— Tu as eu des nouvelles ?
— Pippin m'a appelé, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle.
— Très bien, je t'écoute…
— Ils ont retrouvé Frodo, enfin.
— Super. Et la mauvaise ?
— Quoi la mauvaise ? Je viens de te la dire.
Le cheval d'Eomer fit un écart lorsqu'un oiseau s'envola juste sous ses sabots, mais son cavalier s'en soucia à peine et, retenant un petit rire, il se tourna vers son fiancé qui gouvernait difficilement un jeune cheval, peu habitué à sortir en promenade.
— Alors, la bonne nouvelle ?
— Ils ont retrouvé la bonne route, ils seront là dans deux heures.
— A temps pour l'ouverture du dernier jour du procès… C'est pas trop tôt… La présence de Gandalf est devenue plus que nécessaire…
Merry ne répondit pas, trop occupé à calmer le poulain qui commençait à se cabrer impatiemment et, pour évacuer le trop plein d'énergie, Eomer lui proposa un petit galop. Profitant de la pente douce de la colline pour vite essouffler les deux jeunes qu'ils avaient sorti pour aider Théodred dans les débourrages, ils s'amusèrent à faire une petite course amicale, sans toutefois chercher à pousser trop fort.
Pour une fois, Eomer ne s'envolait pas sur son si fier Firefoot, l'étalon qui laissait derrière lui n'importe quelle monture qu'essayait de prendre Merry pour le suivre, quand il ne se trainait pas sur Windforlas. A la course, la jument ne faisait pas le moindre effort tant qu'elle n'y trouvait pas son compte.
Ce fut la raison pour laquelle le plus jeune fut ravi d'arriver, pour une fois, en premier avec ce petit cheval de quatre ans aux origines prestigieuses que même Théoden regardait grandir avec une grande attention.
Maintenant que leurs montures étaient plus calmes, ils bifurquèrent pour retourner vers les écuries en trottinant et, pensif, Merry parla soudainement:
— Maintenant qu'on est bientôt mariés… On pourrait peut-être commencer à penser aux enfants…
Le cheval d'Eomer se stoppa net et manqua de se dérober tant le sursaut de son cavalier fut violent, mais le blond reprit sa monture gentiment avant de répondre prudemment en se raclant la gorge :
— Je ne pensais pas aborder le sujet si tôt… Tu te doutes que… Hem. Ce ne sera pas si simple…
— Sûr… Surtout que Windforlas n'est plus à moi. Mais je suis certain que ta sœur accepterait de lui faire faire quelques poulains avec Firefoot pour nous !
Sans remarquer le brusque, mais discret, soupir de soulagement du plus vieux, il continua, perdu dans ses pensées :
— De toute façon, même si on essaie les grands prix l'année prochaine, elle commence à prendre de l'âge, je ne pourrai pas continuer indéfiniment avec elle. Quelques années en tant que poulinière lui feront du bien. Et je suis certain qu'elle nous donnera de superbes poulains !
Eomer se contenta de grommeler quelque chose et, vivement, Merry se tourna vers lui :
— Qu'as-tu dit ?
— Rien…
Le plus jeune lui lança un bref regard inquisiteur, puis haussa les épaules, faisant mine de ne pas avoir entendu le : « Je n'imagine pas pire jument d'élevage que cette carne de Windforlas… » Que son fiancé avait sournoisement glissé entre ses dents.
oOo
— Tu n'as pas cours aujourd'hui ?
— On est mercredi.
— Et alors ?
— Je commence à 10h30 et fini à midi.
Joyeusement, Orianne avait répondu à Dwalin en tambourinant de ses talons contre le nouveau bar sur lequel elle était assise. L'ancien lui manquait, certes, mais le nouveau avait bien plus de gueule.
Il était en marbre, déjà. Un beau marbre sombre taillé à la mode d'Erebor, d'où la pierre avait été commandée.
Ce même marbre avait été posé au sol, dans un carrelage lisse, au grand soulagement de Tauriel qui pouvait, enfin, cesser de pester contre l'ancienne moquette immonde et impossible à nettoyer. Les murs de pierre claire n'avaient pas soufferts de l'incendie, mis à part la teinte noire qu'ils avaient prise, et Dwalin les avait simplement repeint. Ou, plutôt, il avait demandé à sa serveuse de le faire et Orianne, serviable, avait donné un petit coup de main.
Mais Tauriel et la lycéenne n'avaient pas vraiment la fibre artistique, même si elles ne manquaient pas d'idées et de bonne volonté, alors, sans que le propriétaire du Shari n'ait eu l'opportunité de donner son avis, une étrange fresque d'art naïf couvrait maintenant le mur, là où il avait simplement demandé une seule couleur unie et pâle assortie au reste de la pièce.
Un pan du mur représentait des soldats qui se battaient contre un dragon. Du moins, c'était censé l'être. Dwalin, lui, ne voyait qu'une chèvre kaki avec des ailes, qui crachait des langues orange sur des bonhommes en bâtonnets montés sur des vache qui rit. Ils brandissaient des branches et avaient des smileys bienheureux qui leur servaient de face, le tout sur un fond vert dégueulasse qui jurait atrocement avec l'orange des flammes et la tâche bleue qui représentait le ciel.
Bien entendu, lorsqu'il avait dit ça aux deux artistes peintres improvisées, elles s'étaient vexées et avaient alors refusé de lui révéler ce qui était représenté sur l'autre angle. Toutefois, une chose était certaine : Ce n'était pas des brocolis souriants. Quand il avait fait l'erreur de le demander, il n'avait écopé que de deux regards noirs dégoulinants de mépris et de haine.
Il n'avait donc pas osé emmètre l'idée d'appeler un professionnel pour recouvrir ces horreurs et, face à la susceptibilité des deux femmes, il avait décidé d'accepter la chose et de se faire à l'idée que c'était ce qu'il verrait tous les jours dorénavant, sur son lieu de travail.
Son bar étant de pierre, il ne pouvait même pas le bouger de manière à tourner le dos à ces fresques qui seraient, il n'en doutait pas, la cause de nombreuses crises d'épilepsie futures parmi ses clients.
A part ça, Dwalin s'en sortait très bien.
Il avait tellement bien su profiter des assurances que certains disaient qu'il était peut-être l'auteur de l'incendie, car les bénéfices qu'il tirait de ce sinistre étaient énormes, mais peu se risquaient à évoquer l'idée. Surtout pas devant lui.
Après tout, la quasi totalité de ses clients, exceptés son meilleur ami et sa petite-amie, s'étaient trouvé sur le lieu au moment des faits. Alors personne ne voulait prendre le risque de dire à voix haute que le barman avait tellement peu de principes que rôtir ses odieux habitués pour grappiller plus d'argent était dans ses cordes.
Le Shari Vari était maintenant intégralement refait de fond en comble, il ne manquait plus qu'à déterminer la date de réouverture et, dans la mesure où Dwalin comptait sur Thorin pour participer activement à la pendaison de crémaillère, ça n'était pas pour maintenant. Car pour cela, il fallait que son cousin et meilleur ami soit au top de son moral, et donc qu'il ne soit pas plongé dans un procès malsain dont l'issue était encore incertaine et, surtout, que cesse cette séparation forcée avec son demi-frère, imposée par la situation, qui le rendait chaque jour un peu plus maussade.
— Et comme cette après-midi je n'ai pas cours, je pourrai venir au proc-
— Tu ne crois pas que tu devrais plutôt passer un peu de temps chez ta mère, petite demoiselle ?
Elle se tut et pinça soudainement les lèvres, lançant au barman un regard inquiet. Elle n'avait pas encore évoqué avec lui le fait qu'elle avait quitté le domicile familial depuis une dispute sur un certain sujet qu'elle préférait éviter. Mais le regard perçant que lui rendit son petit-ami lui fit comprendre qu'il était parfaitement au courant de la situation. Et qu'il n'approuvait pas.
Il y eut un court silence et elle pensait baisser les yeux en bafouillant une excuse plate, mais, peut-être était-ce du à l'influence de sa nouvelle colocataire, elle soutint ce regard si intimidant à la place.
— Je passerai du temps avec elle lorsqu'elle acceptera de me voir autrement que comme un poids à trimballer.
Son aplomb sembla plaire à Dwalin qui s'approcha d'elle jusqu'à poser ses mains sur ses cuisses, levant la tête pour la regarder dans les yeux :
— Ce n'est pas comme ça que moi je te considère
— Je n'ai pas dit que-
— Non. Tu n'as rien dit, effectivement. Rien du tout…
Elle sentit la déception dans sa voix et, comme des pétales de rose qui se fanent et qui tombent, sa détermination vacilla. Alors elle détourna le regard, mal à l'aise :
— Je voulais t'en parler.
— Quand ?
Elle marmonna quelque chose qu'il ne comprit pas et, insistant, il approcha encore, levant la main pour caresser sa joue et l'inviter à le regarder à nouveau dans les yeux :
— Orianne. Je comprends que tu veuilles te débrouiller toute seule et ne dépendre de personne. Mais tu aurais au moins pu me dire que tu ne vivais plus chez ta mère.
En réponse, elle haussa les épaules, affirmant d'une petite voix :
— Elle veut aller habiter dans les montagnes bleues… Elle veut que je l'accompagne. Tu as déjà Thorin à soutenir, je ne voulais pas… Alourdir tout ça.
— C'est pourtant ce que tu fais, Orianne… Qu'il y ait des problèmes du côté de Thorin ou non, je suis tout autant concerné par ton bien être. Je l'ai toujours été de toute manière.
— Je suis désolée, je ne-
Vivement, elle avait détourné les yeux, mal à l'aise, mais il s'approcha encore, la caresse de son doigt sur sa joue se fit plus tendre :
— Hey. Ce n'est pas de ta faute. Je veux simplement dire que je ne suis pas indifférent à ce que tu fais, Orianne. Certes, je ne suis plus ton baby-sitter et donc je ne suis plus censé te dire ce que tu devrais faire, ni même surveiller tes faits et gestes… Mais je suis ton petit-ami, maintenant, c'est pire… Tes fardeaux et tes peines, je compte les partager, que tu le veuilles ou non.
La boutade la fit sourire et elle porta sa main à celle du plus vieux qui était toujours sur son visage. Charmée, elle entrouvrit les lèvres et se pencha sur lui pour réclamer un baiser, mais, sans pitié, il se sépara d'elle en regardant sa montre :
— Tes cours commencent dans quinze minutes… Tu vas encore être en retard…
Elle soupira et pensa à se laisser glisser du bar pour s'en aller sans protester, mais elle se reprit et attrapa fermement l'épaule de Dwalin pour le faire à nouveau tourner vers elle. Plus haute que lui grâce à sa position sur le bar, elle le ceintura de ses jambes et, prenant son visage en coupe, elle se baissa pour embrasser ses lèvres. Il ne tenta pas de résister, au contraire. Mais, lorsqu'il posa ses mains sur sa taille pour approfondir le baiser, elle se sépara de lui et se laissa glisser de son perchoir en rétorquant fièrement :
— C'est Tauriel qui signe mes retards en ce moment !
— Je ne crois pas que cette psychopathe ait une si bonne influence sur toi…
En réponse, elle lui envoya un clin d'œil avant de grimper vivement les marches du Shari pour se rendre à l'école. Il la suivit du regard, plus charmé qu'autre chose, puis il retourna au rangement de la salle en secouant pensivement la tête :
— Foutue gamine…
Toutefois, il ne se passa pas beaucoup de temps avant qu'un fracas ne se fasse entendre à l'entrée du Shari, malgré le panneau « fermé » affiché sur la porte et, plus désabusé qu'autre chose, il passa derrière le bar pour attraper quelques verres en parlant d'un ton narquois :
— Ça alors… La coalition des glandus est de retour… Et tout le monde semble en vie, quel exploit…
D'une démarche fière, Boromir et Aragorn vinrent s'installer face à lui tandis que Pippin, Frodo et Sam allèrent se vautrer dans les canapés qui faisaient un angle et que Gimli et Gandalf se ruèrent sur le flipper.
— Ce fut la pire expérience de toute ma vie…
En grommelant, Legolas vint lui aussi s'asseoir au bar et Boromir lui donna un coup de coude en s'esclaffant :
— Allons, beau-gosse, c'était pas ce que tu disais quand-
Mais il ne put finir sa phrase car, dans un boum sonore, Legolas lui attrapa la nuque et lui claqua le visage contre le marbre de pierre. Lorsqu'il le lâcha, le gondorien resta un instant droit, puis il vacilla et s'écroula au sol comme une poupée de chiffon.
Dwalin haussa un sourcil curieux, mais Aragorn eut un signe de main apaisant et, attrapant le cocktail que lui envoya le barman, il éluda habilement :
— Nous avons décrété que ce qu'il s'est passé au Rohan, restera au Rohan…
— Mince… Nous n'entendrons donc jamais parler de la folle histoire d'amour qui a éclos entre Pippin et Boromir ?
— Exactement.
A la question pinçante de l'exécrable barman, Aragorn avait répondu avec un aplomb naïf et seul Legolas lui renvoya un regard inquisiteur, conscient que, pour évoquer la chose, il fallait déjà en avoir entendu parler. Mais il ne put en demander davantage, car Boromir se hissa difficilement sur ses pieds à ce moment, en s'aidant du bar, et Dwalin constata simplement :
— Il a vraiment la tête dur…
— C'est une vrai plaie…
— Je n'aurai pas dit mieux. Je ne l'apprécie que quand il dort, ce mec. Et encore, même s'il ne fait que respirer j'ai envie de le claquer.
— Je veux dire, sur son front, la plaie n'est pas très belle. Et puis les gens que tu n'as pas envie de claquer se comptent sur les doigts d'une main, donc ça ne veut rien dire.
Répondant d'un ton alarmé au barman qui se contenta de regarder la bosse d'un œil morne en maugréant que la dernière information était fausse, Aragorn se pencha sur son ami qui tanguait et, gentiment, il passa une main dans son dos pour le supporter.
— Je vais le ramener chez lui. Il a besoin de repos de toute manière. Ça ne fait pas très longtemps que les champignons ont cessé de faire effet et il n'a pas dormi tout le temps où il était sous leur emprise.
— Après tout ce qu'il nous a fait subir, je ne vais pas le plaindre…
Vidant son verre cul sec, Legolas ne prit pas la peine de s'inquiéter pour son ami et, tandis qu'Aragorn et Boromir sortaient du bar, il surpris le barman compter plusieurs fois sur sa main, jusqu'à cinq, les sourcils froncés. Et, soudain, Dwalin eut une exclamation victorieuse :
— Balïn !
— Quoi Balïn ?
— Mon frère. Je n'ai pas envie de le frapper à chaque fois que je le vois, lui !
— Ha.
Prudent, Legolas se contenta de lui envoyer un regard inquiet, et Dwalin attrapa un chiffon en énonçant avec conviction :
— Avec lui, ça fait donc six personnes… Donc c'est bien ce que je disais : ça ne se compte pas sur les doigts d'une main…
— Pitié…
Legolas leva les yeux au ciel et il préféra s'éloigner prudemment, n'osant demander qui étaient les cinq autres. Il savait, de toute manière, qu'il n'en faisait pas parti.
oOo
— Je te laisse là. Ça va aller ?
— Ouep, merci.
Sur un signe de main, Boromir s'éloigna du dunedain en chancelant imperceptiblement et il gravit les marches jusqu'à son appartement, remarquant avec surprise que celui-ci était ouvert.
Fronçant les sourcils, il rentra sans s'inquiéter et ne fut pas surpris d'y trouver celui qui était supposé être son colocataire, même si cela faisait un moment que Faramir avait déserté leur appartement pour vivre avec son petit-ami.
Il était affalé au sol, adossé contre le canapé du salon et il jouait distraitement à la console, se contentant de lancer un regard sombre à son ainé qui marcha vers lui en retirant écharpe et manteau.
Remarquant facilement le désordre de l'appart, Boromir n'eut aucun mal à déduire que son petit-frère venait d'y passer quelques jours et, s'asseyant dans le canapé, il attrapa la cannette de soda du plus jeune en constatant simplement :
— Petit froid avec Selwynn ?
Faramir nota l'effort que fit le plus vieux pour cacher la jubilation qui perçait dans sa voix, et il haussa les épaules, appuyant avec rage sur les touches de sa manette en répondant méchamment :
— On a rompu.
— Ho.
Il essaya, mais ne parvint pas à montrer la moindre compassion ou tristesse face à l'annonce et, pour éviter de dire une connerie, il se força à étudier ses ongles, retenant difficilement un sourire ravi.
Il n'avait jamais aimé Selwynn, ça, il le savait, pourtant, il n'aurait pas imaginer prendre autant de plaisir à l'annonce de la séparation, chose dont il avait, secrètement, rêvé depuis longtemps.
Il ne le demanda pas, mais Faramir se sentit obligé de justifier, déballant rapidement :
— Il ne voulait pas que je m'intéresse au procès. Il trouve que ce qu'ont fait Thorïn et Frérïn est déguelasse et qu'ils méritent ce qui leur est arrivé ensuite…
— Quel con…
Faramir haussa les épaules, laissant tomber la manette quand l'écran annonça Game Over, détournant les yeux.
Il salissait un peu son ex en parlant ainsi, parce que Selwynn n'était pas allé aussi loin dans ses propos, du moins, pas devant le lycéen. Mais il préférait ça plutôt qu'avouer que, s'il avait rompu, c'était aussi parce qu'il ne supportait plus son touché, là où celui, pourtant désintéressé, de Boromir réussissait à éveiller sa peau à coup sur.
Ajouté à ça le trouble dans lequel le mettait le procès, avec Thorïn et Frérïn qui même si les deux frères semblaient être passés à autre chose et niaient fermement une quelconque liaison entre eux aujourd'hui, il assumaient le « dérapage » qu'ils avaient fait auparavant.
Et surtout, le peu de retombées qu'avait l'écho de leur relation, car noyée dans le procès et les accusations de Smaug, n'alourdissait aucunement leur cas. En effet, qu'était-ce une passion incestueuse passée, affirmée et consentante, face au trafic d'êtres humains, la corruption, les menaces, les meurtres et les viols ?
Et puis Selwynn s'était montré de plus en plus oppressant, allant presque jusqu'à lui interdire de voir ses amis tant que durait l'audience. Ça avait été le prétexte de Faramir pour prendre la tangente et il n'avait pas cherché à reprendre contact avec lui malgré les nombreux messages qu'il lui avait laissé.
— Quel dommage… Ce type était tellement extraordinaire…
Se pâmant faussement, Boromir ne manqua pas le coup de coude que lui envoya le plus jeune dans le tibia avant de se lever et, d'une voix neutre, il s'éloigna en commentant simplement :
— Tu devrais t'occuper de cette bosse… C'est pas très propre…
En réponse, l'ainé grimaça en tâtonnant ladite bosse, maintenant chaude et douloureuse, mais il préféra s'avachir dans le canapé en attrapant la manette que le plus jeune avait délaissé et reprendre sa partie.
Faramir réapparut peu de temps après, bien habillé et prêt à sortir.
— Tu vas où ?
— Au procès.
— T'as pas cours ?
— Qu'est-ce que ça peut te faire ?
Surpris par la venimosité du ton, Boromir voulu interpeller à nouveau le plus jeune, mais celui-ci était déjà sorti et il se contenta de soupirer. Malgré tous ses efforts, il ne pouvait que constater que ça allait de mal en pis avec Faramir, qui semblait lui reprocher beaucoup de choses, quoiqu'il fasse. S'il tentait de passer du temps avec lui, il se voyait répondre qu'il était étouffant, s'il l'ignorait, le plus jeune ne manquait pas, même s'il le cachait difficilement, de s'en sentir vexé.
Mais ça n'avait pas toujours été le cas, avant, jamais il n'avait été en froid avec le plus jeune, qui n'avait jamais caché l'affection qu'il lui trouvait. Cette relation tendue ne s'était même pas installée insidieusement, il y avait simplement un avant et un après. Et ce, depuis la fameuse soirée chez eux qui avait fêté les vacances de noël, quelques mois auparavant.
Celle dont Pippin lui avait montré un certain polaroïd qui ne l'avait pas laissé indifférent.
oOo
— Je t'ai cherché partout… Papa s'inquiète de ne pas te voir… Et il n'est pas le seul…
Assis sur le muret de pierre du pond qui surplombait l'Anduïn, les pieds balançant mollement au dessus du fleuve, quelques dizaines de mètres plus bas, Frérin haussa mollement les épaules. Sous la douce injonction de Thorin qui posa gentiment sa main sur son épaule, il consentit à descendre de son dangereux perchoir, les yeux baissés.
— Être dans la même pièce que lui me rend malade… Ce procès me rend malade…
Thorin ne répondit pas et Frérin garda le silence lui aussi. Ils s'étaient tous les deux adossés au muret, mais chacun à une distance respectable de l'autre. Depuis deux semaines que durait le procès, avec ses rebondissements dignes d'une série policière haletante et son suivi médiatique sans précédent, les deux frères faisaient profil bas et s'assuraient de ne pas laisser filtrer entre eux la moindre chose qui ne puisse être considérée comme fraternelle. C'étaient à peine s'ils s'étaient retrouvés au moins une fois seuls dans la même pièce depuis qu'ils étaient revenus tous les deux à Osgiliath, leur père y avait veillé.
Le blond lança un regard du côté de son aîné, étudiant son visage sombre et fermé dont il devina aisément les pensées :
— Tu le détestes pour ce qu'il m'a fait… Pour ce qu'il fait à notre famille, à Bilbo et à Fili…
C'était vrai et Thorin lui rendit son regard, curieux, laissant le blond continuer en se détournant pour faire face au fleuve :
— Mais jamais tu ne le détesteras autant que moi… Car tout ce en quoi j'avais commencé à croire et à chérir… Il a tout saccagé… Ma dignité, mes espoirs, notre lien… Il les a détruit… J'ai l'impression de n'être qu'une chose brisée…
Même si elle restait ferme et vibrante de colère, la voix mourut et Thorin fronça les sourcils puis s'approcha de son frère pour poser sa main sur la sienne dans une caresse réconfortante. Mais le blond se déroba vivement et lui tourna le dos, marchant quelques pas, avant de lui faire face à nouveau pour parler brusquement :
— Ils veulent que l'on soit séparé… Mais je ne le pourrai pas, Thorin ! Pas après ce que l'on a vécu ensemble !
— Frérin… Calme-toi… Tu sais que-
— Et si on partait ? Juste toi et moi ? Loin d'Osgiliath, loin d'Erebor et de tous ces gens qui nous condamnent ! Rien ne nous retient ici de toute manière !
Il lui lança un regard dans lequel Thorin put lire la profondeur de la détresse, mais, aussi, de l'espoir qui s'y mouvaient. Touché par la densité des émotions de Frérin, le brun soupira et il s'approcha de lui pour caresser sa joue tendrement, sans se soucier de se trouver dans un espace public, à la vue de tous les passants qui, sans doute, n'ignoraient plus qui ils étaient.
L'idée était tentante, mais Thorin ne voulait pas vivre en fuite, au nom d'une passion cachée, sans contact avec sa famille et ce, malgré toute l'affection qu'il avait pour son frère. Affection qui semblait n'avoir aucune limite, mais qui se confrontait toutefois à la réalité.
Frérin lu la négation dans les yeux de Thorïn et les siens se ternirent tristement lorsque la main du brun glissa de sa joue. Ils restèrent l'un en face de l'autre dans un silence inconfortable mais, soudain, Thorin prit sa respiration pour assurer avec conviction :
— Frérin… Que ce soit ici où ailleurs, il n'y a qu'une seule chose qui compte à mes yeux : Je veux que tu saches que, quoiqu'il arrive, quelle que soit la distance qui nous sépare ou l'interdiction de le clamer haut et fort qui nous bâillonne, tu es l'homme dont je suis amoureux et que je ne cesserai d'aimer. Je suis tien, Frérin, en entier et sans concession…
La tirade illumina le visage du philosophe dont le sourire timide et rayonnant fit fondre le cœur du plus vieux. Mais le sourire se ternit brusquement et il recula d'un pas en lançant un regard défiant à Thorin :
— Attends… Que veux-tu dire par là ? Tu… Tu vas simplement… Ne rien faire d'autre pour nous que… Des déclarations et des promesses ? Tu comptes te résoudre à supporter encore la distance et le silence si jamais ça s'impose à nous ?
— Frérin… Que veux-tu d'autre qu-
— Tu te dis mien… Et, pourtant, tu sais que jamais tu ne me donneras ce que je rêve de posséder.
Sous le regard navré de Thorin, il fit un nouveau pas en arrière, son regard si expressif semblait fracassé mais hurlait à quel point il aimait son frère. A quel point cet amour qui se taisait lui faisait mal et le détruisait à petit feu.
Sa douleur se diffusa dans les tripes de Thorin qui suivit sa retraite en faisant un pas en avant.
Il savait ce que son petit-frère voulait, oui.
Il le savait depuis ce jour où il s'était réveillé après leur première nuit, mais jamais il n'avait envisagé l'idée d'y concéder. Ça n'était même pas pensable.
Mais, pourtant, face à cette désolation et cette peine qu'il voyait dans les prunelles de son amant, il se rendit compte que, finalement, face à ces yeux là, rien d'autre n'avait d'importance.
Et ce fut la raison pour laquelle il fit un nouveau pas en avant, puis un deuxième, jusqu'à crocheter la nuque du plus jeune qui eut le réflexe de se dérober, mais il fut maintenu par la poigne implacable de Thorïn qui s'approcha de lui jusqu'à partager son souffle.
— Thorïn, qu'est-ce que… Tu fais ?
La journée était belle, ils n'étaient pas seuls à être venus profiter de la vue du pond et le procès était tellement médiatisé qu'il était quasi impossible qu'aucun des nombreux promeneurs qui les entouraient ne sache pas qui ils étaient. Ce qu'ils étaient.
Frérin voulut reculer pour s'écarter du plus vieux, mais il se trouva presser contre la rambarde du pond sans que Thorin ne fasse mine de s'éloigner, au contraire, et il susurra contre ses lèvres avec un sourire mutin.
— Je ne sais pas… Que veux-tu que je fasse, Frérin ?
Sa main se posa sur sa taille et le blond détourna les yeux, tentant de cacher un sourire ravi :
— Nous ne sommes pas censé… Agir ainsi… Pas ici.
— Ça te dérange ?
Son souffle chaud échoua sur ses lèvres et il frissonna avec délice, grisé par la situation, le regard résolument baissé.
— Tu sais très bien que non…
Ils étaient vus, voire même regardés, il le savait, et il n'osait pas faire le moindre geste de peur que Thorin change d'attitude ou, pire, ne s'écarte. Il se contenta de fermer les yeux lorsque les lèvres audacieuses du premier héritier de Thraïn se pressèrent contre les siennes pour un ballet sensuel et assumé.
Ils étaient juste là, tout les deux sur ce pond, comme des milliers d'amants l'avaient été avant eux et comme des milliers suivront, à s'embrasser simplement. Non pas comme s'ils ignoraient les tabous, mais simplement comme s'il n'avait jamais été question d'interdit ou d'immoralité, juste de l'amour.
Bien entendu, ce que voulait Frérin, ce n'était pas s'afficher et imposer son amour incestueux à la vue de tous, mais, juste, le vivre sans culpabiliser, sans jeter un œil par dessus son épaule pour s'assurer de pouvoir étreindre son amant sans être vu. Ne pas taire le nom de celui pour qui son cœur battait et ne pas en avoir honte. L'assumer non pas entre eux, mais face au monde entier et ne plus jamais le dénier. Alors, à son tour, grisé, il enroula ses bras autour des épaules du plus grand, pour répondre à son baiser.
Embrasser son frère dans le secret et l'intimité de la chambre portait ce petit gout jouissif de l'interdit, de la complicité et du danger dont ils ne se lassaient pas. Mais gouter à ces lèvres ainsi, sans complexe et sans pudeur, c'était comme embrasser la liberté à pleine bouche, crier son amour à s'en arracher les cordes vocales et en assumer pleinement les conséquences. Frérin aurait voulu que ça ne s'arrête jamais.
Puis, toujours enlacés, ils se séparèrent et le cœur de Thorin craqua tant le sourire de Frérin était maintenant éblouissant
Jamais il ne l'avait vu aussi radieux, aussi pétillant et gorgé de ravissement qu'à cet instant et savoir qu'il était l'auteur de ce sourire le combla intensément.
— Tu vois leur tête ?
Sans discrétion, Thorin se retourna pour surprendre quelques regards dans leur directions et plusieurs personnes détournèrent immédiatement les yeux pour s'intéresser brusquement à autre chose et reprendre leur marche. Il remarqua même que plusieurs téléphones étaient subtilement sortis. Après tout, ils étaient maintenant connus dans la ville et les rumeurs les concernant n'étaient plus secrètes.
— Plaint-les...Jamais ils ne tiendront un mec comme toi dans leur bras...
— Ou comme toi...
— Voir deux frères s'embrasser et les voilà qui vivent l'instant le plus intense de leur vie...
Il venait de parler durement, à voix haute et d'un ton méprisant, avivant le sourire de Frérin, comblé, qui chuchota:
— Moi aussi...
Comme ivre, le cadet enfouit son visage dans le creux de l'épaule du plus grand, rigolant doucement :
— Je crois que tu viens de me faire vivre le plus beau moment de ma vie…
Thorin sourit à son tour en affermissant l'étreinte.
— Papa nous tuera…
— Ça en vaut bien la peine...
Ils échangèrent un nouveau sourire puis, spontanément, Thorin attrapa la main de Frérin et, ensemble, ils fendirent la masse de piétons qui déambulaient à Osgiliath pour profiter du soleil de cette fin d'hiver.
Sans se concerter, leurs pas les menèrent chez Frérin, qui avait réussi, depuis peu, à chasser la bande de fous du Shari qui avait squatté chez lui en attendant la réouverture du bar.
Discutant de l'hypothétique conclusion du procès, ils pénétrèrent dans la maison qui les accueilli d'un silence glaçant, les mettant immédiatement mal à l'aise et sur leurs gardes.
Puis, brusquement, ils se figèrent lorsque la porte claqua derrière eux, avant que le cliquetis caractéristique d'une arme à feu qui se charge se fasse entendre.
— Un si charmant petit couple... Quel dommage, l'ami que nous avons en commun n'aime pas partager...
Merci d'avoir lu !
La suite au prochain épisode !
Merci à tous les reviewers !
xoxox
J'essaie d'écrire la suite au plus vite,
Vous avez de la chance (ou pas), je suis en pleine partiels, et tellement rompue à la procrastination que Shari est exactement le genre de chose sur laquelle je suis capable de passer mes nuits au lieu de réviser gaiement !
