Chapitre 3 - Ouverture sur le monde
Il se dégageait toujours de Poudlard une atmosphère particulière. Isolé dans les terres écossaises, enchanté et vieux comme le monde sorcier, le château était majestueux.
Ludivine observait cet édifice qui brillait de mille feux, uniquement éclairé par la lune dans le ciel. Même après six années, elle restait fascinée par cette construction qui lui semblait irréelle.
Le château avait été abîmé durant la Grande Bataille, celle où Voldemort avait été vaincu. Rien n'avait été conservé de cet événement. Poudlard avait été entièrement réparé, et personne n'en faisait mention.
On en parlait comme d'un fait historique, inscrit dans un manuel d'histoire, enseigné en cours d'Histoire de la magie. Aucun adolescent de son époque ne s'identifiait à cette guerre, à la guerre tout court. Ils ne s'y intéressaient pas. Ils ne connaissaient pas la terreur du Seigneur des ténèbres, n'imaginaient pas ce que cela avait pu être d'être enfant de moldu à cette période. Personne ne s'y intéressait.
Le château restait toujours aussi majestueux. Ludivine adorait s'y promener de nuit. A ces heures, il semblait dire tant de choses, silencieux, monumental. Monumental même s'il lui semblait aujourd'hui moins impressionnant que lorsqu'elle faisait deux têtes de moins.
Appuyée depuis plusieurs minutes à la rambarde du pont qui menait au parc, Ludivine pensait à l'été qui venait de s'achever. Cela n'avait pas été des vacances classiques pour elle. Elle n'était pas allée chez Acca à Boston, ni à Londres avec sa mère ou encore chez Scorpius.
Non, cet été avait été différent. Pour la première fois, sa mère avait fait le choix de l'emmener en mission avec elle. Alors elles avaient parcouru plusieurs pays européens, avaient vécu sur le qui-vive et sous les ordres de certains des meilleurs sorciers de l'Union magique européenne. Ses vacances chez Scorpius avaient été annulées. C'était la première fois que Ludivine avait partagé une réelle complicité avec sa mère.
Et puis, elle avait appris d'elle, à être plus observatrice, à écouter ce qu'on lui disait mais surtout ce qu'on ne lui disait pas. Il avait été difficile pour Ludivine, au départ, de se faire à l'idée de prêter attention aux autres, de s'intéresser à ce qu'ils pouvaient dire ou penser. Mais elle acceptait de s'adapter.
Finalement, Ludivine se décolla de la rambarde. Il valait mieux pour elle qu'elle évite de se faire attraper après le couvre-feu. Certains professeurs n'hésiteraient pas à appliquer une peine lourde. Alors ce fut tout discrètement qu'elle retourna aux sous-sols de Serpentard.
Lorsque Ludivine pénétra dans la salle commune, elle fut surprise de voir Scorpius assis sur l'un des canapés en cuir près de la cheminée, plongé dans un livre. De fines lunettes sur le nez, un bas de pyjama vert en flanelle et un pull brodé par la grand-mère d'Albus sur les épaules, il était concentré. Ludivine ne se gêna pas pour le dévisager, notant son dos droit et sa tête relevée alors qu'il tenait son livre à hauteur de menton. Scorpius Malefoy respirait l'aristocratie, la noblesse née.
— Encore une insomnie ? demanda-t-elle en se laissant tomber dans le canapé.
— Encore une balade nocturne ? répondit Scorpius sans lever le regard de son livre.
— Poudlard est magnifique la nuit, dit-elle simplement en posant son regard sur le feu de cheminée qui crépitait.
— Rien ne vaut la vue du château de nuit depuis un balai.
Ludivine sourit en repensant à leur escapade clandestine une semaine plus tôt. L'excitation de ne pas se faire surprendre, l'adrénaline de voler librement, cette virée l'avait animée durant plusieurs jours. Elle ne l'aurait pas admis, mais elle avait adoré leur session de vol.
— On est de mauvais préfets, rigola-t-elle, à enfreindre le règlement tous les soirs.
— Je n'irais pas jusque-là, sourit Scorpius, toi tu te débrouilles bien. Moi, je suis là par défaut, je pense que ça se voit.
— Si ce n'est pas du Quidditch, tout ce que vous faites, Al et toi, est par défaut, cingla Ludivine.
Scorpius partit d'un rire franc. Ludivine n'avait pas spécialement tort. Après tout, Albus prévoyait de construire sa vie professionnelle dans le Quidditch et Scorpius était passionné par toute la stratégie que demandait un match, c'était de la passion pure et dure pour eux. Ils adoraient ça.
— Que veux-tu, sourit Scorpius, nous sommes des passionnés.
— Obsédés, oui, corrigea Ludivine avec un sourire doux.
— Qui se ressemble s'assemble, très chère ! Tu t'es déjà entendue parler de médicomagie ? Tu serais incapable de te souvenir de ton nom si on te demandait la procédure d'un sort hémorragique.
— Peut-être, admit-elle, mais moi je ne parle pas que de ça à longueur de temps !
— Non, sourit Scorpius en se sentant gagner la bataille, tout simplement parce que tu as toujours la tête plongée dans les bouquins de médicomagie !
— Je m'instruis !
— Et nous, on divertit !
— Vous ne divertissez que vous !
— Je peux te donner le nom de plusieurs filles qu'on divertit également.
Ludivine ne sut quoi répondre face au regard espiègle de Scorpius. Elle se contenta de le regarder avec des yeux ronds et ils surent tous les deux qu'il avait gagné leur joute verbale.
Finalement, elle lui rendit un sourire silencieux. Ils n'avaient pas besoin de parler pour se comprendre.
Après six ans d'amitié au compteur, Ludivine avait développé une relation très différente avec Albus et Scorpius. Ce dernier, comme elle, était enfant unique. À l'inverse d'Albus. Plus jeunes, ils avaient un caractère très similaire, tempéré. Habitués à garder leurs sentiments pour eux, ils étaient toujours très cordiaux.
Ce n'était pas le cas d'Albus, qui avait eu l'habitude des cris, des chamailles et des règlements de compte. Il n'avait aucun problème à montrer que quelque chose le dérangeait, parce qu'il avait appris très jeune que s'il n'exprimait pas son mécontentement, personne ne s'attarderait à le prendre en compte.
Cette franchise s'était rapidement propagée auprès de Ludivine et Scorpius qui avaient appris à dire les choses également. Les trois sorciers étaient donc très francs les uns envers les autres, parfois trop, mais ce naturel à garder ses émotions pour soi n'avait jamais réellement quitté les deux sorciers. Ludivine se retrouvait souvent dans les réactions de Scorpius, plus que dans celles d'Albus.
L'autre raison qui marquait la différence de relation avait été cette histoire d'attirance qui avait pris en proportion en quatrième année. Sur le chemin de l'amitié, Albus et Ludivine avaient rencontré quelques embûches, et l'une d'elles était les hormones qui avaient pris le pas sur leurs sentiments amicaux durant quelque temps.
Lorsqu'il s'en était rendu compte, Albus avait été franc avec Ludivine. Il l'avait prise entre quatre yeux et lui avait dit ce qu'il ressentait, refusant de prendre le risque de s'éloigner d'elle ou de créer des malentendus. Ludivine en avait été fortement perturbée et s'était beaucoup interrogée sur ses propres sentiments. Finalement, ils avaient tenté quelque chose. Et ça avait duré une semaine.
Ils s'étaient rendu compte qu'ils avaient confondu l'affection qu'ils avaient l'un pour l'autre pour de l'amour, et l'intérêt qu'ils commençaient à porter à la personne du sexe opposé dont ils étaient le plus proche pour de l'attirance ciblée. C'était Ludivine qui avait pris la décision d'arrêter. Avec du recul, elle s'était demandé si Albus avait suivi son choix ou s'il avait partagé entièrement son avis.
En tout cas, il avait respecté sa décision. Personne n'avait été au courant, à part Scorpius. C'était un sujet qu'aucun des trois sorciers n'évoquait. C'était le passé. Toutefois, ils en avaient gardé une complicité et une affection forte.
Parfois, Ludivine se sentait plus proche d'Albus, mais Scorpius l'avait toujours mieux comprise, il la connaissait par cœur.
— Tu sais qu'Emily Brive crie à qui veut l'entendre dans le château qu'elle a couché avec toi cet été ?
— Ce qui n'est pas faux, sourit Scorpius.
— Ça ne te dérange pas que tout le château pense que tu couches dans tous les sens ?
— Autant que toi face à toutes les rumeurs sur le fait que tu te tapes Albus et moi en même temps.
— Pardon ? répondit Ludivine d'un air interloqué.
— Tu vois, rigola Scorpius. Tu en as tellement rien à faire que tu n'es même pas au courant que tout le château pense ça.
Ludivine n'était pas sûre d'avoir bien entendu. En face d'elle, Scorpius rigolait d'un air léger mais il ne semblait pas comprendre. Pour sûr, elle n'écoutait pas toutes les rumeurs qui circulaient dans le château. Aucune personne censée ne le faisait, notamment parce qu'elles étaient généralement fausses et qu'elles ne servaient qu'à occuper ceux qui les inventaient.
Ludivine, elle, n'écoutait pas les rumeurs parce qu'elle se doutait que sa personne devait servir de protagoniste dans les histoires les plus farfelues incluant le cadet des Potter et l'héritier des Malefoy. Mais jamais elle n'aurait pensé qu'on dise de telles choses à son propos. Que disait-on d'autre, par ailleurs ?
— Les gens disent que je couche avec vous ? En même temps ?
— Pour la version soft, rigola Scorpius.
— Ça n'a rien de drôle ! cingla-t-elle.
Scorpius se contenta de hausser les épaules en la fixant du regard.
— N'écoute pas ce qu'ils peuvent dire.
— Facile à dire, marmonna Ludivine.
Scorpius fronça les sourcils. Il semblait prendre conscience de son malaise, et il ne cacha pas sa surprise. Un des aspects qu'il appréciait le plus chez son amie, c'était bien son indifférence vis-à-vis des autres. Il était rare qu'elle soit atteinte par ce qu'on pouvait dire sur elle. L'avis d'autrui ne l'importait pas et elle ne s'en cachait pas. Alors pourquoi était-ce soudain le cas ?
— Hey, dit-il dans un souffle en se penchant vers elle pour poser sa main sur son genou, si j'écoutais toutes les rumeurs à mon sujet, j'aurais trouvé la pierre de résurrection en troisième année et j'aurais essayé plusieurs fois de ramener Voldemort à la vie pour restaurer l'honneur de ma famille auprès des anciens Mangemorts. Et ça, c'est quand on ne dit pas que je suis le fils de Voldemort. Les rumeurs sont faites pour occuper ceux qui s'emmerdent dans leur vie. Et crois-moi, Poudlard est peuplé de ce type de personne.
Ludivine lâcha un petit rire nerveux. Ces rumeurs étaient ridicules, et absurdes. Probablement lancées par des personnes qui ne connaissaient pas Drago Malefoy. Ludivine oui, et elle savait à quel point ces on-dit étaient aberrants. Tout comme ceux à son sujet, se dit-elle amèrement.
Elle ne devrait pas être autant surprise. Elle savait que Poudlard pouvait être cruel. Des rumeurs circulaient tous les jours, elle n'en connaissait juste pas le contenu. Absurde, se dit-elle.
La porte de la salle commune s'entrouvrit pour laisser passer Albus. Il fut surpris de voir Ludivine et Scorpius mais se dirigea vers eux en se laissant tomber dans le canapé à côté de Ludivine comme cette dernière l'avait fait plus tôt, un sourire d'enchantement sur les lèvres.
— Tu étais où ? demanda-t-elle avec curiosité. Il est tard.
— Je t'ai vue sur la carte du maraudeur vingt minutes plus tôt, se contenta de répondre Albus.
— Oui mais moi c'est habituel.
— Qui te dit que ça ne l'est pas pour moi ?
— Moi, répondit-elle avec évidence. Et Scorpius.
— Merci de ne pas me mêler à ça, intervint Scorpius d'un ton neutre sans lever les yeux de son livre.
— Alors seulement moi, répliqua Ludivine en fusillant le blond du regard.
— J'étais sorti, déclara simplement Albus d'un ton exaspéré.
Ludivine ne dit rien, surprise de son impatience. Il en fallait bien plus pour exaspérer Albus en temps normal, encore plus quand il s'agissait d'elle. Elle l'examina du regard. Il semblait extatique, avec son sourire hébété et ses yeux rêveurs. Elle n'avait pas l'habitude de le voir comme ça.
Albus était quelqu'un de réfléchi. Il avait toujours un air calme et un sourire avenant, même s'il choisissait avec précaution ceux avec qui il acceptait de rigoler. Comme Scorpius, il était toujours en maîtrise. Il ne laissait pas paraître toutes les émotions sur son visage et construisait l'image que les autres avaient de lui.
Pendant longtemps, Ludivine avait pensé que Scorpius et Albus étaient des personnes en parfait contrôle de leurs sentiments. Dû à leur jeunesse et leur proximité à un jeune âge, elle avait rapidement vu que ce n'était qu'une façade, lorsqu'ils s'étaient chacun ouverts aux deux autres. Là, elle avait découvert le côté moqueur de Scorpius et le sang chaud d'Albus. Elle avait mis encore plus de temps à se rendre compte qu'elle appliquait cette exacte même stratégie. Jusqu'à parfois sembler assez insensible, mais ça ne la dérangeait pas. Elle n'avait jamais réellement accordé d'importance à ce que les autres pensaient. Enfin, jusqu'à ce qu'elle se rende compte que les autres pensaient beaucoup de choses. Des choses très peu positives.
Un silence s'était installé, un silence confortable pour Scorpius qui lisait et Albus qui s'était perdu dans ses rêves. Ludivine, elle, se tourmentait l'esprit.
— Tu étais avec une fille, affirma-t-elle.
Ce n'était pas une question, mais rien ne se lut sur le visage du sorcier.
— Je ne pose pas de question quand tu sors faire tes escapades jusqu'à l'aube, Lud.
— C'est parce que je vous raconte déjà tout. Et n'évite pas le sujet !
— Je n'évite rien, répliqua Albus sèchement. Je vais me coucher, bonne nuit.
Albus s'était fermé. Ludivine savait que rien ne sortirait de sa bouche. Elle n'insista pas, le regardant monter nonchalamment les escaliers avant de reporter son attention sur Scorpius qui semblait avoir oublié son existence.
— Ça ne te dérange pas de ne pas savoir ? demanda Ludivine.
— Qui te dit que je ne sais rien ?
— Tu ne sais rien, affirma-t-elle en balayant la réponse du sorcier d'un revers de main.
Ils se comportaient comme si elle ne savait pas reconnaître lorsqu'ils évitaient de répondre à ses questions, ce qui l'exaspérait.
— Chacun ses secrets Lud, se contenta de dire Scorpius.
— Je croyais qu'il n'y en avait pas entre nous.
Scorpius dut sentir que la sorcière était sérieuse, parce qu'il fronçait les sourcils lorsqu'il releva la tête de son livre. Il la jaugeait du regard, essayant de comprendre ce qui pouvait bien passer par son esprit.
— Arrête de te prendre la tête, Ludivine. Ce qu'Albus ne nous dit pas ne concerne que lui. Il nous en parlera quand il sera prêt. En attendant, ce qu'on peut faire est de respecter son intimité.
Scorpius ferma son livre, décidant qu'il était temps d'aller se coucher. Ludivine n'était pas dupe. Elle savait très bien qu'il s'était inquiété, et que la seule raison pour laquelle il était resté si tard dans la salle commune était de s'assurer de voir Albus rentrer. Non, elle n'était pas dupe, mais elle ne dit rien quand Scorpius lui souhaita bonne nuit, ébouriffant les cheveux de la sorcière avant de se tourner vers les escaliers.
Il ne lui restait qu'à faire de même, sentant la fatigue la tirailler soudainement. Respecter l'intimité d'Albus. Ludivine essaierait.
— Je t'ai déjà dit que je ne te dirai rien, Ludivine ! s'exclama Albus avec irritation.
— Et pourquoi ça ? s'offusquait Ludivine en adaptant sa marche au pas rapide d'Albus.
— Parce que je n'ai pas envie d'en parler, ni à toi, ni à personne !
— Je suis ta meilleure amie ! s'exclama-t-elle.
— Et même la meilleure des meilleures, mais ça ne change rien ! commençait à s'énerver Albus.
— As-tu honte ?
— Ça suffit Lud, soupira Albus.
Tout le monde s'était retourné sur leur chemin, mais ils n'y avaient pas prêté attention, chacun tenant ses positions avec fermeté. Ludivine était inhabituellement insistante et Albus inhabituellement secret.
— C'est un mec ? tenta Ludivine avec précaution.
La réaction d'Albus, à savoir de lever les yeux au ciel en pinçant les lèvres, lui suffit pour démonter les idées qui se faisaient dans sa tête.
— Ce n'est pas une de mes amies ? insista Ludivine avec horreur en franchissant la salle encore vide de Potions.
— Quoi ? s'étonna Albus. Mais non, tu penses que j'en ferais un secret ?
Ludivine se contenta de hausser les épaules. Qu'en savait-elle vraiment à cet instant. Irritée, elle s'arrêta une rangée avant sa place habituelle, qu'elle occupait habituellement avec Albus.
— Si c'est comme ça, je préfère m'asseoir seule aujourd'hui.
— Merlin, Lud, depuis quand tu es aussi insistante ? s'irritait Albus. Je n'ai pas envie d'en parler, c'est tout. Scorpius n'est pas non plus au courant et tu ne l'entends pas en faire une citrouille.
— Ça, c'est parce que je ne lave pas mon linge sale en public, marmonna Scorpius en prenant la place inoccupée de Ludivine.
Il était facile de voir que la dispute des deux sorciers l'irritait. Ludivine le fusilla du regard en posant un sac sur le plan de travail devant eux. Elle n'avait pas besoin qu'on le lui dise pour savoir que Scorpius avait certainement essayé de connaître la raison des escapades d'Albus. Le fait qu'il l'ait attendu hier soir jusqu'à pas d'heure était pour elle une preuve suffisante. Il était juste plus subtil qu'elle.
— Tu n'es juste pas le genre à tenir des secrets, marmonna-t-elle furieusement.
— La blague, s'exclama Albus avec un rire, tu peux bien parler !
— Nom d'un niffleur, querelle d'amoureux ?
Les deux sorciers se tournèrent d'un même corps vers la nouvelle arrivante, une souriante Acca Rockwood qui se prit deux regards furieux.
— Ne dis pas n'importe quoi Acca !
Face à la réponse de son amie, d'habitude si calme et distante en public, le regard d'Acca changea et elle se tourna vers Albus en posant son sac à côté de Ludivine.
— Qu'est-ce que tu as bien pu faire pour l'énerver, Potter ?
— Mais rien du tout ! s'offusqua Albus.
— Il n'y a que toi pour réussir à autant lui taper sur le système.
— C'est elle qui ne supporte pas que d'autres aient une vie en dehors d'elle, cingla Albus, et puis, mêle-toi de tes affaires, Rockwood !
A ces mots, Ludivine fusilla le sorcier du regard. Pas besoin d'être vexant !
Ludivine était habituée à ce qu'on ne lui dise pas tout. Toute son enfance, elle avait vu sa mère rester secrète, à chuchoter dans la cheminée lorsqu'elle était dans le coin, à ne pas laisser n'importe qui franchir le seuil de leur appartement, à envoyer des lettres codées. Jusqu'à cet été, sa mère n'avait que très rarement parlé de son travail, de ses missions, de son père. Ludivine y était habituée. Elle respectait sa mère pour sa dévotion. Mais y être habituée ne voulait pas dire qu'elle le vivait bien, et encore moins venant d'Albus qui s'était toujours confié à elle.
— Ludivine ? l'interpella-t-on.
La dénommée releva la tête vers Rose Weasley, qui s'était approchée et lui faisait un sourire amical qu'elle lui rendit.
— Dis-moi tout, Rose.
— Pourrais-tu me remplacer demain soir pour la surveillance de retenue ? demanda Rose. Jones est toujours malade et James m'a demandé de la remplacer pour sa ronde.
Alina Jones était la préfète-en-chef de Poudlard, avec son homologue masculin James Potter. Ludivine s'entendait bien avec la Poufsouffle, qui avait en charge les préfets de sa maison et de Serpentard, dont Ludivine et Scorpius, tandis que James Potter avait en charge les préfets de sa maison et de Serdaigle.
La Poufsouffle était malade depuis une bonne semaine, ce qui avait chamboulé la charge et le programme des préfets. Mais ça ne dérangeait pas Ludivine, elle préférait la surveillance aux rondes. Au moins, elle pouvait travailler tranquillement.
— Pas de soucis, dit-elle poliment.
— Donc on ne te voit pas à notre soirée dortoir, Rosie ? demanda Acca.
— Et non, dit Rose avec une grimace, ces modifications deviennent insupportables ! Merci beaucoup, Ludivine.
Rose fit un signe de la main aux deux sorcières et un sourire à Albus et Scorpius avant de retourner à sa place.
— Je me demande bien ce qu'a Jones, dit Ludivine.
— Sûrement une rhinopharyngite aiguë à force de crier sur Potter qu'il ne prend pas son poste suffisamment au sérieux.
Ludivine partit d'un rire franc avant de se taire en voyant le professeur Slughorn rentrer dans la pièce et s'installer. Âgé et presque retraité, son directeur de maison était bedonnant et fatigué. Peu bavard depuis la rentrée, Ludivine le soupçonnait de tenter de cacher une toux profonde.
Il se perdait habituellement dans de grands discours en début de cours avant de se rappeler qu'ils étaient en classe et que les élèves devaient produire quelque chose et donc arrêter de perdre du temps. Récemment, cependant, il se contentait de donner les consignes et de faire de rares passages pour voir comment les potions avançaient.
Albus lui avait dit que ce comportement venait du fait que Jacob Sven était devenu professeur de Défenses contre les forces du mal. La légende disait qu'Horace Slughorn avait un jour volé la compagne du sorcier de vingt ans son cadet. Personne ne savait si c'était vrai. En tout cas, les deux professeurs se détestaient. Et sans détour, le professeur Sven détestait Serpentard, mettant des retenues à tout élève enfreignant même d'un doigt le règlement.
Ludivine et Acca entamèrent une potion de Regermination, que les élèves avaient l'habitude de faire à cette période de l'année pour assainir les plantes du château qui avaient difficilement survécu à la période estivale, et leur redonner un second souffle de vie. Potion difficile mais qu'ils connaissaient déjà tous.
— Des nouvelles de ta mère ? demanda Acca en commençant à découper les feuilles de chêne.
— Nope, répondit Ludivine d'un air distrait en chauffant le chaudron d'un tour régulier de la baguette, s'assurant que le feu ne soit pas trop fort. J'ai reçu une carte postale de Budapest la semaine dernière.
— Rien dessus ?
— Nope, répéta Ludivine, consciente que ces réponses suffisaient à Acca. Rien du tout.
— Je suis sûre que tout va bien, dit Acca d'un ton assuré en coupant de la fleur d'aconit en fines lamelles.
— Oui, affirma Ludivine sur le même ton, je ne suis pas inquiète.
Les deux sorcières échangèrent un regard complice. Elles n'avaient pas besoin d'en dire plus, connaissant toutes les deux la procédure de leurs parents. Les nouvelles viendraient lorsque la mission prendrait fin. En attendant, les cartes postales arrivaient toutes les semaines, avec des chiffres indiquant un message.
— Donc Europe de l'Est, reprit Acca, tu crois qu'elle y fait quoi ?
— Toujours la même chose, je suppose, elle cherche des indices. Elle ne dit jamais rien.
Seule Acca connaissait ce moyen de communication, ayant le même avec ses parents. Même Albus et Scorpius ignoraient tout de ce protocole. C'était l'un des plus gros secrets de Ludivine, et le temps d'un instant, elle se trouva hypocrite d'embêter Albus sur le sien. Jusqu'à ce qu'elle se rappelle que le sien était une raison de sécurité, pour elle et pour sa mère. Quelle était la raison d'Albus ?
Ludivine soupira. Elle était de mauvaise foi, elle le savait, elle n'avait pas à connaître toute la vie d'Albus. Ce n'était pas pour autant qu'elle contrôlait ce sentiment.
— J'ai vu Evelyn il y a quelques jours, reprit-elle alors que la potion commençait à bouillir, elle n'avait pas l'air bien.
— Par rapport à sa famille ? demanda Acca en fronçant les sourcils. Ils craignent tellement qu'elle s'émancipe, maintenant qu'Eva n'est plus à Poudlard pour la surveiller. Alors ils lui foutent la pression.
— C'est mal la connaître, sourit Ludivine.
Acca eut un sourire similaire. Les deux sorcières savaient toutes deux que c'était une battante. Plus sa famille insistait à régir sa vie, et plus elle gagnait en volonté d'indépendance.
— On aimerait se voir toutes les quatre prochainement, reprit Acca.
— Je sais, soupira Ludivine. Je vais m'arranger avec Scorp pour libérer une soirée même si Jones ne guérit pas.
Acca fit un sourire doux à Ludivine qui le lui rendit. Son amie était étrangement calme.
— Et toi, demanda-t-elle dans un froncement de sourcils, comment vas-tu ?
— Moi, répondit Acca sans lever les yeux de la potion, je vais bien. Comme toujours.
La discussion était close, Ludivine l'avait compris. Ce n'était ni le lieu, ni le moment, le message était clair. Alors elle changea de sujet, choisissant d'obtempérer en sachant que viendrait un moment où elle cuisinerait Acca et que cette dernière serait plus encline à lui dire ce qui se tramait dans sa tête.
— Le devoir pour Hagrid est à rendre quand, Lud ? demanda Scorpius.
— Mardi prochain.
— Tu te souviens du sujet ?
— Les grapcornes.
— Tu as commencé ?
— Pas encore.
— Est-ce que tu me ferais également la tête, Ludivine ? demanda Scorpius alors qu'Albus lâchait un bruit ressemblant à un grognement.
Ludivine se contenta de relever la tête de son parchemin, interrompant l'écriture de son mot pour dévisager le sorcier.
— Je ne fais la tête à personne, Scorp.
— A peine, railla Scorpius, ce que vous pouvez être fatigants tous les deux !
Ludivine ne répondit pas, reportant son attention sur son parchemin. Elle savait qu'elle aurait dû profiter de la fin d'après-midi à la bibliothèque, et non tenir compagnie à Albus et Scorpius qui attendaient l'heure de leur entraînement dans la Grande Salle.
— Arrête d'éviter le sujet Ludivine, dit Scorpius d'un ton autoritaire.
— Pourquoi tu n'embêtes pas Albus ? soupira-t-elle sans relever la tête.
— Parce qu'Albus ne garde pas sa frustration pour lui, rétorqua Scorpius comme si son ami ne se tenait pas juste devant lui. Toi, tu es capable de ne rien dire pendant des jours juste pour appuyer ton point.
Toutes les mêmes. Il l'avait pensé, Ludivine le savait. Lorsqu'elle releva la tête, Ludivine vit que ni Albus ni Scorpius ne travaillait, la fixant d'un regard critique. A cet instant, elle regrettait d'être constamment en compagnie de deux sorciers, qui n'aimaient ni le silence, ni les contentieux. Scorpius la regardait d'un air désabusé tandis qu'Albus la fixait d'un air curieux, comme s'il s'interrogeait sur ce qu'il pouvait lui dire. Finalement, il soupira discrètement avant de fermer son livre.
— Bon, dit-il placidement en se levant, c'est l'heure de l'entraînement. Si tu te décides à discuter, fais-moi signe.
Scorpius fit un sourire indulgent à la sorcière avant de se lever à son tour. Ludivine soupira. Elle se comportait comme une enfant, elle le savait. Et elle en voulait presque à Albus de ne pas être aussi immature qu'elle.
— Al, attends ! s'entendit-elle dire.
Elle se leva, prenant rapidement ses affaires et son sac, et accourut légèrement vers les deux sorciers qui avaient avancé de quelques mètres et s'étaient arrêtés à son appel.
— On discute après votre entraînement ? demanda-t-elle d'une voix timide, mais le sourire d'Albus mit l'orgueil de la sorcière de côté.
— Bien sûr, répondit-il d'un ton doux en lui ébouriffant légèrement les cheveux.
Ils échangèrent un sourire avant de se remettre tous les trois en mouvement, Albus et Scorpius se dirigeant vers le terrain et Ludivine vers la bibliothèque. Elle voulut avancer, lorsque la hanse de son sac à dos qu'elle avait laissé tomber à ses pieds se bloqua dans sa cheville. En une demi-seconde, elle se sentit tomber. Si Scorpius n'avait pas eu le réflexe de la retenir, passant sa main autour de sa taille pour la stabiliser, elle aurait fini au sol.
— Tout va bien ?
Ludivine hocha de la tête. Elle avait conscience que les regards étaient posés sur eux, et elle détestait ça. Scorpius retira son bras et Ludivine voulut jeter un regard autour d'elle, mais des rires attrapèrent son attention.
— Six ans et ils n'ont toujours pas réussi à se débarrasser de leur groupie, ces deux-là.
Ludivine sentit la colère monter alors que les rires s'intensifiaient. Elle choisit de fusiller les sorciers en question, découvrant avec surprise qui avait lancé cette pique.
Assis au milieu d'un groupe de Gryffondor hilares, James Potter rigolait en tapant dans la main de William Milton. Il était fier de sa blague. Lorsqu'il releva la tête vers elle, Ludivine lut l'amusement dans ses yeux et elle le détesta de faire d'elle une source de moquerie. Pour qui se prenait-il ? Toute l'attention était tournée vers lui mais il ne semblait pas le remarquer, le regard rivé vers elle.
Ludivine le fusilla du regard, balayant le groupe de septièmes années d'un revers de main. Elle n'eut pas le temps de voir la réaction du sorcier, décidée à ne pas accorder plus d'importance à leurs futilités. Elle ne vit que le sourire narquois d'Albus, et Ludivine s'irrita à l'idée que les propos de son frère aient pu l'amuser.
Elle fusilla également Albus du regard. Idiot, se dit-elle en reprenant sa marche, Scorpius et Albus sur ses pas. Ils n'essayèrent pas de l'arrêter lorsqu'elle s'éloigna sans un geste à leur égard. Si elle l'avait fait, elle aurait vu le regard mi-inquiet, mi-blasé qu'ils avaient échangé.
Pendant deux heures, Ludivine avait travaillé avec acharnement à la bibliothèque, tentant d'oublier cette journée dans son devoir de Métamorphoses.
Néanmoins, il lui avait été impossible de se concentrer. Son esprit n'avait pas arrêté de virevolter entre diverses pensées. Elle s'interrogeait sur le silence inhabituel d'Albus. Elle se demandait si Liz et Evelyn allaient bien. Elle s'inquiétait de savoir pourquoi elle n'avait pas eu de nouvelles de sa mère cette semaine.
L'heure avançait sans qu'elle ne le réalise. Il fallait qu'elle se dépêche si elle voulait poser son sac au dortoir avant d'aller manger. Elle rangea ses affaires et sortit de la bibliothèque d'un pas rapide. Elle marcha dans le couloir désert, mais s'arrêta soudain quand elle sentit quelqu'un lui attraper le bras avec une force qui la surprit. Elle se retourna violemment, emportée dans le mouvement, et faillit s'inquiéter jusqu'à voir qu'il s'agissait d'Albus.
Toujours en tenue de Quidditch, il avait encore les joues rouges et transpirait légèrement du front. Ses cheveux étaient en pagaille, et Ludivine se fit la réflexion que le sorcier, malgré l'effort, restait attirant.
La force de sa poigne l'avait surprise, et il dut le comprendre en voyant son expression car il lâcha aussitôt son bras en murmurant une excuse avant de passer une main dans ses cheveux, geste typique des Potter.
— Qu'est-ce qu'il y a, Albus ? demanda-t-elle en reprenant lentement sa marche tandis qu'Albus calait son pas au sien.
— On avait dit qu'on discutait, non ?
— Oui, sourit Ludivine, mais ça pouvait attendre que tu prennes ta douche, tu sais.
Albus se contenta de sourire, ravi de voir que Ludivine avait retrouvé sa verve.
— Tu sais que mon silence n'a rien à voir avec la confiance que j'ai en toi, hein ?
— Bien sûr que je le sais Al, soupira-t-elle.
— Désolé de t'avoir rembarrée de façon agressive ce matin.
— Non, réfuta-t-elle en balayant les excuses du sorcier d'un revers de main, c'est moi qui m'excuse. Je n'aurais pas dû être aussi insistante, je sais que tu as tes raisons.
— On oublie ?
L'immense sourire d'Albus déclencha une vague de chaleur dans le corps de Ludivine. Il semblait tellement heureux de savoir qu'il n'y avait aucune rancune entre eux qu'elle en rougit presque. Dans un élan de contentement, elle passa son bras autour des épaules du sorcier même si cela impliquait de finir sur la pointe des pieds, prête à perdre l'équilibre si Albus ne l'avait pas retenue en passant son bras autour de sa taille.
— Bien sûr qu'on oublie, il manquerait plus qu'une stupide dispute nous éloigne. J'espère juste que tu ne t'engouffres pas dans des complications, Potter.
Ludivine retira son bras, s'éloignant légèrement. Il avait fallu d'un rien pour que sa rancune disparaisse. C'était toujours la même chose avec eux. Ils se tapaient sur les nerfs, montaient le ton puis il suffisait que l'un s'excuse pour que l'autre fasse de même. Ils n'avaient aucune difficulté à reconnaître leurs torts, et les partageaient toujours.
— Pourquoi tu ne m'as pas simplement répondu que tu étais avec un membre de ta famille ? demanda-t-elle par curiosité. Ça aurait réglé la question.
— Parce que je ne pensais pas que tu serais aussi pénible, dit Albus avec un sourire bienveillant. Et puis, reprit-il après une seconde d'hésitation, on ne se ment pas toi et moi, n'est-ce pas ? On ne se dit pas tout, certes, mais on ne se ment pas.
Albus avait pris une mèche de Ludivine entre ses doigts, la passant d'un geste furtif de l'autre côté de son épaule, un sourire tendre sur les lèvres. C'était ce même sourire que Ludivine lui rendit. Elle savait qu'Albus tenait à elle, elle n'avait besoin de rien pour se le rappeler. Parfois, elle se demandait même s'il ne tenait pas un peu trop à elle, mais elle ne laissait jamais ces pensées lui traverser l'esprit trop longtemps.
— On ne ment pas à sa groupie, hein ? dit-elle avec une amertume non dissimulée en repensant à l'événement qui avait eu lieu un peu plus tôt.
À ces mots, Albus éclata de rire. Clairement, cette histoire l'avait grandement amusé.
— Ce n'est pas drôle ! s'offusqua Ludivine. C'était même dégradant, et toi ça t'a fait rire.
— C'est ta réaction qui m'a fait rire, rigola Albus, tu es incapable de cacher ta colère, tout se lit sur ton visage et James l'a vu. Il adore voir qu'il fait réagir les gens, plus tu es énervée et plus il est amusé.
— Ton frère est un idiot, Potter.
— Ce n'est pas moi qui te contredirais, rigola Albus.
— Toi aussi tu es un idiot.
Albus acquiesça d'un sourire. Il n'était pas assez bête pour contredire Ludivine à cet instant.
— Ton meilleur pote aussi est un idiot, continua-t-elle en souriant, consciente de ce que faisait Albus.
Ce dernier finit par éclater d'un rire vif.
— On est tous des idiots, surenchérit-il, heureusement que tu es là pour nous en mettre un peu dans la tête.
Ludivine sourit et le remercia mentalement de la suivre dans son délire.
— Viens, dit-il en passant son bras autour de ses épaules, allons manger.
— Tu ne pourras pas aller dans la Grande Salle habillé comme ça, souligna Ludivine.
— Je sais bien, on va aux cuisines. Scorpius nous y attend déjà.
Ludivine eut un sourire tendre. Les deux sorciers restaient ses meilleurs amis, ses acolytes du quotidien. Malgré son caractère difficile, ils restaient ceux qui la connaissaient et la supportaient le mieux.
