Bonjour à tous !

J'ai finalement décidé d'offrir un épilogue à cette histoire, bien des années plus tard... J'espère qu'il vous plaira. On se retrouve tout en bas et d'ici là... Bonne lecture !


Le Poids de l'Héritage – Epilogue – Une histoire de têtards.

Il lui arrivait parfois de rêver du passé. Occultant volontairement les souvenirs douloureux pour se concentrer sur les plus beaux, les plus joyeux, synonymes d'un bonheur qu'il rêvait de ressentir à nouveau.

Où qu'il soit, peu importe le continent et la mission qui l'avait mené là, James pensait à Poudlard. Car c'était bien dans ce château merveilleux qu'il avait vécu les plus beaux jours de sa vie.

Les courses-poursuites dans le château, les matchs de quidditch, les moments passés avec ses amis, avec Rose, avec Natasha.

Il se souvenait particulièrement de sa dernière année d'études, de loin la plus belle. Poudlard connaissait alors une paix et une quiétude que James n'avait jusque-là jamais connues.

Chaque seconde qui passait le voyait tomber un peu plus amoureux de Natasha et de son audace. Ils avaient partagé leurs dernières nuits de liberté ensemble, comme pour repousser les semaines d'examens qui suivraient. Natasha n'avait jamais été aussi tactile, aussi possessive. Elle craignait le départ à venir de James et, plusieurs années après, celui-ci éprouvait plus de regrets que de remords. A l'époque, il était assez proche de Natasha pour la rassurer, assez confiant pour déborder d'espoir.

Et lorsqu'elle doutait, il avait la solution.

- ...on est bien tombés amoureux l'un de l'autre. Qu'est-ce qui te dit que ça ne va pas se reproduire avec quelqu'un d'autre ?

- Mon instinct.

Il la sentit sourire contre son torse. Et il savait très bien pourquoi elle souriait. Parce qu'il avait touché juste, parce qu'il avait fait référence à l'animagus qu'il était devenu, à la passion première de Natasha, et que cette petite attention qui lui était naturelle comblait sa petite amie de bonheur.

- Et tu sais ce qu'il m'a dit d'autre, mon instinct ?

- Je suis toute ouïe, répondit-elle, amusée.

- Qu'on allait réussir nos exams. Bon, à part un petit Troll en Métamorphoses pour toi qui… aïe !

- Tu sais très bien que le sujet est sensible !, rigola-t-elle en lui pinçant à nouveau la hanche.

- Et toi tu sais très bien que tu obtiendras un Optimal. Le professeur Glacey se prosterne devant toi malgré mes menaces de mort.

- N'importe quoi ! Et il a prédit autre chose ton instinct ?

- Le sexe et la couleur des yeux de chacun de nos enfants. Et le nombre total.

- De nos enfants ?

- Affirmatif.

- Trois ?

- Frost.

- Cinq ?

- Slopa.

- Je ne suis pas certaine que notre chère professeure de Sortilèges soit plus chaleureuse que Frost mais soit. Six ?

- Freya.

- Quoi ?! Sept ?!

- Tu chauffes, sourit James. Nous en aurons huit. Quatre filles et quatre garçons.

- Même pas en rêve !, s'exclama Natasha, en plein fou rire.

- Mon instinct ne me trompe jamais, affirma James avec sérieux.

Mais ses yeux malicieux le trahissaient et Natasha ne tarda pas à contrer son audace de chatouillis bien dosés. Les examens avaient beau approcher, il leur paraissait que la nuit ne finirait jamais.

Il sentit qu'on le secouait et ouvrit les yeux, habitué à être alerte dès le réveil. C'était Sian qui venait le chercher pour une nouvelle mission. Il s'habilla prestement, toujours prêt à endosser le rôle que la Confédération Magique Internationale lui avait confié.

Une nouvelle journée débutait. Loin de l'Europe. Loin de Natasha.

ooOOoo

Île de Wigglebay

Le printemps était arrivé. L'île de Wigglebay était recouverte de courtes fleurs de toutes les couleurs, qui donnaient aux alentours du terrain d'entraînement un parterre attrayant, terrain de jeux de bambins qui se couraient après en riant.

En ce week-end pascal, les vestiaires étaient vides et clos. Les joueurs bénéficiaient de quelques jours de repos et Nalani en avait profité pour convier ses amis. Mael maîtrisait l'art subtil du barbecue, chacun avait apporté quelque chose et James et Clifford montaient une grande attablée à l'ombre de trois arbres.

Soulagée que tout soit en place, Nalani se laissa tomber sur la première chaise, qui chancela légèrement sous son poids. Comme à son habitude, James se précipita l'air inquiet.

- Tu vas bien ? C'est le bébé ? J'appelle Mael ?

- Relax, Jamesie. Tu prends ton rôle de parrain très au sérieux.

- Evidemment, s'enorgueillit James.

Il ne pouvait s'empêcher de jeter de fréquents coups d'œil à Mael qui se trouvait loin, le nez dans la viande à griller.

- Tout va bien, James, laisse-le donc s'occuper d'autre chose que de mon gros ventre, le rassura Nalani. Et puis franchement… Tu sais quel jour on est ? Il croirait à une blague si j'accouchais aujourd'hui. On est le premier avril, ajouta-t-elle en voyant les yeux de James se froncer. C'est le jour des blagues, pas des naissances.

- C'est donc pour ça que je me balade avec un poisson accroché dans le dos, comprit James en un sourire.

- Un petit cadeau de Jacob, rit Nalani.

Du haut de ses cinq ans, Jacob régnait en chef sur les bambins de la bande. Il était l'aîné, un joyeux trublion qui affichait un sourire permanent, adulé par la fille de Clifford et Pepper, Keissy, et par le petit dernier des Dubois, Geoffrey.

- Et toi, Jamesie, comment tu vas ?

Le murmure de Nalani, qui désirait visiblement que leurs amis ne les entendent pas, et son ton soudain sérieux étonnèrent James. Il installa les chaises manquantes et prit place à ses côtés.

- Je vais très bien, Nal. Il fait beau, c'est le printemps et je suis entouré de mes amis, je ne peux qu'aller bien.

- Même si Natasha n'est pas là ?

- Je la retrouverai plus tard, répondit-il en détournant le regard.

- Rappelle-moi pourquoi elle n'est pas là ? Et ne me dis pas qu'elle est fatiguée, j'ai quelques mois d'avance sur elle, et je sais qu'elle se porte comme un charme.

- Elle avait des choses à faire, balaya James. Et puis cesse de tourner autour du pot, tu sais qu'on vit comme ça.

- Je sais. Mais je ne comprends pas.

James soupira. Nalani n'était pas la seule à ne pas comprendre. Personne ne comprenait. Lui-même ne comprenait pas. Depuis que Natasha était enceinte, James passait beaucoup de temps en France. Il avait prévenu sa constellation et la Confédération Magique Internationale qu'il allait devenir papa et il s'arrangeait pour réaliser des missions de plus en plus courtes.

Oubliés les mois entiers passés sans nouvelle, il ne passait plus un jour sans voir Natasha et l'accompagnait dans chaque étape de cette nouvelle vie. Les rendez-vous médicaux, les travaux d'aménagement, l'achat du nécessaire pour accueillir un bébé, ils faisaient tout ensemble, en discutaient tous les deux, prenaient les décisions ensemble, après s'être concertés.

Comme des collègues en passe de réaliser un projet professionnel.

- Pourquoi tu ne vis pas avec elle ?, insista Nalani.

- Parce qu'elle ne veut pas.

- Tu lui as demandé, au moins ?

- Nalani, je lui ai parlé de mariage plusieurs fois, elle ne veut pas en entendre parler…

- Mais… vous couchez ensemble ?

- Nalani !

- Oh, ça va, de toute manière je le sais, Mael me l'a dit.

- Quoi ? Mais il avait juré de…

- Tu tombes dans le panneau à chaque fois, James. Bon, vous couchez ensemble, donc. C'est bien que tu dors chez elle ?

- Je... Nous… Pas vraiment. Je suis surtout avec elle la journée. J'ai beaucoup de missions de nuit, en ce moment.

- C'est donc pour ça que tu te traînes ces cernes immondes. T'en as parlé à Solenne ?

- Je vais bien, pas besoin de la déranger avec ça. Je la vois tous les mois pour le bébé et tout le monde va bien. Natasha, le bébé et moi.

Nalani le scruta de longues secondes, comme pour vérifier s'il disait la vérité.

- Bien, finit-elle par accepter. C'est vrai que tu as l'air heureux. Je ne t'avais pas vu si heureux depuis… Eh bien, avant la mort de Keith, bien sûr. Mais je ne comprendrai jamais pourquoi deux personnes qui s'aiment – et je sais que vous vous aimez – n'acceptent pas de former un couple. Surtout à l'aube de fonder une famille.

ooOOoo

Les plats se vidaient au gré des discussions enflammées ponctuées de fousrires. James, assis entre Mael et Keanu, ne se rappelait pas d'avoir un jour autant mangé.

- Mais si, souviens-toi, le banquet d'Halloween de notre dernière année !, clamait Oscar.

Les enfants, couchés depuis longtemps pour une sieste bien méritée, étaient heureusement entourés d'une bulle de silence qui les protégeait des exclamations de la joyeuse bande. Ils parlaient tous en même temps, hurlaient d'un bout à l'autre de la table, riaient fort en tapant sur la table. Susie prédisait qu'un jour viendrait où les tables seraient deux, et où leurs enfants riraient encore plus fort qu'eux. James acquiesçait vivement, ignorant son cœur qui se serrait par à-coups. Il ne voulait pas inquiéter Mael qui couvait Nalani d'un regard anxieux depuis quatre mois et une chute de quidditch heureusement sans gravité. Et puis il y avait Keanu. Keanu qui regardait son assiette d'un regard éteint et se forçait à rire. Keanu qui se retrouvait une nouvelle fois séparé d'Alice.

Depuis la fin de Poudlard ces deux-là se séparaient et se remettaient ensemble inlassablement. L'un Guérisseur et l'autre Auror, il était ardu de combiner une vie professionnelle harassante et une histoire d'amour. Les réconciliations ne duraient jamais très longtemps, parce qu'Alice s'énervait vite et que Keanu ne supportait pas les cris.

Lorsqu'ils étaient ensemble, ils venaient tous les deux aux retrouvailles de la petite bande. Mais lorsqu'ils étaient séparés, c'était Keanu qui était invité, et James et Mael retrouvaient Alice dès le lendemain venu, souvent accompagnés de Louis, et parfois même de Fred.

D'ordinaire, les disputes entre la lionne et l'aigle ne duraient jamais très longtemps, quelques semaines à peine. Mais pas cette fois.

- Ça fait deux mois que je ne l'ai pas vue, avait grommelé Keanu avant de demander des nouvelles à James, qui la voyait régulièrement.

Compatissant, James lui pressa affectueusement l'épaule. Il passerait voir Alice rapidement, pour comprendre pourquoi elle ne répondait soudainement plus à celui qu'elle aimait. Mais pas tout de suite, car Mael s'était levé d'un coup en criant « SILENCE ! », avant de se précipiter vers Nalani.

Celle-ci était devenue pâle et silencieuse – un évènement rarissime – et se tenait le ventre très fort.

James se leva aussitôt, prêt à rejoindre Mael, comme il le faisait toujours, mais Keanu le retint.

- Laisse faire Solenne.

La Guérisseuse-Chercheuse, sereine et en pleine possession de ses capacités, auscultait son amie. L'attablée s'était faite silencieuse, Susie avait glissé sa main dans celle d'Oscar, presque machinalement et James regretta que Rose ne soit pas là pour immortaliser la scène étonnante qu'ils offraient. Il regrettait surtout l'absence de Natasha et observa les gestes sûrs et les paroles réconfortantes de Mael, son maître à penser.

- Non !, cria Nalani.

- Arrête de faire l'enfant, rouspéta Solenne. Le travail a commencé depuis trois heures au moins.

- Mais non, c'est juste des contractions lambda.

- Je te dis que tu vas accoucher d'un moment à l'autre.

- Je refuse d'aller à l'hôpital pour rien !

- Tant mieux. Parce qu'on n'a pas le temps d'aller à l'hôpital. James, Oscar, Louis, appela-t-elle.

Les trois garçons se redressèrent d'un même mouvement, accourant la mine affolée. Solenne donna des ordres, des recommandations, un rôle pour tous et chacun se plia à sa tâche, heureux et fier de partager ce moment dont ils se souviendraient toute leur vie.

Il fallut transporter Nalani à l'intérieur des vestiaires – après que Clifford ait défoncé la porte parce que Nalani n'était plus en mesure de se souvenir d'où étaient les clés –, Susie joua les infirmières, Pepper grava sur papier toute cette agitation et le soleil qui se couchait sur l'île de Wigglebay.

Deux heures plus tard, alors que tous faisaient la queue pour apercevoir la petite merveille, ce fut James qui fut invité à doubler tout le monde, en sa qualité de parrain.

Et ce qu'il ressentit en portant le fils de Mael pour la première fois, il se promit de n'en parler à personne. C'était plus fort que sa rencontre avec Brayden, plus fort encore que de porter Jacob la première fois. C'était le fils de Mael. Le fils de son meilleur ami, son pilier, son repère.

- Mon petit cœur je te présente ton parrain, il s'appelle James et c'est le mec le plus chouette qui soit…

- Après papa, chuchota Nalani, les yeux clos.

Radieux comme jamais il ne l'avait été, Mael couva son petit bonhomme du regard. Le bébé avait hérité de la peau chocolat de ses parents et des cheveux de Nalani, noirs et brillants. James l'aima d'emblée, sans se poser la moindre question.

- James, je te présente Samuel J. Thomas.

- J. ?

- Nalani essaie de me convaincre d'avoir assez d'enfants pour monter non pas une équipe mais une Ligue de quidditch. On préfère leur donner le prénom de leur parrain en deuxième prénom. Pour ne pas oublier, tu comprends.

James n'eut pas le temps de répondre quoi que ce soit, le petit Samuel se retrouva dans ses bras et il se promit de toujours veiller sur lui.

ooOOoo

Sud de la France, une maisonnée non loin de l'Académie de magie Beauxbatons

Natasha observait son ventre dans le miroir de sa chambre. A l'approche du terme de sa grossesse, il lui semblait qu'elle ne cessait de grossir, inlassablement. Elle avait arrêté de travailler quelques jours plus tôt, quittant Beauxbatons avec un coffret de produits et de mets savoureux, offerts par le professeur de Métamorphoses qu'elle assistait, lui promettant de revenir très vite. Il lui avait conseillé de profiter, et de prendre tout le temps dont elle avait besoin, et elle se sentait chanceuse de travailler aux côtés d'un homme qui se montrait aussi sévère que compréhensif.

Depuis qu'elle ne travaillait plus, elle passait son temps à réfléchir, à imaginer. Elle ne s'ennuyait pas, Rose passait la voir trois fois par jour et sa famille se déplaçait tous les jours, notamment sa mère qui lui préparait toujours de bons petits plats.

Contre toute attente c'était elle qui donnerait à ses parents leur premier petit-enfant, et son frère et ses deux sœurs se montraient prévenants et à l'écoute, aux petits soins permanents. Elle acceptait leur sollicitude et cette nouvelle facette d'elle-même, qui la voyait devenir aux yeux des autres une petite chose fragile qu'il fallait protéger.

Elle ne s'en énervait pas, n'en voulait à personne, et tout le monde s'en étonnait, à l'exception de Rose qui prédisait que le bébé serait d'une sagesse sans pareille, tant et si bien qu'il influençait déjà sa mère.

Quand elle disait cela, James regardait le ventre de Natasha avec émerveillement.

Il était sans doute celui qui veillait le mieux sur Natasha, la protégeant des affres de la presse, accueillant chaque désir farfelu avec générosité, se pliant aux moindres volontés de Natasha. Il n'oubliait pas non plus de la complimenter, ne voyant pas seulement en elle une future maman, mais aussi une femme, à qui il ne cessait de répéter qu'elle était belle, et dont il respectait les envies. Il avait acheté un balai spécial, pour qu'elle puisse voler avec lui en toute sécurité et il continuait de la désirer, malgré son gros ventre.

Mais il ne vivait pas avec elle. Pas officiellement.

Ces longs mois avaient été témoins de quantité de discussions, mais toujours autour du bébé. D'eux deux ils ne parlaient jamais, et s'ils se retrouvaient très souvent nus sous la couette, James n'avait pas posé ses valises chez Natasha, et ne partageait sa couche qu'en de rares occasions. Chaque jour il venait et partait, chaque jour il restait un peu plus, jamais Natasha ne parvenait à savoir s'il était là un peu pour elle, ou seulement pour le bébé.

ooOOoo

Londres, une rue près du ministère de la magie

Depuis la mort de Keith, James évitait le ministère de la magie. Il ne l'avait plus visité depuis des années et Alice avait pris l'habitude de lui donner rendez vous au coin de deux rues, avant de transplaner quelque part, peu importe où pourvu que ce soit à proximité d'une bieraubeurre.

Ce soir-là, la jeune Auror le repéra de loin et, contrairement à ses habitudes, ne pressa pas le pas pour le rejoindre. Elle s'immobilisa pour mieux détailler sa mine radieuse jusqu'à ce qu'il lui fasse de grands signes en la reconnaissant. Alice eut beau se plonger dans ses souvenirs, elle ne se souvenait pas de l'avoir vu si heureux. Elle crut un temps que Natasha avait accouché avant de se rappeler que, si ça avait été le cas, James n'aurait quitté son chevet pour rien au monde, et certainement pas pour retrouver une vieille amie.

- Alice, sourît-il en l'attirant dans ses bras. Ça fait plaisir de te voir.

- Idem, marmonna-t-elle. C'est quoi ce sourire ? Natasha attend des jumeaux ?

Il sursauta, murmurant un « par Merlin non », avant de lui annoncer la bonne nouvelle.

- Nalani a accouché. C'est un garçon. Le plus beau du monde, parole de parrain. Il s'appelle Samuel.

Alice en resta stupéfaite. Et tremblante. Mais elle ne le montra pas, parce qu'elle était Auror, et parce que sa formation lui avait appris à ne pas laisser voir ses émotions.

- Ça ne va pas ?, s'inquiéta James.

Sauf sans doute à son Animagus de meilleur ami.

- Je suis enceinte moi aussi. De Keanu. Dont je suis séparée depuis des mois. J'ai juste débarqué chez lui après avoir appris que Natasha était enceinte, j'ai pas pris ma potion exprès, je ne lui ai rien dit et on a baisé. Et voilà, quoi, je suis enceinte, je bois de nouveau, beaucoup, suffisamment pour abîmer le bébé que j'ai mis là, appuya-t-elle en désignant son ventre. Et tu sais pourquoi j'ai fait cet enfant, James ? Parce que tu allais avoir un bébé et que Maël aussi. J'ai fait un bébé par jalousie. Comme si avoir un bébé en même temps que toi allait me rendre cette place qu'il m'a volée quand on avait onze ans.

Après ça, James l'observa longtemps, pour s'assurer qu'il s'agissait bien d'un aveu et non d'une boutade. Après seulement il se permit de se retirer quelques secondes, pour prévenir Natasha qu'il rentrerait tard, pour dire à Maël qu'il ne servait à rien qu'il laisse sa femme et son bébé pour les rejoindre, et pour demander à Susie de cacher tout son alcool. Enfin, il présenta son bras à Alice. La nuit promettait d'être longue.

ooOOoo

Poudlard, salle commune de Poufsouffle

A Poudlard la fin de l'année scolaire approchait. Haïdar, Piotr, Neith et Méduse avaient passé leurs examens avec brio et clos le championnat de quidditch comme ils l'avaient commencé, dans le fairplay et le respect.

Seul dans son dortoir, Haïdar réfléchissait. Il ne lui restait plus beaucoup de temps à passer à Poudlard. Bientôt sonnerait l'heure de partir. Pour de bon. De s'envoler comme James l'avait fait avant lui. De suivre le long apprentissage de la Confédération Magique Internationale à son tour.

Contrairement à son frère, Haïdar ne partirait pas seul. Neith, Piotr et Méduse avaient fait le choix de le suivre, sans réfléchir ni en discuter. C'était une évidence pour eux comme pour lui. A croire qu'ils s'étaient rencontré, rapproché, apprivoisé pour cela, autour d'un destin commun.

Allongé sur son lit, il tendit le bras pour s'emparer de la Gazette du Sorcier. Son frère faisait la une, sans grande surprise. Entouré de ses amis, dans le blanc nacré de l'hôpital Sainte Mangouste. Alice Londubat avait accouché prématurément d'une petite fille, dans la stupeur la plus totale. L'Auror était parvenue à passer sous silence sa grossesse, et même le futur papa semblait surpris sous les flash des journalistes. Haïdar se souvenait bien de Keanu Ganesh. Depuis qu'il travaillait à Sainte Mangouste, Blaise avait décrété qu'il soignerait les bobos de toute la famille. Ils avaient été ses premiers patients, Blaise allant jusqu'à simuler une blessure inexistante pour donner du travail à celui qui en avait déjà bien assez. De la même manière, Blaise avait délaissé les Pies de Montrose, son ancienne équipe de quidditch fétiche, pour supporter l'équipe de Nalani. Lorsqu'il devait dîner avec l'un de ses clients, il se rendait chez Susie et il avait déjà acheté trois toiles à Pepper. C'était sa manière à lui de soutenir les proches de James.

L'un de ses camarades fit irruption dans le dortoir, saluant Haïdar avec chaleur avant de lui offrir une moue penaude.

- Je sais que je ne devrais pas dire ça parce que c'est la fille du professeur Londubat et une proche de Harry Potter mais... cette fille est dingue ! Ce qu'elle a fait... garder le secret, comme ça, ne rien dire à personne, pas même au père du bébé, ça ne se fait pas. Tu t'imagines à la place de ce pauvre mec ?

Haïdar hocha la tête, vaguement compatissant. Il ne s'imaginait guère à la place de Keanu, lui n'avait jamais eu de petite amie, il voyait mal comment il pourrait devenir papa.

- Elle n'en avait même pas parlé à James Potter!, insista son camarade. Tu te rends compte ? Les journalistes pensent qu'il pourrait être le père...

Haïdar ricana. Cette idée était bien trop saugrenue pour qu'il parvienne à feindre un quelconque désintérêt.

- James ne peut pas être le père.

- Tu dis ça comme si tu le connaissais... Ces types ne vivent pas dans le même monde que nous, Haïdar. Je ne crois pas qu'ils soient méchants, mais les fils de sont à part. Ils ont vécu beaucoup de choses, ensemble. Et la fille Londubat n'a jamais lâché James Potter, même quand tous les autres le traînaient dans la boue.

Haïdar préféra garder le silence. Harry Potter avait passé sous tabou la vérité sur les origines de James. En raison de ce puissant enchantement, personne, à part James, ne pouvait savoir s'il était un Potter ou s'il était un Zabini. Et Haïdar, à l'exception de ses trois amis, n'avait jamais divulgué le secret. Il n'allait pas commencer maintenant, avec ce camarade sympathique mais friand de potins.

Alors il se contenta de regarder la photo de cette bande de sorciers à peine plus âgés que lui, qui échangeaient des regards ahuris dans le couloir de l'hôpital sorcier.

« Après Mael Thomas, l'autre meilleure amie de l'Héritier met au monde son premier enfant. Les fils de continuent de se reproduire, sous la vigilance de leur leader. Où s'arrêteront-ils ? »

Haïdar froissa le journal et le jeta au loin. La presse ne les laisserait donc jamais tranquilles.

Pour le moment, personne ne savait que Natasha était enceinte, encore moins qui était le père du bébé. Haïdar doutait que le secret perdure bien longtemps. A ses yeux les journalistes étaient des vautours qui se nourrissaient de la vérité, la digéraient, et la recrachaient à leur manière, en une version édulcorée ou, bien au contraire, complètement noircie par les faux semblants et les a priori.

Mais il était certaine d'une chose, c'est qu'il était prêt à se battre toute sa vie pour protéger la dignité et l'innocence de ce petit être à venir. Son neveu ou sa nièce, un bébé qu'il avait hâte de rencontrer et qu'il était sûr d'aimer.

ooOOoo

Hôpital Sainte Mangouste, le même jour, tard dans la nuit

Les professeurs de botanique et d'histoire de la magie se faisaient face. Il était rare que ces deux-là se retrouvent seuls, rare qu'ils se retrouvent hors du domaine de Poudlard.

Neville Londubat avait fermé les yeux. Son épouse venait de quitter les lieux, choquée, en sanglots. Leur fils Franck et leur plus jeune fille, Annie, l'avaient raccompagnée à la maison, tous deux rendus silencieux par la situation. Neville était resté. Parce qu'il ne savait quoi faire d'autre.

- A ton avis, pourquoi n'a-t-elle rien dit ?

La question était légitime. Les deux professeurs avaient appris qu'ils étaient grands-pères le matin-même, dans la Grande Salle de Poudlard, en lisant la presse.

- Je n'en sais fichtrement rien. J'avais cru comprendre qu'ils étaient séparés...

- Ils le sont, confirma Ganesh. Ils l'étaient, du moins.

- Si ton fils a fait du mal à ma fille, je le...

- Tu ne feras rien du tout, Londubat. Ce sont nos enfants, ce sont leurs histoires.

- Justement. Ce sont nos enfants, répéta Neville.

- Ils sont adultes. Si ta fille est parvenue à maintenir sa grossesse secrète c'est qu'elle avait une raison en tête. Laisse-les régler ça.

- Je suis sûr que c'est à cause de ton fils !

Le professeur Ganesh se contenta de hausser les épaules. Il restait serein et ne répondrait certainement pas à Neville qui s'emportait, cherchait un coupable vers qui diriger sa colère. La porte s'ouvrit sur l'une de ses anciennes élèves, l'une des plus entêtées, l'une des plus brillantes.

- Professeur Ganesh, professeur Londubat, les salua-t-elle.

Solenne avait l'air fatigué. Cet air que connaissait bien le professeur Ganesh, cet air et ces cernes qui ne quittaient pas Keanu depuis le début de sa carrière.

- Vous devriez vous reposer, conseilla-t-il.

- Et qui veillera votre petite-fille ?, rétorqua-t-elle.

Une fille. L'apprendre ainsi leur coupa l'herbe sous les pieds mais, alors que le professeur d'histoire se contentait de sourire, Neville songea à sa fille aînée, dont il n'avait aucune nouvelle.

- Alice, répondit-il. Alice doit bien veiller sur sa fille, non ?

- Alice et Keanu sont en pleine... discussion, répondit Solenne.

- Vous avez laissé ma pauvre fille avec ce... ce... ce garçon !?

- Sauf votre respect, professeur Londubat, ces deux-là couchaient déjà ensemble quand vous nous appreniez à rempoter des mandragores.

- Je ne parle pas de... ça ! Il a bien dû lui faire du mal pour qu'elle garde le secret si...

- Keanu a été interrogé par les Aurors. Votre cher ami Harry Potter s'en est assuré, sans nul doute sur vos propres recommandations. Il pourra vous le confirmer directement mais sachez que Keanu n'a jamais fait de mal à Alice.

- Alors pourquoi ma fille...

- Ce n'est pas à moi de vous le dire, coupa Solenne.

- Nous respectons le secret médical, la rassura le professeur Ganesh. Pouvez-vous nous dire comment va notre petite-fille ? Et comment va sa mère ?

- Mère et fille se portent mieux qu'hier à la même heure. Elles sont sorties d'affaire mais la petite va rester ici quelques temps. Le terme était prévu beaucoup plus tard. Maintenant je vous conseille de rentrer chez vous, les visites sont limitées aux parents et au parrain de l'enfant.

- Et qui est son parrain ?, s'étonna Neville.

La porte s'ouvrit sur le-dit parrain qui, recouvert de lait des pieds à la tête, supplia Solenne du regard.

- Je crois qu'elle est allergique au lactose, murmura-t-il en déclenchant un fou-rire de la part de son amie.

- Mais non, Jamesie. Il faut juste espacer un peu plus les prises pour lui permettre de faire des rots réguliers.

- Ah bon ?, s'étonna James, scandalisé. Je l'ai empêchée de respirer, tu crois ?

- Non. Rassure-toi. C'est juste un coup à prendre. Et tu ne risques pas de l'oublier, vu ta tête.

- Tu reviens m'aider ?

- Je vais chercher les couches comme c'était prévu, ne t'inquiète pas, tout va bien se passer. Tu t'en sors très bien.

Les deux professeurs, qui suivaient l'échange avec autant de soulagement que d'amusement, virent le visage de James se décomposer. Il offrait une toute autre image que celle que la presse s'amusait à peindre. La guérisseuse passa devant eux sans se retourner, et James s'aperçut finalement de la présence des deux hommes, qu'il salua avec respect malgré le lait qui goûtait sur ses joues et sa chemise.

A l'intérieur de la pièce, dont il protégeait l'entrée, ils entendirent des pleurs d'enfants.

- Le devoir m'appelle, messieurs. Rassurez-vous, tout le monde s'occupe très bien de votre petite-fille. Elle est née neuf semaines avant terme alors on ne peut pas utiliser la magie autour ou sur elle mais on s'occupe bien d'elle quand même. C'est une petite beauté, vous verrez.

- James ?, l'appela Neville. Je sais que je... Mais... Tu peux me dire comment elle s'appelle ?

- Oh... Eh bien... Elle ne porte pas de prénom officiel pour le moment car ses parents sont en train d'en parler. Entre autres choses. Mais Solenne lui a donné un prénom temporaire. Wendy. Et ce prénom lui va à ravir, vous pouvez me croire.

Sur ces quelques mots, la porte se referma dans son dos. Et les pleurs de l'enfant se tarirent moins d'une minute plus tard, remplacée par la berceuse que lui chantonnait son parrain.

ooOOoo

Chemin de Traverse, un mois plus tard.

Les fabricants de meubles trouvaient toujours le moyen d'oublier une vis, un outil, une petite pièce de rien du tout dont l'absence mettait en péril plusieurs heures d'assemblage.

- Rappelle-moi qui a décrété qu'on n'utiliserait pas la magie, râla Clifford.

Il retenait une grande armoire le temps que James comprenne comment fixer le dernier pied sans vis ni tournevis.

- Louis, marmonna James en tournant le mode d'emploi dans tous les sens, cherchant l'inspiration.

- Et rappelle-moi pourquoi Louis n'est pas là ?

- Parce qu'une dragonne est en train de mettre bas.

- Je vais lâcher, James.

- Deux petites secondes. Je crois que j'ai trouvé la solution.

- Sors ta baguette, qu'on en finisse, par Merlin.

- Une promesse est une promesse, Cliff. Pas de magie. C'est bon, si je mets cet embout ici et que j'entre ce truc là, ça doit... ah non, ça ne tient pas. On inverse les rôles ?

- J'ai pas ta patience. Et tu n'as pas ma force, ricana Clifford.

Ce qui devait arriver arriva, les mains de Clifford glissèrent sur le bois et l'armoire tomba au sol, s'écrasant au sol en une dizaine de morceaux.

- Vous êtes vraiment pas doués, souffla Pepper, allongée sur le sofa à leurs côtés.

- On est des sorciers, ma petite colombe, répliqua Clifford.

- On devrait quand même s'en sortir sans magie, les moldus le font bien tous les jours, dit James. On doit manquer d'outils et d'un peu de pratique mais... Cliff, tu veux bien lever ton pied droit ?

Son ami s'exécuta, faisant apparaître la pièce manquante, écrasée par son poids. L'éclat de rire de Pepper eut raison des deux amis. Nalani et Natasha, cette dernière cajolant le petit Samuel, les rejoignirent. James détailla de la tête aux pieds son ancienne petite-amie, s'assurant d'un long et méticuleux regard qu'elle ne souffrait d'aucun mal et qu'elle n'avait besoin de rien. Connaissant son inquiétude permanente, Natasha le rassura d'un sourire, rendant à Nalani son bébé.

- Je l'épouse dès sa sortie de Poudlard, ajouta-t-elle à l'adresse de son ancienne capitaine, ce qui fit rire cette dernière. James, pourquoi tu ne m'as pas demandé de vous aider ?

- Parce que tu es enceinte de huit mois ?

- J'ai monté seule tous les meubles de chez moi. Il aurait fallu que tu commences par les pieds. Clifford aurait eu moins de poids à porter et vous auriez stabilisé l'armoire. Recommencez.

Pepper se redressa, laissant deux confortables places à ses amies, et ricana. Clifford et James se remirent au travail et, cette fois, arrivèrent à bout de l'assemblage au bout d'une bonne heure de dur labeur. Se sentant enfin utile, Natasha passa régulièrement dans chaque pièce, offrant son savoir aux divers amis qui s'étaient proposé pour créer un nid douiller à Keanu, Alice et à leur petite Wendy qui s'apprêtait à quitter l'hôpital.

Il ne resta bientôt plus qu'une commode, sur laquelle travaillaient Mael et James pendant que leurs amis sortaient déjà quelques bièraubeure.

- Je t'assure, il grandit tous les jours. Des fois, quand je le prends après sa sieste, j'ai l'impression qu'il en a profité pour grandir encore.

Lorsque Mael parlait de son fils, les superlatifs ne manquaient pas. Si Nalani débordait d'amour pour son bébé, Mael était complètement gaga de son petit Samuel.

- Oh, sourit James, mais à ce rythme-là il va entrer à Poudlard dès septembre.

- C'est ça, fous-toi de moi. Tu verras quand tu auras le tien.

- Vu ce que je ressens pour ton fils, je n'ose imaginer ce que je vais ressentir pour le mien, en effet. Bien, cette commode est presque droite, et presque pas bancale. On peut être fiers de nous.

- Vous avez oublié cette pièce, là, rétorqua Natasha, qui se tenait à la porte. Vas rejoindre Samuel, ajouta-t-elle à l'adresse de Mael. Je crois que tu lui manques autant qu'il te manque.

Mael déguerpit, les laissant seuls.

- A ton avis, ça se met où ?, demanda James en tenant ladite pièce.

- Elle sert à consolider le fond.

- Oh. Elle ne se voit pas, donc ?

- Ce n'est pas pour ça qu'elle n'est pas utile. Si tu ne l'ajoutes pas, la commode va s'effondrer dès qu'ils commenceront à la remplir.

James soupira. Il était éreinté, mais bien décidé à aider la petite famille à repartir sur de bonnes bases. Keanu n'avait toujours pas pardonné à Alice de lui avoir caché sa grossesse et Alice s'en voulait de lui avoir menti, et de continuer à le faire. Elle ne lui avouerait jamais les raisons qui l'avaient poussée à tomber enceinte.

- Tu sais, James, ça ne sert à rien de vous en vouloir. Ce n'est pas ta faute, ce n'est pas la faute de Mael.

La tête entre deux tiroirs, James vissait la dernière pièce dans une position qui ne le mettait pas en valeur. Il se dépêcha de se remettre sur pieds et de chasser le peu de poussière qui s'était logée dans son épaisse tignasse.

- Qu'en penses-tu ?

- C'est bien mieux ainsi. Tu as entendu ce que je t'ai dit ?

- Oui. Evidemment. Et je suis d'accord avec toi. Mais ça ne m'empêche pas de me faire du souci pour Alice. C'est le signe qu'elle va mal. On ne décide pas de faire un enfant parce qu'un pote en attend un. Je veux dire... On ne parle pas d'un canapé ! On parle d'un bébé. On parle de Wendy. Et de Keanu qui se retrouve avec un enfant alors qu'il n'a pas eu le temps de se faire à l'idée.

- Tu as été dans la même situation quand je t'ai annoncé que j'étais enceinte.

- Et j'ai eu plusieurs mois pour me faire à l'idée. Keanu, lui, a vu débarquer Alice à l'hôpital. Franchement, si j'avais été à sa place, et je sais que c'est impossible parce que tu ne m'aurais jamais fait un coup pareil... Et puis qu'est-ce qui nous dit qu'elle va s'arrêter là ? Peut-être que la prochaine fois, tu tomberas enceinte et pas Nalani, et Alice va se dire « chouette, voilà un moyen de piquer la place de Mael », je veux dire, c'est n'importe quoi...

- Tu veux un autre enfant ?

La voix de Natasha était calme. Sereine. Elle s'était installée face à la commode, face à lui, au bout d'un lit pour enfants. Elle avait posé ses deux mains sur son ventre qui paraissait si gros aux yeux de James qu'il redoutait d'en voir sortir non pas un, mais quatre enfants.

James voulait des enfants, plusieurs, c'était indéniable. Mais James subissait une peur grandissante. Celle de ne pas savoir s'y prendre, de ne pas se montrer à la hauteur... Et de ne pas être aimé par ses enfants. Cet amour à sens unique qu'il avait ressenti avec ses parents, il ne voulait pas le reproduire avec ses enfants. Alors, certaines nuits, il se réveillait en sueur après un cauchemar qui se répétait souvent. Celui de ses enfants le regardant sans le voir, déçus de l'avoir pour père.

- Tu seras un bon père, affirma Natasha. Cette peur que tu ressens en est la preuve. Tout ce que tu n'as pas reçu, étant enfant, tu voudras le donner, pour qu'il ou elle n'en ressente pas le manque. Et un enfant n'a besoin que de ça, James. D'amour, d'attentions, de patience...

- Et si on n'a rien en commun, lui et moi ?

- Tu connais ce proverbe moldu qui dit « les chiens ne font pas des chats » ? Je crois qu'on aura au moins une chose en commun avec notre bébé. Le quidditch.

- Et s'il n'aime pas le quidditch ?

- Impossible. Qui n'aime pas le quidditch ?

- Irina, Rose, Pepper...

Natasha resta pensive un moment, signe qu'elle n'avait pas envisagé cette possibilité. Et puis elle secoua la tête, comme pour se débarrasser de ses craintes.

- Peu importe. S'il ou elle n'aime pas le quidditch, il ou elle aimera autre chose. Le dessin, la musique, les Potions, que sais-je. Et on se réjouira, on le soutiendra, on l'encouragera. On sera présents, suffisamment pour qu'il n'ait pas à douter de notre amour. Et sans doute même trop à ses yeux. Alors il se tournera vers ses amis pour râler contre nous.

James rangea les derniers outils et s'installa près d'elle. Le petit lit de Wendy menaçait de s'effondrer sous leur poids.

- Tu n'as jamais peur ?, lui demanda-t-il.

- Si. Bien sûr que si. Notre vie va changer, c'est certain. Elle a déjà changé. Ça fait deux mois que je ne me transforme plus en Phénix, un mois que je ne vole plus du tout, des semaines que je reçois des conseils, des mises en gardes... On me répète sans arrêt que ma vie va changer et je le crois. Alors oui, j'ai un peu peur.

- Ça te manque ? De voler ?

Natasha se tourna vers lui, le dévisagea longuement. Elle savait que le sujet était délicat, elle savait que James faisait référence à Ginny.

- Oui ça me manque beaucoup, avoua Natasha. Mais pas au point d'en vouloir au bébé. J'aime voler. C'est un fait, ça fait partie de moi. J'aime la sensation de voler sur un balai et, plus encore, je partage mon cœur, mon corps, mon esprit avec mon animagus. Mais, contrairement à ta mère, voler n'est qu'une passion à mes yeux. Une parmi tant d'autres. Et le bonheur que je ressens quand ce petit ovni cogne contre mon ventre surpasse ce que je ressens sur un balai. Et je suis bien plus impatiente de faire sa connaissance que de remonter sur un balai.

- C'est bien, murmura James tout bas.

- Je ne suis pas parfaite, loin de là, reprit Natasha. Mais je te fais la promesse d'être une meilleure mère que Ginny. Et je sais que tu seras un meilleur père que le tien.

- Tu n'en doutes jamais ?

- Jamais.

Ils restèrent un moment à observer la petite commode qui viendrait accueillir les tous petits vêtements de Wendy. La chambre de la pouponne aux cheveux dorés était fin prête. Il ne restait plus qu'à rejoindre les autres au salon, partager un apéro bien mérité et attendre l'arrivée de leurs amis. Pourtant James et Natasha ne bougeaient pas, profitant du calme que leur offrait la petite chambre. Un calme bien appréciable pour Natasha, que l'agitation ambiante avait fatiguée. Alors elle s'empara de la main de James et la posa sur son ventre, la guidant sur quelques millimètres, pour qu'il entre en contact avec le bébé. Et le sourire sur le visage du futur papa vint confirmer ce qu'elle savait déjà. Il était prêt à devenir père. Même s'il n'en avait pas encore conscience.

ooOOoo

Sud de la France, une maisonnée non loin de l'Académie de magie Beauxbatons

Comme tous les jours, James réduisit le pas à l'approche de la maisonnée qu'il commençait à bien connaître. Il avait espacé ses voyages, réalisant ses missions de nuit, sans jamais connaître de fatigue. Il n'était qu'euphorie, impatience et désir. Il rêvait de tenir le bébé dans ses bras, de le voir grandir, de l'aimer pleinement et sans détour. Il avait hâte de le voir, de rencontrer ce petit être qui allait tout changer. Mais il redoutait tout autant que le moment arrive. Parce qu'il ne savait pas ce qui se passerait après. Parce qu'il n'avait jamais osé en parler avec Natasha. Parce qu'il redoutait d'entendre des mots, des phrases qui l'anéantiraient. Parce qu'il restait persuadé qu'elle ne voulait pas de lui dans sa vie. Dans la vie du bébé, oui, elle l'aimait assez pour cela. Mais pas dans sa vie à elle. Et lui voulait vivre avec elle et le bébé. Comme une vraie famille.

James arriva enfin devant la maisonnée. Le nom de Natasha sur la boite aux lettres lui sauta au visage, comme chaque jour. Il rêvait de l'épouser, mais elle ne semblait pas du même avis que lui. Elle l'avait embrassé la première fois qu'il en avait parlé, ri la deuxième fois, froncé les sourcils la troisième et dernière fois. Il y avait ce nom, Potter, qu'elle redoutait toujours. Elle acceptait que leur enfant le porte mais n'était pas prête à en faire de même. Et puis il y avait cette discussion qu'ils repoussaient sans cesse.

Il entra sans frapper, comme il le faisait depuis qu'elle lui en avait donné le droit. Elle avait dit "tu ne vas pas frapper tous les jours, Rose ne le fait pas, tu sais". Il avait conclu qu'elle le considérait désormais comme un ami, et il avait dissimulé le mal que cette annonce avait saisi en lui.

- Nat ?, appela-t-il.

Il était un peu surpris qu'elle ne soit pas dans le salon. Depuis qu'elle ne travaillait plus, elle y pensait l'essentiel de son temps, à imaginer la frimousse de ce bébé avec qui elle partageait tout sans connaître la couleur de ses yeux. Elle sortait également beaucoup, sans trop s'éloigner de la maison, parce qu'elle avait besoin de marcher, de voir le soleil, de regarder ce ciel qu'elle ne côtoyait plus que du sol.

- Nat ?

A nouveau sa question demeura sans réponse. Il fit le tour de la maison. La petite cuisine, la salle de bains, la chambre et son lit défait...

« Étonnant », songea-t-il. Sans être particulièrement soignée, Natasha gardait quelques réflexes de la vie à Poudlard et adorait se coucher dans un lit tiré à quatre épingles. Il ne restait plus que les toilettes, que Natasha visitait de plus en plus fréquemment, parce qu'en grandissant le bébé appuyait sur sa vessie. Et le sang de James ne fit qu'un tour. Natasha était là, allongée sur le sol, une flaque de liquide souillé de sang s'étendant sous ses jambes.

Il se précipita et essaya de la réveiller. Elle était pâle et son pouls battait faiblement. Il appela Solenne, Keanu, Rose et la mère de Natasha, fit couler de l'eau sur le visage de sa belle, mais rien ne semblait pouvoir la réveiller.

- Tu vas me maudire, marmonna-t-il.

Et il la gifla. Doucement, puis plus fortement. Elle ouvrit les yeux, le découvrit paniqué au-dessus d'elle, et elle évalua rapidement la situation.

- Appelle Solenne.

- Déjà fait.

- Keanu.

- Aussi. Et Rose et ta mère également.

- Je doute qu'elles soient d'une grande aide mais on fera avec. Aide-moi à me lever.

- Tu es sûre ?

Il tremblait de la tête aux pieds, ses yeux papillonnant de ses yeux à elle à son ventre, sans jamais se fixer. Elle attrapa doucement sa nuque, le forçant à la regarder.

- James. J'ai besoin de toi. Je sais que tu feras exactement ce que je te demande de faire. Je te fais confiance. Et c'est réciproque, pas vrai ?

- Vrai.

- Alors calme-toi. Tout va bien se passer.

- Tu... Tu...

- J'ai saigné, oui. Mais tant que Solenne n'est pas là on ne va pas s'inquiéter et on va agir comme on le doit. Tu es avec moi ?

- Toujours. A tout jamais.

- Alors aide-moi à me lever.

- Mais...

- James, le bébé arrive, je le sens. Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir une contraction et tu as bien de la chance, mais crois-moi sur parole. Il arrive.

Elle le guida et il essaya d'agir en homme, en mari, en père responsable. Ce fut un sombre échec, car Natasha vacilla en jurant.

- Je suis désolé, murmura-t-il. Je vais rappeler Solenne, je vais...

- Non, ordonna-t-elle. Solenne arrive, ce n'est plus qu'une question de minutes. Mais on n'a pas quelques minutes devant nous.

- Quoi ? Mais...

- Je le sais, c'est tout. Une sorte d'instinct sans doute.

- Oh Merlin. Je vais chercher de l'eau tiède et des linges propres.

- Non, tu vas rester avec moi. Je t'interdis de me laisser, tu entends ?

- Je reste, je reste, je reste.

Les rôles étaient subitement inversés, et James se calma instantanément pour apaiser Natasha. Il ne savait pas ce qu'était une contraction, mais il était certain de perdre l'usage de sa main. Certain aussi qu'ils n'auraient jamais ces huit enfants dont il avait un jour rêvé, car Natasha souffrait tant qu'il lui semblait impossible qu'elle veuille un jour avoir un autre enfant.

Rose fut la première à les rejoindre et n'eut pas fait trois pas qu'elle tombait, évanouie, à quelques mètres d'eux. Heureusement, Solenne arriva l'instant d'après, ignorant Rose et prenant les choses en main. Elle jugea que l'instinct de Natasha était bon mais qu'il était en avance de quelques heures, promit à James qu'il était plus prudent que Natasha accouche à l'hôpital et fit taire tout ce beau monde d'un sortilège de silence bien placé.

Lorsque Rose se réveilla, dix minutes plus tard, la maison était vide.

ooOOoo

Hôpital Sainte Mangouste, six heures plus tard

Les sentiments étaient partagés.

L'incrédulité d'un côté, la fatigue de l'autre. La peur et la fierté. Natasha n'avait plus de force, plus de voix. Elle avait hurlé et souffert six heures durant, il lui semblait qu'elle n'était plus qu'une souche qui s'enfonçait dans son lit, un poids lourd, inerte, sans le moindre soupçon d'énergie. Assis à ses côtés, James était immobile, pétrifié. Il retenait sa respiration, ne voulait faire aucun bruit. Même ses yeux refusaient de cligner.

Fierté et fatigue. Natasha avait le sentiment d'avoir accompli son devoir.

Choc et angoisse. James l'avait soutenue pendant six heures. Avait su trouver les mots, les gestes. C'était maintenant qu'il doutait, qu'il ne savait plus quoi faire.

La joie. Pure, complète, totale. Les traits tirés, les yeux écarquillés disparaissaient, chassés par un sourire radieux, des que leurs regards se croisaient.

Le silence, effrayant. Le silence et cette peur soudaine que quelque chose ne va pas. Le silence et cette envie, brutale, incontrôlable, de vérifier que tout va bien.

La porte qui s'ouvre et se referme, le bruit des couloirs qui envahit et qui s'éteint, le va-et-vient permanent des infirmières.

Les pleurs. Explosion des sens, panique totale, alors que tout va bien, alors que tout est normal.

« C'est un bébé, les amis. Et un bébé ça pleure. »

Solenne la voix de la raison. Natasha et son petit rire nerveux, ses yeux mi-clos, son visage fatigué. James qui se lève, se rassoit, se redresse, s'affale. James ne sait plus, James ne sait pas. Mael l'avait prévenu, les bébés c'est comme les filles, c'est merveilleux mais c'est livré sans mode d'emploi.

Solenne pose dans ses bras 3,2 kg et 50 cm de joie. Sa joie. Son bonheur. Son trésor. Natasha a compté ses doigts, ses orteils, a caressé ses bras, ses jambes, son dos, son ventre, a glissé son nez un peu partout, et ses lèvres pour laisser mille baisers. Lui est immobile. Lui reste là, à admirer la vie et le sublime cadeau qu'elle lui a fait.

Ses bras sont figés, ses yeux regardent de biais. Ses joues sont rouges, son corps est raide. L'air lui manque et il lui semble ne plus savoir respirer. Il ne se nourrit plus que du moindre son qui sort de ce petit être qu'il tient comme un vase de cristal.

« Elle a résisté à un accouchement, Jamesie, elle n'est pas en sucre »

Solenne ricane, Solenne s'envole, Solenne disparaît dans un tourbillon. Les laisse seuls. Tous les trois. James sursaute, cherche les yeux de Natasha. Il a peur qu'elle s'assoupisse, peur qu'elle ne soit pas là pour le prévenir qu'il s'y prend mal, qu'il est maladroit, qu'il ne sait pas s'occuper du bébé. Mais Natasha est là, fatiguée mais alerte, exténuée mais souriante, présente et confiante.

James observe longtemps les traits tirés de la femme qu'il aime. Ses yeux rougis, sa peau luisante, ses cheveux collés sur son front moite, sa chemise de nuit débraillée. Sans trop savoir pourquoi il repense au mariage de Mael et Nalani, à cette soire qui les a vus se retrouver après plusieurs années de séparation, à cette nuit qu'ils ont passée ensemble, cette nuit durant laquelle ils ont conçu ce petit être qu'il ne sait pas tenir dans ses bras. Il repense à la robe que portait Natasha, à son élégance, à sa prestance. Il se souvient l'avoir trouvée ravissante, désirable, plus belle que jamais. Et pourtant, il la trouve encore plus belle aujourd'hui, dans cette fatigue radieuse qui la submerge.

Natasha observe James. Elle s'aperçoit, dans le blanc nacré de l'hôpital, qu'elle a toujours préféré l'observer seul qu'accompagné, même d'un ami. Quand elle regarde James – une de ses occupations favorites – elle aime qu'il soit seul, elle aime pouvoir le voir pleinement, son visage, ses cheveux toujours trop longs, son corps. Elle est admirative de ce qui caractérise James, son envie de découvrir l'autre, son besoin d'aider l'autre, et pourtant, les instants qu'ils passent seuls sont ceux qu'elle préfère.

Et voilà que seuls, ils ne le seront plus jamais. Parce qu'elle est née. Elle est là. C'est une nouvelle vie qui commence, et Natasha sait qu'elle ne regrettera jamais sa vie d'avant. La vie, désormais, passe d'abord par elle. Elle, c'est sa merveille. Elle est parfaite.

Ils l'ont appelée Yulia. Yulia Rose Potter. 3,2 kg et 50 cm de pur bonheur, 3,2 kg et 50 cm qui s'endort dans les bras de son papa, 3,2 kg et 50 cm d'une vie qui commence à peine. Pour tous les trois.

Mais trois ils ne le restent pas. Déjà la porte s'ouvre, et Rose entre sur la pointe des pieds. Natasha laisse la culpabilité l'étreindre quelques secondes en repensant à sa meilleure amie, inerte dans le salon. Rose balaye leurs mines inquiètes d'un revers de main, s'approche de Natasha, se jette sur elle, l'étouffe dans ses bras, comme jamais elle ne l'a fait auparavant. Émue, Natasha renforce l'étreinte, laisse glisser une larme ou deux dans l'épaisse chevelure rousse de son amie.

- Je t'aime, murmure Rose, elle qui a d'ordinaire tant de mal à exprimer ses sentiments. Tu es la meilleure amie qu'on puisse avoir.

Natasha la serre un peu plus, répète les mots avec évidence. Sa Rosie c'est son repère, son ancre, son pilier. Et si elle est admirative de l'amitié que James distribue, elle n'aurait échangé sa relation avec Rose pour rien au monde.

Il est là, soudain, et Rose se détache, se décale, s'éloigne. Elle ne dissimule pas ses larmes, et son sourire est plus grand que jamais. Natasha récupère le petit être que James dépose avec plus de précaution que de raison. Rose ferme les yeux, se réfugie dans les bras sûrs de James, l'étreint à son tour, ce frère sur qui elle a toujours pu compter. Plus jeunes ils en riaient, James et Natasha se comportaient comme des parents, l'aidant à s'épanouir, à prendre confiance en elle. Aujourd'hui elle sent que c'est à elle de réconforter, de rassurer. Elle murmure des mots que seul James entend et il hoche la tête, incertain.

- Vous serez les meilleurs parents du monde. Vous l'êtes déjà.

Natasha sourit, son petit bébé bien au chaud dans ses bras.

- J'ai hâte que ce soit son tour, répond-elle. J'ai hâte que tu vives ça ma Rosie.

Timothée veut des enfants, Rose a refusé, longtemps. Maintenant elle est prête, et ils essaient de se créer une famille depuis quelques semaines. Rose s'est engagée à s'entraîner avec le premier enfant de ses piliers, de son presque frère, de sa presque sœur, et s'installe au bord du lit, au plus près de Natasha et ce corps enveloppé dans un pyjama vert. Rose prend son temps, découvre le visage lisse et fripé à la fois, les lèvres qui s'étirent n'importe comment, la langue qui sort, la bave qui coule, les quelques cheveux qui dépassent du bonnet.

- C'est du cinquante-cinquante, murmure Rose et Natasha sourit. On dirait qu'on vous a pris tous les deux dans un moule pour vous mélanger et... En fait c'est un petit peu ce qu'il s'est passé.

Natasha rit et James rougit. Leur nouvelle vie commence à peine mais ils sont restés les mêmes. Et ce petit être a les cheveux plus foncés que ceux de sa mère et plus clairs que ceux de son père. Ce petit être a pris un peu du vert de maman et du bleu de papa pour colorer ses yeux. Ce petit être est une moitié de papa, une moitié de maman.

- Yulia, je te présente ta marraine.

Les larmes reprennent, coulent sans retenue. Ce n'est pas une surprise, pourtant. Rose a toujours su qu'elle serait la marraine du premier enfant de James, du premier enfant de Natasha. Ils n'en ont jamais fait un secret. Mais la surprise ne vient pas des mots, des gestes, juste de cette nouvelle présence qui va tout changer. Yulia Rose Potter fait déjà l'unanimité.

ooOOoo

L'année scolaire touchait à sa fin et Haïdar rêvait déjà de boucler sa valise. L'été qui s'annonçait serait beau, il le sentait, il ferait en sorte qu'il le soit. Il retrouverait ses parents, et ses sœurs avaient promis de venir le chercher à la gare. Il ne doutait pas que Shania persuaderait Hadiya de lui jouer un tour, histoire de faire honte au petit dernier qu'il était. Mais Haïdar savait que son père veillait au grain et que jamais il ne pardonnerait que son fils soit moqué en public.

S'il était heureux à l'idée de revoir ses parents et ses sœurs, Haïdar doutait que son frère soit présent. Toujours en mouvement, James peinait à se poser et sa relation avec Natasha s'en ressentait. D'après ce qu'avait compris Haïdar, les amoureux ne parvenaient pas à se remettre ensemble.

Evelyn avait même confié qu'ils se comportaient comme des amis, d'excellents amis qui veillaient l'un sur l'autre, sans réfléchir à l'essentiel, leur avenir commun.

Un hibou cogna à la fenêtre et Haïdar reconnut justement celui de son frère. Il se précipita, ouvrit l'enveloppe avec hâte et en sortit un petit mot, écrit à la va-vite. « Salut parrain ! Je m'appelle Yulia. »

Sentant que son cœur commençait à s'emballer, il puisa dans l'enveloppe, trouvant la photographie d'un bébé aux yeux clairs.

Au dos de la photographie James avait griffonné trois mots.

« C'est une fille ! »

ooOOoo

Natasha montre à Rose les doigts, les ongles, les orteils, les cheveux. Rose acquiesce, Rose découvre, Rose écoute patiemment. James est resté debout, immobile. La peur ne le quitte pas. Il n'a qu'une envie, chercher dans les moindres recoins de la chambre le mode d'emploi. Comment être un bon père ? Il est certain qu'il existe des livres, des guides pratiques, se promet d'aller en ville demain, d'acheter tout ce qu'il trouvera. Et la porte s'ouvre.

Katarina est la première à passer la tête, et le visage de Natasha se fend d'un sourire encore plus grand. Ivan suit son épouse, ses mains sur les épaules de cette femme qu'il aime et avec qui il va partager un nouveau bonheur. Ils sont enfin grands-parents. Derrière eux, comme une évidence, Irina, Anastasia et Isidore sont présents. Le bonheur de Natasha, à cet instant présent, est total. Sa mère s'avance vers elle, et Irina entoure Rose de ses bras, la défend de reculer.

- La famille ne serait pas au complet si tu n'étais pas là, lui murmure-t-elle.

Rose renifle, l'émotion est trop forte et elle plonge dans les bras d'Irina. Rose n'est plus vraiment une Weasley. Rose est un peu une Kandinsky. Rose fait surtout partie d'une famille officieuse, celle de James et Natasha.

Natasha et Yulia sont dans les bras de Katarina, entourées de la douceur de cette femme simple et aimante, qui fait déjà des rêves de fêtes d'anniversaire, de gâteaux au chocolat et de soupes de légumes. Ana pleure doucement dans les bras de son frère et Ivan fait le tour du lit, marche lentement, sereinement, vers James. Le prend dans ses bras naturellement, sans hésitation, sans mot, sans chichi. Il le prend et le serre, comme le père et le fils qu'ils ne sont pas. Au diable les convenances, Ivan aime James comme son fils, le félicite, le comprend, le soutient. Et James fond en larmes dans ses bras. Laisse épancher cette peur tenace qui s'est emparé de lui une fois le cordon ombilical coupé de ses mains. « Et maintenant je fais quoi ? » crie son corps.

- Tout va bien se passer, assure Ivan.

Isidore les rejoint, la solidarité masculine prend forme et l'aîné des Kandinsky félicite celui qui est devenu son petit frère. Il l'affirme, lui dit « tu seras un super papa, petit frère » et les pleurs de James redoublent, changent, se métamorphosent. La gratitude s'ajoute à l'angoisse, ne la remplace pas vraiment, pas totalement. Ce serait trop beau, pas vrai ?

Katarina se redresse, la petite Yulia bien au chaud dans ses bras, grand-mère aimante, fière matriarche. Oui elle a fière allure, se disent ses trois filles. Et la petite Yulia offre son premier sourire. Sereine, Natasha se redresse à son tour, pour quitter ce lit qui protège ses muscles tremblants et ce corps éreinté qu'elle peine à bouger.

- Hop hop hop, intervient Irina, sage parmi les sages. Hors de question que tu te lèves.

Rose et Ana acquiescent d'un même mouvement, prêtes à retenir la plus têtue des sœurs, Natasha et sa bougeotte, Natasha qui est bien moins impressionnante sans sa batte. James se désolidarise des hommes de la famille, bondit vers Natasha, offre ses services, la dissuade de se lever.

- De quoi tu as besoin ? Dis-moi, je m'en occupe.

- Je voulais te rejoindre, sourit Natasha.

D'un geste d'une infinie tendresse, elle essuie une larme sur la joue gauche de James.

- Je voulais pas te faire honte, lâche-t-il. J'ai... un peu craqué ?

- Honte ?, répète Natasha. N'importe quoi. On est entre nous, personne ne juge personne ici.

James hoche la tête. Les Kandinsky sont simples, doux, bons. Personne ne juge personne.

- Ca va aller, James. Yulia est là, elle va bien. On va l'aimer. On va l'aimer, pas vrai ?

- J'crois bien qu'on l'aime déjà, sourit James.

- Alors tu ne dois pas avoir peur. Elle n'a besoin que de ça. D'amour, de présence, de câlins, de rires, de jeux, de...

- QUIDDITCH !

La porte claque et un tourbillon s'introduit dans la chambre, les faisant sursauter. Natasha rigole, attrape au vol la batte que Nalani lui jette. La sienne, offerte six ans plus tôt par James.

- J'ai fait un détour par chez toi, clame Nalani en la rejoignant. Je me suis dit qu'elle devait te manquer.

Satisfaite de faire rire son amie, elle claque une bise sur ses deux joues et son front alors que Rose murmure « n'importe quoi ». Depuis que Natasha leur a annoncé qu'elle est enceinte, Rose et Nalani se livrent une amicale rivalité.

- Tiens, pousse-toi un peu Rose, la taquine Nalani.

- Jamais. C'est ma meilleure amie, t'as oublié ?

- Je suis la femme de Mael, rétorque Nalani, comme si cette réponse se suffisait à elle-même.

Natasha le cherche des yeux, ce garçon qui compte tant aux yeux de James. Elle les retrouve tous les deux au bout du lit, dans une étreinte si rare pour des garçons.

- Des guimauves ces deux-là, j'te jure, ricane Nalani. Tiens, poulette, vise un peu le futur doudou de ta fille.

L'ancienne capitaine de Serdaigle dépose près de la batte de Natasha sa réplique parfaite, en peluche.

- Oh Merlin, elle est magnifique !, s'exclame Natasha. Tu t'es surpassée, cap'taine !

Nalani se redresse, lance un clin d'œil à Rose qui lève les yeux au ciel.

- Vise plutôt ça, tu veux, rétorque Rose en tendant à Natasha un sublime Phénix en peluche.

- Mais !, s'exclame Nalani. C'est pas du jeu, ça ! On avait dit pas les Animagus !

- Tu avais dit, rectifie Rose, tout sourire.

- Elle va les adorer tous les deux, sourit Natasha. Merci les filles.

La petite Yulia se réveille à cet instant, et se met à pleurer bruyamment, attirant l'attention de son père qui se met à courir, malgré la petitesse de la chambre. Amusée et compréhensive, Katarina lui glisse Yulia dans les bras. Et les pleurs s'estompent dans les bras toujours figés de James. Qui sursaute.

- Elle m'a souri !

Il s'écrie, le dit à Katarina qui hoche la tête, à Natasha qui lui sourit, à quiconque n'aurait pas entendu. Il le répète et Mael se met à pleurer.

- De vraies guimauves, répète Nalani.

- Je comprends mieux, souffle Mael. Je comprends mieux ce que tu as ressenti quand Samuel est né.

Ils s'étreignent à nouveau, deux frères, deux êtres liés par un sentiment rare, mais tellement fort, une amitié indéfectible.

ooOOoo

Premiers repas, Natasha redécouvre son corps. Différemment.

Premiers bains. James s'y colle, aimerait bien posséder une demi-douzaine de mains plutôt que ces deux mains gauches avec lesquelles il baigne et sèche, la peur au ventre à l'idée de faire tomber sa fille.

Sa fille. Leur fille. Un bébé qui occupe leurs yeux, leurs oreilles, leurs pensées. Yulia est devenue le centre de leur univers. Et la porte s'ouvre à nouveau.

Haïdar apparaît. Doucement, comme au ralenti, sur la pointe des pieds. Il a le sourire un peu gauche, ce sourire qu'il partage avec son grand frère. Il croise le regard de Natasha. Un regard craintif, presque effrayé.

Elle lui fait signe d'entrer, sourit, rassure. Sur le fauteuil, James s'est endormi, sa fille dans ses bras. Le t-shirt froissé, un bavoir sur chaque genou.

- Keanu m'a reconnu, il m'a laissé entrer.

A l'image de son grand frère qu'il a choisi pour modèle, Haïdar parle bas, ne veut déranger ni réveiller personne. Et Natasha se rappelle que si la fin de l'année scolaire approche, les cours n'ont pas fini pour autant.

- Qu'est-ce que tu fais ici ?

Haïdar écarquille les yeux, désigne son frère d'un hochement de tête. Haïdar ne comprend pas.

- Je veux dire qu'est-ce que tu fais ici et pas à Poudlard ?

Haïdar grimace. Natasha parle comme une maman.

- James m'a écrit. Je... J'ai fait le mur. C'est la première fois, j'te jure. Mais...

Natasha sourit, attrape sa main, l'attire dans ses bras, ébouriffe ses cheveux.

- Je ne dirai rien à Evelyn, promet-elle.

- Haïdar !

James se redresse, Yulia bien calée contre son torse.

- Mais enfin, qu'est-ce que tu fais là !?

James est plus incrédule que Natasha. James est un brin moralisateur. James est un papa.

- Je... J'ai reçu ta lettre et j'ai pas réfléchi. Je voulais rencontrer Yulia. Je voulais partager ça avec toi, avec vous.

Haïdar glisse ses mains dans ses poches. Gêné. Haïdar n'est pas un rebelle, ni un élève turbulent. Haïdar n'enfreint les règles seulement si la cause est juste. James s'approche, le regarde avec fierté, avec bonheur, avec gratitude. Haïdar est un frère.

James fait ce qu'il aurait tant aimé faire à Albus, James fait ce qu'il adore faire avec Haïdar. Une caresse sur la nuque, une étreinte brève, forte, fraternelle, un murmure. Haïdar est soulagé. Mais ça ne dure pas parce que, que Merlin lui vienne en aide, James a posé Yulia dans ses bras.

- Yulia, je te présente Haïdar. C'est ton parrain.

C'est un sentiment étrange. Haïdar est le plus jeune de la fratrie, et il n'a jamais tenu d'enfant dans ses bras. D'habitude, c'est lui qu'on prend dans les bras, lui qu'on tient, qu'on soutient. Lui qui se sent aujourd'hui si fier, si grand, si fort, en comparaison avec ce petit être si fragile. Et à la peau si douce.

- Elle est drôlement jolie, souffle-t-il sous le coup de l'émotion.

- Je trouve aussi, murmure James en retour.

Avec un petit sourire niais qu'Haïdar retrouve chez Natasha. Il laisse échapper un petit rire qui réveille Yulia. Elle émet un petit son et un « Oh » émerveillé se fait entendre du lit avant que James n'ajoute « la petite princesse s'est réveillée » d'une voix mielleuse à souhaits.

- Vous êtes complètement gagas, se moque Haïdar.

De concert James et Natasha haussent les épaules. Assument de se laisser aller au bonheur sans réfléchir. Et Haïdar se dit qu'ils ont bien raison. Il ne regrette pas d'avoir fait le mur, d'avoir quitter Poudlard en toute illégalité pour rejoindre son grand frère, la femme qu'il aime et son premier enfant. Non, il ne regrette pas d'être là et de partager leur bonheur.

ooOOoo

Un mois s'est écoulé. Natasha n'a jamais eu aussi sommeil, Natasha n'a jamais été aussi heureuse. Ses sourires sont plus forts que ses cernes.

- Elle finira bien par faire ses nuits, affirme Irina en berçant Yulia.

- Tu rêves !, balaye Nalani.

- Samuel fait bien les siennes, pas vrai ?

- Parce que j'ai convaincu Mael de faire à ma manière. Si t'attend que la petite puce prenne le rythme d'elle-même, elle sera à Poudlard avant que tu dormes plus de quatre heures d'affilée.

- C'est quoi la méthode Nalani ?

Avide, Natasha. Fatiguée, Natasha. Irina lève les yeux au ciel. Sa petite sœur est toujours un peu crédule devant la farceuse Nalani.

- Faut la laisser dormir dehors une nuit entière, affirme cette dernière.

A leurs côtés Rose et Ana pouffent, oubliant toute forme de solidarité. Natasha fronce les sourcils, réfléchit, envisage.

- Toute la nuit ?

- Oui, affirme Nalani. Et attention, pas de bonnet ni de couverture sinon ça marche pas.

- Pas de pyjama non plus, j'imagine ?, s'informe Natasha.

- N'importe quoi, soupire Irina. Je vais vous dénoncer au ministère !

- Du moment que tu ne dis rien à Solenne, ricane Nalani.

Les filles explosent de rire alors qu'Irina s'en va, le menton haut et digne, promettant à sa nièce de la protéger de la folie de sa mère et des amies déséquilibrées qu'elle s'est choisie. Natasha les suit un peu des yeux, admire le grand parc et James qui parade au milieu d'une dizaine d'amis, des Kandinsky et des Zabini, Samuel dans ses bras.

Natasha voit sa sœur aînée le rejoindre, James sourire en voyant sa fille, embrassant son front. Natasha se redresse en le voyant se décomposer soudain. Il jette un regard vers le chapiteau, vers elle, et Irina sourit.

- Oh Merlin, venez voir. Je crois qu'Irina vient de parler de la méthode Nalani à James.

Nalani explose de rire à nouveau, Rose se tient les côtes. Dans les bras de sa petite sœur, Natasha est heureuse. Elle est entourée de ceux qu'elle aime et sa vie ne pourrait être plus parfaite.

- N'oublie pas l'essentiel, murmure Ana à son oreille.

L'essentiel de Natasha, aux yeux d'Ana et d'Irina, est le même qu'aux yeux de Rose, de Nalani, de ses parents et d'Isidore. L'essentiel de Natasha, c'est James. Natasha s'en défend. L'essentiel désormais c'est Yulia. Elle le ressent jusqu'au plus profond de son âme. Elle se satisfait de son bonheur quasi total, bien sûr. Mais ses sœurs n'ignorent pas que quelque chose pourrait la rendre encore plus heureuse. Une situation. Une relation. Laisser James reprendre sa place à ses côtés, laisser Yulia grandir au sein d'une famille. C'est elle qui refuse pourtant. Elle qui refuse les demandes en mariage, les discussions sur après. Elle qui refuse les menottes, les contrats, les alliances.

Si Natasha est encore en congés, James a repris le travail, les voyages, les missions. En parallèle, il développe encore et encore sa création, ces portes de transplanage qu'il démocratise, multiplie et installe un peu partout dans le monde. Ces portes qui lui, qui leur facilitent drôlement la vie. Ces portes qui l'aident à rentrer plus souvent dans cette maison qu'il rejoint chaque soir, qu'il quitte au petit matin pour s'envoler vers la Birmanie, l'Argentine ou l'Angola.

Après la terrible peur des premiers jours, James a pris ses aises, ses habitudes. Le papa figé des premières heures est devenu le papa rassurant des cauchemars, le roi des grimaces, l'ours qui rampe entre les coussins pour obtenir le Graal, un sourire de sa fille. James fait le pitre, les courses, le ménage. James change les couches aussi souvent que Natasha. James est présent, attentif, rassurant. James est parfait et Natasha se ment. Natasha s'occupe de sa fille pour ne pas penser à son couple. Natasha oublie qu'elle nage en plein doute.

Parce qu'elle meurt de peur à l'idée que James reparte.

S'ils sont tous présents, en cette belle journée ensoleillée, c'est grâce à lui. Une fête de naissance, un baptême, une célébration aussi simple que réussie. Il a installé une porte de transplanage au milieu de nulle part, dans un parc très peu connu et suffisamment éloigné des habitations. Il s'est occupé de tout, lui a promis une belle surprise. Les invitations, l'organisation, la logistique, le montage du chapiteau, la centaine de ballons multicolores, c'est lui. Les sourires que s'échangent les convives, c'est lui. Le collier de fleur qu'il a noué autour du cou de Natasha, c'est lui. Le body « plus tard j'aurais une batte aussi belle que celle de maman », c'est lui.

Yulia passe de bras en bras, les cadeaux s'entassent et Natasha pèse le pour et le contre. Refuse d'écouter les conseils, refuse de croire qu'ils ont raison, tous autant qu'ils sont. Refuse de le perdre, lui, l'homme de sa vie.

Les autres ne comprennent pas. Ils disent « il est là, il t'aime ».

James ne comprend pas. Il répète, promet. « Je suis là, Natasha. Je suis là avec toi, avec Yulia. »

Elle ne comprend pas davantage. Elle a l'impression d'avoir quinze ans à nouveau. De s'interdire ce bonheur qu'il lui offre. Ce bonheur trop beau, trop grand, pour elle. Elle ne s'est jamais sentie à la hauteur. Elle n'a jamais cru le mériter, cet homme qu'elle a aimé gamin, moqueur, maladroit, doué, studieux, meurtri, rieur, farceur, blessé, heureux, sombre, hésitant, sûr de lui. Son père, Ivan le sage, lui répète qu'elle est formidable et qu'il l'a choisie, elle. Qu'elle est la mère de son bébé, son premier et unique amour. Mais ça ne suffit pas. Elle a toujours cru qu'il en aimerait une autre, plus fort, assez pour l'oublier elle.

Elle a quitté les bras d'Ana. Elle est seule devant la fenêtre, observe James qui fait le pitre, le clown, Yulia et Samuel dans ses bras. Une bourrade amicale la ramène sur Terre. Nalani a laissé de côté son sourie moqueur et ses yeux rieurs.

- Il est heureux. Je sais que tu es inquiète, je sais que tu culpabilises. Mais il est heureux. Je le connais depuis qu'on a onze ans, Nat. Et c'était pas la panacée avant ses onze ans, on le sait toutes les deux. Jamais il n'a été aussi heureux qu'en ce moment.

- Mes sœurs pensent qu'il pourrait être encore plus heureux si... Si... Tu sais...

- Je sais. Je sais qu'il sera encore plus heureux quand vous serez enfin ensemble. Pour de vrai.

- Tu ne doutes jamais ?

- Si. Plein de fois. Pour tout et pour rien. Je doute même que Samuel aille à Serdaigle, c'est dire. Mais si je suis sûre d'une chose, c'est que vous êtes faits l'un pour l'autre, James et toi. C'est juste que tu n'es pas prête à...

- Mais pourquoi ? Tu es heureuse avec Mael, vous formez une famille normale, pas ce simulacre...

- Tu peux pas comparer. Mael est le mec le plus merveilleux du monde, mais il est normal. James est... Tu sais bien. Son père, la presse, cette vocation... Je veux dire, il aurait pu trouver un travail normal, mais non, monsieur est ambassadeur de la paix. Il est mandaté pour mettre fin à des conflits qui nous dépassent, il prend des risques qui feraient pâlir la plus courageuse des dresseuses de dragons, tu ne peux rien anticiper de ce qui lui arrive, tu ne sais jamais quand il va partir ni si il reviendra un jour.

- Tu ne cherchais pas à me rassurer, j'espère ?

- Non. Juste te dire que je comprends. Je me mets à ta place et je comprends. Vous n'avez jamais rien fait comme les autres, Nat. Alors ne laisse pas les autres te juger. Ils veulent ton bonheur, et celui de James, et celui de Yulia. Ils savent, tout comme moi, que vous finirez par être heureux tous les trois, ensemble. Mais tu ne dois pas t'en vouloir de ne pas arriver à faire comme les autres. James n'est pas comme les autres. Vous n'êtes pas comme les autres. Vous trouverez votre rythme. Il sera peut-être différent, mais il vous comblera de bonheur. Et c'est bien l'essentiel.

Nalani s'approche, se colle, se place derrière Natasha, la prend dans ses bras. Et Natasha se laisse bercer, repousse le doute au loin. La journée est belle, il faut en profiter. Car demain James partira. Et elle lui souhaitera bonne chance, la peur au ventre à l'idée qu'il ne rentre jamais.

ooOOoo

Durdle Door, sud-ouest de l'Angleterre

Ce n'était pas la première fois qu'il se rendait dans le comté du Dorset, ce n'était pas la première fois qu'il transplanait à Lulworth, ce n'était pas la première fois qu'il marchait le long de cette plage, ce n'était pas la première fois qu'il gagnait la Jurassic Coast, sa roche sédimentaire et son arche naturelle nommée Durdle Door. Un endroit superbe, un décor féerique.

Ce n'était pas la première fois mais chaque nouvelle fois l'émerveillait.

Ce n'était pas la première fois et, à chaque fois, il venait assez tôt, pour s'imprégner des lieux le temps que Mael le rejoigne.

Celui-ci arriva, ses cheveux coupés courts bien à l'abri sous un bonnet de laine rouge. Ils s'étreignirent, ne se lassant nullement de cette habitude prise sur les bancs de Poudlard. Ils échangèrent quelques banalités, le temps que James retrouve à la fois son meilleur ami et l'air vivifiant de l'Angleterre. Il avait beau avoir posé un pied sur chaque continent, avoir visité jusqu'à la plus petite communauté de ce monde, son pays natal avait une odeur, un parfum qui lui collait à la peau. Une nostalgie dont il ne se déferait jamais.

- Figure-toi que j'ai croisé ton père ce matin, lui dit Mael.

Et comme chaque fois James se demanda un bref instant à qui Mael faisait allusion. A Blaise, à Harry, il ne savait pas trop. Il ne savait plus trop qui était son père, qui l'avait été, qui le resterait à tout jamais. Mais il se rappela vite que Mael adorait Blaise et qu'il haïssait Harry.

- Ce Survivant de pacotille ne m'a pas adressé un regard jusqu'à ce qu'il s'aperçoive que des journalistes étaient présents. La donne a subitement changé et il est venu vers moi, m'embrassant comme si on avait chassé le lièvre la veille. Et en partant il m'a demandé de t'embrasser si je te voyais le premier. Vu que vous ne vous voyez plus depuis cinq ou six ans, je te dois une bise, mon pote.

Il en était ainsi, comme un accord tacite entre eux deux. Mael était le seul - avec Natasha - qui se permettait d'aussi mal parler de son père devant James. Une sorte de vengeance qui datait de l'adolescence, de cette époque où Harry dénigrait leur amitié comme toute autre chose représentative de son fils.

- Bien, passons aux choses sérieuses, reprit Mael. Comment va le monde ?

Les choses sérieuses venaient tout de suite après les choses habituelles. Ils parlaient de leur vie de tous les jours, de Samuel qui grandissait bien trop vite à leurs yeux, de leurs amis et, toujours, Mael changeait subitement de sujet, pour aborder "les choses sérieuses".

Les choses sérieuses c'était la plaque tournante du monde. C'était la tempête de grenouilles qui s'abattait sur le Guatemala, la sécheresse inédite dans une région tropicale, les pluies inexpliquées sur une terre aride. Les choses sérieuses faisaient naître des soupçons chez James, des inquiétudes chez Mael.

Les choses sérieuses, Mael ne les avait jamais oubliées. Même pendant le deuil de Keith, même le jour de son mariage avec Nalani, même le jour de la naissance de Samuel. Mael était un lion débordant de courage qui se tenait prêt, à chaque instant, à se battre contre l'injustice et le mal. Devenir père n'avait que renforcé son envie, son insistance, sa décision.

- Le monde reste le monde, soupira James. Il va chaque jour un peu plus mal et s'embellit pourtant chaque jour un peu plus.

- C'est la réponse de l'idéaliste, balaya Mael. Je veux la réponse de l'expert.

- Les membres de la CMI sont inquiets. Les candidats se font rares, les nouvelles recrues sont débordées. J'ai sommé Bobs de prendre en charge l'apprentissage d'Haïdar.

- La CMI n'est-elle pas trop regardante sur les candidatures qu'elle reçoit ? Que les meilleurs s'occupent des tâches les plus complexes, c'est normal, mais...

- Chaque tâche est complexe. Du nouveau de ton côté ?

- Rien d'inquiétant. Hugh s'avère être le collègue parfait. Qui l'eut cru ?

Hugh Irving, le jeune né moldu qui avait voulu se servir d'internet pour révéler au monde l'existence des sorciers profitait de la deuxième chance que la vie, par le biais de Mael, lui avait offert. La communauté lui offrait la possibilité de travailler avec les outils qu'il maîtrisait, un ordinateur et internet, et exécutait le plan qu'avait échafaudé James pour la Confédération Magique Internationale. Étouffer tout début de suspicion en se servant de la théorie du complot.

Lorsqu'un moldu, frère, ami ou cousin d'un sorcier voulait faire le buzz, Hugh démontait l'information sans trop de mal.

- Les moldus ne nous posent pas trop de souci pour le moment, reprit Mael. Mais l'information est diffusée de plus en plus vite et on ne parviendra pas toujours à l'endiguer. Pour le moment ils se contentent de ce qu'on leur donne, on leur fait croire que quelqu'un cherche à les manipuler en inventant une société secrète qui existe depuis des milliers d'années, infiltrée dans tous les milieux et prête à tuer pour protéger ses intérêts. Hugh démontre qu'il suffit qu'une personne propose une théorie simple qui désigne les véritables maîtres du monde et lie entre eux des évènements sans forcément de rapport pour que l'on soit tenté d'y adhérer. D'autant plus si l'on peut leur mettre sur le dos la responsabilité des malheurs que l'on rencontre.

James en avait des frissons dans le dos. Les gens étaient tristes, défaitistes, découragés. L'argent et la puissance allaient toujours aux mêmes, à ce qui étaient prêts, pour un peu de pouvoir supplémentaire, à manipuler ceux qui n'avaient plus rien. De belles paroles et une coupable vite désigné faisaient le reste.

- Tout est sous contrôle, James, tenta de le rassurer Mael.

- Manipuler les gens en leur expliquant qu'ils se font déjà manipuler, ce n'est pas un contrôle que j'aime.

- Tu préfèrerais quoi ?

- La vérité. On devrait toujours préférer la vérité, tu ne crois pas ?

- Tout dépend de quelle vérité on parle. Ne jamais trahir un ami, c'est un compte. Mettre en péril le monde magique en est un autre. Je te rappelle que c'est la CMI, dont tu fais partie, qui a mis en place le Secret Magique.

- Je sais. Mais les temps ont changé. Nous sommes plus nombreux, nous avons envie de vivre librement et nous enchaînons les sortilèges d'amnésie sans penser à demain. Imagine qu'un nouveau mage noir s'annonce et qu'il décide de décimer les moldus. Est-ce qu'on demandera à Hugh d'étouffer l'affaire ? Est-ce qu'il acceptera de le faire ? Nous ne sommes pas assez nombreux pour les protéger tous.

- Nous aviserons en temps voulu. Et rien ne dit qu'un mage noir verra le jour.

Ils fixèrent la mer de longues minutes, captivés par le roulis infatigable des vagues.

- Ce n'est pas simple de grandir, soupira Mael. Quand on avait quinze ans, on râlait après les adultes qui faisaient les mauvais choix. Et maintenant c'est à nous de les faire.

- Et un jour ce sera à nos enfants de le faire. C'est une bonne raison de leur faciliter la tâche, tu ne crois pas ?

- Tu as raison. Comme toujours. Alors... plus de complots ?

- Je ne suis qu'un membre parmi d'autres de la CMI. Je ne changerai pas les choses à moi seul.

- Tu es la Clef du Rassemblement, rétorqua Mael.

- On n'a plus quinze ans, tu te rappelles ?, grimaça James.

Pour toute réponse, Mael le propulsa dans l'eau avant de lui sauter dessus. Non ils n'avaient plus quinze ans, mais ils pouvaient toujours se comporter comme quand ils avaient quinze ans. Ils n'avaient ni plus ni moins de problèmes qu'autrefois. La vie se chargeait de le leur rappeler inexorablement. Et leur amitié demeurait intacte.

ooOOoo

Haïdar Zabini était un être honnête. Peut-être un peu trop. Il n'avait pas caché à ses parents qu'il avait fugué de Poudlard pour rencontrer sa filleule et avait même avoué la vérité à ses professeurs. Depuis, Haïdar était puni et ses parents lui avaient écrit de longues lettres de remontrances. Haïdar était le petit dernier, celui pour qui on s'inquiète un peu trop.

Se sentant coupable, James se débrouillait pour se libérer lors des sorties à Pré-Au-Lard et lui rendait visite régulièrement. Il en profitait toujours pour s'entretenir avec les amis de son petit frère, leur donnant quelques conseils avisés en vue de leur engagement imminent auprès de la Confédération Magique Internationale.

Accompagné de ses trois amis, Haïdar s'échappait de la cohue adolescente et gagnait les hauteurs du village sorcier, où James les attendait. D'autres fois, James s'infiltrait au sein même de Poudlard, grimé, le visage métamorphosé, et donnait rendez-vous à Haïdar au sommet d'une tour ou à l'orée de la forêt interdite.

Ce jour-là, ils profitaient des préparatifs d'un bal qui occupaient les élèves à l'intérieur du château pour marcher dans la forêt interdite et James, sans trop en dévoiler, répondait aux questions des futurs apprentis de la Confédération Magique Internationale. Des questions surprenantes, qu'il ne pouvait jamais anticiper, tant la personnalité et l'imagination des quatre jeunes étaient grandes.

- J'ai préparé quarante couteaux. A ton avis, les premiers temps, je dois en prendre combien ? Il me semble que ton amie Sian en a une dizaine, c'est ça ?, demandait par exemple Piotr.

- Au fait, combien d'étapes il faut valider avant de passer du premier au deuxième niveau ?, coupait Neith, qui pensait toujours être à l'intérieur d'un jeu de rôles.

- Est-ce qu'on va devoir se comporter comme des animaux ? Apprendre à voler sans balai ? Visiter une autre planète, comme le font les moldus dans leurs fusées ?

Les questions de Méduse amusaient toujours James. Elle, plus encore que les autres, le surprenait un peu plus à chaque nouvelle rencontre. Et plus encore que leurs questions, c'était cette attitude sereine qui l'étonnait. Les quatre amis voyaient ce changement de vie arriver avec calme. Parce qu'ils étaient quatre. Parce qu'ils étaient amis.

- Il se fait tard, remarqua James. Une dernière question avant que je retourne pouponner ?

Haïdar regarda tour à tour ses trois amis avant de s'avancer d'un pas. C'était toujours lui qui posait la dernière question. Et c'était toujours après s'être assuré que la curiosité de ses amis était assouvie.

- Tu as toujours ta besace avec toi, commença Haïdar. Un jour, quand j'étais petit, tu m'avais dit que tu avais toujours sur toi de quoi te sauver la vie. Si on devait prendre cinq choses avec nous, ce serait quoi ?

James esquissa un sourire, toujours plus fier de son petit frère.

- Votre baguette, évidemment. Ne jamais la poser où que ce soit. Toujours sur vous, quoi qu'il se passe, que vous soyez en pause ou en train de dormir. Un incident, une urgence est vite arrivée, alors ne vous séparez jamais de votre baguette. Quelques plantes, ensuite. Le Moly, une plante très puissante, qui aide à neutraliser les effets d'un maléfice. Le dictame, pour guérir les blessures peu profondes. Un bézoard, toujours. Très utile, comme vous le savez, en cas d'empoisonnement. Après, chacun a son style, une arme blanche peut vous être très utile mais... Moi, mon style, c'est ça.

James dévoila un bocal en verre, empli de petits cailloux.

- Ils ont une propriété magique ?, s'étonna Méduse.

- Aucune, reconnut James. Mais ils sont mon histoire, mes souvenirs. J'en ramasse un dans chaque contrée que je visite. Pour ne jamais oublier. Ni les raisons qui m'ont poussé à choisir cette vie, ni ce et ceux que j'ai laissé derrière moi.

Les quatre amis hochèrent la tête, pensifs. La vie qu'ils avaient choisi de vivre n'était somme toute pas banale. L'aventure les attendait. Un départ qui pouvait s'avérer sans retour.

ooOOoo

Poudlard, Ecosse

La pluie tombait drue sur l'Ecosse. James raffermit les pans de sa cape autour de lui. Son éternelle besace, trempée, collait à son flanc à chaque pas. Reconnaissant deux journalistes anglais, il abaissa sa capuche, dissimulant ses épis et ses traits. Il parvenait à éviter la presse depuis longtemps, et il était bien décidé à continuer autant qu'il le pourrait. Il leur tourna le dos, ricanant nerveusement à l'idée qu'un journaliste le reconnaisse. Que pourrait-il bien lui répondre ? Que faisait l'héritier du Survivant à Poudlard, sept ans ans après en avoir été diplômé ? Pourquoi ses poches étaient-elles emplies de moly, de dictame et de peluches ? Mieux valait éviter un scandale.

Il quitta le domaine de Poudlard d'un pas rapide, gagnant Pré-au-Lard d'où il transplana sans un regard en arrière.

Le sud de la France assécha ses cheveux et ses vêtements et il se défit de sa capuche prestement. Ici, près de Beauxbatons, il ne risquait rien. Personne ne le reconnaissait, personne ne lui posait de question. Ici il n'était pas l'héritier sur Survivant. Ici il était l'ami de la prof de meta.

Ici il était le papa de la petite fille aux yeux turquoises.

- Papa ! Papa mouillé ! Papa froid !

Il referma la porte dans son dos, se dépêcha de rejoindre le salon où Rose l'attendait, sa filleule sur les genoux.

- L'Angleterre ne me manque pas, sourit-elle.

- J'étais en Écosse. À Poudlard.

- Ah. Poudlard c'est différent, répondit elle en haussant les épaules.

James s'était agenouillé sur le tapis pour faire face à la petite fille qui continuait de répéter « papa » pour son plus grand bonheur. C'était le premier mot qu'elle avait prononcé. Selon James, du moins.

- Yulia Rose Potter, prononça une voix faussement menaçante.

- Maman !, gazouilla la petite fille après avoir ri.

- Je préfère ça, ricana Natasha en s'installant près de James.

« Pama ». Voilà le premier mot que Yulia avait prononcé. Depuis ce jour, James et Natasha se livraient une amicale compétition, tous deux persuadés que leur fille avait voulu prononcé papa ou maman en premier.

- Que faisais-tu à Poudlard ?, demanda Rose.

- À Poudlard ?, répéta Natasha.

- J'ai rendu visite à Haidar. Il m'a d'ailleurs donné ça pour notre petite princesse.

James dévoila une peluche en forme d'ours que Yulia accueillit d'un « ohhhh » émerveillé en tendant ses petites mains.

- Comment va-t-il ?, s'enquit Natasha.

- Bien. Lui et ses amis continuent de révolutionner Poudlard.

- Il marche dans tes pas, ajouta Rose.

- Je préfère dire qu'il a trouvé sa voie.

- Celle-ci s'avère être la tienne.

James ne répondit pas. Malgré leur différence d'âge il se sentait proche d'Haidar. Ils étaient différents mais partageaient les mêmes envies, les mêmes rêves. Tous deux s'admiraient et étaient profondément attachés l'un à l'autre et James en ressentait autant de gratitude que de malaise. Sur ce point-là il avait le sentiment de ne pas avancer. Il était toujours ce garçon paumé qui découvrait qu'il n'était peut-être pas le fils de son père.

Blaise et Harry étaient différents. Haidar et Albus l'étaient plus encore. S'il aimait Hadiya et Shania aussi fort qu'il aimait Lily, il avait découvert en Evelyn une figure rassurante et tendre qui lui avait fait oublier Ginny.

Un an plus tôt, lorsque Yulia était née, James ne s'était pas posé de question. Il avait prévenu les Zabini, qui s'étaient empressés de couvrir Yulia de cadeaux, mais n'avait rien dit aux Potter.

Yulia était son trésor, sa perfection. Il ne voulait pas qu'elle subisse les rumeurs, la presse, la pression, le poids de l'héritage. Rose, qui n'avait plus de liens avec les Weasley n'avait eu aucun mal à garder le secret. Louis, qui ne voyait ses parents qu'une fois par an, en avait fait de même.

- Les choses se font et se défont, glissa Natasha. Rien n'est irrémédiable.

- Pourquoi dis-tu ça ?

Elle prit son temps pour lui répondre, choisissant ses mots alors que leur fille entreprenait déjà de mâchonner son nouvel ami en peluche.

- Ils le sauront un jour, quand tu sentiras que c'est le bon moment. D'ici là, rien ne sert de t'inquiéter.

Une boule, pourtant, s'installa dans la gorge de James. Il laissait faire le temps en redoutant qu'il ne lui échappe. Et si, par un cruel concours de circonstance, il croisait Harry ou Ginny alors que Yulia était avec lui ? Quelle serait leur réaction ? Quelle serait la sienne ? Ils n'avaient jamais su se parler, il doutait que cela s'améliore après sept ans d'absence. Et il doutait pouvoir leur cacher l'existence de sa fille bien longtemps. Il n'osait imaginer leur réaction – et celle de la presse – si Harry et Ginny apprenaient l'existence de Yulia à ses onze ans, à son entrée à Poudlard. Il doutait même, d'ailleurs, que sa fille suive ses études à Poudlard. Natasha travaillait à Beauxbattons et Yulia vivait officiellement avec elle, en France. Ils n'avaient jamais abordé le sujet de sa future scolarité. Il était bien trop tôt, se répétait James pour se rassurer.

Le comprenant toujours, Natasha pressa son épaule.

- Yulia est entourée d'amour et c'est le principal.

De l'amour, la petite fille aux yeux bleu-vert en recevait par rafales. Natasha et lui, Rose, leurs amis proches, les Zabini, les Kandinsky… Yulia était la petite princesse d'une large famille aimante, filleule adorée de Rose, faisant la joie et la fierté des parents de Natasha. Irina et Anastasia prédisaient que la petite serait répartie à Serdaigle, Mael jurait qu'elle régnerait sur les lions avec Samuel, et James se contentait d'apprendre à être père. Yulia lui facilitait la tâche, elle adorait jouer avec lui, elle quémandait une nouvelle histoire chaque soir, ne se moquait pas trop de son piètre niveau en imitation et se blottissait dans ses bras après chaque bobo ou cauchemar.

Il n'avait jamais été aussi heureux. Et pourtant, il savait qu'il aurait pu l'être davantage encore. Pour cela il aurait fallu que Natasha partage ses sentiments et le voie autrement que comme le père de sa fille.

ooOOoo

Le Terrier, au même moment

Comme chaque dimanche les Weasley s'étaient retrouvés autour d'un copieux repas. Désormais les hommes et Hermione parlaient politique dans le salon et Molly finissait de nettoyer la cuisine, aidée de ses brus. Ginny s'était isolée, comme à son habitude, et contemplait l'extérieur faute de pouvoir s'y réfugier.

- Je n'ai pas souvenir qu'il ait tant plu depuis la mort de Voldemort, songea tout haut sa belle sœur Fleur en la rejoignant.

- Tu devrais le répéter à Harry. Il sera ravi d'un peu d'action.

Le ton entre elles deux était toujours piquant, les sujets souvent épineux. Elles ne s'appréciaient guère, le savaient, et s'en moquaient.

- Tu sais ce qui nous manque ? Des petits-enfants. Des petites têtes rousses, ou brunes en ce qui te concerne, à cajoler et à gâter plus que de raison.

Ginny haussa les épaules. Les enfants étaient le sujet de prédilection de Fleur qui ne voyait plus sa fille aînée depuis de nombreuses années et à peine plus souvent son autre fille et son fils.

- A chaque dimanche cette même idée, répondit Ginny. Ton fils est homo et Dominique est... C'est Dominique. Tu devrais faire un autre enfant, il te donnerait des petits-enfants avant ses aînés, c'est dire.

- Victoire a des enfants. Deux filles.

- Que tu ne vois jamais.

- Je sais bien. Elle a peut-être eu d'autres enfants. Et ça me rend folle. Rien que d'imaginer qu'elle ait pu mettre au monde un autre enfant sans que je ne le sache... Je ne sais même pas comment se prénomme sa deuxième fille. Ce Lupin est un connard de première.

- C'était un gentil garçon. Il a mal tourné. Il n'est pas le seul.

- Tu ne te poses jamais de question, toi ?

- Je n'ai jamais été très proche de Teddy. Harry s'en pose sûrement, je n'en sais rien, nous ne parlons jamais de lui.

- Et James ? Qui te dit qu'il n'a pas d'enfants ?

Il sembla à Ginny que son corps était traversé d'une décharge électrique. Et puis elle se mit à rire, parce que la situation l'imposait.

- Je le saurais. James est un Potter. S'il éternue dix journalistes rappliquent. Alors tu t'imagines s'il donnait un nouvel héritier au Survivant...

- La presse n'a aucune idée de ce qu'il fait ni d'où il se trouve. Ils le cherchent sans cesse mais il est plus malin qu'eux. S'il arrive si bien à se cacher, il n'aura aucun mal à cacher un bébé. Peut-être même qu'il en a plusieurs, va savoir. Après tout tu n'as plus de nouvelles de lui depuis des années.

Fleur crachait son venin et Ginny la laissait faire. Elle s'était habituée à l'absence de James, à la rancœur de Lily, à la noirceur d'âme d'Albus.

- Tu ne connaîtras sans doute jamais le bonheur d'être grand-mère, asséna Fleur. Lily aime trop ses dragons, Albus... Albus s'aime trop pour aimer quelqu'un d'autre. James était le seul à pouvoir t'offrir ça.

- Ça ?

- Des cartes de vœux bourrées de fautes, des dessins aux couleurs criardes, des bourses de galions dépensés en laine épaisse pour leur tricoter bonnets et écharpes. Un peu plus d'amour, en somme. Mais il te l'aurait dit, pas vrai ?

- Comme tu me l'as si gentiment rappelé, je n'ai plus de nouvelle de lui depuis des années.

- Je ne parle pas de James mais de Zabini. Lui doit bien avoir de ses nouvelles. Lui doit rêver que James ait des enfants. Quelle ironie, n'est-ce pas ? Un proche des mangemorts qui devient ton seul contact avec ton fils, héritier des Weasley, portant le nom le plus célèbre de ce pays...

- Tais-toi. Harry est juste à côté.

- Je ne t'ai jamais entendue te prononcer Ginny. Lorsqu'il nous a avoué la vérité, Harry a affirmé que James était son fils. Il en est sûr et certain. C'était bien la première fois qu'il le revendiquait d'ailleurs. Mais toi, Ginny. Toi qui connais aussi bien ton mari que ce Zabini... qu'en penses-tu ? Qui est le père de James ?

- Harry a posé un tabou. Personne ne peut le savoir à part James. Et James a choisi de ne pas savoir, de ne pas choisir.

- Tu ne réponds pas à ma question. Je m'en doutais un peu. Après tout, pour y répondre, encore faudrait-il que tu sois sa mère.

Ginny garda son calme alors que Fleur l'abandonnait sur cette cruelle vérité. Non, James n'était pas son fils. Elle ne l'avait jamais bordé, jamais cajolé, jamais rassuré, jamais aimé. Il avait bien fait de partir. Elle lui reconnaissait au moins ce courage, cette force qu'il avait puisée en lui pour leur tourner le dos. Oui, il avait bien fait de partir.

ooOOoo

Chez les Zabini, Irlande, un mois plus tard

- ... alors je lui ai dit, « festoyons ou guerroyons, à vous de choisir messire » et je peux vous dire qu'il a préféré festoyer !

Les rires éclatèrent de part et d'autre de l'attablée. Lorsque Shania parlait de sa carrière de Chevalière du Roi d'Irlande, ses anecdotes faisaient l'unanimité. Son sens de l'humour restait inégalé et tous se réjouissaient de la voir aussi passionnée et aussi épanouie. Hadiya s'installa à ses côtés après avoir laissé une bise sur les cheveux de sa petite sœur.

- Ils vont bien, affirma-t-elle à l'adresse de Natasha. J'ai préféré réitéré le sortilège de silence. Simple mesure de précaution quand on soupe à la table de la plus exubérante des chevalières.

- Hé !, riposta sa sœur. C'est pas ma faute si j'suis drôle.

Les deux sœurs, trop heureuses de reprendre leurs vieilles habitudes, continuèrent de se chamailler. A leur droite, Blaise et Evelyn se sourirent, simplement et profondément heureux. A leur gauche, James et Haïdar refaisaient le monde, vantant les mérites de communautés dont elles n'avaient jamais entendu parler. Face à elles, telle l'étrangère qu'elle pensait être, Natasha se demandait ce qu'elle faisait là.

Les Zabini s'étaient montrés adorables avec elle, ajoutant une assiette et une chaise discrètement, la complimentant comme ils le faisaient autrefois, du temps où James et elle étaient en couple. Ils lui souriaient dès qu'elle croisait le regard de l'un d'entre eux mais elle n'oubliait pas ce qu'elle lisait dans leurs yeux avant qu'ils ne lui sourient. Une pure et légitime incompréhension.

Les Zabini aimaient James. Totalement, inconditionnellement. Ils adoraient Yulia, la couvraient de cadeaux, de jolis vêtements, de sucreries. Elle était l'une des leurs, au même titre que James et ils ne faisaient aucune différence entre elle et le fils d'Hadiya. Tous deux partageaient la même chambre et les mêmes jouets, avaient droit aux mêmes câlins et aux mêmes compliments exagérés – « Yulia est la plus belle petite fille qu'il m'ait été donné de voir », avait affirmé Blaise. « Elle deviendra Ministre de la Magie », avait prédit Evelyn. « Elle a une oreille incroyable », avait assuré Hadiya après lui avoir joué une berceuse au violon. « Elle est déjà douée pour les duels », avait déclaré Shania, écroulée de rire après une séance de chatouilles perdue face à Yulia.

Oui, les Zabini aimaient James et Yulia. C'était un fait, une évidence qui sautait aux yeux de Natasha à chaque fois qu'elle les voyait se rouler par terre pour tirer à leur petite princesse un sourire. Mais ils n'aimaient pas Natasha. Ils ne l'aimaient plus.

Ils l'avaient aimée, elle le savait. Ils l'avaient soutenue, accueillie, complimentée et ce, dès leur rencontre. A l'époque, elle était la petite amie de James et ça leur suffisait. Quand ils s'étaient séparés, les Zabini s'étaient montrés conciliants, cherchant à les réconcilier, vantant sans cesse les mérites de James. Puis les années avaient passé et elle les avait perdus de vue, jusqu'à ce qu'elle tombe enceinte. Ils avaient resurgi dans sa vie en un tourbillon de peluches et de produits dispendieux, veillant sur sa grossesse avec autant d'attention que ses parents l'avaient fait. Et puis, comme les Kandinsky, ils n'avaient pas compris. Pas compris pourquoi James et elle ne vivaient pas ensemble, pas compris pourquoi elle avait refusé par trois fois de l'épouser. Et comme elle ne savait pas elle-même, elle n'était parvenue à donner d'explications à personne. Pas même à James.

Se demandant pour la centième fois au moins pourquoi elle avait accepté la proposition de James, elle but un peu d'eau fraîche pour se donner une contenance. Les conversations allaient bon train, le silence était rare parmi les bruyants Zabini. Et Evelyn se pencha vers elle pour que leur conversation reste intime.

- Tu n'as pas touché au vin. C'est parce qu'il n'est pas français ?

Natasha vit plus d'un sourire sur le visage d'Evelyn. Contrairement aux sanguins Zabini qui lui en avaient voulu d'avoir brisé le cœur de James, Evelyn n'avait jamais changé d'attitude. Elle ne tombait ni dans l'excès ni dans la réserve, elle restait courtoise, loin de toute exubérance. Elle se comportait comme une mère, une mère qui n'était pas prête à lui confier James mais qui ne se sentait pas légitime dans ce rôle.

- Le vin me parait délicieux mais je préfère m'abstenir, éluda Natasha.

- Tu veux garder les idées claires, c'est bien. A moins qu'il ne s'agisse d'autre chose...

Natasha jeta un bref regard en direction de James qui était heureusement bien occupé avec Haïdar. James, comme les Zabini, avait tendance à l'excès. Il avait adoré Albus - et continuait de l'adorer, quoi qu'il puisse avoir fait - de façon exagérée et inconditionnelle, et reportait la même attention à Haïdar qui, lui, en était digne et le lui rendait bien. Ces deux-là se vouaient une tendresse particulière et si forte que Natasha avait proposé à James que son petit frère soit le parrain de Yulia. Une manière d'inclure les Zabini dans la vie de leur fille, même si comme son père, elle portait le nom des Potter.

- Natasha, tu es mal à l'aise et pâle. Tu n'as pas bu une goutte d'alcool et tu as très peu mangé. Et tu es allée cinq fois aux toilettes.

- Je ne savais pas que tu tenais si bien les comptes, railla Natasha.

- Je suis inquiète, c'est tout.

- Je vais très bien, merci de t'en inquiéter Evelyn.

- Il n'est pas au courant, pas vrai ?

Natasha recula sa chaise, afficha un sourire de façade et s'empara de deux plats vides. Evelyn la suivit aux grandes cuisines du manoir, s'adossant à la porte le regard perçant.

- Tu es enceinte, affirma-t-elle. Et l'enfant n'est pas de James.

- Bien sûr qu'il est de James !, rétorqua Natasha avec fougue.

Evelyn lui offrit un sourire débordant d'assurance et Natasha comprit qu'elle était tombée dans un piège.

- Vingt ans de vie commune avec un serpent, s'excusa Evelyn. Bien, il est de James, donc. Mais James n'est pas au courant.

- Non. Personne ne l'est.

- Pas même ta mère ? Ou Rose ?

- Personne. Je voulais qu'il soit le premier à le savoir mais... mais...

- Mais ?

- Je ne sais pas comment le lui annoncer.

- Eh bien, ce n'est pas comme si c'était la première fois. La petite princesse qui dort à l'étage en est la preuve.

- La situation est différente. Ou peut-être pas, je n'en sais rien et c'est bien là tout le problème. Ne me sors pas ce regard, Evelyn, tu sais que nous ne vivons pas ensemble.

- Vous avez une fille ensemble et vous couchez ensemble, ce n'est pas non plus un étranger.

- Non. C'est James. Ça a toujours été lui.

- Et ça le sera toujours, tu ne trompes personne. Je t'ai vue, tout à l'heure, tu l'observais alors qu'il faisait le pitre avec Yulia dans l'escalier... Il inventait pour elle mille histoires et tu les dévorais des yeux. Tu aimes ta fille et tu aimes son père, tu attends un autre enfant, il serait peut-être temps de l'épouser, tu ne crois pas ?

- Non. James est épris de liberté. Je ne lui mettrai pas de menottes. Je l'ai déjà fait et je l'ai perdu.

- Tu l'as retrouvé et cette fois c'est lui qui te demande de lui mettre les menottes. Et je suis heureuse que nous ayons cette discussion toutes les deux, sans que Blaise soit là pour faire des commentaires douteux. Il a un sérieux penchant pour les menottes, lui aussi.

Natasha écarquilla les yeux alors qu'Evelyn éclatait de rire, se jouant d'elle une fois de plus. La porte s'ouvrit sur James et Yulia qui, bien installée dans ses bras, s'amusait à lui tirer les cheveux. Evelyn se métamorphosa en grand-mère gaga.

- Et oui elle tire sur les cheveux de son papa, la petite Yulia. Parce que comme mamie Evelyn elle trouve que les cheveux de son papa ils sont trop longs.

James la laissa faire, lançant un regard amusé en direction de Natasha.

- Et maintenant mamie Evelyn va te donner à goûter pendant que papa et maman vont parler dans le jardin.

- Laisse Evelyn, je vais le faire.

- Certainement pas. Je suis sûre que vous avez des tas de choses à vous raconter. Et je suis sûre que cette petite princesse a très envie de goûter la pâte à tartiner de mamie Evelyn.

- On avait amené des fruits, en fait.

Mais la remarque de James s'opposa à la porte qu'Evelyn claqua dans son dos.

- C'est là que tu comprends la différence entre les parents et les grands-parents, sourit-il. On s'efforce de lui faire manger des bons produits frais et elle lui refile du Nutella...

- Ils ne la voient pas souvent, répondit Natasha en haussant les épaules.

- Elle va vouloir les revoir très vite si elle prend goût au Nutella. Tu voulais me parler ?

- Je suis enceinte.

James en resta coi. Voilà, Natasha se réveillait et s'endormait sur une seule et même question depuis des jours, cherchant toute la journée la meilleure manière d'annoncer à James que malgré leurs précautions elle était tombée enceinte à nouveau... et elle lui annonçait finalement dans la cuisine des Zabini, entre l'évier et le buffet.

Ils ne faisaient rien comme les autres. Mais, vu le sourire qui étirait le visage de James, ce n'était pas forcément une mauvaise chose.

ooOOoo

Domaine des Lys

Lily Potter s'était installée sur une petite île sorcière de la côte est de l'Angleterre, non loin de Wigglebay, l'île où Nalani entraînait son équipe de quidditch.

Point de quidditch sur l'île de Lily qui n'accueillait à l'exception d'elle-même et des jumeaux Scamander, que des créatures magiques du monde entier.

Cette île était autant leur nid que son repaire. Des plateaux, des falaises, une montagne enneigée, et des créatures par dizaines. Licornes, dragons, crabes de feu, scroutt à pétard, hippogriffes... Ses protégés, elle les accueillait blessés, difformes, affamés. Le petit dernier de la portée dont personne ne veut, un dragon cracheur de glace plutôt que de feu, un botruc laissé pour mort, un niffleur emprisonné par son maître parce qu'il ne lui ramenait pas assez d'argent et tant d'autres créatures apeurées et affaiblies qu'elle avait sauvé de la mort.

Sur son île, ils se rétablissaient, se reposaient, se sociabilisaient. Les amis de Lily jouaient les cobayes, afin que l'île puisse un jour accueillir des visiteurs en toute sécurité.

L'île ne disposait que de quelques barques et d'une porte de transplanage, créée et installée par James. Cette porte, seul Keziah Kent l'utilisait. Pour la retrouver le soir, quand chacun s'abandonnait dans les bras de l'autre. Keziah, Auror bafoué par ses pairs. Keziah, Auror haï par son chef. Keziah, envoyé seul au charbon, Keziah qui revenait blessé, résigné, mais jamais frustré. Keziah qui ne se plaignait jamais et qui écoutait Lily parler de ses créatures avec des yeux d'enfants.

Rares étaient ceux qui connaissaient la petite île de Lily. Seuls ses amis lui rendaient visite. Et James, quelques fois par an, quand il s'approchait suffisamment près des lieux pour s'autoriser un petit moment de détente aux côtés de sa sœur. Et Ginny qui se plaignait de ne pas voir sa fille assez souvent.

- Lily ?, l'appela Lorcan. Une lettre pour toi. Tu veux que je m'occupe du Chartier ?

- Non, répondit la jeune femme en glissant la lettre dans la poche intérieure de sa cape. Une barque arrive et, vu l'heure, je suis persuadée qu'il s'agit de ma mère. Il ne reste plus qu'à espérer que le Chartier ait conservé assez de dent pour lui mordre les chevilles.

- Et assez de verve pour l'insulter copieusement, ricana Lorcan. Tu la salueras de ma part, je vais vérifier si tout se passe bien du côté du Snallygaster.

Lily hocha la tête, se tournant vers la mer. Au pied de la falaise, sur la courte et étroite plage de rochers bruns, une barque accostait avec à son bord une chevelure rougeoyante. La jeune femme pressa le pas vers l'enclos le plus proche. Sa mère connaissait le chemin, elle n'avait pas de temps à perdre à aller l'accueillir.

Lorsque Ginny la rejoignit, elle rouspéta contre ses bottines salies de boue et Lily songea qu'il lui faudrait commencer les travaux d'aménagement du sol pour faciliter le déplacement des futurs visiteurs.

Mère et fille s'embrassèrent et échangèrent quelques banalités et, comme très souvent, elles en vinrent à parler de James.

- Ton frère t'a écrit dernièrement ?

Lily sentit contre sa peau la lettre qu'elle devinait avoir été écrite par son frère et murmura un « non » dégagé, nonchalant. Heureusement pour elle, le dernier arrivant sur l'île, un Chartier, petite créature ressemblant à un furet, attaqua soudainement les chevilles de Ginny, en l'insultant copieusement. Repensant à sa récente conversation avec Lorcan, Lily se mit à rire. Les Chartiers faisaient partie des rares créatures capables de parler. S'ils ne parvenaient pas à soutenir une conversation, ils aimaient particulièrement répéter de courtes phrases bourrées d'injures et d'insultes et Lily amena sa mère un peu plus loin.

- Pourquoi as-tu ramené cette... chose sur ton île ?

- Ce Chartier a été maltraité par un producteur de mélasse.

- Comme je le comprends, râla Ginny. Alors, tu ne m'as pas répondu... Comment va James ?

- Aux dernières nouvelles il allait très bien.

- Tu sais s'il fréquente quelqu'un ?

- Pourquoi ? Je croyais que papa avait abandonné l'idée de le marier à cette Lily Evans qui...

- Réponds-moi. Ton frère a-t-il quelqu'un ?

- Pourquoi ça t'intéresse subitement ?

- Je ne sais pas. Enfin si. Fleur m'a dit que... Qu'il était mon seul espoir de devenir grand-mère. Et qu'il était peut-être devenu papa sans que la presse ne l'apprenne. Je ne le crois pas. Et puis... Il nous l'aurait dit, pas vrai ?

Lily, qui ouvrait la marche, esquissa un sourire discret mais franc. James était bel et bien devenu papa, d'une magnifique petite princesse aux yeux bleu-vert. Mais elle s'était promis de garder le secret et de n'en parler ni à ses parents ni à Albus. Une petite vengeance dont elle se délectait.

- Par Merlin ! Qu'est-ce que tu as encore fait venir sur cette île ?

- Un Snallygaster, répondit-elle, ravie que sa mère change subitement de sujet.

Toutes deux observèrent une créature mi oiseau mi reptile aux yeux jaunes et aux crocs en dents de scie que Lorcan approchait prudemment.

- Loin de moi l'envie de te chasser, maman, mais Lorcan a besoin d'aide. On se voit la semaine prochaine ?

Ginny ouvrit la bouche mais sa fille était déjà loin. Elle la regarda sauter souplement dans l'enclos, et calmer l'étrange créature si semblable à un dragon d'un simple geste de la main. Sa fille était décidément bien plus à l'aise avec les créatures qu'avec les humains. Et ses chances de devenir grand-mère étaient quasi-inexistantes.

ooOOoo

Trois mois plus tard, sud de la France, une maisonnée non loin de l'Académie de magie Beauxbatons

Natasha haletait.

Natasha suffoquait.

Il lui avait semblé, parfois, connaître la fatigue. Les longues heures de révisions avant les Buses et les Aspics, les nuits blanches avec James et sa bande, la préparation de la rentrée sous les ordres de l'exigent et loufoque professeur Delamétamorph. Les dernières semaines avant la naissance de Yulia. Rien qui ressemble de près ou de loin à ce qu'elle vivait depuis un mois.

Une torture. Un véritable calvaire. Une souffrance qui lui broyait les entrailles et la tenait éveillée depuis des semaines.

- Encore un coup de pied ?, s'inquiéta Katarina.

Natasha se plia en deux, hurlant à s'en déchirer les cordes vocales. Sa mère se tourna vers James qui observait la femme qu'il aimait. Impuissant. Jamais Katarina n'avait vu sa fille ainsi. Natasha, comme ses sœurs, n'était pas de nature à se plaindre. Ses ennuis, ses peurs et ses maux, elle les gardait pour elle, ne les partageant que très rarement.

- Il ne donne pas de coup de pied, il court dans mon ventre, murmura Natasha difficilement.

Constamment à bout de souffle, elle perdait peu à peu la voix, sa gorge serrée par la douleur.

- Mais… c'est normal ?

- Solenne dit que oui, répondit James. Elle l'ausculte toutes les semaines mais elle n'est pas inquiète. Selon elle ce n'est pas anormal que le bébé soit très agité. C'est rare, mais pas anormal.

Natasha profita d'une légère accalmie pour se lever, avançant pas à pas avec parcimonie, comme craintive d'attirer une nouvelle vague de souffrance. Elle s'approcha de la fenêtre, observa les nuages traversés d'hirondelles, s'autorisant à sourire pour la première fois depuis des jours.

- J'aimerais tellement t'enlever cette souffrance, confia James. C'est injuste qu'on ne puisse pas la partager.

- Et dire que tu en voulais d'autres, soupira-t-elle. Si je survis à celui-ci ce sera le dernier, tu peux me croire.

Compréhensif, James l'enserra, embrassant sa tempe moite tendrement. Katarina préféra les laisser un peu seuls, gagnant la cuisine pour préparer du thé. Mais l'eau était à peine sur le feu que les cris de sa fille reprenaient de plus belle.

- Il. N'aime. Pas. Le…. Silence. Parle. Parle-lui.

Hésitant, James se mit à genoux, son visage au plus près du ventre tendu de sa compagne.

- Hey bonhomme… C'est moi. C'est papa.

Il releva la tête, croisant le regard de Natasha qui hocha vivement la tête pour l'encourager.

- Tu m'as l'air drôlement pressé de sortir d'ici. Mais il faut nous laisser le temps de préparer ton arrivée. Tonton Mael et moi, on n'a pas fini ta chambre. Et tu n'es pas encore assez grand et fort pour affronter la vie dehors. En plus il fait frais, tu peux me croire. Maman dit tout le temps qu'il fait chaud en France, et c'est vrai qu'il fait bien meilleur qu'en Ecosse mais les nuits sont fraiches, il vaut mieux attendre le printemps pour sortir ta petite frimousse. Et puis cet été on fera…

Et c'est ainsi que Natasha comprit que la voix de James apaisait le petit être qui grandissait en elle et qu'elle le convainquit de passer plus de temps auprès d'elle. Pour le bébé. Et pour son plaisir. Tout à leur bonheur, ils en oubliaient que la vie continuait et qu'elle ne leur réservait pas que de jolies surprises.

ooOOoo

Domaine des Lys, un mois plus tard

Une fois par mois, comme une sorte de tradition, Ginny demandait des nouvelles de James à sa fille.

Et chaque fois Lily répondait trois mots.

« Il va bien ».

Jamais de détail, jamais d'indication. Jamais un mot à propos de sa vie professionnelle ou de sa vie amoureuse, jamais elle ne disait où se trouvait son frère.

Juste ces trois mots.

Jamais rien de plus.

Alors Ginny posait deux autres questions, toujours les mêmes.

« Vous continuez à vous écrire ? ». Affirmation.

« Il reviendra un jour ? » Négation.

Oui Lily et James continuaient de s'écrire, non il ne reviendrait jamais.

Ce « non », Ginny l'emportait avec elle. Ce « non », il la brûlait de l'intérieur, lui tordait les boyaux, se rappelait à elle pendant des jours. Ce « non » finissait par partir, quelques jours avant la fin du mois. Avant de revenir, quelques jours plus tard, quand Lily le prononçait à nouveau.

Non. Il ne reviendrait pas. Il ne reviendrait jamais.

Les Potter ne se parlaient plus. Plus vraiment. Harry et Ginny échangeaient quelques banalités, commentaient les articles de la Gazette le matin, parlaient de la météo le soir. Ils ne communiquaient pas davantage avec Albus, qui les fuyait malgré leur promiscuité. A peine plus avec Lily qui acceptait la visite de ses parents sur son île. Plus du tout avec James qui avait fait le choix de fuir l'Angleterre et de disparaître de leur vie.

Seule Lily avait de ses nouvelles. Des nouvelles qu'elle gardait pour elle, qu'elle jalousait, dont elle se servait pour se venger.

Lily avait compris, dès le départ de son frère, qu'il ne pourrait tenir tous ses engagements, toutes ses promesses. Et pourtant. A l'époque, alors qu'elle était toujours élève de Poudlard, il lui écrivait toutes les semaines, et lui passait de fréquents coups de cheminée dans la salle commune des Gryffondor.

Durant deux ans, il s'était introduit dans Poudlard en toute illégalité, rendant visite à sa sœur, ses cousins et surtout à Natasha Kandinsky. Il était là lorsqu'elle obtint ses Aspics, assis près de la famille Kandinsky, il était là pour féliciter Rose et Lily, pour l'obtention de ses Buses.

Et puis Natasha avait quitté Poudlard, et Lily avait suivi de loin les péripéties sentimentales et professionnelles de son frère. Elle lui avait demandé, parfois, s'il les regrettait. Et James avait répondu par la négative à chaque fois. C'était fini. James avait trop stagné durant des années, à Poudlard, vis-à-vis de sa famille, pour interrompre cette aventure sans fin dans laquelle il s'était jeté, corps et âmes.

Keziah aussi s'était jeté corps et âme dans le travail, malgré les réticences du Survivant en personne et était l'apprenti le plus prometteur de sa génération.

« Il doit travailler trois fois plus pour que papa le garde, alors qu'Albus n'est jamais au bureau… »

Lily continuait d'écrire à son frère. Elle lui racontait tout, Poudlard, les disputes de Serena et Hugo, le quidditch, les Aspics… Puis l'après-Poudlard, le Domaine des Lys qui se construisait, David qui tombait amoureux, Lysandre et Sullivan qui partaient faire le tour du monde, Keziah qui rentrait brûlé, blessé, par ses propres collègues, Keziah qui oubliait tout dès qu'il l'apercevait, Keziah qui lui souriait et la faisait trembler d'amour, Keziah, Keziah. Toujours Keziah.

James posait des questions, James s'enthousiasmait, James voulait tout savoir. James répondait toujours, donnait des conseils, soutenait…

James répondait toujours. Alors pourquoi ne le faisait-il plus ?

- C'est très joli, ma chérie.

La voix de Ginny sonnait faux. Elle ne quittait des yeux la tente de fortune que Lily avait jetée sur la jachère, décidant de ne plus mettre un pied chez les Potter et d'être indépendante, enfin.

- Il n'est pas là, maman, tu peux arrêter de baliser.

- C'est vraiment sérieux entre vous ?

- Je l'aime. Et il m'aime aussi. C'est ça qui est important, pas le fait que vous ne l'aimez pas.

Elle avait tout raconté, elle leur avait présente Kéziah, elle avait parlé de Kendall, des rumeurs infondées, de la véritable histoire. Ils n'avaient pas écouté. Ils ne voulaient pas pour gendre celui qui avait un casier judiciaire depuis ses sept ans, ils ne voulaient pas d'un garçon trop mystérieux, trop sombre.

Elle l'avait choisi, lui, mais n'avait pas eu le courage de James de leur tourner le dos. Elle continuait à les voir, mangeait deux soirs par semaine avec eux, lorsqu'Albus était au travail, et tous se contentaient de cette situation.

- Tu as eu des nouvelles de James récemment ?

Ginny n'en demandait jamais spontanément, seulement une fois par mois, dans un souci millémétré qui écœurait sa fille. Aux yeux de Lily, Ginny se contentait de croire les idioties placardées dans la presse, lorsqu'un journaliste prêtait à James une aventure d'un soir avec une célèbre joueuse de quidditch, lorsqu'un autre prétendait l'avoir vu en Inde, bataillant avec une panthère de six mètres de haut. Tantôt les journalistes affichaient de nouvelles photographies de lui, tantôt les gardaient-ils en réserve, pour les articles plus nombreux qui n'étaient fait que d'affabulations.

Contrairement à ce que pensait sa fille, Ginny ne lisait pas les articles, elle connaissait trop bien la presse pour leur accorder une once de crédibilité, mais elle accordait un intérêt tout particulier aux photographies.

Elle les collectait, les classait, les différenciait.

Sur certaines, James faisait encore jeune, un jeune adulte qui n'aurait pas encore quitté l'adolescence. De vieilles photographies, désormais, que les journalistes continuaient de publier lorsqu'ils n'en avaient pas de plus fraiches.

Des photographies plus récentes, datant d'un ou deux ans, où James affichait un visage plus maigre, fatigué, endurci. Sa barbe négligée qu'il ne rasait qu'au bout de dix jours, la cicatrice qui lui barrait la tempe droite, son regard plus vif, ses cheveux plus longs, son corps plus musclé, plus fort, plus rompu. Ginny avait du mal à le reconnaître. A reconnaître son fils. Ses collègues aussi, sûrement, puisqu'elles n'hésitaient pas à fantasmer sur lui alors qu'elle était présente, gênée et légèrement furieuse.

Elle n'en parlait jamais. A qui l'aurait-elle fait ? Ses parents la regardaient avec compassion, mais n'oubliaient pas qu'elle était en partie responsable du départ de James, ses frères la mettaient mal à l'aise, eux qui parlaient de mariages et de petits-enfants et Harry… Harry ne parlait jamais de

James.

Jamais.

Il restait Hermione, bien sûr. Qui d'autre pouvait mieux la comprendre que la femme qui connaissait les mêmes maux ? Mais Hermione quittait son travail de plus en plus tard, travaillant pour oublier qu'elle ne reverrait plus jamais sa fille. Elle vivait toujours sous le même toit que Ron, accueillait Hugo, apprenait à connaître Serena et participait aux repas de famille sans un sourire.

Bien sûr ils continuaient de se voir, tous les quatre, comme avant, pour ne jamais oublier les journalistes dont les flashs crépitaient sans cesse devant le manoir Potter. Mais, comme d'un commun accord, ils ne parlaient jamais ni de Rose ni de James.

- Non. Je n'ai pas de nouvelles depuis trois semaines.

La voix de Lily chassa le moindre souvenir et Ginny l'observa, inquiète. Lily avait pris l'habitude de ne jamais parler de son frère et, lorsque sa mère posait cette seule et même question, Lily répondait toujours cette phrase qu'elle avait apprise par cœur.

« Il m'écrit très souvent, il va bien, il me raconte tout, je l'adore. »

Toujours les mêmes mots, pour les heurter, pour rendre Albus jaloux et furieux, pour leur faire voir à tous, qu'elle n'oublierait jamais son frère.

Jamais elle n'avait laissé l'inquiétude déformer ses traits. Jamais elle n'avait laissé entendre la peur.

- Il doit être en mission.

- Jamais une mission ne l'a empêché de m'écrire.

- Ses amis…

- Maël n'a pas de nouvelles non plus.

Quelques mots qui sonnaient comme une évidence. Si Maël Thomas n'avait pas de nouvelles de James, personne n'en aurait.

- Mael a promis de se renseigner et de me tenir au courant. Il ne m'a pas rappelée. Alice est inquiète.

- C'est donc pour ça que tu t'es rendue au ministère ? Ton père m'a dit qu'il t'avait vue au bureau.

- Albus a entendu notre conversation. Il doit être ravi.

- Lily, ne soit pas si dure avec ton frère ! Seul James t'intéresse, je te rappelle qu'Albus est aussi ton frère !

- Seul Albus t'intéresse, je te rappelle que James est aussi ton fils, répliqua Lily.

- Et Rose ? J'ai croisé la mère de Natasha Kandinsky l'autre jour, je crois qu'ils ne se parlent plus mais Rose…

- Si James avait donné des nouvelles à Rose, il m'en aurait donné aussi ! Il sait que je m'inquiète pour lui, il s'inquiète tout autant pour moi, il m'écrit toutes les semaines et s'il ne le fait plus…

La voix de Lily se brisa. Ginny s'approcha de sa fille mais n'eut le temps de la prendre dans ses bras. Lorcan avançait vers elles, suivi de près par le jeune couple que formaient depuis des années

Serena et Hugo.

Ginny avait l'habitude de les voir, elle pouvait affirmer qu'elle les connaissait bien. Mais jamais elle ne les avait vus si pâles, si tristes.

- Qu'est-ce que…

A nouveau la voix de Lily se brisa. Lorcan lui tendit ce qui semblait être une dépêche exceptionnelle de la Gazette du Sorcier. Il parla d'une voix précipitée, bien trop aigue pour lui être habituelle.

- Rien n'est sûr, évidemment, c'est que la presse et je suis certain que si c'était vrai, vous seriez déjà au courant mais…

La photographie était plus récente que toutes celles que Ginny enfermait dans le tiroir de son bureau. James s'était encore étoffé, sa barbe avait encore poussé, ses cheveux auraient mérité une bonne coupe. La cicatrice sur sa tempe avait disparu, sous l'épais coulis de sang. Ses yeux étaient clos.

A tout jamais.

Ginny ne lisait jamais les articles. A peine survolait-elle le titre avant de fixer ses yeux de mère sur ce fils qu'elle ne reconnaissait plus, qu'elle n'avait jamais reconnu.

Ce fils qui était devenu un homme sans qu'elle n'accepte de le voir grandir était allongé, quelque part à des milliers de kilomètres d'elle, dans le froid et cette solitude qu'il n'avait jamais aimée.

« L'héritier du Survivant est mort », titrait la Gazette du Sorcier.

A ses pieds, Lily hurlait sa peine, entourée des bras impuissants de Serena Velsen. Hugo avait posé une main hésitante sur son épaule, et Lorcan regardait Ginny, comme la suppliant d'agir, de réfuter, d'affirmer que tout était faux, que James ne pouvait mourir.

Elle n'en fit rien, les yeux toujours braqués sur le journal plié dans sa main tremblante. Un doute persistait néanmoins. Lorcan n'avait pas tort. Même s'ils n'avaient plus de nouvelles de lui depuis des années, James restait leur fils. Officiellement, tout du moins. Ils auraient dû être prévenus. Ils devaient l'être, se répéta Ginny, inlassablement.

Elle ne l'avait pas vu grandir. Il ne pouvait pas mourir, maintenant, loin, sans qu'elle ne puisse pleurer sur son corps.

Elle refusait de voir la vérité.

La cruelle vérité de l'héritage.

Les fils de étaient traités ainsi. On leur imposait des responsabilités, des missions, des devoirs. On volait leur innocence, leur insouciance, leur liberté. Ils étaient à la merci des rumeurs, des ordres et des croyances.

C'était le prix à payer pour tous les fils de. James avait cru avoir le choix, il en payait aujourd'hui le prix, le poids de l'héritage.

ooOOoo

Ce jour-là, Rose arrivait gaiement chez Natasha, avec l'envie folle qu'occasionne le manque. En déplacement professionnel depuis deux semaines, elle comptait désormais les pas et les secondes qui la séparaient de sa meilleure amie lorsqu'elle fut stoppée par un cri.

Natasha, à n'en pas douter.

Un cri puissant, profond, guttural.

Un cri d'agonie, un cri de désespoir. Un cri qui la faisait trembler de peur.

Un cri qui en avait déclenché d'autres, ceux d'un tout petit bébé recevant de plein fouet le désarroi de sa maman.

Rose se précipita, ouvrant la porte sans se donner la peine de sonner ou de frapper.

Les pleurs du bébé provenaient de sa chambre, à n'en pas douter et pourtant, loin de se précipiter pour la border, Natasha paraissait indifférente aux pleurs de sa fille tout comme à l'irruption de Rose.

En chien de fusil sur le carrelage blanc, ses yeux noyés de larmes paraissaient vides de toute forme de bonheur, de toute forme de vie.

Ses membres tremblaient et elle gémissait.

Rose repéra la cheminée, éteinte, la corbeille à lettres, pas ouverte, le téléphone, posé loin de Natasha.

Les nouvelles venaient donc de la presse, de cette infâme Gazette dont le numéro spécial était posé contre le corps de Natasha.

Dans la chambre du bébé les pleurs redoublaient, de plus en plus aigus. Rose entra en trombe dans la chambre, prit sa filleule dans ses bras et la réconforta de douces paroles. Mais ça ne calma pas le moins du monde la petite Yulia qui cherchait sa maman des yeux. Songeant avec sagesse que la petite ne pouvait voir sa mère dans cet état elle la reposa dans son landau et activa la veilleuse animée que James avait confectionné pour elle, au terme de nuits de labeur.

Dans le salon, Natasha n'avait pas bougé, son visage, ses cheveux et son pull rongés par les larmes, son corps renversé par de lourds sanglots.

Rose s'empara du journal, énervée, et crut défaillir en posant ses yeux sur la photo de son cousin, de son frère, étendu, blessé. Mort.

Alors Rose se laissa tomber à son tour, incapable de trouver les mots, incapable d'essayer de réconforter Natasha alors que son cœur semblait l'avoir lâchée.

ooOOoo

Prison d'Azkaban, Royaume-Uni

W. La même lettre gravée dans la pierre des dizaines de fois. Des centaines de fois. Des milliers de fois. La même lettre gravée sur le sol, le plafond. La même lettre sur le matelas, le drap, la couverture.

W. Une lettre, un insigne. Un emblème. Une obsession.

W. L'initiale du père, Wolfgang, mort au combat, mort à ses pieds.

W. La fierté du frère, Tom, mort au combat, mort à ses pieds. Mort de sa main. Mort pour ne pas survivre, mort pour ne pas connaître cet enfer, mort pour ne pas vivre enfermé toute sa vie. Mort pour ne pas voir la vie continuer sans but, sans objectif à atteindre.

W. Soif de pouvoir. Désir de vengeance.

Criminels, voleurs, violeurs, mangemorts, empoisonneurs, lui. Isolés sur cette île frappée par les flots.

Petites cellules de l'enfer, chambres froides, humides et sombres. Loin de la vie.

La vie était au dehors, la vie était loin, la vie était un privilège réservé aux héros, aux gens biens, à ceux qui ne s'étaient pas encore faire prendre. La vie leur arrivait par corbeau, chaque matin. La vie s'étalait sur papier mouillé, papier mâché, papier collé. La vie avait le goût de la bouillie servie pour le petit-déjeuner. La vie c'était le silence, alors que tous les détenus lisaient les nouvelles d'un monde dont ils avaient été exclus. La vie c'était l'odeur des navets trop murs, des navets trop cuits. La vie c'était Harry Potter qui arrêtait un méchant de plus, Albus Potter qui s'enfermait dans sa prison dorée, bien plus douce que la leur, Lily Potter qui élevait des créatures bien mieux traitées qu'eux, Ginny Potter qui courrait les matchs de quidditch, James Potter qui échappait toujours aux journalistes.

Mais pas ce jour. Pas aujourd'hui.

Aujourd'hui le journal était sec, lissé, affiché. Aujourd'hui les navets avaient volé au milieu des cris de joie. Aujourd'hui les détenus se moquaient, se réjouissaient. Le Survivant, le Sauveur, le héros national, avait perdu son héritier. Vengeance. Jubilation. « Qu'il souffre, le Sauveur ! ». Et que soient bénis ceux qui ont tué son fils.

Lui ne pensait pas à Harry Potter.

Lui pensait à peine à Albus Potter qui devait se réjouir d'être enfin héritier à la place de son défunt frère.

Lui pensait à Mael Thomas, Natasha Kandinsky, Malek Lespare, Amalthéa Delanikas, Nalani Jordan, Louis Weasley, Clifford de Woodcroft et à tous ces gamins stupidement courageux, bêtement valeureux, justiciers de pacotille, qui avaient suivi l'idéaliste James Sirius Potter.

Voilà où le courage et la droiture avaient mené l'Héritier. A une mort brutale.

Voilà comment était mort James Potter, la Clef du Rassemblement. Pathétiquement seul, loin de ses amis combatifs, de ses suiveurs utopistes.

En ce jour pluvieux, ce jour heureux, il avait échangé ses dernières noises contre un verre de vin. Un mauvais cru, une vinasse trouble et épaisse, qu'il dégustait pourtant avec bonheur. Face à l'unique fenêtre ridiculement petite de sa cellule, Elvis Zigaro buvait en hommage à son père, en souvenir de son frère, en remerciant la vie d'avoir exaucé son désir de vengeance.

Elvis Zigaro buvait pour Mael Thomas, dont il imaginait les yeux agrandis par l'effroi.

Elvis Zigaro buvait pour les Mac Cairill. Le fier descendant de Tuan Mac Cairill s'était endormi à tout jamais.

Elvis Zigaro buvait pour Susie Finigan, Pepper Warwick, Keanu Ganesh et tous ceux qui, à peine reçue la Gazette du jour, s'étaient mis à pleurer. Avant de courir chez l'amoureuse, chez le meilleur ami, chez les parents, même, peut-être, à la recherche d'une affirmation, d'une confirmation, avec l'espoir d'une négation.

Elvis Zigaro buvait pour tous ceux qui s'étaient dit « non, pas lui, ça ne peut pas être vrai ».

Elvis buvait pour l'isolement, la solitude, le désespoir.

Elvis buvait pour la mère qui n'avait jamais aimé son enfant, pour le père qui ne s'en était jamais occupé, pour le frère qui aurait tant aimé être le bourreau, pour la sœur qui se retrouvait seule. Seule aimante, seule normale d'une famille de dingues, d'une famille de fous, d'une famille toujours brisée, à jamais traumatisée.

Elvis Zigaro buvait pour Natasha Kandinsky, roturière trop fière qui avait perdu l'amour de sa vie.

Elvis Zigaro buvait pour les enfants de James Potter. Ceux qui étaient sans doute nés à l'abri des journalistes, ceux qui étaient peut-être en chemin et ne connaîtraient jamais leur père, ceux qui ne viendraient jamais au monde.

Elvis Zigaro buvait à la vie et à l'espoir qui s'étaient éteint en même temps que les yeux de James Sirius Potter.


FIN. Cette même fin qui prend la poussière depuis des années et dont j'avais finis par oublier l'existence. Je n'ai pourtant jamais cessé de penser à cette histoire, jamais cessé d'écrire non plus. D'autres histoires, plus courtes, moins sombres, différentes et semblables à la fois. Et la suite de cette histoire, que j'ai finalement décidé de poster. Je ne sais pas si quelqu'un passera par là, après tout ce temps mais si c'est le cas je vous espère en forme et vous dis à très bientôt. Mlle PdC