I'M STILL ALIVE, MUTHER FUCKERS !
Et je pose ça là.
Cordialement,

Votre dévouée Gokash.


La journée était belle, les oiseaux gazouillaient et Bilbo gambadait joyeusement dans les rues d'Osgiliath dont les murs blancs se paraient du chatoiement orangé du Soleil couchant. La truffe au vent, le petit journaliste jouissait avec contentement de cette si satisfaisante sensation du devoir accompli.
Personne n'avait parlé de lui, dans cette histoire, mais il était, d'une certaine manière, celui qui avait contribué au terme des agissements de Smaug et, aujourd'hui, ses longs efforts d'enquête étaient récompensés par le saint graal des étudiants au futur encore flou : une offre d'emploi et, surtout, un salaire !

Aujourd'hui, son premier article sortait dans un journal officiel et, même si le sujet était bénin, il avait bien l'intention de boire l'intégralité du billet qui lui avait été donné pour son travail.

Lorsqu'il descendit les marches du Shari, il eut, toutefois, la surprise de constater que l'établissement était totalement vide de vie, et de sens. Dwalin, sa serveuse incommode, ses consommateurs tarés et, même, les brocolis du murs étaient absents.

Le bar était dans un état post apocalyptique et un étrange silence rompait brutalement avec les gazouillements extérieurs.

Le jeune homme eut comme réflexe celui de ramasser quelques verres qui trainaient au sol pour les ranger dans l'évier. Ce dernier étant blindé de vaisselle sale, il s'occupa de nettoyer en sifflotant. Un bruit de bris attira son attention et, peu prudent, il se dirigea vers le cagibi du fond.

Le silence était de plus en plus pesant, et cela suffit à le faire hésiter, mais il porta tout de même sa main à la poignée pour en ouvrir la porte dans un grincement funeste.

Un hurlement d'effroi passa alors ses lèvres car là, dans les ombres de la petite pièce, une silhouette était assise et semblait l'attendre. Le rais de lumière qui fila à travers l'ouverture fit apparaître un corps gigantesque aux proposions absurdes qui se leva face au plus jeune, tendant vers lui une main inhumaine, comme couverte d'écorce, et sa face… Sa face était la définition même du lubrique, de l'absurdité et de l'horreur, celle du Brocolis souriant !

Toujours hurlant, le jeune journaliste prit la fuite à travers les meubles saccagés du Shari, mais l'horreur qui l'attendait hors des murs de cette maison de fou était ineffable. Le chaos s'était emparé de la ville que survolaient des hélicos de combat. Ses rues piétonnes étaient le théâtre de batailles sans merci qu'arpentaient des hordes de brocolis souriants, riants et gambadant en faisant un bras d'honneur à la raison, à la logique et à l'art. Ici et là, des troupes de résistants s'étaient formés. D'un côté, une brave compagnie du Bracelet s'était regroupée derrière l'héritier de la fourchette cassée, Aragorn et bataillaient dur contre Saroumane et le club de rugby de la Main Blanche. De l'autre, son premier cruch, l'insupportable Thorin le sans ami, barricadait le Shari Vari avec sa compagnie.

Tout s'arrêta lorsque pénétra dans son champ de vision l'incarnation même de la grâce, de la badassitude et de la classe, à savoir, Fili Durin, l'homme pour qui Bilbo se pâmait.

Il rejoignit donc les combattants de la compagnie de Thorin autant pour survivre que pour profiter de la proximité du beau blond, mais les choses se gâtèrent lorsqu'une nouvelle horde de brocolis souriant arriva vers eux en courant sans le moindre respect pour les lois de la physique.

Ce fut à ce moment que Bilbo ouvrit les yeux en criant, pour découvrir qu'il se trouvait en fait dans son lit et que, non, aucun éditeur ne l'avait encore contacté pour lui dire qu'il était impressionné par son travail et pour savoir s'il était possible de mettre une collaboration hautement lucrative en place. Il cria encore plus fort lorsqu'un bras puissant l'enlaça et, sans qu'il ne le voit venir, il fut pressé contre le corps superbement athlétique de l'homme de ses rêves.

Persuadé qu'il n'était pas encore sorti de son cauchemar, il se débattit, tirant Fili du sommeil pour de bon et ce dernier lui planta la tête dans l'oreiller en maugréant :

— Bilbo, on ne va pas la refaire à chaque réveil ! Oui, c'est moi, Fili, oui, je suis réel, non, tu ne rêves pas et oui, on couche ensemble tous les soirs !

La réponse qui lui parvient était aussi inaudible que perplexe. Le blond fit la moue et se laissa tomber sur le dos en tendant le bras pour allumer son téléphone et aviser l'heure, indécente, sous le regard médusé de Bilbo qui ne perdit pas une miette du jeu d'ombre qui souligna ses biceps.

— Tu peux toucher, si tu veux…

Captant le regard de son petit-ami et jamais en reste lorsqu'il était question de le taquiner, Fili s'allongea, bras en croix, à côté du plus petit à qui il envoya un clin d'œil mutin. L'autre piqua un fard et se mit à bredouiller face à l'invitation. Il rougit de plus belle lorsqu'il constata que l'autre était nu, que lui aussi était nu, et que c'était normal.

Fili, toutefois, cerna la difficulté du plus jeune à sortir de son rêve, chose qui lui arrivait parfois, et il se redressa en fronçant les sourcils :

— Tout va bien ?

Bilbo hocha la tête et, dans un mouvement de pudeur incongru, il prit la couverture pour la replacer sur les épaules, et le torse, un peu trop découverts de Fili à son gout. Ou pas. Bref. Il se racla la gorge et répondit dans un murmure troublé :

— J'ai fait un cauchemars, je crois…
— Un cauchemars ? A propos de Smaug ou Azog ? Encore ? Je pensais que c'était passé…

Il tressaillit lorsque la main de Fili vint caresser sa joue et il eut le réflexe de poser la sienne dessus en secouant négativement la tête :

— Non, non… Ce n'était pas à propos d'Azog, pour une fois… J'ai juste rêvé que… Je faisais la vaisselle du Shari.
— Ho… Dur.

Laconique, Fili se recoucha et il lui fallut se redresser à nouveau pour accrocher la nuque de son amant afin que celui-ci accepte de se laisser tomber contre lui. Avec la fluidité conférée par l'habitude, il attrapa son bras pour l'inviter à l'enlacer, puis agrippa sa cuisse pour le presser contre lui, avant de prendre sa tête qu'il cala dans le creux de son épaule.

— Rendors-toi, c'est le mieux qui puisse t'arriver.
— C'est que-
— Shhh.

Très patient, Fili fit taire son amant en posant un doigt sur son nez et ce dernier rendit les armes. Cinq minutes furent nécessaire pour qu'il retourne à la rencontre de l'homme de ses rêves dans un remake insipide de Cinquante Nuances de Durïn.

Le plus vieux eut plus de mal à retrouver le sommeil et, finalement, il récupéra son portable pour lire les messages qui lui étaient parvenus durant la nuit.

Dix-sept appels manqués. Un de Thorin. De deux Frérin. Quatorze de Kili.

Encore...

Comment avait-il pu laisser une telle chose arriver ? Lui qui avait toujours pris soin de se tenir éloigné des affaires des autres et de s'occuper de sa propre vie, voilà qu'il se retrouvait à devoir gérer l'intégrité d'un petit-ami dénué d'instinct de survie, au milieu du divorce de son abruti de frère qui, à chaque jour qui passait, se révélait être en réalité fou amoureux de sa dangereuse épouse, et, surtout, pris entre un oncle dépassé par les événements et un autre oncle encore plus dépassé par les événements.

Cela faisait quelques semaines qu'ils étaient rentrés du Gouffre de Helm, Kili et Tauriel n'avaient toujours pas de solution pour le divorce. Deux mois que Thorin avait tué un homme et assisté à la chute de celui qui avait donné sa vie pour lui, personne n'avait encore pris la peine de se demander comment il gérait ça. Un mois que Frérin s'était réveillé amnésique, il était toujours aussi terrorisé par ces souvenirs qu'il n'avait plus. Tout autant de temps que le procès de Smaug s'était soldé par l'incarcération de ce dernier et la mort d'Ozal, Bilbo recommençait, déjà, à fouiner de son côté pour trouver le prochain scoop de sa courte vie.

Et Fili, lui, il recollait les morceaux. Pas à pas, petit mot par petit mot, jouant du silence lorsqu'il était question de laisser ses proches épancher leurs doutes, leurs espoirs et leurs rancœurs ou, au contraire, se tordant les neurones pour trouver des solutions là où il n'y en avait pas, il était devenu le pilier principal de tous ces individus perdus.

Il n'était pas le seul, fort heureusement. Dis faisait ce qu'elle pouvait de son côté pour ses frères et son fils. Tauriel prenait sur elle pour ne pas assassiner son époux et pour faire bonne figure face à Thraïn qui, pour sa part, prenait sur lui pour ne rien dire de ce qu'il pensait des sylvains. Il ignorait, le chanceux, tout des conditions de mariage de son petit-fils et il avait, dans sa grande innocence, la chance de croire qu'il s'agissait d'une pulsion amoureuse.

A vrai dire, Fili soupçonnait qu'il en avait marre de ses héritiers et qu'il avait décidé d'abandonner toute prétention de superviser les aléas de sa lignée de près ou de loin.

Dwalin épaulait Thorin de tout son cœur et de tous ses moyens émotionnels qui étaient, nous le savons tous, très médiocres.

Frérin n'avait personne sur qui compter, mais cela n'était pas plus mal, car Fili était le seul à qui il acceptait de parler.

En bref. Les choses étaient au point mort… Fili sentait pourtant qu'il avait potentiellement de bons points de bascule à mettre en place, si seulement chacun des idiots qui composait sa famille possédait un schéma de pensée cohérente.

Il quitta finalement le lit pour rejoindre la terrasse, un paquet de cigarette dans les mains, et il décida d'opérer dans l'ordre. En premier, celui qui lui avait laissé quatorze messages et tout autant textos, en deuxième, le cas le plus expéditif, en dernier, le plus pointu.

Malgré l'heure avancée de la nuit, ou tôt du matin, c'était selon, Fili était certain de ne déranger personne lorsqu'il composa le premier numéro. Kili lui répondit immédiatement en chuchotant :

— Fili ? Fili ? C'est toi ? Tu m'entends ?

Dieu du Ciel. Son frère, déjà crétin, n'avait pas pris d'avantage de lumière avec son statut d'amoureux transi, et il eut un sourire patient :

— Kili, tu as essayé de me joindre ?

Toujours chuchotant, le plus jeune déversa alors dans une litanie vive :

— Oui mais c'est bon… C'était parce que Tauriel passait me voir hier soir pour les papiers du divorce et je voulais savoir quel était le meilleur vin pour aller avec les salades de fruit et comment on découpe un canard, mais tu ne m'as pas répondu alors j'ai improvisé, puis je me suis rappelé qu'elle ne mangeait pas de viande et je voulais savoir si tu connaissais un accompagnement pour des pommes de terres au miel, sauf que je les ai faites brulées en attendant ta réponse et du coup, j'avais juste de la salade de fruit mais c'est pas grave parce qu'elle avait pas faim et elle était pressée alors je t'ai appelé pour savoir si tu avais une technique pour tenir une conversation décente avec un individu du sexe opposé sans passer pour un lycéen bizarre et elle a profité que je te laisse un message pour essayer de partir alors je l'ai supplié à genoux de rester avec moi et de ne pas divorcer parce qu'il est possible que j'ai bu trop de vin quand elle me parlait du divorce et après…

Fili, qui espérait garder un minimum de considération pour son petit-frère, posa son téléphone à côté de lui le temps de se rouler une cigarette, puis il le reprit à l'oreille pour écouter au moins la fin :

— Et je lui ai parlé de la Lune à ce moment parce que j'étais désespéré donc soit elle l'était elle aussi, soit il s'est passé un miracle, parce qu'elle a rigolé et j'ai vu ma chance et j'ai continué à parler parce que je savais vraiment pas quoi faire et je crois qu'elle a fini par avoir pitié de moi parce que c'est à ce moment qu'elle m'a embrassé mais je crois que c'était pour me faire taire mais je ne suis pas sûr et puis ensuite elle-
— Kili, par pitié… respire !
— Et tait-toi !

Fili, qui se sentait essoufflé juste à entendre son frère, haussa un sourcil désarçonné lorsque la voix Tauriel, endormie, se fit entendre, puis un grésillement désagréable lui fit comprendre que le téléphone de Kili venait de passer par la fenêtre. Avisant l'heure, Fili se dit que la soirée ne s'était pas si mal finie pour son frère et sa belle soeur et il alluma sa cigarette avant de passer au suivant.

Thorin laissa passer quelques intonations, comme à son habitude, avant de décrocher. Sa voix, parfaitement claire, montrait qu'il s'était réveillé il y avait déjà un moment, ou bien qu'il n'avait pas dormi.

— Je ne pensais pas que tu me rappellerais à cette heure…
— Un appel manqué, Thorin… De ta part, il y a de quoi paniquer.

Il entendit un souffle amusé à l'autre bout du fil et il fuma en silence le temps que l'autre explique de sa voix grave :

— Je t'ai appelé hier soir, pas en pleine nuit… Je voulais simplement prendre des nouvelles de Frérin.
— Pourquoi ne pas lui demander à lui directement ?
— Tu sais bien pourquoi…
— Parce que tu n'arrives toujours pas à le voir comme ton frère et pas comme ton ex ?
— Je ne peux pas le voir comme mon frère. Je ne l'avais jamais considéré comme tel déjà avant…
— Frérin t'a toujours considéré comme son frère, lui.

Fili avait parlé presque durement et Thorïn garda un bref silence repentant. C'était comme s'il tendait lui-même la perche à son neveu pour se faire frapper avec et le blond ne se privait pas. Thorïn était, de tous, celui qui répondait mieux à la baguette qu'aux gants et c'était extrêmement reposant pour Fili, de pouvoir parler crument, librement et sans doigté. De pouvoir parler, tout court. Le plus vieux acquiesça même :

— Ce n'est pas que je ne peux pas, mais je ne veux pas le voir comme mon frère et encore moins comme mon ex.

Quelle famille de tarés.

— Il faudra bien te faire une raison…
— J'essaie, mais ce n'est pas pour parler de moi que je t'avais appelé… J'ai à peine croisé Frérin depuis le gouffre, je sais qu'il me fuit et je me demandais seulement si… si tout allait bien.

Fili eut un sourire attendi lorsqu'il entendu le ton timide dans la dernière question de l'homme qu'il considérait comme l'incarnation de la badassitude et, mutin, il le taquina en jouant avec sa clope :

— Cette question-là, c'est à lui et pas à moi qu'il faut la poser.
— Il ne me répondra pas.
— Qu'en sais-tu ? Lui as-tu déjà demandé au moins une fois, dans cette vie ou la précédente, comment il ressentait les choses, comment il se sentait vis à vis de toi, s'il passait dune bonne journée ou, tout simplement, comment il allait ?

Un silence perplexe lui répondit et il écrasa son mégot au sol. Maintenant qu'il venait de cibler le point sensible, il le percuta de toute la force qu'il possédait, sans le moindre tact :

— Je sais que tu le connais à ta manière, Thorïn, mais n'oublies pas une chose : je suis celui qui a grandi avec lui. Je suis son premier, et seul, confident. Je suis celui avec qui, actuellement, il partage le plus de souvenirs même si je regrette, moi aussi, que les meilleurs se soient envolés de cette manière. Tu n'es pas le seul à souffrir de le voir comme ça et tu n'es pas le seul à vouloir le voir sourire à nouveau. Car si toi tu es son amant, moi je suis son meilleur ami et ça, tu ne peux rien faire contre ça. Donc si je te dis de prendre tes tripes en mains et d'aller lui parler, alors fait pas chier et va lui parler.

Un bref silence lui répondit et il eut peur d'être allé trop loin. Ceci dit, l'heure n'était pas à la demi-mesure. Il eut un haussement de sourcil surpris lorsque, pour toute réponse, Thorïn remarqua d'une voix plus basse :

— Je suis désolée, Fili… j'aurai dû me rendre que toi aussi tu as perdu un…

Il l'entendit soupirer et il allait assurer qu'il n'avait pas à être désolé, mais il fut pris au dépourvu lorsque Thorïn demanda, sortit de nulle part :

— Comment vas-tu, toi ?

Okay… C'était très complexe à définir en quoi, mais Fili commençait à percevoir que la situation était en train de sortir le meilleur de Thorïn et ce n'était pas pour lui déplaire. Cet handicapé des sentiments passait, depuis le réveil de Frérin, d'une remise en question à une pelle en pleine poire, avant de se remettre en question à nouveau pour se reprendre une bâche par la suite. Il semblait perdu, en fait, et Fili le trouva étrangement mignon, dans sa complexité, ses remords et ses échecs.

Il se racla la gorge et il eut un sourire attendri :

— Si tu veux que l'on discute, Thomas, ce serait avec plaisir, mais attendons une heure plus décente… Nous pourrons nous demander mutuellement comment nous allons.
— C'est une bonne idée.
— Toute à l'heure sur les quais du port fluviale ? J'ai un créneau à neuf heure, on pourrait prendre un croissant/café de l'Entrepôt, ça fait longtemps…
— Depuis que Dwalin a ouvert le Shari.
— Car il ne supporte pas de nous savoir chez un concurrent… Mais il n'est pas obligé de le savoir.

De concert, chacun d'un côté du fil, ils échangèrent un clin d'œil complice, puis raccrochèrent. Fili garda pensivement son téléphone dans les mains, étrangement troublé par la situation. Thorïn était, parfois, bien plus imprévisible que Frérin, sur de nombreux plans. Il était fort, à sa manière, mais pas assez pour affronter ses propres démons et Fili sentait que ceux-ci commençaient à effleurer la surface, trouvant un passage dans ses failles, ses inquiétudes et ses remords.

Peut-être que finalement, se dit Fili en composant son dernier numéro, celui qui aurait à sauver l'autre n'était pas celui que l'on pensait à première vue…

Ses doutes furent confirmés lorsque, à peine Frérin décrocha, il amorça directement, d'une voix qui ne souffrait pas la moindre hésitation :

— Fili. Tu dois me dire exactement comment s'est passée notre première… fois.

Le blond n'eut aucun mal à comprendre que le « nous » ne concernait que Thorin et Frérin, dans la mesure où ce dernier n'avait qu'un seul sujet à la bouche depuis quelques jours, et, s'il capta le sens de la question, il ne put s'empêcher de le taquiner avec un sourire amusé

— Honnêtement, Frérin, je n'étais pas là et aucun de vous deux ne m'a donné le moindre détail, dieu merci.
— Je parle de la manière dont les choses se sont mises en place.

Douché, Frérin venait de répondre d'un ton blasé et Fili n'eut aucun mal à imaginer sa tête non amusée qu'il avait à l'instant. Il retint un nouveau ricanement et il s'adossa au mur derrière lui pour répondre machinalement :

— Ce n'est pas à moi qu'il faut le demander.
— Il ne veut pas me parler.
— Il crève d'envie de te parler.
— Je n'ai rien à lui dire.
— Mais tu as des questions à lui poser…

L'autre soupira :

— Pourquoi il ne me parle pas ?
— Parce que tu fuis tous les sujets qu'il te propose quand tu ne lui cries pas dessus.
— Que veux-tu que je lui dise ? Je ne lui ai jamais parlé de ma vie en tant que frère et, maintenant, je dois trouver un sujet de conversation en tant qu'amant slash ex slash frère slash le mec qui en a tué un autre pour me venger slash le mec pour qui j'ai pris une balle ! Il semble fou amoureux de moi et moi, tout ce que je sais de lui et de nous, c'est ce que j'ai appris dans les journaux !

L'intonation était celle d'une drama-queen et Fili coupa court :

— Ca, c'est une chose que tu peux lui dire, il comprendra.
— Non, il ne comprendra pas et moi, je ne comprends pas pourquoi il est si attaché à moi… Que s'est-il passé entre nous, exactement ? Que moi je me sois pris une balle et que j'ai fait ma pute pour sauvegarder notre relation, déjà, ça me dépasse, mais lui ? Il a affronté papa, Azog et les médias juste pour ça ?

La drama-queen sortait le grand jeu pour de bon et Fili eut un sourire patient :

— Juste pour ça, Frérin ? Vraiment ?

L'autre grommela quelques chose et Fili eut une mimique parfaitement dangereuse. Sa voix descendit de quelques octaves:

— Ce n'est pas à moi de demander ce que Thorïn te trouve parce que si j'avais la réponse, alors je me serai battu contre lui pour t'avoir et nous ne serions pas dans cette situation car, personnellement, je base mes relations sur la communication, l'écoute et l'attention… Chose que vous manquez cruellement, tous les deux…
— Okay, Fili, j'ai compris le message, je ne te pose plus de question sur ce sujet.
— J'avais peur d'être trop subtil…

Il laissa planer sa phrase, puis il reprit, plus légèrement :

— Si tu veux savoir comment ça a commencé, je peux te donner un indice…
— Je t'écoute.

La voix s'était faites plus prudente, amusant Fili qui, finalement, glissa d'un ton suave :

— Tu n'allais à la fac que s'il t'y trainait.
— Pardon ?
— Bonne nuit, Frérin, ou bonne journée, c'est selon.

Il raccrocha sur ce, puis lança une œillade satisfaite à son téléphone.

Il hésita à se recoucher mais, finalement, il perçut les premier rayons du Soleil et décida que c'était l'heure de faire des pancakes.

oOo

— Vous avez dit que certains vous connaissent bien, pourquoi ai-je du mal à le croire ?

C'était sa plus belle interview en tant que jeune journaliste, mais, déjà, il déraillait et sortait de son protocole inquisiteur.

Bilbo, pour la première fois, avait été choisi par le destin pour recueillir les impressions d'un jeune prodigieux héritier multimillionnaire aux multiples atouts. Les choses étaient supposées se passer sans accros : il rencontre le bonhomme, lui pose les questions inscrites sur son carnet, lui sert la main et basta. Toutefois, maintenant qu'il était là, les choses se passait très… différemment.

De une, Bilbo avait son type de mec qui le faisait chavirer, et le prodigieux héritier en question était absolument totalement en accord avec ce style. De deux, il faisait étrangement chaud, dans ce bureau, et le jeune journaliste jugulait très difficilement des bouffées de chaleurs désagréables. De trois, son interlocuteur le regardait depuis le début comme si soit il allait le manger tout cru, soit il comptait ses tâches de rousseur.

Une ambiance tendue, donc. Bourrée de phéromones et peu propice à la concentration.

Il sursauta presque lorsque la porte du bureau fut ouverte sur une secrétaire au maintien impeccable qui annonça de sa voix chantante :

— Monsieur Durïn, votre prochain rendez-vous est arrivé.

Bilbo, qui s'était accaparé de plus de temps que prévu, bafouilla une excuse et allait récupérer ses affaires, mais Fili Durïn annonça très posément :

— Annulez-le, s'il vous plait, nous n'avons pas terminé.
— Bien monsieur.

Bouche bée, le journaliste voulu assurer qu'il avait toutes les informations nécessaires dans un bredouillement qui dépassait les lois de la mièvrerie et le beau blond assura de sa splendide voix de mâle alpha :

— J'aimerai en apprendre plus à votre propos.

Bilbo eut la tête d'un jeune ingénue qui avait très bien compris le sous-entendu, mais qui n'était pas capable d'assumer ce qu'une telle phrase réveilla en lui et, dans une mimique de lycéenne aussi flattée que dépassée par les événements, il se mordit la lèvre avant d'assurer très candidement :

— Il n'y a pas grand-chose à savoir à mon sujet.

Cela aurait suffi à dissuader n'importe qui de le retenir plus longtemps, mais Fili Durin n'était pas n'importe qui et il demanda de cette voix si magnétique :

— Vous dîtes que vous faites de la littérature… Est-ce Tom Bombadil, Gil-Galad ou Luthien qui vous a fait aimer la littérature.

Ho. La. La. Parler en ces termes à Biblo suffisait à lui donner un nerdgasme, lui qui était passionné des trois à la fois alors que plus personne ne connaissait ces noms. Donc dit avec cette voix, ce regard et ce corps, c'était le nirvana et il se sentit partir. Il se reprit comme il le put et se lécha à nouveau les lèvres, ce que ne manqua pas son interlocuteur, avant de répondre d'un ton envouté :

— Bombadil.

Il écopa d'un long regard, et l'autre beau gosse, qui n'était pas encore assez parfait, apparemment, avança sans hésitation :

— J'aurai dit Gil-Galad… Vous avez sa… Poésie.

Bilbo se pâma et Fili ajouta avec un léger sourire en coin qui fit apparaître une fossette, ajoutant un maxi bonus à ses points de charisme :

— Qu'avez-vous prévu, après vos examens ?
— Rien.

C'était étrange, mais Bilbo eut l'impression qu'il venait de louper sa ligne. L'autre ne s'en formalisa pas et demanda derechef :

— Et après ?

Là, ça devenait plus flou et Bilbo se retint de justesse de l'inviter au camping de Bourg le Touque où il avait prévu de passer ses vacances. Il eut un sourire professionnel et improvisa ce qui 'était le plus logique dans son cas :

— Je chercherai un contrat hautement lucratif.

Il fronça les sourcils en se demandant s'il avait choisi les bons mots et, face à lui, Fili eut un sourire assuré :

— Nous proposons d'excellents contrats hautement lucratifs.

Ce fut comme s'ils firent l'amour par le regard, puis Bilbo, par la grâce de dieu, retrouva l'usage de la parole :

— Je ne crois pas que je sois à ma place ici…

Il gloussa de nervosité et ajouta :

— Regardez-moi.

L'autre le prit au mot et, comme s'il découvrait un nouveau sens à sa vie, il assura avec ferveur :

— Je vous regarde.

Puis Bilbo ouvrit les yeux et le rêve, puisque c'était un rêve, se dissipa. Il resta allongé les bras en croix, pas du tout préparé à revenir à la réalité après un si doux moment passé dans ses songes aux relents de 50 nuances de Durïn.

Il sursauta lorsqu'un bruit de vaisselle se fit entendre et il se redressa, alarmé. Lorsqu'apparut dans son champ de vision l'homme de ses rêves, habillé d'un simple T-Shirt et d'un caleçon, une poêle à pancake dans une main et une bouteille de crème chantilly dans l'autre, Bilbo ne put retenir une exclamation de surprise :

— WTF ?