de ne pas pleurer face à toutes les photographies de Keith affichées un peu partout. Il restait concentré, rejoignait Juliet dès qu'elle s'agitait. Il lui préparait à boire, à manger. Il lui avait fait couler un bain, l'avait déshabillée avec pudeur, avait frotté son dos et séché ses larmes.
- Lui ne sera pas là.
Elle parlait de Keith sans arrêt. Elle tremblait de faire ce qu'il ne pouvait plus faire, ce qu'il ne pourrait plus faire. Elle refusait d'aller mieux, et l'idée de sourire lui paraissait grotesque.
- Tu serais triste si je mourrais demain ?
Elle le frappa. Elle ne voulait plus entendre parler de la mort.
- Qu'est-ce que ça changerait, au fond ? On ne se voit plus. On ne se parle plus depuis six mois. Si je mourrais demain, Juliet, ça ne changerait rien.
- Si, ça changerait tout. Je ne veux pas que tu meures. J'ai perdu mon petit-ami, je ne veux pas perdre mon meilleur ami.
- Alors viens avec moi.
- Non. Non, James. Vas-y, je ne t'en voudrai pas. Je n'en voudrai à personne, tu le sais bien.
- Tu crois qu'on aime plus fort en amour qu'en amitié ?
- Non. Je ne crois pas. Je n'en sais rien. Je crois que tu aimes Mael aussi fort que tu aimes Natasha. Différemment mais aussi fort.
- Alors Susie et Oscar aimaient Keith autant que tu l'aimais ?
- Je l'aime toujours, James.
- Moi aussi je l'aime toujours. Eux aussi l'aimeront toujours, tu sais. Et pourtant ils se marient dans trois jours. Ils avancent. Parce que la vie grandit dans le ventre de Susie. Parce que la vie continue.
- Tu ne trouves pas ça injuste ?
- Que la vie continue alors que Keith n'est plus ? Si. Bien sûr. J'ai passé les six derniers mois à ne penser qu'à ça, à combien c'est injuste, à combien c'est révoltant. On a essayé de changer ça, on a essayé de le faire revenir, de remonter le temps. Et puis on a laissé tomber, parce que des tas de gens perdent leurs proches, parce que la mort est inéluctable.
- On ne meurt pas à dix-neuf ans.
- Certains meurent bien plus tôt, bien plus jeunes.
- C'est dégueulasse.
- Oui. As-tu déjà imaginé ce qui ce serait passé si les rôles avaient été inversés ? Si c'était toi qui étais partie et lui qui était resté ? Je le fais toutes les nuits. Toutes les nuits j'implore les Zigaro de me tuer moi, de le laisser en vie. Je nous maudits de ne pas être restés tous ensemble, je me persuade que tout aurait pu être différent si on avait pu les combattre, ensemble. Mais Keith est mort et nous devons supporter d'être en vie. De vivre sans lui. Et je crois que si j'avais été à sa place, je n'aimerais pas cette distance qu'on a tissé entre nous. Pour ça on ne peut accuser personne, Juliet. Ce n'est pas la faute des Zigaro, ce n'est pas la faute de la mort, ce n'est certainement pas la faute de Keith. C'est nous qui avons refusé de nous aider. On s'est abandonnés les uns les autres. Moi le premier.
- Je croyais que tu détestais cette place de leader.
- Oui. Je l'ai détestée parce qu'elle ne correspondait pas à mes idéaux. Mais je suis prêt à la prendre, cette place, à devenir un leader si ça nous permet de nous retrouver.
- Je ne viendrai pas.
- Tu viendras. Keith n'aimerait pas que tu restes seule, Keith ne voudrait pas que tu abandonnes ceux qui t'aiment.
- Je ne peux pas, James. Je vais fondre en larmes à la moindre occasion, je vais gâcher la fête.
- Les gens pleurent à un mariage. Je serai à tes côtés, je te soutiendrai. Je pleurerai avec toi, même, peut-être.
- Ca va faire de jolies photos. J'imagine bien Oscar et Susie les montrer à leur gosse, plus tard. "Pourquoi tata Juliet et tonton James pleurent à votre mariage ?"
- Tu te projettes, c'est bien. C'est le signe que j'attendais.
- Le signe de quoi ?
- Le signe de l'espoir. Tu veux bien essayer ta robe ?
- Quelle robe ? Putain, James, je t'ai dit que je ne viendrai pas ! J'ai rien à essayer, mes armoires sont vides, ou pleines de t-shirts sales, va savoir, mais j'ai rien pour me rendre à un foutu mariage !
- J'en ai acheté une. Il faudra sûrement l'ajuster, je ne suis pas un connaisseur.
Il déplia une longue robe d'été, légère et fluide, une robe simple, agréable au toucher. Juliet caressa l'étoffe alors que coulaient ses larmes.
- Bleue nuit. Tu fais chier. Tu croyais que j'allais changer d'avis en m'offrant une robe aux couleurs de Serdaigle ?
- Je n'ai jamais parlé de te faire changer d'avis. Je savais que tu viendrais. Parce que tu es mon amie et parce que je t'aime. Je ne veux pas te perdre, Juliet.
- James…
La voix de Juliet s'éteignit. Les sanglots faisaient leur grand retour, lui rappelant qu'ils étaient devenus son monde, son univers de désespoir. James la serra de toutes ses forces. Il partageait son malheur. Mais il savait que dans ses bras à elle il avait moins mal. Il savait aussi qu'il ne tenait qu'à lui de le montrer à Juliet, de lui faire comprendre qu'ils pouvaient s'entraider, se soutenir.
Il savait surtout qu'il ne voulait pas perdre un autre de ses amis. Alors il la berça de toutes ses forces, de tout son amour. Et il espéra que, où qu'il soit, Keith soit heureux de les avoir rassemblé.
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J-2
Hôpital Sainte Mangouste
"Pour préserver votre identité, l'appel de votre nom se fera par le biais de la magie, directement dans votre esprit"
Un concept révolutionnaire, proposé par Solenne un an plus tôt, aujourd'hui adopté par tous les guérisseurs de l'hôpital.
Près de la fenêtre, une jeune femme sursauta. Elle se redressa, plaqua son sac à main contre son buste et se dirigea vers la porte la plus proche. Sur le panneau il lut "Solenne Oranche - Guérisseuse chercheuse" et un élan de fierté le gagna. Il n'était pourtant responsable de rien, il ne l'avait jamais aidée à réviser, ne lui avait jamais rien appris, bien au contraire. Mais il était fier de son amie, fier d'être son ami. Fier du parcours de Solenne qui n'avait rien demandé à personne et s'était construite seule.
Il s'était installé dans le recoin le plus sombre de la salle d'attente, son visage légèrement métamorphosé pour ne pas attirer l'attention des curieux. Les patients défilaient et il ne resta bientôt plus que lui dans la salle. Il entendit la voix claire de Solenne raisonner directement dans sa tête, alors qu'elle l'appelait par son nom complet. Il se leva, jeta un dernier coup d'œil dans le miroir pour reprendre son apparence normale et entra dans le bureau dès que la porte s'ouvrit.
Il la découvrit, assise dans un large fauteuil, et le choc lui donna la nausée. Le même choc et la même nausée que lorsqu'il avait affronté son propre reflet, trois jours plus tôt. Le même choc et la même nausée que lorsqu'il avait revu Juliet, deux jours plus tôt.
Il se souvenait de l'adolescente qu'elle avait été, grande et élancée, assumant ses rondeurs, levant les yeux au ciel à chaque fois que Nalani vantait les bienfaits du sport. A l'époque, Solenne aimait répéter que les rondeurs étaient un signe de bonne santé, qu'il ne fallait jamais tomber dans les extrêmes, ni trop gros ni trop maigre.
Solenne, c'était la force tranquille, toujours bien dans sa peau. Elle n'avait pas connu les déboires adolescents. Oscar se trouvait trop petit, Susie trop grosse, Keith n'aimait ni ses cheveux bouclés ni l'acné qui avait longtemps coloré ses joues, Pepper avait souffert d'une poitrine développée trop tôt, trop rapidement, et Clifford s'en était discrètement réjoui. Mael se trouvait trop grand, Nalani trop musclée, Louis trop pâle. Et Solenne ne se plaignait jamais, Solenne rassurait tout le monde, Solenne veillait à ce que les assiettes soient assez remplies, assez variées, assez équilibrées.
La fin de Poudlard avait changé beaucoup de choses, à commencer par son apparence. Ses études étaient très prenantes, trop prenantes. Elle y consacrait ses nuits, son sommeil, sa faim, sa soif, ne savait plus ce que temps libre signifiait. Elle perdait du poids, régulièrement, et des cernes profonds se creusaient sous ses yeux. James l'avait noté, James s'en était inquiété, mais Solenne avait souri, Solenne avait dit "c'est normal, ça ira mieux plus tard", Solenne avait promis.
Ça n'allait pas mieux. Ça n'aurait pu être pire.
Solenne avait perdu toute rondeur, toute forme. Solenne était un fil, une tige. Elle portait des lunettes pour reposer ses yeux fatigués, ses cheveux avaient changé de couleur, comme éteints par l'absence de soleil, elle les avait coupé courts, nuque et tempes rasées. Sa blouse blanche reposait sur elle comme un drap sur un piquet, dévoilant une absence totale de poitrine, de courbes, de hanches.
Passé le choc James se précipita vers elle. Il voulait l'étreindre, lui communiquer cette douce chaleur qui renaissait depuis trois jours en lui. Mais elle l'arrêta d'un regard froid, d'un regard dur. Il encaissa, elle avait des tas de raisons de lui en vouloir. Ils avaient tous des tas de raisons de s'en vouloir. Il insista, elle le repoussa. Il insista encore et elle tira sa baguette.
Ses gestes étaient mécaniques, ses yeux étaient deux perles d'acier. Elle ne voulait pas qu'il s'approche, elle ne voulait pas lui parler. Elle désigna une chaise derrière lui et il prit place. A chaque fois qu'il ouvrait la bouche elle le faisait taire d'un geste sec. Il en comprit la raison quand Keanu débarqua.
L'ancien Serdaigle fit quelques pas dans le bureau, laissant la porte claquer dans son dos, perdu dans la lecture d'un gros dossier. Il sursauta en voyant James, l'observa, stoïque. Visiblement, si elle avait tenu à ce qu'il soit présent pour écouter ce que James avait à leur dire, elle n'avait pas prévenu Keanu de sa présence.
James se redressa, s'autorisa à sourire. Après six mois d'absence, il se consumait d'une envie folle de serrer tous ses amis dans ses bras. Mais le poing que Keanu écrasa sur son nez le stoppa net. Il se sentit chanceler, se raccrocha à la chaise en se tenant le visage. Il avait oublié combien un nez cassé pouvait être douloureux.
Il n'eut pas le temps de poser la moindre question, Keanu s'approchait de lui, furieux, hors de lui, hurlant sa rage et sa déception. Il parlait si vite que James ne comprenait pas tout, à peine quelques bribes qui lui donnèrent le tournis. La dépression de Solenne, la culpabilité exacerbée de Keanu, celle d'Alice.
- J'ai été recalé ! Alice a failli perdre son boulot !
Si James avait cru souffrir, il comprenait que certains de ses amis avaient dû supporter bien pire.
- Et toi tu étais où pendant tout ce temps ? Au Guatemala ? A Tombouctou ? A nager avec les dauphins pendant que tes prétendus amis sombraient ?!
La Gazette. Un journaliste avait appris il-ne-savait-comment que James avait nagé avec les cachalots.
- Je n'ai pas...
- Ta gueule James ! On a tout perdu, Alice s'est mise à boire parce qu'elle n'a pas réussi à venger la mort de Keith, Solenne et moi avons sombré parce qu'on n'a pas pu le sauver ! Et tu n'as rien fait pour changer ça !
- Je...
- T'avais dit que tu serais toujours là. T'avais onze ans, et on t'a tous cru. On était tous tellement heureux d'entrer dans ce cocon que tu as tissé autour de toi, de te suivre dans tes délires, de combattre à tes côtés ! Et puis t'es parti, créer une nouvelle bande, avec des types comme toi, vous vous croyez assez forts pour sauver le monde ! Mais quand il a fallu se battre contre les Zigaro c'est nous qui étions là ! Pas tes petits copains d'Asie ou d'Amérique ! Nous, ceux que t'avais choisis à onze piges ! Ceux que tu as abandonné sans te retourner !
- Arrête.
Solenne se redressa, s'interposa, fit reculer Keanu qui continuait de hurler.
- Arrête Keanu, tu es injuste. James n'est pas responsable de la mort de Keith. Il a tout fait pour empêcher ça et tu le sais.
- Pourquoi il est là alors ? Pourquoi t'es là, Potter ? Pourquoi tu restes prostré sur ta chaise, à pleurer comme un gamin ?
James ferma les yeux, serra les poings. La colère lui brûlait les doigts. Elle n'était jamais loin. Mais il avait fait un choix, et il comptait bien s'y tenir. Il se redressa, repoussa Solenne, s'approcha de Keanu.
- Vas-y mec. Frappe moi. Je ne compte pas me défendre.
Fulminant, Keanu hésitait. Il bouillait de rage, et jamais James ne l'avait vu dans pareil état.
- Moi aussi j'ai été en colère, tu sais. Je le suis encore et je sais qu'elle ne va pas s'envoler avant longtemps. Peut-être jamais, j'en sais rien. Mais la culpabilité est devenue plus forte que la colère, plus forte que la tristesse. Je... Je n'accepte pas de risquer de vous perdre. Je veux dire... Il m'est difficile d'être là, avec toi, alors que Keith ne le peut pas. Mais on l'a perdu, Keanu. Je ne dis pas que j'ai plus souffert que toi, que vous, je dis juste que je ne veux pas apprendre ta mort dans trente ans, soixante, cent ans, que sais-je et m'en vouloir de ne pas avoir profité de ta présence. Parce que tu es vivant, parce que je t'aime, parce que tu fais partie de ma vie, parce que j'ai envie de faire partie de la tienne.
- Tu ne peux pas, murmura Keanu. Tu ne peux pas nous abandonner et revenir la bouche en cœur six mois après. C'est trop tard, James. Le mal est fait.
- Il m'a écrit avant-hier, intervint Solenne. Il est arrivé à la dernière étape du deuil et, plutôt que de se reconstruire, il a choisi de nous reconstruire. Nous, ses amis.
- C'est trop tard, répéta Keanu.
- N'oublie pas qu'il n'a jamais voulu être notre chef, rappela Solenne. Et toi, James, n'oublie jamais que tu es notre leader. Quoi que tu en penses, quoi que tu fasses, tu es celui qui nous as rassemblés. La Clef du Rassemblement, tu te souviens ? Tu aurais dû rester. Tu aurais dû faire ce que tu avais toujours su faire jusque-là, nous rassembler.
Quelque part, tout au fond de son cœur, James trouvait cela injuste. Lui aussi avait souffert et, Mael mis à part, aucun de ses amis n'avait tendu la main vers lui. Mais Solenne avait raison, c'était autour de lui que leur bande s'était construite.
- J'aurais dû être là pour vous, reconnut-il. Je souffre moi aussi, tu sais ?, murmura-t-il en s'approchant de Keanu. C'était le pire moment de ma vie. Et je sais que rien ne sera plus pareil sans lui mais... Je suis là pour nous aider à aller mieux. Parce que je crois qu'on peut à nouveau être heureux. Je crois qu'on peut se forger des tas de bons souvenirs. Je crois qu'Alice et toi pouvez être heureux ensemble, qu'on arrivera peut-être même un jour à rire, tous ensemble, sans éprouver de culpabilité. Je crois que c'est ce qu'il aurait voulu. Si j'avais été à sa place, et crois-moi je l'ai voulu très fort ces derniers mois, j'aurais voulu te voir sourire, te voir heureux. Te voir devenir père, te voir devenir le médicomage le plus doué de l'histoire de Sainte-Mangouste, voir Solenne créer des anti-poisons aux pires maladies sorcières... Keanu, je sais que ce sera difficile. Je sais qu'on a laissé la colère et l'aigreur prendre le pas sur notre amitié. Mais Oscar et Susie se marient après-demain.
- Ils ont annulé la fête. T'es peut-être pas au courant mais on n'est plus invités. Ils se marient en petit comité, seulement entourés de leurs proches.
- Les amis ne sont-ils pas des proches ?, murmura James en se rappelant des mots de Slawomir.
- Personne ne te suivra, James. C'est dans deux jours...
- Juliet est là. Je l'ai déposée ce matin chez Clifford et Pepper. Avec eux on est déjà quatre. Avec vous on sera deux de plus. Je verrai les autres demain.
Keanu leva un regard ahuri vers lui. James était là, après six mois d'absence. James ne ressemblait pas aux dernières photographies de la presse, il avait retrouvé ce regard timide et cet air un peu gauche. C'était James, le maladroit, l'idéaliste, qui n'avait pas peur des défis. James qu'il blindait de reproches parce qu'il lui fallait un coupable, James qui n'avait rien fait de plus ou de moins qu'eux. James qui avait fait le premier pas, comme toujours.
Ils s'étreignirent longuement, brutalement, comme deux frères écorchés par la vie. Et lorsqu'ils se séparèrent avec gêne, Solenne ne refusa pas la tendresse de James. Les excuses et les remords viendraient plus tard, ils avaient des amis à convaincre, un mariage à organiser.
- Dans le doute, ne prévenez pas Oscar et Susie, ordonna Solenne. On est tous encore trop faibles pour assurer quoi que ce soit.
- Tu crois que c'est mieux de débarquer sans prévenir ?, douta Keanu. C'est quand même leur mariage.
Solenne balaya ses doutes d'un revers de la main.
- T'auras assez de boulot à convaincre Alice. Je préviendrai Irina et Jean-Paul. Tu t'occupes des autres ?
James acquiesça. Il avait déjà écrit à Louis et Fred. Il ne restait plus que Mael et Nalani. Il rêvait également de retrouver celle qui aurait dû être sa cavalière. Mais Natasha avait été claire. Elle ne voulait le voir revenir qu'une fois prêt à se reconstruire. Et il n'était pas sûr d'y parvenir en deux jours.
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J-1
Il n'était pas aisé de rejoindre la petite île de Wigglebay, au large de Whitby. C'était pourtant sur cette minuscule portion de terre entourée par les flots que Nalani avait posé ses valises six mois plus tôt.
En bon féru de quidditch, James connaissait l'histoire et le développement de son sport favori au sein de la communauté qui l'avait vu grandir. La Grande-Bretagne possédait son propre championnat, comme bien des pays à travers le monde. Même si le quidditch était pratiqué depuis bien plus longtemps, la Ligue de Grande-Bretagne et d'Irlande fut fondée en mille six cent soixante-quatorze, afin de protéger le Secret Magique. Les treize meilleures équipes furent sélectionnées pour faire partie de la Ligue et les autres durent se dissoudre. Au fil du temps, rares furent les hardis qui tentèrent de créer une nouvelle équipe, et tous connurent un vif échec. La Ligue était toujours constituée des treize mêmes équipes historiques et chaque jeune joueur britannique rêvait d'en intégrer une tout comme il rêvait d'intégrer l'équipe nationale qui défendait le pays lors des coupes d'Europe et du Monde.
Six mois plus tôt, Nalani Jordan avait quitté le ministère de la magie, et le poste qu'elle occupait au département des jeux et sports magiques. On la disait pourtant douée et nombreux étaient ceux qui lui prédisaient un avenir professionnel radieux.
Mais la mort de Keith Corner avait tout changé. Nalani avait vu la vie sous un autre jour, comme si elle comprenait seulement à dix-neuf ans que tout pouvait s'arrêter brutalement.
Elle avait coupé tous les ponts. Sa famille, ses amis, sa carrière, elle avait tout laissé derrière elle pour s'installer sur cette petite île abandonnée. Avec cette idée folle de créer quelque chose de grand, de passionnant, d'assez prenant pour lui redonner le goût de vivre.
L'île étant très petite, James n'eut aucun mal à retrouver son amie. Et la vérité ainsi dévoilée lui serrait le cœur. Parce que Nalani avait choisi de ne pas être triste, parce que Nalani était restée bloquée à l'étape du déni, parce que Nalani avait remplacé les larmes par un projet d'envergure, beaucoup trop grand pour elle.
Elle avait investi jusqu'à la dernière noise qu'elle possédait en matériel, s'était passée de main d'œuvre, avait tout fait elle-même, seule. De loin, James observait le terrain d'entraînement aux anneaux inégaux, le vestiaire inachevé, les pistes de course inexploitables. Tout était à refaire, et la volonté de Nalani ne suffirait pas.
Le processus serait plus long pour elle que pour n'importe lequel de leurs amis, Juliet comprise. Nalani avait remplacé la mort par la création, elle avait vu en la mort l'opportunité d'une renaissance, elle ne se relèverait pas d'un deuxième choc, d'un nouvel échec.
Alors James se retroussa les manches et avala les quelques mètres qui le séparaient de son amie.
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Le même jour, quelques heures plus tard
- Je ne savais pas comment la faire changer d'avis. Alors je lui ai proposé un marché. Elle vient au mariage et, en échange, je trouve un moyen de l'aider à réaliser son rêve.
Londres, en ce début de soirée, était animée. Les terrasses des pubs ne désemplissaient pas, les musées tardaient à fermer, les cinéphiles patientaient avant l'ouverture d'une salle. Cette ébullition avait permis de détendre l'atmosphère, de rendre moins lourdes leurs retrouvailles.
Mael lui faisait face, moins maigre et moins terne que leurs amis, mais pas moins marqué par la mort de Keith. De loin, James l'avait pris pour un moldu. Il doutait même que Mael porte encore sa baguette sur lui. C'était comme si la magie l'avait tant déçu qu'il avait décidé de l'abandonner.
- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de la suivre dans ses délires.
Mael détournait le regard. Ils avaient passé neuf ans à tout se dire, à ne rien se cacher, à vouer une confiance totale à l'autre. Keith aimait les appeler les siamois, parce qu'ils avaient une relation privilégiée, qu'ils se comprenaient toujours et parce que, jusque-là, ils avaient toujours pu compter l'un sur l'autre.
Et James se maudissait d'avoir perdu ce lien, cette force, cette amitié solide, cette relation qui avait été la plus belle à ses yeux.
Il connaissait Mael sous toutes ses coutures. Ses manies, ses habitudes, ses tics nerveux. Mael doutait de tout, tout le temps. Éternel optimiste, toujours souriant, il dissimulait toujours cette peur primaire en lui. La peur de l'échec, la peur de décevoir ses parents et ses sœurs, la peur de s'être trompé de carrière, la peur d'avoir fait les mauvais choix. Mais une peur surmontait toutes les autres, celle de perdre Nalani.
Il était tombé amoureux de sa nuque, de son dos, de ses cheveux, dès leur arrivée à Poudlard, près de dix ans plus tôt. Il avait longtemps eu peur de ne jamais lui plaire, il avait longtemps eu peur qu'elle lui préfère Fred et il avait eu peur de la perdre dès qu'ils s'étaient rapprochés. Il avait tendance à l'idéaliser, comme tout homme amoureux, mais ne parvenait pas à passer outre. Et le seul qui connaissait la vérité à ce sujet l'observait avec inquiétude sans toucher à sa bière.
- Vous vous êtes séparés ?
- J'en sais rien. Sans doute. Je ne l'ai plus revue depuis notre escapade ratée à Cordes-sur-Ciel.
La voix de Mael avait changé, bien plus que son apparence. Le doute s'était envolé, la peur l'avait quitté, et seule la résignation demeurait. Il n'avait plus peur de perdre Nalani. Il était persuadé de l'avoir déjà perdue.
- Vous allez vous voir demain. Tu pourras lui parler.
- Pour lui dire quoi ? Elle a décidé de changer de vie. Elle ne répond plus à ses parents, s'est brouillé avec ses sœurs, a quitté son job... Elle passe tout son temps sur cette île.
- Je crois que c'est important pour elle. Plus important que ce que j'imaginais. Peut-être qu'elle a besoin d'aller jusqu'au bout de cette idée folle pour se reconstruire.
- C'est voué à l'échec. Personne n'a réussi. Elle a contacté des tas de joueurs et personne ne veut la suivre. Je les comprends, les mecs, ils veulent en faire leur métier, ils veulent tous intégrer l'équipe nationale, pas jouer entre eux sur une île que personne ne connaît.
- Elle pourrait y arriver, assura James. Ce n'est pas impossible. Rien ne l'interdit.
- Sauf l'Histoire.
- L'Histoire est en perpétuel mouvement. Des faits viennent s'ajouter inéluctablement. Rien n'est figé.
- Elle ne peut pas y arriver seule.
- C'est pour ça que je lui ai proposé mon aide.
- Mais tu crois quoi ? Ça prendra plus de dix jours, James ! Tu crois que tu peux abandonner la Confédération Magique Internationale pour te lancer dans le quidditch ? Tu crois que tu peux tout quitter pour aller vivre reclus sur cette île ? Tu partiras dès qu'arrivera une nouvelle mission...
- Je ne veux rien arrêter. Je ne veux pas revenir en arrière. Je veux qu'on aille de l'avant, tous ensemble. Et je crois qu'un projet commun nous aiderait à y parvenir. C'est un beau projet. Ce pourrait être une belle réussite si on s'y mettait tous.
Mael balaya quelques miettes d'un revers de main plutôt brusque, qui fit trembler les verres et la table.
- C'est des conneries. Je te connais, tu fais ça parce que tu culpabilises. C'est Alice ? C'est Keanu ? T'as forcément dû les voir pour dire des conneries pareilles. Ou alors c'est juste toi qui t'es réveillé un matin en te disant « par Merlin, ils vont tous mourir si je ne les sauve pas ». T'es pas un héros, James. Et ce n'est pas péjoratif. T'as le droit d'être... normal. Alice a complètement vrillé, elle a essayé de cramer les locaux de la Gazette, elle fait n'importe quoi depuis la mort de Keith. Tout ça parce qu'elle est Auror. Ça se saurait si les criminels ne s'en prenaient qu'aux Aurors. Ça se saurait si les Aurors arrivaient toujours au bon moment pour éviter que les criminels n'atteignent leur but. Et Keanu et Solenne pareil. Des tas de gens meurent tous les jours de par le monde et les médecins ne cessent pas de vivre ou d'exercer pour autant.
- On a un vécu commun, une histoire particulière qui nous lie. Tu ne peux pas le nier. On a partagé, vécu, subi trop de choses ensemble. En contrepartie on voulait juste préserver notre union, rester tous ensemble, toujours. Et Keith est mort. On l'a mal vécu, chacun à sa manière. On a laissé cette tragédie nous éloigner alors qu'on aurait dû... j'aurais dû...
- Arrête. Faut arrêter se laisser bouffer par la culpabilité. T'es pas le seul à être parti, t'es pas le seul à t'être éloigné. Je vis dans la même ville qu'Alice mais je ne l'ai pas vue une seule fois en six mois. On a tous déconné. Ça ne m'étonne pas que ce soit toi qui fasses le premier pas mais fais-le par envie, pas par culpabilité.
- C'est toi qui as fait le premier pas, rappela James.
- Cordes-sur-Ciel ?, lâcha Mael, désabusé. Une vaine tentative de vous retrouver, Nalani et toi. Je ne pensais pas à Oscar, à Pepper, à Juliet. Je pensais à moi.
- On s'est tous montrés égoïstes.
- On a tous souffert.
- Certes. Mais souffrir ne nous donne pas le droit de faire souffrir ceux qu'on aime.
Cette phrase, il l'avait murmurée sans effort, avec évidence. Et pourtant, il avait fermé les yeux sur l'inquiétude de Lily, n'avait pas répondu à Blaise, ni à Natasha. Pendant des mois.
- Tu dors où ce soir ?, reprit Mael.
- Je ne dors pas ce soir. Ce soir j'ai envie de croire qu'il n'est pas trop tard pour rattraper mes erreurs. Alors j'ai décidé de te suivre, comme une ombre, quoi que tu fasses.
- J'avais l'intention de rentrer chez moi regarder un match à la télé en mangeant une vielle part de pizza froide.
- Chouette programme. J'ai de la bière dans le sac. Je lui ai lancé un enchantement de fraicheur perpétuelle.
- Tu n'y connais rien en foot.
- Tu m'apprendras.
- Si Chelsea gagne ce soir, ils passeront devant Liverpool.
- Ah, super.
- Non. C'est Liverpool qui mérite de gagner.
- Je supporterai donc Liverpool. Regarde, je porte un t-shirt rouge. Ils jouent bien en rouge, hein ?
- Tu m'as manqué.
- Toi aussi, mec. T'as pas idée d'à quel point tu m'as manqué.
Mael esquissa un sourire. Un vrai sourire. Le foot et la pizza froide pouvaient bien attendre, la soirée ne faisait que commencer et ils avaient six mois à rattraper. La nuit promettait d'être belle.
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Jour J
Gazette du Sorcier, édition spéciale : « Mariage d'Oscar Dubois et Susie Finigan : l'Héritier du Survivant assistera-t-il au mariage de ses amis ?
Le jour tant attendu est enfin arrivé. Une centaine de curieux et plusieurs dizaines de journalistes sont déjà en place aux abords du parc de Seven Oaks où s'uniront cet après-midi le fils du célèbre joueur de quidditch Olivier Dubois et la fille de Seamus Finigan, l'Auror qui a partagé le dortoir du Survivant à Poudlard.
L'union des fils-de
Quel est l'intérêt de ce mariage, au fond ? Oscar Dubois est un employé ordinaire du département des sports et jeux magiques du ministère de la magie. Sa future épouse est la tenancière d'un modeste restaurant dont la qualité n'égale pas la prétention. Retrouvez par ailleurs en page deux la critique de notre spécialiste culinaire sur le menu « banal et sans saveur » concocté par Susie Finigan.
Ce qui nous intéresse, au fond, c'est que les deux jeunes gens comptent dans leur entourage le célèbre et insaisissable Héritier du Survivant.
James Potter sera-t-il présent ?
Toutes nos questions sont restées sans réponse. Harry Potter ne souhaite pas aborder le sujet de son fils aîné – il se murmure qu'il n'a plus vu son fils depuis des années-, les familles Finigan et Dubois n'accordent aucune interview et le futur mari rappelle à qui veut bien l'entendre que la cérémonie sera intime et que les mariés ne seront entourés que de leur famille proche.
On ignore donc si James Sirius Potter assistera à l'union de ses amis. Ni même s'il foulera le sol anglais.
Lui qui prônait les valeurs de l'amitié demeure aux abonnés absents.
Mariage arrangé ?
A première vue, Oscar Dubois et Susie Finigan forment un couple heureux, quoique banal et sans relief. Mais ils sont tous deux des fils de, et on est en droit de se demander si le mariage qui sera célébré cet après-midi est réellement un mariage d'amour.
James Potter n'a eu de cesse de vanter les mérites de l'amitié, et nombreux ont été ses supporters. Une bande nombreuse, d'apparence soudée, qui a aboli la rivalité des maisons de Poudlard. Des amis à Serpentard, lui qu'on disait pourtant raciste. Des amis moldus, sang-mêlé, sang-pur. Des amis de toutes les couleurs, de toutes les origines.
Une amitié idyllique ? Un peu trop. N'oublions pas que James Sirius Potter s'est choisi pour amis le fils de Dean Thomas, la fille de Lee Jordan, deux Weasley, deux fils de professeurs, dont l'aînée des Londubat et, bien sûr, Oscar Dubois et Susie Finigan. Une majorité de fils de, donc, qui ont monté un mur de protection autour de lui, couvrant ses mauvaises actions et ses choix fâcheux.
Alors, sera-t-il là ? Reviendra-t-il en Angleterre pour attirer toute la couverture médiatique ? Rien n'est moins sûr.
Réfléchis bien, Héritier, tous les journalistes du pays t'attendent à Seven Oaks. »
James n'avait pas pris le temps de lire la Gazette du Sorcier. Il n'avait pas de temps à perdre. Et s'il avait lu l'article, il en aurait souri avec sagesse. Avec malice. Les journalistes pouvaient bien l'attendre en Angleterre, c'était le sol français qu'il foulait.
Le temps était doux dans le sud de la France. James s'était installé dans une petite clairière, au sein de la forêt qui bordait l'école de Beauxbatons. Dans ce lieu inhabité, les insectes étaient rois. Les papillons et leurs ailes colorées, les fourmis qui suivaient toutes le même chemin et même quelques abeilles qui butinaient les quelques bourgeons ensoleillés. Cette observation requérait toute son attention. Elle lui permettait surtout d'attendre sans trop penser.
Natasha le rejoignit peu après que sonnent les douze coups de midi. Elle portait une jolie robe vert tendre et il espéra que c'était un bon présage.
- Je suis heureux de te voir.
Il sourit et elle sursauta, parce qu'elle reconnaissait ce sourire un peu gauche et surtout parce qu'elle avait eu peur de ne plus jamais le voir.
- J'ai reçu ta lettre, dit-elle inutilement. Je viens de la lire.
- Tu n'as pas hésité ?
- Je voulais voir par moi-même si tu disais vrai.
Il avait tout couché sur le papier, de peur de ne pas arriver à parler. C'était lâche et courageux à la fois, il ne savait plus trop au juste, il était trop ému de la retrouver.
- J'ai prévenu Rose, continua-t-elle. Elle arrive. Juste le temps de prendre son appareil et de récupérer Tim.
- Tu viens, alors ?
- Oui. Oui, je viens. Je ne suis pas certaine que ce soit la bonne décision mais j'ai envie de voir tout le monde. Et puis… Je pense que c'est une bonne chose, tout ce que tu as fait.
- Tu m'as aidé à prendre cette décision.
- Peut-être.
- Je sais que j'ai mis longtemps à écouter tes conseils mais…
Il s'interrompit. Elle ne s'était pas assise à ses côtés. Elle restait debout, conservait une certaine distance entre eux. Elle hocha la tête avec un triste sourire.
- Je viens mais je ne t'accompagne pas, James. J'assisterai au mariage mais je ne serai pas ta cavalière. Le plus important aujourd'hui c'est que tu retrouves tes amis. Que vous soyez tous ensemble. C'est sur ça que tu dois te concentrer. C'est sur ça que repose ton bonheur.
- Et nous ?
- Nous… On verra plus tard. Le plus important c'est que tu te retrouves, James. Tu as fait un grand pas en avant mais…
- Mais ce n'est pas suffisant.
Il comprenait. Il ne comprenait pas. Son esprit s'embrouillait, son cœur s'emballait. Il ne voulait pas se retourner, visualiser les six derniers mois, ce qu'il avait fait de mal, les mauvaises décisions qu'il avait prises sans même s'en apercevoir.
- Je sais que je n'avais pas le droit de me comporter comme je l'ai fait.
- Ça ne sert à rien de ressasser. Tu ne peux pas revenir en arrière. Tu le sais mieux que personne.
- Alors comment pourrais-je me faire pardonner ? Le pourras-tu ? Me pardonner ?
Elle observa une famille de piérides, des papillons blancs aux ailes bordées de noir. Les épaules de James s'affaissèrent, il comprit qu'elle allait prendre la parole et qu'après ça, plus rien ne serait jamais comme avant.
- Je ne crois pas qu'il s'agisse seulement de pardon, commença-t-elle en s'adossant à un acacia pour mieux lui faire face. La mort de Keith a redistribué les cartes et ce n'est pas normal. Un homme n'abandonne pas ceux qu'il aime parce qu'il souffre. Et pourtant tu l'as fait. Vous l'avez tous fait. Mael, Nalani, Pepper, Clifford, tous. La tristesse n'explique pas tout. La tristesse n'excuse pas tout. Et c'est bien la preuve que toi et tes amis faites passer votre amitié avant tout le reste. Nalani a plus ou moins quitté Mael, Alice et Keanu ne se sont pas séparé mais sont tombés dans une spirale amoureuse morbide, Pepper et Clifford vivent reclus dans leur manoir, Oscar et Susie ont annulé la célébration de leur mariage. C'est bien la preuve que vous faites passer l'amitié avant l'amour. La famille de Nalani n'a plus de nouvelles depuis six mois, la mère d'Alice m'a demandé de ses nouvelles, à moi qui ne vis pas en Angleterre et qui ne suis pas très proche de sa fille. Tu t'es montré abject avec les Zabini, eux qui t'avaient pourtant donné tout ce que tu désirais. Lily était terriblement inquiète pour toi. Rose et Tim également. Et moi, James… Je croyais que tu m'aimais plus que tout. Je l'ai cru parce que tu me l'as dit, parce que tu me l'as montré, parce que me l'as promis, parce que tu me l'as prouvé. Mais c'était avant que tu perdes Keith. J'ai fait un rêve, la semaine dernière. Je te quittais, définitivement je veux dire, et tes amis te soutenaient, te réconfortaient, te relevaient. Et moi j'étais heureuse pour toi. Triste pour moi, mais heureuse pour toi. Parce que ce sont eux que tu aimes par-dessus tout. Et j'en viens à me dire que si j'étais morte à la place de Keith, Nalani n'aurait pas abandonné sa carrière, sa famille, sa vie. Mael ne serait pas reclus dans le monde moldu, Louis serait revenu de France, Juliet ne serait pas repartie en Amérique. Ils auraient fait bloc autour de toi et peut-être que, grâce à eux, tu n'aurais pas sombré.
- Nat…
- Laisse-moi finir. Je sais que tu aurais été triste. Je le sais, James. Mais ils t'auraient aidé à rester celui que tu étais, celui que tu essaies de redevenir. Ils auraient réussi là où j'ai échoué. Parce que tu les aimes plus que tout. Parce que tu les aimes plus que moi. Et cette vérité, je n'ai pas à la pardonner. Tu es comme tu es, ce n'est pas ta faute. Mais je n'ai pas non plus à l'accepter. Je n'y arrive pas et je ne le veux pas. Parce que moi je t'aime plus que tout. Parce que si je perdais Rose, ma mère ou l'une de mes sœurs, je ne voudrais qu'une seule chose, plonger dans tes bras, que tu me serres fort, que tu sois là pour moi. Je sais que je pourrais surmonter la douleur pour me projeter, je sais que je surpasserai la tristesse parce que l'avenir ne dépend pas que des morts. Parce qu'un mariage me réjouirait, parce que des enfants pourraient naître. Mais si ma mère était morte le mois dernier, je n'aurais pas pu plonger dans tes bras. Je n'aurais même pas pu te prévenir puisque tu as cessé de lire mes lettres, de répondre au téléphone. Comment aurais-je pu me blottir contre toi alors que j'ignorais dans quel pays tu te trouvais ? Et si ça avait été moi, si j'avais eu un accident, si j'étais tombée malade, si j'avais croisé la route des Zigaro, Rose n'aurait pas pu te prévenir. On m'aurait enterrée sans que tu sois là. Ce n'est pas ça la vie, James. Ce n'est pas ça aimer quelqu'un. Alors je viens au mariage, parce que j'en ai envie, parce que j'ai envie de vous voir tous réunis, de revoir enfin cette force qui vous rassemble. Parce que j'ai besoin de me confronter à ton véritable amour, celui que tu éprouves pour tes amis. J'en ai besoin pour savoir s'il nous reste une chance d'être heureux ensemble.
Le temps était venu pour eux de gagner l'Angleterre. Rose et Tim arrivèrent peu de temps après, troublant le lourd silence qui s'était installé. La réflexion et la culpabilité s'étaient emparées de James, qui maudissait les six derniers mois et l'état dans lequel la mort de Keith l'avait plongé. Avait-il réellement été ce monstre d'égoïsme que dépeignait Natasha ? Il en doutait et il en était sûr, il ne savait plus. Les bras de Rose lui offrirent un réconfort appréciable, le sourire de Timothée insuffla une douce chaleur en lui.
Il tendit la main à Natasha. C'était toujours ainsi qu'ils s'accrochaient l'un à l'autre pour un transplanage d'escorte. Mais elle préféra s'accrocher plus haut, ses mains serrant son avant-bras. James s'efforça d'ignorer ce manque d'intimité et transplana. Il était le seul à connaître le lieu où s'uniraient Oscar et Susie, le seul à pouvoir transplaner d'un pays à un autre. Il déposa Natasha aux racines du premier des sept chênes et repartit.
Lorsque Rose apparut moins d'une minute plus tard, elle se précipita pour prendre sa meilleure amie dans ses bras. Mais Natasha, le corps tremblant, la repoussa.
- Il va revenir. Ils vont arriver tous les deux. Je ne veux pas qu'il me voit dans cet état.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je lui ai tout dit, lâcha Natasha difficilement. D'une traite, sans détour.
Rose hocha la tête, déglutissant. Ce n'était pas plus mal, se persuada-t-elle. C'était comme retirer un pansement d'un coup sec. Ça faisait mal sur le coup mais c'était préférable. Elle enviait parfois la franchise de sa meilleure amie, ce courage qu'elle avait d'affronter un moment douloureux et de ne pas laisser le temps et le doute envenimer une situation déjà sombre.
Natasha fit quelques pas, s'éloignant le temps de sécher ses larmes. James lui manquait terriblement et son caractère de feu acceptait difficilement qu'il ait laissé un évènement les séparer. Bien sûr que la mort de Keith Corner n'était pas rien, mais aux yeux de Natasha nulle raison de l'abandonner n'était acceptable.
Lorsque les garçons revinrent, le visage de Natasha était toujours marqué par la douleur. Mais James ne pipa mot, tout à sa culpabilité.
ooOOoo
Un petit bois, un chemin de terre, une maisonnée de pierres, une petite clairière entourée de sept immenses chênes. Les arbres ensoleillés donnaient à Seven Oaks les couleurs de la maison Poufsouffle. Un lieu idyllique, parfait pour marier Oscar Dubois et Susie Finigan.
James n'en finissait plus de transplaner d'un bout à l'autre du pays. Une heure plus tôt, alors qu'il s'apprêtait à quitter Rose, Tim et Natasha, il avait proposé à cette dernière de l'accompagner. Il voulait leur donner du temps, des occasions de se parler, de s'entendre, de se comprendre. De se pardonner. Elle lui avait rappelé avec beaucoup de sagesse pourquoi ils se trouvaient là. Elle tenait à ce qu'il retrouve ses amis, cette amitié qui faisait sa plus grande force, et jusqu'à sa vie qui en découlait. La mort dans l'âme il n'avait pas insisté.
Natasha, Rose et Tim s'étaient installés contre le tronc du premier chêne, le plus éloigné et le plus beau de tous. Ils n'étaient pas restés seuls longtemps. Alice Londubat avait demandé un jour de congés, pas seulement pour elle mais pour l'ensemble de sa brigade. Son plus proche ami au bureau des Aurors, Liko Jordan, avait accepté de protéger la petite clairière des intrusions de la presse. Il était venu les saluer et faisait de discrètes rondes autour du vaste point de ralliement. Alice, elle, inspectait les environs, veillant de loin et de manière totalement invisible à ce que les familles des futurs mariés, déjà sur les lieux, ne soient dérangées d'aucune manière.
Juliet Hawkes, Pepper Warwick, Vincent Goyle et Clifford de Woodcroft furent les suivants à les rejoindre. Natasha observa douloureusement la petite amie de Keith que James soutenait avec douceur. Il les déposa aux racines du deuxième chêne, Pepper et Clifford encadrant Juliet dès qu'il repartit.
Keanu Ganesh et Solenne Oranche arrivèrent quelques minutes plus tard, se dirigeant sans hésiter vers un parterre de plantes médicinales.
James revenait et repartait inlassablement, sous le regard surpris - et douloureux - de Natasha. Les amis qu'il amenait restaient groupés, sans prêter la moindre attention aux groupes déjà installés. C'était comme si chaque groupe avait son grand chêne, son petit espace à lui, indépendant et invisible aux yeux des autres. Et pourtant Natasha savait bien que c'était faux, elle les regardait, elle, incapable de voir autre chose que leurs corps amaigris, leurs dos voûtés, leurs regards hagards.
Tous semblaient perdus. Et rien ne semblait pouvoir les rassembler.
Même sa sœur Irina l'ignora. La jeune fille resta aux côtés de Jean-Paul et ne sursauta pas lorsque Mael et Nalani passèrent devant elle. Natasha eut un nouveau choc. Ces deux-là ne pouvaient être moins proches, alors qu'elle avait toujours cru qu'ils passeraient leur vie ensemble. Si Mael dénotait dans ses vêtements moldus, Nalani paraissait être celle qui avait le plus changé. Si personne ne semblait aller bien, le mal-être de Nalani était si visible qu'il était difficile de le supporter. Elle se mit à faire les cent pas à toute vitesse, ignorant jusqu'à Mael qui s'était adossé au tronc du dernier chêne.
James transplana une dernière fois, ses cernes se creusant un peu plus sous ses yeux qui semblaient pourtant revivre. Encore une fois ce fut un choc de le voir entouré de Louis et Fred Weasley, comme au premier jour.
Un retour en arrière qui les ramenait aux prémices de leur amitié, quand les trois cousins avaient débarqué à Poudlard.
Sans se concerter, ils marchèrent vers Mael qui se redressa pour les serrer dans ses bras. Ensemble, ils marchèrent vers le chêne le plus proche, retrouvant Keanu et Solenne en embarquant Nalani dans leurs pas. Un groupe toujours plus nombreux abordait les chênes, les uns après les autres. Et lorsqu'ils atteignirent le dernier chêne, celui où Natasha les observait depuis le début, c'était comme si tout avait changé.
Les sourires, bien que tristes, étaient de retour. Nul n'était oublié, mis à l'écart, tous se touchaient d'une manière ou d'une autre. Les larmes roulaient sur une joue, mourraient sur l'épaule d'un ami, ressuscitaient sur la main d'un autre, s'estompaient dans la chaleur d'une étreinte.
C'était la première fois qu'ils se retrouvaient après le drame. La première fois que la bande se reconstituait, malgré le chaînon manquant. Les larmes de joie et de tristesse se mélangeaient, mais ils faisaient front, ensemble. Un bloc soudé autour d'un couple solide.
Lorsqu'ils les avaient rejoints, Oscar et Susie s'étaient contentés de sourire, comme s'ils avaient toujours su que leurs amis viendraient. Leurs parents s'offusquèrent du manque de tenue de leurs amis, qui débarquaient sans invitation et sans costume, mais pas eux. Eux n'étaient que soulagement. Leurs projets d'avenir leur avaient permis de tenir bon et Susie avait pris tous les kilos que ses amis avaient perdus. Sa grossesse arrivait à son terme et la voix de Keith raisonnait en chacun. "Tu portes le premier de nos bébés !", s'était-il exclamé, radieux, lorsqu'elle leur avait annoncé qu'elle était enceinte. Comme si l'enfant d'Oscar et Susie était aussi celui de Keith, comme s'ils allaient veiller sur les enfants de tous, ensemble.
A l'inverse de ses amis, qui s'efforçaient de ne pas craquer, Susie paraissait radieuse, une main dans celle de son époux, l'autre caressant distraitement son bébé. Mais, lorsqu'une fois la cérémonie terminée, James s'approcha d'elle, il sut qu'elle n'était pas aussi heureuse qu'elle le laissait croire. Quelque chose dans son regard avait changé. La petite pépite de joie pure qui y régnait depuis son enfance s'était envolée, à tout jamais. Et pourtant son sourire résistait, même face à la douloureuse mélancolie de Juliet, même face au masque tendu de Nalani.
- Comment les as-tu persuadés ?, murmura-t-elle à James.
- J'ai commencé par Juliet, confia-t-il aussi bas. Après elle, personne ne pouvait refuser. Personne n'en avait envie. Tu vas bien ?
- Je le fais croire. Je le dois. Les bébés sont de véritables éponges, ils ressentent tout, et ce ne serait pas juste qu'il naisse dans un océan de tristesse.
- Et Oscar ?
- Il est merveilleux. Il me berce le soir, pour que je m'endorme. Il attend toujours que je dorme pour pleurer. Et le matin il sourit à nouveau, pour le bébé, pour moi. Il me donne la force d'y croire, d'être heureuse. Tu sais… On était très inquiets pour vous. Plus inquiets que tristes, dans le fond. Parce qu'il est préférable de perdre un ami que de tous les perdre. On t'a aperçu sur le Chemin de Traverse, un jour. J'ai préféré croire que ce n'était pas toi, que tu ne serais jamais passé devant le restaurant sans t'arrêter. Mais je savais que c'était toi. Et ça m'a fait mal de te voir. De voir ton ombre, de ne pas te reconnaître. J'ai pensé à vous tous les jours. Ça m'a fait plus mal de ne pas savoir comment vous alliez, de me poser des questions pendant six mois, que de perdre Keith. Lui… Il n'a pas souffert. Nous on souffre tous les jours. Et je crois que… Je crois que s'il avait eu le choix, il aurait préféré sa triste fin à notre désolation.
- On aurait tous fait ce choix.
- Pas moi. Et pas Oscar. Attendre un bébé c'est aussi faire le choix de la vie, James. Alors je ne te dis pas de faire un bébé à Natasha tout de suite, pour ça. Mais tu as réussi à nous réunir pour un jour spécial. L'union, après la séparation. Continue. Continue, James. Même si c'est difficile. Et je sais que c'est difficile. Mais tu dois y parvenir. Tu es… Tu es la Clef du Rassemblement, quoi que tu en penses. Persuade-les de rester, de continuer, d'aller de l'avant tous ensemble. D'accepter la mort et de choisir la vie. On pourrait être heureux, tous ensemble, autour de ce bout de chou qui va naître.
- On le sera. On sera heureux. Tous ensemble. Je te le promets, Susie.
James trouvait ça étrange. Susie avait été son premier amour, et voilà qu'il l'étreignait comme jamais, le jour où elle épousait l'homme de sa vie. Très vite deux bras vinrent les entourer, et Oscar murmura "merci". Cette fois-ci James laissa les larmes couler, parce qu'il était ému, parce qu'il était heureux. Parce qu'il sentait le bébé de Susie bouger.
- Wahou !, s'exclama-t-il, surpris. Il n'arrête pas de donner des coups de pieds !
Il s'extasia, encore et encore, de plus en plus fort. Comme s'il avait oublié sa propre réserve, comme s'il avait oublié les efforts de chacun d'outrepasser la tristesse. Les amis se précipitèrent, tendant la main vers le ventre d'une Susie plus radieuse que jamais.
Les bébés avaient ce pouvoir incroyable d'accomplir des miracles, avant même de venir au monde. En ce jour printanier, la vie avait enfin pris le pas sur la mort.
Tout n'était pas rose pour autant. Si Susie était aidée de l'intérieur par la plus merveilleuse des créatures, Oscar combattait difficilement la culpabilité. Les autres oscillaient entre reconstruction, acceptation, résignation et tristesse. James savait qu'il pouvait compter sur eux, sur Pepper, Louis, Mael ou Irina. Mais d'autres étaient restés au stade du déni. Keanu et Solenne, de par leur vocation, ne supportaient pas de n'avoir pas pu sauver Keith. Nalani, elle, brûlait d'une pure colère, quand Juliet était restée bloquée au stade premier du deuil, le choc. La route serait longue pour elles deux, et James était enfin prêt à les accompagner. Natasha avait raison, il ne supporterait pas de perdre à nouveau l'un de ses amis.
Il profita de la nuit qui suivit le mariage pour mettre au point un plan. Rien de très audacieux, rien de très construit, juste une idée qu'il égrena une fois les convives couchés. Il ne restait plus qu'eux et quelques cadavres de bièraubeurre. Ils parlaient peu, se contentaient d'écouter la musique, de boire ce qu'il restait d'alcool. Juliet s'était endormie dans les bras d'Irina, Nalani restait droite sur sa chaise, plus tendue que jamais. Elle n'avait félicité que Susie, évitant de s'approcher de trop près d'Oscar.
James et Natasha avaient laissé leur sens animal leur montrer le chemin, et il était évident que Nalani avait le sentiment d'avoir trahi Oscar en l'abandonnant au département des jeux et sports magiques du ministère de la magie. Lui culpabilisait de n'avoir su la faire rester, et même de ne pas l'avoir suivie. Oscar culpabilisait beaucoup, pour tout, même le jour de son mariage, et James ne le supportait pas. Les pensées de son ami étaient confuses, délirantes. Il songeait à son fils qui naîtrait dans quelques jours et à Keith, comme s'il avait fait le choix de sauver l'un au détriment de l'autre. Il avait besoin de se racheter. Et même si James ne partageait pas son avis, il était prêt à tout pour l'aider, pour les aider tous.
- On va t'aider.
Cette intervention brutale, après de longues minutes de silence et chuchotements, attira l'attention de tous. Mais James se concentra sur Nalani, pour qu'elle comprenne qu'il ne s'adressait qu'à elle.
- On est en contact avec d'anciens joueurs, les meilleurs de Poudlard. Et eux sont en contact avec d'autres anciens joueurs de Poudlard qui sont passés pros. On va te trouver des joueurs.
- Pardon ?, murmura Nalani, incertaine.
- On va t'aider à monter ton équipe.
- James, t'es chou, mais t'as pas l'air de réaliser. Aucune équipe n'a été introduite dans la Ligue depuis sa création.
- Et alors ? Dans les championnats moldus il y a toujours plusieurs divisions. Oscar, ça te fait peur de proposer la création d'une ligue inférieure ?
L'ancien Poufsouffle lui offrit un regard surpris qui se transforma vite en ferveur. Il adorait les défis.
- Plein d'équipes se montent, poursuivit James.
- Et n'atteignent jamais leur but, rappela Nalani.
- Parce qu'elles sont seules ! Parce qu'elles ne sont pas soutenues !
- Si le bureau propose la création d'une deuxième division, pas mal d'équipes seront intéressées, assura Oscar.
- N'importe quoi, balaya Nalani. J'ai plus un rond, et ça coûte un max de fric.
- J'ai de l'argent, intervint Clifford. J'aide bien Pepper pour ses expos. Etre mécène dans les arts, c'est la grande classe, mais devenir sponsor dans le quidditch ça serait juste l'extase !
- Je pourrais m'occuper de l'identité visuelle, proposa Pepper. Les maillots, l'emblème de ton équipe…
- Je pourrais nourrir tout le monde les premiers temps, assura Susie.
- Et moi les soigner, acquiesça Keanu. Ça se blesse tout le temps, un joueur de Quidditch, alors on fera ça à tour de rôle, Solenne et moi.
- Vous n'avez jamais de temps libre !, rappela Nalani.
- Pour toi on en trouvera, promit Solenne.
- J'ai plein de matériel, songea Louis. On a prévu trop large pour la construction du dernier enclos. On n'attend pas de nouveau dragon avant trois ans, au moins, j'ai de quoi confectionner les vestiaires.
- On lance un nouveau balai sur le marché, lâcha Fred. Tu pourrais le tester, je suis certain que tu seras conquise. Ça nous ferait un joli coup de pub, mon boss compte sur moi pour lancer l'exportation de ses créations vers l'Europe. Si je lui annonce qu'une équipe toute entière est d'accord pour voler sur ses balais il va me filer une augmentation à coup sûr !
- Une équipe anglaise volant sur des balais américains, ça plaira au ministère, acquiesça Mael à contrecœur.
Le voir défendre les idées de Fred, lui qui s'était pourtant montré si jaloux, tira un sourire fier à chacun de ses amis. Fred murmura pour la forme qu'il était très amoureux d'une Américaine aussi rousse qu'une irlandaise et ses anciens camarades de Gryffondor ricanèrent.
- Je vais en parler à Malek, proposa Natasha.
- Et moi à Liko, renchérit Alice.
- Et moi à Lucy, dit Rose. Elle a décidé de ne pas rejoindre les Harpies alors qu'elles sont premières du championnat, et elle adore les défis.
- Elle ne signera jamais pour une équipe tout juste créée, surtout en deuxième division, contra Nalani.
- Sauf si tu lui proposes le capitanat, songea James. Sans compter qu'elle adore Soizic.
- Soizic Azilis ?, demanda Nalani. Je ne vois pas le rapport.
- C'est ma cousine. Éloignée. Du côté Zabini. Elle a entamé une formation de conjureuse de sorts mais elle a pas mal de temps libre et le Quidditch lui manque terriblement. Sans compter qu'elle, Briseis Delanikas et Lily Evans ont besoin d'un projet de fin d'étude. Elles pourraient t'aider pour toute la partie enchantements de protection de l'île. Sans compter, songea James, que ça les occuperait suffisamment pour qu'elles cessent de partir à la recherche d'Amalthéa.
- On va s'occuper de la partie juridique avec Jean-Paul, assura Irina. On ira voir Malek ensemble, ajouta-t-elle à l'adresse de Natasha.
Celle-ci acquiesça, regardant tour à tour les membres de la bande. La tristesse était toujours là, bien sûr, mais la ferveur l'emportait sur toutes les autres émotions. L'idée, lancée par James comme une bouteille à la mer, était devenue un projet en moins de temps qu'il n'en fallait pour dire Quidditch.
Elle sentit son cœur battre plus fort en voyant les sourires naître et les propositions fleurir.
Aujourd'hui, plus que jamais, elle le trouvait formidable. Parfait. Et le sourire qu'il lui offrit fit battre son cœur plus vite encore. Juliet, réveillée, partageait leur euphorie. Ils allaient monter une équipe de Quidditch, tous ensemble.
Ils allaient se servir des liens des uns, des compétences des autres pour réaliser le rêve de Nalani.
Et lorsque Juliet ne put s'empêcher de murmurer que Keith aurait adoré l'idée, tous acquiescèrent d'un même mouvement. Avec cette impression surréaliste que cette fois, ils ne laisseraient rien les séparer.
ooOOoo
Un mois plus tard
Jamais la vie de James n'avait été aussi remplie. Les missions de la Confédération Magique Internationale l'envoyaient toujours d'un bout à l'autre de la terre, mais la nouvelle organisation des membres de la constellation lui offrait de précieux avantages. Leur apprentissage arrivait à son terme, et les compétences individuelles prenaient désormais autant d'importance que la force de leur collectif.
Les grands mages appelaient ça l'étape du pour et du contre. Chacun d'entre eux devait trouver un projet à développer pour le bien de tous, et combattre une force qui menaçait la paix internationale.
Et après trois ans d'exploration du monde sorcier, les membres de la constellation n'avaient que l'embarras du choix.
Ce fut le premier né d'Oscar et Susie qui donna à James l'idée du projet sur lequel il travaillerait deux années durant.
Le jour tant attendu, lorsque Susie avait promis à Oscar que cette-fois c'était sûr, le bébé allait naître dans les prochaines heures, Oscar griffonna la même phrase à tous ses amis. "Le bébé arrive, le premier à m'empêcher de tomber dans les pommes sera son parrain". Et alors que, quelques heures plus tard, tous s'agglutinaient dans le couloir de Sainte-Mangouste en pâlissant à chaque cri que poussait Susie, Juliet n'en finissait pas de grommeler qu'elle était arrivée la dernière, qu'elle ne pourrait jamais être la marraine de qui que ce soit à cause "de ces satanés avions qui n'avancent pas assez vite." James, lui, s'était procuré un Portoloin d'urgence quelques jours plus tôt, un privilège réservé aux membres de la CMI. L'utilisation des Portoloin était contrôlée, tout comme le réseau des cheminettes, cantonné à une utilisation nationale. Seuls les balais et tapis volants offraient une liberté quasi totale, mais les longs voyages étaient éprouvants. Enfin, le transplanage longue distance était déconseillé, car il dépensait l'énergie magique en trop grand nombre.
- Pourquoi dessines-tu une porte ?, l'interrogea Juliet.
- Pour le bébé, sourit James.
Oscar et Susie furent tout aussi étonnés que Juliet lorsque James déposa le dessin d'une porte près du berceau du nouveau-né. Nul à part lui ne pouvait se douter qu'il s'agissait là des prémices de ce qui allait devenir une des plus grandes inventions sorcières de la décennie.
ooOOo
Le rose n'avait pas remplacé le noir d'un claquement de doigts. Une fois célébré le mariage d'Oscar et Susie, chacun était rentré chez soi, se plongeant dans un mal-être solitaire fait de honte et de culpabilité. Les jeunes mariés s'offrirent une brève lune de miel, écourtée par l'arrivée imminente de leur bébé. Comme le lui avait conseillé Susie, James se rattachait à ce petit être joufflu et potelé, s'évertuant à reconstruire des ponts entre ses amis, à conserver un lien, à garder le contact. Il profita d'une courte mission au fin fond de l'Afrique noire pour rencontrer une vieille couturière qui lui apprit à confectionner de grosses peluches en forme d'animaux qu'il customisa, pour intégrer à l'un les emblématiques cheveux roses de Pepper, à l'autre un petit tatouage en forme d'étoile, comme celui que Louis exhibait près de son œil droit. Chaque animal représentait l'un des amis de la bande et le sien, un petit lion au pelage ébouriffé, lui plaisait beaucoup.
Nalani se tenait au centre de sa petite île. Les travaux avançaient bien, sous la vigilance de Clifford, son mécène. Chaque week-end les Maraudeurs prenaient le relais, Louis débarquait à dos de dragon, James avec un jouet pour enfant en forme de colombe, symbole de paix de la CMI. Mael préférait la barque et s'installait entre les deux cousins, prêt à se rendre utile. Quand elle n'était pas de garde, Alice les rejoignait, et les anciens Gryffondor s'improvisaient bricoleurs, s'aidant de la magie pour les tâches les plus délicates. Les autres n'avaient pas oublié leurs promesses, la partie administrative avançait bien, et Nalani commençait à y croire.
- Ne bouge pas, ordonna Pepper.
La plus créative de la bande grattait un parchemin de ses fusains, le nez en l'air, les yeux rivés sur Nalani. Le vent soufflait son fouet maritime, les cheveux de Nalani, emportés par les flots salés, lui mangeaient le visage.
La fougue des cheveux ébènes pochée sur un fond agité, de mer et d'écume.
L'emblème des aigles du vent de Wigglebay. Un nom simple pour une équipe en devenir.
L'animal de Serdaigle, la signification du prénom de Keith en celtique et le nom de cette minuscule île que Nalani avait fait sienne.
- Ces quoi ces immondes peluches ?
- Un cadeau pour le bébé. Une idée de James.
Pepper ricana, rangea ses fusains. Nalani, éberluée par son talent, partagea son bonheur.
- J'imagine que je dois vous remercier tous les deux ?
- James seulement. C'était son idée. C'est toujours son idée. Je crois qu'on devrait tous le remercier. Mais on ne le fera pas.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il n'est pas encore guéri. Et nous non plus. On a tous besoin qu'il continue jusqu'à ce que ça redevienne naturel, pour nous tous, de rire sans Keith.
ooOOoo
L'été était arrivé et le Chemin de Traverse était plutôt désert pour un samedi. Ça arrangeait bien les affaires de James qui avait du mal à avancer parmi les pavés.
- Oh… mais c'est James !
Reconnaissant la voix de Katarina Kandinsky, James fit volte-face, avec un sourire désarmant. Elle l'étouffa dans de tendres embrassades, le félicitant d'avoir pris un peu de poids et d'avoir coupé ses cheveux "qui étaient bien trop longs, si tu veux mon avis".
Katarina était accompagnée de ses trois filles, et James se dépêcha de saluer Anastasia, un peu déprimée à l'idée de n'avoir plus qu'une seule année à passer à Poudlard. Les cernes sous les yeux d'Irina s'étaient estompés et son sourire ne tremblait pas, signe qu'elle ne se forçait plus à lui sourire. Elle le serra fort dans ses bras, et il lui rendit son étreinte, pleinement heureux de la voir reprendre pieds.
Et puis il se tourna vers Natasha et quelque chose de brûlant et de profond enfla dans son ventre. La fameuse renaissance des pieuvres, comme si l'adolescence refaisait surface. Il remarqua les yeux de sa belle, qui papillonnaient, et ses joues rougies. Elle touchait ses cheveux, les lissait, les bouclait, et évitait son regard avec gêne.
Il avait à nouveau seize ans, elle en avait à nouveau quatorze. Il eut envie de lui proposer de fuir, là, tout de suite, de partir en courant et de se transformer à la première occasion, de se lancer dans une course folle comme ils l'avaient fait tant de fois, le phénix l'emportant toujours sur le cerf. Mais il n'était pas seul, et il doutait de pouvoir faire la course en maintenant la poussette stable.
Natasha le contourna, se pencha vers le berceau, offrit un sourire au premier-né des Dubois. Jacob, deux mois et déjà séducteur, poussa un areu des plus charmeurs.
- Promis, ce n'est pas le mien.
La tentative d'humour le fit rougir. Il était maladroit, comme toujours. Un peu gauche et amoureux, comme toujours. Les sœurs et la mère de Natasha s'éloignèrent, pour rire sans le vexer. Et les laisser seuls.
- Tu as des nouvelles de Brayden ?, demanda Natasha sans quitter Jacob des yeux.
- On est allés au cinéma ensemble, ce matin.
- Dis-donc, tu prends ton rôle de parrain au sérieux.
Il se redressa, pas peu fier de lui. Ses journées, ses semaines, tout son temps était désormais millimétré, partagé. Les missions longues de la CMI, ses projets professionnels individuels, le rêve de Nalani, les soirées "entre mecs" avec Mael, la garde ponctuelle de ses filleuls, le repas mensuel chez les Zabini, et quelques heures partagées avec Lily. Malgré tout ça il lui restait du temps. De longues nuits à partager, des repas à éclairer de chandelles.
- Ça te dirait d'aller faire une balade, ce soir ?, proposa-t-il.
La gorge sèche, la voix tremblante, les mains moites qu'on essuie discrètement. Il n'avait plus de doute, il avait seize ans à nouveau.
- On pourrait faire la course. Se transformer. Dans le sous-bois près de la sortie ouest, tu sais, celle qu'on avait…
- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, coupa Natasha avec un triste sourire. Je crois pouvoir affirmer que je maîtrise bien mon sujet et ce serait trop risqué de te transformer. Tu vas mieux, c'est évident, mais tu n'as pas encore retrouvé ton poids normal.
- Oh…
Il n'ajouta rien, déçu.
- On le fera, James, promit-elle. Plus tard. J'en ai envie moi aussi, tu sais. Alors pour ne pas patienter trop on pourrait…
- Oui ?
- On pourrait dîner ensemble. Ce soir. Un soir par semaine, histoire que je suive de près ton rétablissement.
- Ça ne demande pas un suivi quotidien ?, demanda-t-il en fronçant les sourcils.
Elle laissa échapper un petit rire devant son air faussement sérieux, faussement naïf.
- Tu ne repars pas au bout du monde ? Parce que si tu restes ici…
- Je repars, coupa-t-il. Demain soir. En Italie. Mais je me disais que comme tu es en vacances pendant deux mois… En fait, le truc c'est que je ne vais avoir que des missions individuelles pendant quelques semaines, cinq jours en Italie, à Castellammare Di Stabia, cinq jours en Asie, sur l'île Gilu Mone, et cinq jours au Brésil, à Porto Velho. J'y vais pour des recherches, pour mon projet. Et je me suis dit que… J'ai seulement quelques rendez-vous sur place. Le travail personnel, je pourrais le faire en septembre, quand tu reprendras ton travail à Beauxbatons.
- Tu veux que je te suive en Italie ? En Asie ? Au Brésil ? Pendant quinze jours ?
- Et un mois entier en Islande, ajouta James, dont la voix tremblait tant qu'elle eut du mal à le comprendre.
- Mais… Tu comptais m'en parler ?
- C'est à dire… C'est Jacob qui… En fait c'est Mael qui… Il parait que les filles ne résistent pas à un mec qui se balade avec une poussette.
- Tu as proposé de garder Jacob pour…
- Te reconquérir, oui. Je suis heureux de passer du temps avec lui, aussi, bien sûr mais…
- N'importe quoi !, s'esclaffa-t-elle.
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Rayonnante, radieuse, touchée, séduite, elle le laisse en plan quelques secondes, le temps de murmurer quelques mots à l'oreille de sa mère avant de revenir et de lui prendre la poussette des mains.
- Aller viens, beau gosse, maintenant que tu t'es servi de Jacob pour me reconquérir il a bien mérité une petite balade au parc.
- Parce que ça a marché ?
- Qu'est-ce que tu comptes faire, sinon ?, s'amuse-t-elle.
- Le laisser devant la porte du restaurant, répond James avec nonchalance.
- N'importe quoi, répète-t-elle, les yeux brillants.
Ils se chamaillent, plaisantent, se bousculent, rougissent. Jacob s'endort à mi-chemin, se réveille sous les rires des enfants qui jouent non loin. Il est curieux, alors James le prend dans ses bras avec précaution, le laisse observer ce monde qui est désormais le sien. Natasha ment, prétend que James le tient mal, et celui-ci la laisse porter son filleul. Il la prévient "fait attention, quand même, c'est plus fragile qu'un cognard". Elle s'esclaffe et Jacob rit avec elle.
Ils trouvent un banc à l'ombre du petit parc arboré, assez près des enfants pour que Jacob puisse assouvir sa curiosité, assez loin pour qu'il reste bien au calme. Ils se disputent ses petites fesses potelées, le portent à tour de rôle, le couvrent de câlins, de bisous sur le front. James gagne la compétition de grimaces, Natasha celle des sourires.
Du haut de ses deux mois, Jacob n'est pas dupe. Son parrain a bien de la chance qu'il ne sache pas parler, sinon il aurait dit à maman et papa que son parrain se sert de lui pour voler le cœur Natasha. Il sait aussi qu'à travers lui, c'est l'attrait de la paternité qui s'exprime. Et il se dit que, mine de rien, son parrain et Natasha feront de bons parents.
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Castellammare Di Stabia, Italie
Natasha a la mer à ses pieds. Elle laisse tremper ses orteils, et les vagues s'échouent jusqu'au bas de sa jupe. Il fait beau, c'est l'été, la mer est à peine secouée d'une brise de vent léger, elle est au beau milieu d'une carte postale.
James est parti en vadrouille. "Trois heures tout au plus", a-t-il promis. Trois heures ce n'est rien, surtout si elle compare avec l'année qui vient de s'écouler. Et pourtant il lui manque, presque plus que durant ces longs mois de solitude, de tristesse, de deuil. Elle sait qu'il ne tardera pas à la rejoindre, qu'ils marcheront main dans la main sur la plage, pour faire comme les couples normaux, et qu'ils se dépêcheront de rentrer à l'hôtel. Ils se retrouvent à leur manière, en un tourbillon de passion qui froisse les draps. Ils se collent l'un à l'autre, se gluent, s'emboîtent. Ils rient, parlent, s'embrassent. Ils pleurent, mais surtout de soulagement, parce qu'ils se sont manqué, parce qu'ils se sont retrouvé, parce que leur amour est si fort qu'ils irradient de bonheur. Ils font l'amour tout le temps, ne se lassent pas, bien au contraire. Ils ont du temps à rattraper, des heures à voler, des secondes à dévorer, des minutes à reprendre.
Les vignes de Castel Maggiore sont quelque part derrière elle. Ils rejoindront le château et l'odeur du raisin dans deux jours. Avant de s'envoler pour l'Asie. La veille elle lui a avoué qu'il lui faisait passer les plus belles vacances de sa vie. Il a promis que ce n'étaient que les premières, qu'ils en vivraient plein d'autres. Il n'a plus peur de promettre. Elle n'a plus peur qu'il parte. Il faut avouer que ces courtes missions leur font oublier à tous deux les anciennes, les plus longues, celles qui les ont tenus séparés l'un de l'autre pendant des mois, des années. Elle n'y pense pas, tout à son bonheur. Elle veut profiter de lui, de leur couple, de leurs étreintes.
Ils parlent d'avenir, de maison au bord de la mer. Ils font des paris sur le nombre de filles et de garçons qu'ils auront. James reste persuadé qu'ils en auront huit, quatre filles et quatre garçons, respect d'une parité rêvée.
Seule, les pieds dans l'eau, elle observe son corps svelte, sa peau ferme, ses abdominaux. Elle est prête à les abandonner pour un seul enfant de James. Alors huit… Elle dit oui tout de suite. Elle signe où il veut. Huit fois plus d'amour avec lui, huit fois plus de bonheur ensemble. Une vie rêvée. Une vie parfaite.
Il est là, soudain. Le regard serein du travail bien fait, le sourire coquin du temps libre, les muscles tendus, prêts à lui faire quitter le sol. Elle rit, il la fait voler au milieu de l'écume, il l'emprisonne dans ses bras, lui vole mille baisers. Ils marchent l'un contre l'autre avec l'insolence des gens heureux, bras dessus bras dessous, s'arrêtant tous les dix mètres pour se bécoter. Le manège dure une heure tout au plus. Les yeux brillent de mille feux, la passion embrase les corps, il est temps pour eux de se retrancher. Il lui mordille l'épaule alors qu'elle attend bien sagement la clef de leur chambre. Elle tord ses jambes de gêne, de hâte, de désir. Elle lui arrache sa chemise au premier pallier, il la déshabille avant de gravir le dernier étage. Ils sont quasiment nus devant la chambre, ignorent le regard outré de leurs voisins d'étage.
Fenêtre avec vue sur la mer, rideau qui volette sous les coups du vent. Sons d'amour, gémissements, râles erratiques, dans un capharnaüm expérimental. Feuilles de parchemin oubliées sur le bureau. Draps rabattus sur deux corps en osmose. L'Italie est le somptueux décor de leurs retrouvailles.
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Elle est heureuse de retrouver Castel Maggiore et ses chaleureux occupants. Haïdar a bien grandi, Shania et Hadiya sont d'exquises camarades, Evelyn l'inclut dans toutes les conversations, Blaise la pare de bijoux anciens "que tu pourras léguer à ton tour à mes petites filles". James n'entend pas, tout occupé à faire le pitre avec Scorpius. Les voir ensemble lui rappelle Poudlard, et ce baiser qu'elle avait donné à Scorpius. Un baiser de manque, d'aigreur, de solitude. James entend ses pensées, lui offre son plus beau sourire. Celui qui veut dire "je t'aime et te pardonne tes erreurs passées". Elle arbore le même, et Evelyn parle de mariage.
Le soir venu ils marchent main dans la main au milieu des ceps. La vigne a remplacé la mer, la nuit a remplacé le jour. Ils ne peuvent pas se précipiter, courir vers les étages, se déshabiller dans les pièces communes du château. Blaise en rirait jusqu'à la fin de ses jours. Alors ils s'embrassent derrière un arbre, comme s'ils avaient à se cacher pour rendre leur amour encore plus beau. Nez contre nez, front contre front, lèvres fatiguées. Yeux rivés sur les étoiles, sur la constellation du grand chien, sur la fidèle étoile Sirius, témoin de leurs nuits de désir, de tendresse, d'union.
- Tu n'as pas peur de regretter l'Italie ?
- L'une des plus belles îles d'Asie nous attend. Le meilleur est devant nous, mon amour. Il le sera toujours.
Et dans ses bras à lui, elle se prend à y croire. Une vie avec lui, dans une maison au bord de la mer, huit enfants jouant dans le jardin, l'été à Castel Maggiore, les baisers cachés dans les vignes.
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Gilu Mone, Indonésie
James avait raison. James a toujours raison. Le bonheur peut s'amplifier, même lorsqu'il parait total. Sable blanc, eau turquoise, et James qui emprisonne entre ses lèvres les gouttes salées qui coulent le long de son corps. Le paradis a une adresse et ils l'ont trouvée. Elle se verrait bien rester vivre ici, sur cette plage, jusqu'à ce que mort s'en suive.
- On se lasserait. Il ne pleut presque pas ici, tu sais.
Il parle lentement, ponctue chaque mot d'un baiser. James est romantique, tendre, passionné, coquin. Parfait aux yeux d'une Natasha comblée.
- Il ne pleut guère plus à Beauxbatons et la pluie ne me manque pas.
Elle rétorque et il insiste. Ils se chamaillent, se taquinent. Comme quand ils avaient seize ans, la passion brûlante en plus. Ils ont troqué les courses folles et animales par celles de leurs mains, de leurs bouches, de leurs corps. Natasha ne regrette rien.
- Demain on ira sur l'île moldue d'à côté. Un artiste a construit un musée immergé ! Un musée dans les fonds marins, tu te rends compte ? On va plonger pour découvrir ça.
James est enthousiaste, curieux. Elle se blottit contre lui. Elle aime son ouverture d'esprit, sa soif de parcourir le monde. Mais elle a peur, encore, toujours. Peur qu'il lui préfère un jour l'aventure. Peur qu'à trop crapahuter aux tréfonds du monde, il se perde en chemin, ne retrouve pas celui de ses bras. Alors elle le serre un peu plus fort, se cramponne, l'emprisonne.
- Je crois que je vais te faire l'amour là, tout de suite, maintenant, confit-il.
Le désir les consume et l'hôtel est loin. Le soleil a baissé, la plage s'est vidée. Elle proteste, pour la forme. Ce n'est pas très sérieux. Mais ses mains se libèrent, elle a perdu le contrôle. Ses jambes s'entortillent autour des hanches de James. Elle a enfoui sa main droite dans l'épaisse chevelure cuivrée, la tire vers elle, l'attire vers elle. N'importe qui peut les surprendre mais il est trop tard. Grisés par l'interdit, enivrés par le parfum de l'autre, ils glissent l'un contre l'autre, l'autre dans l'un. Demain ils plongeront au milieu des statues et des poissons. Ce soir la plage leur appartient.
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Porto Velho, Brésil
Le cadre change, la pluie les accueille. Les immeubles ont chassé les grains de sable, la pollution remplace l'odeur salée des vagues. Natasha visite un peu pendant que James fait ses recherches. Le reste du temps, ils ne le perdent plus en balades main dans la main. Les siestes se terminent quand la nuit commence. Ils vivent enlacés, se dévorent chaque jour un peu plus. C'est la fin des vacances.
Juillet s'évanouira quand ils fouleront à nouveau le sol anglais.
- Il reste août, dit James. Août c'est bien aussi.
- Tu pars en Islande.
Elle se doit de le lui rappeler.
- Tu ne m'accompagnes pas ?
Elle meurt d'envie de dire oui. Mais la rentrée n'est plus si loin, elle doit la préparer.
- Moi aussi je travaillerai, tu sais. On pourra travailler en même temps, et profiter de notre temps libre.
- C'est pas sérieux, James. Tu vas retrouver ta constellation, je n'ai pas à m'imposer, à m'immiscer entre vos…
- C'est pas toi qui t'imposes. C'est moi. J'ai peur, Natasha. Je sais que septembre arrivera vite, qu'on devra travailler chacun de notre côté en se trouvant des petits moments à nous mais… savoir que tu es en vacances… surtout après ces deux semaines passées avec toi c'est…
- D'accord.
Il ne l'a pas vraiment convaincue. Elle ne sait même pas pourquoi elle dit oui. C'est de la folie, c'est n'importe quoi, elle n'a rien à faire en Islande, elle a une rentrée à préparer. Mais un mois c'est long. Un mois c'est trente-et-une nuits à passer dans les bras de James. Alors elle dit "oui", rit de son bonheur à lui. Demain ils retrouveront l'Angleterre, pour la quitter un jour plus tard. C'est de la folie mais ils s'aiment. C'est la meilleure des raisons.
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Gare de King's Cross, un mois plus tard
Harry et Ginny marchaient silencieusement, côte à côté, épaule contre épaule. Lily traînait sa malle derrière eux, assez loin pour marquer son indépendance, assez près pour partager leur émotion. La petite dernière des Potter prenait le Poudlard Express en gare de King's Cross pour la dernière fois.
Respectueuse, elle n'écourta pas les adieux, embrassa son père et sa mère, les laissa l'étreindre un peu plus que de raison. Les Weasley se rapprochèrent, Hermione et son air pressé, Ron et ses yeux rougis, Hugo qui avait profité de l'été pour dépasser son père.
Les embrassades traînaient, Serena s'impatientait. Lily murmura "bon maintenant on s'en va". Harry et Ron s'empressèrent de monter cages et malles dans le train avant que les amis de leurs petits derniers ne s'en emparent, leurs muscles d'adolescents rompus à l'effort.
- Attendez !
Un cri puissant entouré de fumée. Lily scruta l'assemblée, les mouchoirs levés, les regards rivés vers eux, vers le train, vers le Survivant. Une tignasse cuivrée apparut parmi les volutes, entraînant à sa suite une épaisse chevelure rousse.
- James ! Rose !
Elle criait en retour, sautait du train, tirait derrière elle son immense cousin. Elle se jeta dans les bras de son frère, écourta ce moment de grâce pour oublier l'atmosphère tendue d'à côté.
- Rose, ça fait plaisir de te voir.
Sa cousine avait changé. Elle était toujours aussi grande, toujours aussi belle, toujours aussi mal coiffée, toujours armée de son appareil photo. Mais elle était heureuse, pleinement, sans détour, et ça faisait une grande différence.
- Je suis heureuse te voir, Lily. Ton frère a eu la bonne idée de débarquer avec des croissants chauds...
- Ces viennoiseries françaises pleines de beurre ?, grimaça Lily.
- C'est vachement bon, contra Rose.
Elle était devenue une spécialiste, depuis deux ans qu'elle vivait en France.
- C'est votre dernier voyage vers Poudlard, on ne pouvait pas louper ça, sourit James. Amusez-vous bien. Travaillez-bien. Soyez heureux. Et saluez vos amis pour moi.
Il serra une dernière fois sa sœur dans ses bras et, curieusement, en fit de même avec Hugo. Rose s'avança, enfonça ses mains dans les grands pans de sa cape. Elle ressemblait étrangement à James, partageait son goût de la gêne, de la maladresse.
- Bonne rentrée, Hugo. J'espère que tout se passera bien pour vous deux.
- Quitte le crétin de mangemort avec qui tu vis et ça se passera bien mieux pour nous.
La déception qu'il inspirait à ses cousins n'était rien. Rose ne voyait que la mine satisfaite de Ron, la mine critique d'Hermione, qui lui était dirigée.
- Eh bien, je vois que rien n'a changé. Je t'avais dit que c'était une mauvaise idée James...
- Au contraire, Rosie. La vie c'est faire un pas vers l'autre. Lui donner le choix de t'accepter comme tu l'acceptes. Ce sont eux les ignares, eux qui reculent. Toi tu as avancé. Tu peux être fière de toi. Moi je suis fier de toi.
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Lily repartait pour une dernière année à Poudlard, Natasha retrouvait Beauxbatons et James retrouvait les Portoloin qui le parachutaient dans des contrées toujours plus merveilleuses.
La constellation avait posé ses valises sur une petite île sorcière à l'est de l'Islande, Ülünd, tristement réputée pour un massacre de masse mystérieux et inexpliqué.
La presse en avait rempli ses unes pendant des mois. Un évènement des plus rares, des plus étranges, toujours inexpliqué. Plusieurs dizaines d'années plus tard, on en parlait comme d'une affaire non résolue, comme d'un crime non élucidé. On le citait en référence, car nul sorcier ne l'avait oublié. Un "cold case", un dossier froid, classé sans suite, fermé régulièrement faute d'avancée, que l'on rouvrait régulièrement pour tenter de reprendre l'enquête avec un œil neuf. A la fois pour comprendre, et pour enfin classer l'affaire. Mais aussi pour tenir à l'écart les pillards venus trouver fortune dans les terres abandonnées.
Abandonnées, c'était bien le mot. Abandonnées par toute forme de vie, et emplies de cadavres.
Ils étaient une quarantaine, hommes, femmes et enfants confondus. Des familles sans histoire qui vivaient là depuis des siècles. Jusqu'à ce qu'un grand voyageur de la Confédération Magique Internationale ne trouve l'île vidée de ses habitants. Ce furent ensuite des milliers de sortilèges, d'enchantements et de charmes qui permirent de retrouver les cadavres des habitants, dans la couche la plus profonde du sol d'Ülünd, là où la terre et l'eau se mélangent au milieu des roches.
Assassinats, absence totale de magie, crânes fendus à la hache, exécutions.
Comme le peuple d'Ülünd s'était affranchi du ministère de la magie d'Islande et qu'on ne comptait aucun survivant, c'était la CMI qui avait été chargée de l'enquête. Plusieurs constellations s'y étaient installées au fil des ans, et le mystère restait entier. L'île regorgeait de mystères, de trésors enfouis encore inexplorés, qui donnaient aux membres de la constellation l'impression de devenir des archéologues chanceux d'avoir été parachutés dans un lieu insolite.
L'île, aux dimensions réduites, frémissait d'une magie contenue dans son sol. Un puissant enchantements plus bas que les nuages la surplombait en permanence et reflétait à l'exactitude son apparence, qu'elle disparaisse sous la neige ou qu'elle soit inondée de soleil. C'était comme regarder la photographie évolutive des lieux.
James et ses acolytes s'étaient installés dans l'ancien bâtiment principal de l'île, celui où se réunissaient tous les habitants en cas d'attaque. Tout laissait à croire que les habitants du Borg s'étaient réunis en ces lieux au moment de l'attaquer, ils avaient donc tous péri au même endroit lorsque les lieux furent pris d'assaut. La nuit, James avait bien du mal à trouver le sommeil tant le lieu semblait porter l'écho des cris, de la souffrance, de l'horreur.
Les premiers jours il n'arrivait pas à décrocher le regard des dessins et photographies des cadavres. Des cadavres de tous âges, y compris des ossements d'enfants, de nourrisson, d'embryon n'ayant jamais eu le temps de naître au monde. Plus étrange, encore, les constellations qui s'étaient succédé avaient retrouvé des bijoux, des richesses, des objets de valeur non dissimulés et pourtant non emportés par les pillards. Les habitants avaient été tués dans la bâtisse principale, les portes avaient été refermées sur leurs cadavres et rien n'avait été volé. Mais rien ne laissait entendre que les meurtriers aient été dérangés ni qu'ils aient dû quitter précipitamment les lieux. S'ils n'avaient rien volé, ce n'était pas faute de temps car du temps ils en avaient eu, beaucoup, suffisamment pour orner les cadavres. La peau d'un homme avait été déchirée et recousue avec celle d'une chèvre, les dents d'une femme avaient été remplacées par celles d'un mouton. Comme si la mort n'était pas suffisante, il avait fallu pousser l'horreur à souiller les cadavres. Une humiliation au-delà de la mort.
Après le massacre, les lieux connurent une absence totale de vie. Le Borg était devenu maudit, les habitants des îles voisines interdisant à leurs enfants de s'en approcher. Les légendes les plus terribles étaient murmurées, contées, relatées de générations en générations. On disait l'île envahie de détraqueurs et les habitants revenus à la vie sous la forme de terribles inferis. Une malédiction qui perdurait toujours, laissant les membres de la CMI jouir d'une terre intacte, figée dans le temps, semblant n'attendre que leur exploration.
James et ses acolytes avaient un an. Un an pour chercher, fouiller, trouver. Un sens, une raison, une explication. Là où douze constellations avaient échoué.
Mais la CMI avait bien d'autres missions à leur confier, et les envoyait par groupes de deux ou trois aux quatre coins du monde.
Jamais le monde magique n'avait connu pareille fébrilité et, si la grande majorité des sorciers du monde ignorait tout du bouleversement que connaissait le monde magique, les grands mages de la CMI étaient inquiets. Une de leurs missions était d'élucider les mystères du monde magique et ceux-ci n'avaient jamais été aussi nombreux.
Ainsi, chaque semaine, deux ou trois membres de la constellation étaient envoyés en expédition.
Un beau jeudi d'octobre ce fut au tour de James, entouré des fidèles Sian et Mateus, de s'emparer du Portoloin. Il embrassa l'île du regard, et offrit un triste sourire à Selim. Il quittait Ulund à regrets.
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Académie Beauxbatons, sud de la France
Le jour se levait sur Beauxbatons. Assise sur le sommet de la plus haute tour du château, Natasha inspira à pleins poumons l'air vivifiant. L'aube, en ce début d'automne, lui offrait un spectacle dont elle ne se lassait pas.
Un spectacle qu'elle redécouvrait chaque matin entre cinq et six heures, lors d'un discret vol à travers les cimes et les pics.
Elle n'en avait parlé à personne. Rose aurait hurlé, terrifiée par les dangers que courrait sa meilleure amie. Le professeur Delametamorph, qu'elle assistait, aurait sans doute compris son besoin de laisser s'exprimer l'animal en elle, mais elle tenait à ce que cette petite heure de vol soit son secret, son échappatoire.
Ces moments n'appartenaient qu'à elle. A elle et à James, qu'elle imaginait parfois courir derrière elle sous forme de cerf.
Armée d'un sourire rêveur qu'elle n'aurait dévoilé à personne, elle déplia la lettre qui l'attendait à son réveil, comme chaque matin ou presque. Depuis leurs retrouvailles, James lui écrivait énormément, comme désireux de rattraper le temps perdu.
« Mon tendre amour,
J'espère que tout se passe bien dans l'enceinte somptueuse de Beauxbatons. Je t'imagine lisant ces mots après ton vol matinal - ne nies pas, Rose m'a tout dit. Elle dit qu'elle te laisse croire qu'elle ne sait rien pour t'épargner les cris et les larmes. Mais elle est très inquiète pour toi, tu la connais. J'ai essayé de la rassurer mais, comme dirait le fils de l'hôtelier chez qui j'ai posé mes valises hier, c'était comme « pisser dans un violon ». Je te laisse deviner ce que signifie cette troublante métaphore, ainsi que la raison qui me pousse à dormir dans un hôtel moldu du sud de l'Europe. Simple précaution au cas où mon courrier serait intercepté.
Sache que je retrouverai bientôt mon îlot, et que je ferai un détour par la France pour te voler un baiser. Histoire de prouver à tous les apollons qui vivent sous le même toit que toi que tu es prise par un aventurier à la besace télescopique.
Je t'expliquerai tout dans mes prochaines lettres.
D'ici là sois prudente et reçois mes baisers les plus pressés de retrouver la douceur de tes lèvres.
Ton James. »
Profitant de sa solitude Natasha porta la lettre à son visage, à la recherche du parfum de son petit ami. Un sourire radieux défia les premiers rayons du soleil alors qu'elle se transformait et s'élançait vers la fenêtre ouverte de ses appartements.
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Le jour-même, en Angleterre
Albus Potter n'avait eu d'autre choix que de quitter la demeure familiale. Lui qui était habitué à faire la une de la Gazette une fois par mois, avait vu cette régularité qui flattait son égo disparaître brutalement. Tout au plus bénéficiait-il d'un petit encart au bas des articles relatant les aventures de son frère et de sa sœur. La presse aimait alors à rappeler à ses lecteurs qu'Albus Severus Potter vivait « toujours reclus chez ses parents », qu'il n'avait plus d'ami ni le moindre espoir en l'avenir. C'était vrai, bien sûr. Mais Albus supportait mal d'être ainsi tombé de son piédestal.
Alors il s'était rendu sur le Chemin de Traverse, terrain de chasse des journalistes, puis à Pré-Au-Lard, profitant d'une sortie des élèves pour être photographié avec Lily, et à Godric's Hollow, où il s'était recueilli sur la tombe de ses grands-parents durant des heures, attendant patiemment qu'un journaliste ne vienne immortaliser la scène larmoyante qui attendrirait la communauté magique britannique à coup sûr.
Lorsqu'il était rentré à la maison, son père l'avait longtemps serré dans ses bras. Godric's Hollow était en permanence surveillé par deux Aurors qui n'avaient pas manqué de prévenir leur chef que son fiston avait été vu pleurant pendant des heures sur la tombe de Lily Evans et James Potter.
- Si tu veux, fils, on ira ensemble la prochaine fois.
- Voyons, Harry, il n'a fait ça que pour attirer la presse !
Harry écarquilla les yeux, regardant son épouse comme si elle était devenue folle. Mais Ginny n'était pas dupe du petit jeu d'Albus et leur fils ne démentit pas.
- Je ne les intéresse plus, grommela-t-il.
- Pour intéresser les gens il faut s'intéresser soi-même, répliqua sa mère. Qui pourrait vouloir lire que tu passes tes journées sans voir la lumière du jour, avachi sur ton lit à te remémorer tes échecs passés ? Personne. Pas même nous, qui t'aimons. Pas même toi. Tu n'es pas heureux, Albus. Alors soit tu trouves une raison de te lever le matin, une vraie raison, qui n'implique la mort de personne ni de fréquenter des personnes néfastes et abjectes, soit on t'amène voir un psychomage.
- Je suis majeur, rappela Albus. Vous n'avez pas le droit. C'est mon choix.
- N'oublie pas qui est ton père. S'il décide que tu dois voir un psychomage, tu iras en voir un. Et crois bien que je saurai lui faire entendre raison.
La voix de Ginny était ferme, cassante. Un ton dur auquel Albus n'était pas habitué. Un ton qui lui déplaisait fortement. La colère gronda en lui, son visage se teinta de froideur, tout comme ses yeux, réduits à l'état de fentes.
- N'oublie pas que je suis ton fils. N'oublie pas ce que j'ai fait. N'oublie pas ce que je sais. A ton avis, les gens continueraient de te sourire s'ils savaient que tu as trompé le Survivant avec un mangemort ? Ils voudront savoir. Ils te détesteront. Ils obligeront papa à te quitter, ils obligeront James à faire le test. Il n'aura plus d'autre choix que de se confronter à la vérité. Il deviendra aux yeux de tous un suppôt de Voldemort, un traître, un être abject à bannir. Par leur complicité Lily sera également mise de côté. Et je serai ce que j'aurais toujours dû être. L'unique Héritier du Survivant. L'avenir de cette communauté.
Alors que derrière son fils Harry se décomposait, choqué par son ton et ses mots, Ginny s'efforça de ne pas flancher, encaissant sans broncher. Albus attrapa le journal de la veille sur la table basse du salon. La une montrait le sourire éclatant de Nalani Jordan qui brandissait l'autorisation du département des jeux et sports magiques à créer non pas seulement une nouvelle équipe de Quidditch mais une nouvelle Ligue. La jeune femme ne manquait pas de remercier tous ses amis qui l'avaient aidée à réaliser son rêve, le leur, et de rendre un émouvant hommage à Keith Corner. Le journaliste concluait son article en prédisant que la bande de James Potter était l'avenir de la communauté magique britannique. Albus froissa le journal et le jeta dans la cheminée.
- S'il faut que je les élimine un à un je le ferai, affirma-t-il sans détour.
Lorsqu'il les laissa seuls, Harry se prit le visage entre les mains, implorant Merlin de lui venir en aide. Ginny n'essaya pas de le réconforter, encore moins de le rassurer. Elle avait volontairement poussé son fils à bout pour que son mari ouvre enfin les yeux. Leur fils allait mal. Et ils ne pouvaient rien pour lui. Ils devaient le pousser à se confier à un professionnel. Ils n'avaient pas le choix. C'était la seule manière de le sauver avant qu'il ne soit trop tard.
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Poudlard, le même jour
Le temps passait définitivement trop vite à Poudlard. Les élèves les plus jeunes ne se perdaient plus dans les couloirs et les plus âgés craignaient déjà les examens de fin d'année. Il n'était pas rare de voir un septième année pleurer à l'idée de quitter Poudlard alors que d'autres s'inquiétaient simplement pour leur avenir professionnel. La célèbre bande de Lily Potter ne faisait pas exception.
Si l'avenir de Colin, David et Sebastian s'écrirait au ministère de la magie, Annie ne savait pas encore dans quelle branche se diriger. Lorcan avait refusé les propositions de deux équipes de Quidditch pour devenir éthologue, comme Lily. Quant à Serena, le département de recherche du Temple lui tendait les bras. Elle souhaitait se spécialiser dans la Métamorphose et elle s'apprêtait à découvrir qu'elle n'était pas la seule à envisager une carrière dans ce domaine.
- Lily ! LILY ! J'ai été pris !
Une tornade rousse traversa au pas de course la Grande Salle, très animée en ce dimanche matin. Lily délaissa sa tasse de thé pour voir son cousin Hugo maîtriser un dérapage et se frayer une place sur le banc juste en face d'elle. Avec un sourire immense il lui tendit une lettre sur laquelle elle reconnut l'emblème du Temple.
- Ils ont accepté ma demande !, s'exclama-t-il, extatique. Je m'installe là-bas début août.
- Début août ?, releva Annie Londubat. C'est super tôt ! T'as pas droit à des vacances normales ?
- Des vacances de feignants tu veux dire ?, sourit-il. C'est fini tout ça, fini pour moi. La vraie vie commence !
Lily lui rendit sa lettre en le félicitant chaleureusement, bien qu'il ne l'écoute qu'à moitié tant il était heureux.
- Ils ont une aile entière consacrée à la recherche, tu te rends compte !
- C'est super, Hugo !
- Et un étage entier consacré aux échecs !
- Génial, je suis vraiment contente pour toi.
- Et l'un des intervenants est le plus grand champion d'échecs du siècle ! Treize fois champions d'Europe, dix fois champions du monde !
- C'est pas possible que tu commences en août.
L'intervention de Serena, jusque-là silencieuse, surprit ses amis. Dernièrement, depuis le départ de Rose qu'Hugo vivait comme un abandon, il s'était rapproché de Lily, la saluant tous les matins, lui embrassant le front tous les soirs. Ils échangeaient quelques mots avant les cours, laissant les membres de leurs bandes se retrouver comme bon leur semblait. Hugo passait le plus clair de son temps avec d'anciens élèves de l'école de magie d'Irlande, Renaud Bayard et Kendall Kent, qui sortait avec Hewie, mais aussi Gwenog Kubrick et ses deux meilleurs amies, dont l'une d'elle sortait avec Sébastian depuis de nombreuses années. Une certaine Judith Whirpool, rivale notoire de Serena.
- Puisqu'il te le dit, appuya Kathleen.
Kathleen Whirpool était une des filles les plus appréciées de Poudlard. Une fille adorée par tous les garçons et suffisamment bienveillante et intelligente pour s'attirer également la sympathie des filles. Un don dont était également dotée Serena Velsen.
- Il n'y a que les étudiants du département de recherche en métamorphoses et en potions qui commencent en août, contra Serena. Et tu détestes les potions, ajouta-t-elle à l'adresse d'Hugo.
- Mais j'adore les échecs, répondit simplement Hugo. Et les échecs s'étudient dans le département de recherche des métamorphoses.
Lily écarquilla les yeux, passant de Hugo, visiblement très satisfait, à Serena, qui pâlissait à vue d'œil.
- Eh bien, toi qui craignais de te retrouver seule, sourit-elle alors qu'Annie se retenait difficilement de rire.
- Rassure toi, Velsen, ajouta Kathleen. On s'est inscrites toutes les trois dans le département de la recherche. Hewie en Potions et Gwenog et moi en Sortilèges. Qui sait, on pourra peut-être même partager nos dortoirs.
- Très drôle, grogna Serena.
Le petit-déjeuner se poursuivit comme si une frontière invisible séparait les deux groupes, celui d'Hugo parlant tranquillement de tout et de rien, celui de Lily essayant de ne pas rire devant la mine bougon de Serena. Sentant que sa meilleure amie avait besoin d'elle, Lily refusa de suivre ses amis sur le terrain de Quidditch et s'apprêtait à entraîner Serena au sommet de la Tour d'Astronomie, pour une discussion entre filles, lorsqu'Hugo se déplaça, franchissant la frontière invisible pour glisser jusqu'à Serena.
- Moi je suis heureux qu'on poursuive nos études ensemble, commença-t-il. Et je te promets que je ferai tout mon possible pour que tu sois heureuse, toi aussi. Je suis sérieux. Cette lettre… c'est peut-être pas grand chose pour toi, parce que tu es une bonne élève et que tu n'as pas eu peur qu'on refuse ta candidature mais, pour moi, c'est bien plus qu'une acceptation. C'est un nouveau commencement, le début d'une nouvelle vie, loin de Poudlard. Mes débuts ici n'ont pas été très agréables, et je sais que je me suis comporté comme un vrai crétin, mais je me suis traîné ça pendant sept ans. Alors je me dis que cette nouvelle vie ne pourra qu'être plus belle. Je vais repartir à zéro et cette fois-ci je ne ferai pas le choix de la facilité. Et puis… Si un jour on se retrouve invités à la même fête et que l'alcool te fait oublier que tu me détestes, je ne ferai pas semblant d'avoir tout oublié le lendemain. Je ne ferai pas semblant de me moquer de notre baiser, j'essaierai de t'en voler un autre tout de suite, plutôt que de regretter et de passer des heures, des jours, des mois à me remémorer ce que ça fait d'être embrassé par toi.
Lily avait à nouveau écarquillé les yeux, le souffle court. Devant elle et malgré le calme qu'il affichait, Hugo était écarlate, le rouge de ses joues jurant avec la rousseur de ses cheveux. Elle n'osait pas bouger mais la tentation de voir sa meilleure amie était plus forte. Serena, le souffle court, avait dissimulé ses yeux clairs sous une cascade de cheveux brillants. Sa poitrine se soulevait au rythme effréné de son cœur. Et pourtant, elle esquissa un sourire tremblant. Un sourire radieux. Un sourire plein de promesses. Et les joues de Hugo interprétèrent ce sourire sans mal.
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Square Grimmaurd, Londres, le lendemain
Quand il se leva, ce matin-là, Albus avait tout oublié de sa dispute de la veille avec sa mère. Elle l'aimait, il n'avait pas peur d'elle, elle n'était pas une menace. Et il avait bien plus important à penser. La veille, il avait bravé le froid et la foule pour se rappeler à la mémoire des journalistes, et il quitta sa chambre de bonne heure et de bonne humeur, prêt à se voir faire la une comme il le méritait.
Il ne fut guère étonné d'entendre plusieurs voix raisonner dans la cuisine, il était fréquent que Ron et Hermione s'invitent chez les Potter, parfois seuls, parfois ensemble. Le départ de Rose les avait rapprochés, ils étaient aujourd'hui plus unis que jamais. Unis dans la douleur et la culpabilité d'avoir blessé leur petite fille, unis dans une volonté sans pareille d'être de bons parents pour Hugo.
Albus s'observa quelques instants dans le grand miroir du hall, vérifiant son apparence. Satisfait, il soigna son entrée, redressant les épaules, la mine fière et conquérante, persuadé et fier de faire à nouveau la une. Mais l'inquiétude de ses parents, de son oncle et de sa tante eurent raison de son excitation.
- Je ne fais pas la une ?, bougonna-t-il sans même un bonjour.
Hermione leva les yeux au ciel alors que ses parents demeuraient inquiets.
- Non, répondit simplement Ron avec un petit sourire triste. Il s'est passé quelques chose. Une chose grave. La foudre s'est abattue dans toutes les communautés du monde, au même moment, tuant un sorcier ou une sorcière dans chaque pays. Ce sont tous des nés-moldus, ils étaient donc inscrits dans le registre que tiennent les moldus. Et les moldus, ne sachant pas que la magie existe, tentent en vain d'expliquer ce funeste phénomène et de rassurer la population…
- Et c'est ça qui fait la une ? Je veux dire… C'est tout ?
- C'est tout ?, répéta Hermione. On parle de plusieurs dizaines de morts, Albus.
- Tu étais au courant ?, s'inquiéta Ginny. Tu savais ce qui allait se passer ?
- Ginny, voyons, s'étonna Ron. Comment Albus aurait-il pu être au courant ?
- Il était le laquais des frères Zigaro, Ron !
- Le laquais ?, murmura Albus, choqué. J'étais leur cerveau, leur cœur, leurs tripes, leur âme ! Je les ai aidés à accomplir leur objectif pour mieux les arrêter au moment opportun ! Je ne suis pas un laquais, je suis un héros !
- Sauf que si ton frère et ton père ne t'étaient pas venu en aide, tu serais mort. Alors je te le demande à nouveau, Albus, étais-tu au courant ?
- Pas de la foudre en particulier. Mais je savais qu'il allait se passer des trucs. Des trucs graves, des accidents, des morts inexpliquées. Tout comme je sais que ça ne va pas s'arrêter là.
Albus asséna cette évidence avec une nonchalance qui glaça sa mère. Il passa devant elle, piochant deux pancakes dans un petit panier, lui offrant un sourire sardonique. Il s'installa à table en sifflotant, prenant la Gazette des mains d'Hermione qui le laissa faire en silence. Serein, il éplucha le journal à la recherche de l'article qui lui était destiné, ignorant la tension qui s'était installée dans la vaste cuisine.
Hermione et Ron ne pouvaient décrocher leur regard de lui, glacés d'effroi. Harry paraissait sur le point de pleurer. Ginny, quant à elle, cherchait le regard de son mari, comme désirant lui dire "tu as enfin compris que notre fils a besoin d'aide ?", ignorant la vive chaleur qui grandissait dans son ventre.
Cette chaleur, c'était celle de la culpabilité. Cette chaleur lui rappelait le visage de James, son regard déçu, sa voix résignée. Son air blessé et ses tentatives désespérées.
Il avait essayé de les prévenir. Malgré leur désamour, malgré leur désintérêt il n'avait eu de cesse de faire passer la santé et le bonheur d'Albus avant tout le reste. De faire passer Albus avant lui, de l'aimer plus qu'il ne s'aimait lui-même.
- Vous avez des nouvelles de James ?, murmura Hermione qui n'était pas dupe.
- Par Lily, souffla Ginny. Il vient de passer un an quelque part en Océanie. Il a pas mal vadrouillé cet été, et Natasha l'a accompagné.
- Il a vu Rose, alors, sans doute.
- Sans doute.
Des banalités. De celles que deux mères n'étaient pas censées échanger. Chacune avait perdu son premier enfant, faute d'avoir su l'aimer.
- Ils sont jeunes. Ils reviendront, affirma Ron.
Il chercha du soutien auprès de son meilleur ami, mais Harry observait douloureusement l'embrasure de la porte, où Albus avait disparu quelques minutes auparavant.
- On a sauvé le monde, s'exclama Ron. On a sauvé le monde, on devrait quand même arriver à arranger les choses avec nos gamins, par Merlin !
Après ça, personne n'osa rajouter quoi que ce soit.
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Quelques jours plus tard, dans une petite bourgade française
Albert Instagne est une petite célébrité. Et lorsqu'il le dit à haute et intelligible voix, son petit-neveu rit très fort. Il dit « c'est pas ça être célèbre, tonton ! ». Et pourtant le petit Arthur, apprenti explorateur de huit ans, est bien le seul à accorder du crédit au vieux Albert.
Albert a beau être célèbre à sa manière, sa petite célébrité ne lui apporte rien. Il est arrivé à joindre les deux bouts comme il a pu jusqu'à ce qu'il devienne trop vieux pour vivre seul. Sans enfant et n'ayant pas les moyens de s'offrir le luxe de terminer sa vie en maison de retraite, c'est son neveu qui l'a accueilli, un homme pragmatique, un scientifique qui dénigrait les recherches de son oncle qu'il jugeait farfelues et sans intérêt.
« T'es trop vieux pour devenir célèbre, tonton. Faudrait que tu fasses la télé-réalité, comme les émissions que regarde Alexia, mais ils prennent pas des vieux comme toi.»
Arthur baisse rapidement le regard, grondé par son père. « Ne manque pas de respect à ton grand-oncle ». Albert ne relève pas, bien qu'il trouve son neveu injuste. Le jeune Arthur a raison, Albert est vieux. Et il n'est pas célèbre au sens où l'entend la jeunesse.
Sa célébrité, il ne l'a pas construite à la Warhol en un quart d'heure de surmédiatisation. Sa célébrité, il la doit à soixante ans de recherches, d'explorations, de découvertes.
Son neveu a beau répéter que « non, tu n'as rien découvert, tu as gâché ta vie à tenter d'élucider des mystères qui ne sont que pure affabulation », l'opinion d'Albert est toute autre.
Gamin, déjà, il adorait les contes, les mythes, les légendes. Il ne cessait de poser des questions, de demander comment les nuages contenaient la pluie, pourquoi le soleil passait d'un bout à l'autre de la rue dans la journée et ce qu'il adviendrait du monde s'il cessait un jour de briller.
Ses professeurs vantaient son intérêt et sa curiosité tout autant qu'ils déploraient ses rêveries incessantes.
L'adolescence d'Albert fut pleine de « pourquoi » et il décida de continuer de se poser des questions. Historien, chercheur, explorateur, il ne courrait pas après les dinosaures et l'or enfoui dans les sols mais après une explication scientifique aux événements les plus mystérieux.
La migration des papillons monarques. Les lumières émises par les tremblements de terre. Les pierres mouvantes de la vallée de la mort. Et son petit préféré parmi les sujets de recherches qui le tenaient en échec, les pluies d'animaux.
Ça n'avait rien de nouveau, nombreux avaient été les témoins de pluies de serpents ou de crapauds, mais le phénomène se multipliait et Albert rêvait de trouver une explication rationnelle à ce mystère. Une enquête qu'il poursuivait depuis plusieurs dizaines d'années et qui faisait d'Albert un spécialiste du phénomène.
- Pourquoi as-tu laissé la porte ouverte, mon oncle ?, déplora son neveu en lui portant à boire.
- J'attends de la visite. Un jeune anglais intéressé par mes recherches.
Albert lissa sa moustache, pas peu fier de lui, alors que son neveu repartait, désabusé.
- Monsieur Instagne ?
Malgré ses douleurs articulaires, le vieil Albert se redressa et tendit sa main vers l'inconnu souriant qui patientait à l'embrasure de la porte.
- Vous devez être monsieur James. Entrez, jeune homme, entrez.
- Je vous remercie de me recevoir, monsieur.
Le jeune anglais, la vingtaine et fraîchement rasé, plut à Albert instantanément. Sa posture, musclée et racée, témoignait d'une curiosité pour la vie et d'un désir d'aventure. Son sourire un peu gauche laissait entrevoir un caractère souple et tolérant. Son regard, improbable rencontre d'une noisette et de l'océan déchaîné, était la naissance d'une âme bienveillante. Albert se targuait d'être bon observateur et sa langue n'eut aucun mal à se délier. Il parla tant qu'il se perdit plus d'une fois dans les péripéties légèrement exagérées de ses découvertes, et toujours le jeune anglais dévora ses paroles avec l'émerveillement d'un enfant.
Cet intérêt flatta Albert autant qu'il l'amusa.
- Mais cessons de parler de moi, je suis certain que vous avez aussi des histoires à raconter, jeune homme. Tenez, commencez par vous présenter, quel est votre prénom ?
- Sirius, répondait l'anglais après quelques secondes d'hésitation. Veuillez m'excuser, je me suis présenté à vous officieusement. Mon patron n'est pas au courant...
- Allons jeune homme, je ne vais pas vous dénoncer. Tenez, je ne vous demanderai même pas pour qui vous travaillez, sourit Albert. Mais j'aimerais beaucoup savoir sur quel sujet vous travaillez.
Cette fois le jeune anglais ne se fit pas prier, les yeux pétillant de ferveur.
- L'ésotérisme, souffla-t-il. Je... J'espère qu'un modèle tel que vous ne me prendra pas pour un fou mais je... j'essaie de prouver l'existence d'une certaine forme de... magie.
Albert sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Un frisson dont il n'avait pas à rougir et qu'il ne tenta pas de dissimuler à son vis à vis.
- Vous n'êtes pas plus fou que moi mon jeune ami. Nous le sommes sans doute aux yeux de tous ces gens qui se contentent de croire ce que disent la télévision et les journaux. Mais nous savons que la magie serait l'explication à bien des mystères, pas vrai ?
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James esquisse un petit sourire, timide et complice. C'est maintenant que tout va se jouer.
- Croyez-vous que les sorcières brûlées sur les bûchers du XVe au XVIIIe siècles aient été les seules qui aient peuplé nos contrées ?
- Et vous mon jeune ami ? Le croyez-vous ?
James inspire un bon coup. Avant de se jeter à l'eau.
- Je crois qu'aucune n'a été tuée.
Le vieil Albert semble perdre vingt ans. Il se redresse, pèse de tout son corps sur sa canne.
- Vous pensez qu'elles étaient insensibles au feu ?
- Qui dit sorcière dit sorcellerie, et sortilèges. J'ai envie de croire qu'elles utilisaient un sortilège de gèle-flamme pour...
James s'interrompt, son enthousiasme enfantin provoque l'hilarité d'Albert.
- Un sortilège de gèle-flamme ? Quelle imagination !
James sourit, surveille sa baguette, emprisonnée dans sa cape. Il n'ose imaginer quelle serait la réaction d'Albert si James lui prouvait que la magie existe bel et bien.
- Vous étudiez les pluies d'animaux depuis des années, j'ai lu tous vos travaux, aucune explication scientifique ne tient la route…
- Et vous croyez que des sorcières aux nez crochus s'amusent à s'envoyer des crapauds au visage ? Vous ne croyez pas qu'elles auraient mieux à faire ?
- Comme ?, contre James. Arrêter les guerres et le réchauffement climatique ?
- Pourquoi pas ?
- Ce serait s'en tenir aux livres. J'aime croire que les sorcières n'ont pas toutes un nez crochu. Imaginons... Imaginons que les sorciers, s'ils existent, sont exactement comme nous. Des hommes, des femmes, des enfants, qui vont à l'école, qui travaillent, qui se passionnent pour la lecture, le sport, la cuisine...
Le quidditch. La tarte à la mélasse. Il est difficile pour James, qui a toujours pris pour acquis le monde magique, de retenir les termes qu'il entend depuis sa naissance. Mais il n'oublie pas qu'il est en présence d'un moldu. Et il n'en oublie pas la raison.
Au bout d'une longue réflexion, Albert acquiesce et tire de la poche de sa chemise une petite liste. Il la tend précipitamment à James avant de changer d'avis.
Pour des gens qui ignoreraient l'existence de la magie, la liste évoquerait une sorte de potion magique, comme pouvaient l'imaginer les moldus férus de livres et films fantastiques. Des herbes rares, de la peau, des fourmis, des crapauds, et même des larves de salamandres.
- Je suis désolé, sourit James, j'ai oublié mon chaudron.
La plaisanterie tire à Albert un rire franc. Conquis, il se rapproche de James pour partager ses connaissances.
- Selon des témoins, des larves de salamandres seraient apparues dans le ciel du Minnesota tandis que des poissons pleuvaient sur le Royaume-Uni. En Serbie, ce sont des grenouilles qui seraient apparues et des têtards au Japon.
James acquiesce, à la fois complice et grave.
- C'est justement ce qui m'amène.
- Depuis longtemps, les chercheurs sont assez sceptiques à propos des pluies d'animaux. Un physicien français du dix-neuvième siècle a affirmé que des vents violents de hautes altitudes auraient soulevé les animaux avant de les lâcher. Une théorie plus poussée implique une tornade marine, aspirant la vie aquatique d'un lac ou d'une mare. Les poissons ou les grenouilles seraient alors attirés par le vortex et relâchés au moment où la tornade s'essouffle. Mais aucune étude n'a confirmé ce phénomène.
- Et le mystère reste entier, acquiesça James, son cœur tambourinant. Albert... j'ai entendu dire que des chercheurs avaient monté une sorte de... ligue dans laquelle se regroupent tous ceux qui pensent que la magie existe.
- Ce n'est pas une rumeur. Cette confrérie existe, mais je n'en fais pas partie. J'ai bien failli, mais je laisse l'aventure à la jeunesse.
- L'aventure ?
- Disons que la confrérie dispose de nombreuses pistes à explorer. Est-ce que le nom de Hugh Irving vous dit quelque chose ?
Le choc le saisit. James a bien du mal à cacher que oui, il connaît ce nom-là et qu'il se souvient très bien de qui le porte. Hugh Irving, ce jeune né moldu effrayé par la magie, qui avait trahi par bien des reprises le secret magique. Hugh Irving qui avait monté tout un dossier sur l'existence des sorciers, l'emplacement de Poudlard et le fonctionnement du ministère de la magie. Hugh Irving, symbole malheureux du tournoi des quatre écoles.
- Ce jeune homme, un adolescent anglais, a disséminé des milliers de mots, de phrases, de courts paragraphes sur des forums et sites internet. Un travail de titan qui a depuis été effacé. Il prétendait être un sorcier, le premier de sa famille, envoyé dans une école de magie en Ecosse. Il donnait quantité d'informations détaillées, un sport disputé sur des balais volants, des cours de Potions, des humains se transformant en animaux, des guerres ayant opposé des héros aux forces du mal... de quoi remplir un livre incroyable et devenir l'auteur le plus célèbre du monde. Alors pourquoi ? Pourquoi inventer toutes ces choses et les dévoiler au compte-goutte sur divers sites ? Pourquoi quitter la fiction sous des couverts de vérité ?
- Pour convaincre. Pour rassembler.
- Je le crois aussi.
- Si tout a été retiré vous avez une bonne mémoire…
- Pensez donc, les plus rapides ont imprimé, sauvegardé, copié ces informations avant qu'elles soient grossièrement retirées de tous les sites.
- Grossièrement ?
- Grossièrement, oui. Ce n'était pas un professionnel qui s'en est occupé, c'était quelqu'un de pressé. Une personne pas très au fait de la rapidité ni du fonctionnement d'internet. Quelqu'un qui, sans le vouloir, a donné plus de poids aux délires d'un gamin. Car si l'on en croit Hugh Irving, les sorciers ne s'intéressent pas aux technologiques non-magiques, et ne les maîtrisent pas. Si l'on en croit Hugh Irving... on pourrait également croire que c'est un sorcier qui a voulu détruire les preuves de l'existence de son monde.
- C'est ce que tentent de prouver les membres de cette... confrérie ?
- On dirait que ça vous effraie.
- Eh bien... en partant du principe que tout est vrai, on pourrait croire que les sorciers peuvent avoir de bonnes raisons de vouloir rester cachés.
- Aucune vérité n'est bonne à cacher, mon jeune ami.
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- Il a fini par me dire qu'aucune vérité n'est bonne à cacher.
Natasha hocha la tête, s'abandonnant un peu plus dans les bras de son petit ami. James avait débarqué dans un feu de cheminée turquoise, particularité des membres de la Confédération Magique Internationale. Une surprise qui avait ravi Natasha qui ne l'attendait pas avant plusieurs jours. Mais elle avait tout de suite compris à l'air grave qu'arborait James que la situation était délicate et qu'il avait peur que leurs courriers soient interceptés.
- Tu es au courant pour la foudre ?, murmura-t-il, le nez dans ses cheveux.
- Hélas oui, soupira-t-elle.
Parmi les évènements inexpliqués qui frappaient le monde, l'un d'eux avait fait couler beaucoup d'encre. La foudre avait frappé au même moment, dans tous les pays du monde, faisant une victime par état. Les moldus parlaient de malédiction, d'invasion imminente de la terre par les extraterrestres, de présences sataniques, tentant par tous les moyens de trouver une explication.
Les pluies d'animaux se multipliaient, tout comme les combustions humaines spontanées. On retrouvait dans chaque pays des cadavres partiellement carbonisés comme si leur corps s'était mis à brûler sans raison apparente. Autant de phénomènes qui, sans accuser les sorciers, mettaient en péril le Secret Magique.
- Tu n'envisages pas sérieusement d'intégrer cette confrérie dont t'a parlé cet Albert ?
- Pas moi, non. La CMI est en ébullition et mener mes petites enquêtes annexes ne me permet pas d'être au four et au moulin. Mais j'avais pris mes précautions, je m'étais jeté un sort d'écoute, tout est enregistré. J'en ai déposé une copie au bureau détourné britannique de la CMI et j'en ai gardé une autre. Pour Maël. On a beaucoup parlé de Hugh Irving ensemble. C'est son domaine, il est le meilleur.
Devant l'admiration que manifestait toujours James pour Mael, Natasha se contenta de sourire, toujours émue par leur amitié. Ils avaient tous beaucoup changé en quelques mois. Comme si la mort de Keith avait entraîné celle de leur jeunesse, ils paraissaient plus mûrs, moins insouciants, plus adultes. La mort de Keith avait brisé douze adolescents, le deuil avait fait renaître des hommes et des femmes, des êtres complémentaires, des piliers, des symboles.
Chacun dans son domaine brillait pour ses amis, ils étaient l'image d'une communauté parfaite, l'espoir d'un avenir meilleur.
- Vous allez y arriver. J'en suis certaine.
- Nous allons y arriver. Tu auras un rôle à jouer, j'en suis certain.
- Tu parles de nous tous comme des héros des temps modernes…
- Chacun doit être le héros de sa propre vie. C'est… une sorte de prise de conscience, d'évidence. On va avoir des enfants, on en a déjà un, celui de Susie et Oscar qui est un peu notre enfant à tous. Je refuse qu'il vive dans la peur.
Natasha le serra un peu plus fort, humant son odeur boisée. Elle avait tendance à tout oublier quand elle le retrouvait. Leur relation avait pris une nouvelle tournure, apaisée et passionnée à la fois. Elle savait que c'était dû à leur récente réconciliation, elle savait aussi que d'autres disputes viendraient ponctuer leur vie, mais elle avait foi en eux, en leur couple, en James.
Et pourtant un drôle de sentiment naquit dans son ventre ce soir-là.
Les rides d'angoisse qui se creusaient au coin des yeux de James, les mots qu'il laissait sortir et qui laissaient présager le pire, les missions toujours plus délicates, toujours plus périlleuses dans lesquelles il se jetait.
L'instabilité, le fait de devoir se méfier de menaces qu'elle n'arrivait pas à identifier l'inquiétait profondément. Elle préférait ignorer, étouffer son désir d'enfant, ardent malgré son jeune âge, ne pas en parler à James. Attendre le bon moment, attendre que la situation s'apaise, que les menaces s'essoufflent. Malheureusement elle savait que la situation n'allait pas tarder à empirer.
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La planète regorgeait de lieux insolites. Souvent attirants, parfois effrayants. Et ces lieux étaient quelques fois reliés par des ponts plus insolites encore.
Des ponts grandioses, des ponts immenses, des ponts dangereux, des ponts empruntés quotidiennement, par des millions de personnes.
Or, en ce lundi matin, les gouvernements du monde entier reçurent à peu de chose près le même message. Treize hommes, d'âge similaire mais d'origines différentes, avaient tous sauté au même moment d'un pont à travers le monde.
Un français, du viaduc de Millau.
Un chinois, d'un pont de verre haut de cent quatre-vingt mètres.
Un touriste belge, du pont d'or soutenu par d'immenses mains en pierre, à Da Nang, au Vietnam.
Un malaisien, à Langkawi Sky Bridge, le pont le plus haut du monde, surplombant la luxuriante jungle malaise.
Un suisse, du pont de Trift, au cœur des Alpes, au-dessus d'un glacier de cent mètres de hauteur.
Un russe, qui s'était aventuré sur un pont d'une longueur de six cent mètres de planches de bois traversant la rivière Vitim en Sibérie.
Un automobiliste japonais empruntant le Pont Eshima reliant les villes de Matsue et Sakaiminato.
Un américain, du pont suspendu le plus haut des Etats-Unis, près de Canyon City, dans l'Etat du Colorado.
Un cycliste cambodgien traversant les eaux du Mékong des rives de Kampong Champ jusqu'à l'île de Koh Pen, sur un pont entièrement construit en bambou.
Un canadien venu arpenter les cent quarante mètres de longueur du Capilano Suspension Bridge, dans la région de Vancouver.
Un européen venu vivre sa retraite en Floride, sur le Seven Mile Bridge, un pont mythique entouré des eaux turquoises du golfe du Mexique reliant deux îles de Keys, un archipel très touristique.
Un irlandais aventurier qui venait d'arpenter le Carrick-a-redge Rope Brigde, un pont de corde suspendu à trente mètres au-dessus de la mer, en Irlande du Nord.
Un touriste maltais venu affronter le « chaudron du Diable », près de la cascade de Pailon del Diablo, un site aussi incontournable que dangereux en Équateur.
Les faits, déjà étonnants par leur similitude, s'amplifièrent lorsqu'une heure plus tard, ce furent treize femmes qui sautèrent, de treize autres ponts à travers le monde. Puis, une heure après, ce furent treize enfants. Puis à nouveau treize hommes, une heure après. Et le triste manège dura une journée entière, alors que la police, les secours, l'armée courraient d'un pont à un autre pour tenter vainement d'arrêter ce phénomène.
Le lendemain, la presse sorcière se fit écho de ce suicide massif qui avait coûté la vie à plus de trois cent personnes.
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Chutes Epupa, Namibie
Les missions s'enchaînaient et James n'avait plus revu l'Europe depuis trois semaines. Cette fois, il avait été envoyé en Namibie, pour y étudier le mystère des cercles de fées et tenter de convaincre un moldu féru de nouvelles technologies et d'idées farfelues que les-dits cercles n'étaient pas réalisés par des fées, comme le savaient tous les sorciers, mais par la nature, comme devaient à tout prix le croire tous les moldus.
Cette mission saugrenue et improvisée avait mené James, Charlotte et Selim à des recherches forcées à l'université sorcière d'Afrique australe, située sous les chutes Epupa, un lieu incroyable dont James tomba sous le charme.
Les chutes, situées à la frontière entre la Namibie et l'Angola, étaient peuplées par une communauté sorcière nomade et indigène avec qui James prit beaucoup de plaisir à échanger. Au milieu des crocodiles et des baobabs, les chutes Epupa offraient une vue à couper le souffle.
Il se promit d'y revenir avec Natasha pour des vacances aussi excitantes que romantiques. "Je te conseille de ne pas attendre d'avoir des enfants", avait rigolé Selim en se tenant à bonne distance d'une vingtaine de crocodiles aux crocs acérés. "Et je te conseille de lui proposer une autre destination pour votre lune de miel", railla à son tour Charlotte.
James n'eut pas le temps de répondre, un nouveau Portoloin apparaissait devant eux, prêt à les mener à leur prochaine mission.
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El Nido Palawan, les Philippines
Paradisiaque. Plages de sable fin, vagues turquoises, paysages absolument magnifiques à couper le souffle, El Nido Palawan était véritablement le petit paradis de l'archipel des Philippines. Si l'île principale, très touristique, n'avait tiré qu'un petit sourire aux trois acolytes, les petites îles alentours et leurs lagons, bien plus sauvages, leur offrirent un spectacle qu'ils n'étaient pas près d'oublier. Ils traversaient l'archipel en barque avec l'impression surréaliste de voguer au beau milieu d'une carte postale.
Ils accostèrent sur Shimizu Island mais n'eurent guère le temps d'admirer la plage, car un des grands mages de la Confédération Magique Internationale vint vers eux, son bermuda décontracté et son tee-shirt fleuri apaisant l'angoisse des trois acolytes.
Le Grand Mage leur apprit qu'une structure de production audiovisuelle américaine avait lancé un grand casting international pour participer à une émission de télé-réalité. Les candidats, issus d'une vingtaine de pays différents, s'affrontaient dans une chasse au trésor d'envergure largement manipulée par les producteurs et les publicitaires. "Jusque-là rien d'anormal", avait souri Selim.
Ce qui était anormal, en revanche, c'était le comportement des Dacamudils, une créature magique d'Asie du sud-est, d'un mètre de haut, à la mâchoire acérée et à la peau très dure, très semblable à un reptile. Voire à un dinosaure. Ces créatures, d'ordinaire très discrètes et sauvages, fuyant la présence humaine comme la peste, avaient débarqué en plein tournage, créant une pagaille sans pareille et une peur dantesque parmi les participants de la télé-réalité moldue qui étaient persuadés d'avoir vu des vélociraptors, un dinosaure des plus effrayants.
Les journalistes moldus n'allaient pas tarder à affluer et les ministères de la magie s'étaient défilés les uns après les autres au profit de la Confédération Magique Internationale.
- Aller les gars, s'exclama Selim en se changeant, délaissant sa tenue de cuir de dragon pour un ensemble en lin, ça nous fera une anecdote marrante à raconter aux autres.
Alors que Charlotte hochait la tête de façon hasardeuse, James songea que les anecdotes se multipliaient beaucoup trop vite à son goût. La presse moldue était en ébullition, les scientifiques étaient dépassés par les évènements. Les moldus avaient peur, et cette ambiance lourde commençait à inquiéter les sorciers.
- Tout va s'arranger, affirma Selim avec confiance.
- La Confédération Magique Internationale a pour mission première de préserver la paix internationale, rappela Charlotte. Et au cas où tu l'aurais oublié, c'est nous la Confédération Magique Internationale maintenant !
- On fera ce qu'i faire, assura James. On trouvera une solution. Tous ensemble.
- Que Merlin t'entende, railla Charlotte. En attendant les gars, retroussons nos manches, on a des dinosaures à combattre et des sortilèges d'amnésie à jeter.
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Freetown, Sierra Leone, Afrique de l'Ouest
Sierra Leone, sept millions d'habitants, dont un million peuplait la capitale, Freetown. Une ville portuaire qui n'avait jamais connu pareille ébullition. La Sierra Leone était un des pays les plus pauvres du monde. Le SIDA y faisait des ravages et les mines de diamants exploitaient quantité d'habitants, y compris de nombreux enfants. L'esclavage puis la guerre civile avaient marqué le pays qui s'efforçait pourtant de se relever, avec l'aide d'organisations internationales et de l'ONU, l'équivalent moldu de la Confédération Magique Internationale.
Comme dans la plupart des gouvernements moldus, l'ONU était pourvue d'un membre connaissant l'existence de la magie. Celui-ci, père d'une née moldue, avait saisi les grands mages de la Confédération Magique Internationale.
Une tempête de sable sans précédent dévastait le pays depuis trois jours, alors qu'aucun vent ne soufflait, pas même une brise maritime. James et ses acolytes avaient été missionnés pour aider l'évacuation des habitants. Et pour récolter des indices qui permettent aux Grands Mages de comprendre et d'éradiquer ces menaces qui se multipliaient.
Les habitants, en fuite, n'avaient guère le temps de répondre aux questions des membres de la constellation qui les encadraient et les protégeaient. Mais quelques-uns étaient persuadés de la culpabilité des reptiliens, des extraterrestres mi-humains mi-lézards venus sur terre pour manipuler l'espèce humaine. "Rien que ça", avait marmonné Evora en levant les yeux au ciel, mais James ne partageait pas sa légèreté. Ce n'était pas la première fois qu'il entendait parler des reptiliens, une théorie qui comptait de nombreux adeptes en Amérique et en Europe, notamment en France.
Il profita de la première occasion, alors qu'un nouveau bateau quittait le port de Freetown avec à son bord plusieurs dizaines d'habitants en fuite. On avait donné à James et ses acolytes une couverture, celle de bénévoles dans l'humanitaire venus aider la population. Mateus avait d'ailleurs fait remarquer que leur situation ne s'éloignait guère de ce mensonge qui n'en était pas vraiment un. Leur groupe avait été placé sous la direction d'un envoyé spécial de l'ONU, un météorologue canadien assez jeune avec qui James avait facilement sympathisé.
- Tu prends enfin ta pause, le british ?, l'accueillit Duncan.
- Les bateaux ne reviendront pas avant trois heures, regretta James.
- Tu sais, James, l'engagement et la rigueur sont des valeurs inestimables, mais tu ne gagneras rien à te tuer à la tâche. Ta vie ne compte pas moins que celles que tu sauves depuis hier.
- Mais elle ne compte pas plus non plus. Je connais mes limites, je ne les franchirai pas, assura James. Je peux m'asseoir ?
- Évidemment. C'est agréable de parler anglais avec des autochtones. Pas d'accent, de fausses liaisons, de mots mâchonnés. Tu ne fumes pas, je crois ? Un esprit sain dans un corps sain, c'est bien. Tu es végétarien ?
- Non.
- Tu as une copine ?
- Oui.
- Veut-elle rester vierge jusqu'au mariage ?
- Euh… non.
- Ne rigole pas, j'ai rencontré un jeune, une fois, qui vivait dans une pureté difficile à croire. Et pourtant, il ne commettait jamais d'erreur, il faisait du sport, ne buvait pas, ne fumait pas, faisait du sport, ne sortait jamais, consacrait sa vie à ses études… Eh ben il était vachement inintéressant, tu peux me croire. Et toi tu es trop poli à me sourire gentiment, patiemment, alors que ça crève les yeux que tu veux me parler d'un truc. Vas-y, petit anglais, balance.
- J'ai entendu quelques habitants parler des reptiliens.
- Ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c'est ? Tu ne lis jamais la presse ? Tu ne vas jamais sur internet ?
- Très peu. J'étais pas mal en vadrouille ces dernières années et même avant, j'étais dans un pensionnat. Pas de connexion internet, pas de portable. Mais ce n'était pas le bagne, je me suis fait un tas d'amis fantastiques et j'y ai rencontré la femme de ma vie, sourit James.
- C'était donc un pensionnat mixte ?, releva Duncan, rassuré. Que te dire, mon jeune ami… Les reptiliens seraient dissimulés parmi les humains, dont ils prendraient l'apparence. Et pas seulement. Selon la théorie, ils se nourriraient d'humains en ne prenant que ce qu'ils ont de mieux à offrir, leur force, leur longévité, pour créer une nouvelle espèce qui prendrait le contrôle du monde. Certains pensent qu'ils sont nés au centre même de la terre, dans ce qu'on appelle la Terre creuse habitée, d'autres affirment qu'ils viennent d'une autre planète. Toujours selon la théorie, la plupart des chefs d'état, des célébrités, des francs-maçons et les illimunati seraient des reptiliens.
- Mais… Ils ont des adeptes ?
- Énormément. De plus en plus de gens croient qu'on est manipulés et gouvernés par des lézards qui prennent forme humaine pour prendre le pouvoir. Dingue, pas vrai ?
James hocha la tête, le temps de digérer ces troublantes informations. Un cheminement se fit irrémédiablement en lui, l'image des frères Zigaro, celle de la Source et de toutes ces recherches entreprises à Poudlard se bousculaient dans son esprit.
Et si les Zigaro et leurs semblables se servaient de la Source pour mettre un point un complot d'une telle envergure ?
Si les moldus croyaient en l'existence de lézards humanoïdes venus du centre de la terre, les sorciers, habitués aux phénomènes les plus incroyables, ne pouvaient qu'y croire aussi.
ooOOoo
Poudlard
Les gradins ployaient sous la fougue des supporters en délire. L'équipe de quidditch de Gryffondor créait l'exploit, menant de cent points contre les imbattables, les imprenables Serdaigle. Depuis qu'Adélaïde Lespare occupait le poste d'attrapeur chez les aigles, son équipe n'avait pas perdu le moindre match, survolant le championnat d'une impressionnante facilité. La suprématie des aigles, déjà bien lancée par son frère, Malek Lespare, et conservée par Nalani Jordan et Natasha Kandinsky, atteignait son apogée grâce à Adélaïde qui était à la fois l'attrapeur la plus rapide que Poudlard ait connu et une capitaine hors pair.
La jeune fille, élève de septième année, avait mis fin à l'espoir de toutes les équipes de la Ligue, en s'engageant auprès de Nalani Jordan. Elle rejoindrait l'île de Wigglebay dès la fin de sa scolarité pour intégrer l'équipe de Nalani comme attrapeur titulaire.
La suprématie des aigles était telle que le championnat n'intéressait plus guère les élèves. Tous les ans, et dès le premier match, l'avance des aigles laissait peu d'espoir aux autres équipes, tant et si bien que les élèves de Poufsouffle et Serpentard supportaient l'équipe de Gryffondor qui créait l'exploit en menant de cent points.
Mais Adélaïde Lespare n'avait pas dit son dernier mot. Elle savait qu'elle s'emparerait du vif d'or avant Lorcan Scamander, et elle remotiva ses troupes afin que son gardien et ses batteurs empêchent les lions de creuser l'écart, et que ses poursuiveurs trouvent enfin le chemin des buts.
Le match vira en moins de deux minutes. Adélaïde s'élança à toute vitesse pour montrer l'exemple, son gardien arrêta un tir adverse et l'un de ses batteurs envoya un terrible cognard vers une poursuiveuse à la crinière rousse.
L'instant d'après, lorsqu'Adélaïde s'empara du vif une dernière fois à Poudlard, son exploit ne fut pas applaudi, car Lily Potter venait de s'écraser sur le sol après une chute de trois mètres.
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"Evènements inexpliqués : Et si nous n'étions pas seuls sur terre ?"
James replia le journal sans même lire l'article que consacrait la Gazette locale aux mystères et incidents qui frappaient les communautés sorcières du monde entier.
Les sorciers commençaient à se poser des questions, et le silence des gouvernants était difficile à accepter.
Les plus grands spécialistes de la communauté magique internationale travaillaient dur mais les résultats se faisaient rares, et la communication était rompue entre les pays, pour cause de peur et de paranoïa. Chacun soupçonnait son voisin d'être coupable d'une nouvelle pluie d'animaux ou d'avoir en son sein un mage noir en devenir susceptible de vouloir détruire le monde.
"Morts suspectes : sommes-nous les prochains ?"
La suspicion était partout. Elle se propageait à la vitesse de l'éclair et James en découvrait les preuves et les conséquences à chaque nouvelle mission.
"Potter, Donovan, Subaru, Zerrouck, Castellon : les héros sorciers sont-ils des ombres méphitiques ?"
Les ombres méphitiques. Le concept était sur toutes les langues, dans toutes les conversations. Les reptiliens possédaient leur pendant sorcier et le K, le nouveau journal international que tout le monde s'arrachait, avait cru bon de donner un nom commun aux dizaines d'évènements qui menaçaient le monde magique.
"L'ombre méphitique : quelle est cette nouvelle menace dont nous devons nous méfier ?"
Chaque jour le K alimentait la frayeur ambiante. Et les membres de la Confédération Magique Internationale comptaient bien stopper cette influence néfaste.
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Quelque part au-dessus de l'océan Atlantique
Dans l'avion qui reliait Londres à New-York, en ce jeudi matin, tous les passagers avaient le nez rivé dans la presse internationale. Preuve que les moldus et les sorciers partageaient sans même le savoir les mêmes craintes.
Alice Londubat n'avait eu qu'à s'inspirer du journal moldu que lisait un jeune homme installé à l'avant de l'avion pour camoufler son propre journal, le K, et lui donner l'apparence de la presse moldue.
- Mademoiselle souhaite-t-elle se désaltérer ? Eau, sodas, sirops ?
- Je vais prendre une limonade, si vous en avez.
Alice attendit d'avoir récupéré sa boisson et sa monnaie avant de rouvrir le K et de reprendre sa lecture.
"L'ombre méphitique : quelle est cette nouvelle menace dont nous devons nous méfier ?"
L'article, sous couvert d'hypothèses faussement naïves, usait de sous-entendus pour accuser les ministres, les héros, les célébrités du monde magique d'influencer les communautés, et de leur dissimuler leurs plus sombres desseins.
Alice, Auror depuis sa sortie de Poudlard, en venait même à douter de l'intégrité de son chef, le Survivant Harry Potter.
- S'ils en viennent à l'accuser lui, c'est tout notre monde qui va s'effondrer, murmura le vieil homme assis à sa gauche.
Alice sursauta et rabattit les feuilles du journal, pour en dissimuler le contenu. Mais le mal était déjà fait et elle se morigéna de n'avoir pas été assez prudente, elle qui avait pourtant maitrisé toutes les techniques de prudence lors de son apprentissage d'Auror.
- Ne t'inquiète pas, jeune fille, je suis du même monde que toi.
Tendue, Alice glissa sa main droite vers la ceinture de son jean, dans laquelle elle avait dissimulé sa baguette. Elle fit volte-face rapidement, détaillant du regard l'homme qui partageait sa banquette. Celui-ci se délaissa détailler avec compréhension, la désarmant d'un sourire édenté qui lui paraissait sincère.
- Tu dois te demander qui j'suis, hein ?
- La moindre des politesses serait de se présenter, acquiesça Alice. Je suis…
- Alice Londubat, Auror.
- Vous me connaissez, répondit-elle en plissant les yeux.
- Je suis dans cet avion pour les mêmes raisons que toi, Alice.
- J'en doute.
- Moi aussi je dois parler à James.
Le cœur battant à tout rompre, la main d'Alice agrippa sa baguette.
- Qui êtes-vous, par Merlin ?
- Mon nom ne t'évoquera rien. Tu n'as qu'à m'appeler comme le font les gens qui me connaissent. Le vieux James.
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New-York
La ville fourmillait de bruits, de mouvements, de rires. L'effervescence était totale, de jour comme de nuit, et James comprenait pourquoi la ville était si appréciée de ses habitants et des touristes.
Il se trouvait devant l'université sorcière Diagon Magical University, un institut immense dont les étudiants étaient habillés à la mode moldue, pour voguer à loisir entre les deux mondes.
L'université avait été ouverte dix ans auparavant et elle jouissait d'une très bonne réputation. Certains de ses jeunes professeurs avaient notamment été conviés à animer des conférences et des ateliers en Angleterre, dès l'ouverture du Temple. Une sorte de transmission porteuse des valeurs d'entraide et de coopération. Une idée qui avait ravi James, avant qu'il ne commence à douter.
Ses dernières missions l'avaient vu découvrir les plus grandes universités magiques à travers le monde et, force était de constater que l'éducation, les recherches et le travail n'étaient pas toujours porteurs de paix et de sérénité.
Et la Diagon Magical University venait de lui en donner une énième preuve.
- C'est quoi ce bordel ? Ils ont en effusion, les amerloques, ma parole !
James esquissa un sourire avant d'ouvrir ses bras pour accueillir Alice.
- C'est bon de te voir, murmura-t-il contre ses cheveux blonds.
- Tu es seul ?, s'étonna-t-elle.
- Affirmatif, sergent. Et tu as bien de la chance que Juliet n'ait pas été là. Elle t'aurait scalpée pour avoir dénigré les « amerloques », comme tu dis.
Alice se contenta de sourire. Le temps où elle bouillait de jalousie et détestait Juliet était derrière elle. Désormais, elle faisait pleinement partie de la bande, et le temps lui avait permis d'accepter de ne pas être l'unique amie de James.
Ils firent quelques pas, côte à côte, autour de l'université, captés par ses hauts murs de granit qui disparaissaient sous d'énormes affiches.
"Les sorciers, les moldus et les ombres méphitiques peuvent-ils coexister ?"
- Je vois qu'ils lisent le K par ici, déplora Alice. Je croyais que les moldus pouvaient voir le bâtiment ?
- C'est le cas. Mais les fondateurs ont mis en place un puissant enchantement de nébuleuse, ce qui fait que les moldus ne voient que ce qui ne met pas en péril le Secret Magique.
Alice fit la moue et apostropha le premier moldu qui passa près d'eux.
- Vous voyez les affiches, sur les murs ? Qu'est-ce que vous lisez ?
- "Les sorciers, les moldus et les ombres méphitiques peuvent-ils coexister ?", lut l'homme à haute voix avant de faire la grimace. Les gens inventent de ces mots, de nos jours. Les « moldus » ! Qui aurait envie d'être traité de « moldu » ?
L'homme soupira et passa son chemin, indifférent à la mine décomposée de ses vis-à-vis britanniques.
- Elle ne doit pas très bien fonctionner, ta nébuleuse. C'est grave, ce qu'ils font, ils pourraient être accusés de mettre en péril le Secret Magique !
- C'est pire, Alice ! Les américains n'appellent pas les gens dépourvus de pouvoir magique « moldus » mais « Non-Maj ».
- Quelle idée grotesque !
- Tu ne comprends pas ? Ce sont des anglais qui ont placardé ces affiches, Alice ! Pas des américains !
- Oh…
Les yeux plissés, elle détailla à nouveau les mots placardés, comme semblant les redécouvrir. Sentant que l'heure était grave, elle agita discrètement sa baguette, les entourant d'un sortilège de silence.
- Tu ne te demandes pas pourquoi je suis là ? Ni pourquoi je ne t'ai pas prévenu par lettre ?
- A vrai dire je me demande même comment tu as fait pour savoir que j'étais là, Alice.
- Je suis allée voir Natasha à Beauxbatons. J'ai attendu qu'elle termine sa journée pour lui parler discrètement. C'est elle qui m'a dit que tu étais à New-York. J'ai préféré n'entrer en contact avec toi qu'en arrivant parce que… parce que ton père m'a interdit de te parler de quelque chose.
- Mais tu veux quand même me le dire, comprit James.
- Evidemment. On est partis en mission sur une île à l'ouest du pays de Galles, la semaine dernière. Quelqu'un disait avoir entendu des cris d'enfants alors Liko a préféré vérifier que tout allait bien. Sur place on a découvert… Une sorte d'usine. Une usine à enfants. Une usine à enfants sans nombril.
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Passé le choc, James s'était senti nauséeux, tout bonnement écœuré de fouler la même terre que des êtres abjects capables de torturer des êtres sans défense.
Une fois mis au courant, Harry avait refusé que la découverte ne s'ébruite et que la presse soit mise au courant. Alice avait dit qu'il avait insisté pour que l'information ne sorte pas du bureau des Aurors et l'avait prise à part pour lui demander de ne pas mettre James au courant.
- A ton avis, pourquoi ne voulait-il pas que je le sache ?
- Je n'en suis pas sûre, il n'a rien voulu me dire, mais je crois qu'il a des doutes sur Albus. Il doit bien savoir que la Confédération Magique Internationale enquête, il redoute une nouvelle confrontation entre Albus et toi.
- J'espère qu'il n'y est pour rien cette fois.
- Je l'espère aussi. Mais… Honnêtement, je crois que son cas est désespéré. Je veux dire… Il a essayé de tuer Natasha. Il a essayé de tuer une fille, une adolescente, une camarade. Sans scrupule, ni regrets. Sa place est à Azkaban.
Pour clore le sujet, Alice ajouta qu'elle n'avait pas voulu faire une demande de Portoloin pour ne pas éveiller les soupçons de son chef, voilà pourquoi elle avait choisi l'avion.
- Et tu ne devineras jamais qui s'est assis à côté de moi.
- Un sorcier ?, s'étonna James.
- On peut dire ça. Un vieux, très vieux, sorcier. Il m'a donné ça pour toi.
- Pour moi ?, s'étonna James.
Le papier ne comportait aucun mot, aucune indication, mise à part une trace, une empreinte, celle d'un chien.
James n'en comprit la signification qu'une heure plus tard, lorsqu'une chienne couleur ébène courra à vive allure vers lui. Eberlué, il se laissa tomber au sol, sentant de suite la truffe humide du canidé se fondre dans son cou.
- Athéna ? Mais que fais-tu ici ?
- Elle sait que je déteste voyager seul, répondit une voix nonchalante.
- Grand-père !, s'écria James sans réfléchir.
Le jeune James et le vieux James s'élancèrent l'un vers l'autre, s'étreignant sans retenue ni pudeur alors qu'Athéna jappait autour d'eux.
- Alice, je te présente le vieux James. C'est mon… C'est le grand-père de Blaise. Tu sais…
- Je sais. Ravie de vous revoir, monsieur.
- Comment se fait-il que tu aies voyagé avec Alice, grand-père ?
- Disons que le monde est trop instable pour que je reste peinard sur mes falaises. J'ai envoyé quelques-uns de mes loustics traînasser du côté du bureau des Aurors, histoire de voir s'ils avaient des nouvelles plus fraiches que moi. Graziella a suivi ta jeune amie jusqu'en France, parait que ta poulette Natasha a encore embelli d'ailleurs. C'est comme ça que j'ai su où tu étais, et je me suis dit que j'allais accompagner cette charmante Auror.
- Je déjeune chez les Zabini la semaine prochaine, grand-père, rappela James. On aurait pu se parler à ce moment-là.
- Ce que j'ai à te dire ne peut attendre un jour de plus. Qui sait si nous serons vivants la semaine prochaine…
- Je t'écoute, coupa James sans se laisser avoir par le ton dramatique du vieux James.
Il aurait pourtant dû savoir que le vieux James ne se présentait pas à lui sans raison.
Les troubles qui ponctuaient les vies sorcières et les vies moldues l'inquiétaient plus qu'elles n'inquiétaient quiconque.
Le vieux James lui rappela qu'en tant qu'héritiers de Tuan Mac Cairill ils devaient protéger la vie, la paix, la magie, et que pour y parvenir, ils étaient, depuis la création même de la magie, protégés par une meute de loups.
James songea à la famille Donovan, aux enfants incroyables qui avaient débarqué un beau jour à Poudlard, unis, brillants, magnétiques.
James songea au père de cette meute d'enfants capables de se transformer en loups, un combattant français connu mondialement, respecté par ses pairs, aussi célèbres que le Survivant Harry Potter. Un habitué du Crépuscule des Fruits du Mer. Un ami de Blaise.
James songea à Blaise, aux deux sœurs qu'il lui avait donné, au petit frère incroyable qui bouillait d'impatience à l'idée de découvrir Poudlard.
James songea à cette nouvelle famille qui était devenue la sienne, avec ses ramifications multiples et surprenantes.
James songea à Amalthéa et Briseis Delanikas, à Soizic Azilis, à Daniel Redox, à Trisha Xoilisdazer.
James songea à ce nouvel héritage lourd à porter qu'il avait préféré ignorer.
- Tu n'es pas seul, fiston, assura le vieux James. On est nombreux et on se battra tous ensemble. Tu n'es pas seul, répéta-t-il.
James acquiesça, faute de mieux. Il ignorait encore que le pire restait à venir, il ignorait que la presse avait toujours un coup d'avance et que, dès le lendemain, le monde entier apprendrait l'existence de cette usine morbide au large du pays de Galles et la volonté du Survivant de cacher cette découverte à la communauté, avec l'aval du Ministre britannique de la magie.
Il ignorait que cette découverte entraînerait une chute sans précédent du ministre dans les sondages de popularité de la Gazette du Sorcier, il ignorait que la communauté magique britannique en viendrait à se méfier de ses hauts dirigeants, trouvant leur politique trop opaque.
Il ignorait qu'en même temps, un élève de Poudlard dénoncerait Jasper Leitrim, et que des délégués du ministère viendraient chercher l'adolescent contre la volonté du directeur de Poudlard. Il ignorait que ce refus entrainerait de nouvelles critiques, cette fois à l'encontre du directeur de Poudlard.
Il ignorait que Jasper serait décortiqué, disséqué sans la moindre forme de respect, comme une grenouille de laboratoire et qu'une photo de son corps, sans nombril, serait publiée dans la presse.
Il ignorait que le K, le nouveau journal international qui prétendait être libre et neutre, publierait plusieurs articles sur Jasper, tous mystérieusement signés d'une seule lettre, un W énigmatique. Il ignorait que le K accuserait certains gouvernants d'être de la même « race » que Jasper Leitrim, et que dans l'esprit des lecteurs se tisserait un lien subliminal, entre les êtres sans nombril et les ombres méphitiques.
Il ignorait que son propre père, le Survivant Harry Potter, serait forcé de relever son pull en pleine interview pour prouver qu'il a bien un nombril.
Oui, James ignorait de quoi demain serait fait. S'il ne l'avait pas ignoré, il serait sans doute resté là, à New-York, inerte, en proie au doute, un brin de paille au milieu de l'effervescence de la ville qui ne dort jamais.
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La mémoire est chose complexe. Sujet d'études inépuisable pour les moldus mais souvent ignoré par les sorciers, la mémoire est une matière propre, indépendante, qui sait se défendre, se protéger, même après le plus puissant des sortilèges d'amnésie.
Lily Potter ouvre les yeux, découvre au-dessus d'elle la couleur marron sale du plafond de l'infirmerie. Cette couleur elle la devine plus qu'elle ne la voit, comme si un filtre était posé sur ses yeux.
- Lily ?
Elle ne se retourne pas, elle n'en a pas la force. Elle reconnaît la voix de Serena qui lui serre la main, elle entrelace leurs doigts pour lui signifier qu'elle sait qu'elle est là, qu'elle est réveillée, qu'elle la reconnaît, qu'elle est trop fatiguée pour parler.
Serena se déplace, s'assoit au bord du lit pour lui faire face.
- C'était le match contre Serdaigle aujourd'hui, explique-t-elle doucement. On menait de cent points quand ce crétin de Lucas t'a lancé un cognard.
Elle s'interrompt, voit que Lily fronce le regard. Ça fait rire Serena. Le fait que Lily ne fasse pas l'effort de se rappeler de plus de dix élèves de Poudlard a toujours amusé Serena.
- Je suis sortie avec Lucas au début de l'année. Il pensait qu'on lui ouvrirait les portes de notre bande et qu'il pourrait soutirer des infos à Lorcan. Des infos sur le quidditch, pour mieux gagner Gryffondor. Bref, il t'a balancé un cognard de dingue alors que tu allais marquer un but et Lorcan a arrêté de jouer pour te rattraper. Je crois bien qu'il voulait te venger, aussi, mais Hugo s'en est chargé. Un coup de poing d'anthologie qui lui a valu trois heures de retenue. Il n'est pas encore venu te voir, du coup, mais toute l'équipe est passée, tous les copains aussi, et tes parents. Ta mère a dit qu'ils reviendraient demain. Et James a passé trois coups de cheminée pour prendre de tes nouvelles. C'est Lorcan qui est passé me le dire un peu plus tôt.
Lily acquiesce doucement, d'un demi-millimètre et pourtant, l'effort lui vrille le crâne.
- L'infirmière a dit que tu aurais très mal à la tête pendant vingt-quatre heures, grimace Serena.
Serena ne bouge pas, Lily comprend qu'elle passera la nuit à son chevet, comme la parfaite meilleure amie qu'elle est. Des émotions très vives s'emparent d'elle, alors qu'elle rêve qu'on lui coupe la tête pour ne plus avoir mal. L'amitié que lui voue Serena est un des biens les plus précieux qu'elle possède. Et elle ne le lui a jamais dit.
- Si j'étais morte sur le terrain, Serena n'aurait jamais su à quel point elle compte pour moi, marmonne Lily.
Serena fronce les sourcils, se rapproche.
- Chut, ma puce, ne te fatigue pas, tu as besoin de repos. Et je sais que je suis essentielle à ta vie, ajoute-t-elle avec une fausse prétention.
Lily sourit, cette petite phrase lui réchauffe le cœur. Elle a des amis formidables, et une famille qu'elle aime, malgré les innombrables défauts de chacun. Elle aime même Albus, c'est dire. Et elle se retrouve sur un lit de l'infirmerie, à pleurer toutes les larmes de son corps, parce qu'elle aime et qu'elle ne l'avoue jamais, parce qu'elle est entourée de personnes formidables à qui elle ne prononce jamais ces quelques mots.
- Je t'aime.
Serena sursaute, jette un regard inquiet vers le bureau vide de l'infirmière. Un mot de plus et elle hurlera que sa meilleure amie a besoin d'aide.
- Je t'aime aussi Lily. Mais tu ferais mieux de dormir.
Dormir. C'est plus facile de sombrer dans le sommeil sans avoir envie de se décapiter avec la première baguette venue. Les émotions sont vives mais elles ne sont pas seules, les souvenirs affluent trop vite, trop nombreux et Lily a envie de s'arracher les yeux. Elle essaie de penser à autre chose, de se concentrer sur sa meilleure amie, seule distraction à portée de vue. L'uniforme de Serena est froissé, signe qu'elle a passé des heures à son chevet. Ses cheveux, habituellement parfaitement coiffés, ont pris le pli du fauteuil. Ses yeux demeurent inquiets, malgré les sourires que Lily lui lance et qui se veulent rassurant.
- Arrête de grimacer comme ça tu me fais peur, la gronde Serena.
Lily a envie de rire. Mais sa tête cogne trop fort. Serena se penche, ramène près d'elle son sac qu'elle avait abandonné au sol. Elle sort sa baguette et hésite. Son sac laisse échapper deux manuels et un petit carnet que Lily reconnaît sans difficulté, c'est celui dans lequel Serena note tous ses mystères, toutes ses recherches.
- Tu sais, un jour, je l'ai ouvert sans toi, avoue Lily en un murmure.
Serena regarde le petit carnet, étonnée.
- Hugo te l'avait piqué après une de vos disputes et je l'ai récupéré avant qu'il ne l'ouvre. J'étais tentée, pas de lire ce qui te concernait toi mais ce qui me concernait moi. Mais avant que je l'ouvre une photo a glissé. C'était une femme et un homme assez jeunes, de l'âge de James je crois.
Serena ferme les yeux douloureusement, avant d'acquiescer.
- Ce sont mes parents. Mes parents biologiques. C'est la seule photographie que j'ai d'eux.
- On n'en parle jamais.
- C'est vrai. Mais je ne crois pas que ce soit une nécessité. Je veux dire, on ne parle pas souvent de tes parents non plus.
- Le monde entier parle suffisamment de mes parents. Tu as envie d'en parler ?
- Eh bien... Tu viens de te prendre un cognard et ton comportement m'inquiète de plus en plus mais... si tu veux en parler... le fait est que je ne sais pas trop quoi te dire. Ils étaient jeunes quand je suis née. Jeunes et délinquants. Ils ont cambriolé une petite bijouterie dans une toute petite ville, un fait divers comme on en lit une bonne douzaine chaque semaine. Le bijoutier s'était déjà fait braquer trois fois alors il avait acheté un fusil. Il a tiré sur mon père. Ma mère est devenue folle, ils ont commencé à se battre et le coup est parti tout seul. J'avais quatre ans. Évidemment, moi, je n'ai pas compris tout de suite. Je me souviens que j'avais faim, parce qu'ils m'avaient laissée chez eux et que personne ne savait que j'étais là. Les services sociaux m'ont retrouvée trois jours plus tard, complètement affamée et déshydratée. J'ai été placée en foyer pour jeunes enfants mais je n'y suis pas restée longtemps, quelques mois tout au plus. Jusqu'à ce que mes parents m'adoptent. Et après j'ai vécu une enfance tout ce qu'il y a de plus normal, avec des cadeaux au pied du sapin chaque année, des gâteaux au chocolat pour mes anniversaires, et de l'amour, beaucoup d'amour. Et puis, comme tu le sais, le professeur Londubat a débarqué quand j'ai fêté mon onzième anniversaire et on a tous été très surpris d'apprendre que j'étais une sorcière.
- Tu crois que tes parents l'étaient aussi ?
- Mes parents ce sont ceux qui se sont occupés de moi depuis mes quatre ans. Tu ne peux pas faire plus moldus qu'eux. Quant à mes... parents biologiques, je n'en sais rien. Je ne crois pas. A vrai dire je ne me suis jamais posé la question. Je ne cherche pas de lien ou d'explication à ça, pour moi c'est un fait, pas un mystère, je suis une sorcière et puis c'est tout.
Lily acquiesce, serre la main de Serena un peu plus fort jusqu'à lui tirer un sourire un peu moins triste. Un doute la taraude. Quelque chose qui serre son cœur un peu trop fort, qui la fait suffoquer.
- Tu dis que tu te souviens avoir eu faim. Alors que tu avais quatre ans. C'était il y a longtemps maintenant. Tu n'aurais pas dû oublier ?
- J'en sais rien. Je ne me souviens pas de tout, juste quelques bribes de souvenirs entretenus par ma mémoire.
- Tu avais quatre ans, répète Lily. Et moi j'ai oublié tout un laps de ma vie.
- De quoi tu parles ?
- Des frères Kent. Et d'Hewie Harper. Tu te souviens, quand on était en deuxième année et que tous les irlandais ont débarqué ? Hewie Harper n'arrêtait pas de me regarder. Un jour, au tout début de l'année, alors qu'on m'accusait déjà d'être raciste parce que je ne m'intéressais pas aux irlandais, je suis allée parler à Hewie. Je lui ai demandé si elle était la fille d'Owen Harper, un Auror qui travaille avec mon père. Ça l'a rendue furieuse. Elle m'a balancé un truc du genre « tu voudrais me faire croire que tu as tout oublié ? ». Comme si on se connaissait, comme si on avait un passé en commun, un passé dont je ne me souvenais pas. Ce jour-là, alors qu'elle faisait volte-face, je suis restée seule quelques minutes dans le couloir. Et j'ai entendu une voix.
« Tu feras la princesse et moi le héros sous ton charme qui vient te libérer d'un dragon.
- J'ai pas besoin de prince, mon papa c'est un héros.
- Moi aussi je serai un héros, un jour.
- Pff, même pas vrai. T'as même pas fait de magie, encore.
Une main qui se dresse devant elle. Une voix qui hurle son prénom, « LILY ! », une voix si semblable à celle d'Hewie Harper. Et encore une fois, une dernière fois, cette voix inconnue, plus grave, qui lui promet de devenir un héros. De devenir un héros pour elle. »
Cette voix, elle l'avait entendue de nouveau quelques mois plus tard.
« Ta mémoire est une passoire. L'ossature est ce trait commun que tu partages avec tout un chacun. Une ligne, un tout, dans lequel ton père a creusé des petits trous. »
Cette vois, alors, elle la connaissait mal, elle ne la reconnaissait pas. Mais cette voix ne lui était plus inconnue. Cette voix, ça faisait désormais plusieurs années qu'elle l'entendait. Cette voix était celle de Keziah Kent, le Serpentard solitaire qui la suivait comme son ombre.
On disait des Kent qu'ils étaient aussi célèbres que les Potter. On disait de Kendall Kent qu'il était le « nouveau Harry Potter ». Enfant, il avait protégé ses camarades d'une attaque de détraqueurs. Il se murmurait qu'il avait sauvé des dizaines de vies. Il se murmurait qu'il avait relevé la tête au milieu de gamins effrayés. Il se murmurait que les détraqueurs avaient été appelés par l'un d'eux, par celui que la presse allait appeler le « terrible jumeau », Keziah Kent.
L'histoire avait fait les joies de la presse et l'arrivée des jumeaux Kent à Poudlard n'avait laissé personne indifférent. On se réjouissait autant de l'arrivée de Kendall qu'on tremblait d'effroi face à Keziah. Le fait que le Choixpeau les aient séparés n'avait que renforcé les idées reçues. Kendall prenait la succession du Survivant, Keziah Kent était l'apprenti mage noir à surveiller.
Mais c'était faux. Tout était faux. Lily le savait.
Très tôt Keziah l'avait suivie dans les couloirs, précédé d'une voix qui parlait directement dans la tête de Lily. Elle s'était cru possédée, elle avait eu peur. Elle redoutait qu'il voie en elle un moyen d'atteindre Harry Potter, de l'affaiblir, de le combattre, de prendre le pouvoir. Mais il n'en était rien.
Sa meilleure amie, Serena Velsen, qui recensait toutes les bizarreries et toutes les étrangetés dans un petit carnet, avait mené l'enquête. Il lui avait fallu trois ans pour en arriver à la conclusion que Kendall n'était pas un héros et que Keziah n'était coupable de rien.
Cela avait suffi à Lily qui avait refusé d'en entendre davantage, malgré l'insistance de Serena.
Keziah Kent continuait d'épier le moindre de ses mouvements et de la suivre en silence chaque nuit. Elle en ignorait les raisons mais se rassurait en se répétant que s'il avait dû l'attaquer ou lui faire du mal de quelque manière que ce soit, il l'aurait fait depuis longtemps. Il en avait eu l'occasion. Des dizaines, des centaines, des milliers d'occasions.
- Tu te souviens, lâche Serena, abasourdie.
Lily hoche doucement la tête. Elle a toujours aussi mal mais ses émotions sont moins vives, ses souvenirs plus fluides.
- J'avais sept ans. C'était l'été, mes grands-parents venaient de partir pour la Roumanie, rendre visite à mon oncle Charlie. Ma mère partait un mois pour le Portugal où se déroulait la coupe d'Europe de quidditch. Mon père avait beaucoup de travail, il laissait James à la maison mais n'avait pas suffisamment confiance en lui pour lui confier ma garde, ou celle d'Albus. Il a envoyé Albus dans une sorte de camp d'acclimatation au quidditch, et il m'a envoyée en colonie de vacances. C'est là que j'ai rencontré Hewie Harper. On dormait dans la même chambre, on s'entendait bien. Mais je m'amusais surtout avec Keziah Kent. On jouait à combattre les dragons, on courrait partout, j'étais heureuse de jouer avec lui. Et puis un jour, des nuages sont apparus. Des nuages épais, comme j'espère ne jamais en revoir. C'était des détraqueurs. C'était l'été, on était en shorts, en t-shirts, et d'un coup il faisait très froid. J'ai commencé à m'imaginer des choses. Des choses effrayantes, trop pour une fillette de sept ans. J'ai cru que ma mère ne reviendrait jamais du Portugal, que mes frères allaient mourir... Que je ne reverrais plus jamais Keziah.
Le parc est devenu silencieux. L'éducateur est de l'autre côté du parc, à bécoter discrètement sa petite amie. Il leur a dit de jouer en l'attendant et d'être sages. Hewie et Kendall sont sages, ils se sont assis contre la bibliothèque, mais pas Lily, elle n'aime pas être enfermée, elle adore jouer dehors. C'est Keizah qui a convaincu tout le monde. Keziah a dit « ça va, on ne risque rien » et Kendall l'a suivi. Et Hewie aussi. Lily, elle, est déjà dehors, à salir son joli short vert.
- Où est Lily ?, s'inquiète Hewie.
- Dans les arbres, là-bas, montre Keziah. Elle va jouer la princesse, et toi la méchante sorcière.
- Je suis une gentille sorcière, boude Hewie en croisant les bras.
- Dans la vie, oui, mais dans le jeu il faut faire ce qu'on n'est pas dans la vie, sinon c'est pas rigolo.
- Pourquoi c'est pas Kendall le méchant ?
- Parce que c'est mon frère, répond Keziah avec l'évidence des enfants.
C'est là que les nuages apparaissent. C'est là que Lily regrette de s'être autant éloignée des autres. Elle a peur, elle tremble, elle pleure. Plus que jamais, elle aimerait être dans un jeu, parée d'une robe longue et de sandales scintillantes, entendre les bruitages de galop et de hennissement que maîtrise si bien Kendall, entendre le faux rire machiavélique d'Hewie et voir arriver Keziah, son prince charmant qui arrive toujours au bon moment. Mais c'est le gris du ciel qui lui tombe dessus, alors qu'un bruit de succion s'approche de son visage.
Le cri d'Hewie n'a rien de faussement machiavélique, son amie est tétanisée, et Lily la comprend. Les garçons lui hurlent de les rejoindre, qu'ils seront plus forts ensemble, tous les quatre. L'éducateur accourt, brandit sa baguette, avant de s'effondrer, entouré par quatre monstres. Des détraqueurs, elle en a vu dans le livre de monstres que James lit en douce pour comprendre le métier qu'exerce leur père.
Hewie hurle, et Kendall s'y met. Des hurlements d'effroi, des appels à l'aide. Mais personne ne vient les aider. Keziah est là, soudain, il lui tend la main, l'aide à se relever.
- Tu ne dois pas avoir peur, Lily. Je vais les faire partir.
- Seul un héros pourrait y arriver. On n'est plus dans le jeu, Keziah.
- Je serai un héros quand même. Je serai un héros pour toi.
Lily tremble et embrasse la joue de Keziah. Elle croirait entendre Albus dire « beurk », comme quand elle embrasse la joue de ses frères le dimanche matin. Mais à ce moment-là rien n'a plus d'importance que le sourire de Keziah, rassurant, qui lui donne envie de croire que rien n'est perdu, que sa maman reviendra à la maison, qu'elle retrouvera son père et ses frères, que personne ne va mourir.
- Où tu vas ?
- Rejoins mon frère et Hewie, ils ont besoin que tu sois forte. Sois forte pour eux.
- Et toi, tu vas où ?
- Combattre les monstres. C'est ce que font les héros.
Il lui semble un peu plus grand, un peu plus fort. Héroïque. Alors elle grimpe sur la pointe des pieds et ferme les yeux le temps que ses lèvres effleurent sa joue à nouveau, pour lui donner du courage. Mais Keziah a tourné la tête, et leurs lèvres s'effleurent une seconde durant. L'instant d'après, Keziah court à travers le parc, à travers les ombres, à travers la peur.
Lily rejoint Hewie et Kendall, attrape leurs mains pour les rassurer, mais c'est leur angoisse qui l'emporte. Elle finit par hurler et pleurer avec eux alors que Keziah fond à travers les détraqueurs.
- Comment ça s'est terminé ?, demande Serena, avide.
- Il s'est jeté sur l'éducateur, il a pris sa baguette et une lumière est sortie. Je ne sais pas quel sort il a jeté, je ne sais même pas si c'était un vrai sort mais ça a attiré tous les détraqueurs sur lui. Keziah a reculé en gardant la baguette, il s'éloignait de nous à chaque pas. Les autres enfants formaient tout un groupe autour de nous et le mal-être que causent les détraqueurs a commencé à se dissiper. Il nous sauvait, tu comprends ? Il les éloignait de nous et... quand les Aurors sont arrivés, il était couché sur le sol, on a cru qu'il était mort. Kendall était près de lui, il avait attrapé la baguette. Tout le monde a cru que c'était lui qui... mais c'était Keziah.
- Kendall n'est pas un mauvais bougre mais il n'a pas inventé l'eau tiède, tu peux me croire, murmure Serena en haussant les épaules. Keizah est doué, mais... Son frère est né juste avant lui. Ils sont nés avec quelques heures de différence, et leur mère est morte pendant l'accouchement de Keziah. Je crois qu'il s'en veut et je crois que... que son père lui en veut. Alors il n'a jamais accepté que Kendall dise la vérité, il a laissé les Aurors et la presse faire de son frère un héros.
- Mais pourquoi a-t-il si mauvaise réputation ?
- La presse, sans doute. Regarde comme ils aiment monter tes frères l'un contre l'autre. Il leur fallait une histoire sordide, un bon truc vendeur.
- Si j'avais su... J'aurais pu rétablir la vérité. Mais mon père en a décidé autrement. Je me souviens, maintenant. Je me souviens du père d'Owen Harper et de mon père, du ministre aussi. Tu penses bien que c'est plutôt rare que le ministre en personne se déplace dans une colonie. Je me souviens qu'il se passait des tas de trucs bizarres à l'époque, des évènements inexpliqués...
- Tu veux dire... comme maintenant ? Je veux dire, la foudre, ceux qui ont sauté des ponts à travers le monde, la tempête de sable en Afrique, les pluies d'animaux... Pourquoi personne n'a fait le rapprochement ? Pourquoi personne ne parle de ce qui s'est passé quand on avait sept ans ?
- Ils ont étouffé l'affaire. Ils nous ont jeté des sortilèges d'amnésie. Je me souviens de la voix d'Owen, il voulait juste qu'Hewie oublie la mort de l'éducateur, pas tout ce qui s'était passé avant, les bons moments, les jeux avec les frères Kent, avec moi. C'est pour ça qu'elle se souvient et pas moi ! Mon père a préféré tout effacer de ma mémoire parce que je suis la fille du Survivant ! Parce que j'allais forcément subir un jour ou l'autre ces fichues interviews! Il avait peur que je balance cette bombe qu'il a dissimulée ! Ils ont menti à la communauté, tu te rends compte ? Et si je ne m'étais pas pris ce cognard en pleine tête je ne me serai jamais souvenue non plus !
- Ils devaient avoir leur raison, Lily. Calme-toi, tu souffres trop pour avoir les idées claires. Il ne faut pas que tu t'énerves, retrouver la mémoire a dû te demander beaucoup d'énergie.
Lily inspire, Lily sait que Serena a raison. Elle s'énervera plus tard, quand elle en aura la force. Elle écrira à James, pour tout lui raconter. Et elle écrira une beuglante à son père. Mais là elle doit se reposer, se laisser bercer dans les bras de sa meilleure amie.
- Qu'est-ce que je vais faire, Serena ?
- Te reposer.
- Demain, je veux dire. Maintenant que je sais la vérité...
- On ira voir Hewie Harper. Il est venu le temps d'enterrer la hache de guerre. J'en ferai de même avec Kathleen Whirpool, cette fille est un ange, c'est fatiguant de la détester sans raison. Elles ont besoin d'aide, en plus.
- Besoin d'aide ?
- Tu n'as pas remarqué leurs tentatives désespérées ? Elles essaient de pousser Gwenog Kubrick dans les bras de Renaud Bayard.
- Hein ? Mais... Elle n'est pas... Elle est...
- Oui, je sais.
- Qu'est-ce que tu sais ?
- Voyons, Lily, ce que tout le monde sait. Gwenog Kubrick n'est pas normale. On partage le même dortoir et la même salle de bains depuis des années, cette fille ne dort pas, ne prend pas un centimètre, pas un kilo, depuis son arrivée. Je l'ai déjà croisé aux douches, elle n'a pas de nombril. Elle n'est pas... comme nous.
- Pas de nombril, répète Lily, effarée. Mais si elle n'est pas... comme nous, elle est quoi ?
- J'en sais rien.
- Tu n'as pas mené d'enquête ?
- Non. James m'a demandé très gentiment de les laisser tranquilles elle et Jasper Leitrim, confie Serena.
- Leitrim ? Oh... Et tu ne crois pas que Renaud Bayard sait qu'elle n'est pas... comme nous ?
- Il passe ses journées à la taquiner, à essayer de la faire réagir, elle l'intrigue depuis nos douze ans, donc oui, je suis persuadée qu'il sait qu'elle n'est pas... comme nous.
- Et ça lui est égal ?
- Eh bien... On a tous le droit à l'amour.
- Hum. Oui, tu as sans doute raison. Alors on va aider Kathleen et Hewie à jeter Gwenog dans les bras de Bayard ? Nous ? Alors qu'on est censées les détester depuis cinq ans ?
- Tu les appelles par leur prénom, c'est un bon début, sourit Serena. On a tous le droit à l'amour, répète-t-elle en chantonnant. Et Keziah ?
- Quoi, Keziah ?, murmure Lily, soudain gênée.
- Tu vas faire quoi, maintenant que tu te souviens de tout ?
Lily sent une vague d'angoisse la traverser. La peur, l'inconnu, le doute, l'hésitation chassent désormais son mal de tête. Keziah n'est pas ce jumeau maléfique que dépeignait la presse. Keziah est un garçon normal. Keziah a été le complice d'un été radieux. Keziah est devenu un héros. Keziah est devenu un héros pour elle.
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Lac Trasimène, Italie
- Je suis lessivé, soupira inutilement Mateus.
James hocha la tête machinalement. Lessivés, ils l'étaient tous. La Confédération Magique Internationale était en ébullition, complètement débordée par les évènements inattendus qui morcelaient le monde sorcier. Evora avait tenté de joindre sa mère et le silence de celle-ci laissait entendre qu'elle-même était sur le pont, comme sans doute l'ensemble des constellations et des membres de la CMI.
La fatigue se mêlait à l'incompréhension, et à la peur d'une guerre imminente. Une guerre mondiale, une guerre de religion, façonnée par la théorie du complot.
Après un nouveau périple en Italie, la constellation s'était posée au bord du lac Trasimène, couchés à même le sable, en attente d'un nouveau départ qu'ils savaient imminent. De ses acolytes étendus non loin, James entendait les ronflements des chanceux et les marmonnements de ceux qui attendaient encore après le sommeil. Lui savait d'avance qu'il ne dormirait pas. Son instinct l'en empêchait, son instinct le poussait à réfléchir, son instinct lui envoyait un message.
Le lien, pourtant, aurait dû lui paraître évident. Ce nouvel enchaînement de missions, de voyages, l'avait vu visiter autant de lieux que d'universités magiques. Il n'en restait plus qu'une sur la liste. Une dernière, qui n'avait ouvert ses portes qu'à l'automne. Une université dont il avait entendu parler toute son adolescence et dont il avait suivi la construction, frustré de ne pouvoir y étudier, heureux à l'idée qu'Albus, Natasha et tant d'autres puissent le faire, tout simplement car ils étaient plus chanceux que lui, plus jeunes que lui.
Il se redressa brusquement, étonnant ceux qui étaient à ses côtés. Sian perçut sa fébrilité, Mateus posa une main dans son dos, dans le but de l'apaiser. Evora se fraya un chemin jusque dans ses pensées, embrouillées, foisonnantes.
- L'Angleterre ?, releva-t-elle. Tu ne crois pas que la fatigue perturbe ton discernement ?
James hocha la tête. Il était déjà debout, sa besace pendant contre sa hanche.
- Ne devrions-nous pas attendre un ordre de la CMI ?, s'inquiéta Chen.
- Sans doute, reconnut James. Vous devriez rester là.
- Mais toi tu pars, comprit Mateus.
- Je viens avec toi, affirmèrent Evora et Sian d'une même voix.
Ils s'étaient tous dressés autour de lui. Réveillés, alertes, prêts à repartir. Oublié, le sommeil. Ignorés, les ordres de leurs supérieurs. Le cœur de James battait à tout rompre. Si son instinct ne le trompait pas, le prochain combat à mener se déroulerait au Temple, future université sorcière britannique. A Durdle Door, dans le comté du Dorset. En Angleterre. Chez lui. Et il était prêt à parier qu'il connaissait ceux qu'il devrait affronter. Les frères Zigaro, encore. Les frères Zigaro, enfin.
L'image du cadavre de Keith s'imprima sous ses paupières clauses. Il ne chercha pas à la dissimuler à Evora. Il était prêt à les affronter à nouveau, il ne laisserait personne l'en empêcher, il vengerait son ami, il s'en faisait la promesse. Il était prêt.
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Comme chaque élève sérieuse ayant récemment fréquenté Poudlard, Natasha Kandinsky a longtemps rêvé de poursuivre ses études au Temple. Elle l'aurait sans doute fait si le Temple avait ouvert ses portes un peu plus tôt.
Alors, lorsque le professeur Delametamorph, qu'elle assiste à Beauxbatons, l'a envoyée récupérer l'un des plus précieux manuels de Métamorphose au Temple, Natasha a commencé à trépigner.
Comprenant son excitation, il lui a donné trois jours, et lui a même promis de l'amener avec lui lors de sa prochaine visite au Born, l'université magique franco-espagnole, située dans les tréfonds mystérieux de la vieille ville de Girona.
La voilà de retour en Angleterre, loin du doux climat du sud de la France qui fait désormais partie de son quotidien. Elle s'y est habituée, elle s'y plait, elle vit près de Rose, près de Tim.
Beauxbatons est agréable, elle s'est fait à la mentalité des élèves français, aux particularités des professeurs et de ses collègues. Elle dispose de ses week-end et l'Angleterre n'est jamais très loin, elle peut rendre visite à ses parents à loisir.
Elle est heureuse. Bien sûr, parfois, elle se prend à rêver d'une autre vie. Elle s'imagine faire ses cartons, quitter le petite appartement de Beauxbatons pour s'installer dans une maison au bord de la mer. Avec James. Un anneau à son doigt, son ventre qui s'arrondit. Mais ce n'est qu'un rêve, parce que James est loin, parce que James n'est pas prêt pour une vie de famille. Alors elle préfère rêver qu'envisager le pire, le cauchemar, que James ne soit jamais prêt pour une vie de famille.
Le temps se gâte, la pluie commence doucement à tomber, l'effleure par à-coups, comme quand elle courait vers les serres de Poudlard en entraînant Rose dans sa course. Elle aime la France, elle regrette l'Angleterre, elle est heureuse et elle est triste. Elle a foi et elle doute. Elle a toujours été ainsi, en équilibre entre deux pensées, deux émotions, deux sensations.
Elle lève les yeux, affronte le gris du ciel. Le Temple est là, en un bâtiment de pierres rouges, immense et puissant.
Elle est en avance mais elle se presse, elle a rendez-vous au département de recherches des Sortilèges, Potions et Métamorphoses que bien plus tard, elle veut en profiter pour tout voir, tout découvrir, pour explorer cette nouvelle antre du savoir magique britannique.
A peine les portes franchies qu'elle croise le regard d'un jeune homme. Son regard est intense, comme pour la dissuader d'avancer. Il doit avoir son âge et sa posture lui est familière. Pourtant, elle en est sûre, elle ne l'a jamais rencontré.
Elle l'ignore, avance jusqu'à l'accueil. Elle sent la présence de l'homme, son regard aussi. Elle énonce son nom, l'objet de sa visite. La jeune femme de l'accueil lui sourit, lui tend un plan, lui assure qu'elle peut se promener où bon lui semble. Son sourire est chaleureux, son ton est avenant, Natasha se sent bien, en confiance. Elle fait quelques pas, se rapproche d'une cour arborée, d'une bibliothèque grandiose, croise des groupes d'étudiants souriants, heureux, charmeurs. Elle se sent si bien qu'elle ne veut plus quitter les lieux, comme attirée par son sein, son noyau dur, représenté par une statue à la taille démesurée qui s'ouvre et avale les étudiants, les amenant un plus loin, dans un lieu qu'elle ne peut attendre de découvrir.
Il est là, soudain, le jeune homme à l'intense regard. Il agrippe son bras, murmure un « non » ferme, bien que silencieux.
- Lâche-moi, se défend-elle.
L'homme redoute, regarde autour d'eux avec crainte.
- Regarde mes yeux.
C'est une supplique, une prière. Elle pourrait bien dire « non », elle aussi, elle pourrait bien le laisser là, et poursuivre son chemin, mais ses yeux à elle s'élèvent, rencontrent enfin ses yeux à lui. Des yeux formés de noisettes entourées d'une mer déchainée.
- James ?
Il écarquille les yeux, elle comprend qu'elle ne doit rien dire de plus. Elle sait que c'est lui, elle est prête à faire ce qu'il veut, à le suivre où il veut. Il l'entraîne au loin, elle résiste, elle ne veut pas sortir du Temple.
- Fais-moi confiance.
Il est la personne au monde en qui elle a le plus confiance. Une confiance aveugle. Elle le suit à l'extérieur, presse le pas pour ne pas le perdre. Ils marchent longtemps, presqu'une heure sans qu'il ne réponde à ses questions.
Et puis il s'arrête, et Natasha regarde autour d'elle. Ils sont au creux d'une colline, entourés de pierres et de brume, loin de toute forme de vie. Natasha a beau se tordre le cou, elle n'aperçoit plus le Temple.
- Tu vas me dire ce qui se passe ?
James fait quelques gestes avec sa baguette, elle ne peut s'empêcher de regarder son visage se redessiner, et de le trouver plus beau que jamais.
- Je suis désolé de t'avoir fait peur, commence-t-il. Il ne faut pas que tu y retournes.
- Au Temple ? Je dois récupérer…
- Demande à ce qu'ils te l'envoient par hibou.
- Mais… Pourquoi ?
- Je ne peux rien dire, Nat. Parce que je n'ai aucune preuve. Pas encore. Mais je crois que le Temple est entre les mains des Zigaro. C'est la première fois que tu viens, pas vrai ?
- Oui.
- Et tu n'as pas envie d'y retourner ? Tu ne ressens pas un feu en toi qui t'attire vers le Temple ?
- Hum… Si. Je n'avais pas envie de partir. Et j'ai très envie d'y retourner.
- Au point de quitter Beauxbatons et de venir étudier ici ?
- Limite, oui. Tu crois que j'ai été ensorcelée ?
- Je crois que la statue n'est pas une statue ordinaire. La plupart des visiteurs ne repartent jamais.
- Comme une malédiction ?
- Je n'en sais rien. Je n'ai pas beaucoup d'indices pour le moment. Je suis arrivé lundi, je ne suis là que depuis quelques jours. Mais je suis certain d'être sur la bonne voie. Alors je t'en supplie, Natasha, ne retourne pas là-bas.
Natasha l'observe, comprend qu'il ne parle pas à la légère. Il est inquiet. Profondément inquiet. Mais elle l'est sans doute plus encore. Parce que, pour la première fois, elle a envie de le laisser là et d'ignorer ses inquiétudes. Elle n'a plus qu'une envie, celle de retourner au Temple.
ooOOoo
LILY
Fais attention à toi, Lily. Ne fais rien de compromettant, Lily. Ils l'appellent toujours par son prénom, ses amis, pour se différencier du reste du monde qui n'utilise que son patronyme. Ils l'aiment. Suffisamment pour la prévenir, suffisamment pour la soutenir, suffisamment pour lui faire confiance.
Ses amis savent que Lily s'apprête à quitter Poudlard et, même si elle refuse de leur expliquer pourquoi, ils lui font confiance.
Lily quitte Poudlard, la rumeur du nom de famille, et jusqu'à son premier prénom.
Aujourd'hui Lily devient Luna.
LUNA
Aujourd'hui elle oublie Lily, aujourd'hui elle n'est plus une Potter, aujourd'hui elle est Luna.
Luna la loufoque, Luna la brillante, Luna la marraine.
James est soucieux, c'est lui qui a eu l'idée. Et il n'en est pas très fier. Natasha la rassure, Natasha l'installe.
- Tu es sûre que tu veux le faire ?, insiste James.
Lily hoche la tête, Lily est prête à devenir Luna.
- Je vais commencer, murmure Natasha.
Natasha est concentrée, Natasha est douce, prévenante. Lily l'aime beaucoup. Parfois elle imagine l'avenir et dans ses rêves elle voit James tous les jours, et Natasha qui vit avec lui, et une ribambelle d'enfants qui jouent dans le salon. Natasha a posé sa main gauche sur le visage de Lily et trace des dessins de sa baguette. Et le visage de Lily disparaît peu à peu.
- Tu me guides, ordonne Natasha. Je me fie aux articles de presse mais les photographies datent un peu.
James se fige, James a peur. James n'a pas revu Luna depuis longtemps. Lily lève la main et Natasha s'interrompt. Lily observe le miroir et c'est Luna qu'elle reconnait.
- Accentue un peu les rides au coin des yeux. Après ce sera parfait.
Natasha s'exécute, fronce les sourcils pour gagner en précision. Lily vérifie, et c'est Luna qui acquiesce.
- C'est elle. C'est parfait. Je suis elle.
Elle est Luna. Elle est blonde, d'un joli blond sale qui ressemble aux champs de blé à la fin de l'été. Elle est plus petite, et trois fines cicatrices ornent la partie droite de son visage. Elle est Luna et un poids se dégage de ses épaules.
- C'est incroyable.
Natasha sourit, rougit légèrement. James la regarde comme quand il avait seize ans, et Natasha rougit deux fois plus. Mais James se reprend, soudain sérieux, et le charme se rompt.
- Bois ça. C'est une potion de clairvoyance, c'est Alice qui me l'a donnée. Les Aurors en boivent avant un interrogatoire, ça permet de mieux voir si ton interlocuteur change d'expression. Ça te permettra de voir si elle se doute de quelque chose.
Lily acquiesce et Luna en fait de même dans le miroir. Natasha s'occupe du visage de James, qui disparait sous ses mains expertes. Lily a devant elle un nouvel homme, qui ne lui rappelle personne.
- Mieux vaut lui inventer une identité. Il sera ton photographe.
- Je croyais que je devais y aller seule.
- Ton frère a peur pour toi. Mais pas de raison de s'inquiéter, Rose et moi ne serons pas loin.
Rose confirme d'un hochement de tête hasardeux. Elle a peur, ça crève les yeux. Lily se lève, s'arrête devant la porte. Elle sait qu'une fois sortie de la pièce elle ne sera plus Lily. Elle ne sera plus que Luna.
La présence de James à ses côtés l'apaise. Ils traversent les couloirs d'un pas alerte, et personne ne semble se douter de leur supercherie.
Ils arrivent facilement dans l'aile de la direction du Temple. Et Lily aperçoit enfin Minerva Mac Gonagall.
Mais lorsque celle-ci se retourne, c'est Luna Lovegood qu'elle reconnait.
- Professeur Mac Gonagall, la salue Lily.
- Voyons, miss Lovegood, appelons-nous par nos prénoms.
Lily ne rougit pas. Luna n'a pas pour habitude de rougir alors Lily se retient. Elle sourit brièvement. Le professeur Mac Gonagall ne lui semble pas réelle, pas humaine. Etre face à elle c'est un peu comme croiser Dumbledore. C'est se projeter dans un livre d'histoire. Un livre dont son père serait le héros.
- J'ignorais que vous seriez accompagnée, reprend Mac Gonagall.
A ses côtés James se penche en une révérence soumise, recule de quelques pas. Si elle le souhaite il partira.
- Je vous présente Hector. Nous sommes partenaires.
- Je croyais que vous preniez toujours vos photos vous-même ?
- Je le faisais. Et j'espère le refaire. Mais je souffre du coude. Une rencontre peu chanceuse avec un Héliopathe.
Les yeux du professeur Mac Gonagall s'emplissent d'émotion. La tristesse, l'amusement, la mélancolie. Des sentiments bien naturels pour qui a survécu à la guerre. Mais elle se reprend bien vite, et James et Lily la suivent dans son bureau.
- Alors, Luna, que puis-je pour vous ?
Lily inspire un bon coup. La liste de questions l'attend bien sagement dans sa poche. Mais elle ne croit pas que Luna soit du genre à préparer ses questions à l'avance, alors elle ne la sort pas et fait fonctionner ses méninges.
- Minerva, d'où vous est venue l'idée de participer au projet du Temple ? Je sais que vous avez déjà répondu à ce type de questions, mais vous savez aussi que le Chicaneur n'a pas le même angle d'approche que la Gazette du Sorcier.
Le professeur Mac Gonagall fronce légèrement les sourcils. Lily, bien aidée par la potion de clairvoyance, se reprend aisément.
- Et je ne crois pas que leurs journalistes vous aient mis en garde contre les Joncheruines. Ce bureau en est rempli.
Minerva laisse éclater un rire bref mais clair. Lily souffle. Tout va bien se passer.
- Eh bien pour vous répondre, ma chère Luna, sachez que je n'aurais jamais cru quitter Poudlard de mon vivant. Mais je me suis réveillée un beau matin avec l'envie folle de me lancer dans un nouveau projet. Je n'ai pas réfléchi longtemps. Poudlard est cher à mon cœur, mais le château me rappelait de mauvais souvenirs, comme vous pouvez le comprendre. Un projet passionnant, sans souvenir de guerre, n'était pas pour me déplaire.
- C'est étonnant, remarque James. Cette idée qui fleurit au matin, sans préméditation.
- C'est certain. Ce qui est plus étonnant, encore, c'est que je ne me suis pas posé de questions pendant longtemps. Je me suis entretenue dix fois avec le ministre, et ce n'est qu'une fois qu'il a accepté ma démission que je me suis dit que quelque chose clochait. Mais je me suis bien vite rassurée, quel danger je pouvais courir à monter le premier projet universitaire sorcier de Grande Bretagne ?
- Vous êtes une héroïne de guerre, Minerva, rappelle Lily Luna. Vous auriez pu être ensorcelée.
- Certes. Même si je doute fort que quiconque puisse outrepasser les mesures de protection de Poudlard, où je me trouvais alors.
- Les élèves et les professeurs le pouvaient, réplique Lily Luna en haussant les épaules.
- En tant que directrice j'ai toujours eu confiance en chaque être qui vivait dans l'enceinte du château. Et je n'ai jamais été déçue.
- Le château n'a pourtant pas vu passer que de bons sorciers.
- Professeur Mac Gonagall, intervient à nouveau James, me permettez-vous une question ?
- Faites monsieur… Rappelez-moi votre nom ?
- Hector. Juste Hector. C'est bien vous qui avez proposé le poste à Brossard Briscard ?
- Oui. Au terme d'une longue réflexion. A ce moment-là, comme je l'ai dit, je me posais des questions. Sans envisager l'ensorcellement, j'ai douté de ma prise de décision si soudaine. Et puisque j'avais peur, j'ai cherché l'être en qui j'avais le plus confiance en ce monde.
- Ce n'est pas Harry?, s'étonne Lily Luna.
- Je sais que vous êtes une amie proche de Ginny mais je ne suis pas très proche des Potter. Plusieurs générations nous séparent. Et… disons que je ne suis pas toujours d'accord avec Harry.
- Il me semble que vous étiez contre l'acharnement qu'a subi son fils aîné, après qu'il ait été accusé injustement de tricherie aux Buses.
- Vous me semblez bien informé, monsieur Hector. Mais soit, c'est en effet une décision que je n'approuve pas. Mais je ne suis personne pour juger de l'éducation des enfants Potter. Je ne les ai même pas connus comme élève. J'ai quitté Poudlard juste avant que l'aîné n'entame sa scolarité.
- Curieux hasard, remarque James.
- Etrange coïncidence, remarque Lily Luna au même moment.
- Eh bien, jeunes gens, reprenez-vous. Vous semblez bien inquiets. Je croyais que ce n'était qu'une visite informelle ?
- Nous avons toutes les raisons de croire que le Temple a été construit pour de mauvaises raisons. Des raisons qui n'ont strictement rien à voir avec la connaissance et l'instruction des jeunes sorciers de Grande-Bretagne.
Minerva fronce les sourcils, retient son souffle. Cette fois les choses sérieuses commencent. Et à travers les traits de Luna, le cœur de Lily bat de plus en plus vite.
POTTER
- Dans le bureau du directeur, Potter. Tout de suite.
Il y a une fin à tout. Les métamorphoses de Natasha s'estompaient et James a sonné la retraite avant que Minerva Mac Gonagall ne se doute de quoi que ce soit. Il avait l'air satisfait alors Lily l'est aussi, même si elle n'est pas au courant de toutes les recherches que son frère a entreprises.
Il l'a remerciée avec gravité, ils ont même pris le temps de discuter un peu. Elle le retrouve, soucieux et protecteur, comme il l'était enfant quand elle apprenait à marcher. Ca faisait longtemps qu'ils n'avaient pas été aussi proches.
Natasha a serré Lily dans ses bras avant qu'elle ne parte. Lily espère qu'il s'agisse d'un bon présage.
Elle rêve plus que jamais de se rendre chez eux, plus tard, d'y trouver un foyer accueillant, de partager une bièraubeurre fraiche, de câliner leurs enfants.
C'est à cela que Lily songeait en revenant à Poudlard, si rêveuse qu'elle manqua de vigilance. Suffisamment pour se retrouver punie dans le bureau du directeur.
- Prenez place, miss Potter.
Elle s'installe dans le fauteuil faisant face au directeur Briscard. Elle n'est pas très concentrée, elle pense à James qui va culpabiliser quand il saura qu'elle s'est fait prendre.
- D'ordinaire vos camarades sont plus inquiets que vous lorsqu'ils s'installent face à moi. J'imagine que vous aviez une bonne raison de quitter Poudlard ?
- Oui. Suffisamment pour ne pas pouvoir vous la confier. Mais j'ai quelque chose à vous dire.
- Je vous écoute.
- J'ai appris que les Zigaro étaient de retour en Angleterre. Ils se concentrent visiblement sur un lieu en particulier mais je voulais vous prévenir, au cas où ils décideraient de s'en prendre à Poudlard.
- Ce n'est pas une menace à prendre à la légère. Ni à divulguer à la légère.
- Je suis sûre de mes sources.
- Mais vous n'êtes pas prête à les partager avec moi ? Je vois. Sachez que les Aurors sont très vigilants. Je me suis entretenu hier avec le ministre et il n'a pas laissé entendre que…
- Les Zigaro sont brillants, vous ne l'ignorez pas. Ils sont capables de modifier leur apparence. Souvenez-vous-en.
- Bien. Croyez-bien que je serai vigilant. Quant à votre petite sortie, miss Potter, elle coûtera cent points à la maison Gryffondor. Vous écopez également d'un mois de retenues.
- Avec Hagrid ?
- Non, miss Potter. Pas même avec le professeur Londubat. Ce serait vous encourager à vous mettre en danger. Vous passerez une heure, chaque soir de la semaine, aux tréfonds du château, loin de cet extérieur qui vous attire tant. Et croyez-bien que si je le pouvais, je punirai celui ou ceux qui sont à l'origine de votre infraction. Vous n'êtes pas encore diplômée de ce château, vous n'avez pas à vous mettre en danger de la sorte.
- Je ne l'étais d'une aucune façon, monsieur le directeur.
Sur ce Lily se leva et quitta le bureau directorial.
ooOOoo
Quebrada de Cafayate, Argentine
Mateus n'était pas peu fier de lui. Voilà plus d'un an que James avait changé, meurtri par la mort de son ami Keith, et Mateus était bien décidé à aider James à se relever. Celui-ci avalait les missions sans prendre de longues pauses, préférant se réserver pour les vacances annuelles de Beauxbatons. Il se débrouillait pour voir Natasha deux soirées par semaine, et consacrait une après-midi par semaine au projet fou de Nalani Jordan.
Tous se doutaient bien qu'il ne s'économiserait pas non plus durant ses vacances, alors Mateus s'était calqué sur son rythme, et lui avait fait une proposition que son ami ne pouvait refuser. Un road trip à travers l'Argentine, sur les terres de son enfance, à la moldue, en minibus tout-terrain. Avant que James n'hésite, avant qu'il n'envisage de refuser, Mateus lui avait annoncé qu'il avait écrit à Natasha et que celle-ci avait convaincu tous leurs amis de se joindre à eux. Même Nalani, qui avait difficilement accepté de faire un break, même Solenne et Keanu, qui avaient eu bien du mal à jongler avec les plannings de Sainte Mangouste, même Oscar et Susie qui quitteraient pour la première fois l'Angleterre avec le petit Jacob.
Ils venaient d'atterrir, prêts à passer huit jours dans les terres arides d'Argentine. Six-cent-trente kilomètres à parcourir ensemble, sept nuits à dormir à la belle étoile, des souvenirs à construire.
L'aventure commença chez Mateus, à Salta, terre de son enfance. Ses parents avaient accueilli la joyeuse troupe pour un premier repas sous la chaleur écrasante de fin de journée, dans la poussière du crépuscule, au milieu de ses deux dizaines de frères et sœurs. Pour se mettre dans l'ambiance, ils avaient dormi dehors, les couples s'étreignant sous les sifflements moqueurs, les garçons relatant leurs anecdotes de jeunesse avec exagération, les filles haussant les yeux vers la nuit noire. Ils s'étaient endormis tard, réveillés tôt, avec l'enthousiasme du début des vacances.
Le minibus et les sacs-à-dos prêts, ils avaient commencé à rouler, empruntant la Cuesta del Obispo en direction de Cachi. Ils avaient convenu de s'arrêter souvent, pour le confort du petit Jacob, pour que les photographes en herbe puissent immortaliser le paysage, et pour s'habituer à l'altitude. Le col qu'ils empruntaient culminait à plus de trois mille mètres de haut et les montagnes qu'ils traversaient les impressionnaient de leur splendeur.
James irradiait de bonheur. Il était entouré de ses amis et Natasha ne cessait de se blottir dans ses bras.
Ils explorèrent le Parque Nacional Los Cardones, des plaines à perte de vue, envahies de cactus et terrain de jeu des lamas. Ils reprirent la route quelques heures, Mateus s'évertuant, tout en conduisant, à leur apprendre les chants de son enfance. L'ambiance était chaleureuse, familiale et le petit Jacob les observait avec amusement. La prochaine halte se fit dans un petit village blanc et ocre du nom de Cachi. Ils flânèrent dans les rues, guidés par Mateus qui agrémenta leur visite d'anecdotes truculentes sur le cimetière du village. Ce dernier, construit sur les hauteurs, offrait une vue imprenable sur le village en contrebas.
Les lieux, très peu peuplés, leur offraient beaucoup de quiétude et de liberté. Sans oublier de lancer quelques sortilèges sommaires de protection, les amis en profitèrent pour improviser une partie de quidditch et, si Natasha n'avait rien perdu de son talent, les plus vieux d'entre eux, qui avaient quitté Poudlard depuis quelques années maintenant, eurent beaucoup de mal à rivaliser avec Nalani, qui s'entraînait désormais deux fois par jour.
Le lendemain, ils repartirent tôt sur la route. Mateus les avait prévenus que le trajet serait long et que le goudron laisserait vite place à la poussière et aux graviers. Le véhicule qu'il avait choisi était adapté aux terrains accidentés mais la route ce jour-là se fit sous la pluie, et donc dans la boue, les obligeant à quitter le confort du minibus par groupes de trois ou quatre pour dégager le véhicule enlisé dans la poussière détrempée. Le soir venu, ils s'installèrent dans une ancienne ferme agricole devenue le terrain de jeu d'artistes de rue, afin de passer une nuit au sec. Les péripéties du jour n'entachèrent nullement la bonne humeur, les amis choisissant de s'amuser de leurs malheurs plutôt que de s'apitoyer sur le sort.
Ce fut le lendemain que l'ambiance se tendit. James profitait de l'aube et des ronflements de ses amis pour s'échapper, sous sa forme animale, le temps de poursuivre ses recherches sur le Temple, les frères Zigaro et les ombres méphitiques. Ce jour-là, la fraîcheur matinale lui avait fait oublier le temps qui défilait bien trop vite, et son retour fut gâché par la mine un brin colérique de certains de ses amis. Et de Natasha, qui lui reprocha de ne pas l'avoir réveillée, arguant qu'il aurait été plus agréable de faire la course comme ils le faisaient autrefois.
Dans ces terres reculées de l'Argentine, il était déconseillé de prendre la route par temps de pluie, ou s'il avait plu la veille, de même qu'il était conseillé de prendre la route le plus tôt possible, pour éviter les plus fortes chaleurs et les orages qui frappaient généralement l'après-midi. Ce jour-là, la bande fit tout ce qui était déconseillé, et passa toute une matinée sous un soleil de plomb, sans aucune ombre, à essayer de faire avancer leur véhicule dans la boue. Avant, dès midi, de frissonner sous un éclatant orage d'été.
Ils essayèrent tant bien que mal d'avancer des heures durant, perdus au milieu des vallées Calchaquies, ne croisant pas âme qui vive. A peine voyaient-ils parfois quelques maisons isolées, construites sur le bord de la route, qui leur permettaient de faire un arrêt, de se dégourdir les jambes, de s'abriter de la pluie et de changer de conducteur. L'état de la route les fatiguait vite et ils n'étaient pas nombreux à savoir conduire. L'esprit maussade et faute de point de chute, ils décidèrent de ne pas s'arrêter pour dormir et de conduire toute la nuit dans la boue.
Le lendemain, ils arrivèrent enfin à Cafayate, ville étape de leur road trip. Atteindre cette ville, connue pour ses cultures de vignes et ses nombreuses caves, leur remonta le moral. Ils prirent quelques chambres dans un hôtel aussi charmant que pittoresque et, revigorés par une bonne douche, partirent à la découverte de la ville. Musée de l'histoire vinicole de la ville, dégustations de vins, repas gargantuesques et ballades dans les rues eurent raison des dernières tensions. L'ambiance était à nouveau chaleureuse et la nuit à l'hôtel leur permit de faire le plein d'énergie.
Ils se retrouvèrent tous à l'aube autour d'un copieux petit-déjeuner local, à base de pâtisseries et de confitures maison, avant de partir explorer les ruines de Quilmes, un lieu aussi étonnant par son aspect que par son histoire.
Le village fut construit par des indiens, à flanc de montagne, pour combattre et résister aux tentatives d'invasion. Les villageois résistèrent longtemps jusqu'à ce que les lieux soient définitivement attaqués et détruits, des centaines d'années après sa construction. A la fin du vingtième siècle, un promoteur immobilier s'appropria le village détruit, le faisant sien en construisant illégalement un complexe hôtelier de luxe, jusqu'à ce que la justice le condamne une dizaine d'années plus tard. Du jour au lendemain, les lieux furent abandonnés.
Emerveillés par les récits de Mateus, les amis marchaient à travers les ruines du village indien et autour de l'hôtel de luxe dans lequel ils entrèrent, ignorant le panneau d'interdiction posé sur les portes. L'exploration leur donna le sentiment de visiter un hôtel fantôme, hors du temps. Dans les chambres les lits étaient faits et les fleurs autrefois fraîches reposaient, complètement fanées, à l'intérieur de vases intacts. Tout le mobilier était resté en place, rien n'avait été volé ou pillé et les amis ressortirent sur la pointe des pieds, abasourdis par leur visite.
Comme prévu, ils remontèrent vers Salta par un autre chemin, en bouclant la boucle par la Quebrada de las Conchas, un itinéraire zigzaguant à travers les montagnes rouges de la région. Ils admirèrent les roches façonnées par l'eau et le vent, et les perroquets, très nombreux dans le nord de l'Argentine. Malgré la pluie, ils étaient en avance sur leur programme et décidèrent quasi unanimement de poursuivre leur visite de l'Argentine en se rendant à Buenos Aires.
Seul James semblait hésiter. Mais il accepta, sous l'insistance de Natasha qui semblait vouloir lui faire passer un message que seul James comprenait. "Il est temps de dire la vérité. Parle à tes amis."
Avant de s'envoler pour la capitale, ils passèrent une dernière nuit dans le nord, dans une chambre d'hôtes aux murs blancs et au mobilier de bois de cactus, dévorant les pâtisseries locales cuisinées par la mère de Mateus.
Le voyage les occupa une bonne partie de la journée du lendemain et ils découvrirent Buenos Aires de nuit, rejoints par Sian qui rêvait de goûter le chevreau rôti et les tranches de fromage nappées de miel local.
La capitale leur plut, mais elle n'assouvissait pas leur soif d'aventure, aussi James et Mateus furent sommés de louer un nouveau véhicule alors qu'Alice et Susie scrutaient la carte du pays, à la recherche du road trip parfait.
Leur choix s'arrêta sur la Patagonie, pour la plus grande joie de tous. James, Sian et Mateus, qui avaient eu l'occasion d'explorer ces terres lors d'une mission en avaient les larmes aux yeux. Une population sorcière affranchie des communautés alentour peuplait une large partie de la Patagonie et James se souvenait d'avoir observé de loin l'université sorcière de glace Planti Scion. Un seul coup d'œil échangé avec Sian et Mateus le rassura. Cette fois ils ne feraient pas que l'observer de loin.
Armé d'une hâte vive, il insista pour se rendre en Patagonie en avion mais ses amis refusèrent. Après la mort de Keith, ils s'étaient tous abrutis de travail, ils jouissaient de nombreux jours de vacances et n'étaient pas pressés, préférant profiter du long trajet pour se tisser de nouveaux souvenirs.
- C'est donc parti pour trente-deux heures de route, marmonna James en prenant place dans le nouveau minibus tout terrain.
- Tu n'as qu'à en profiter pour leur parler, glissa Natasha d'un air sévère.
James ne répondit pas, regardant Buenos Aires disparaître peu à peu de son champ de vision. Il ne participa pas à la bonne ambiance, prostré à l'arrière du véhicule avec Sian et Mateus. Leurs messes basses attisèrent la curiosité de la petite bande, tout autant que la mine renfrognée de Natasha.
Toujours prête à détendre l'atmosphère, Susie trouva l'excursion parfaite et Maël gara le véhicule aux abords d'une réserve naturelle. Ils marchèrent longuement au milieu des flamants roses, s'émerveillant du coucher du soleil, avant de décider de dormir sur place. L'eau était douce et ils en profitèrent pour se baigner, improvisant une partie de quidditch sans balai qui leur fit boire quelques tasses.
ooOOoo
Les cris ne perturbent pas les flamants roses qui se nettoient les plumes tranquillement. Les couleurs chaudes se reflètent dans l'eau, le paysage est grandiose, les photographies sont réussies, sans aucune difficulté.
- T'es rarement en charge de l'appareil.
Juliet s'assoit près de lui, époussette le sable collé sur ses pieds avant d'engouffrer ses derniers... dans le sable. James se dit qu'il ne comprendra jamais les femmes.
- Natasha fait la gueule, remarque Juliet.
- Elle s'amuse. Elle adore le quidditch.
- Toi aussi. Pourtant t'es là.
- Il fallait bien que quelqu'un immortalise le moment.
- Je te signale que Susie, Solenne, Irina et moi ne jouons pas.
Ils se sont cotisé, ont acheté un appareil, le plus beau, celui que Rose a conseillé. Un seul pour eux tous, histoire d'avoir exactement les mêmes souvenirs. Alors ils prennent l'appareil à tour de rôle, et chacun s'investit avec sérieux.
- Pourquoi t'es là, James ?
- Je suis bien ici. C'est beau tout ça, et je suis un peu fatigué.
- Toi ?
Juliet n'y croit pas.
- C'était quoi les messes basses avec les deux loustics ? On les aime bien, hein, va pas t'imaginer le pire, mais si on les accepte parmi nous c'est pas pour que tu restes qu'avec eux.
- Une discussion, Juliet. C'était juste UNE discussion.
- Mouais. Nat semble penser que tu nous caches quelque chose. Et ça ne me plait pas. C'est toujours quand tu es en danger que tu ne nous dis rien.
- Tout va bien, Juliet.
- Je l'espère. Parce que je refuse de te perdre.
Elle n'attend pas de réponse, se glisse dans ses bras. James la serre tendrement. Il l'aime sa Juliet. Il l'aime tellement qu'il ne veut pas lui donner de faux espoir. Encore moins lui faire prendre le moindre risque.
- Hey ! Moi aussi je veux un câlin !
Nalani fond sur eux, trempée de la tête aux pieds. Juliet rit et James oublie les Zigaro. C'est tellement rare que Nalani s'amuse, tellement rare que Juliet accepte de rire.
Malgré la fatigue et les vêtements mouillés ils décident de poursuivre leur route à pieds, jusqu'au glacier de Perito Moreno. Le paysage est si merveilleux qu'ils ne veulent pas en perdre une miette.
Maël a pris l'appareil, Nalani le guide, lui ordonne d'immortaliser les tâches de sables sur le postérieur de Keanu et le coup de soleil sur le front de Solenne.
Juliet et Pepper se sont isolées, gloussent comme elles ne l'ont jamais fait adolescentes. Oscar berce Jacob, ils ont laissé la poussette dans le minibus.
Natasha traine la patte, dévore les aigles du regard avec l'envie évidente de les rejoindre. James l'emprisonne dans ses bras. Il sent le sable et elle le repousse. Il insiste et elle quitte le sol. Elle rit dans ses bras, il ferme les yeux de bonheur.
- J'ai une idée !, s'écrie-t-elle.
Son sourire ne laisse rien présager de bon. James recule de trois pas.
- Fais-moi confiance !
Elle sourit et il sait qu'il ne pourra pas la dissuader de mettre son idée en pratique. Elle glisse ses mains sur son t-shirt, tire sur le tissu. Il la laisse faire sans comprendre. Elle se transforme, sa peau se couvrant de plumes noires et cuivrées. Il voit ses serres approcher. Très près. Beaucoup trop près. Il n'a pas le temps de courir, il sent le serres agripper son col, son corps se redresser, ses pieds quitter le sol.
Il ferme les yeux instinctivement, jure dans sa barbe. Le cri de Susie lui semble lointain et il hésite à vérifier.
Il sent l'air s'engouffrer dans les manches de son t-shirt, dans les pans de son jean. Les cris de surprise se multiplient, s'éloignent de lui. Il ouvre les yeux et son cri reste emprisonné dans sa gorge. Il est à six mètres du sol, ne reconnaît ses amis qu'à la couleur des vêtements qu'ils portent.
- Fais-moi confiance, répète Natasha directement dans son esprit.
Il la regarde, la devine, ailes frappant le vent. Ils gagnent quelques mètres supplémentaires et il semble venir à James le rire nerveux de Maël. Il n'en est pas sûr, il est trop loin pour vérifier.
- Profite.
La voix de Natasha est claire, rassurante. James se détend, se raccroche à ces serres qui l'amènent toujours plus haut. La vue est somptueuse. Il n'a pas de mots pour décrire ce qu'il voit. Des yeux de gamin, un cœur d'adolescent, un recul plus mature qui lui rappelle de profiter de la beauté de la vie.
Chaque instant compte et celui-ci est sans doute le plus beau de tous. Natasha se rapproche des montagnes, frôle les sommets, s'amuse du vent et des courants. Il jurerait l'entendre rire aux éclats. Elle est heureuse et il partage pleinement son bonheur.
ooOOoo
James a encore les jambes flageolantes. Le sourire de Natasha illumine la Patagonie. Ils marchent main dans la main, comme frappés par la même puissance de l'amour. Les amis ricanent, font bloc autour de leur bonheur. Tout, désormais, pourrait leur paraître moins beau, fade, décevant. Mais le glacier Perito Moreno s'étend devant leurs yeux ébahis.
Un glacier de plusieurs mètres de haut et de plusieurs kilomètres de long.
Le crépuscule fait danser dans ses eaux glacées les chaudes couleurs de l'été. La glace, enivrée du soleil de la journée, se fissure par à-coups.
Mateus explique que la glace fond en fin de journée et se reconstitue au petit matin, et les amis acquiescent, trop subjugués pour parler. Les sons, les bruit, la musique de la glace leur rappelle à quel point la nature est belle, puissante, vivante. Nalani parvient même à grommeler que les Zigaro n'ont rien compris, que la vie est bien plus belle et plus précieuse que la toute puissance. Le cœur de James se serre alors que Maël passe un bras autour des épaules de Nalani pour la ramener contre son torse.
Ils décident de passer la nuit sur place, en un tapis immense de sacs de couchage placés les uns contre les autres, face au glacier qui les tiendra éveillés toute la nuit de son spectacle naturel de sons et lumières. La glace qui se fissure, se décroche, se recompose, les étoiles qui se reflètent dans ses blocs. Les amis parlent peu, sourient beaucoup. Même si Sian et Mateus commencent à bien les connaître, leur amitié les surprend chaque jour un peu plus. Jacob passe d'un ami à l'autre, s'endort dans les bras de James, cajolé par Natasha.
Ils ont du mal à quitter les lieux mais Mateus leur promet qu'ils ne seront pas déçus. Le minibus les entraîne désormais sur la fameuse route 40, aussi mythique que la route 66 l'est aux États Unis. Le voyage se fait dans le silence, les amis dorment et contemplent le paysage. Un moment de calme et d'apaisement avant deux jours de randonnée à travers les montagnes.
Ils font une étape dans un village pittoresque, hors du temps et dépaysant. Mateus leur conseille de ne pas se coucher trop tard, la journée du lendemain sera longue et fatigante. Ils ne l'avouent pas mais tous sont heureux de retrouver le confort d'un vrai lit et seule l'excitation leur permet de se réveiller tôt le lendemain.
- Aujourd'hui nous partons à l'assaut du Fitz Roy, l'un des monts les plus beaux de la cordillère de Patagonie !
L'ascension commence en douceur, alors que Mateus leur rappelle qu'ils sont à la frontière entre l'Argentine et le Chili et leur offre une petite heure d'histoire. Natasha et Maël en profitent pour se moquer de l'émerveillement de James qui s'abreuve de chaque information. Mais l'épreuve se corse au bout de quelques heures, au détour d'un lac aux eaux turquoises.
- C'est par ici, sourit Mateus.
Il désigne un flanc de montagne abrupt qui disparait dans les nuages.
- Par ici ?, répète Pepper alors que Clifford se marre, croyant à une blague.
- Mais enfin Mateus, on est des débutants, rappelle Keanu.
- Et on a un enfant avec nous, renchérit Juliet, déjà fatiguée.
- C'est crevant et long mais pas difficile. Vous ne le regretterez pas, vous pouvez me croire.
Susie hésite, Pepper et Juliet se servent de Jacob comme prétexte, Solenne n'en finit pas d'observer la flore qui les entoure.
Ils décident finalement de partir tous ensemble, en respectant un rythme doux. James est surexcité, Natasha le regarde patiemment faire le chemin deux fois, pour rire avec les plus pressés et encourager ceux qui traînent la patte.
Ils marchent à travers ce que la nature a de plus beau à leur offrir. Monts enneigés, lacs aux eaux transparentes, petits bois aux arbres rares, longs plateaux traversés de vent vif.
Ils marchent, rythmés par les clics et les clacs de l'appareil photo.
Ils marchent et Jacob gazouille.
Ils marchent et se regroupent, les plus en forme tendant la main à ceux qui le sont moins, mais qui ne râlent plus, subjugués par la beauté des lieux.
Lorsque vient le temps de grimper la pente la plus raide, ils forment une chaîne humaine sans même s'en apercevoir.
Natasha se transforme, porte Jacob sur les derniers mètres, laissant Susie s'agripper aux parois sans gêne.
Soupirs de soulagement, d'émotion, de fierté, de joie. Natasha, Jacob dans ses bras, applaudit de leurs quatre mains.
La vue leur fait oublier les efforts, la sueur et les courbatures. Ils déjeunent au sommet, face à un énième lac qui leur paraît plus beau encore que les précédents.
Vient le temps de rentrer, de rebrousser chemin. Le retour leur paraît interminable tant ils sont fatigués.
La nuit sera longue et réparatrice.
ooOOoo
Le voyage n'était pas censé s'arrêter là, comme ça.
Ils étaient partis la veille pour de longues heures de route jusqu'à l'extrême sud de l'argentine.
Ushuaia. Terre de feu. La ville du bout du monde. Des maisons colorées et des rues pentues, de nombreux bateaux qui vont et viennent sur les eaux très profondes dissimulant rochers et icebergs. Cormorans, manchots, lions de mer. Paysages féeriques qui se reflètent dans les eaux noires du canal.
Avec le recul, James ne savait comment cette idylle s'était transformée en cauchemar.
Les amis, reposés, avaient voulu se lancer dans une nouvelle randonnée. Mais Mateus avait mal interprété la carte et ils avaient dû crapahuter quatre heures sur des pentes ardues d'ardoise. La fatigue et l'épuisement aidant, les esprits s'échauffaient. Certains voulaient rentrer se reposer, d'autres se laissaient tenter par une croisière. Mais James avait insisté. Un petit détour de plus, vers un nouveau glacier. Rien à voir avec Perito Moreno, Mateus les avait prévenus qu'ils seraient déçus. Mais James insistait, et ses amis l'aimaient trop pour lui refuser ce plaisir.
Seule Natasha restait sur sa réserve, elle doutait que l'envie de James soit purement touristique. Et ses doutes se confirmèrent quand elle le vit échanger des messes basses avec Sian et Mateus.
Le glacier Martial, sans être dénué d'intérêt, déçut l'assemblée. Il s'agissait d'un glacier figé, d'une taille et d'une splendeur bien moins impressionnantes que celles de Perito Moreno, et Keanu ne dégaina même pas l'appareil photo. Nalani, toujours partante pour l'effort, voulait se jeter sur chaque montagne alors que Juliet, bien moins sportive, rêvait de repos. Jacob, dérangé par un début de fièvre, s'agitait dans les bras fatigués de Susie. Clifford proposa de rebrousser chemin mais, une fois encore, James avançait à contre sens, la mine concentrée et les sens en ébullition.
- Rentrez sans moi.
Ce n'était pas vraiment une proposition. Plutôt un ordre, qui surprit et déplut.
- On avait dit qu'on restait tous ensemble. Viens, il n'y a rien à voir par ici.
- Je dois... faire quelque chose. Pour le boulot. Mateus, ramène-les. Je vous rejoindrai en ville.
- Je reste avec toi, affirma Natasha.
- Moi aussi, sourit Maël.
C'était le genre de phrases qu'ils prononçaient antan, et il ne comprit pas pourquoi James rompit soudain sa nostalgie.
- Non. Je préfère que vous partiez avec les autres.
- Je te rappelle que je suis ta copine, pas ta servante. Je viens, insista Natasha.
- Non.
- Je ne te demande pas ton avis James.
Maël resta sans voix. Les regards que s'échangeaient James et Natasha étaient noirs. Plus noirs qu'ils ne l'avaient jamais été.
- Tu n'as rien à faire dans une université magique, dit James.
- Toi non plus. T'es en vacances, tu te rappelles ? T'as pas reçu de lettre ou de mission ou de je ne sais quoi.
- J'ai besoin d'y aller.
- Tu as envie d'y aller, c'est différent. Mais je sais pourquoi, alors je viens avec toi.
- Il vaut mieux que tu ne te mêles pas de ça.
- Pardon ? Tu ne disais pas ça quand tu avais besoin que je métamorphose le visage de ta sœur !
- Lily ?, s'étonna Alice. Quel rapport avec Lily ?
- Tu ne pouvais pas t'en empêcher, hein ?, s'emporta James en fusillant Natasha du regard.
Sa colère, plutôt rare d'ordinaire, coupa le souffle de ses amis. Et la réaction de Natasha, d'ordinaire prompte à la colère, les étonna tout autant. La jeune fille s'approcha de James et l'enserra de force, indifférente à la fureur qui déformait les traits de son petit ami.
- Arrête, ordonna-t-il.
- De t'aimer ? Certainement pas. Tu as besoin d'aide, James.
- Qu'est ce qui se passe ?, s'inquiéta Maël.
Natasha sentit le corps de James se tendre comme le ferait celui d'un enfant qui redoute d'avouer ses fautes. Elle craignit qu'il ne se braque, qu'il élude, qu'il mente. Mais il soupira et se dégagea pour faire face à Maël qui devançait d'un pas leurs amis.
- Je ne vous ai pas tout dit. Nos récentes missions nous ont menés dans des contrées où une université sorcière avait été implantée. Il s'y passe toujours des événements... étranges. Du coup j'ai... j'ai commencé une enquête plus... personnelle.
Il s'adressait à tous et tous l'écoutaient. Ils le connaissaient assez bien pour savoir qu'il n'était pas à l'aise et personne ne le coupait. Mais James savait que les reproches viendraient sans tarder.
- J'ai commencé une sorte d'espionnage au Temple.
Il avait soufflé ces derniers mots très vite, comme pour s'en débarrasser, comme si c'était la seule donnée importante.
- Ça c'est la partie visible de l'iceberg, le reprit Natasha. Tu dois leur dire pourquoi, James. Tu leur dois la vérité. Tu la dois à Nalani, à Juliet.
Un vent de tension glaça l'assemblée. Les deux filles regardèrent tour à tour James et Natasha, l'émotion envahissant leurs doux visages.
- Quel est le rapport avec Keith ?, s'inquiéta Keanu.
- Je... Aucun, répondit James précipitamment.
- James...
- C'est vrai ! Je vous…
- James pense que les Zigaro sont à la tête de la théorie du complot des ombres méphitiques.
L'intervention de Natasha eut raison du peu de joie qui leur restait.
- C'est pas ça, essaya de tempérer James.
- Tom Zigaro t'a un jour énoncé une prédiction, une mise en garde, en citant plusieurs noms, des sortes de pseudonymes, d'avatars qui formaient tout autant de menaces. Pas vrai ?
- Oui mais...
- À l'époque on avait fait des recherches et on avait trouvé traces de certains d'entre eux ailleurs, aux quatre coins du monde. Pas vrai ?
- Oui mais...
- Tu crois qu'il y a un lien entre ces types, les événements inexpliqués du genre des pluies d'animaux, et les universités magiques. Tu penses que ces types dont t'a parlé Tom Zigaro pourraient se servir des universités pour prendre le pouvoir. Et tu penses que les Zigaro sévissent sur le Temple.
- Oui, soupira James. C'est... une version un peu brute et directe mais...
James s'interrompit, le visage déboîté par la gifle puissante que venait d'asséner Nalani.
- Je vais t'en sortir une de plus directe encore. Tu comptes venger seul la mort de Keith ?
Sian et Mateus échangèrent un regard. L'amitié dont ils étaient témoins était plus forte que tout. Et ils en voyaient tant les avantages que les inconvénients. James ne pouvait rien cacher à ses amis, ils comprenaient chacun de ses non-dits, interprétaient chacun de ses silences.
Il lui était impossible de leur mentir.
- Je ne suis sûr de rien, se défendit James.
- Mais si tu avais été sûr, tu nous l'aurais dit ?, intervint Juliet.
James refusa la perche que lui tendait Juliet.
- Non, avoua-t-il.
Nalani lui administra une autre gifle alors que Maël essayait de la retenir.
- De quel droit ?!
- Je suis Auror, c'est à moi de faire ça !, intervint Alice.
- Ça n'a rien à voir, contra Keanu. Ce n'est pas une question de compétence mais d'amitié. Pourquoi agir seul ? Pourquoi sans nous ?
- Je...
James baissa la tête, penaud. Saisissant ses pensées au vol, Natasha prononça pour lui la vérité.
- Il refuse de perdre un autre de ses amis. Il ne le supportera pas.
- C'est pas à toi de décider pour nous, contra Nalani. On va s'organiser et mettre au point un plan. C'est justement à ça que servent les voyages au bout du monde, pas vrai ?
- À trouver le moyen de sauver le monde ?, proposa Maël.
- À venger notre ami, acquiesça Oscar avec sérieux.
- À trucider les deux ordures qui m'ont volé mon cœur, cracha Juliet.
La voyant trembler, James se précipita, la serrant dans ses bras. D'autres bras s'ajoutèrent aux siens, des corps qui s'écrasaient dans son dos, des cheveux qui venaient chatouiller ses narines. Il ne chercha pas à compter, à vérifier, il savait que tous ses amis s'étaient unis autour de Juliet, autour de lui.
Et lorsque tous s'écartèrent, il observa l'université magique non loin.
- Non James, refusa Natasha. Je vais y aller, avec Sian, si elle est d'accord.
Avant que James n'ait pu dire le moindre mot la jeune nordique acquiesça.
- Mateus, ramène tout le monde à Ushuaia. Et vous deux, vous allez rester là le temps qu'on revienne.
Comprenant le message, Maël esquissa un sourire entoura les épaules de son meilleur ami d'une amicale accolade.
- On a des choses à se dire, mec.
ooOOoo
Natasha et Sian n'étaient pas revenues bredouilles de leur visite de l'université magique. Grâce aux dons de métamorphose de l'une et l'aisance d'infiltration de la seconde, l'opération avait été menée d'une main de maître, et elles avaient réussi à convaincre un étudiant de leur confier que les glaciers alentours avaient tendance à "déconner sévère".
- C'est à dire ?, demanda Alice en plissant les yeux, comme si elle interrogeait un suspect.
- Ils avalent parfois des touristes, répondit Sian avec nonchalance.
- Avant qu'un autre glacier ne les recrache, ajouta Natasha. Ils ont répertorié très peu de cas pour l'instant mais les victimes sont engourdies par le froid, elles ne se souviennent de rien lorsqu'elles reviennent à elle, on peut donc imaginer qu'il y a eu d'autres cas non répertoriés.
- Ils ressortent vivants ?
Solenne n'en revenait pas. James hésita puis lui tendit un petit carnet dans lequel il gribouillait depuis quelques minutes.
- J'ai noté tout ce que j'ai vu et entendu de bizarre ces six derniers mois. J'ai fait des listes par pays, par genres, par dates. Les schémas, ajouta-t-il en tournant quelques pages, c'est les liens que j'essaie de tisser entre les divers mystères. Les croquis, c'est les différentes universités. Si tu l'ouvres de l'autre côté tu trouveras tout ce qui concerne le Temple. Et les Zigaro. Et la mort de Keith.
Abasourdie, Solenne acquiesça. Elle lut quelques pages, caressa la couverture du carnet pensivement et esquissa un doux sourire. Elle se jeta sur lui, le décoiffa, et le poussa dans les bras de Nalani et Oscar qui en firent de même.
- On va finir par en faire quelque chose de ce grand plumeau mal brossé, rit Nalani.
- Je vais vraiment finir par croire que ton homme a une super influence sur notre leader, approuva Clifford.
James et Maël, épaule contre épaule, rougirent de concert. Ni l'un ni l'autre n'aimait être le centre de l'attention commune, mais ils n'avaient jamais refusé d'être l'objet des moqueries de leurs amis.
- Je rappelle à qui veut bien l'entendre que j'ai essayé de le faire parler depuis Cafayate, râla Natasha.
James attrapa sa main au vol et l'attira dans ses bras, l'étouffant dans de tendres embrassades.
- Pas devant Jacob, voyons, il est trop jeune pour voir ça, plaisanta Oscar avant d'embrasser sa femme.
- Je suis également trop jeune pour voir ça, grommela Pepper.
- Oh ma biche, tu veux que je t'apprenne comment on fait les bébés ?, se moqua Juliet. Clifford ne sait pas s'y prendre, c'est ça ?
- Personne ne m'appelle "ma biche", contra Pepper en chatouillant sa meilleure amie. Et personne ne remet en doute les performances sexuelles de mon mec !
Clifford se redressa, entamant une danse de la joie.
- No es posible ! Estoy rodeado de cretinos ! JE VOUS RAPPELLE QU'ON EST SUR UN BATEAU ! Cretinos !
Les amis s'immobilisèrent, voyant l'embarcation sommaire tanguer sous le poids de leurs danses, bagarres, chatouillis et fou-rires. A la barre, un Mateus trempé par les vagues grommelait dans sa barbe. A l'arrière, Sian épluchait quelques fruits à l'aide d'une dague acérée. Le tableau, alors qu'au loin se dessinait l'Antarctique, déclencha un nouveau fou-rire, puissant et unanime, qui manqua de les faire chavirer dans les eaux glaciales.
Mateus jura à nouveau sans retenue dans sa langue maternelle. Et pourtant, alors qu'il multipliait les "cretinos" en direction des passagers, il songea que rares avaient été les moments aussi heureux. Le bonheur des amis de James était total et communicatif. Dans ces terres de feu et de glace, dans ce bout du monde qu'ils exploraient, tout leur paraissait possible, du moment qu'ils demeuraient ensemble.
ooOOoo
Poudlard, un mois plus tôt
La musique était si forte qu'elle l'assourdissait. Lily ne savait plus qui était à l'origine de cette fête, sans doute les préfets en chef puisque tous les élèves de septième année étaient réunis. Ce qu'elle savait, en revanche, c'est qu'elle s'ennuyait royalement. Elle n'avait jamais aimé danser. Elle savait le faire, sa mère lui avait appris, mais ça ne lui plaisait pas. Elle préférait écouter la musique. Mais ses amis, eux, ne quittaient pas la piste. Même quand la musique ralentissait. Le vieux couple que formaient Sebastian et Kathleen irradiait toujours la foule, Lorcan s'était trouvé une nouvelle copine la veille, Colin avait quitté la salle avec cette Serdaigle qui ne le quittait plus depuis trois mois, Serena et Hugo étaient dans un bon jour et Annie ne lâchait pas Kendall.
Lily ne pouvait même pas échanger quelques piques avec Gwenog, car elle aussi dansait avec son petit ami.
- Renaud Bayard, rien que ça, murmura une voix dans son dos.
Lily resta immobile, elle ne connaissait que trop bien cette voix qui s'adressait à elle.
- Ils sont ensemble depuis un mois, railla-t-elle.
- Je l'ignorais.
- Tout le monde ne parle que de ça.
- Tu sais très bien que je m'en fiche.
- Oui.
Elle fit quelques pas, à la recherche d'un nouveau verre. Elle avait beau supplier l'horloge, les aiguilles ne bougeaient que trop lentement à ses yeux. Elle se donnait encore une heure. Et puis elle sortirait courir dans la forêt.
- Je crois qu'il ne restait plus qu'elle et toi.
Il la suivait. Il n'avait fait que ça durant sept ans.
- Et maintenant qu'elle est en couple tu es la seule élève de septième année à n'avoir jamais eu de petit ami.
- Avec toi, répliqua-t-elle.
- C'est faux.
Cette fois-ci Keziah Kent gagna toute son attention. Le cœur de Lily battait la chamade. Elle observa les environs, mais ne vit que des couples à perte de vue. Plus loin, aucune fille n'attendait un verre.
- Ta cavalière est aux toilettes ?
- Je n'ai pas de cavalière.
- Ta petite amie n'est donc pas à Poudlard ?
Elle ne pouvait s'empêcher d'être agressive. Jalouse, aurait dit Serena.
- Si. Et même dans cette salle.
- Et tu l'as laissée être la cavalière d'un autre ?
- Elle n'a pas non plus de cavalier. Elle est trop honnête pour avoir accepté les propositions de dizaines de garçons. Vois-tu, elle déteste danser. Elle se tient là, à observer les heures passer avec impatience, déjà pressée de retrouver la forêt et ses créatures terrifiantes.
Son cœur s'était apaisé. Elle pouvait de nouveau respirer calmement. Et ses joues en profitèrent pour se colorer, alors qu'elle détournait le regard.
- Je ne suis pas ta petite amie, Keziah.
- Si. A mes yeux tu l'es.
- Ce n'est pas ça avoir une petite amie.
- Oh, sourit-il. Je vois. Avoir une petite amie c'est donc se souvenir vingt-quatre heures avant le bal qu'on n'a pas de cavalière et sauter sur la première fille venue. S'embrasser régulièrement mais sans envie, faire plus, peut-être, mais sans désir. Ce n'est pas ainsi que je définirai l'amour.
- Tu n'es pas amoureux de moi.
- Ça t'arrange de le croire Lily, mais c'est faux. Je ne vois que toi, n'entends que toi. Et ce depuis que j'ai sept ans. Je ne fais les choses qu'en pensant à toi. Toi, tout le temps, rien que toi. Je refuse de fausser un sourire à l'adresse de la première fille venue pour qu'elle m'accompagne au bal, je prends bien plus de plaisir à te regarder
Lily baissa les yeux, ne pouvant soutenir son regard. Elle s'adossa, faisant mine de s'intéresser aux danseurs qui paradaient non loin d'elle.
- Tu ne tiendras pas une heure, susurra-t-il contre son oreille. Vingt minutes tout au plus. Et quand tu sortiras je te suivrai, comme tous les soirs. Parce que je préfère passer toute ma vie à t'observer de loin que de... Je préfère ça à tout. Mais je sais que je préfèrerai le faire avec ton consentement.
- Tu fais ce que tu veux, parvint-elle à dire.
- Invite-moi. Demande-moi de venir avec toi, Lily.
- Je préfère être seule.
- C'est faux. Tu n'es seule que parce que tu ne partages tes plus secrètes passions avec aucun de tes amis. Mais tu n'aimes pas la solitude. Tu la hais.
- Nous ne sommes pas amis.
- Mais j'ai passé chaque seconde à t'observer, à t'écouter, à dévorer l'air que tu respires. Je connais tes expressions, la couleur de ta peau, l'implantation de tes cheveux, je pourrai dessiner les yeux fermés tes taches de rousseur. Je sais que ton cœur s'emballe quand je m'approche de toi. C'était déjà le cas quand nous étions enfants. A l'époque tu avais peur, tu étais intriguée. C'est différent désormais. Tu n'as plus peur depuis notre troisième année. Et tu es attirée par moi depuis notre cinquième année. Tu as lutté au début. Tu as cru que c'était une attirance d'adolescente, la Gryffondor courageuse qui s'éprend du vil serpent. Mais tu connais la vérité à mon sujet. Ta meilleure amie et toi avez tout découvert. Tu ne prends pas ma défense pour autant, tu acceptes mon silence. Mes mensonges. Mon amour pour toi. Et tu le partages.
- Arrête.
- Je n'ai jamais vu ton cœur battre si fort. Tu as cette veine dans le cou. Je la connais par cœur. Tu ne peux imaginer le nombre de fois où j'ai rêvé de poser mes lèvres sur cette veine.
Son corps était traversé de mille frissons. N'y tenant plus elle s'éloigna, priant pour qu'aucun de ses amis ne la voient fuir, mais ils étaient trop occupés pour la retenir.
- Tu te trompes, Lily. Serena t'a vue partir mais elle a vu que je te suivais et elle a souri. Je prends ça pour un accord.
- Ce n'est pas à elle de décider.
- Elle te connait pourtant très bien. Elle t'aime.
- Laisse-moi Keziah.
- Jamais.
Elle ne ralentissait pas. Il n'accélérait pas non plus. Il se tenait à bonne distance, pour la laisser respirer, ne se montrait pas plus insistant que d'ordinaire.
Il s'était toujours montré ainsi, toujours, pendant sept ans. Même quand il était blessé, même quand il était souffrant. Il trouvait toujours le moyen de la guetter de loin, un feu ardent brûlant ses yeux.
Et lorsqu'elle s'arrêta, elle sut qu'il s'arrêterait aussi, pour ne pas l'envahir.
Alors elle fit volte-face, s'approcha de lui vivement, pour qu'il n'ait pas le temps de reculer.
Et elle se jeta à son cou.
ooOOoo
Deux mois plus tard, Londres
- Et depuis tu sors avec lui ?
- Oui.
James gratta son menton, ignorant cette barbe naissante qu'il lui faudrait raser. Il n'avait jamais vue sa sœur rougir autant.
- Il est... gentil avec toi ?
- Très. Prévenant, romantique, drôle, intelligent, patient, compréhensif...
- Parfait, quoi, coupa-t-il.
- Oui, souffla-t-elle, radieuse.
- Alors je suis heureux pour toi, ma petite sœur. Et pour lui aussi, le veinard. Je suis heureux pour vous deux, assura James en serrant sa petite sœur contre lui.
C'était un sentiment étrange qui s'emparait de lui. Il la savait heureuse avec un homme qu'il ne connaissait pas, comme quand Hadiya lui avait annoncé avoir épousé Marco-Credulo lors de leur récent voyage au Canada.
- Normalement je suis censé aller le voir et lui jouer la scène de « si tu fais mal à ma sœur je te pète les deux jambes », non ?
- Tu l'as déjà fait ? Avec... Avec elles ?
- Hadiya est mariée. Elle connaissait déjà son mec quand... quand tout ça s'est passé. Je me voyais mal intervenir. Et je crois que Shania sait se défendre toute seule. Et je crois que toi aussi.
- Cool. Hugo joue déjà bien assez les grands frères protecteurs.
- Et Albus ?
- Il n'est pas au courant. Il ne m'écrit pas, et moi non plus. On ne se voit qu'avec les parents. Et je ne leur ai rien dit.
- Héhé, j'ai toujours su que j'étais ton préféré, plaisanta James dans le but d'adoucir l'atmosphère.
Lily se contenta de sourire légèrement. Il semblait à James que jamais il n'avait vu sa sœur aussi heureuse, aussi apaisée. Comme si le feu qui l'habitait avait trouvé une source d'eau fraiche à l'intérieur de son cœur. Elle avait trouvé son équilibre. Et c'était beau à voir.
- Il veut devenir Auror, murmura-t-elle.
- Oh... Eh bien, je finirai par être le seul membre de la famille à ne pas l'être, dit James en haussant les épaules.
- J'ai peur que papa ne l'accepte pas.
- Mais... Keziah est innocent. Il a le droit d'avoir les mêmes rêves et les mêmes libertés que n'importe qui !
- Papa a des responsabilités, il ne rend pas seulement des comptes au ministre, mais à toute la communauté qui attend de lui d'être irréprochable...
- Justement ! Il pourrait donner l'exemple ! Il doit donner l'exemple !
Lily observa son frère faire les cent pas, animé d'un désir de justice et d'égalité. Il flamboyait, il rayonnait. Il paraissait solide, inébranlable. Un peu comme les héros qui peuplaient les livres qu'elle dévorait bien des années auparavant.
- James... J'ai un service à te demander.
- Je sais. Mais je ne crois pas que notre père ait très envie de m'écouter. Je crois qu'il se fiche de mon avis, encore plus de mes conseils.
- Tu veux bien essayer quand même ?
- Je le ferai, s'engagea-t-il avant de voir l'espoir dans les yeux de sa sœur. Je vais même le faire tout de suite.
Alors qu'elle s'était attendue à ce qu'il se rende sur place, James passa seulement un rapide coup de cheminée. Elle le vit se servir de ses compétences, de ses acquis, de cette expérience qui faisait de lui l'un des représentants de la Confédération Magique Internationale les plus doués de sa génération.
Il n'eut pas à parler longtemps, Harry abdiqua sans trop d'hésitation, car il manquait de candidatures. Il avait cru que la récente nomination d'Albus en tant qu'apprenti Auror créerait des vocations mais les plus jeunes ne l'admiraient pas, et la communauté profitait encore et toujours de la quiétude d'après-guerre, persuadés qu'aucune menace ne se profilait à l'horizon.
Keziah avait eu de bons résultats, possédait bien plus d'Aspics que bien des Aurors avant lui, trois professeurs lui avaient écrit des lettres de recommandations, il possédait dextérité, réflexes et combativité, était malin et intelligent.
- Et je veux le garder à l'œil, avait conclu Harry.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il fréquente ta sœur.
Lily, invisible aux yeux de son père, avait pali. Mais pas James. Il en avait vu d'autres, il était prêt à protéger les secrets de sa sœur.
- Tu l'ignorais ?, s'étonna Harry. Lily parle toujours de ces lettres que vous échangez elle et toi, je pensais qu'elle te l'aurait dit. Oh ne te méprends pas, je ne la fais pas suivre, je ne l'espionne pas, mais ta mère est sûre d'elle. Et l'instinct maternel est infaillible. Sinon... Tu vas bien ?
- Oui, je vais bien.
- Très bien. Alors... A bientôt ?
- Oui, à bientôt.
La communication rompue, James se releva, époussetant la suie tombée sur ses jambes. Lily ne pouvait s'empêcher d'être triste pour lui, déçue que son père, à qui il n'avait pas parlé depuis des années, ne se montre pas plus curieux de connaître sa vie. Mais James ne paraissait pas surpris. Ni désireux de créer des liens avec ceux qui n'étaient plus vraiment ses parents que sur le papier.
Lily le remercia, l'étreignit. Ses parents avaient peut-être abandonné, Albus se plaisait sans doute à demeurer aux abonnés absents, elle n'abandonnerait jamais son grand-grand-frère. La conversation dévia vers Albus, qui était parvenu à échapper aux désirs de sa mère de l'amener voir un psychomage grâce à son père, comme toujours. Harry lui avait ouvert les portes du bureau des Aurors, lui expliquant calmement mais fermement que c'était là le seul moyen de le garder à l'œil.
- J'espère que papa sait ce qu'il fait, soupira Lily. Maman tenait vraiment à ce qu'Albus parle à un professionnel.
James se contenta de hocher la tête. Avec le temps, ses déceptions enfantines s'étaient effacées. La tendresse et l'attention que lui portaient les Zabini avaient pansé ses plaies. A ses yeux, il faisait partie de trois familles. Celle de son enfance, auprès des Potter et des Weasley. Celle de sa reconstruction, auprès des Zabini. Et celle qui comptait plus que tout, auprès de ses amis. Une famille qu'il rêvait d'agrandir auprès de Natasha.
- Au fait Jamesie... J'ai ramené ça de Poudlard.
Il attrapa le paquet qu'elle lui tendait et découvrit la cape d'invisibilité des Potter et la Carte du Maraudeur. Il esquissa un sourire nostalgique, se noyant quelques secondes dans les souvenirs. Avant de questionner sa sœur du regard.
- J'ai décidé de ne pas les rendre à papa. Je pense qu'on devrait poursuivre la tradition familiale, avec la prochaine génération de Potter. Et je crois que c'est toi qui devrais les garder, parce que tu auras sans doute des enfants avant Albus et moi.
- Ca ne veut rien dire. Ce n'est pas parce que je suis l'aîné que...
- Albus est un vieux garçon, je ne lui connais aucune conquête, aucune relation. Le temps qu'il rencontre la bonne personne, qu'il ou elle l'accepte avec ses démons, qu'il ou elle soit accepté par papa... Et je ne suis pas prête à fonder une famille. Pas avant quelques années. L'apprentissage de Kéziah sera long et je n'ai pas oublié mes rêves d'enfant. Je vais créer mon domaine. Avec plein de créatures fantastiques.
- C'est certain, approuva James.
- Je vais m'entraîner à materner des licornes, des dragons, des scroutt à pétard. Je ne vais pas aller trop vite mais je ne vais pas m'endormir non plus. Je veux que mes neveux et nièces l'inaugurent. J'ai hâte de les rencontrer, tu sais ? Ils se construiront à ton image, ils seront tolérants et généreux. Ils auront le sens du partage et, quand l'heure viendra, ils n'oublieront pas leurs cousins. Je les vois comme je te vois. Ils hériteront de ta crinière indomptable et de ta soif d'aventures, et quand mes enfants rejoindront les tiens à Poudlard, les aînés partageront les reliques familiales. Ensemble, tes enfants et les miens feront trembler Poudlard. Ensemble, toi et moi, nous veillerons à ce qu'ils n'aient pas trop de responsabilités à porter. Ensemble, eux et nous, nous serons heureux.
- Tu sembles bien sûre de toi, sourit James. Je crois pourtant que tu n'avais pas choisi l'option de Divination ?
- Je n'ai pas besoin de reluquer le fond d'une tasse pour voir l'évidence. Où que tu sois, où que tu vives, nous trouverons un moyen de nous retrouver, d'échanger les dernières nouvelles pendant que nos enfants s'apprivoiseront.
- Et si les miens n'allaient jamais à Poudlard ?, songea James qui n'avait plus réfléchi à la question depuis qu'il travaillait de par le monde.
- Je doute fort que tu résistes à l'envie de les voir renverser Poudlard avec les enfants de Mael, d'Alice, et de tous ces amis que tu portes dans ton cœur. Tu reviendras, James. Un jour tu reviendras. Et tu ne reviendras pas seul, ça aussi j'en suis certaine.
Et sur cette étrange prophétie, Lily et James s'assirent sur le même sofa, bien décidés à combler de rires et de mots les longs mois qui les avaient séparés, à se raconter leur vie, celle qu'ils vivaient loin de l'autre, à imaginer l'avenir qui les verrait se retrouver.
Le passé, le présent et le futur se mêlaient à travers leurs récits, leurs desseins et leurs rêves.
Et l'amour qu'ils se vouaient demeurait intact, à leur plus grand bonheur.
Voilà. Quarante-quatre mille mots plus tard, la seconde partie du chapitre est enfin terminée. Le prochain sera très certainement coupé en deux, lui aussi, le temps que j'offre aux personnages une fin digne de leurs longues aventures.
Alors, après l'envol des aigles, après la fin d'études de nos serpents et celle de notre petite lionne, qui sera le fil du prochain chapitre ? J'attends vos avis et j'espère vous retrouver très vite…
