— Ce n'est pas pour vous inquiéter, que je dis ça, je veux juste que vous restiez prudents…
— Mais… Que peut-il nous faire ? Il est enfermé à perpétuité…
— Il a encore une grande influence, ne le sous-estimez pas… Et vous êtes les responsables de son incarcération. Du moins, c'est ainsi qu'il vous considère, tous les deux.

Fili et Bilbo, tous les deux assis face à Bard, qui faisait nerveusement tourner sa mug entre ses mains, échangèrent un regard inquiet, et le blond se redressa :

— Tu as des… Des sources ? Des informations ? N'importe quoi, qui puisse trahir les personnes qui travaillent pour lui ?
— Je viens de vous dire de rester prudent, pas de chercher à faire mon travail !

Le membre des forces spéciales semblait à cran et les deux autres jugèrent bon d'hocher la tête et de promettre de faire profil bas. L'autre eut un soupir et il expliqua :

— Je ne suis pas censé vous parler de ces choses-là, mais nous avons découvert que le réseau de Smaug se ramifie entre les ruines désaffectés de la Moria, les anciennes forteresses de Darkwood ou du Mordor et certains établissements d'Osgiliath… Nous ne savons pas s'il est celui qui dirige tout ou si… Plus grave… Il était simple exécutant d'une personne peut-être plus dangereuse que lui…
— Vous avez des pistes ?

Bilbo venait de poser à peu près la même question que Fili précédemment et ils s'attendirent à une nouvelle réprimande, mais Bard était soucieux et il grimaça :

— Rien de tangible… La seule chose qui semble mener quelque part est une affaire de trafic de bijoux… à voir où ça nous mène…

Ils eurent une moue peu convaincue, puis le sujet glissa sur quelque chose de moins obscure le temps de finir leur café. A peine Bard fut-il parti de l'appartement de Bilbo, ce dernier prit son téléphone en soupirant :

— Nous devrions prévenir Thorin.
— Je ne crois pas, non.

Toujours assis sur le canapé, Frérin semblait plongé dans ses pensées et le plus petit se tourna vers lui, inquiet :

— On sait pourtant que Smaug voudrait aussi sa revanche sur celui qu'il considère comme son nouveau rival… De plus, on n'ignore pas qu'il en a après Frérin, et pas de manière propre…
— Justement… Ces deux-là ont assez donné, chacun de leur côté… Ils sont en plein chemin de croix pour retrouver leur souffle… On ne va pas ajouter en plus une menace qui va raviver leurs traumatismes…
— Mieux vaut qu'ils apprennent à vivre avec et qu'ils fassent attention, plutôt qu'ils se jettent sans le savoir dans les bras des potes de Smaug ou de ceux qui voudraient venger la mort d'Azog…

Fili eut un lourd soupir las et il écarta machinalement le bras. Bilbo sauta sur l'invitation pour se lover contre lui, tandis que le blond réfléchissait à voix haute :

— Si on s'occupe de neutraliser cette menace, ils n'auront plus de soucis à se faire…

Aux oreilles de Bilbo, une telle allégation valait une proposition érotique et il se redressa pour le regarder dans les yeux :

— Toi… C'est comme ça que je t'aime.

La réplique amusa Fili, qui resta sérieux :

— Si on s'engage là-dedans, on sera en danger… Thorin et Frérin ont failli y passer et tu as bien vu comment ça s'est fini pour eux…
— Nous avons déjà fait front une fois contre Smaug pour sauver ces deux crétins… On peut recommencer, de plus, nous avons des amis de confiances qui peuvent aussi s'investir et qui le feront s'il est question de sauvegarder la sécurité de leurs proches... Je vais essayer d'en apprendre d'avantage sur cette histoire de bijoux… Je suis doué pour ce genre de chose.
— Fait attention à toi, Bilbo… Et quoique tu trouves, ou que tu fasses, parles moi avant de prendre des initiatives.

oOo

Lorsque Frérin ouvrit les yeux, il faisait déjà jour, malgré l'obscurité. Un orage grondait sur le Pelennor et roulait tranquillement loin au-dessus d'Osgiliath, menaçant de survoler la ville d'un instant à l'autre.

Le vent qui soufflait à l'extérieur ne donnait pas envie de braver l'air chaud de cette fin de matinée et Frérin décida de rester encore un peu au lit.

Il ne connaissait pas cette chambre, et cela le conforta dans l'idée qu'il avait plus de souvenirs que ce qu'il pensait. Le reste de l'appartement de Thorin lui était familier et il y avait vite trouvé ses marques. Sauf cette pièce. La chambre d'amis, peu utilisée, bien rangée, impersonnelle, où trainaient seulement quelques affaires de Kili ou Fili, était une découverte pour lui.

Frérin ignorait encore s'il était soulagé ou frustré de ne pas avoir insisté lorsque Thorïn, spontanément, lui avait proposé cette chambre, plutôt que son propre lit.

Il n'était pas naïf, il se doutait bien que son frère serait ravi de passer toutes ses nuits avec lui et que s'il ne lui proposait pas, c'était simplement par courtoisie. Si un pas dans cette direction devait être fait, à un moment où à un autre, Frérin savait que ce serait à lui de commencer. Thorin suivrait.

Ou, plutôt, Thorin l'attendait déjà sur cette voie, la main tendue vers lui. Il ne tenait qu'à Frérin de la prendre, ou pas.

Il poussa un lourd soupir en s'enroulant dans ses draps. Les choses n'étaient pas si compliquées, finalement, n'est-ce pas ?

Il poussa un nouveau soupir lorsqu'il se rendit compte que, à peine réveillé, Thorin obnubilait ses pensées, encore, et il se retourna pour s'allonger sur les dos, les bras en croix.

Sur ce point-là aussi, il préférait rester lucide : Il ne pensait qu'à Thorin, ne parlait que de Thorin, ne voulait rester qu'en compagnie de Thorin et une drôle de colère jalouse s'emparait de lui lorsqu'il constatait qu'un ou une autre que lui parlait avec Thorin, riait avec lui ou avait son regard et son attention.

Bref. Là aussi, les choses étaient plutôt simples à traduire.

Et pourtant… Se dit-il en levant sa main paralysée pour la porter devant ses yeux, l'idée de lui parler le rendait nerveux, sa proximité le rendait nerveux, son sourire et son regard lui faisaient perdre ses moyens, la situation l'oppressait et les souvenirs qu'il n'avait plus le hantaient.

Il voulait être avec Thorïn, oui, de ton son cœur.

Mais cette peur viscérale qu'il ne comprenait pas lui rongeait les tripes et il ne parvenait pas à la dompter.

Et cette vision, qui lui labourait le ventre, refusait de quitter ses pensées : Thorïn, au sol et désarmé, vulnérable, à la merci de son meurtrier qui l'avait en joue, le doigt sur la gâchette.

« C'était pile ou face, pour le coup. Et ça tombe sur toi, mon grand. »

— Non !

Frérin ne se rendit compte qu'il s'était rendormi que lorsqu'il ouvrit les yeux à nouveau, réveillé par la détonation d'une arme à feu que draguaient ses souvenirs à la surface. Le cœur battant la chamade, il se recroquevilla pour reprendre sa respiration et il sursauta lorsque la porte de sa chambre fut ouverte tout d'un coup. Peut-être avait-il crié plus fort que ce qu'il pensait, ou peut-être que Thorïn était vigilant… Quoiqu'il en soit, il entra dans la chambre comme si Frérin venait d'appeler à l'aide et ce dernier se laissa tomber en arrière en plongeant son visage dans ses mains :

— Tout va bien… C'était juste un cauchemar.
— Veux-tu que je-
— Viens-là.

Le regard fuyant, Frérin repoussa la couverture de sa main valide, avant de la lui tendre comme invitation. Le brun ne se fit pas prier et il se glissa dans les draps. Le cœur de Frérin se mit à battre plus vite encore et le plus jeune se décala, sans savoir quoi faire à partir de là. Il fut vite apprivoisé par Thorïn qui, très naturellement, s'assit à côté de lui à la tête du lit, sans faire mine de le toucher :

— J'ai préparé des crêpes pour le petit déjeuné, si tu as faim…
— Je suppose qu'il s'agit d'une recette que j'adore, mais que j'ai oubliée…
— Non. Je ne t'avais encore jamais fait de crêpes… Ce sera nouveau pour nous deux.

Un grondement de tonnerre roula à ce moment et Frérin garda un court silence, touché, puis il demanda directement :

— Combien de temps s'est passé entre…

Il se rendit compte de l'indélicatesse de sa question, mais il était lancé et il reprit plus doucement :

— Lorsque je me suis pris cette balle… Combien de temps es-tu resté avec moi avant que les secours arrivent ?

Thorïn ne comprit pas le point de la question, et il répondit du bout des lèvres :

— Une éternité… je voyais ton sang se répandre, tu ne répondais plus et ton visage n'exprimait plus rien, mais je ne pouvais rien faire… J'étais impuissant. Et terrifié.
— Et… Cet homme qui m'a tiré dessus et que tu as tué…
— Ce n'est pas une chose dont je veux parler.
— Mais moi, je dois savoir… Tu as dit que cette balle t'étais destinée et que je me suis interposé… Mais je sais que… Du moins, je pense me souvenir que…

Il papillonna des yeux pour chasser une vision qui s'imposa à lui à ce moment. Thorïn qui faisait face à Azog, le canon de l'arme à feu de ce dernier posé contre sa tempe. Il prit une nouvelle inspiration et lança à nouveau, précipitamment :

— Tu t'es interposé, toi aussi… Cette balle t'étais destinée parce que tu l'as cherché… Tu as provoqué Azog pour qu'il se détourne de moi.

Il sursauta lorsqu'un doigt galant passant sous son menton et il leva les yeux pour croiser ceux de Thorïn :

— Tu ne devrais pas essayer à tout prix de ressasser ces souvenirs-là, Frérin. Ils sont terribles, mais ils sont passés.
— Tu ne comprends pas, Thorin… Ce n'est pas ça que je cherche à faire, c'est juste que…

Cherchant à mettre des mots, il serra les lèvres et reprit, plus déterminé :

— Tu n'as pas hésité un seul instant lorsque tu as tiré à ton tour… Il ne nous menaçait plus, mais tu l'as tué… Et puis tu es resté avec moi, seul, entre le cadavre d'un meurtrier et moi qui était en train de mourir…

Frérin venait de parler d'une voix éteinte, le regard baissé. Thorïn serra les lèvres :

— Tu te souviens de ça ?
— Je me souviens de… Certaines choses. Je me rend compte, maintenant… A quel point ce moment, et tous ceux qui ont suivi, ont dû être difficiles pour toi… Ce que tu as dû surmonté, seul… Ce à quoi tu dois encore faire face aujourd'hui…

Thorïn s'était assombri et il détourna le regard à son tour. Il se figea, toutefois, lorsque la main encore fragile et paralysée de Frérin se posa sur son menton pour l'inviter à lui faire face. Mortellement sérieux, le plus jeune mit son visage à sa hauteur pour brancher ses yeux gris dans les siens, et il assena d'une voix claire, sans la moindre hésitation ni appréhension :

— Tu es fort, Thorïn… Bien plus courageux que ce que tu penses. Je me suis interposé pour cette balle, mais tu es celui qui nous a sauvé la vie.
— J'ai tué un homme. Ce n'est pas une force. Ca ne rend pas plus fort…
— Non… Lorsque tes doigts ont appuyé sur cette gâchette, tu savais que celui qui se trouvait sur la trajectoire de la balle repartait pour s'occuper de nos neveux et nos amis… Puis il aurait fait en sorte que tu sois inculpé pour ces crimes…

Il força ses doigts tremblants à se déployer pour caresser la mâchoire du plus vieux et ce dernier posa sa main sur la sienne pour la guider gentiment :

— Tu te souviens mieux que moi…
— J'ai lu les rapports de ton audience… Lorsqu'ils ont voulu savoir si tu avais agi en légitime défense ou si tu étais… coupable. J'ai été désolé d'apprendre que ça s'était joué à un fil et que tu as failli rejoindre Smaug pour homicide…
— Il tire encore les ficelles de quelques magistrats depuis sa cellule… Le fait que j'ai tiré deux fois, alors qu'il était désarmé et me tournait pratiquement le dos n'a pas joué en ma faveur… Heureusement, mes avocats étaient meilleurs et la faute lui est retombée dessus…
— Tu es donc celui sur qui Smaug s'est cassé les dents…
— Tant mieux, parce que je suis aussi celui qui ne lui pardonnera jamais.

Il avait répondu mécaniquement et, tout aussi spontanément, il passa un bras autour des épaules de Frérin, qui se pétrifia, mais qui se laissa faire lorsque Thorïn lui caressa le bras du bout des doigts. Le blond se racla la gorge et continua ses propres caresse sur l'arrête de sa mâchoire :

— Je ne m'étais pas encore rendu compte à quel point tu as dû en baver, ces deux derniers mois…
— Moi non plus…

Il écopa d'un regard perplexe et il justifia :

— J'ai l'impression que je commence à peine à sortir d'un long tunnel dans lequel je ne voyais rien, ressentais rien et où même le temps s'était arrêté…
— Et ce n'est plus le cas maintenant ?
— Pas quand je te tiens dans mes bras et que tu me parles ainsi, non.

Dehors, l'orage grondait de plus belle et la pluie se mit à tomber fort. Ils échangèrent un bref sourire et Frérin lui apporta le coup de grâce lorsqu'il avoua sans ménagement :

— Si je n'étais pas déjà fou amoureux de toi, tu m'aurais cueilli avec une seule phrase comme celle-ci… A susurrer ce genre de chose avec ce ton-là, tu fais de moi ce que tu veux…

Thorin se laissa déstabiliser par l'annonce mutine et bien plus franche de ce qu'il connaissait de Frérin, mais il se reprit et vint caresser sa joue pour répondre sur ce ton qui faisait craquer le plus jeune :

— Et si je n'étais pas déjà fou amoureux de toi, un seul de tes sourires m'aurait fait chavirer… Encore.

L'autre gloussa et il se détourna :

— Vraiment ? On était déjà comme ça ? Mièvres et poétiques ?
— On était amoureux… Cela ne nous a pas rendu justice tous les jours…
— On « Était » ?

Cette fois, Frérin se mit à minauder et Thorïn se pencha sur lui pour répondre sur le même ton, ravi de la tournure de la discussion :

— On est amoureux, et cela nous fait dire beaucoup d'inepties…

Frérin eut le réflexe de lever son visage vers lui pour demander avec un ton gourmand :

— Dire seulement ?
— On peut en faire aussi…

Sa main remonta pour se poser sous le menton, l'autre glissa sur la cuisse du plus jeune, qui eut un sourire séduit en soufflant contre ses lèvres :

— C'est tentant.
— Es-tu tenté ?

Patientant pour son consentement, Thorïn ne fit pas le moindre geste supplémentaire, laissant à Frérin l'initiative d'amorcer, ou non, un baiser. Ce dernier n'avait qu'à se pencher un peu plus, et leurs lèvres se rencontreraient, enfin. Il ne montra pas la moindre déception lorsque ce dernier, après une franche hésitation s'éloigna finalement en se raclant la gorge :

— Je suis désolé, je crois que… Je ne suis pas encore prêt… J'ai la sensation d'avoir encore beaucoup à… Digérer, avant d'aller plus loin avec toi... Ce n'est pas toi, c'est juste que…
— Tu n'as pas à te justifier et ne sois pas désolé. On prendra le temps qu'il faudra, mais ce n'est pas essentiel. De plus, précipiter les choses de ce côté-là ne sert à rien si on ne met pas le reste à plat…
— « Le reste » ?

Plus nerveux, inquiété par le ton grave de la remarque, Frérin se redressa pour le surplomber, et Thorïn en fit de même, adoucissant sa voix :

— Nous… Nous ne sommes pas en couple, Frérin. Nous ne l'avons jamais été.

Face au visage du plus jeune qui se décomposait Thorïn reprit en plongeant son regard dans le sien :

— Du moins, nous n'avons jamais été vraiment clair à ce sujet… C'est pourquoi je veux qu'on le soit, maintenant.
— Qu'est-ce que-

Frérin sentit une étrange panique qui menaçait de le submerger, mais Thorïn dut le sentir aussi, car il prit son visage en coupe avec une délicatesse qui le réchauffa intégralement, et il assena le coup fatal lorsqu'il demanda, sans préavis :

— Je me fous de passer pour un collégien dépassé, mais je dois le demander clairement : veux-tu être mon compagnon, Frérin ? Je sais que tu as besoin de temps, que tu ne me dois rien et que nous avons un certain… Lien fraternel qui fait de notre relation un combat quasi quotidien, mais nous avions commencé à nous battre ensemble pour la sauvegarder…

Capturé par son regard, Frérin resta pétrifié et Thorïn assena encore, de ce ton si grave et si magnétique à la fois :

— Il y a d'autres choses que je sais aussi : je te veux, je veux planifier des choses avec toi, je ne veux plus utiliser le conditionnel ou le subjonctif, mais le futur et l'indicatif lorsque je parle de nous, je ne veux plus jamais découvrir que tu t'es laissé aller avec une étrangère qui passait par là et je t'aime …

Ho. Thorin n'avait pas encore digéré l'aventure de Frérin au gouffre de Helm et il maitrisait le passif/agressif à la perfection… Le blond se racla la gorge, un peu dépassé par les événements, mais il répondit d'une voix serrée :

— Je ne suis pas encore prêt à me battre pour cette relation, et je… Ne suis pas encore prêt à te rendre ce que tu veux m'offrir… Je ne veux pas que tu attendes de moi que je ressemble à celui que j'étais avant mais je… veux… Vraiment… Être avec toi… N'avoir que toi… Construire des choses avec toi… Et cette cavalière, c'était juste… En fait… Être tien exclusivement n'est plus une option de toute manière, je l'ai compris quand… Bref. Oui.

Il avait soufflé sa réponse brouillonne dans un raclement de gorge et Thorin énuméra en le couvant du regard :

— Donc… Pas de projection de ce que l'on a été, pas de sexe et on garde ça pour nous sans chercher à l'assumer devant les autres… Ce ne devrait pas être si difficile…
— Exclusivité, pas de secret et on pense notre futur ensemble… Tu es plus exigeant que moi…

Ils échangèrent un sourire complice et Thorïn ajouta avec une fermeté teintée d'une jolie timidité :

— Aussi… Je ne veux pas être ce genre de petit-copain, mais je… Disons que j'ai pris l'habitude de m'inquiéter lorsque je ne te vois pas et que je ne sais pas où tu es… J'aimerais que tu me préviennes si jamais tu… prends des initiatives…

Cette demande peu assurée tira un rire à Frérin et il acquiesça avec un sourire :

— Avec cette simple phrase, tu me rappelles pourquoi je n'ai jamais été intéressé pour être en couple avec qui que ce soit !
— De une, être en couple, c'est concéder à perdre un minimum de liberté en faveur d'une relation épanouie. De deux, je n'ai pas l'intention de te fliquer, mais je sais que tu es du genre à disparaître et que je suis du genre à avoir peur pour toi quand je ne sais pas où tu es… J'ai mes raisons.
— Smaug ?

La mention du nom tira une grimace à Thorïn et doucha l'ambiance aussi surement que l'averse à l'extérieur. Frérin reprit immédiatement le sujet :

— Ok. J'accepte, chéri, seulement si tu promets d'accepter mon besoin de respirer et que tu ne me demande pas de compte s'il s'avère que je suis en sécurité mais que je ne veux pas t'en dire plus.
— Merci, amour… Un SMS pour me dire que tu vas bien suffira…
— Et moi, je ne veux pas être ce genre de petit-copain non plus, mais j'aimerai que tu me parles.

Thorïn ne comprit pas la demande et Frérin se dressa au-dessus de lui, très sérieux :

— Azog, Smaug, moi, toi, papa, l'entreprise… Tous ces sujets que tu fuies en permanence si Dis, Bilbo, Dwalin ou Fili essaient de les aborder avec toi… Je ne veux pas que tu te fermes à moi si je les évoque à mon tour.
— C'est que…
— Tu n'es pas prêt, je sais. On prendra le temps qu'il faudra mais, contrairement au sexe, je considère ça comme essentiel si tu veux que l'on définisse ce que l'on est comme un couple.

Sa détermination était touchante et, pour alléger la tension qu'avait amenée la conversation, Thorïn lui caressa la joue et le taquina doucement :

— Lorsque tu commenceras à y gouter, tu regretteras d'avoir affirmé aussi surement que le sexe n'est pas essentiel…
— T'es con, Thorïn… Tu sais bien ce que j'ai voulu dire et ce n'est pas parce que je ne suis pas encore prêt que je n'ai pas… hâte…

Il posa ses mains sur ses épaules et le plus grand remarqua sans pitié :

Tu sais, si j'étais ce genre de petit-copain je t'aurai fait remarquer très subtilement que certaines cavalières n'ont pas eu à se poser de question de ce côté-là…
— De une, ce n'est pas subtil, mais mesquin… De deux, la jalousie te va très bien.
— N'y prends pas gout…
— Trop tard…

Ils échangèrent un sourire amusé, qui fut vite ravalé par Frérin lorsque ce dernier se rendit compte de l'intimité de leur position. La main de Thorïn avait glissé dans son dos pour le caresser du bout des doigts, l'autre reposait sur sa cuisse et Frérin le surplombait, mais leur visages restaient très proches l'un de l'autre. Thorïn semblait se régaler de cette proximité, et il ajouta à voix basse :

— Et je vais assumer d'être ce genre de petit-copain, mais je voudrais vraiment passer du temps avec toi, pas seulement de temps en temps quand nos emplois du temps le permettent ou que les circonstances font que l'on se côtoie pour diverses raisons… Cette chambre est la tienne tant que tu le voudras et ça me ferais plaisir que tu viennes régulièrement passer la nuit ici, ou que l'on prenne du temps pour partager des activités ensemble…

— Ca… C'est une chose qui me tient à cœur aussi…
— Tant mieux.

Le souffle de Thorïn vint caresser ses lèvres et Frérin hésita, encore, à combler la distance qui les séparaient, mais, même s'il se sentit effroyablement attiré, une retenue puissante le pétrifiait et le plus vieux fut le premier à se mettre en mouvement. Gentiment, il le fit rasseoir dans le lit, puis il se leva avant de faire un signe de tête en direction de son épaule :

— J'ai prévenu ta mère que tu étais avec moi. Elle est passée ce matin pour me donner ton matériel de soin… Tu veux faire ça avant ou après ?
— Faire quoi avant ou après quoi ?
— Les soins, et la séance de kiné, avant ou après les crêpes ?

oOo

Cela commençait toujours de la même manière, d'abord, c'étaient des œillades, des sous-entendues, des attouchements, puis, très vite, des caresses.

Le premier baiser qu'ils échangeaient était toujours un doux mélange de retenue, d'interrogations et de doutes. Puis, l'instant d'après, ils s'embrassaient à perdre haleine, enlaçant le corps de l'autre comme si leur vie en dépendait. Ils terminaient à l'horizontale, sur le lit de l'un des deux, qu'ils ne quittaient qu'au matin après avoir passé la nuit ensemble.

Du moins, c'était la troisième fois que Boromir et Faramir faisaient ça en étant sobres. La troisième fois qu'ils ouvraient le sujet après des jours de non-dits, qu'ils estimaient qu'il fallait mieux en rester là sans oser se regarder dans les yeux. Puis ils se sautaient dessus. Littéralement.

La troisième fois que Boromir prenait le plus jeune dans un pas enivrant qui mêlait passion, fureur et fièvre et la troisième fois que Faramir s'abandonnait dans ses bras, criant son nom comme si rien d'autre n'avait d'importance.

La troisième fois qu'ils se réveillaient ensemble, nus et enlacés.
La troisième fois qu'ils laissaient derrière eux la passion de la veille pour s'embrasser et se caresser avec tendresse pour mieux se réveiller. La troisième fois que Faramir, échauffé, grimpait sur le plus vieux pour approfondir le baiser tandis que ce dernier lui prenait les hanches pour les guider plus bas et l'inviter à bouger sur lui, puis à s'empaler sur lui, avant de bouger de plus belle.

La troisième fois qu'ils faisaient l'amour.

Ses doigts pressés sur les pectoraux de son ainé, qu'il chevauchait avec délice, son sang bouillonnant avec la même intensité que l'orage à l'extérieur, Faramir avait oublié tout ce qui n'était pas ce corps qu'il accueillait en lui, ces mains qui tenaient ses hanches ou pressaient ses cuisses et cette voix qui murmurait son nom.

Il jugula un long frémissement lorsqu'il sentit comment Boromir commença à se tordre, agrippant ses hanches et imprégnant son propre rythme sur le sien, la respiration hachée, signe de la jouissance imminente. Il y répondit en se laissant aller à son tour, approfondissant ses mouvements pour entrainer le plus vieux vers le paroxysme du plaisir tandis que lui-même se laissait faucher par un orgasme libérateur.

Étourdi, il resta ensuite immobile quelques instants, avant de se laisser tomber en avant. Il adora se réceptionner sur le plus vieux, qui l'enlaça immédiatement, sans un mot.

Comme s'il n'y avait rien à dire après ça…

Faramir voulait que cet instant ne s'arrête jamais, mais, finalement, il déglutit et demanda :

— Pourquoi on n'arrête pas ? On sait que ça ne mène nulle part…

Le plus vieux fit la moue et lui flatta le creux du dos :

— Personnellement, je ne dirais pas que ça nous mène nulle part depuis que je sais que c'est avec toi que je prends le pied de ma vie à tous les coups…
— Oui, mais-
— C'est aussi avec toi que j'aime passer mes soirées, que j'aime inviter à boire des verres, que j'aime discuter… Tu es le seul avec qui je peux parler de papa sans avoir l'air de passer pour un fils ingrat, parce que nous savons tous les deux ce qu'il est et tu es le seul que voir en couple m'a vraiment agacé…
— Parce que tu n'aimes pas Solwenn…
— Parce que je n'aime pas te savoir avec lui et je ne supporte pas de savoir qu'il t'assaille encore de messages alors que ça fait plusieurs semaines que vous avez supposément rompu.
— On… a encore des choses à régler… Il me reste des affaires chez lui et je… Lui dois des explications.

Le plus vieux leva les yeux au ciel, mais ne répondit pas. Son air lugubre parlait pour lui, de toute manière, et Faramir jugea bon de le rassurer :

— Tu l'as déjà deviné, si je l'ai quitté, c'est parce que je… Tu… Hem… Je ne ressens plus rien pour lui.
— Mais lui ne comprend pas et il n'a pas encore fait une croix sur toi. Je sais qu'il n'a pas l'intention de te laisser filer et je sais combien tu retombes facilement dans ses bras après chacune de vos pseudoruptures…

Boromir jugeait sa réflexion légitime, mais elle piqua Faramir qui se redressa, soudain agacé :

— Et alors ? Tu vas le frapper encore une fois s'il fait mine de m'approcher ?

Un sourire satisfait étira les lèvres de Boromir au souvenir du jour où il lui avait mis son poing dans la figure et il opina :

— S'il le faut, je ne me priverai pas.
— T'es chiant !

Le plus jeune s'était redressé pour sortir du lit et Boromir le regarda faire en se rasseyant, toujours aussi sombre :

— Je suis chiant parce que j'ai peur !

L'exclamation eut le mérite de figer Faramir, qui avait commencé à rassembler ses habits, et le plus grand se leva à son tour pour s'approcher dans son dos, jusqu'à poser ses mains sur ses épaules et les glisser sur ses bras qu'il caressa avec douleur :

— Tu peux le comprendre, non ? Je sais que je ne fais pas le poids face à lui pour quelqu'un comme toi. Je sais que j'ai des failles, que tu es le mieux placer pour connaître ces failles et les juger. Je sais que je n'ai pas toujours été juste avec toi, que je n'ai pas été là lorsqu'il le fallait, que tu as toute la légitimité de me mépriser ou me dédaigner et que c'est à cause de moi que notre père est un salaud envers toi ! Mais si, pour une raison ou pour une autre, je voudrais te garder pour moi, ne pas rougir de ce que je ressens pour toi, apprécier nos étreintes sans craindre ce moment où tu me diras que tu estimes qu'on est allés trop loin et ne pas sursauter à chaque fois que j'entends ton téléphone sonner pour un appel de Solwenn, alors que puis-je faire ? Rassembler toutes les forces des ténèbres pour m'affranchir des limites et de ma propre faiblesse ? Je le ferai si je le pouvais !

Il glissa une main sur son épaule et, toujours dos à lui, Faramir posa la sienne dessus, qu'il pressa gentiment :

— Tu peux tout y faire, Boromir… Aie confiance en toi, en moi et en nous, pour commencer. Parle-moi avant de laisser la culpabilité te ronger, parce que jamais je n'ai pensé que c'était de ta faute, pour papa… Et jamais je ne te mépriserais ou te dédaignerais, tu es, et resteras, celui qui a toute mon admiration et mon affection…
— Je ne peux pas avoir confiance en « nous » tant que tu continueras à répondre aux appels de Selwynn.
— Tu ne peux pas me dire à qui j'ai le droit de parler, ou non.

Boromir eut un lourd soupir et il le lâcha, avant de faire un pas en arrière bredouillant presque :

— Je ne veux pas décider à ta place de ce que tu peux faire ou non, c'est juste que… Je crois qu'on ne voie pas Selwynn de la même manière, toi et moi et je… Amants ou non, tu restes mon frère, et même s'ils ne me touchent pas de la même manière, les réflexions de papa me bousillent moi aussi, mais je n'arrive pas à faire quoi que ce soit contre lui et cette impuissance me bouffe… Contre Selwynn, c'est différent, parce que je peux…

Il ne sut quoi ajouter de pertinent et, simplement, il se détourna en soupirant :

— Juste… Tout ce que j'aimerai, c'est qu'on me laisse une chance pour prouver que je suis à la hauteur, que ce ne sont pas que des mots de papa, avec qui je ne partage pas la même définition des mots « valeur » et « honneur ».


A partir de maintenant, je ne vais plus avoir autant de temps pour l'écriture de cette fiction.

J'avais écris tous ces derniers chapitres en un jet et je m'étais dite que j'en publierai un à chaque fois que le précédent aurait atteint cinquante lecteurs, histoire d'avoir de la marge, sauf qu'en faite, contrairement à ce que je pensais, vous n'êtes pas que trois âmes perdues à suivre Shari, même après 7 ans de joyeuses errances et divagations , donc je me dis que ce serai pas mal de viser le point final assez vite histoire de conclure en beauté.