Chapitre 5 - Courroux et douceur
Le lendemain, Ludivine se réveilla d'humeur exécrable. Elle bouillonnait. Elle fulminait, et ça n'avait pas aidé de se réveiller avec un mal de crâne sans nom. Dès le réveil, elle avait pressenti que sa journée allait être compliquée. Fatiguée, ses yeux lui étaient douloureux et la pourtant faible luminosité du dortoir lui brûlait la rétine.
— Oh, ça n'a vraiment pas l'air d'aller, Ludivine.
Mila Stones lui jeta un regard moqueur tandis qu'elle boutonnait sa chemise.
Mila ne ratait jamais une occasion de faire preuve de cynisme, Ludivine s'étant déjà demandé si Scorpius et elle ne partageaient pas quelques gènes. Les deux sorcières s'entendaient bien, après six ans de vie commune. Ludivine l'appréciait d'autant plus qu'elle ne s'était jamais offusquée de sa sécheresse occasionnelle. Alors sans surprise, Mila ricana lorsque Ludivine lui répondit par un grognement en se dirigeant vers la douche.
Ce fut la seule interaction qu'elle eut. Ses autres camarades de chambre avaient très rapidement arrêté d'essayer d'entamer une discussion après deux réponses cinglantes de Ludivine. Fragiles !
Albus et Scorpius n'étaient pas dans la salle commune quand elle descendit. Ils se levaient toujours après elle, mais elle ne doutait pas qu'ils faisaient exprès de l'éviter. Connards !
Plusieurs élèves croisèrent sa route et baissèrent les yeux aussitôt, probablement inquiets de ce qu'une Serpentard de mauvaise humeur pouvait bien leur faire. Trouillards !
Alors ce fut dans une solitude profonde, qui, par ailleurs, accentuait d'autant plus sa colère, que Ludivine s'assit à la table de Serpentard. Elle n'avait pas faim. Zéro appétit. Le visage fermé, le regard figé au loin, ignorant l'existence des sorciers autour d'elle.
— Fâchée, Lud ?
Ludivine releva la tête et constata que Scorpius et Albus la fixaient d'un air mi-concerné, mi-amusé. Elle réalisa à ce moment que la table de Serpentard était déjà pleine. Elle s'était probablement levée plus tard que d'habitude.
Albus et Scorpius échangèrent un regard en biais tandis qu'elle les fusillait du regard. Ils n'étaient pas responsables de sa mauvaise humeur, mais elle ne pouvait s'en prendre qu'à eux sans qu'ils ne lui en tiennent rigueur. Et au sourire qu'ils échangèrent, ils semblaient l'avoir bien compris, reprenant leur discussion comme si de rien n'était.
Le regard de Ludivine balaya la salle déjà bien remplie. Le volume sonore était élevé et les élèves agités. Rien qui ne la mette de meilleure humeur. Elle tomba toutefois sur Evelyn qui discutait avec une coéquipière, et à son expression féroce, elle devait parler du match de samedi. Liz déjeunait avec Acca et Rose, et elles semblaient discuter sérieusement, chuchotant en s'assurant que personne ne les écoutait. Ludivine les observa un moment, se demandant de quoi elles pouvaient bien parler.
Lorsque Rose pointa quelqu'un du doigt à la table de Gryffondor, le regard de Ludivine se posa sur un visage en particulier, qu'elle dévisagea si intensément qu'elle aurait pu créer une poupée vaudou à son effigie et le maudire à vie.
James Potter était à moitié appuyé sur William Milton tandis qu'il écoutait avec attention ce que racontait Fred Weasley, un sourire fendant son visage. Les trois sorciers semblaient se trouver dans une bulle à laquelle seuls eux appartenaient. Puis, soudain, Fred conclut une phrase et ses deux amis éclatèrent de rire.
Le rire de James résonna dans la Grande Salle alors que plusieurs têtes se tournaient vers lui. Il avait un rire guttural et fort, qui lui donnait cet air rauque et puissant que les sorcières appréciaient tant. La tête renversée en arrière, son rire finit par se tarir tandis que Milton répondait à Weasley.
L'aîné des Potter dut se sentir épié car il releva la tête directement vers Ludivine, croisant son regard. Son sourire mourut, probablement dû au regard meurtrier de Ludivine. Connard, pensa-t-elle si fort qu'elle se demanda s'il ne l'avait pas entendue en voyant un rictus se former sur ses lèvres. L'enfoiré, il la narguait. Ludivine se sentit fulminer alors que les événements de la veille lui revenaient avec précision.
— Euh, Lud ? fit une voix hésitante.
Face à elle, Albus la fixait d'un regard concerné et Ludivine rompit aussitôt le contact avec le Gryffondor, refusant de lui accorder plus d'importance qu'elle ne l'avait déjà fait.
— Je suppose que les événements d'hier soir ne t'ont pas mise de très bonne humeur, constata-t-il.
— Ton frère est un connard, Potter.
— Tu l'as dit hier, ma chère Lud, sourit Albus.
— Ne me dis pas que tu ne t'en es toujours pas remise ? rigola Scorpius.
— Tu sais, dit Albus alors que Scorpius rigolait face au regard noir qu'elle lui jetait, il n'est pas toujours comme ça. Et je suis content que tu l'aies enfin rencontré, je trouve que tu ne fréquentes pas suffisamment ma famille.
— Et ça ne risque pas d'arriver, rétorqua Ludivine en se frottant le front pour essayer de faire partir son mal de crâne.
Albus ricana alors que Scorpius lui tendait un petit flacon. Il avait un sourire indulgent qui contrastait totalement avec la lueur de malice qui brillait dans ses yeux. Ils se moquaient ouvertement d'elle et elle les détesta pour cela.
— Tiens, dit-il doucement, ça devrait t'aider avant ton rendez-vous avec Slug. Et tes cours, à l'occasion.
A ce geste, le premier sourire de Ludivine apparut enfin. Elle détestait les deux sorciers, mais elle les aimait également de tout son cœur et son sourire dut le montrer car Albus et Scorpius rigolèrent sans s'en cacher. Elle prit le flacon et le but avant de commencer à déjeuner. Son sourire était revenu alors qu'Albus et Scorpius lui racontaient comment ils prévoyaient d'organiser l'entraînement du vendredi soir.
Les cours de la matinée passèrent à la vitesse de l'éclair pour Ludivine qui n'avait pas suivi grand-chose de ce qu'il s'était dit. Durant l'heure de Métamorphoses, elle avait repassé en boucle les événements de la veille, allant de la révélation d'Albus au ton condescendant de son frère lorsqu'il s'était adressé à elle.
Elle savait qu'ils étaient en tort. Habituellement, ils veillaient à boire raisonnablement lorsqu'ils sortaient du château. Hier, l'euphorie les avait pris et ils n'avaient pas fait attention. Alors ils étaient en tort, d'avoir enfreint le règlement et de s'être fait attraper. James Potter leur avait en effet sauvé la mise. Mais ses regards méprisants et son ton condescendant l'avaient vraiment vexée. Elle avait beaucoup d'orgueil, elle le savait, et cet orgueil prenait le pas sur sa faute.
La cloche avait balayé ces pensées. Durant les deux heures de Potions qui avaient suivi, c'était son rendez-vous avec le professeur Slughorn qui avait occupé ses pensées. Il voulait faire un point d'orientation avec elle, chose très surprenante en ce début d'année. Pour les sixièmes années, il avait généralement lieu en juin mais plusieurs directeurs de maison en avaient fixé de façon optionnelle.
Au déjeuner, elle s'était laissé porter par la discussion de ses camarades sur la première sortie de l'année à Pré-au-Lard. Ces sorties étaient attendues avec impatience, notamment pour les rumeurs qui en ressortaient toujours et occupaient la population de Poudlard.
A côté d'elle, Albus et Scorpius s'étaient également mélangés à leurs camarades pour discuter du match de samedi. Rien n'unissait plus la maison Serpentard que le Quidditch. Juste avant son rendez-vous, Ludivine avait pris part à la discussion. Elle avait conclu celle-ci en les menaçant de terrasser Poufsouffle sans quoi elle leur « ferait bouffer leur balai ». Pour la gloire de sa maison, mais avant tout pour voir la défaite sur le visage de Souhad Rimens que Ludivine détestait depuis la veille au soir.
Finalement, la potion avait pleinement fait son effet lorsqu'elle toqua à la porte de son directeur de maison.
— Entrez, miss Hendell, installez-vous, dit le professeur Slughorn rangeant un ouvrage dans sa bibliothèque.
Ludivine fit comme on lui dit, posant son sac à dos au pied de sa chaise alors que son professeur prenait place à son bureau. Ludivine appréciait son directeur de maison, toujours d'un caractère jovial. Il était plein de défauts, mais ceux-ci étaient tellement acceptés par le sorcier qu'on ne pouvait qu'en faire de même.
— Alors Ludivine, que prévoyez-vous de faire après Poudlard ? Nous parlions l'année dernière de médicomagie, est-ce toujours ce qui vous intéresse ?
— Oui monsieur, confirma-t-elle.
— Et un parcours comme celui de votre mère ne vous intéresse pas ? La Coordination des Mondes, c'est un beau choix. Et avec votre mère, vous pourriez y entrer facilement.
Ludivine garda le silence, surprise de la suggestion de son directeur. Elle savait ce qu'elle voulait faire de son avenir depuis sa deuxième année. Elle n'avait jamais, au grand jamais, remis ce choix en question. De plus, entrer facilement quelque part n'était certainement pas un facteur de décision.
Sans compter que rien n'était facile quand il s'agissait de la Coordination des Mondes. Sa mère l'avait rejointe vingt ans plus tôt, quand elle avait quitté la France pour s'installer en Angleterre. Créée dans le secret après la défaite de Voldemort, cette structure indépendante rattachée au ministère de la Magie avait pour but de désamorcer tout conflit en travaillant étroitement avec les services moldus.
Avec le temps, Ludivine avait compris qu'il n'y avait, en fait, jamais eu aucune paix. Tous les jours, des sorciers se donnaient corps et âme pour désamorcer les conflits. De la guerre civile, à la violence de masse ou au terrorisme, la Coordination se déployait dans le secret pour s'assurer que toute belligérance soit endiguée et gardée sous silence pour le reste de l'actualité sorcière et moldue. Mais il n'y avait jamais eu aucune paix.
— Ce n'est pas un mode de vie que je recherche, professeur.
— Trop dangereux ?
— Trop secret, répondit-elle amèrement en pensant à tous les mystères qui entouraient le quotidien de sa mère, et trop de sacrifices.
— Je vois que vous y avez déjà réfléchi, ma chère, répondit le professeur avec un sourire avenant.
— J'ai surtout réfléchi à l'apport que je veux avoir dans ce monde, professeur, dit-elle avec un petit sourire. On ne pourra pas toujours empêcher qu'un conflit éclate, les événements récents nous le montrent bien. Nous nous sommes habitués à la paix, sans penser que nous manquerons d'effectif médical le jour où nous en aurons besoin.
Le professeur Slughorn l'observa avec malice, et Ludivine eut le sentiment qu'il savait des choses qu'elle ignorait.
— On reste donc sur médicomage en terrain d'intervention ? conclut-il avec un sourire.
Cette fois-ci, Ludivine sourit également. Elle avait fait son choix depuis bien longtemps maintenant. Ce choix se résumait à pouvoir intervenir dans un combat et soigner des innocents. Ludivine avait trouvé le rôle qu'elle voulait jouer.
— Vous savez que c'est beaucoup d'ambition ? continua le professeur. Il faut cinq ans d'études minimum pour la médicomagie. Ajoutez à cela une à deux années supplémentaires pour l'accréditation auror pour intervenir en terrain d'urgence. Sans compter que les places pour l'accréditation sont très rares.
— Je ne suis pas inquiète, professeur, répondit cette fois Ludivine avec fermeté. Je travaille dur depuis pour obtenir le meilleur dossier, les meilleures notes, j'ai même arrêté le Quidditch. Est-ce que vous savez les misères que m'ont fait mes camarades pour avoir quitté une équipe gagnante ? Je l'ai fait parce que j'ai un objectif et je l'atteindrai. Je sais parfaitement que c'est beaucoup d'ambition, j'y pense tous les jours. Mais je m'en donne les moyens.
Ludivine était très lucide sur la question. Être médicomage d'intervention, ce n'était pas uniquement intervenir en cas de conflit. C'était un quotidien, comme pour les aurors, qui demandait une certaine dévotion. C'était accepter d'être réquisitionné dès lors qu'il y avait besoin de renfort médical, principalement au cours de combats. L'accréditation auror signifiait que ces médicomages pouvaient se défendre tout en effectuant une opération magique de soin.
— C'est une énergie qu'il me plaît de voir, Ludivine, s'exclama le professeur. Je vous conseille de continuer de vous entraîner comme vous le faites, de rester assidue en cours et surtout, de suivre les annonces prochaines qui auront lieu au sein du château.
— Comment ça, professeur ?
Son directeur de maison sourit d'un air paternel que l'esprit indépendant de Ludivine détesta avant de se dire qu'il ne pensait qu'à son épanouissement.
— Vous verrez en temps voulu, Ludivine. En attendant, comme je vous l'ai dit, continuez comme vous le faites et gardez votre motivation. Je pense vous avoir suffisamment retenue.
— Très bien, professeur, répondit-elle avec un petit sourire, je vous remercie.
— Ah ! s'exclama-t-il en regardant autour de lui avant de se lever vers une étagère, pourriez-vous apporter ce bocal chez Hagrid ? Il m'a demandé de lui fournir ce cataplasme pour ses bêtes.
Ludivine hocha la tête. Comme de nombreux sorciers dans le château, elle adorait aller voir Hagrid qui était pour beaucoup bien plus qu'un simple professeur. Le professeur Slughorn lui fit un sourire complice et extatique alors qu'il lui remettait le bocal.
— Gardez-le pour vous ma chère, mais mon secret pour un cataplasme digne de ce nom, c'est d'ajouter de l'essence de rose aux feuilles de plantain et aux fleurs d'aconit. Mais c'est un secret, Ludivine !
Cette fois-ci, Ludivine ne retint pas son rire. Oui, elle appréciait le professeur Slughorn que son exubérance rendait unique.
Ludivine choisit d'aller directement à la cabane de Hagrid lui apporter le cataplasme. Elle traversa le parc où plusieurs groupes profitaient de l'été indien. Elle-même profita des rayons de soleil qui réchauffaient ses jambes sur son trajet. Elle arriva d'un pas rapide à la cabane, où elle tapa vigoureusement contre la porte. Elle savait que le demi-géant pouvait ne pas l'entendre.
— Tu risques de l'attendre longtemps, il est avec le professeur Londubat.
Ludivine releva la tête vers la personne qui venait de s'adresser à elle. Habillé aux couleurs de Poufsouffle, le sorcier passa une main dans ses cheveux châtains tout en souriant. Elle le connaissait pour la seule raison qu'il était un ami lointain d'Albus et connaissait son nom de famille, Finnigan. Mais impossible pour elle de se souvenir du prénom du sorcier.
Elle l'observa une seconde. Du sang et de la boue s'étalaient de son bras gauche à sa joue en passant par sa nuque. Ludivine fronça les sourcils mais fit comme si le sorcier ne ressemblait pas à un psychopathe prêt à trucider tout le corps étudiant du château.
— Sais-tu quand il sera de retour ?
— Aucune idée, mais il s'y dirigeait à la fin de notre cours, il y a dix minutes.
— Ceci explique cela, dit Ludivine d'un ton neutre en montrant d'un revers de main le bras du sorcier.
Ce dernier éclata de rire en constatant l'état de sa chemise. Il en retira un bouton avant de passer une main dans ses cheveux, cette fois-ci la main gauche, y déposant de la terre. Ludivine eut un petit sourire devant l'état dépenaillé du sorcier qui semblait clairement n'en avoir rien à faire.
— En effet, répondit-il d'un air nonchalant, on ne ressort pas indemne d'un cours avec Hagrid. On a aidé un Tébo femelle à accoucher.
Cette fois, Ludivine s'autorisait un vrai sourire. Ce n'était pas elle qui démentirait, et pourtant elle admirait la passion et l'amour du demi-géant pour les créatures magiques. C'était une passion épatante et inspirante. Décidant qu'il était temps pour elle de retourner au château, Ludivine fit un léger sourire poli au sorcier.
— Hendell, c'est bien ça ? la héla-t-il avant qu'elle n'ait le temps de tourner les talons.
— C'est bien ça, répondit-elle sur un ton légèrement méfiant, dans l'attente de ce qu'il allait dire.
— Je me souviens de toi, lui dit-il en souriant. Tu as foutu ton poing dans la gueule de Miller lors de la défaite de Serpentard contre Gryffondor l'année dernière.
Le souvenir lui revenait parfaitement, la faisant sourire. Premier match de l'année, c'était également le premier que Serpentard jouait sans elle. Ils avaient perdu, encore peu organisés avec leur nouveau joueur. Albus, qui venait de passer capitaine, et Maximilien Miller avaient blâmé leur défaite sur elle. Alors ils avaient eu beau se trouver en plein milieu du terrain, avec professeurs et familles présents, ça n'avait pas empêché Ludivine de lui asséner son poing en plein visage. Et elle avait adoré ça !
— C'était entièrement mérité, dit-elle avec un léger sourire.
— Oh je n'oserais pas dire le contraire, rigola Finnigan d'un rire qu'elle trouva doux, je ne voudrais pas qu'il m'arrive la même chose.
— Pour le moment, ça devrait aller.
Ludivine ne cachait plus son sourire et le Poufsouffle le lui rendit. Elle ne ressentait étonnamment aucune gêne, aucun inconfort face au sorcier. Néanmoins, son instinct défensif reprit le pas rapidement. Le sorcier l'avait parfaitement compris, et son sourire s'agrandit. C'était comme s'il lisait en elle comme un livre ouvert.
— Bon, dit-elle, sur ce, je vais te laisser.
— Bien sûr, répondit-il avec le même sourire égal, je suis sûr que Potter et Malefoy se demandent où tu es.
Ludivine fronça légèrement les sourcils, se demandant pourquoi il amenait les deux sorciers sur le tapis, mais n'en fit rien. Elle lui fit un sourire poli et un signe de la main avant de s'éloigner.
— Hendell ! l'appela-t-il une dernière fois, attendant qu'elle se retourne. Moi c'est Kilian, dit-il, Kilian Finnigan. Pour la prochaine fois qu'on se croise.
Il semblait amusé. C'était probablement dû à l'expression surprise de Ludivine, qui se contenta de hocher la tête, perplexe, avant de tourner les talons en direction du château, prise d'une gêne qui la caractérisait avec ceux qu'elle ne connaissait pas et qui agissaient familièrement avec elle.
— Finnigan ? demanda Evelyn. Oui, je le connais, toutes les sorcières de ma maison l'adorent.
— Ta maison ? rigola fortement Acca. Pas uniquement, crois-moi. Chez nous aussi, on l'a dans le radar.
— Il avait l'air gentil, marmonna Ludivine.
— Et il l'est, lui confirma Liz, si jamais tu te posais la question.
Ludivine haussa les épaules. Elle n'était pas sûre de se la poser justement, mais elle devait reconnaître avoir été perturbée par le confort qu'elle avait ressenti en sa présence. Elle ne voulait néanmoins pas s'étendre sur le sujet.
— Tu devrais retourner lui parler, suggéra Acca, histoire que tu voies d'autres sorciers que Malefoy et Potter.
— Quel est le mal à ça ? s'offusqua Ludivine.
— Oh aucun, répondit Acca en levant les yeux au ciel, personne ne se plaindrait de passer tout son temps avec eux.
— Sauf Ludivine justement, rigola Liz, qui se plaint sans arrêt de leurs discussions sur le Quidditch.
— De quoi tu peux bien parler tous les jours si tu n'évoques pas le Quidditch ? demanda Evelyn comme si l'idée lui était impensable.
— De sujets bien plus intéressants, répliqua Ludivine avec un sourire amusé.
Lorsqu'elle jouait encore, Evelyn et elle pouvaient parler de ce sujet durant des heures sans jamais s'ennuyer. Elle savait que son amie lui en avait voulu, comme Albus et Scorpius, d'avoir arrêté de jouer et d'avoir rejeté le sujet.
— Je ne répondrai pas à ta provocation, répondit Evelyn avec le même sourire.
— Sans vouloir vous interrompre, intervint Acca, je maintiens que tu devrais aller voir Finnigan.
— Je suis d'accord avec Acca, confirma Liz.
— C'est vrai que rien n'existe pour toi en dehors de Potter et Malefoy, appuya Evelyn.
— En même temps, répliqua Acca dans un soupir exagéré, je ferais pareil si j'avais ces deux beautés à portée de main. Tant qu'ils ne parlent pas, bien sûr.
Cette fois, Ludivine éclata de rire, jetant des cacahuètes sur Acca qui rigolait en se protégeant le visage.
Cela faisait plus d'une heure qu'elles s'étaient retrouvées à leur endroit habituel, dans une salle de la Tour d'astronomie, où elles avaient fait apparaître des coussins et des plaids pour s'installer confortablement. Elles avaient aussi fait des provisions aux cuisines pour fêter le week-end.
C'était la première fois qu'elles se réunissaient toutes les quatre depuis leur retour au château, et rien n'aurait pu mettre Ludivine de meilleure humeur. Elle ne s'attarda pas sur ce que lui disaient ses amies, qui n'étaient pas particulièrement sérieuses.
— Changeons de sujet, déclara Ludivine, qu'est-ce que j'ai raté ?
— Et bien, ricana Acca en se tournant vers Liz, il paraîtrait que notre Lizzie nationale se fasse courtiser par Fred Weasley.
— Il s'amuse juste, répondit Liz dans un haussement d'épaule.
— Cet idiot ne sait pas faire autre chose, dit Evelyn en commençant à faire virevolter une plume devant elle avec sa baguette. Restes-en loin, Lizzie.
— M'as-tu vue ? rigola Liz. Tout le monde sait que le charme coule dans son sang, je n'accorde aucune importance à ses mouvements de drague.
— Tu pourrais, dit Acca qui s'allongeait sur le dos, il est vraiment pas mal. Et puis n'écoute pas Evelyn, elle est rabat-joie depuis qu'elle sait que sa famille lui a choisi Nott.
— Nott ? intervint Ludivine avec surprise. Ethan Nott ?
— Lui-même, répondit Evelyn qui n'avait pas quitté les yeux de sa plume. Magnifique, n'est-ce pas ?
Ludivine ne répondit pas au ton ironique de son amie. Ses parents avaient finalement choisi quelqu'un pour Evelyn. Pendant longtemps, elles avaient toutes pensé que sa famille choisirait Scorpius. Pendant longtemps, Scorpius également. Ça n'aurait surpris personne étant donné que la mère d'Evelyn avait un jour été promise à Drago Malefoy, avant que Voldemort ne tombe. Il semblerait que, comme leurs parents, cette décision n'ait pas tenu.
— Tu l'as appris quand ? demanda-t-elle.
— Deux jours auparavant. Mais je ne le prends pas aussi mal que je l'aurais pensé.
— Parce que tu sais que tu ne l'épouseras pas ? supposa Acca.
— Oh non, je l'épouserai, répondit Evelyn d'un air résolu. J'ai beau faire ma rebelle, je ne m'opposerai pas à ma famille. Je tiens trop à notre réputation.
— Ce n'est pas obligatoirement un mal, objecta Liz.
— Non, mais c'est à cause de cette mentalité que ces traditions ont perpétué, dit Evelyn. Parce qu'on tient tous trop à notre honneur.
Un silence s'installa. Ludivine avait toujours admiré le caractère fort d'Evelyn. Elle ne se laissait pas marcher sur les pieds, disait haut et fort ce qu'elle pensait et mordait quiconque essayait de l'attaquer. Ce n'était pas cette Evelyn qui se trouvait face à elle, et ça l'attrista. Il était dur de lutter longtemps quand on était seul à le faire.
— Eh oui, reprit Evelyn qui cherchait à rompre le silence qui s'était installé, tout le monde n'a pas la chance d'avoir un Michael Straton sous la main comme miss Rockwood !
— Oh arrête, balaya Acca d'un revers de main alors que Liz ricanait, il n'y a pas de mal à avoir un mec sympa sous le coude !
— Je croyais que tu romprais avec lui en revenant à Poudlard, se moqua Evelyn en remplissant son verre vide.
— Et bien j'ai changé d'avis ! s'exclama Acca en s'allongeant sur le plaid, posant sa tête sur la cuisse de Liz. Je me suis dit qu'on ne mettait pas fin à une relation de trois ans sur un coup de tête.
— Un coup de tête qui dure depuis plusieurs mois, fit remarquer Ludivine sur un ton suffisamment neutre pour irriter Acca.
— Oh la ferme ! dit Acca. Normalement, on se moque des filles célibataires, pas de celles en couple !
— Cassons les codes, dit Liz, tu es la seule en couple, tu es une proie facile.
— Vous pouvez parler ! Entre miss je sors avec des livres, miss je suis mariée de force et miss je préfère être pote avec deux mecs sexy plutôt que me les taper, on ne sait plus où on en est !
— Je crois que Straton est un sujet sensible, rigola Evelyn.
— Attention, menaça Acca en contenant un rire, ton Nott pourrait devenir mon Straton.
— Tu veux dire un sujet de moquerie pour vous ? Mais je vous en prie !
Ludivine n'écoutait déjà plus, elle affichait un sourire détendu en buvant une gorgée de son verre. Elle se laissait bercer par les piques qu'elles se lançaient en savourant son bien-être. Elle réalisait à quel point ces ambiances lui manquaient. La dynamique qu'elle avait avec les trois sorcières était très différente de celle qu'elle avait avec Albus et Scorpius. Même si dans les deux cas, il y avait toujours ce ton moqueur mais aimant, Ludivine se sentait parfois plus à l'aise dans cet environnement féminin.
Elle avait rencontré Acca avant de savoir marcher, leurs parents ayant toujours travaillé ensemble au sein de la Coordination. Lorsqu'elles étaient jeunes, leurs mères avaient été envoyées sur une mission où elles avaient travaillé avec le père d'Evelyn comme représentant du ministère et la mère de Liz comme scientifique moldue. La mission avait duré plus d'une année, durant laquelle les quatre sorcières du même âge avaient passé la majeure partie de leur temps ensemble.
Elles étaient néanmoins très différentes, et ne s'étaient fait aucune illusion en arrivant à Poudlard. Elles n'auraient jamais fini dans la même maison, et elles n'auraient pu tomber plus juste, elles avaient même fini dans quatre maisons différentes. Avec le temps, elles avaient drastiquement réduit leurs interactions. Pour diverses raisons, toutes plus regrettables les unes que les autres, elles étaient d'accord là-dessus.
Pour Evelyn, ça avait été la pression de sa sœur aînée qui la surveillait et rapportait chaque fait et geste à leurs parents. Pour Acca, ça avait été le communautarisme des Gryffons qui l'avait inconsciemment poussée à privilégier les mouvements de maison. Pour Liz, ça avait été le besoin d'étudier et privilégier la bibliothèque à toute autre activité, sentiment que ses camarades de chambre partageaient avec elle. Pour Ludivine, ça avait été le quotidien passé auprès d'Albus et Scorpius auquel elle s'était très facilement habituée. Sans le réaliser, elles avaient chacune évolué dans leur cercle et avaient perdu l'habitude d'interagir en public.
Cela ne voulait pas dire qu'elles avaient rompu tout contact, loin de là. Elles avaient continué de se voir chaque semaine, dans cette salle, à échanger sur leur vie. Elles étaient restées unies et soudées, suivant le parcours de chacune en arrière-plan.
— Tu penses à quoi, Lud ? demanda Liz.
— A nous quatre, avoua Ludivine, je me disais qu'on était amies depuis longtemps.
— Douze ans, ma chère ! affirma Acca en faisant rire les autres.
— Maintenant qu'Eva n'est plus là, souleva Liz, on pourra arrêter de nous cacher.
— A voir, répondit Evelyn avec mélancolie, je crois que ma mère a chargé Nott de me surveiller.
— Oh, s'exclama Ludivine, je ne crois pas que Nott s'embête à porter ce rôle !
Evelyn fronça les sourcils et Ludivine se rendit compte que la sorcière attendait une explication qu'elle s'empressa de lui donner.
— Nott est quelqu'un de très solitaire, expliqua-t-elle, mais il me semble loin d'être l'un de ces sang-purs obsédés par leur sang. Ces sorciers-là ont quitté l'école en même temps que ta sœur.
— Je me méfie tout de même de lui, répliqua Evelyn.
— Et tu as raison, acquiesça Ludivine, mais je pense que tu devrais apprendre à le connaître et t'en faire un allié face à vos familles.
Evelyn ne répondit pas, pensive. Ludivine savait que son amie cogitait énormément. Jusqu'ici, il était impensable qu'elle épouse un sorcier que ses parents avaient choisi. Maintenant que c'était le cas, elles réalisaient qu'Evelyn ne quitterait jamais son rang. Même si elle ne l'admettait pas, elle avait mal vécu le rejet de sa famille lorsqu'elle avait été envoyée à Poufsouffle.
— C'est quelqu'un de respectueux, ajouta Ludivine avec douceur. Nott n'est pas du genre à parler pour rien dire mais quand il le fait, c'est avec respect.
Evelyn ne répondit rien et Ludivine n'insista pas. Elle n'interrogea pas non plus Acca sur le rendez-vous d'orientation qu'elle avait eu avec le professeur Londubat. Elle réfléchissait d'ailleurs au sien. Autour d'elle, la discussion avait repris, et Ludivine se perdit une nouvelle fois dans ses pensées.
La fatigue lui jouait de plus en plus de tours, le fait que son esprit s'évade autant en était la preuve. Pourtant, elle se sentait bien, entourée des trois sorcières. Elle posa sa tête contre le mur derrière elle, écoutant Liz raconter à Acca et Evelyn comment Thomas Faber l'avait bousculée la veille, la faisant tomber à la renverse tellement il l'avait percutée avec violence. D'une politesse qui l'avait surprise, il s'était fondu en excuses et avait ramassé les livres de la sorcière avant de décider de l'accompagner jusqu'aux portes de la bibliothèque où elle se rendait au départ, bien qu'il eût été en retard à son entraînement.
— Faber, arriver en retard à un entraînement ? demanda Evelyn d'un ton soupçonneux.
— C'est ce qu'il disait, confirma Liz.
— Ça me surprend, c'est un obsédé du jeu.
— Et bien, intervint Acca, il semblerait que ça ne l'empêche pas de connaître les formes de politesse. Invite-le à Pré-au-Lard, Lizzie !
— Tu rigoles ! s'exclama Liz en avalant une gorgée de travers. Je n'ai rien à raconter à Faber.
— Et alooooors, gémit Acca, il a été poli, c'est qu'il doit être intéressé !
— Tu dis ça comme si je devais le féliciter d'être correct, réprimanda Liz, alors que c'est le minimum à attendre de quiconque. Il m'a foutue à terre, cet idiot !
— Pourquoi tu t'énerves, rigola Evelyn, tu connais Acca, tout est bon à rencard.
— Avec un mec mignon, toujours !
— Comment tu as tenu trois ans avec le même mec, je m'interroge ! rigola Liz.
Acca se releva avec indignation de la cuisse de Liz dont le rire ne faisait que s'accentuer, comme celui d'Evelyn. Ludivine sourit, elle n'avait toujours pas pris part à la discussion, mais elle n'en ressentait pas le besoin. Encore une fois, les sorcières se chamaillaient. Comme d'habitude. Et qu'est-ce qu'elle adorait cette ambiance !
Ludivine salua ses amies, l'esprit léger, avant que leurs chemins ne se séparent. Rien ne pouvait entraver sa bonne humeur après la soirée qu'elle venait de passer avec ses trois amies d'enfance. Bien sûr, c'était tant qu'elle ne tombait pas sur le professeur Sven ou James Potter. Ludivine détestait ces deux sorciers, c'était décidé.
— Donc vous avez vu tout le monde, dit une voix.
Ludivine s'arrêta, reconnaissant la voix de la directrice McGonagall. Que faisait-elle dans les couloirs à cette heure-ci un vendredi soir ?
— Tout à fait, Minerva, répondit une voix que Ludivine identifia comme celle du professeur Londubat. Vous également, Horace ?
— Oui, en effet, répondit-il, et j'ai un nombre de candidats potentiels assez important.
— De mon côté également, dit une voix que Ludivine crut reconnaître comme celle du professeur Sven, je pense que ça pourrait donner lieu à quelque chose de très intéressant.
— Pour une fois, dit le professeur Flitwick, je suis d'accord avec Jacob !
Les quatre directeurs de maison étaient accompagnés de la directrice et avançaient d'un pas décidé. Ludivine, elle, reprit sa marche vers la salle commune en s'interrogeant sur ce qu'elle avait entendu. Un nombre de candidats, pourquoi donc ? Quelque chose d'intéressant, disaient-ils ? De quoi pouvaient-ils bien parler ?
Elle ne tenta pas d'en savoir plus. Elle n'avait ni cape ni carte pour les suivre, et avec les événements de cette semaine, Ludivine avait eu sa dose de péripétie. Alors elle retourna rapidement dans la salle commune.
Ludivine la trouva bondée. Il était habituel que le week-end commence dans les salles communes et que les maisons se mélangent par la suite. Ce serait le cas le lendemain, un match étant toujours honoré d'une soirée réunissant l'école entière.
Ludivine fit un tour d'horizon rapide. Son regard s'arrêta sur Ethan Nott qui discutait avec Lucas Zabini, un verre de ce qui semblait être du Whisky Pur Feu à la main. Il releva le regard vers elle, la jaugeant alors qu'il portait son verre à ses lèvres, avant qu'un rictus ne se forme sur son visage.
Ludivine détourna la tête, repérant ses amis qui jouaient à un jeu d'échec, comme ils le faisaient toujours la veille d'un match.
— Lud ! s'exclama Albus en souriant avant de faire de la place sur le bras de son fauteuil où elle s'installa.
— Alors, demanda Scorpius avec un sourire, as-tu passé le meilleur moment de ta semaine avec tes copines ?
— Mieux que ceux que j'ai pu passer avec vous, Malefoy !
— Aaaaaaaaaah, s'exclama Albus, ça c'est notre Lud nationale.
Ludivine sourit en coin. Elle n'avait aucun doute qu'ils étaient extatiques de leur match à venir. Elle se demanda même un instant s'ils n'avaient pas consommé quelque chose, mais elle balaya vite cette idée de sa tête. Jamais, au grand jamais, ils ne se seraient permis ça la veille d'un match.
Elle les observa jouer leur partie d'échec tout en discutant. Elle n'écoutait pas, mais une main sur son genou la sortit de ses pensées. Albus la fixait avec attention alors que Scorpius observait ses pions.
— Tout va bien ?
— Très bien, sourit-elle, je suis juste fatiguée.
— Que ça ne te casse pas pour demain hein, prévint Albus avec un sourire, j'attends tes encouragements pour réussir !
— Mon dieu, s'exclama Scorpius sans relever la tête du jeu, arrête ta drague, c'est limite de l'inceste !
Ludivine eut un petit rire et Albus sourit avec malice. Elle mentirait si elle disait qu'elle n'appréciait pas ces moments où Albus la couvait du regard et lui disait des choses qu'il ne dirait à personne d'autre. Ils étaient d'autant plus précieux qu'elle n'avait pas à se triturer le cerveau pour interpréter tout ça.
— Tu vas mieux ? demanda-t-elle.
Son ton ne payait pas de mine, mais Albus sut que la question était sérieuse et destinée à un unique sujet.
— Je vais bien, Lud, affirma Albus en regardant Scorpius jouer son tour. Je vais l'oublier rapidement. J'ai juste besoin de terrasser Poufsouffle demain avant ça.
— On va écrire l'histoire ! rigola Scorpius alors que son cavalier faisait exploser une tour d'Albus.
— Je n'en doute pas, dit Ludivine sans retenir un bâillement.
— Mais tu sais Lud, continua Albus en la fixant du regard, ça allait déjà mieux avec nos bières ce soir-là.
Ludivine sourit. Elle força son esprit à se focaliser sur le moment qu'ils avaient partagé tous les trois dans le bar, et non sur ce qu'il était advenu par la suite. Ces moments-là étaient toujours précieux pour chacun d'entre eux, comme les soirées passées avec les filles l'étaient pour chacune d'entre elles.
Ludivine l'oubliait parfois, mais elle était entourée et soutenue. Elle ne ressentait pas la solitude. Elle la cherchait parfois, et l'accueillait à bras ouverts souvent, mais seulement parce qu'elle pouvait en sortir quand elle le voulait.
