Il était encore bien trop tôt pour se lever, mais les horaires de couché décents étaient passés depuis un moment… Allongée sur le dos, son corps nu couvert par les draps, Tauriel eut un soupir ennuyé :

— Pourquoi est-ce que je finie toujours de cette manière avec toi ?

A côté d'elle, Kili, plus embarrassé par cette remarque que par ce qu'il venait de se passer entre eux, remarqua patiemment :

— Tu dis ça comme si c'était de ma faute ! Je t'ai juste lancé un regard et tu étais carrément sur moi !

La belle rousse eut un grommellement et posa ses mains sur son visage :

— Ce n'est pas ce que je voulais quand je t'ai demandé de venir chez moi pour parler du divorce !

— Je ne t'ai pas forcé…

Boudant, Kili comprit tout de même qu'il serait plus bienséant de sa part de sortir du lit pour récupérer ses affaires afin de s'habiller promptement et partir en laissant sa femme tout aussi promptement.

Elle eut un nouveau soupir en le regardant faire, avant de se redresser à son tour pour l'interpeller. Comme la première fois, comme à chaque fois, Kili eut un temps d'arrêt lorsqu'il aperçut son corps découvert et il serait resté figé sur ses seins si elle ne rappela pas son attention d'un sec claquement de doigt :

— Il est tard, Kili. Tu ne vas pas traverser Osgiliath maintenant…

— Pourquoi pas ?

— Pas avec toutes ces calamités qui tombent sur les Durins à chaque fois qu'ils sortent à la nuit tombée… Il me reste une chambre ici, Orianne vit avec Dwalin la plupart du temps.

— Merci, mais si je reste là, c'est dans le lit de mon épouse sinon rien.

— T'es chiant.

— Pas plus que toi.

Lugubre, il termina de se rhabiller et elle soupira une troisième fois. Puis elle se laissa tomber sur le dos :

— Très bien… Reviens te coucher… au point où on en est, de toute manière… Il ne nous reste plus grand chose qu'on ne partage pas…

Habillé et prêt à partir, il se dressa face au lit avec toute la dignité qui lui restait :

— Je m'en voudrai de vous infliger cette corvée supplémentaire, madame Durin…

— Ho mon dieu qu'il est débile, mon époux…

A nouveau piqué, Kili fit la moue et tourna les talons, si bien qu'elle fut forcée d'admettre :

— Kili ! Si je te le propose, c'est que j'en ai envie moi aussi, pas parce que je considère ça comme une corvée ! Je me suis mal exprimée, désolée, mais ce n'est pas une situation facile pour moi !

— Elle ne l'est pas plus pour moi, croit moi.

Souffla-t-il en passant la porte. Il avait l'air éteint. De plus en plus, ces derniers jours. C'était pire depuis que se régularisaient tous ces dérapages lorsque, craquant sur cette bouille si expressive, Tauriel l'attrapait au col pour le jeter sur la surface plane la plus proche afin de répondre avec souffre et volupté à ses débiles invitations bancales.

Mais ils avaient presque dix ans d'écart. Lui était un lycéen qui devait se faire violence pour accepter que cette relation n'en était pas une et que ce mariage était un accident causé par l'ivresse de trois personnes : les deux époux concernés et celui, inconnu, qui avait présidé leur union officielle.

Elle était une adulte dans la fleur de l'âge, à la situation stable et aux projets fleurissants.

Tauriel vivait donc leur étrange relation comme elle était et gardait la tête froide sans s'épancher dessus.

Kili, lui, il souffrait de toute son âme, de tous ses hormones, de tous ses espoirs et de toute sa confiance.

Et que pouvait-on trouver de plus touchant qu'un jeune éphèbe en peine de cœur ?

Tauriel n'était pas insensible et elle se leva à son tour pour courir derrière lui et fermer ses bras sur son torse. Il était déjà plus grand qu'elle, n'avait peut-être pas finit de grandir et, certainement, rattraperait très vite le glorieux mètre quatre-vingt-cinq de ses oncles. Son torse était déjà bien fait, sa pilosité était maintenant celle d'un homme, de même que son odeur et sa belle voix grave un peu craquante.

De plus, homme il était pleinement lorsqu'il se glissait entre ses cuisses. La question sur ce point-là ne se posait déjà plus lorsqu'il explorait de sa langue les parties les plus intimes de son anatomie.

Elle lui avait déjà appris beaucoup, mais il ne cessait de la surprendre à chaque fois. Bon élève très appliqué, il n'oubliait rien de ses conseils et de ses prières, adorait improviser et prenait de plus en plus d'initiatives audacieuses.

Elle avait été sa première fois, elle le savait, même s'ils n'en avait pas parlé. Elle l'avait vu prendre en confiance, en virilité et en charisme à mesure qu'elle s'ouvrait à lui ou le chevauchait. Leurs étreintes, ils étaient maintenant deux à les diriger et elle sentait que, bientôt, il perdrait cette timidité et cette réserve pour la dominer pleinement, user de ces connaissances à son propos qu'il découvrait au fil de ses caresses et ses baisers pour, finalement, tirer sa jouissance en l'amenant à se consumer sous lui, à la manière des Durïn.

Si seulement elle autorisait les choses à aller jusque-là, se dit-elle dans le silence de la pièce. Kili, immobile, ne semblait pas savoir quoi dire ni quoi faire et Tauriel, pressée contre son dos, gardait un silence coupable.

Finalement, elle parla :

— Kili. Je veux divorcer. Et après ça, je te demanderai si tu accepterais de sortir avec moi. Histoire de commencer par là où on aurait dû commencer…

Le brun se figea, mais il se détacha de ses bras pour se tourner vers elle, indécis :

— Pourquoi divorcer d'abord ? Si on sort ensemble avant ? Je te promet que si ça ne marche pas, je ferai tout pour rompre ce contrat, mais si ça marche ?

— De une, madame Durin, très peu pour moi… De deux, ma liberté. De trois, la belle famille. De quatre… si ça marche, justement… Je veux une vrai demande en mariage. Un vrai mariage. Et une lune de miel.

Dans la pénombre, elle ne vit que la lueur brulante dans ses yeux lorsqu'il leva la main pour caresser sa joue et, d'une voix bien plus grave que ce qu'elle connaissait du lycéen, il affirma sans pudeur :

— Tout ça, je peux te les donner… Et bien plus encore si tu m'y autorises. Mais ce n'est pas ce que moi je veux. Et j'en ai marre de me plier en quatre. Nous allons faire des compromis, Tauriel. Car nous n'avons pas besoin de recommencer une histoire qui est déjà en cours… Ce début est le nôtre, à notre image, et je ne le souillerai pas par des regrets.

Diantre… Avait-elle oublié à un moment qu'il était le frère de ce qui était reconnu comme l'un des meilleurs spécimens de la race humaine ? Le neveu de l'un des individus le plus charismatique slash badass slash torride de sa connaissance et neveu d'un autre individu qui appréciait de faire un bras d'honneur aux convenances et à l'ordre accompli des choses et qui était le seul sur ce monde à gouverner sur les deux autres individus susnommés ?

De tous, c'était à un Durin à qui elle venait de faire une micro proposition pleine de conditionnel. Le dernier encore disponible, après que deux d'entre eux se soient tournés l'un vers l'autre faute de personnalité hors du commun à l'extérieur de leur fratrie et après que le troisième se soit octroyé le parti le plus imprévisible, le plus courageux et le plus mignon de la ville.

Tous les trois loyaux à l'extrême envers la personne qu'ils découvraient comme le centre de gravité de leur vie, trop de charisme pour un seul corps, capable de se prendre des balles, d'en envoyer, ou de participer à des infiltrations audacieuses si l'être aimé était en danger et, surtout, aujourd'hui reconnus comme des amoureux transis et impitoyables qui avaient tendances à plonger tête baisser dans des romances éternelles que même la mort ne pouvait rompre.

Kili, vu comme c'était parti, serait semblable en tout point au trois autres Durin et, même, sa précocité sur le sujet laissait entrevoir un potentiel insoupçonnable qu'elle était la première à découvrir.

Il était jeune, certes. Et encore peu expérimenté dans ce monde, d'accord. Sans oublier son constant état de grâce qui le mettait en chaque instant en danger de mort imminente.

Kili n'était rien, toutefois, qui ne resterait très longtemps avec l'échine courbée et rien qui ne tolérerait de souffrir en silence de lois qu'il estimerait injustes.

Si c'était ça maintenant, alors face à quoi serait-elle dans quelques années, se demanda-t-elle fugacement lorsqu'il la souleva sans effort pour la remettre au lit, la couvrant de son corps.

Ce fut à cet instant qu'un fier élan de possessivité, de ravissement et de détermination l'empoignèrent aussi bien que les mains du plus jeune sur ses hanches et que ses propres doigts sur sa crinière d'encre.

Kili était à elle.

Et elle serait folle de le laisser filer.

« Concession » n'était pas un terme qu'elle appréciait, surtout pas lorsqu'un homme était dans la balance, elle qui ne jurait que par son indépendance, les joies du célibat et la valeur des femmes fortes et solitaires.

Mais Kili serait, était, l'homme qui dompterait ses réticences à ce sujet.

oOo

Dans le noir, Frérin ouvrit les yeux en prenant une respiration profonde. Son corps entier était crispé et son cœur battait la chamade. Un peu de temps lui fut nécessaire pour qu'il reconnaisse la chambre d'ami de Thorin dans laquelle il passait de plus en plus de nuits.

Vivre au manoir l'ennuyait, mais il avait mis sa propre maison en vente après qu'il fut claire que, quoiqu'il s'y soit passé, quoiqu'il se souvienne, le corridor hanté continuait de lui tirer des sueurs froides. Seul le piano de Gabrielle, la mère de Dis et Thorin, avait été déménagé chez ce dernier, qui n'avait pas supporté de l'idée de le voir ailleurs.

L'instrument donnait à l'immense appartement un air raffiné qui n'était pas déplaisant, mais plutôt triste lorsqu'il s'avérait que plus aucun son ne pouvait en être tiré.

Le reste des meubles étaient tous partis dans des associations caritatives mais, malgré cela, les derniers souvenirs qui remontait sur la dizaine de minutes « avant la balle », continuaient de tourmenter Frérin dès qu'il abaissait sa garde. De plus, quand ce n'était la voix d'Azog qui chuchotait à son oreille, alors c'était celle de Smaug ou le cri de détresse de son frère slash petit-copain.

Dieu que coller cette étiquette sur le front de Thorin était troublant.

Aussi troublant que se réveiller dans sa chambre d'ami après avoir passé la soirée, voire, la journée, avec lui…

Aussi troublant que désirer l'embrasser à pleine bouche à chaque fois qu'il croisait son regard ou entendait sa voix.

Aussi troublant que de savoir que la réciproque se valait.

Aussi troublant que de ressentir cette jalousie maladive à chaque fois qu'il imaginait que cet homme dont il était amoureux avait vécu une histoire d'amour secrète et passionnée qui avait été toute complexe et assumée jusqu'à ce que trois balles malencontreuses ne soient tirées.

Aussi troublant que de se rendre compte que cet autre dont il était jaloux, c'était lui-même.

Étaient-ils dans une impasse ?

Depuis des jours qu'ils avaient mis au clair leur relation, Thorin et Frérin n'en semblaient pas plus avancés.

Plutôt, Frérin découvrait avec trouble que les choses étaient d'une normalité affligeante et d'une facilité déconcertante.

Thorin l'avait déjà dit : les choses entre eux avaient été faciles et fluides. Sauf que Frérin n'avait pas pensé que cela resterait ainsi maintenant qu'il était amnésique.

Bien entendu, le fait que Frérin déménage peu à peu l'intégrité de ses affaires chez Thorin, sans demander l'avis de personne, les avait amené à se côtoyer quasi quotidiennement dans l'univers intime et secret de l'appartement de son frère slash petit-ami.

A un point où l'intégralité des livreurs de la zone reconnaissait sa voix à la première tonalité et n'avaient plus besoin de demander l'adresse de livraison lorsqu'il prenait commande.

A un point où, lorsque Thorin rentrait tard, il n'était plus surpris de retrouver Frérin, endormis sur son canapé ou bien dans son propre lit, à côté de qui il s'asseyait pour lui caresser les cheveux et le visage tout en le dévorant du regard.

La vie en couple slash conjugale leur avait donné moults moment aussi tendres que drôles si ce n'était intimes et, parfois, un peu trop intimes. A un point que quelques débordements non nécessaires avaient fait beaucoup de mal au vœu de chasteté que Thorin avait accepté de prononcer au tout début.

Car celui qui fut son amant était, découvrait Frérin, un cliché plutôt ajusté de ce que l'on se faisait du mâle alpha bourré de testostérones qui, c'était visible, était parfois très près de passer à l'acte de la manière la plus sensuelle qui soit et de ne poser les questions sur le consentement qu'une fois que cette question ne se posait plus car toute idée de contestation aurait fui depuis longtemps l'esprit de sa victime.

Frérin, d'une part, n'était pas contre et il s'en voulait de lui infliger ça tout comme il en souffrait lui aussi à sa manière de cette brulante proximité, mais il restait, sans pouvoir l'expliquer, totalement pétrifié par la simple idée de franchir un pas de ce côté-là. Un étau de glace qui prenait son corps et que la chaleur de Thorïn ne parvenait pas encore à faire fondre.

D'autre part, cette facette de son petit-ami, car, dans ces cas-là, il lui était impossible de le considérer comme son demi-frère, lui faisait comprendre à elle seule pourquoi il s'était placé sur l'itinéraire de la balle qui lui était destinée.

Il l'aimait si fort, en réalité, dans tous ses aspects qu'il lui découvrait au quotidien, qu'il se rendait compte que, de toute manière, il n'avait plus à se demander pourquoi il s'était retrouvé entre les bras de Smaug dans l'espoir de sauvegarder leur relation et, aussi, pourquoi c'était lui, et non Thorïn, qui s'était retrouvé dans cet état-là. Déjà maintenant, si la moindre menace se tournait vers Thorïn, si le moindre mal lui était fait ou, dans une autre mesure, si la moindre chose venait se placer entre eux, Frérin ferait tout, subirait tout, pour s'en débarrasser.

Il savait donc déjà que, si c'était à refaire, il n'hésiterait pas.

Il pourrait tout endurer, apparemment. Tout.

Sauf le perdre.

Mais Frérin n'était pas aveugle et il voyait bien que, de son côté, Thorïn souffrait d'être celui qui s'en sortait indemne et, apparemment, il regrettait beaucoup de chose, mais pas cette impure relation que beaucoup leur avait reprochée. Si Frérin s'était voilé la face de ce côté-là, au début, il ne pouvait décemment plus nier l'invraisemblable vérité : il était bel et bien devenu le centre du monde de Thorïn.

Le noyau gravitationnel sur lequel balançaient et vers lequel convergeaient toutes les décisions, les humeurs et les pensées de son inabordable et inaccessible ainé, c'était lui-même.

Frérin en avait été intimidé, au début. Il l'était toujours, mais, peu à peu, il avait accepté.

Maintenant, il se régalait de cette attraction mutuelle.

Les ombres laissèrent peu à peu leur place à la luminosité et Frérin, inspiré, sortit de son lit pour traverser le grand appartement silencieux.

Lorsque Thorïn se réveilla, peu de temps à après, l'odeur d'un thé précieux emplissait sa chambre, mêlée à celle, plus sucrée, des crêpes.

Agenouillé à côté du lit, occupé à disposer un beau plateau de petit-déjeuner sur la table de chevet qu'il venait de débarrasser de ses livres et du téléphone, Frérin s'excusa dans un sourire pas du tout repentant :

— Je t'ai réveillé, excuse-moi, je ne le voulais pas…

Menteur, se retenait de remarquer Thorïn en posant son bras sur ses yeux pour se préserver de la lumière du matin tandis que le plus jeune continuait de babiller :

— D'ordinaire, tu es toujours celui qui se lève en premier, il est dur de te surprendre à dormir… chéri…

Thorïn grommela quelque chose, et, au poids qu'il sentit sur le matelas, il comprit que l'autre venait de prendre place à côté de lui en insistant de son ton taquin :

— Désolé, je pensais que tu étais « du matin »… Mais je constate que ce n'est pas si facile pour toi au réveil… Tu devrais te rendormir, en fait.

Allongé sur le dos, Thorïn roula les yeux au ciel et, finalement, il se redressa. La couverture qui le couvrait glissa jusqu'à ses hanches et Frérin constata qu'il ne portait rien du tout en haut. Il piqua un fard lorsqu'il se demanda ce qu'il en était pour le bas, caché dans les draps.

Il se détourna rapidement en fourrant une tasse chaude dans les mains de Thorïn :

— Voilà ton thé.

— Ne pourrai-je pas avoir du café, plutôt ?

— Non. C'est du thé Tulsi, très bon détoxiquant, excellent calmant et arôme rare… Ca ne te fera pas de mal. Aussi, c'est sans caféine.

Thorïn eut un sourire charmé et charmée était sa voix lorsqu'il susurra en réponse :

— La caféine est justement ce que je recherche dans le café, crétin… Espèce de nerd à thé…

C'était une chose qu'ils avaient découvert, tous les deux : Frérin connaissait par cœur chacun des types de thé différent, leurs bienfaits, leur origine et leur arôme. D'où ça lui venait, personne ne pouvait le dire, dans la mesure où l'intégralité des Durïn étaient, de base, des buveurs de café. Dans son amnésie, Frérin avait oublié que ce fait n'était pas une chose qu'il avait étalé au su de tous et, depuis qu'il était revenu à lui, il en bassinait plus d'un, Thorïn le premier, à propos de la nécessité de boire du thé vert régulièrement.

Cela n'empêcha pas Thorïn d'accepter avec un sourire conquis :

— Très bien, ce sera donc une journée à thé pour moi… Voici donc ce que je risque lorsque tu te lèves en premier…

— Fais pas genre, thé ou pas, je sais que tu adores ce genre d'initiative…

— Et comment…

Avec ce naturel qui ne cessait de mettre Frérin en émois, Thorïn lui pris la taille d'une main, garda sa tasse de l'autre et, se laissant tomber contre sa tête de lit, invita Frérin à s'installer à côté de lui. Son bras resta enlacé autour des épaules du plus jeune tandis qu'il sirotait la boisson chaude.

Pouvait-on faire plus couple à ce moment-là, se demanda le jeune blond qui ne savait plus se situer entre la détresse ou la félicité. Surtout que son frère ne portait décidément rien d'autre qu'un caleçon sur lui. C'était déjà trop. Non ! Trop peu. Bref.

Quelques gorgées de thé et une crêpe suffirent à lui faire passer sa gêne surtout que Thorïn, peu embarrassé, ou alors le cachant bien, l'invita à lui parler de ses projets pour la journée et, comme d'habitude, Frérin n'avait pas grand-chose à lui répondre.

Ses journées, il les passait à se reconstruire, retrouver sa place dans la société et parmi ses proches. Cela allait de mieux en mieux, certes, mais Frérin n'avait rien à apprendre à Thorïn à propos du cercles d'écrivains et journalistes qu'il avait rejoint avec Bilbo pour un projet d'édition local, car son frère était toujours le premier à recevoir les dernières informations sur ce sujet-là.

De plus, dans son emploi du temps, Frérin avait aussi un petit-ami à découvrir, un amant à rencontrer et un frère à oublier. Si ce n'était tout à la fois. Thorïn le savait aussi, puisqu'il était le premier concerné.

Frérin soupira et expliqua seulement que Dis l'avait invité à déjeuner et que ses parents lui avaient proposé de les accompagner pour il ne savait qu'elle mondanité caritative qui promettait de lui changer les idées. Tout en parlant, il ne se rendit compte que sa main tremblait que lorsque celle de Thorïn, qui venait de déposer sa tasse, se ferma sur elle. Il se tut alors et garda le silence pendant que le plus vieux se redressait pour se concentrer sur son avant-bras. Avec douceur, comme il le faisait depuis quelques jours, le brun déploya ses doigts avant de les masser un par un.

Frérin le laissa assouplir son poignet, sa paume et ses articulations, frôlant parfois sa peau de la pulpe de son pouce dans une caresse qui n'avait rien de thérapeutique quand il fut question de masser l'avant-bras.

Lorsqu'il eut terminé, il glissa ses doigts entre ceux du plus jeune qui referma sa main sur la sienne pour le dernier test. Frérin essaya de serrer de toutes ses forces, mais cela ne fit qu'amplifier ses tremblements sans réellement assurer de prise.

Un abattement ennuyé lui tomba dessus mais, sans qu'il ne le voit venir, Thorin profita à ce moment de la prise pour tirer sa main vers lui et, pour la première fois depuis que Frérin s'était réveillé sans souvenir, il posa ses lèvres sur sa peau. Le baiser était fugace, certes, déposé dans le creux de son poignet. Mais, de une, trop soudain pour que Frérin, non préparé, ne réagisse pas en se figeant totalement. De deux, la langue de Thorin n'était pas restée sagement entre ses dents. Cela avait peut-être duré le temps d'un battement de paupière, mais Frérin avait ressenti son langoureux contacte comme un foudroiement qui remonta de son avant-bras jusqu'à son échine en passant par l'épine dorsale.

La sensation, aussi brulante que fulgurante, le terrifia.

Aucun des deux ne parla et le plus jeune récupéra sa main, puis les tasses, puis le plateau, et il se leva pour sortir de la chambre, sous l'œil désolé de Thorin qui, mentalement, fulminait déjà après ses hormones qu'il avait de plus en plus de mal à tenir tranquille.

Le brun se laissa retomber sur le matelas en maugréant, se couvrant, à nouveau, le visage de ses bras.

La proximité du plus jeune le ravissait autant qu'elle le mettait au supplice et les choses s'envolaient de manière exponentielle à chaque nouveau jour qui passait.

Et maintenant, Frérin venait le réveiller en lui apportant un petit déjeuné au lit…

Tout était si parfait, il s'en voulait de se montrer si insatisfait. Il s'en voulait de mettre sur Frérin ce genre de pression tacite à propos de quelque chose que le blond n'était pas encore capable d'appréhender.

Il s'en voulait d'avoir été, à l'instant, prêt à refermer ses bras sur Frérin pour l'empêcher de sortir de ce lit. Cette simple idée de voir en lui un simple moyen d'assouvir ses désirs les plus bas le rendait malade, d'autant plus qu'il savait très bien que le plus jeune avait déjà été forcé et que, contrairement à ce qu'il affirmait, il en avait de réels souvenirs.

Là était le nœud du problème, ne pouvait s'empêcher de remarquer Thorïn qui, presque tous les jours, remontait la file des souvenirs qui le taraudaient à propos de toute cette histoire.

Il ne bougea pas lorsque la porte fut à nouveau ouverte et que le pas léger de Frérin revint jusqu'au lit. Il ne bougea pas davantage lorsque son frère s'assit sur le matelas, le surplombant en silence.

Toutefois, tout d'un coup, ils se mirent à parler, en même temps :

— Je suis désolé.

En même temps, ils se turent et, finalement, Thorin retira ses bras de son visage pour lancer un long regard grave à Frérin, appréciant peu la culpabilité qu'il lut dans le sien. Alors il se redressa et, spontanément, il prit son visage en coupe :

— Ne le soient pas. Jamais. Pas de ça.

Sous ses doigts, la peau se mit à bouillir et le plus jeune baissa les yeux :

— C'est juste que… Je ne veux pas que…

— Non. Frérin. C'est à moi de m'excuser, pas à toi.

— Tu n'as rien fait…

— Toi non plus.

— Justement, c'est pour ça que je voudrai me-

— Chut un peu.

Frérin eut un soupir chargé et, finalement, Thorin crocheta sa nuque avant de se laisser tomber en arrière en le gardant dans ses bras. Là, allongé contre son frère dans le lit de ce dernier, Frérin se demanda pourquoi il se sentait une telle nervosité à l'idée de se laisser aller avec lui alors que son corps entier entrait, littéralement, en éruption sous sa proximité. Il ferma les yeux, maudissant ses réticences qu'il ne parvenait pas à dompter, mais il les rouvrit lorsque Thorin parla doucement, entrant directement dans le vif du sujet comme il ne l'avait pas fait depuis le début :

— Quand Smaug t'a fait ce qu'il t'a fait, j'ai… J'étais si désemparé. Puis tout s'est enchainé tellement vite : Papa l'a appris, tu es parti à Erebor, moi en Ered Luin, le procès et, finalement, le drame… En fait, je pense… Je ne pense pas que tu aies réellement eu le temps de… Digérer, cette nuit que tu as vécue avec Smaug… L'amnésie te rend peut-être service sur ce point, mais ton corps, lui, il n'a pas oublié… La tourmente qui a suivi le viol avait permis de noyer le traumatisme, mais la balle, et l'oubli, l'on certainement ramené à fleur de peau…

La mention du nom honnis, du mot honnis qu'il n'avait utiliser qu'une seule fois, face à son père, le lendemain, amena Frérin à se tendre et, pour toute réponse, il se pelotonna contre lui. Ainsi, il n'était pas le seul à se focaliser sur cet événement-là... Il n'était certainement pas le seul à en faire des cauchemars, se dit-il en roulant sur le dos. Thorïn n'ajouta rien, et Frérin demanda alors :

— Comment l'as-tu appris ?

Thorin garda le silence, comme s'il rassemblait son courage en même temps que ses souvenirs, puis il répondit du bout des lèvres :

— Il m'a téléphoné directement après.

Quel monstre.

— Pour te dire quoi ?

— Que moi j'avais bon gout, mais qu'il trouvait dommage que ce ne soit pas ton cas à toi…

Ces mots, cette conversation, semblait incrustée dans sa mémoire au fer rouge et Frérin s'assit. Sa main tremblait de plus belle, mais il ne put s'empêcher de demander :

— Que s'est-il passé, ensuite ?

Allongé les bras en croix, Thorin perdit son regard au plafond et ce fut d'une voix horriblement blanche qu'il répondit :

— La peur… La colère… La rage… Toutes ces émotions à leur paroxysme mais, plus que tout… La douleur, la révolte, l'impuissance et la détresse… Ce moment est le pire que je n'ai jamais vécu…

Frérin déglutit. Lui aussi, avait vécu un cauchemar, mais jamais il n'aurait deviné voir autant de douleur en Thorïn à la simple mention de cette nuit-là. Il détourna les yeux et demanda d'une voix cassée :

— Plus que le jour où je me suis pris une balle ?

Et tout le reste, se dit-il en repensant à l'attente dans le sang, la mort d'Azog, la peur, les procès, le comas et l'amnésie. Mais Thorïn ferma les yeux et avoua sans même hésiter :

— Pire… Car cette fois-là, tu étais conscient, tes yeux étaient dans les miens et trahissaient à eux seuls les heures que tu venais de passer… Et il n'y avait plus rien que je pouvais faire pour les effacer.

Il ferma ses yeux et souffla, encore, sans la moindre hésitation :

— Quelque chose s'est brisé en moi, cette nuit-là… Et je sais que, si j'ai tué Azog avec tant de facilité, c'est parce que je ressentais encore cette colère si sourde que Smaug a soulevé en moi… Si puissante qu'elle m'a amené à tirer sur un homme désarmé, de dos, deux fois de suite.

Ce sujet était grave, mais nécessaire, se dit Frérin qui simplement, se coula à nouveau contre le plus grand en soufflant dans un murmure :

— Merci.

Le bras de Thorïn se referma sur sa taille et, apaisé, il posa sa tête dans son épaule, avant de demander encore :

— On a continué à le faire ? Après ça ?

Thorïn avait un don pour comprendre où Frérin voulait en venir avec si peu, car il répondit directement :

— C'était devenu plus… avide… Comme si notre vie en dépendait… Mais plus difficile aussi. D'abord, tu étais démolis, j'étais en colère... Papa savait… On faisait comme si tout allait bien mais… on se sautait dessus comme si chaque nouvelle fois était la dernière… Surtout que tu es parti et nous nous sommes rendus compte que nous ne pourrions pas nous passer l'un de l'autre et c'est devenu plus… cruel et plus triste. Chaque fois était… Un moment arraché à la réalité dans lequel nous nous enfermions sans penser à autre chose qu'à l'instant présent… On ne voulait pas arrêter, mais on ne savait pas où ça nous mènerait, on en avait pas le droit et on était en plein procès…

— Cela s'est donc arrêté de cette manière ?

— Non.

— Je ne voulais pas dire qu'aujourd'hui c'est-

— Le jour où tu t'es pris cette balle est aussi le jour où j'ai accepté de t'avoir comme compagnon et de l'assumer face au monde entier. C'est le jour où nous avons brisé la bulle que nous avions ériger autour de nous pour vivre notre relation, et non la subir. La balle est arrivé alors que nous étions au point culminant…

— Ho.

Ce n'était pas la première fois que Thorïn mentionnait ce qu'il s'était passé juste avant la balle : ce baiser sur le pont dont les photos et vidéos aperçues sur les réseaux sociaux le faisaient défaillir à chaque fois… Le plus vieux semblait chérir le souvenir en question mais, plutôt qu'approfondir le sujet, Frérin se gratta la gorge et demanda plus bas :

— Ce n'était pas le cas avant ?

— Si… Mais je ne l'avais pas encore vraiment accepté…

— Et… A ton avis… Où en serions-nous, maintenant ? S'il n'y avait pas eu Smaug ?

Plus timide, il s'était redressé et Thorïn en fit de même, son regard étrangement opaque le dévorait des yeux lorsqu'il avoua sans le moindre complexe :

— Ici… Ou bien chez toi… A manger des crêpes au lit en bavardant sur nos vies respectives…

Sa main glissa le long de sa joue tandis qu'il se penchait sur lui pour conclure d'une voix si basse qu'elle prit le plus jeune au tripes :

— A nous embrasser à pleine bouche, sans nous soucier de la bienséance, à faire l'amour sans trêve jusqu'à ce que la fatigue, ou le matin, nous ramène à la réalité… Et jamais nous n'évoquerions de projets communs, jamais nous n'oserions échanger des regards en présence de papa ou des autres. Tu resterais un insupportable gosse de riche et je serai toujours un héritier plus ou moins modèle qui attend de récupérer l'entreprise du papa en créant des cocktails aphrodisiaques…

— Cela semble… Pas trop mal.

Nerveux, mais conquis, Frérin passant un bras autour des épaules de Thorïn pour rester contre lui et ce dernier glissa ses mains dans son dos pour le presser dans ses bras en susurrant contre son oreille :

— Pas trop mal, ça l'était, oui.

Agrippé à ses épaules, Frérin eut un léger rire, mais il se figea à nouveau lorsque les mains de Thorïn se refermèrent sur son T-shirt tandis qu'il plongea son visage dans son cou. Le plus vieux ajouta, sa voix était descendue d'une octave :

— Mais ce n'était pas assez. Tu étais mien depuis le début… Je le sais… Tu me l'as même dit le jour où je t'ai pris pour la première fois… Bien avant que tu ne profites de mon ivresse, bien avant que je n'assure que tu étais ma nouvelle priorité… tu m'étais déjà acquis…

Frérin, en ébullition, n'eut même pas le réflexe de résister lorsque Thorïn le plaqua sur le matelas pour le surplomber, son regard toujours aussi opaque, sa voix toujours aussi grave et son torse toujours aussi nu. Bouillant :

— Tu es mien depuis le début et tu as toi-même clamé propriété sur moi de nombreuses fois… Je regrette d'avoir mis autant de temps avant de réellement assumer ces mots… Je regrette de n'avoir commencé à le comprendre qu'au moment où Smaug s'en est pris à toi et de n'avoir réellement clamé mon dû que le jour où Azog a tenté de nous tuer…

Il se pencha sur Frérin, quelque peu dépassé par les événements, pour glisser son nez contre l'arrête de sa mâchoire :

— Mais maintenant, il n'y a plus rien que je regrette car nous allons reprendre où nous en étions le premier jour où je t'ai fait mien… Et, cette fois-ci, je ne m'excuserai pas de ne rien pouvoir t'offrir d'autre qu'une vague relation secrète et bancale… Je n'aurai plus d'excuses à formuler, car tout ce que tu voudras, je te le donnerai. Tout sauf la honte, le doute et la crainte.

Le blond ouvrit la bouche dans un cri muet lorsque les lèvres du plus vieux se posèrent sur son épaule, que vinrent ensuite tourmenter les dents et la langue, allumant un ouragan brulant dans les plus basses parties de son anatomie. Il se figea, toutefois, lorsque Thorin appuya d'autres baiser sur sa peau en remontant le long de la nuque, jusqu'à mordiller son oreille avant de souffler de cette belle voix si grave :

— Quand tu seras prêt, Frérin, et que tu cesseras de trembler de peur au moindre contact… Pas avant.

Il fut difficile de deviner lequel des deux était le plus frustré lorsque Thorïn, puisant dans sa volonté la plus droite, sortit du lit pour se réfugier sous une douche froide.

Frérin, de son côté, resta longuement interdit, allongé sur le lit, légèrement étourdi, mais il ne perdit pas longtemps avant de se redresser, déterminé.

Thorin avait raison, pour une fois et il venait d'utiliser les bons mots : viols, traumatisme et peur. C'était déjà beaucoup, mais Frérin n'avait pas besoin d'aller plus loin pour comprendre ce qu'il se passait dans son corps et dans sa tête.

Mettre des mots sur ses blocages était, parait-il, le premier pas vers la guérison.

Le deuxième pas, lui soufflait cette garce de petite voix, était de retirer ses habits pour rejoindre le plus vieux dans la douche. Frérin doutait du potentiel thérapeutique d'une telle idée, mais cela ne l'empêcha pas, en tremblant, de se glisser dans la salle de bain que Thorin avait laissé entrouverte. Une invitation non consciente, devina le blond lorsqu'il écopa d'un regard aussi surpris qu'inquiet de la part du plus vieux, déjà sous l'eau et époustouflant dans sa nudité. De plus, Frérin, sans avoir de nets souvenirs, devinait sans mal que le lieu avait assidûment été pratiqué pour des activés qui avaient peu de rapport avec l'hygiène de base...

Diantre, il était vraiment temps de trouver la clé de son blocage pour profiter de ça, se dit Frérin en retirant ses propres vêtements d'une main tremblante.

— Tu sais ce que tu me fait subir avec ce genre de décision...

Souffla simplement Thorin lorsque Frérin le rejoignit sous l'eau et, tout aussi simplement, le plus jeune répondit sans cacher ni ses tremblements, ni sa crispation :

— Et je sais que j'ai raison de te faire confiance... Quoique je te fasse subir, tu sais que ce sera un jour passé... Mais d'abord, il te faudra prendre sur toi pour accepter d'avancer pas à pas...

Le brun accepta d'un hochement de tête, son regard voilé d'une faim durement réprimée, puis il attrapa son savon pour demander doucement, comme s'il parlait à un animal sauvage :

— Puis-je ? Au moins ça...

Frérin hésita puis, sans crainte ni pudeur, il lui tourna le dos et se força au calme lorsque les mains de Thorin se posèrent chastement sur lui pour couvrir intégralement sa peau de caresses mousseuses. La position et la proximité l'étourdissaient, d'autant plus qu'il voyait leurs reflets troublés dans la vitre dégoulinante de la douche mais, plus que ça, la prestance de Thorin, dressé dans son dos nu et offert, mettait ses sens à rude épreuve.

Lorsqu'il eut fini Thorin fit mine d'éteindre l'eau, mais Frérin s'empara du savon de sa main valide pour exiger d'une petite voix:

— A mon tour.

Le brun eut alors le regard d'un animal traqué et il opposa nerveusement:

— C'est déjà fait...

— Pas par moi...

— Arrête. Tu n'as pas encore idée de l'effet que me font tes mains sur ma peau...

— Je veux bien le découvrir.

Mais Thorin lui prit les poignets pour le regarder dans les yeux, suppliant :

— J'en ai tellement envie... Je pourrais ne pas m'arrêter, Frérin... Je saurai te convaincre quand bien même tu ne le veuilles pas... Je t'ai déjà pratiquement forcé une fois et tu étais bien plus pugnace alors...

Ainsi battu par les flots de la douche, sa crinière créant d'étranges arabesques sur sa peau et ce putain de regard si poignant, Thorin était l'incarnation même, à ce moment, de la tentation et du danger, ainsi, Frérin n'alla pas chercher loin sa répartie lorsqu'il assura sans ciller :

— C'est peut-être ce que je veux aussi.

— Pas moi. Je ne veux pas que tu le veuilles seulement tout en tremblant de me sentir si près. Je veux que tu le demandes clairement, sans sursauter au moindre de mes attouchements.

— Peut-être ce jour-là n'arrivera jamais si tu ne me "convaincs" pas à ta manière !

— Alors il en sera ainsi !

Décidément, Thorin n'était pas homme à bafouer ses principes, Frérin aurait dû, si ce n'était s'en souvenir, au moins le deviner. Le voir hausser la voix, déjà si grave, avec ce regard, déjà si flamboyant, loin de l'intimider, ajouta une nouvelle croix dans la case "pourquoi je me suis pris une balle pour ces yeux-là", tout en le convaincant de ne pas chercher à insister. Il abdiqua, finalement, en sortant de la douche. Il murmura tout de même à Thorin qui, resté dans l'habitacle, fit passer la température de l'eau au plus froid pour reprendre contenance :

— Je pense comprendre tes rétiçances, car, finalement, nous partageons les mêmes et je ne suis pas le seul à devoir surmonter un traumatisme...

Thorin fronça les sourcils, désarçonné par la remarque, et Frérin se sécha en ajoutant d'une voix lugubre:

— Toutefois, sache une chose, mon amour : Si là est ta peur, soit assuré que jamais, ô grand jamais, je ne te confondrai avec lui et je ne ressentirai dans tes bras ce que j'ai ressenti dans les siens. Si je sursaute, lorsque tu me touches, ce n'est pas parce que le contact de tes mains ramène à ma mémoire la nuit que j'ai passée avec lui, comme tu le crains, car, au contraire, à chaque nouvelle caresse et nouvel effleurement, tu fais évaporer le peu d'impressions qu'il me reste et j'oublie même son existence à partir du moment où tu es à proximité.

Le plus vieux éteignit l'eau et Frérin le rejoignit pour partager sa serviette avec lui. Il assura en plongeant dans son regard :

— Si je me pétrifie, c'est parce que je suis, à chaque fois, pris au dépourvu par la puissance des sensations que tu soulèves en moi et que je ne pensais pas être capable d'éprouver à ce degré là... Et si je ressens ça pour un simple effleurement ou pour une seule intonation de ta voix, alors je frémis d'avance en essayant d'imaginer ce que ce serait de te sentir dur en moi.

Simplement, pour toute réponse, Thorïn tendit à nouveau la main vers le robinet pour déverser sur eux une eau glaciale.