Couchée dans son lit, Guenièvre essayait tant bien que mal d'échapper aux piqûres d'insectes en attendant Lancelot. Le pan de tissu blanc s'écarta enfin, et il entra, lui souriant comme il le faisait d'habitude. Les lèvres de la reine s'étirèrent à leur tour, mais faiblement, poliment.

« Ça va mon amie? » lui demanda Lancelot en lui prenant la main.

Elle le regarda, eut envie de lui dire que non, ça n'allait pas; qu'elle était malheureuse ici, avec lui. Pourtant, comme à chaque fois, elle éluda la question d'un petit sourire timide. Il embrassa sa joue, lui souhaita bonne nuit, et s'allongea. Guenièvre le regarda s'endormir en quelques secondes, se demandant comment il arrivait à être si paisible, si sûr de lui, et d'elle. Son amour pour elle le consumait tellement qu'elle en était effrayée. Pourtant, quand elle avait quitté Kaamelott et Arthur, elle avait été tellement sûre de son choix: Lancelot représentait l'amour qu'Arthur ne lui avait jamais apporté, la liberté à laquelle elle avait toujours aspiré, l'absence de responsabilités qui lui avaient toujours pesées depuis qu'elle était reine. Mais l'euphorie des débuts s'était bien vite dissipée avec la réalité de la vie au camp, de la vie avec lui. Guenièvre avait commencé à faire des rêves étranges, obsédants, qui la faisait redouter l'arrivée de la nuit, bien plus encore que les bruits terrifiants de la forêt, et ces maudites piqûres d'insectes. Avec un long soupir las, elle s'allongea aux côtés d'un Lancelot toujours endormi, lui tourna le dos et ferma les yeux avec une appréhension certaine.

Elle était dans une clairière, entourée d'arbres, magnifique; un petit sentier représentait la seule issue pour quitter l'endroit. Alors qu'elle s'en approchait, elle vit qu'il menait droit à Kaamelott: le château se profilait à l'horizon. Malgré la beauté de l'endroit où elle se trouvait, elle s'avança sur le sentier, pour rentrer chez elle. Guenièvre recula soudainement alors qu'une meute de loups l'encerclait. Ils étaient magnifiques, couverts d'une fourrure d'un blanc immaculé, mais leurs crocs dénudés et leurs regards, bleus mais haineux, ne laissaient aucune place au doute quant à leurs intentions. Celui qui semblait être le chef de la meute, et qui arrivait par le sentier lui-même, émit une sorte de signal pour les autres, et ils formèrent un cercle autour d'elle, se rapprochant de plus en plus en grognant. Prise de panique, elle essaya de se défendre, sans succès, ne faisant qu'accentuer leur colère, et le leader lui sauta soudainement à la gorge.

À Kaamelott, Arthur s'éveilla d'un énième cauchemar: il ne se redressait pas en hurlant, n'était même pas en sueur; il ouvrait juste les yeux et s'asseyait sur le bord du lit, comme toutes les nuits. Avec un soupir, il baissa la tête, tentant de chasser la violente migraine qui l'avait pris. Arthur sursauta en sentant une main caresser son dos.

« Sire? »

La voix de Mevanwi s'éleva derrière lui.

« Encore un mauvais rêve? »

« Ouais » Arthur marmonna.

« Venez » elle attrapa son bras, le tirant vers elle. Il se dégagea sèchement.

« J'ai besoin d'air » il se leva et quitta la chambre sans un regard pour elle. Dans les couloirs, il attrapa une torche, et espéra ne croiser personne alors qu'il montait sur les remparts. Il aurait pu aller voir une de ses maîtresses, mais il n'en avait aucune envie: tout ce qu'il voulait, c'est être seul. Personne ne comprenait ce qui lui arrivait à part lui-même: au départ, ses cauchemars lui avaient parut sans importance, ou plutôt comme une remontrance de son subconscient pour avoir laissé partir Guenièvre sans réagir. A l'époque, son départ lui avait semblé être tellement agréable: enfin, il pouvait être avec Mevanwi, sans se cacher. Leur passion naissante avait été si idyllique, au début du moins; par bien des aspects, celle qui avait officiellement remplacé Guenièvre en tant que reine de Bretagne depuis qu'Arthur avait procédé à un échange d'épouses, lui rappelait Aconia. Peut-être que c'est ça qui lui manquait, après tout: Aconia, Rome, le temps où il n'était pas roi, où il était heureux. Les cauchemars avaient commencé dès le soir du fameux échange. Il pourchassait des ombres blanches, semblables à des spectres, qui le conduisaient à Guenièvre, encore et toujours Guenièvre. Au départ, il n'avait pas compris pourquoi il rêvait d'elle, mais, avec ce que lui avait raconté Karadoc, il avait compris de plus en plus: les ombres blanches, c'était Lancelot. Le blanc de ses tenues, le blanc, symbole de pureté, de ses intentions, de sa noblesse, de son cœur soi-disant pur. Guenièvre était en danger dans son campement. Il ne pouvait pas ignorer tous ces signes qui le pressait d'aller la chercher, d'aller la sauver. Plus encore que tout ce qui se passait dans le royaume, plus encore que le bannissement de la dame du Lac, c'était les avertissements de son propre corps, de son propre cerveau qui l'empêchait de dormir, qui le torturait.

Une fois sur les remparts, il s'appuya aux pierres fraîches de la forteresse et regarda au loin, vers la forêt, vers le camp de Lancelot, et il prît sa décision.

Il fallait qu'il la sauve.

Il fallait qu'il aille la chercher.