— Que s'est-il passé ? Je croyais que tu avais refait le Shari après l'incendie ?
— Ah toi, le faux frère, ta gueule ! Et tes commentaires, tu sais où tu peux te les mettre ! Et je t'emmerde profond ! Ta gueule ! Et toi aussi, ta gueule ! Fermez-là, tous !

Thorin, dont l'humeur était au plus bas suite à la nuit qu'il venait de passer, à ressasser les souvenirs que Frérin ne partageait plus avec lui, se stoppa net.

Il était, initialement, venu au Shari pour se changer les idées. Et, sans aucune surprise, à peine avait-il descendu les marches que c'était chose faite.

En pleine possession de ses moyens, sobre, Dwalin, un balai à la main, insultait tout ce qui était, ou non, insultable, en tapant dans un rythme régulier sur un pauvre grille-pain défoncé qui n'avait rien demandé à personne.

La salle entière semblait avoir survécu, ou non, à un terrible ouragan. Les tables étaient retournées, le mur, recouvert de cette fresque immonde que Thorin découvrit pour la première fois et qu'il trouva… Incongrue.

Il secoua la tête, retenant un sourire amusé : Vous pourriez avoir tous les problèmes du monde, posez un pied dans ce lieu de barges, et vous les oublierez dans la seconde, avant de vous en faire des nouveaux.
Sans se formaliser de l'accueil, il vint au bar, ramassant un tabouret au passage pour s'y asseoir, face à son cousin qui balança sur le marbre sale un verre, une bouteille de vodka et des glaçons.
Thorin eut un choix à faire et, à choisir, il préféra réceptionner agilement la bouteille, laissant le verre et les glaçons glisser sur le bar avant de se fracasser au sol. Il avisa, au point de chute, une petite carte de visite qui, même mâchonnée, était facilement reconnaissable et donnait tout son sens à l'état apocalyptique du lieu.

— N'aurais-tu pas eu, encore, des problèmes avec la fédération des buveurs de cocktail d'Osgiliath ?
— ME PARLE PAS DE CES PETITS PEDANTS DE MERDE !

Thorin eut le reflexe de s'éloigner lorsque la main du barman fusa vers lui. Mais Dwalin attrapa la bouteille qu'il tenait encore pour en arracher le bouchon et vider la totalité de la bouteille au sol, sous le regard alarmé du brun.

— Ces connards sont venus ici « Pour voir ».
— Et alors ? Ce sont des buveurs de cocktail qui vont dans des bars à cocktail et font des commentaires… Ils font ça afin de recenser les bars de la ville et noter les bonnes adresses. Ils te font de la pub, Dwalin. En plus, ils préviennent avant de venir. Pourquoi tu ne veux pas faire un effort pour-
— Mais j'ai fait un effort ! Regarde ! J'avais tout préparé !

Laissant son regard glisser sur les restes de ce qui ressemblait plus à un champs de bataille qu'à un établissement respectable, il nota, ça et là, quelques pétales de fleurs, vestiges éparpillés de bouquets fournis, et, même, des napperons déchirés.

— Ces abrutis… Je leur avait pourtant dis de ne pas dire le mot… Mais nan… Ils ont rien écouté…

D'un ton morne, Dwalin déblatérait des insanités tout en nettoyant la bouteille de vodka, maintenant vide, d'un torchon humide.

— Pardon ? Le mot ? De quoi parles-tu ?
— Du mot interdit ! Celui qui ne doit pas être prononcé ici sous peine de réveiller leur fureur !
— Je ne comprends pas de quoi tu parles, Dwalin… De quel mot s'agit-il ?

D'un ton peiné, Thorin tenta de se montrer avenant, mais son meilleur ami semblait dans tous ses états, allant même jusqu'à se pencher sur le bar, lançant un regard inquiet dans la salle déserte, pour chuchoter rapidement :

— Brocolis.
— Brocolis ?
— ShhhhShhh ! Ne le dit pas à voix haute ! Si une seule fille l'entend, elle se bloquera en mode harpie…
— Quoi ?
— Sujet sensible.

Sans en ajouter, il reposa la bouteille sur l'étagère, avant de se tourner vers Thorin, les sourcils froncés :

— Et toi, où étais-tu ? Tu n'imagines pas par quelles obscurités, calvaires et horreur le bar est passé ces dernières semaines !
— Je veillais Frérin… Il s'est réveillé hier. Son bras est paralysé et il est totalement amnésique des-
— Tu veillais sur Frérin ?

Le ton était inquisiteur, et Thorin eut la sensation qu'il était temps pour lui de se sentir coupable, que l'état de son frère mourant n'était rien comparé à ce qu'il s'était passé au Shari, mais il se défendit en assurant :

— Il était seul à l'hôpital et je-
— Ils bougent.
— Pardon ?
— Ils bougent, Thorin ! Je suis en train de devenir fou !

Dwalin tourna sur lui même pour attraper une nouvelle bouteille qu'il vida au sol et Thorin commença réellement à s'inquiéter, même s'il resta calme et fit comme si tout était normal :

— Qui ça ?
— Les trucs dont on ne doit pas prononcer le nom… Ils me regardent et je vois leurs sourires s'agrandir tous les jours un peu plus.

Le brun fronça les sourcils et se retourna pour observer la pièce, avant de demander franchement :

— Les brocolis souri-
— Shhh ! Il ne faut pas dire ce mot !

Brusquement, Dwalin reposa la bouteille vide sur l'étagère avant d'en prendre une autre, mais Thorin lui attrapa le poignet au moment où il allait en verser le contenu au sol :

— Heu… Dwalin ? Tout va bien ?
— On le saura bien assez tôt.

Face à l'air totalement égaré de Thorin, Dwalin se contenta de jeter la bouteille au sol, avant de se diriger vers la sortie en expliquant :

— Tauriel est encore à la gendarmerie, elle s'y explique suite à l'assaut infondé qu'elle a donné au siège des buveurs de cocktail d'Osgiliath avec Eowyn et Arwen. Elles y ont tagué toute une armée de ces monstres verts et ahuris sur leurs murs.

Invitant Thorin à sortir avant lui, Dwalin ferma la porte à clé en continuant d'un ton d'évidence :

— Elle ne veut pas me croire quand je lui dit que ces… choses dont on ne doit pas prononcer le nom, qui ont l'apparence de brocolis mais qui ne sont surtout pas des brocolis, se baladent dans le Shari Vari à la nuit tombée… Alors je lui laisse suffisamment de travail pour la tenir occupée cette nuit… Elle s'en rendra compte par elle même. Mais je préfère partir avant qu'elle n'arrive… Elle serait capable de me laisser me débrouiller avec tout ça…
— Dwalin… Tu es en train de me parler des peintures rupestres ? C'est toi qui a détruit ton bar pour que ta salariée fasse des heures sup ?
— Ils sont des monstres, Thorin ! Je te le promets ! Je vois leurs yeux qui suivent mes mouvements… Et ces sourires…

A l'évocation des peintures, Dwalin frissonna, et Thorin, de son côté, préféra faire comme s'il n'avait rien entendu.

oOo

— NON ! N'ENTREZ PAS !

Eomer, sans même avoir la possibilité de se justifier, fut repousser sans ménagement loin de la cabine d'essayage, qu'il essayait innocemment de joindre, par une vendeuse dragonique.

— Je voulais juste dire à Merry que-
— Le futur marié n'a pas fini ses essayages ! Vous n'êtes pas autorisé à le voir en vêtement de noce avant qu'il ne soit mené à l'autel !
— Ha.

Face à la vendeuse, petite, mais dont l'air féroce suffit à le dissuader de s'imposer, Eomer haussa les épaules et fit demi-tour.

— Très bien, dîtes lui que je l'attends dehors alo-
— Ha non ! Eomer, viens ici ! On va te trouver un costume décent !

Eomer eut, comme premier reflexe, celui de prendre la fuite, mais sa sœur, qui semblait de mèche avec la vendeuse, surgit d'entre les rayon, l'attrapa et le jeta à son tour dans l'une des cabines d'essayage de cette enseigne de prêt à porter prestigieux pour homme, avec une demi-douzaine de costumes à essayer. Et, de son côté, Eowyn entama une profonde conversation avec la vendeuse :

— Que pensez-vous de l'anthracite ?
— Ça tranche un peu avec la couleur de ses yeux, essayez plutôt le velvet pourpre, ça s'accordera bien avec la tenue de son époux.

oOo

Confortablement installé dans son canapé, Dwalin se roulait nonchalamment une cigarette. Thorin venait de partir, à l'instant, après avoir passer une partie de la soirée avec lui, à discuter de tout et de rien, comme ils savaient si bien le faire.
Cette soirée l'avait mis de bonne humeur, lui qui n'avait pas eu l'occasion de parler vraiment avec Thorin depuis que… depuis le début de l'année, il y avait quelques mois maintenant.
La suite avait été plutôt tourmenté pour son meilleur ami et, lorsque celui-ci était en trouble, il n'était pas du genre à se confier, au contraire, il avait tendance à s'isoler.
Bien entendu, ils s'étaient appelés très régulièrement lorsque Thorin était parti aux Montagnes Bleues, mais sans plus.
Lorsque Frérin s'était pris une balle, C'était Thorin qui en était mort. Le brun avait passé ces dernières semaines à l'hôpital ou bien enfermé dans ses silences tourmentés. Injoignable.
Dwalin n'avait fait aucun commentaire et venait d'agir envers Thorin comme si rien ne s'était passé, mais il avait tout simplement l'impression que son meilleur ami venait de ressusciter, qu'il s'autorisait, enfin, à reprendre sa vie maintenant que Frérin s'était réveillé. Et le barman n'était pas fâché de le retrouver.

Il sursauta à peine lorsqu'il entendit la porte claquer et, posant sa cigarette sur la table basse face à lui, il se leva pour accueillir Orianne qui retirait sa veste.

— N'es-tu pas censée être en période de révision ?
— Il est 21h30, Dwalin. Je ne vais pas non plus réviser toute la nuit.

Se détournant d'elle, il rejoignit la cuisine pour se prendre une bière, pinçant :

— Ça dépend quel degré de succès tu recherches…
— Simplement le degré qui me permette de ne pas finir dans une cave à servir des boissons douteuses à des clients plus douteux encore… Je ne vais pas avoir beaucoup d'effort à fournir…

Mutine, elle s'était assise sur le canapé pour retirer ses chaussures et, son verre à la main, il se retourna pour objecter, les sourcils froncés. Mais, mouché, il ne trouva pas de quoi se défendre et, soupirant, il vint s'asseoir à côté de la plus jeune en lui proposant sa boisson.

— Tu marques un point, sale gamine. Mais je te rappelle j'étais ingénieur avant de devenir propriétaire d'un établissement. C'est un choix que j'ai fait, je ne l'ai pas subit.
— Et tu vas me dire que, pendant tes années de lycée, tu travaillais toute les nuit dès un mois avant les exams ?
— Hem… Non. J'étais occupé à d'autres choses.
— Comme ?

Il fit mine de réfléchir, avant de boire une gorgé, puis admettre laconiquement :

— Dormir.

Elle rigola et se laissa tomber sur son épaule, amusée. Il y eut un silence confortable et elle apprécia sentir ses doigts caresser tranquillement son épaule. Elle semblait réfléchir à quelque chose en particulier, hésita à prendre la parole une première fois, puis se décida pour de bon, mais, au dernier moment, elle préféra aborder une futilité plutôt que le sujet plus sérieux qu'elle semblait avoir en tête :

— Tauriel n'était pas encore rentrée quand je suis partie…
— Il y avait un peu de rangement à faire au Shari. Elle a insisté pour s'en occuper.
— Oui… Son tournage est terminé. Elle n'a plus de boulot à côté du Shari en ce moment… Donc si il y a des heures sup à prendre, elle le fera certainement.
— Vraiment ?

Intéressé par la nouvelle, Dwalin préféra ne pas mentionner son dernier éclat et, caressant distraitement le bras de la plus jeune, il resta pensif un instant, toutefois, gênée et le regard fuyant, Orianne le tira de ses pensées, demandant, soudain, franchement et brusquement :

— A quel âge as-tu eu ta première fois ? Avec une fille ?

Il se contenta d'hausser un sourcil, mais, à l'aise sur ce genre de sujet, sur lequel il parlait sans mal, il se sépara légèrement d'elle pour la regarder dans les yeux. Énonçant tranquillement :

— J'avais dix-sept ans.

Notant, sans en faire la remarque à voix haute, que c'était à peine plus jeune que l'âge qu'elle avait maintenant, elle soutint son regard et, rassurée par l'assurance, l'ouverture et la franchise de son petit-ami, elle continua, curieuse :

— Et elle ?
— Elle était plus vieille que moi. Déjà expérimenté. Elle s'appelle Enora, on s'exerçait dans le même dojo.
— Jolie ?
— Pas mal dans le genre.

Elle hocha la tête et détourna les yeux, se triturant les doigts. Il la sonda un instant, avant de demander :

— Ce n'est pas ta seule question ?

Elle eut un petit sourire et acquiesça, hésita à nouveau mais, maintenant que ce sujet qui lui tenait à cœur était, enfin, lancé, elle reprit, le regard fuyant :

— Tu… Il y en a eu beaucoup d'autres, ensuite ?
— Tu veux que je te donne une liste ?

Il avait demandé d'un ton joueur qui lui tira un nouveau sourire, même si elle restait légèrement sur la réserve, et il s'adossa contre le canapé en lui caressant distraitement la joue.

— J'en ai eu quelques unes.

Elle hocha une nouvelle fois la tête, raide, et il continua, se justifiant :

— Mais, tu sais, Orianne… Je n'ai pas associé le fait de faire l'amour à une femme avec l'obligation de l'aimer en entière. Et les filles avec qui je suis sorti pensaient la même chose : on peut apprécier une personne, passer du bon temps avec elle, sortir avec de temps en temps, lui donner du plaisir, sans pour autant se promettre à une vie entière de fidélité et d'amour… Tu es la seule femme qui change la donne de ce côté-là. La seule avec qui j'ai envie de construire quelque chose.

De plus en plus raide, ne sachant pas quoi dire, elle resta silencieuse et il se redressa pour souffler contre son oreille, laissant son bras glisser sur son flanc pour caresser une hanche, prenant délicatement le tissus de sa chemise entre ses doigts pour la tirer vers le haut et découvrir sa peau :

— Et ce quelque chose commence par une relation de confiance. Ouverte et basée sur le dialogue.

Elle tressaillit lorsqu'elle sentit, sur sa peau découverte, une caresse impertinente, et elle répondit, d'une voix plus grave :

— Tu sais que j'ai confiance en toi, Dwalin… C'est juste que…

Sentant sa réserve, il retira sa main, mais elle lui attrapa le poignet.

— Je crois que… C'est en moi, que je n'ai pas confiance… Ca fait des mois qu'on est ensemble et, pourtant, on n'a pas encore… Je ne…

Elle soupira, et, préférant la laisser parler, il resta silencieux, se contentant de caresser doucement son bras. Elle poussa un nouveau soupir, mais, se rendant compte qu'elle agissait exactement comme la gamine sans expérience qu'elle ne voulait plus être, elle se redressa pour faire face à Dwalin.
Effectivement, ça faisait un petit moment, maintenant, qu'ils étaient supposément ensemble. Depuis le jour de l'an peut-être. Toutefois, galant envers elle, Dwalin n'avait jamais cherché à être celui qui ferait le premier pas pour aller plus loin, lui laissant l'initiative, ce qui, d'un côté, était rageant, car ça lui demandait plus de force.
Et puis, finalement, ces cinq mois sont passés plutôt vite, autant pour la lycéenne qui a du jongler entre l'approche du bac, les caprices de sa mère, prête à tout pour se réconcilier avec elle et qui, du coup, demandait à passer du temps avec elle, que pour Dwalin, qui avait supervisé la reconstruction du Shari, sa réouverture, et les petits ennuis de son meilleur ami.
Ils ne s'étaient, donc, pas retrouvés tant que ça et n'avaient pas eu beaucoup d'occasion pour parler ainsi et, s'ils avaient eu l'occasion, Orianne n'avait encore jamais osé aborder le sujet.
Mais elle venait, aussi, de passer quelques mois chez Tauriel, et elle n'était plus vraiment autorisée à agir comme une chouineuse maladroite et incapable de rien d'autre que de se mordiller la lèvre inférieure en rougissant outrageusement. Ce n'était pas ce genre de fille qu'elle voulait être. Surtout pas face à Dwalin.
Et, même si elle ne se sentait pas très dégourdie de ce côté là, elle avait tout de même envie d'approfondir considérablement les choses avec lui.

Plus déterminée, elle posa sa main sur le torse du plus vieux, pour le regarder dans les yeux en déclarant franchement :

— Je ne veux plus que tu me considères comme une gamine…

Elle fit glisser sa main jusqu'à sa nuque, qu'elle accrocha en s'approchant :

— Mais comme ta femme, Dwalin.

Ils se regardèrent dans les yeux et, avisant le discret sourire du plus vieux, elle fronça les sourcils, puis lui tapa sèchement l'épaule, faisant mine de se fâcher :

— Ne te moque pas de moi ! J'essaie de te dire que… Je me sens prête… Même si… Je ne sais pas très bien comment faire pour te le faire comprendre.

Elle avait détourné le regard, mais elle accrocha encore celui de Dwalin lorsqu'il lui caressa à nouveau la hanche, l'invitant à s'installer à califourchon sur ses genoux.

— Tu es jeune, Orianne. J'ai dix ans de plus que toi. Alors nous… Je pense que tu comprends que… Nous n'avons pas la même conception de la chose… Ni les mêmes attentes.

Il avait, soudain, parlé d'un ton sérieux et elle se crispa. Mais il caressa ses flancs, adoucissant sa voix :

— Moi, je suis conscient que c'est nouveau pour toi, et que c'est quelque chose que tu as eu le temps d'idéaliser… Ça t'inquiète parce que tu as peur de me décevoir… Sache qu'il en va de même pour moi.

La confession lui tira un sourire et elle murmura contre ses lèvres :

— Comment le pourrais-tu ?
— Une fille est plus difficile à combler qu'un mec, tu sais.

Elle acquiesça, continuant de caresser sa nuque d'un pouce distrait, puis elle se décida à se pencher sur lui pour embrasser doucement ses lèvres. Elle se sépara ensuite, le regard baissé, mais déterminée :

— Montre moi comment te combler, Dwalin.

oOo

— Les séances commenceront la semaine prochaine.
— Pardon ?

Sortant de ses pensées, debout face au piano qui trônait devant lui, Frérin se tourna vers sa mère qui posa un lourd carton au sol avant de se redresser, chassant une mèche blonde qui était tombée devant ses yeux :

— La rééducation.

Il ne répondit pas, gardant le silence et la sondant sans exprimer la moindre expression. Mal à l'aise, Sigrid se racla la gorge, expliquant rapidement en désignant le bras droit de son fils, maintenu en écharpe :

— Un kiné de l'hôpital viendra ici la semaine prochaine.

Toujours silencieux, il se détourna et, après une hésitation, fit quelques pas vers le piano qui trainait au milieu du salon. De la main gauche, il souleva le couvercle pour caresser les touches mais, lorsque la porte s'ouvrit à nouveau, laissant entrer Dis, il referma l'instrument, le visage fermé.

— Tu devrais recommencer à jouer… Les médecins disent que si tu t'accroches à un objectif, tu retrouveras ta mobilité beaucoup plus-
— Je ne suis pas capable de contrôler le moindre frémissement de mes doigts, comment veux-tu que je joue ?

Répondant sèchement à la déclaration de sa sœur, il grinça des dents, mais elle ne se laissa pas déstabiliser et répondit simplement :

— En travaillant.

Il leva les yeux au ciel, avant des les baisser dans le coin opposé, sur la harpe de Thorin. Il l'observa pensivement, essayant de se souvenir distinctement de ce moment si troublant qu'il avait vécu la veille, lorsqu'il s'était réveillée sa main tenue par celle de son grand-frère.
Jamais, de tout les maigres souvenirs qu'il avait encore, il ne se rappelait avoir vu le plus vieux agir ainsi envers lui. Certes, ça n'avait duré que quelques secondes, mais ces quelques mots qu'il lui avait glisser avant que ses parents n'arrivent restaient gravés en lui.
Toutefois, depuis ce moment, il n'avait aucune nouvelle de son ainé. Finalement, les choses n'avaient pas tant changées que ça.

Plusieurs personnes avec qui il ne se souvenait pas être ami, si il se souvenait d'eux, étaient passées le voir pour lui souhaiter bon rétablissement. Il avait feint, avec une facilité bluffante, être ravi de ces compassions qui semblaient sincères, mais, au fond, il n'avait pas réussi à les apprécier.
Cette situation était bien trop étrange pour qu'il ne parvienne à apprécier quoi que ce soit d'autre que le calme et l'isolement.

Ses souvenirs semblaient avoir été complètement effacés, ou floutés. Il ne regardait rien, il découvrait tout. Il connaissait des choses. La disposition du manoir, le caractère des membres de sa famille, les thèses de Haramund, un penseur philosophe Rohirim du treizième siècle, et quelques choses de la sorte qui semblaient encrer dans le cours des choses.

Mais sur la chronologie des événements de sa vie, ainsi que les éléments de sa vie qui s'étaient passés ces dernières années ou même avant, il n'avait aucune certitude.
Il ne savait même pas qu'il avait eu son bac avant d'en voir son diplôme accroché dans l'un des petits salons, à côté de celui d'ingénieur en pétro-chimie de Thorin et il s'était demandé pourquoi et comment son frère s'était retrouvé en école d'ingénieur.

Il était dérouté, profondément. Ses souvenirs n'étaient pas là et, pourtant, il y avait des choses qu'il savait. Par exemple, face à la porte qui menait à la cave, il savait derrière quelle pierre se trouvait une vieille clé, même s'il ne savait plus qu'elle porte ouvrir avec, arrivé dans un couloir, il savait vers quelle porte se diriger s'il voulait rejoindre la salle de bain, ou laquelle ouvrir pour entrer dans sa chambre, mais sans pouvoir dire ce qu'il trouverait exactement de l'autre côté.

Ou, tout simplement, face au piano, il se doutait que, s'il laissait ses mains parler, ses doigts, tellement habitués à enchainer certains morceaux, danseraient seuls sur le clavier et sortiraient des mélodies qu'il ne connaissait même plus. Du moins, les doigts qui étaient encore en état de bouger.

« En travaillant »… C'était bien une réponse de Dis, ça. Orpheline de mère et ayant grandi sans l'attention de son père, sa sœur n'était pas du genre à prendre des pincettes pour vous rassurer en certifiant que tout irait mieux ensuite. Non. Pour elle, la vie était un combat, un marathon. « Marche ou crève » était sa devise et elle n'était pas celle qui permettrait à Frérin de se morfondre. La paralysie ou l'amnésie n'étaient pas une excuse. Il n'avait pas oublié ça.

— J'avais arrêté ?
— De quoi ?

A la question pensive du plus jeune, Dis s'approcha tandis que Sigrid déballait l'un des cartons qu'elles avaient amené de la maison de Frérin, désertée depuis l'agression qui s'était soldée par la mort d'Azog. Il soupira et se tourna vers sa demi-sœur pour la regarder dans les yeux :

— De jouer du piano ? Tu as dis « Tu devrais recommencer ». Je ne me rappelle pas avoir arrêté un jour…
— Ha.

Elle eut un sourire nerveux et se gratta la nuque, répondant sans mentir :

— Cela fait pourtant un moment que personne ne t'a entendu jouer… Tu n'as même pas de piano chez toi et ça faisait quelques années que celui-ci n'avait pas été ouvert.
— Vraiment… J'aurai cru que…

Il sentait que l'ambiance s'était alourdie. Sa mère et sa sœur échangeaient un regard peiné qu'il ne manqua pas, mais il n'essaya pas de les rassurer. S'enfermant à nouveau dans le silence, il préféra sortir de la salle de musique.

Il sentait, pourtant, au fond de lui, que le piano était quelque chose qui lui plaisait, viscéralement, et il ne pouvait s'empêcher de se demander à quoi ressemblait sa vie pour qu'il en vienne à délaisser cette passion. A quoi avait ressemblé sa vie. Il sentait que plus rien ne serait jamais comme avant.

Il passa dans une petite bibliothèque dont il n'avait aucun souvenir, mais qui lui plut immédiatement et, avisant un fauteuil de cuir aux reflets verts sombre, il s'y dirigea, découvrant ce lieu qu'il avait, pourtant, l'impression de connaître par cœur. Dis le suivit, sans savoir quoi dire et, maintenant qu'il se trouvait face au meuble confortable, il exposa une évidence qui s'imposa à lui :

— C'est la place préférée de Thorin…
— Certainement… Je ne sais plus… Cela fait un moment qu'il n'est pas venu ici.
— Pourquoi ?

Marchant près des étagères, il lu distraitement le titre des ouvrages en grimaçant, certaines couvertures trouvaient un écho en lui.

— Il… Il a eu un différent avec papa.

Mentir a ce sujet ne lui plaisait pas, mais son père s'était montré intransigeant là dessus : Frérin ne devait pas chercher à revoir son frère. Et celui-ci n'était plus le bienvenu au manoir pour l'instant.
Elle le vit attraper un ouvrage bleu et elle eut un petit sourire :

— Ca, c'était ton livre de chevet quand tu étais au lycée…
— Ca parle de quoi ?

Curieux, il le feuilleta et elle haussa les épaules :

— Pouvoir relire un livre qui nous a particulièrement plu, sans en avoir le moindre souvenir, et se laisser, une deuxième fois, surprendre par l'intrigue, c'est le rêve de tout lecteur.
— Il faut bien qu'il y ait un avantage à ma situation.

Face à la tentative d'allègement de l'atmosphère de Dis, il avait répondu d'un ton polaire avait de reposer le livre à sa place et il continua sa visite, toujours aussi fermé et silencieux.

Il traversa un couloir et vint s'arrêter face à une fenêtre qui donnait sur le petit parc du manoir de leur famille. Sa sœur hésita, mais elle se rapprocha à son tour, jusqu'à poser une main sur son épaule, gardant le silence, même lorsqu'elle avisa le discret sillon brillant qui zébra sa joue.

— Je vivais dans une maison au centre ville… J'étais étudiant en philo… J'étais aussi un habitué d'un bar qui s'appelle le Shari Vari… Je ramenais régulièrement des filles chez moi…

La voix, parfaitement maitrisée, neutre, énumérait ces faits comme un enfant récite une leçon, n'exprimant aucune émotion, et elle pinça les lèvres, avant de répondre dans un rire forcé :

— Ha oui… C'est vrai que tu es un vrai bourreau des cœurs… Et capable de faire craquer même les personnes les moins probables… Rien ne te résiste.
— Je n'avais… ? Je veux dire… Je ne suis pas avec quelqu'un de manière… Régulière ?

Face à la question maladroite, elle resta un instant sans voix, avant de répondre précipitamment, crispée :

— Non. Pas du tout. Du moins, rien d'officiel.
— Tans mieux. Je ne suis pas d'humeur à rompre, mais encore moins à prétendre quoique ce soit à qui que ce soit.
— C'est l'occasion de prendre un nouveau départ.

Sans l'écouter, il reprit sa marche dans le couloir, pour entrer dans un autre salon, plus grand. La tablette tactile de sa mère était posée sur une table basse et il s'en empara de sa main gauche, pour la poser sur le rebord d'une fenêtre, à sa hauteur. Il laissa ses doigts filer sur l'écran, et, automatiquement, habitués, ils enchainèrent un code, qui fut refusé. Comprenant qu'il s'agissait de la combinaison qu'il utilisait certainement tous les jours pour déverrouiller ses propres appareils, il fronça les sourcils, n'en comprenant pas la signification.
Dis lui prit la tablette pour lui montrer celui de Sigrid, et il se balada sur les différentes applications, demandant distraitement :

— 1511 ?
— 15 novembre. Ta date de naissance.

L'idée que sa mère protège sa tablette par sa date de naissance lui arracha un maigre sourire, et, du même coup, il se souvint qu'il était né en novembre, mais il fut, quand il y pensa, incapable de dire quel âge il avait. Le mot « scorpion » s'imposa à lui, mais il laissa l'information glisser et, sur le même ton, il demanda le premier numéro qu'il venait d'essayer :

— Et 2106 ?

Elle lui lança un bref regard, semblant réfléchir. Elle n'avait pas vu quels chiffres il avait instinctivement proposé la première fois et, nonchalamment, elle haussa les épaules :

— Tu veux dire 21 06 ? C'est celle de Thorin.
— Ha.

Encore une fois, il avait répondu de cette voix sans expression qu'elle commençait, déjà, à détester, et il alla s'asseoir pour fouiller dans la tablette en annonçant, brusquement :

— Vous ne m'avez pas tout dit…
— Certainement. Tu sais, on n'arrive pas très bien à se rendre compte de ta situation… Si tu as des questions, n'hésites pas.

Il leva son regard gris et terriblement vide sur elle, pour la fixer un instant, avant de demander d'une voix claire :

— Que s'est-il passé, exactement, le jour où je me suis pris cette balle ?

Elle resta quelques secondes bouche bée, cherchant ses mots très rapidement alors qu'il continuait de la fixer sans ciller.

— C'était… Hem… Qu'est-ce que papa et maman t'ont déjà dit, exactement ?
— C'est ta version que je veux entendre.

Damn. Ce con était bien trop perspicace pour que l'on puisse lui mentir, même amputé de ses souvenirs. Dis serra les lèvres et vint s'asseoir à côté de lui, maudissant intérieurement sont père qui sous-estimait la sagacité de Frérin et son désir d'avoir la vérité.
Bien entendu, ils avaient discuté ensemble, avec Thorin, de la version des faits qu'ils serviraient au blond, ils avaient même fait en sorte de nettoyer son téléphone et ses boites de messagerie pour qu'il ne puisse retrouver certains éléments de… Son ancienne vie.
Mais s'il poussait son interrogation, il verrait bien que tout n'était pas très bien accordé, surtout s'il insistait pour demander la version de chacun.
Elle le regarda dans les yeux un instant, avant de souffler dans un petit sourire :

— Comme on te l'a déjà dit, Smaug, un rival de papa, je ne sais pas si tu t'en souviens…

Il haussa les épaules, dans une réponse ni affirmative, ni négative, et elle continua en s'adossant au canapé :

— Il convoitait l'entreprise et il s'est avéré que cet homme était très dangereux. Il s'en est prit à Fili et à son mec, il a-
— Au mec de qui ?

Jouant distraitement avec les doigts inertes de sa main droite avec ceux de sa main gauche, il lui lança un regard perplexe, et elle répondit sur un ton d'évidence :

— De Fili, mon fils.
— Allons bon, c'est nouveau, ça ? Je croyais qu'il sortait avec cette fille de Norgrod.
— Qui ? Ha ! Una. Ils ont rompu il y a quatre ans.

En grimaçant, elle détourna le regard pour ne pas voir l'éclat interloqué dans celui de son frère et elle embraya :

— Il sort avec Bilbo maintenant, depuis quelque mois.

Il lui lança un regard en coin, et Dis sentit son cœur se réchauffer lorsque, enfin, un sourire lui étira les lèvres, le premier depuis son réveil. Toutefois, elle se rembrunit bien vite lorsque le sourire se transforma en un ricanement sombre et écorché :

— Tu te fous de moi ? Ton fils avec ce lycéen qui n'a d'yeux que pour Thorin ? Je ne me rappelle même pas qu'ils aient été présentés…
— Bilbo a 23 ans, maintenant. Ça fait cinq ans qu'ils se connaissent. Et… Je crois que c'est toi qui leur a arrangé un coup.

Il ne répondit pas, muré dans ce silence si inconfortable, le regard fuyant et, rapidement, elle continua :

— Smaug a usé de tout ce qui était en son pouvoir pour déstabiliser papa et notre famille : enlèvement, menaces, calomnies, diffamation, vol de données… Il y a eu un procès, que nous étions en train de gagner. L'ambiance était très tendue et ça a dérapé lorsqu'il a engagé un mec pour s'en prendre aux héritiers de Thraïn.
— Pour nous tuer ?

Les sourcils froncés, il s'était tourné vers elle, et elle haussa les épaules :

— C'est du passé, maintenant. Smaug est enfermé, il n'est plus une menace.
— Et le type qui m'a tiré dessus ?
— Il a été… Neutralisé.

Ils échangèrent un long regard, mais très mal à l'aise face à ces pupilles vides, d'ordinaire si expressives et pétillantes, Dis détourna le sien rapidement, avant de se lever, prétextant un rangement à faire, elle sortit de la pièce.

Frérin la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle sorte de la salle. Il se sentait profondément frustré, il voulait se lever pour rattraper sa sœur et lui arracher tout ces « Pourquoi » qui se bousculaient dans sa tête. Pourquoi était-il paralysé ? Pourquoi n'avait-il plus aucun souvenir de ces dernières années ? Pourquoi s'était-il fait tirer dessus ? Et, surtout, pourquoi il aurait préféré que cette balle traverse son cœur, si lourd et si douloureux, plutôt que son épaule ?

Mais il sentait que personne n'avait de réponse concrète à lui apporter. Alors, de sa main gauche, il reprit la tablette de sa mère qu'il posa sur ses cuisses. Puis il ouvrit un moteur de recherche, sur lequel il tapa un seul nom, « Frérin Durin », dans la rubrique actualité.


Merci d'avoir lu !

N'hésitez pas à laisser un commentaire !
J'espère qu'il fait plus beau chez vous que dans la Normandie profonde.