Le chapitre était déjà partiellement écrit, et il en faut bien deux pour rattraper le retard ;)
— Oui, il a parfois… Un peu de mal à reconnecter à la réalité…
— Il a toujours été comme ça… Quand nous nous sommes rencontrés et que c'était sur moi qu'il craquait, il avait tendance à me considérer comme une chimère…
— Il finira bien par comprendre que je suis sa réalité, maintenant…
Le ton de Fili était aussi conquis que déterminé et Thorïn n'ajouta rien. Il touilla distraitement son café avant d'ajuster sa casquette et ses lunettes de soleil. Il était encore tôt et il ne faisait pas si beau. Mais il ne fallait vraiment pas que Dwalin le surprenne dans un bar rival car les conséquences, puisqu'il y en aurait, seraient aussi insoupçonnées que chaotiques.
Cela faisait maintenant une semaine que l'oncle et le neveu avaient pris l'habitude de se retrouver là pour parler de tout et de rien en fin de journée.
Le plus jeune jouait distraitement avec la mie de sa viennoiserie et Thorïn le piqua gentiment :
— Il finira bien par voir tes sombres côtés, surtout. Si seulement tu en as quelque part…
Il avait repris sa dernière phrase d'un grommellement lorsque, cherchant à justifier sa pique mesquine, il se trouva à cours d'arguments. Lui donnant raison, Fili, dans un noble jet dénué du moindre apitoiement, jeta les miettes de son croissant aux hirondelles qui gazouillaient à ses pieds. Manquerait plus qu'il chante pour asseoir son aspect parfaitement raiponcien, remarqua Thorïn dans un éclair de lucidité. Comment, diantre, une famille aussi débile avait-elle pu sortir un spécimen aussi parfait, se demanda-t-il ensuite, en le détaillant un peu plus attentivement. Fili capta son regard et il détourna le sien en se raclant la gorge :
— N'y pense même pas… Je ne remplacerai pas ton frère d'aucune manière possible…
— Je trouve juste que… Vous vous ressemblez, tous les deux.
Fili ne comprit pas sa remarque et Thorïn justifia en portant sa tasse à ses lèvres :
— Du moins, c'est certainement à toi qu'il aurait ressemblé, s'il avait…
— Si lui avait été l'ainé, et toi le cadet ?
Terminant sa phrase tout en dépiautant la fin de son croissant avant de l'offrir aux oiseaux, Fili semblait détaché de la conversation et Thorïn admit finalement :
— Nous ne sommes pas venus ici pour ne parler que de Bilbo et de Frérin… Comment se passent tes examens ?
— Comme tu le voies…
Fili avait répondu sans le moindre embarras en se frottant les mains, avant de prendre sa bière pour faire mine de trinquer avec Thorïn :
— C'est déjà dans la poche. Tous mes oraux se sont bien passés et les épreuves écrites ne seront qu'une formalité…
Thorïn trinqua avec lui avec une moue impressionnée, avant de boire une gorgée puis demander sur le même ton :
— Et tu as des projets ? Pour la suite…
— Grand-père s'est occupé de planifier la suite… Avec ce petit soucis dans sa ligne d'héritage qui me pose en place égale avec toi, tout est déjà décidé…
Il avait parlé d'un ton plus bas et Thorïn parla d'un ton plus bas encore :
— Je ne pensais pas que tu voyais ça comme un « soucis ».
— C'est juste que… C'est de son entreprise, qu'il s'agit, pas la nôtre… Il ne nous laissera pas si facilement la prendre en main et je n'ai pas envie de végéter encore dix ans avant de faire quelque chose de ma vie… Pardonne moi Thorïn, mais, de ce côté, je ne suis pas comme toi…
— Je n'ai pas l'impression de végéter…
Il avait répondu en maugréant et Fili eut une moue éloquente qui se transforma en grimace lorsque le plus vieux l'effaça d'un coup de pied bien placé.
Il allait ajouter quelque chose, mais son portable vibra à ce moment et il le prit pour lire son message. Thorïn le vit juguler une étrange grimace, entre le sourire de victoire et le poker face, si bien qu'il demanda, l'air de rien :
— Que se passe-t-il ?
— C'est maman. Elle veut savoir si Frérin est avec moi.
— Pourquoi ?
Le mode bersek prêt à se mettre en place, Thorïn s'était redressé et Fili eut un simple mouvement d'épaule ennuyé tout en répondant à son message :
— Il devait aller à l'hôpital ce matin pour ses cours de Kiné, mais il n'y est pas allé… Apparemment, ça fait une semaine qu'il sèche les séances de kiné…
Fili était assez subtil pour faire le lien entre l'appel nocturne de Frérin une semaine plus tôt et cette annonce, mais il la garda pour lui et, même, il glissa sournoisement lorsqu'il vit comment le plus vieux se ferma tristement :
— De toi à moi, Thorïn… Je ne connais qu'une seule personne qui ait le… percutant nécessaire pour le retrouver et le convaincre de suivre ces foutues séances…
— Je préfère qu'il me demande lui-même de l'aide, plutôt que le forcer à faire une chose qu'il ne veut pas faire.
— Ce n'est pas ce que tu disais lorsque tu le trainais sur les bancs de la fac de Philo tous les jours…
Le plus vieux eut un froncement de sourcil perplexe, d'autant plus lorsque l'autre ajouta sans subtilité en sirotant sa tasse :
— C'est ainsi qu'il gagne ton attention, Thorïn… Et c'est ainsi que tu la lui démontres… Suis le tant qu'il te fuis…Puis assure tes appuies et écartes les bras lorsqu'il fais volte-face pour te prendre en chasse à son tour…
oOo
Thorïn, contrairement à d'habitude, anticipa un minimum avant de chercher son frère. En premier, il s'était rendu à l'hôpital pour se mettre au point sur l'état du plus jeune, puis il avait directement tracé vers la grande demeure du blond sans grande hésitation.
Il le trouva bien là, affalé sur la balancelle de son jardin en friche, le regard perdu dans le vide.
Le brun resta un instant dans les ombres, à l'observer en l'imaginant se redresser en riant à son approche, l'accueillant d'une provocation ou, selon son humeur, d'une invitation. Là, il savait que le visage de son frère, déjà terne, se fermerait à l'instant où il ferait un pas dans son champs de vision. Il se reprit et reprocha à ses pensées d'oser regretter un temps passé, plutôt que se réjouir de celui qu'il avait encore devant lui. Il était temps d'accepter de laisser le passé au passé, et de profiter de ce que le présent avait à lui offrir.
Il prit son téléphone en main pour l'éteindre en se disant que, quoiqu'il arrive, une fois qu'il mettrait un pied dans ce jardin, il faisait table rase de ses attentes, ses souvenirs et ses désirs pour se concentrer uniquement sur Frérin. La chose était plus aisée à vouloir qu'à faire… Il le savait.
Lorsqu'il approcha finalement et qu'il vit comment le plus jeune se tendit, il eut le réflexe de s'immobiliser. Toutefois, il prit sur lui et vint à sa hauteur afin de mettre en pratique les conseils de son neveu :
— Frérin… Que se passe-t-il ?
Le blond ne semblait pas s'être attendu à cet abord et il demanda sans le regarder, fuyant :
— Pourquoi se passerait-il quelque chose ?
Thorïn haussa une épaule et il s'assit à côté de Frérin pour insister doucement :
— Il paraît que tu fuis les séances de rééducation.
— Et alors ? Tu comptes me tirer à l'hôpital pour me forcer à y participer ?
Le brun eut un sourire entendu face à la question nerveuse et, simplement, il lui prit familièrement la main paralysée pour la caresser du bout des doigts. Frérin eut un sursaut, mais il resta stoïque et le plus vieux lui apprit gentiment :
— Pourquoi pas ? Je suis plutôt bon à ça… J'ai passé cinq ans à te débusquer pour te trainer sur les bancs de l'université… Je pourrai recommencer.
Frérin n'avait pas de souvenir de ça mais, au fond de lui, il savait que ce qu'il faisait, en séchant ses cours de kiné, n'était rien d'autre qu'une invitation étrange que seul Thorïn aurait captée. Plus que la mémoire des choses, il gardait des impressions, des certitudes et des connaissances qu'il ne se souvenait pas avoir expérimentées. Il était, ravi, dans le fond, de voir que Thorïn répondait à son appel, mais l'idée continuait de le rendre nerveux. Il prit sur lui, toutefois, pour ne pas le rabrouer une troisième fois consécutive et il souffla du bout des lèvres :
— C'est tentant…
Il déglutit, troublé par ses sens qui se réveillaient sous les caresses légères de Thorïn sur sa main. Celui-ci secoua négativement la tête en se tournant vers lui :
— Non, Frérin. Je ne veux pas recommencer une chose qui est vouée à l'échec.
Le refus donna à Frérin l'impression de manger des cailloux et le plus vieux insista en se penchant sur lui :
— Ces jeux de fuite et de courses étaient les seules choses qui nous liaient, tous les deux. Mais ce n'était pas satisfaisant.
— « Pas satisfaisant » ?
L'estomac de plus en plus lourd et la gorge maintenant crispée, le blond résista lorsque Thorïn posa ses doigts sur les siens pour les aider à se déplier avec douceur et méthode. Le plus vieux le fit céder d'une caresse fourbe du bout de ses doigts à l'intérieure de sa main qui le chatouilla.
Le geste était le même qu'usaient les infirmiers, toutefois, il était imprégné de cette tendresse propre à Thorïn et ce dernier expliqua en laissant courir un doigt sur sa paume avec un peu plus de dévouement que les kinés :
— Je suis passé l'hôpital avant de te rejoindre pour m'initier aux soins de bases en attendant que tu reprennes la rééducation avec un professionnel…
— Qu'est-ce qui te dit que je ne fuirai pas tes séances comme je fuis celles de l'hôpital ?
Frérin restait sur la réserve, mais Thorin lui répondit d'un simple sourire entendu auquel il fut incapable de rester froid. A son tour, un léger sourire ourla ses lèvres. Sourire qui se fâna lorsque le brun reprit la conversation :
— Je ne compte pas reproduire mes erreurs une deuxième fois.
— Tes erreurs ?
— Si nous étions satisfaits de notre situation, les choses ne seraient pas allées… si loin par la suite.
Il abandonna ses doigts pour laisser les siens courir jusqu'à son poignet qu'il attrapa entre le pouce et l'index pour lui imprégner un léger mouvement rotatif. Frérin se surprit à apprécier le contact et en désirer l'exclusivité de manière trop franche pour que ce soit anodin.
— Tu parles d'erreur… Tu regrettes finalement ce qu'il y avait entre nous…
Il y avait quelque chose, dans sa voix. Un mélange entre peur, appréhension et évidence, comme s'il était persuadé de son affirmation, mais qu'il ne voulait pas avoir raison. Thorïn s'autorisa une pression plus tendre que thérapeutique en secouant la tête :
— Ce n'est pas ça que je qualifie d'erreur.
Le blond fit la moue, laissant son frère masser chacun de ses doigts avec une application trendre. Le pouce de Thorïn se déplaça discrètement sur l'intérieur du poignet, permettant, ainsi, à ce dernier de jauger de l'état cardiaque de Frérin qui était plutôt chaotique et qui s'affola malgré la voix qui retrouvait sa sècheresse habituelle :
— Quoi alors ? L'application que tu as mis à m'ignorer tout ce temps avant de me sauter dessus ?
Il avait voulu user à la fois de la raillerie et de la provocation pour alléger la conversation, mais il piqua un fard lorsque Thorïn répondit dans le plus grand des naturels en guidant ses doigts pour les refermer :
— Ca, oui.
La réponse franche le déstabilisa, mais, curieux, il insista, plus direct :
— « Ca » quoi ? M'ignorer ? Ou me sauter dessus ?
— Les deux. Si c'était à refaire, jamais je ne t'aurai donné mon indifférence, et, plutôt que te sauter dessus, j'aurai fait les choses correctement, en prenant en compte, tous les jours, qu'avoir ton cœur ne signifie pas que tu m'es acquis et je me serai arrangé pour construire avec toi une relation que rien, pas même l'oubli, n'aurai pu détruire…
Frérin, sans le voir venir, piqua un fard et ce fut pire lorsque Thorïn se tourna vers lui pour capturer son regard du sien et demander avec un sérieux extrême :
— Mais peut-être puis-je parler à l'indicatif et non au conditionnel ?
Ce n'était pas vraiment à ça, que Frérin s'était attendu en séchant le kiné. Cela amplifia son malaise et il récupéra sa main. Toutefois, à la plus grande surprise de Thorïn, qui acceptait déjà le refus sans broncher, il consentit du bout des lèvres :
— Oui… Tu peux parler à l'indicatif…
Le plus vieux eut un sourire soulagé et il s'avachit à côté de lui sur la balancelle en sortant un paquet de cigarette. Spontanément, il en proposa une à Frérin et ce dernier accepta en se raclant la gorge, incapable de laisser le silence parler plus longtemps :
— Donc c'est… C'est toi qui a commencé ? Je n'aurai pas cru que… Tu serais l'initiateur de…
Il bafouillait, cela ne lui ressemblait pas et Thorin le fit taire en allumant sa cigarette. Il alluma la sienne ensuite et souffla une première bouffée, avant de justifier, sans le regarder :
— J'étais soul.
— Ha.
— A cause de toi.
— Ho ?
— Sombre histoire…
Frérin fut incapable de savoir quoi penser de ça. De une, cela confortait les déductions qu'il avait imaginées pour justifier la bifurcation de leur relation, de deux, cela levait, enfin, un voile sur une question qu'il se posait depuis le début. De trois, c'était extrêmement décevant. Il sursauta et passa pivoine lorsque, sans préavis, Thorin se tourna vers lui pour lui assener le coup fatal, sortit de nulle part :
— La première fois, c'est moi qui t'ai sauté dessus, certes, mais j'ai écarté les jambes pour toi cette nuit-là… Et tu ne t'es pas fait prier alors que tu étais parfaitement sobre…
Cette confession inattendue eut son effet et Frérin s'étouffa avec la fumée de cigarette. Thorin se remit à fumer tranquillement le temps que l'autre se ressaisisse et Frérin le disputa, les larmes aux yeux :
— Je ne voulais pas forcément savoir une telle chose !
— Tu parles… Je te connais… Tu as perdu tes souvenirs, mais tu es toujours le même : Je sais que tu crèves de savoir lequel, de nous deux, est celui qui prend…
Thorïn n'avait pas tort. Expulsant sa fumée, le brun lui envoya un clin d'œil et Frérin détourna les yeux sans oser le reprendre sur l'usage du présent plutôt que du passé. La conversation devenait… Extrêmement étrange et non préméditée. Aucun des deux ne savait s'il avait réellement envie de la poursuivre. Thorïn avait l'impression de jouer au funambule, mais ça ne changeait pas de d'habitude et il apprécia de voir Frérin montrer un minimum d'intérêt à ce sujet. Ce dernier se racla la gorge et demanda, du bout des lèvres, de plus en plus rouge :
— Et… C'est lequel ?
— A ton avis ?
Thorïn s'était penché sur lui pour capter son regard et Frérin se noya dedans. Il ouvrit plusieurs fois la bouche, sans savoir quoi répondre et, finalement, il reporta la cigarette éteinte à ses lèvres. Son frère la lui ralluma galamment et il inspira en avançant finalement :
— Je ne penserai pas que tu serais du genre à te laisser… Hem.
Il se racla la gorge et il se reprit en portant son regard au sol :
— Ceci dit… Je ne sais pas si moi-même j'apprécie vraiment de-
— Tu aimes ça. Et moi aussi. Seulement quand c'est toi.
Frérin garda le silence, occupé à compter les graviers à ses pieds tout en laissant sa cigarette se consumer. Il aurait cru qu'aborder un tel sujet, avec Thorïn, en plus, l'aurait mis extrêmement mal à l'aise mais, curieusement, il ne se sentait ni gêné, ni apeuré. C'était, au contraire, extrêmement facile.
Il ne cacherait pas de plus qu'il se posait de très nombreuses questions à ce propos, car la présence de Thorïn, son parfum, son corps et sa voix inspirait en lui des images et des pensées que la chasteté et la décence interdisaient de nommer. Il observa comment les cendres de sa cigarette s'envolèrent au vent, et il demanda à nouveau :
— Et… Nous le faisions… souvent ?
— Dès que nous étions seuls… Nous nous arrangions pour nous retrouver régulièrement, presque tous les soirs de la semaine avant que… Ca dérape.
— Avant Smaug…
Thorin ne répondit pas et Frérin laissa son mégot tomber au sol par mégarde. Ses doigts étaient encore engourdis la plupart du temps et ne parvenaient pas à tenir de si petites choses aussi longtemps. Il se pencha pour le ramasser et Thorin tendit la paume pour le récupérer et le mettre dans son paquet vide. La situation était étrange, certes, mais étonnement agréable, comme si un rideau se levait entre eux et que, pour une fois, ils avaient totalement abaissé leurs défenses, leurs attentes et leurs aprioris. Comme si Thorïn avait, enfin, fait le deuil de leur relation et que Frérin avait, finalement, accepté la situation, le temps de quelques minutes.
L'impression qui naissait de cette discussion était si fragile et si imperceptible que la moindre intonation, le moindre mot ou le moindre silence avait le pouvoir de glacer à nouveau leur relation qui s'échauffait à peine.
Frérin eut peur que, à cour de cigarettes, d'exercices de kinésie ou de mot, Thorïn ne parte trop vite et il demanda à nouveau, sans le regarder dans les yeux :
— Chez toi ou chez moi ?
— Tu préférais chez moi, je préférais chez toi… Nous avions un compromis.
— Un compromis ?
— Mon appartement est plus proche du Shari, mais ta maison est plus tranquille. Nous passions les week-end chez toi, les soirées chez moi.
— Nous faisions des compromis ?
La question amena un sourire nostalgique à Thorïn, et il acquiesça en reprenant mécaniquement la main meurtrie de son petit-frère dans les siennes :
— Pour tout, pratiquement…
— Comme quoi ?
Le plus vieux eut un silence pensif durant lequel il massa gentiment la paume du blond, puis il se remémora avec douceur :
— Les trajets… Tu voulais toujours prendre ma voiture pour un oui ou pour un non…
— Alors que toi, tu préfères les transports en commun et la marche à pied…
Thorïn hocha la tête et il ajouta avec un sourire plus franc :
— Tu te couches tard et te lèves tard alors que moi, c'est le contraire… Tu veux toujours regarder un film le soir avec de la junk food, alors que je préfère un petit-déjeuner en terrasse lorsque la ville dors encore…
— On faisait comment, alors ?
— Compromis. Une fois sur trois, on se faisait un film avec une commande à emporter du fast food le plus proche et une grasse matinée le lendemain et une fois sur trois, c'était une longue soirée dans le lit et un petit déjeuné en terrasse avant de commencer notre journée.
— Et la troisième fois sur trois ?
— Coucher tard et levé tôt, ou couché tôt et lever tard, ça dépendait de notre humeur sur le moment…
Frérin lui rendit son sourire et il baissa les yeux à nouveau. Il serra les lèvres lorsque Thorin énuméra à nouveau :
— Tu adores les comédies romantiques, je préfère les films historiques. Tu préfères les matelas mous, le mien est dur. Tu te laves à l'eau bouillante et moi à l'eau froide. Tu es cocktail et moi vin. Tu vis le soir, et moi le matin… Tu ne jures que par la levrette alors que moi j'adore quand tu me ch-
— Pas ça !
Pivoine, Frérin fit mine de lui frapper l'épaule et Thorin eut un bête ricanement peu lumineux. Il se reprit et ajouta plus vite, pour dissiper le silence gêné de Frérin :
— Tu adores la cuisine d'Ered Luïn, mais le seul restaurant qui a tes faveurs se trouve à l'autre bout de la ville, et, quoi qu'il arrive, tu ne manges que des plats à emporter, alors que je cuisine moi-même la plupart du temps.
— Cela fait beaucoup de… Différences…
— Certes. Cela ne nous a jamais dérangé…
— Vous disc- Je veux dire… Nous discutions pour établir ces compromis ? On ne se disputait pas ?
Thorïn releva le lapsus et il serra les lèvres… Frérin semblait considérer celui qu'il avait été ces cinq dernières années comme un étranger et il comprenait que les choses soient si floues. Il eut le réflexe de glisser ses doigts le long de l'avant-bras pour le flatter d'une caresse distraite en secouant négativement la tête :
— Non… C'est la première fois que j'ai cette conversation avec toi… Les choses se sont faites tellement naturellement, nous n'avions pas besoin de nous accorder, ça passait sans accro. Nous ne nous sommes jamais disputer réellement une fois que ça s'est mis en route malgré un début… Chaotique… De plus, nous avions plus de choses en commun que de différences. Tout était facile, de ce côté-là.
C'était vrai. Avant qu'il ne les évoque, il ne s'était pas encore rendu compte de toutes ces petites différences qui les opposaient et qui, jamais, ne s'était mises en travers de leur idylle.
Jamais non plus ils n'avaient eu cette étrange ébauche de complicité où chacun dansait sur un fil, prêt à rattraper l'autre si besoin, mais avec un équilibre encore trop précaire pour réellement passer aux choses sérieuses. Tout avait été très facile, finalement, et très rapide, lorsqu'ils avaient commencé leur relation de la manière la plus explosive qui soit, malgré l'inceste, malgré le secret.
Ca n'avait concerné qu'eux, leurs désirs, leur amour et leur quotidien.
Le jour où leur avenir et les autres avaient commencé à s'en mêler était aussi le jour où tout s'était arrêté.
Maintenant, leur relation ne se conjuguait seulement au conditionnel, mais bien à tous les temps à la fois, sauf au passé.
— Nous avi- Nous avons donc d'autres choses en commun que le sexe seulement…
— Si ce n'est pas le cas, alors nous serions les seuls abrutis à accepter de très nombreux compromis, des secrets, des menaces et des mensonges, juste pour du sexe…
Frérin avait parlé directement, et Thorïn avait répondu plus directement encore. Un nouveau silence leur tomba dessus, plus confortable, et Frérin admit finalement :
— Je ne veux pas… Te donner l'impression que je me fiche de tout ça, Thorin… Et de toi encore moins… C'est juste que… Je ne comprends pas et je… Je ne veux pas… Si tu savais ce que j'ai… Ce que j'ai ressenti quand je me suis réveillé et que tu étais là, ma main dans la tienne et ton putain de regard… Il me hante tellement, ce regard que tu m'a lancé quand je me suis réveillé. Comme si tu revenais à la vie toi aussi et que tu reprenais ton souffle pour la première fois après de longs égarements dans les ténèbres. Puis tu as constaté mon amnésie, et tu es parti. Juste… Juste comme ça. Tu étais là, puis tu n'étais plus là. Dis m'a dit il y a quelques jours que papa t'avais interdis de me voir mais je pensais… J'aurai pensé que… si c'était aussi fort que ce que les journaux affirmaient ou que ce que toi tu affirmes, alors… alors tu aurais trouvé un moyen de braver papa pour venir me voir. Juste ça. Venir me voir.
Il déballait ses mots sans réussir à s'arrêter et, tenant sa main, celles de Thorin ne bougeaient plus du tout. Il déglutit et ajouta dans un souffle :
— Tu sais ce que j'ai pensé, tout ce temps ? Que c'était faux. Que nous avions peut-être eu quelques dérapages sans conséquence mais que j'étais, et je resterais, celui dont tu te fous. Celui qui pouvait bien se prendre une balle et sortir d'un mois de comas en oubliant les cinq dernières années de sa vie, tu fais partie de ceux qui ne viendraient pas. Et ça fait tellement mal…
Sa voix, ébréchée, se cassa, mais Thorin garda le silence, invitant Frérin à déverser le reste. Ce qu'il fit sans le regarder dans les yeux, ni reprendre sa main :
— Et voilà que tu réapparais de nulle part, du jour au lendemain. Que tu m'invites à boire un verre, que tu me tape des crises de jalousie, que tu dis m'aimer, que c'était vrai, que je me suis pris une balle qui t'étais destinée, que tu as tué un homme pour me venger, et que tu prends des cours de kinésithérapie pour faire le travail de mes soignants… et que tu… Que tu me connais mieux que moi je me connais… Ou que je te connais, toi…
Il se tut et Thorïn pressa sa main, désolée :
— Je n'ai pas d'excuse, Frérin. J'essaie, simplement, de ne pas empirer ta situation et je ne sais pas comment m'y prendre. Il y a tellement de choses que je voudrais te dire… ou t'offrir… Mais j'ai besoin de te comprendre, car te connaitre ne suffit pas. Ca n'a jamais suffi, en réalité. C'est ce que j'ai compris le jour où tu t'es pris une balle.
— Parce que je me suis interposé, tu as compris que tu étais tout ce dont j'avais besoin.
Encore, comme à son habitude, Frérin se raccrochait à la raillerie pour faire passer son message et il sursauta franchement lorsque le doigt de Thorïn glissa patiemment sur sa joue :
— Non, Frérin. Parce que ce jour-là, tu m'as dit que c'était le plus beau moment de ta vie. Parce que je venais, enfin, de te donner ce que tu attendais de moi…
Le plus jeune blêmit, sans répondre, et la main sur son visage glissa sous son menton :
— Je pensais, sincèrement, que si je parvenais à t'offrir ça à nouveau, après tout ce que tu as traversé, les choses se remettrons dans l'ordre, mais cela s'avère plus difficile que prévu.
— Pourquoi ? De quoi s'agit-il ?
— Je t'ai simplement fait comprendre que tu es mon choix et que je suis tien. Pour la vie. Et que j'assume ça. Je me suis totalement donné à toi Frérin, et ce don, je n'ai pas l'intention de le reprendre.
Il pressa la main qu'il tenait et, à son plus grand soulagement, Frérin la pressa en retour, le regard toujours baissé et les joues rouges. D'une voix terne, il parla du bout des lèvres :
— Je ne rappelle pas.
Thorïn entendit la meurtrissure dans son ton, et il se fit plus tendre, lorsqu'il déduisit avec beaucoup de douceur, sans cesser de caresser sa mâchoire et sa joue :
— Peut-être que, tout simplement, tu as peur de te rappeler, car tu dois certainement imaginer que tu n'es plus à la hauteur de celui que tu étais avant l'accident… Et tu as peur d'apercevoir une trop grande différence avec ce reflet que tu n'es plus et que tu as toujours rêvé d'être. Celui qui avait mon regard et me comblait chaque jour un peu plus…
L'affirmation fit mouche, et Frérin se frigorifia, lucide :
— Parce que n'est pas le cas ? Je doute pouvoir… Simplement… redevenir celui que tu aimais. Celui qui… Se couchait tard devant une comédie romantique et qui se levait aux aurores pour tes beaux yeux… Celui avec qui… « Tout était facile ».
Sa voix n'était qu'un fin chuchotement amer, comme s'il était jaloux de lui-même, de celui qu'il fut quelques mois auparavant, et Thorïn le perçut à peine. Il ne sut quoi répondre et, simplement, il caressa sa gorge du bout des doigts :
— Frérin. J'accepte de faire le deuil de notre relation, mais j'ai l'impression que, de nous deux, tu es celui qui court après ces souvenirs qui n'existent plus…
Le blond papillonna des yeux pour juguler une larme inattendue, l'esprit en ébullition, et il reprit ses mots d'un ton rauque :
— Donc tu… J'ai raison… Tu estimes que je n'en vaux plus la peine.
Il n'en fallut pas plus pour que Thorïn comprenne, enfin, dans quelle dimension de doutes et de tourments était empêtré son amant. Cela faisait un moment qu'il avait senti que Frérin était de plus en plus réceptif à l'idée de lui parler, le toucher ou, simplement, apprécier sa présence. Plus que la crainte de son frère, c'était la peur de ne pas réussir à conserver sur lui ce regard qu'il avait cherché toute sa vie qui le freinait. La peur de décevoir.
La main qui caressait sa gorge tomba sur sa cuisse, que Thorïn pressa gentiment :
— Si ça ne tenait qu'à moi, je répondrais à ça en te roulant le patin du siècle pour te faire taire une bonne fois pour toute… Mais je peux être plus subtil que ça : Si j'ai accepté l'idée que notre relation est terminée, c'est pour mieux la recommencer sans me laisser parasiter par des souvenirs que nous ne partageons plus… J'ai, au contraire, extrêmement hâte de me laisser surprendre à chaque nouveau jour et de découvrir avec toi de nouveaux chemins…
Frérïn, sans surprise, eut une grimace embarrassée et il plaqua sa main saine sur son visage pour cacher son rougissement d'embarras. Il maugréa quelque chose et Thorïn resta stoïque lorsqu'il capta sa réponse troublée :
— A choisir entre patin et subtilité, je crois que je préfère le patin…
Il estima que le silence et l'immobilité était la meilleure réponse à ça, du moins, celle qui assurait le moindre dérapage. Aucun ne reprit la parole et, finalement, Frérin se racla la gorge, avant de lancer un regard timide à Thorin :
— Ce restaurant d'Ered Luïn… Il est loin d'ici ?
— Il est possible d'y aller à pied…
— A cette heure ? Cela nous ferait rentrer trop tard à ton gout…
La voix devenait plus piquante et Thorin jugula un sourire ravit lorsqu'il vit l'œillade effrontée que le plus jeune lui envoya. Il répondit d'un ton plus chaud :
— Ce n'est pas une raison pour prendre la voiture…
— Ca irait plus vite qu'en transport en commun, pourtant…
Taquin, Frérin avait répondit avec un clin d'œil qui charma Thorin. Ce dernier entra dans son jeu et se pencha sur lui en susurrant :
— Les compromis, Frérin… Je t'ai déjà appris le sens de ce mot une fois, je peux recommencer.
— Pourquoi ferai-je des compromis pour toi ?
La voix se faisait mutine et Thorin se sentit fondre. Il eut le réflexe de pencher la tête sur le côté pour souffler en réponse contre ses lèvres :
— Parce que sinon, je ne t'emmène pas au restaurant…
La position était intime, comme sa bouche se rapprochait dangereusement de celle de son frère, jusqu'à recueillir son souffle amusé. Ce dernier eut un sourire gourmant et, comme il l'avait toujours fait ces derniers mois, il crocheta instinctivement la nuque du plus vieux en riant :
— Ce serait pourtant plus confortable avec ton petit bolide, tu sais ?
Il ne se rendit compte, qu'à ce moment, de son geste et de leur proximité. Thorin, lui, était déjà pétrifié lorsque Frérin le repoussa tout d'un coup, le cœur affolé. Ils échangèrent un long regard troublé et, finalement, Frérin se leva maladroitement :
— Je crois que…
Il chercha une issue d'un regard nerveux puis il recula, mal à l'aise :
— On va en rester là.
Sans un mot, il fit demi-tour, et s'éloigna. Thorïn le regarda partir, échauffé et refroidi à la fois, ignorant si une étape venait d'être franchie, s'ils venaient de faire un pas en avant pour trois pas en arrière ou si, tout simplement, ils tournaient en rond. Encore.
C'était comme s'ils se trouvaient en haut d'un tremplin avec la sensation vertigineuse que, s'ils faisaient un pas en avant, alors ils s'envoleraient, ou se crasheraient, pour de bon.
Toutefois, avant que Frérin ne passe la porte, Thorin se leva à son tour pour l'interpeller :
—Attend ! Plutôt qu'un restaurant, il y a un autre endroit que j'aimerai te faire découvrir.
L'autre soupira, hésita, puis finalement il revint sur ses pas en se passant une main dans ses cheveux :
— Lequel ?
— Le Shari Vari.
