Encore une fois, merci pour les reviews ! Vous êtes chouettes !
Comme annoncé précédemment, ce chapitre-ci sera un peu court, il s'agit surtout d'un chapitre de transition et je vais essayer de poster le suivant rapidement pour compenser (si vous le valez bien).
Bon, je vous le dit quand même : ce passage entre Frérin et Thorin n'était absolument pas censé être publié, ça c'est un peu décidé au dernier moment parce que, du coup, ça me permet de mieux gérer la chronologie des chapitres suivants. J'ai bien aimé l'écrire et j'aime bien ce qu'il représente pour les deux frères, mais voyez le comme un bonus.
oOo
— C'est pas là non plus, apparemment...
— Quoi ! Mais comment est-ce possible ? Je suis pourtant quasi certain qu'il y a un grenier dans cette maison !
Thorin leva les yeux au ciel et referma la porte de la pièce. La maison de Frérin comptait quatre étages, plus une cave et, à en croire le propriétaire des lieux, un grenier dans lequel seraient entreposés toutes ses affaires pour les sports d'hiver.
— Elles sont peut-être dans une salle du quatrième étage. . .
— Non, je te jure qu'il y a un grenier, tout plein de poussière, un hibou et même un vieil escalier chelou et tout ! Je ne comprend pas. . .
— Dis moi, t'es certain qu'on est au quatrième étage, là ?
— Non, pourquoi ?
— Mais parce que... Frérin... C'est ta maison, pas la mienne.
— Et alors ? C'est toi qui as voulu passer devant, je t'ai suivi sans regarder le nombre d'escaliers qu'on montait ! Je ne vis qu'aux deux premiers moi ! T'imagines pas le calvaire après pour le ménage et tout !
— Effectivement, vu sous cet angle...
Thorin se mit en marche dans le somptueux couloir en admirant les vieilles décorations. Il était clair que l'étage était inhabité et le plus vieux ne serait même pas étonné d'apprendre que c'était la première fois que Frérin y passait autant de temps. Mais, plus que des soucis d'entretient, il comprit sans aucun mal la véritable raison d'un tel abandon.
Lui qui, depuis quelques jours, tentait de rattraper avec acharnement tout ce dénigrement qu'il avait eu toute sa vie envers Frérin, trouvait que cette somptueuse demeure était à l'image de son frère.
Magnifique, solide et tape à l'œil vue de l'extérieure. Finement ouvragée, parée de meubles raffinés, à la décoration subtile et insolente au premier étage, celui qui accueillait les quelques invités du blond. Un premier étage chaotique, monstrueusement bordélique qui camouflait tout ce qui pourrait paraître plus ou moins intime, plus ou moins différent et qui clamait à ceux qui s'y aventuraient que sous sa façade, Frérin était vivant et bouillonnant. Encore un mensonge. Un mensonge décrié par les deux derniers étages. Vides.
Frérin avait peur de ce vide et pourtant, il le côtoyait tous les jours et vivait avec. Peut-être parce que celui là, contrairement à celui qui était en lui, avait une chance d'être un jour comblé.
Inconsciemment, le brun fit glisser son bras autour de la taille de son frère et l'attira à lui alors qu'ils se dirigèrent vers l'extrémité du couloir. Ils venaient de faire une à une les cinq pièces de l'étage et toutes étaient monstrueusement vides, même Thorin en eu la chair de poule. C'était la première fois qu'il visitait ainsi la maison de son frère et il se demanda ce qu'il aurait bien pu en penser s'il s'y était aventuré ne serait-ce qu'une semaine plus tôt, aurait-il été surpris ? Touché ?
Là, il se sentait simplement triste, triste et furieux contre lui même d'avoir été négligent à ce point. A l'instar des deux premiers étages, Frérin lui avait toujours donné l'impression d'être quelqu'un de tout à fait normal, plus ou moins. Mais maintenant qu'il avait conscience de ce vide, tout était chamboulé.
— Ha, tient, un escalier, on était donc au troisième étage.
Thorin fronça les sourcils et préféra taire le fait qu'il avait bien compté deux paliers avant celui là. Mais après tout, si Frérin était persuadé que sa maison ne comptait que quatre étages, ça n'allait pas être lui qui lui apprendra qu'en réalité, il y en avait un de plus et il laissa Frérin passer en tête pour monter les marches. De marbre, bien entendu, les marches étaient en marbre, comme le sol de la demeure, évidemment.
Le dernier étage était identique aux deux autres, deux grandes pièces à droite et trois de taille honorable à gauche, toutes fermée par des portes de noyer.
— Donc, heu. . . d'après mes souvenirs, l'escalier du grenier est fermé par une porte au bout du couloir !
Muet, Thorin haussa un sourcil narquois et allait emboiter le pas de son frère, mais un courant d'air attira son attention sur l'une des portes de gauche et, distraitement, il l'ouvrit pour vérifier qu'aucune fenêtre n'était ouverte. Il se figea, les yeux écarquillés. Il y avait bien une fenêtre ouverte, ou cassée, plutôt, depuis un bon nombre d'années, apparemment. Du lierre recouvrait les murs de la salle, les feuilles qui y avaient pénétrés par le hasard du vent s'étaient décomposées et avaient fait un tapis d'humus sur lequel poussaient de ravissants champignons, de la mousse, de l'herbe et même quelques arbres, encore très jeunes. Et là, dans cette jungle miniature, folâtraient gaiment une très mignonne famille d'écureuils, trois petits qui chahutaient autour de leur mère. Attendri, Thorin admira cette scène qui n'avait pas sa place au cœur d'une respectable maison du centre ville, mais la voix angoissée de Frérin s'éleva dans le couloir.
— Ho non… Thorin, il est là !
Le plus vieux soupira et referma doucement la porte avant de se tourner vers le blond excessivement crispé qui tremblait de tout son corps, tentant vainement de rester brave face à un petit écureuil qui était innocemment occupé à mâcher consciencieusement une copie couverte de la fine écriture du blond.
— Dis moi, Frérin, ce ne serait pas ton devoir sur la manière dont le concept d'erreur permet de mieux comprendre la faute ?
— Si. Tu me crois, maintenant, quand je te dis que si je ne l'ai pas rendu, ce n'est pas parce que je ne l'ai pas fait, mais parce qu'il s'est fait kidnapper par l'écureuil ?
Désabusé, Thorin observa l'animal qui hantait la maison de son frère d'un regard indéchiffrable.
— Frérin, ton devoir de philo est en train de se faire manger par un écureuil...
— Que veux-tu que j'y fasse ?
— Tu comptes le laisser faire ?
— Je ne fais pas le poids face à lui. Tu ne te rends pas comptes Thorin, cet animal est un monstre.
— Ha.
Un déchirement sinistre se fit entendre alors que le monstre en question s'appliqua à mettre la copie en charpie et Frérin poussa un soupir à fendre l'âme qui amusa Thorin.
Le plus vieux déposa un baiser sur le front du blond pour le réconforter et décida de passer sous silence la découverte qu'il venait de faire dans la première pièce, car les réactions de Frérin face à un écureuil étaient aussi spectaculaires que celles de Dis face à une araignée. Puis ils se figèrent tous les deux lorsqu'ils entendirent un son totalement incongru en ce lieu. Un éclat de rire, qui n'était pas le leur.
— Tu as des invités ?
Les sourcils froncés, Thorin regarda son frère se jeter la deuxième porte de gauche pour l'ouvrir brusquement.
— Mais... Qu'est-ce que vous faites là, vous ?
Orianne, Faramir et Pippin restèrent figé quelques secondes, les yeux écarquillés et se retinrent de justesse de poser la même question à Frérin.
Thorin profita de l'état de choc général pour admirer ce qui semblait être le QG des plus jeunes. Salle douillette, emplies de vieux canapés et de coussins, des posters aux murs, une table branlante sur laquelle gisait un jeu de carte, un frigo et même un micro onde, sans oublier la chaine Hifi dernier cri qui diffusait du Blink-182 en musque de fond.
— Ba, Frérin, tu ne te rappelles pas ? C'est toi qui nous a donné les clés de la petite porte de derrière et qui nous a dis qu'on pouvait venir quand on voulait si on avait besoin de disparaître quelques heures.
— Mais... Et vous venez souvent ?
— Tous les jours ! Un peu moins en ce moment parce que c'est les vacances, et puis Kili est au ski, mais on adore cet endroit.
Thorin haussa un sourcil en dévisageant un à un les lycéens qui squattaient sans aucune gêne la maison du riche héritier. Ca, pour une surprise... Frérin avait un don pour surprendre son frère, c'était inné. Depuis ce jour où Thraïn lui a mis une claque retentissante lorsqu'il avait appris l'échec du blond au bac, ce dernier passait sa vie à surprendre le plus vieux.
Thorin n'avait pas tord lorsqu'il affirmait que cette maison était à l'égal de son propriétaire, parce qu'une fois passé ces deux étages de vide total, on se retrouvait dans un lieu dénigré de tous qui recelait de salles et d'habitants tous aussi improbables les uns que les autres.
Une fois de plus en moins de trois jours, Thorin en vint à remettre en question tout ce qu'il pensait savoir sur Frérin et fut soudain curieux de voir ce que cachaient les trois prochaines salles. Sans un mot, il fit sortir son frère, referma la porte, avant de le pousser vers la troisième porte de gauche.
Un escalier, rien d'autre. Vieux et poussiéreux.
Thorin pénétra dans la salle tandis que Frérin resta sur le pas de la porte, déboussolé.
— Thorin, je crois qu'en fait, je ne suis jamais venu dans cette partie là de ma maison.
— Je sais.
Amusé, le brun fit demi-tour pour prendre la main de son frère et il la porta à sa bouche pour l'embrasser avant de le trainer derrière lui. Heureux de découvrir cet étage en même temps que Frérin, heureux de voir que, des deux, le blond était le plus surpris.
Ils montèrent doucement les marches qui craquèrent allègrement et se retrouvèrent dans la deuxième partie du grenier, peuplée simplement d'ombre et de poussière. Un léger mur le séparait de la part que connaissait Frérin et qui, de toute évidence, était desservie par un escalier qui partait du quatrième étage.
Un bruissement d'aile les accueillit et le grand duc qui vivait en ces lieux poussa un hululement indigné.
— J'y crois pas, je devrais leur faire payer un loyer à tous ces squatteurs, c'est chez moi bordel !
Thorin esquissa un sourire amusé et se dirigea vers la lucarne entrouverte sous le regard inquisiteur de l'oiseau nocturne qui observait les faits et gestes de ses visiteurs.
— Viens voir, la vue est sublime.
Frérin, qui était déjà en train de se chamailler avec le grand duc qui refusait de bouger malgré les cailloux que lui lançait le jeune blond, se tourna vers son frère et pris le temps d'admirer la silhouette bien faite qui se dessinait en contre jour. Il le rejoignit ensuite en ronronnant de se savoir unique possesseur de ce type et se coula dans l'étreinte puissante que lui proposa le brun pour admirer la ville qui s'étendait à leurs pieds.
— A ton avis, que va t-on trouver dans les deux autres salles ?
— J'en sais rien, c'est chez toi, pas chez moi.
Un sourire doux étira les lèvres du blond et Thorin en fut charmé.
— C'est bizarre, mais jusqu'à aujourd'hui, je n'avais jamais considéré cette maison comme la mienne...
— Qu'en est-il de maintenant ?
— Je sais pas. Mais parcourir toutes les pièces comme ça, avec toi, c'est drôle, j'ai l'impression de la découvrir. Quand j'ai fait la visite d'achat, je me foutais complètement du nombre de pièce qu'elle avait ou même du nombre d'étage, elle était grande, belle et loin du manoirs de papa, cachée dans le centre ville comme un... havre. Mais je pensais que je repartirais un jour, alors je me disait que ce n'était qu'une planque en attendant.
Thorin acquiesça et pressa son petit frère contre lui sans chercher à prendre la parole. Il comprenait. Il ne prit même pas la peine de formuler le flagrant parallèle qu'il remarquait depuis le début de cette visite entre ce qu'ils découvraient de la demeure et ce que lui avait appris sur son frère ces derniers jours.
Sans se concerter, ils firent demi tour.
Frérin ne résista pas à la tentation d'approcher le grand duc. Il se prit un coup de bec acéré sur le doigt et un sourire narquois de Thorin qui ne rechigna pas à prendre sa main pour porter la petite blessure à ses lèvres avant de pousser son frère vers l'escalier pendant que celui-ci promettait à l'oiseau impassible qu'il reviendra avec ses couteaux en céramique.
Ils revinrent dans le couloir vide dont le sol était jonché des morceaux déchiquetés de la copie de philo et ils se dirigèrent vers la première porte, réservant la plus éloignée de l'escalier pour la fin. Frérin posa la main sur la poignée et ils échangèrent un regard poignant avant que le blond n'enclenche l'ouverture. Ils restèrent sans voix, encore une fois.
Encore une fois, Thorin fut profondément surpris, et choqué, surtout, par l'occupant de la quatrième chambre.
Il resta figé sur le pas de la porte et ce fut Frérin, la gorge sèche et le cœur battant, qui s'approcha du meuble pour attraper délicatement le drap qui le recouvrait, sans cacher son identité. D'un geste souple, le blond fit voler le tissu et la quantité phénoménale de poussière qu'il avait amassé brouilla l'air un instant et Thorin s'adossa au mur, une main plaquée sur sa bouche, quand il comprit que l'émotion était en train de lui ravir la maitrise qu'il avait de son corps.
Un piano à queue, sublime et rutilant, mais pas n'importe lequel.
En lettres dorées sur le bois d'ébène dansait le nom de sa défunte propriétaire Gabrielle Gallet, marié Durin, morte en donnant la vie. Une inconnue dont Thorin n'avait jamais fait le deuil.
Le brun inspira profondément et il ne reconnue pas sa voix lorsqu'il s'exprima enfin:
— Je... Je pensais que papa l'avait fait bruler...
Sans voix, laissant ses mains parcourir le bois d'une qualité exceptionnelle, Frérin secoua négativement la tête.
— Je l'ai... démonté pour le garder... Je ne pouvais pas me résoudre à... C'est un coup de Dis, ça, encore. Je lui avais confié... Parce que, à l'époque, je vivais encore chez papa... Et comme d'habitude, elle ne prévient personne de ses initiatives...
Avec une douce dévotion, le blond caressa le couvercle et le souleva pour dévoiler les dents d'ivoire. Thorin s'approcha enfin et, curieux, appuya sur une touche. Il grimaça lorsque le son qui en sortit sonna étouffé, faux et désagréable à l'oreille.
— Il ne vaut plus rien. C'est pour ça que papa voulait s'en débarrasser, le son est mort avec maman, elle seule était capable d'en tirer quelque chose. Parait-il qu'il a été fait sur mesure. Pourquoi as-tu tenu à le garder ? Ce n'est tout de même pas en mémoire de Gabrielle ? Cette femme n'est personne pour toi.
Frérin haussa les épaules et posa ses mains sur le couvercle pour l'abaisser doucement. Il tonna majestueusement et le blond allait se détourner en en haussant les épaules, mais il s'immobilisa et hésita quelques instants, avant de l'ouvrir à nouveau et de s'asseoir sur le siège poussiéreux qui lui faisait face.
— Je crois que ce piano a une âme.
Tendrement, Frérin posa son doigt sur la touche que Thorin avait essayé et, sans hésiter, appuya. Le son qui jaillit de l'instrument était sublime, pur et clair. Rompant le silence comme le craquement d'une branche gelée dans un matin givré ou une goutte d'eau qui s'écrase sur un lac souterrain. Thorin écarquilla les yeux lorsque son frère fit danser ses doigts, réveillant les touches endormies qui sonnèrent joliment.
— Comment fais-tu ?
Interloqué, Thorin posa de nouveau ses doigts, accoutumés à sortir les plus belles mélodies s'ils venaient à caresser une harpe, sur les touches, mais il ne parvint pas à en faire sortir la moindre sonorité, un bruit, au mieux.
— Je n'en sais rien, ce piano a été mon premier ami, tu sais. Je l'ai découvert quand il était encore dans la salle de musique du manoir. Je venais en secret pour jouer avec...
— Tu avais quel âge ?
— Trois ans, au plus, je venais de rentrer en maternelle et j'atteignait à peine les touches.
— Je ne savais pas que tu étais capable de le... Je pensais qu'il était là pour la déco, à vrai dire, je pensais sincèrement qu'il ne marchait plus, même Dis n'arrivait pas à jouer dessus. Et... j'étais persuadé que tu détestais jouer de la musique.
— Tu ignores beaucoup de choses à propose de moi, Thorin. Et même sur ce point, tu te trompes, ce n'est pas jouer de la musique que je déteste...
Frérin montra gravement le piano du menton avant de continuer d'une voix basse :
— Ta mère était une très grande musicienne, et elle vous a légué ce don à Dis et toi... C'est d'ailleurs dommage que vous aillez arrêtez de jouer, voir ta harpe prendre la poussière comme ça, je trouve ça triste... Mais bon, je pense que Maman ne voulait pas que je sois en reste et puis elle a remarqué que je m'intéressais au piano mais... Ce fut un calvaire... Le solfège, les gammes... Mais le pire, c'était d'utiliser un autre piano que celui là, jouer sur l'ancien de Dis était un cauchemar. C'est parce que je suis... différent, je pense.
— Le terme «Génie» te rebute ?
Frérin haussa les épaules et posa distraitement un doigt sur un Fa. La note pure vibra un long moment avant de céder la place à un nouveau silence.
— C'est pourtant ce que tu es Frérin, tu n'es plus obligé de le cacher, de l'étouffer, de mentir... Cette personnalité que tu t'es créée pour te protéger des autres... Ce jeu que tu joues au quotidien... De quoi as-tu peur ?
Frérin fronça les sourcils, troublé par la tirade de son frère.
— Je n'en sais rien, je ne me suis jamais posé la question.
Thorin leva les yeux au ciel et s'abaissa pour embrasser les lèvres de son frère.
— Encore un mensonge... S'il te plait, Frérin, j'aimerai t'entendre jouer.
Le blond écarquilla les yeux en entendant la requête abrupte et sonda son frère du regard.
— Jouer ? Comme : moi je joue et toi tu m'écoutes ?
— Ca te pose un problème ?
Frérin se tut quelques instants pour réfléchir à la question et Thorin en profita pour s'approcher de la bibliothèque qui ornait le mur, non surpris d'y trouver toutes les méthodes de Dis et les nombreuses partitions pour piano qui avaient appartenues à sa mère. Curieux, il s'empara de quelques feuilles pour étudier les annotations que Gabrielle y avait laissé.
Frérin se leva et le rejoignit pour se presser à son dos et l'enlacer tendrement.
— Cette femme était une acharnée, je ne la connais que par ces annotations, j'ai d'ailleurs beaucoup appris en les lisant, mais je pense que tu tiens d'elle...
— Si tu le dis...
Frérin sentit sans mal que son frère n'avait aucune envie de parler de celle qui avait fait de lui un orphelin alors il se tut et écarta de son nez les longues mèches brunes pour poser ses lèvres sur la nuque exposée.
— Tu veux que... Je te joue quelque chose en particulier ?
— J'ai une idée, oui, laisse moi cinq minutes.
Thorin fouilla rapidement les partitions, amusé de voir que sa sœur les avait savamment rangé non pas par ordre alphabétique, mais chronologique. Cherchant un compositeur dont il ne connaissait que le siècle, et un morceau dont il ne connaissait que le nom, il mit un peu de temps pour trouver ce qu'il cherchait parmi les innombrables feuilles volante. Il la trouva enfin et montra les quatre pages de partition annotées et gribouillés non pas par la plume de sa mère, mais par un feutre d'enfant déterminé à la maitriser du bout des doigts.
Lorsque Frérin vit de quoi il s'agissait, son visage n'exprima aucune émotion, pourtant Thorin savait qu'il était profondément intrigué par le choix.
— La K310, rien que ça...
— Trop compliquée pour toi ?
Frérin répondit au sourire narquois de Thorin par un haussement de sourcils dédaigneux e s'empara de la partition sans un mot. Le plus vieux le suivi, amusé, et le regarda s'asseoir face au piano en faisant craquer ses doigts.
— Rien n'est trop compliqué pour moi !
— Montre le moi.
— Contre un baiser.
Ce fut au tour de Thorin d'hausser un sourcil et il lança un regard indéchiffrable à son frère qui lui envoya un sourire mutin. Le plus vieux craqua et s'approcha de Frérin pour prendre son visage en coupe et il s'appliqua à payer le prix demandé, jusqu'à ce que le souffle vint à leur manquer. Il resta contre ses lèvres pour murmurer d'un ton taquin.
— Ca te suffit ou bien dois-je me montrer plus... Convaincant ?
— Je veux bien...
Thorin caressa tendrement ses lèvres des siennes avant de se redresser.
— Joues d'abord, on en reparle après.
— Tsss.
Frérin se tourna vers le piano et posa ses doigts sur les touches qu'il pianota distraitement, entamant le premier mouvement avec une nonchalance insolente.
— Que sais-tu de cette Kochel, Thorin ?
Les yeux rivés sur les doigts qui dansaient avec une paresse qui contrastait violemment avec l'agilité et la vitesse qu'ils démontraient, Thorin haussa les épaules. La mélodie le fit revenir plusieurs années en arrière. La salle de musique du manoir où vivait encore Thrain jouxtait la bibliothèque dans laquelle Thorin avait passé beaucoup de temps. Il était donc le mieux placé pour savoir à quel point Frérin s'était acharné sur cette Kochel en particulier. Tous ses temps libres, le blond les avait passé sur le piano de Dis à essayé de maitriser la huitième sonate en A mineur. Celle qui était réputée pour être la plus difficile de toutes les Kochels que Mozart avait légué à ses disciples.
— Je sais qu'elle t'a donnée beaucoup de fil à retordre.
— Elle est très exigeante, effectivement. Mais sais-tu pourquoi ?
Thorin secoua négativement la tête, impressionné de voir avec quelle nonchalance Frérin faisait voler ses mains agiles sur le clavier, le tout sans louper un seul temps, sans faire la moindre fausse note. Juste, parfait.
Le blond entama le deuxième mouvement, Andante. Bien plus doux et lent que l'Allegro, mais plus touchant, comme une chanson chanté par une mère aimante pour calmer les pleurs d'un enfants. Encore une fois, le jeu était parfait, Thorin fut simplement un peu déçu de constater que la mélodie quoique très belle, sonnait creux et se contentait simplement d'être excellemment bien joué. Le piano de Gabrielle embellissait conséquemment la beauté de la sonate, mais aux oreilles de Thorin, il lui manquait encore quelque chose. Une âme, celle de Frérin. Le blond se contentait de jouer distraitement et, ses doigts ayant tellement travaillé ce mouvement, ils bougeaient sur le clavier sans qu'il n'ait à les diriger, il en profita pour instruire son grand frère.
— Il s'agit de la sonate la plus sombre que Mozart n'a jamais écrite de sa vie. Elle est née à la mort de sa mère, alors que son père le blâmait d'en être le responsable. C'est la période où il a le plus souffert.
— Je l'ignorais.
— Il a mis toute sa douleur dans la confection de cette œuvre.
Soudainement, le deuxième mouvement laissa la place au troisième, presto, celui qui avait offert sa renommée à cette pièce. Somptueux, sombre, hanté et toujours sans faute.
Les mains, pâles et agiles, faisaient chanter le piano de Gabrielle, mais c'en fut trop pour Thorin qui, excédé, attrapa la partition et Frérin cessa de jouer, les yeux écarquillés par la surprise.
— Qu'est-ce que-
— Je t'ai demandé de jouer du piano, pas de refaire à l'identique ce que tu as entendu des cassettes de Gabrielle !
— Que veux-tu dire ?
Thorin rangea les partitions avant de se tourner vers son frère.
— Ce... piano et cette Kochel ont une âme... Ce que tu viens de faire était somptueux, Frérin, sincèrement. Mais je n'ai aucun mal à sentir que tu détestes ça, que c'est simplement robotisé... Tu ne joues pas, tu copies.
Le blond fronça les sourcils, sans comprendre, mais son trouble s'évapora bientôt lorsque les lèvres de Thorin vinrent paresseusement caresser les siennes.
— Un jour... Tu joueras pour moi...
— Et toi pour moi...
Avec un sourire qui se refléta dans ses yeux gris, Frérin se leva et couvrit le piano et suivit son frère qui l'attendait dans le couloir. Ils se rendirent devant la cinquième porte.
Sans un mot, Thorin s'effaça pour laisser à son frère l'honneur de pénétrer en premier dans la salle, mais Frérin hésita, puis se retourna.
— Je ne sais pas si... J'ai vraiment envie de découvrir cette chambre maintenant... C'est peut-être une simple pièce vide, ou bien un salon poussiéreux...
— Tu as peur d'être déçu ?
— Un peu.
Thorin haussa un sourcil mais ne répondit pas. Il se contenta d'attraper la taille du blond pour l'attirer à lui afin de lui grignoter avidement le lobe de l'oreille, la nuque puis l'épaule avant de susurrer :
— Peut-être recèle t-elle un trésor, il paraît que ces vielles maisons en sont remplies...
— Je ne veux pas le savoir, tu sais à quel point j'aime les mystères ! Je veux que cette maison en possède un !
— Tu ne tiendras pas trois jours avant de revenir ici et ouvrir cette porte, j'en suis certain : ta curiosité est insatiable...
Piqué par le ton taquin qu'utilisa le brun, Frérin se raidit et croisa les bras sur sa poitrine, les sourcils froncés.
— Je te paris ce que tu veux que ce n'est pas le cas : Jamais je ne franchirai cette porte !
— Ce que je veux ?
— Le moindre de tes désirs...
— Ce n'est pas déjà le cas ?
La voix de Thorin s'était considérablement aggravée et le souffle chaud renvoya des frissons dans l'échine du plus jeune qui continua d'une voix moins ferme.
— Non, ce n'est pas le cas.
— Tu es sûr ?
La voix déjà grave s'assourdit plus encore et Frérin se tordit inconsciemment lorsque les mains habiles se faufilèrent sous ses vêtements pour caresser sa peau. Pressé contre le corps puissant de son frère, soumis à ses doigts, son souffle et ses lèvres, le jeune blond tint bon de longues minutes sans céder à cette douce torture, aussi attisant qu'exacerbant, puis il se sépara de Thorin, bien plus essoufflé qu'il ne voulait l'admettre.
— J'en suis certain.
Puis il planta là son amant et se dirigea d'un pas raide vers l'escalier qui menait à l'étage inférieur, ses sens exacerbés par l'étreinte étaient parfaitement conscient que le regard qui suivait ses pas était tout sauf innocent, il parvenait même à deviner le sourire prédateur qui ornait les lèvres de son frère rien qu'à la démarche qu'usa celui-ci pour lui emboiter le pas.
oOo
Allongé sur son lit, sur le dos, Dwalin soupira profondément et jeta un coup d'œil morne à la neige qui tombait à l'extérieur.
D'un geste las, il haussa le volume de la musique qui sortait des chaines Hi-Fi et il s'assit en soupirant une nouvelle fois, jouant distraitement avec la pochette du CD qu'il avait gardé dans les mains. Il s'agissait d'un album collector du groupe dont il était fan depuis au moins une dizaine d'années et dont les musiques n'étaient même pas trouvables sur internet. Comment Orianne se l'était approprié, il l'ignorait, mais il était parfaitement conscient qu'elle n'était pas tombée dessus par hasard et qu'il ne provenait d'aucune boutique de la ville.
Il posa le cadeau de Noël que la jeune fille lui avait offert sur son matelas et se leva, attrapant sa tasse de café au passage, il s'approcha de la fenêtre pour observer la neige tomber en rythme avec la musique. Orianne avait du passer des jours à écumer différents points de vente pour mettre la main sur un tel album, et il n'osait pas penser au prix qu'il lui avait couté, à l'instar de tous les cadeaux qu'elle lui avait offert ces dernières années.
Comment avait-il pu être aussi aveugle ? Cette évidence qui avait certainement du sauter au nez même du client le moins régulier du Shari, toutes ces attentions, ces regards, ces hésitations…
Pour lui, qui avait été incapable de concevoir un seul instant qu'Orianne soit capable de développer le moindre désir envers lui, le moindre désir, tout simplement, la réalité lui faisait l'effet d'un uppercut.
Le pire, dans tout ça, c'était qu'il se rendait compte que si la lycéenne n'avait jamais osé une telle approche, ces quelques jours avant Noël, il n'aurait jamais pris conscience des sentiments qu'elle entretenait pour lui.
Il avait hâte de rejoindre ses cousins à la Montagne et se vider la tête, car son esprit désoeuvré ne pouvait se défaire des derniers instants qu'il avait partagés avec la jeune fille. Sa détermination, son regard, son désespoir, son goût… Et maintenant son absence.
Un ardent frémissement enflamma brièvement ses reins, mais il se reprit fermement et s'interdit d'y penser. Il était trop respectueux envers la jeune femme pour s'autoriser ne serait-ce qu'à visualiser ses courbes maintenant sensuelles, parfaitement conscient de ce que son esprit débridé pourrait faire d'une telle image.
Il voulait bien se rendre compte d'une chose : Orianne avait bien grandi et malheureusement pour lui, alors qu'il mettait toute sa volonté pour conserver l'image de la petite fille secrète et silencieuse qu'elle avait été, il ne pouvait empêcher à ses sens de s'embraser en se remémorant de quelle manière elle l'avait supplié de l'embrasser.
Et, bien qu'il cherchait à se persuader qu'il n'avait pas le droit de désirer une lycéenne de dix-sept ans alors que lui n'allait pas tarder à fêter ses vingt-neuf, Dwalin ne pouvait nier que, depuis leur brève étreinte, lorsque Orianne s'invitait dans ses pensées, c'était très rarement de manière chaste.
Il se détourna de la fenêtre pour s'approcher de son étagère et il jeta un coup d'œil sur le paquet emballé qui y gisait et il plissa les lèvres. Il se rendait compte que le cadeau qu'il lui avait soigneusement choisi, bien qu'il ne doutait pas qu'il soit parfaitement au goût d'Orianne, n'était absolument pas celui qu'elle espérait.
— Sale gamine… Ton cœur est trop fragile pour être donné à qui que ce soit… Que veux-tu que je fasse de ça ? A cause de moi, il a certainement déjà été fêlé une dizaine de fois
Encore une fois, il soupira. Puis, il prit le cadeau qu'il avait soigneusement emballé quelques jours plus tôt et en déchira l'emballage. Orianne se trompait lourdement lorsqu'elle estimait qu'il ne s'intéressait à ses livres que pour la forme, au contraire.
Même s'il n'était pas un littéraire, il aimait bien savoir dans quel genre d'épopée ou de romance se perdait la jeune fille et il était maintenant capable de discerner ses goûts en la matière. Il savait aussi qu'elle avait une très belle collection de livres anciens, vieux ouvrages aux caractères runiques originaires des royaumes miniers tels que la Moria ou Erebor. Collection dont elle était fière, même s'il restait encore de la place sur les étagères, dues à la rareté et au prix de ces ouvrages qui comptaient peu d'exemplaires, contrairement aux livres hérités de Valinor que l'on pouvait trouver à foison.
Celui qu'il lui avait trouvé était lui aussi rédigé en Kudzul, sobre, mais somptueux, possédant de belles planches illustrés et il complétait une série qu'elle avait entamée.
Il l'ouvrit pour effleurer les caractères qui y étaient inscrits et, encore une fois, il sentit une bouffée d'admiration se soulever en lui envers la jeune fille en se disant qu'elle était capable de déchiffrer ces runes oubliées.
Puis il posa le livre et alluma son ordinateur. C'était un beau cadeau, mais Dwalin estimait que la jeune fille méritait plus.
oOo
Merci d'avoir lu !
Il y a ici une référence flagrante au film "Piano forest", ceux qui l'ont relevé ont donc la chance d'avoir vu un très beau film d'animation japonaise.
Double trouble pour le prochain épisode !
Et puis aussi :
Noël n'induit pas forcément des cadeaux attendus et agréables, du moins, ça dépend de qui reçoit et de qui donne.
