— Enfin je te trouve… Je me disais bien que tu serais ici.

Bilbo sursauta légèrement lorsque son petit ami s'installa au bar, à côté de lui et, machinalement, Fili rattrapa la choppe de bière que Dwalin fit glisser vers lui. Le Shari n'avait pas encore été officiellement rouvert, mais cela n'empêchait pas sa foule de consommateurs zélés d'avoir repris ses marques dans le bar fraichement réaménagé.

Bilbo se décala pour lui laisser une place en marmonnant dans son verre :

— Si j'avais un téléphone, je pourrai régulièrement te dire où je suis, tu n'aurais pas à me chercher…
— Tu as un téléphone, Bilbo.
— Un téléphone décent, j'entends… Je ne sais même pas comment on envoie des SMS avec celui-là…

Fili leva les yeux au ciel sans relever le soupir meurtri de Bilbo qui sortit de sa poche un très vieux téléphone aux touches épaisses et à l'écran minuscule. Le blond cacha son sourire victorieux dans sa chope pour boire quelques gorgées, sans pitié pour Bilbo à qui il avait confisqué le Smartphone dernière génération suite à sa promesse faite au procès. De cette manière, il était assuré que son amant, faute de moyens technique, ne pouvait avoir l'idée saugrenue de se mettre en danger pour filmer ou photographier une scène de meurtre. En échange, il lui avait donné le premier téléphone de sa mère, qui avait au moins le mérite d'être encore en état de marche, de manière à ce que Bilbo puisse tout de même appeler à l'aide si besoin, car ce cher petit étudiant avait l'art de se fourrer dans les ennuis, qu'il le fasse exprès ou non.

— Tu étais à l'hôpital ?

La question était posée d'un ton neutre par Dwalin qui nettoyait distraitement un verre, mais elle amena un petit silence autour d'eux alors que les consommateurs les plus proches tendaient l'oreille pour écouter les nouvelles du blond qui posa doucement sa choppe.

— Frérin est maintenant hors de danger, ses blessures sont presque cicatrisées.
— Il ne s'est pas encore réveillé ?

Le blond fit signe que non de la tête et, à côté de lui, Orianne demanda avec douceur :

— Savent-ils combien de temps encore il restera dans le coma ?

Encore, Fili répondit à la négation et Dwalin poussa un lourd soupire en rangeant son verre :

— Cela fait un mois maintenant… Qu'est-ce qu'il attend ?
— C'est son traumatisme crânien, il était assez grave. Ajouté à ça le choc et la violence de la blessure par balle et de l'importante perte de sang en très peu de temps, ça peut prendre encore un peu de temps avant qu'il ne se réveille… Mais les médecins assurent que ça peut-être d'un moment à l'autre.
— C'est peut-être mieux ainsi…

A la remarque distraite d'Eowyn qui sirotait son cocktail et qui s'immisça dans la conversation involontairement, les autres tournèrent leur regard effaré vers elle, et elle se reprit rapidement en se justifiant maladroitement :

— Je veux dire… Qu'il se réveille plus tard, c'est peut-être mieux car cela permet à l'affaire de se tasser. Au moins, il n'en entendra plus parler à son réveil… De Smaug, des mafieux et tout…

Fili acquiesça, échangeant un regard avec Bilbo. Un mois après, la tempête médiatique commençait seulement à se calmer. La tentative de meurtre sur Frérin par Azog fut immédiatement incriminée à Smaug, qui avait fait l'erreur de se sentir protégé. Or, Fili venait tout juste de le trahir en fournissant son témoignage lorsque les faits étaient survenus. Un témoignage très lourd et accablant, appuyé des dernières preuves glanées par Bilbo, qui faisait clairement le lien entre Smaug et Azog, et du témoignage de Thorin qui rapporta les motivations de leur agresseur.

Ca avait sonné le glas pour Smaug, qui avait été emmené en centre d'incarcération en vociférant et jurant à Fili et Bilbo qu'il se vengerait.

Le blond posa sa choppe et s'approcha de son petit-ami pour lui proposer de sortir, mais Tauriel, qui venait tout juste d'encastrer Gimli sur sa table après que celui-ci ait émis un commentaire sur ce qu'il pensait des brocolis souriants peints sur le mur (et qui n'étaient pas des brocolis souriants), ferma la porte du bar, priant cordialement aux consommateurs de bien vouloir fermer leur gueule le temps qu'Eowyn face une annonce.

Cette dernière se percha sur le bar de marbre, sous l'œil effaré de Dwalin qui hésita un instant à la repousser avec plus ou moins de ménagement, surtout qu'Eomer n'était pas présent dans la salle pour venir briser son propre immobilier sur sa tête si jamais sa sœur se cassait malencontreusement un bras en tombant au sol. Mais, avant qu'il se décide à lui attraper la cheville pour la jeter par terre, elle prit la parole d'une voix forte :

— Cher amis, nous voulions profiter de cette heure de pointe pour faire un petit point sur le mariage d'Eomer et Merry qui, comme vous le savez tous, aura lieu dans deux mois…
— Je pensais que ce serait après les championnats du monde !
— Pippin, on demande l'autorisation avant de parler.

Incendiaire, la blonde lança un regard mortel au plus jeune qui déglutit et, timidement, Aragorn leva sa main. Mais Eowyn l'ignora et continua d'un ton menaçant :

— Nous avons décidé d'avancer le mariage afin de permettre à Eomer de penser à autre chose et se vider la tête avant ses épreuves…

A nouveau, quelques mains se levèrent pour demander la parole, mais la rohirim continua pendant qu'Arwen commença à distribuer des formulaires :

— Le mariage se déroulera sur trois jours, au gouffre de Helm dont l'hôtel nous est réservé pour l'occasion. Nous aurions besoin de savoir qui vient avec qui, afin de distribuer les chambres et dresser le plan de table.

Face à elle, une quinzaine de personnes attendait la main levée, en silence, mais elle ne s'en occupa pas et reprit en martelant d'une voix dangereuse :

— Mes cher amis… Je veux que les choses soient claires : La cérémonie aura lieu à 11 heures le samedi matin, dans le silence et le calme, à l'heure et sans commentaire. Je ne veux voir que des tenues correctes et des attitudes bienséantes. Je veux que les invités sains d'esprit qui ne font pas partis de votre bande de fous furieux, à savoir, ma famille, les amis de ma famille et les cavaliers membres de l'équipe du Rohan qui seront là aussi, restent sains d'esprit du début à la fin du mariage. Les repas seront pris dans une bonne humeur respectable et aucune nourriture, ni aucun membre du mobilier ne feront office de projectile. AUCUN.

Dans un silence blanc, elle fit glisser son regard clair sur l'ensemble des consommateurs du Shari qui avaient, tous, la main levée, prêts à intervenir et elle continua d'une voix basse :

— Personne, parmi vous, je dit bien personne, n'aura d'idée. A aucun moment du week-end. Aucune initiative. Aucun plan, pas d'improvisation et encore moins d'invention de recette de cocktail ! Mon frère a encore la réputation d'être un cavalier respectable… Il y aura certainement quelques journalistes qui seront présents pour couvrir l'événement et faire un peu de pub avant les championnats du monde… Cette réputation ne sera pas endommagée par l'un d'entre vous.

Son regard glacial glissa sur Boromir et Aragorn, qui ne se sentirent absolument pas concernés par la mise en garde, et elle clôtura son discours sur une promesse castratrice :

— Et je rappelle, pour finir, que le premier qui aura la merveilleuse idée de souffler dans le cors du fort, n'aura plus jamais d'idée de sa vie… Des questions ?

Face à elle, les consommateurs avaient toujours la main levée et elle donna la parole à Bilbo, qui demanda gentiment :

— Eomer et Merry sont-ils au courant ? Pour l'avancé de la date et la présence des journalistes ?

Elle ne répondit pas et, vivement, laissa la parole à Pippin, qui interrogea avec curiosité :

— Combien de déjeunés par jour avez-vous prévu, exactement ?
— Y aura-t-il des menus végétariens ?

Avant qu'elle ne puisse répondre à Pippin, Haldir lui avait coupé la parole, mais, alors qu'elle allait demander au policier d'attendre son tour, Gimli répondit méchamment :

— On ne va tout de même pas se taper de la verdure à un tel événement !
— Les sources d'eau chaudes seront-elles ouvertes ?
— Tous les membres de l'équipe du Rohan seront présents ? Tu comptes aussi les chevaux ?
— Que peut-on leur offrir comme cadeau de mariage ?
— L'équitation est-il au programme des animations ?
— Comment on s'organise pour se rendre au gouffre ? Personnellement, je refuse de faire du co-voiturage avec Aragorn et Boromir !
— Eowyn, ça te dérangerait de descendre de mon bar ?
— Comment peut-on être certains que tu n'es pas en train de nous donner une fausse date et un faux lieu pour nous tromper et nous empêcher de participer au mariage ?
— Il y aura des échalotes avec le plateau de fruit de mer ?

En même temps, les consommateurs du Shari y allaient de bon cœur avec toutes les questions qui leur passaient par la tête et, soupirant, Eowyn tenta de répondre du mieux qu'elle pouvait pour les choses vraiment essentielles.

oOo

— Il a fait un sans faute.
— Je sais Merry, je regarde moi aussi.
— Il a été plus rapide que tous les autres…
— J'ai bien vu.
— Il a pris l'option sur le 5, Firefoot ne pourra pas-
— Firefoot n'est pas aussi agile que Hrimnir, mais il compense avec d'autres points forts. La compétition n'est pas terminée, Merry, arrête de te prendre la tête.

Merry poussa un soupir désespéré et se détourna de la carrière alors que les vivats des spectateurs pleuvaient sur le cavalier de Numénor et son cheval sensationnel qui, disait-on, descendait de la royale lignée des Mearas.

— Ce sera ton adversaire le plus sérieux… Il a déjà plusieurs titres de champion du monde et est le grand favori pour cette année-là encore. Alors que toi, ce sera ta première fois sur cette piste.
— Je sais.
— Et son cheval est déjà expérimenté, alors que Firefoot est encore jeune…

Eomer leva les yeux au ciel, mais, avant qu'il ne puisse répondre, Hemeith, l'un des membres de l'équipe du Rohan, se joignit à eux en rigolant :

— Tu a vraiment du talent pour rassurer ton fiancé…
— C'est Merry qui a besoin de soutient, je crois…

Hanna, qui arriva et portait sur elle le brassard de capitaine d'équipe, en tenue et prête à monter sur son cheval qu'elle tenait par la bride, envoya un clin d'œil avant de mettre le pied à l'étrier. Eomer lui tint distraitement les rênes le temps qu'elle règle la sangle en demandant la voix serrée :

— Vous avez vu le tour de Skulasson ?
— 47 secondes, sans faute.
— Merde.

Elle ne semblait pas demander plus de renseignements, mais Eomer approfondit :

— Il a tourné court avant le 5, mais je te déconseille de faire pareille.
— Ne me sous-estime pas, petit. Les options courtes, c'est ce que je fais de mieux.
— Même si ça enchaine derrière avec un vertical à moins de deux foulées ?
— C'est pas un problème…

Leur capitaine lui lança un petit sourire avant d'éperonner sa jument qui s'élança au petit galop vers la carrière qui venait de s'ouvrir. Elle passa à côté de Yohan Skulasson qui sortait en caressant l'encolure de son cheval et qui s'arrêta non loin du petit groupe de Rohirim pour mettre pied à terre.
Son groom vint immédiatement lui prendre les rênes des mains pour emmener le cheval tandis que le cavalier se tourna vers la carrière en concédant à voix haute :

— Il n'y a pas à dire… Le Rohan a tout de même quelques arguments convaincants dans son équipe…
— Il faut faire attention à cet argument-là… Qui s'y frotte s'y pique.

Hemeith avait répondu clairement à son tour à la remarque sans ambiguïté et Yohan vint près d'eux au bord de la carrière pour suivre le tour d'Hanna et Bjola qu'il commenta sans feindre son admiration :

— Cette jument bondit comme si elle était montée sur ressorts. Est-ce une fille de Thunder Bolt ?
— Pleine sœur.
— On reconnaît bien le style propre à cette génétique… Et j'ai vu aussi que tu avais amené ton fameux gris, Hemeith… La saison sera de haute volée cette année…

Plutôt taiseux dans le genre, Hemeith se contenta de répondre d'un signe de tête avant de retenir un juron de justesse lorsque, sur la piste, Hanna coupa court à son tour avant le cinq, qu'elle survola comme s'il sortait à peine du sol. La foule retint son souffle lorsqu'elle enchaina directement sur l'obstacle monstrueux qui suivait immédiatement,
mais la jument ne fit pas de faute et franchit l'obstacle. Au bord de piste, les autres cavaliers applaudirent le petit exploit et suivirent la fin du tour en silence. Moins rapide que Yohan mais sans faute elle aussi, elle revint vers eux sous les applaudissements et, à peine à terre, tomba dans les bras de ses coéquipiers qui la félicitèrent chaudement.
Yohan vint ensuite l'éteindre à son tour pour la congratuler et elle cacha sa déception en rigolant un peu sèchement :

— La prochaine fois. Promis, la prochaine fois, je serai la plus rapide.
— Ca fait cinq ans que tu me fais cette promesse à la fin de chaque parcours…

Mauvaise joueuse, même si elle tentait de le nier, elle eu un rire qui sonna très faux et se tourna vers Eomer :

— Il ne reste plus que toi à passer, mon grand. Si tu fais un sans faute, l'équipe du Rohan aura la première place et on se retrouvera au barrage… Si tu fais moins de 47 secondes, tu auras fait mieux que ce pingre et il fermera enfin sa grande gueule de numénorien. D'ailleurs, je ne crois pas que vous ayez déjà été présenté. Yohan, voici notre dernière recrue, Eomer, le neveu de Théoden, il monte un petit-fils de Quélir, par-
— Par Carna Boby, je connais bien. Enchanté, j'avais déjà beaucoup entendu parler de toi.

Les deux cavaliers se serrèrent la main tandis que Hanna continua rapidement en lui présentant Merry. Puis, sur un dernier salut, le numénorien s'éloigna pour rejoindre son équipe tandis qu'Hanna sifflait entre ses dents :

— Quel serpent ce type… Méfie toi de lui, Eomer. Je suis certaine qu'il sait déjà tout de toi et que s'il vient de nous faire l'honneur de sa présence, c'était simplement pour te jauger.
— Tu te montes la tête, Hanna. Yohan est juste un cavalier, il monte à cheval et le fait bien. Moi, celui qui m'inquiète, c'est Thorsten, son sponsor. Surtout, Eomer ou Merry, s'il vient faire une proposition à l'un d'entre vous, venez nous en parler avant de prendre la moindre décision. Il a souvent des offres très alléchantes, mais quand on voit de quelle manière il s'est accaparé Yohan, je ne pense pas que ce soit les meilleures opportunités.

Merry haussa un sourcil et allait demander plus de précision, mais Hanna coupa brusquement en prenant les bras des deux fiancés pour marcher avec eux vers les écuries :

— Mais qu'importe. Félicitation pour votre mariage, vous deux, c'était une bonne idée d'avancer la date. Je n'étais pas certaine de pouvoir venir en septembre parce que je voulais prendre des vacances. Mais un week-end au Rohan dans deux mois nous fera beaucoup de bien. Ce sera juste après les derniers gros concours de qualif, en plus, juste au moment où l'on pourra souffler un peu avant que les choses sérieuses commencent. J'ai hâte d'y être. Ta sœur m'a déjà envoyé le programme.
— Pardon ?

oOo

— Je repasse demain, de toute manière. Si tu as besoin que je ramène quoique ce soit…
— Merci, Kili, ça devrait aller.

Quittant le chevet de Frérin pour raccompagner son neveu à la porte de la chambre, Thorin s'étira mollement en soupirant, et le jeune brun se tourna vers lui en ajustant sa veste :

— Tu devrais passer faire un tour au Shari, ça te changera les idées.
— J'y penserai.
— Quand ça ?
— Quand il sera réveillé…
— Ce sera d'un instant à l'autre, maintenant.

Il haussa les épaules en réponse et Kili eut un sourire amusé, mais, lorsque son regard tomba sur Frérin, il fronça les sourcils en remarquant que les yeux de ce dernier, justement, papillonnaient légèrement.
Voyant la surprise sur le visage de Kili, Thorin se retourna vivement pour s'approcher de son demi-frère tandis que le jeune brun sortit rapidement de la pièce pour rappeler son grand-père et sa mère, qui avaient déjà commencé à repartir.
Seul avec Frérin, Thorin en profita pour lui prendre la main et, délicatement, alors que ces pupilles qu'il aimait tant se posèrent enfin sur lui, troublés, mais bien réveillées, il fit glisser un doigt sur son visage pour placer une mèche derrière son oreille.
Doucement, sans un mot et encore étourdi, Frérin tourna la tête vers le plus vieux qui, soulagé, murmura d'une voix sourde :

— Hey… J'ai eu tellement peur de te perdre…

Toujours silencieux et désorienté, Frérin fronça les sourcils, son regard, maintenant plus vif, fit rapidement le tour de la salle d'hôpital, avant de revenir, déboussolé, sur Thorin et finit par se baisser sur leurs deux mains enlacées que son frère pressa gentiment en remarquant de quelle manière le blond se crispait peu à peu, le bip de la machine qui relevait ses pulsations cardiaque devenant plus irrégulière :

— Tu n'as plus rien à craindre. Tu es en sécurité maintenant, toute cette histoire est terminée.

A nouveau, Frérin lui lança un regard perdu, mais la porte s'ouvrit à ce moment sur leur famille et, légèrement nerveux, Thorin fit quelques pas en arrière, sentant un étrange mauvais pressentiment poindre en lui.
Dis ne s'embarrassa pas à se pencher sur son frère pour lui embrasser le front, avant de prendre la main que Thorin venait d'abandonner pour affirmer avec affection :

— Hé bien mon beau, tu nous as fait une belle peur !

Mais, avant qu'il ne réponde, elle s'éloigna pour laisser la place à Sigrid qui l'enlaça à son tour et même Thraïn ne cacha pas sa joie de revoir son fils éveiller en se penchant sur lui pour une étreinte franche. Sur ordre de Dis qui remarqua, elle aussi, le rythme cardiaque affolé, ses parents s'éloignèrent légèrement sans cesser de faire part de leur soulagement.
A son tour, Frérin voulu se redresser pour leur répondre mais il remarqua, tout d'un coup, son bras en écharpe, immobilisé contre son torse.

— Qu'est-ce que-

Sa voix était rauque, mais inquiète et, supporté par son père qui l'aida à s'asseoir, il tenta de bouger ses doigts, sans succès, son cardiogramme s'emballa significativement alors que la panique semblait prête à le submerger lorsqu'il se rendit compte qu'il n'avait aucun contrôle sur son bras, mais Thraïn lui pressa l'épaule, se voulant réconfortant :

— Ne t'inquiète pas. Les médecins ont prédis une paralysie temporaire, le système nerveux de ton bras a été endommagé par la balle. Mais ça ne devrait pas durer trop longtemps et, avec quelques séances de rééducation, tu pourras retrouver l'usage de ta main.
— La balle ?

Effaré, il regarda son père dans les yeux, ne semblant rien comprendre, et ce dernier eut un silence embarrassé. Thorin n'eut pas besoin de plus pour réaliser et, jugulant la sourde inquiétude qui se mouvait en lui, il sortit en silence de la pièce tandis que l'infirmière, qui s'était faite discrète jusqu'à présent, pressa gentiment le bras valide de Frérin :

— A quand remontent vos derniers souvenirs, exactement ?

La porte claqua avant que Thorin ne puisse voir la lueur perdue qui brilla dans le regard de son frère que la question laissa pantoise. La mort dans l'âme, lui qui avait tant attendu le réveil de son amant, et refusant de penser au pire, le brun sortit de l'hôpital pour allumer une première cigarette.
Il eut le temps d'en fumer quelques unes avant que Dis ne le rejoigne à l'extérieur et, d'une voix sourde, il hésita un instant, avant de demander :

— Alors ?

Elle soupira et lui prit une cigarette en répondant doucement :

— Amnésique… Vu la violence du choc, il fallait s'y attendre…

Thorin serra la mâchoire, sentant soudain son cœur se comprimer, et il ne répondit pas, la laissant exposer, le regard fuyant :

— Ce n'est qu'une amnésie partielle… Il n'a simplement aucun souvenir des évènements récents… Mais il se souvient de qui il est et de qui nous sommes pour lui.
— Qu'entends-tu par récent ?

Elle soupira encore, mais Thraïn sortit à ce moment et s'approcha de ses enfants le regard sombre, le frère et la sœur eurent, spontanément, le réflexe de jeter leur cigarette encore fumantes dans le cendrier le plus proche avant de lui faire face.

— Il doit se reposer…

Il leur lança un petit sourire mais, comme ils attendaient les nouvelles, il enchaina d'une voix chargée d'émotions mal contenues :

— Au vu des évènements, le pire a été évité…

Il se gratta la tête, avant de leur annoncer avec un sourire :

— Les médecins assurent que son état ira rapidement en s'améliorant et qu'il devrait retrouver la mobilité de son bras un jour, même si ce sera long avant qu'il ne retrouve une pleine dextérité de la main. Frérin va revenir vivre au manoir le temps de sa convalescence…

Soulagés, Dis et Thorin échangèrent un sourire, puis la plus vieille demanda avec bonne humeur :

— Quand pourra-t-il sortir ?
— Ils veulent le garder en observation cette nuit. Mais dès demain matin, si tout va bien, je pourrai venir le chercher.
— Je peux m'en occuper si tu v-
— Non.

Thorin, qui s'était proposé spontanément, vit son père lui répondre sèchement et, immédiatement, Dis jugea bon de rejoindre Sigrid et Kili qui discutaient encore avec une infirmière à l'intérieur.

— Papa… Il a pris cette balle pour me sauver la vie ! J'aimerai simplement parler avec lui et-

Mais Thraïn ne laissa pas à son fils le temps de se justifier, et il fit un pas en avant pour poser une main menaçante sur son épaule fin d'assener durement :

— Que les choses soient claires, Thorin. ton frère est amnésique, et c'est peut-être irréversible. Il n'a aucune mémoire des choses qui se sont passées ces dernières années. Il sait à peu près qu'il était étudiant en philo et à quoi il passait ses journées, mais sa mémoire n'a aucune prise sur les événements ou faits marquants qu'il aurait vécu durant ce laps de temps…

Thorin fronça les sourcils, glacé par l'annonce, mais, sans pitié, Thraïn continua, ravi :

— Cela veut dire qu'il ne sait pas ce qu'il s'est passé ces derniers mois, entre les calomnies, le procès, l'agression… Le viol… Ni même vos… Dérapages… Et je pense que c'est très bien ainsi.

Meurtri mais ne désirant pas, encore, se dresser contre son père alors que celui-ci était prêt à faire une croix sur tout ça définitivement, Thorïn demanda d'une voix grave :

— Tu comptes lui mentir ?
— Pas lui mentir, non… Simplement le préserver. Je suppose que tu es d'accord avec moi : il y a certaines choses qu'il gagnerait à ne pas se souvenir. C'est pour son bien. Et, pour votre bien, à tous les deux, je te demanderai, Thorïn, de rester loin de lui à partir de maintenant.

Thorin fronça les sourcils et allait objecter, mais son père ne lui laissa pas le temps :

— Frérin se souvient de toi comme de l'aîné distant et inaccessible que tu étais pour lui il y a quelques années. Tu reprendras ce rôle dorénavant. Et je t'interdis de tenter de te retrouver seul avec lui et d'utiliser sa nouvelle faiblesse pour en abuser et chercher à l'entrainer à nouveau dans cette… Perversion à laquelle tu tenais tant. Cette histoire est terminée, Thorin. Et je veux que tu me le promette.

Thorïn allait garder le silence, mais, face à son père qui avait planté son regard dur dans le sien, il serra les dents, avant de souffler du bout des lèvres :

— Promis, papa. Je ne ferai rien qui puisse porter préjudice à son bien-être.

Sans ajouter un mot, son père lui pressa l'épaule avant de rejoindre sa femme qui l'attendait au volant de leur voiture, laissant son aîné seul aux portes de l'hôpital. Celui-ci hésita à retourner à l'intérieur pour retrouver son frère, mais il se doutait bien que les infirmières ne le laisseraient pas rentrer si son frère s'était rendormi, et, énervé, il sortit la dernière cigarette de son paquet en soupirant.

— Papa pense agir pour votre bien…
— Il n'a peut-être pas tord…

S'approchant du cendrier pour récupérer la fin de sa cigarette qu'elle étudia en faisant la moue, avant de réclamer le briquet de son frère, Dis haussa les épaules en allumant sa clope :

— Nous ne sommes pas beaucoup à connaître Frérin, tu sais. A vraiment le connaître, depuis qu'il est gamin, pas seulement depuis que… Bref.

La voix était sèche et pleine de reproches que Thorin accepta sans broncher, et sa sœur continua sans le regarder dans les yeux, faisant l'effort d'adoucir sa voix :

— Vous êtes mes petits-frères, tous les deux, et c'est ainsi que je vous considère même si nos écarts d'âges ne nous on jamais permis d'avoir beaucoup de complicité. Et j'ai toujours vu Frérin comme une boule d'émotions tristes et claquemurées derrière une attitude aussi provocante que pétillante.
— Tu n'es pas la seule à-
— Il avait mal, Thorin. Mais je ne pense pas qu'il en était conscient tant il était habitué à cette peine du cœur.
— Je n'ai jamais voulu lui-
— Mais, quand il était avec toi, et que tu le regardais, il était comblé. Et ce, depuis qu'il est tout petit.
— Je sais, j'ai été con de l'ign-

Mais, encore, elle ne lui laissa pas le temps de parler et se tourna franchement vers lui, sèche :

— Papa l'aime, vous aime, mais il ne sait pas comment gérer vos conneries. Il pense qu'un tel amour vous fait du mal et que ça ne peut pas être une relation épanouissante.

Il allait répondre, mais ne trouva pas les mots, alors il resta silencieux. Comme elle l'avait dit, il n'avait jamais été question de complicité entre eux. Elle avait dix ans de plus que lui et, même si elle s'était occupée de lui lorsqu'il était enfant, leur relation, même s'ils avaient beaucoup d'affection l'un pour l'autre, n'était pas vraiment profonde.
Et, même si elle n'avait rien reproché et qu'ils étaient plutôt proches, Thorin ne se sentait pas assez à l'aise pour parler avec elle de la relation qu'il avait avec Frérin.

Elle le sonda un instant, puis eut un sourire creux et s'approcha de son frère, à qui elle caressa la joue en remarquant d'une voix distraite :

— Tu as toujours été si secret… Savoir à quoi tu penses et ce que tu ressens n'a jamais été facile…

Thorin eut un sourire et elle se sépara en confiant doucement :

— Je te détestais tellement, lorsque tu es arrivé en prenant maman… Tu nous avais privé de mère, et notre père avait décidé de noyer son chagrin en travaillant sans relâche, nous le voyions à peine… Et tu étais si silencieux, comme bébé, si sage… Toujours occupé à regarder le monde sans un son… Papa prenait tes silences pour de la force et en était fier dans son malheur… Mais tu étais tellement seul… Personne ne t'aurait écouté si jamais tu avais été bruyant, de toute manière. Je pense que tu avais très bien compris ça.

Le brun avait froncé les sourcils, entendant, pour la première fois, quelqu'un parler du bébé qu'il avait été, et une drôle d'émotion le toucha lorsque sa sœur continua :

— Je pense que c'est pour ça que tu es si atrophié des sentiments, aujourd'hui... Et que c'est peut-être pour ça que tu t'étais montré si dur avec Frérin.
— Comment ça ?
— La jalousie : Lui avait une mère. Une mère qui l'aimait, qui le cajolait et séchait ses pleurs. Toi, tu avais à peine eu l'attention de ta sœur au début…
— Tu t'es bien rattrapée ensuite.

Elle lui lança un clin d'œil avant de poursuivre, plus sérieuse :

— Frérin a déjà été aimé. De l'amour inconditionnel d'une mère… Sigrid a beau être ce qu'elle est, je l'ai tout de même vu passer des nuits entières au chevet de son fils quand il était nourrisson, à le regarder dormir et lui chanter des berceuses. Et il était si abominable, comme bébé, à crier à tue-tête toutes les heures. Mais elle n'a jamais perdu patience.
— Je ne pense pourtant pas être le plus à plaindre…
— En effet… toi, tu n'as jamais su ce qu'il te manquait et, en grandissant, tu as eu la chance de te faire de très bons amis qui ont comblé ce manque que tu ressentais à peine… Lui, il a grandi dans la solitude, alors qu'il savait ce qu'était l'affection, mais sans savoir quoi faire de cette rage d'aimer et d'être aimé qu'il a en lui et qu'il n'arrivait à partager avec personne.

Il haussa les épaules sans répondre et il y eut un petit silence avant qu'elle ne reprenne son analyse :

— Frérin était triste. Toi, tu étais vide. Papa n'a jamais été capable de le voir. Tout comme il n'a pas vu de quelle manière vous avez changé tous les deux lorsque vous vous êtes… trouvés. Le bien que vous vous apportez mutuellement… Et, maintenant, vous revoilà à la case départ…
— L'opportunité de retrouver une véritable fraternité saine…
— Saine…

Elle eut un ricanement amer, avant de prendre une profonde respiration et lâcher timidement :

— Toute relation qui permet à chacun de d'épanouir et de rayonner est saine. J'espère simplement que papa s'en rendra compte avant que votre lien ne pourrisse et ne devienne, pour le coup, véritablement malsain.

Thorin ne sut pas quoi répondre et ils restèrent silencieux un moment, avant qu'elle ne lui lance un petit-sourire en coin en guise d'au-revoir et elle s'éloigna, mais il lui attrapa le bras pour la regarder dans les yeux :

— Merci, Dis. Pour… Ce que tu viens de me dire…

Elle se dégagea, mais lui fit à nouveau face pour le toiser sérieusement :

— Tu l'aimes ?

Il fit signe que oui et elle se détourna à nouveau :

— Alors ça suffit, je pense… Quoi que tu choisisses de faire par apport à lui dorénavant, ne muselle jamais ce sentiment… Ce serait un beau gâchis, sinon.