Chapitre 15 – La puissance

Ces dernières semaines, Ludivine avait connu un sommeil tumultueux. Il lui avait été difficile de s'y abandonner et elle avait passé plusieurs nuits à observer le cadran de son lit des heures durant. Elle devait d'ailleurs maintenant en connaître chaque fissure, chaque marque de peinture, chaque rainure du bois à force de l'avoir observé. Et lorsqu'elle parvenait à s'endormir, elle rêvait d'images perturbantes, qui provoquaient chez elle de la panique, de l'inquiétude, et surtout beaucoup de fatigue. Ludivine n'avait aucun repos.

Il lui avait fallu plusieurs jours pour identifier les causes de ce sommeil agité, et elle les avait enfin partagées à Albus et Scorpius la veille au soir.

Il y avait d'abord eu l'attaque de Pré-au-Lard, une semaine après Halloween. Alors que le matin-même, Gryffondor gagnait contre Serdaigle de 20 points, et que les élèves se dirigeaient vers le village, de la fumée noire avait commencé à s'élever dans les airs. Visible depuis le château, ils avaient tous pensé à un incroyable incendie de la forêt interdite, mais cette option avait été rapidement écartée.

L'information avait rapidement fait le tour du château. Le village avait été attaqué par des sorciers qui avaient jeté des sortilèges explosifs d'une ampleur dévastatrice : plusieurs magasins avaient été détruits, une vingtaine de sorciers avait été gravement blessée, et deux d'entre eux avaient succombé à leurs blessures. C'était un massacre.

Les jours suivants avaient paru sombres au sein du château. Après les attaques quelques mois plus tôt, tout le monde avait pensé que ces initiatives avaient pris fin, que leurs auteurs avaient prouvé leur point. Maintenant que ce cauchemar avait eu lieu, il était impossible de savoir à quoi s'en tenir. Aucune information n'avait été partagée sur le motif de cette offensive meurtrière, aucune revendication. Certains témoins disaient avoir reconnu d'anciens Mangemorts, mais aucune preuve tangible n'avait été amenée. Comme pour les précédentes, le mode opératoire n'avait pas permis d'en retracer les auteurs. Et c'était le plus troublant.

Un autre affrontement avait eu lieu quelques jours plus tard, au nord du Royaume-Uni, causant trois blessés. Après cela, un sentiment avait gagné la population de Poudlard, celui qu'ils n'étaient pas en sécurité. Ces attaques étaient imprévisibles, que ce soit dans la forme ou leur localisation, et les aurors ne parvenaient pas à attraper des coupables. Chacune d'entre elles avait causé des dommages non réparables, avait coûté la vie à des sorciers. Et il n'y avait aucun moyen de rassurer la population sorcière, car personne ne savait ce qu'il se passait.

Il y avait ensuite eu la lettre que Ludivine avait reçue de sa mère, dans laquelle elle lui expliquait qu'un suspect avait été appréhendé. Originaire d'Europe de l'Est, il y avait des chances qu'il appartienne à un groupe terroriste qui agissait également dans le monde moldu. Même si de nombreux doutes persistaient, lui expliqua-t-elle dans sa lettre, il y avait toutefois de grandes chances qu'ils ne se trompent pas.

Cette idée dérangeait fortement Ludivine. Outre l'inquiétude qui grandissait en elle, elle savait surtout très bien ce que cela impliquait. Il fallait infiltrer cette organisation, savoir s'ils étaient réellement responsables, s'ils prévoyaient de recommencer. Il fallait les démanteler de l'intérieur, or il s'agissait du périmètre de sa mère : experte de l'infiltration, elle connaissait très bien l'Europe de l'Est où elle était souvent intervenue.

Elle lui avait garanti qu'elle refuserait toute mission avant Noël, mais Ludivine commençait à en douter.

Elle était donc préoccupée. C'était sans parler des rares fois où elle avait croisé le chemin de Rowle lors de ses passages au château pour des raisons administratives. Elle savait une chose, le sorcier lui en voulait.

Elle l'avait surpris plusieurs fois à l'observer silencieusement, d'un regard calculateur et menaçant. Elle l'avait senti la suivre du regard, et se souvenait avoir vu Ethan Nott discuter avec lui, la surveillant du coin de l'œil. Malgré l'air impassible et le regard froid qu'elle mettait en avant, Ludivine était passablement angoissée. Elle avait bien compris que Logan Rowle était un sorcier dangereux, et qu'elle devait éviter d'être dans son giron. Elle se demandait, en outre, quel était le rapport entre lui et le fiancé d'Evelyn.

Toutes ces préoccupations étaient complétées par ce sentiment qui lui était resté sur le cœur après sa séance de vol avec James. À la suite de cela, son comportement avec elle n'avait pas changé. Toujours aussi narquois, il n'avait raté aucune occasion de l'embêter. Mais Ludivine semblait plus alerte sur certaines choses.

Comme par exemple, la proximité du sorcier avec sa camarade et amie, Alice Londubat. Elle n'avait jamais réalisé leur complicité, mais elle avait maintenant l'impression de ne voir que ça. Le sourire fluide d'Alice Londubat, son rire chantonnant, son toucher délicat, la connivence qu'elle partageait avec James, mais surtout les réponses charmeuses de ce dernier. Il jouait au même jeu que sa camarade. Oui Ludivine semblait ne voir que cela, ce qui l'obsédait.

Il y avait quelque chose dans ce constat qui créait un nœud dans son estomac, qui pesait sur ses épaules d'une façon qu'elle ne parvenait pas à qualifier. Une chose était sûre, Ludivine n'acceptait pas cette fragilité.


L'instant n'était cependant pas à de tels sentiments. Ludivine faisait face à James. Ils arboraient la même expression fermée tandis que des médicomages circulaient autour d'eux et installaient un bracelet métallique à chaque participant. Lorsqu'on lui installa le sien, Ludivine ressentit un choc électrique la traverser depuis son poignet au reste de son corps. Au regard de James, il avait ressenti la même chose, perplexe.

Plusieurs personnes réagirent de la même façon. Elle entendit un petit cri de surprise qui venait de Liz, tandis qu'Acca à côté d'elle tentait d'enlever le bracelet. Elle n'y arriva pas, ce qui n'était pas surprenant. Il lui semblait singulièrement solide.

Aussi large qu'un petit doigt, le bracelet métallique semblait visuellement lourd, même si ce n'était pas le cas. Il disposait de deux trous d'une forme octogonale, comme si quelque chose était censé s'y imbriquer et elle sut qu'ils devraient aller à la recherche de ces éléments manquants.

— Jeunes gens, commença l'auror Robards qui se tenait sur une estrade en bois avec le corps professoral et quelques agents du ministère, nous revoici tous réunis pour la deuxième épreuve du concours et je sens que vous êtes impatients d'en connaître le contenu.

De l'impatience, c'était ce qui s'affichait sur le visage des participants mais également de l'incompréhension. Les agents avaient récupéré toutes les baguettes, laissant un sentiment perturbant à l'idée de devoir foncer dans l'inconnu sans avoir dans la main ce qui faisait de chacun d'entre eux un sorcier.

— Il y a certaines pensées que seul le cœur peut connaître, continua-t-il, et personne ne peut savoir ce qu'il se passe dans le vôtre. En temps normal.

L'auror s'interrompit, observant les participants échanger des regards mitigés. Il n'y avait plus d'impatience, seulement un questionnement général. Et de l'inquiétude.

— Vous pourrez vous retrouver demain face à un ennemi qui vous attaquera frontalement. Un ennemi qui tentera de connaître et ranimer vos traumatismes. Le sorcier puissant est celui qui a identifié ses peurs, les a acceptées et est capable de les affronter s'il le faut. Certaines peurs s'affrontent, et nous devons aller à leur rencontre, d'autres se surmontent, et nous devons les porter en nous.

Ludivine pinça les lèvres Il y avait quelque chose dans ces mots qui l'inquiétait, et un coup d'œil en biais vers James lui confirma qu'il pensait la même chose. Ni l'un, ni l'autre ne se réjouissait de ce qu'ils entendaient.

Ils avaient imaginé de nombreuses choses pour cette épreuve, parce que la puissance pouvait se représenter de plusieurs façons. Ils avaient pris le terme au sens littéral et avaient imaginé qu'ils affronteraient d'autres équipes jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une. Ou peut-être qu'ils devraient démontrer leur force magique. Mais cette épreuve était bien plus qu'une simple démonstration de force.

— On aurait dû s'y attendre, marmonna James, la mâchoire crispée, quand on voit ce qu'ils nous ont pondu pour la première épreuve.

— Quelle est ta plus grande peur, Potter ?

James lui jeta un regard narquois, et elle sut qu'elle n'aurait pas de réponse. Elle n'en attendait de toute façon pas.

— Je te dirais la mienne si tu me dis la tienne.

Ludivine sourit nerveusement. Ils avaient déjà évoqué la possibilité que le ministère utilise leurs peurs contre eux, mais elle n'était toujours pas prête à identifier les siennes, ni prête à les partager avec lui.

— Jeunes gens, reprit l'auror, je ne vous ferai pas l'affront de vous faire patienter plus longtemps. Il manque des écussons à vos bracelets, récupérez-les dans les trois prochaines heures. Sachez qu'il n'y aura aucun danger dans cette épreuve, aucun adversaire. Mais ne vous méprenez pas, vous pouvez être votre plus grand ennemi.

Les derniers mots finirent de tendre Ludivine, mais son attention fut attirée par un oiseau d'argent qui virevoltait au-dessus d'eux. D'instinct, elle attrapa la main de James avec fermeté, et l'oiseau de l'autre main. Et en un instant, ils disparurent d'une façon qu'ils commençaient à connaître parfaitement.

« La peur est la plus terrible des passions parce qu'elle fait ses premiers effets contre la raison, elle paralyse le cœur et l'esprit. » Antoine de Rivarol

Ludivine atterrit avec douceur sur ses deux jambes, et elle constata qu'ils n'avaient pas transplané loin. James et elle échangèrent un regard avant d'observer les alentours.

Face à eux se tenait le viaduc en pierres qui reliait Poudlard au reste du monde, mais il n'était pas en l'état habituel. Il semblait avoir été attaqué, de nombreux morceaux de pierre manquaient, au niveau du passage comme des pieds qui s'enfonçaient dans l'eau de la vallée.

Ludivine inspira profondément en regardant sous ses pieds. La rivière qui traversait la montagne s'agitait sous leurs yeux, et semblait se tenir à une centaine de mètres. C'était haut, très haut. Elle savait très bien ce qu'il était attendu d'eux, et elle sentait déjà que cette épreuve serait bien plus difficile que la précédente. Ils jouaient la guerre du mental.

Au-dessus d'eux, l'oiseau d'argent continuait de virevolter en direction du pont.

— Il veut que l'on traverse, constata James.

— As-tu fait attention à l'état du viaduc, Potter ? siffla Ludivine, tendue

— A moins que tu n'aies une autre idée, rétorqua-t-il, il va bien falloir y aller.

Ludivine garda le silence, fermant les yeux un instant. Elle savait que James se contenait pour ne pas la brusquer et qu'il ne tiendrait pas longtemps si elle refusait de lui répondre. Mais il ne comprenait pas. Il ne comprenait pas que l'épreuve venait de commencer, et qu'ils étaient déjà propulsés au cœur de leurs peurs.

— Je ne peux pas prendre ce risque, marmonna-t-elle d'un ton si bas que James faillit ne pas l'entendre, c'est mon défi.

— Tu as peur du vide, Hendell ? demanda-t-il avec stupeur lorsqu'il comprit ce qu'elle lui disait, jusqu'à ce qu'une légère moquerie ne se fasse entendre. C'est un comble pour une ancienne joueuse.

— Ça n'a rien à voir, répliqua-t-elle aussitôt en fusillant James du regard.

Elle sentait l'irritation monter en elle face au regard narquois de James. Elle n'avait pas envie de lui expliquer ce qu'elle avait en tête, et sa réaction renforçait cette idée.

— Je t'embête, Hendell, sourit James, aujourd'hui, on est dans le même bateau.

— Ce bracelet, répondit-elle en montrant son poignet, analyse nos peurs et nos traumatismes. Tu sais ce que cela signifie ?

Le Gryffondor ne dit rien, mais elle vit les yeux du sorcier s'écarquiller. Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontré, elle vit un sentiment d'inquiétude s'installer sur les traits de James Potter.

— Si le vide est ton plus grand traumatisme, réalisait-il d'une voix distante, ce sera ensuite le mien.

— Exactement, confirma-t-elle dans un souffle, quel est ton plus grand traumatisme, Potter ?

Comme un peu plus tôt, James ne répondit pas, mais le regard craintif qu'il jeta au cours d'eau qui s'agitait sous eux avait suffi.

— Tu as peur de l'eau ? demanda-t-elle avec une surprise qu'elle ne sut contenir.

— T'es-tu déjà retrouvée coincée dans un courant, Hendell ? demanda James avec une rudesse qui cloua Ludivine sur place. Dans l'eau, c'est la nature qui décide. Tu n'es qu'un fétu de paille à la merci de ses caprices. Tu n'as aucun contrôle.

Ce fut un regard nouveau qu'elle posa sur James, un regard d'étonnement, mélangé à du respect. Il n'avait pas honte de sa peur, qui semblait si rationnelle à Ludivine. Il l'admettait sans détour, et elle se demanda un instant si c'était parce que le sorcier lui faisait confiance, ou si c'était parce qu'il avait compris que l'on était plus fort avec nos peurs de notre côté. Encore une fois, il lui montrait à quel point il était bien plus mature qu'elle.

— Je suis tombée de mon balai, lâcha-t-elle soudain, en quatrième année.

James posa un regard surpris sur elle, mais elle n'y fit pas attention. Elle était lancée et choisit de ne pas s'arrêter.

— J'avais repéré le vif durant un match contre Serdaigle, continua-t-elle, et Dubois m'avait suivie. Je me souviens de son regard, c'était son dernier match au château, il voulait gagner. Alors quand les batteurs de Serdaigle m'ont envoyé les deux cognards, Dubois a tiré sur mon balai et je m'en suis pris un dans les cervicales.

— C'est illégal ! s'offusqua James, provoquant un sourire chez Ludivine.

— On était bien trop haut pour que ce soit remarqué. Je ne m'en souvenais moi-même pas lorsque je me suis réveillée trois jours plus tard. Ça m'est revenu durant l'été, marmonna-t-elle, alors que je volais.

— C'est pour ça que tu as quitté l'équipe juste après, réalisait James, à cause de l'accident.

Ludivine ne répondit rien, mais elle n'en avait pas besoin. James avait fait ses déductions par lui-même. De toute façon, elle n'écoutait déjà plus.

Perdue dans ses pensées, elle voyait se rejouer sa chute devant ses yeux. Elle n'avait duré que quelques secondes, et elle ne s'en rappelait plus réellement, mais elle se souvenait parfaitement du sentiment qui avait accompagné sa chute, ce sentiment d'impuissance, de paralysie, de colère contre elle et le reste du monde. Elle n'avait plus aucun contrôle, elle avait subi cette peur et se souvenait encore de ce que cela avait généré chez elle. De la panique totale, absolue.

Ludivine ferma les yeux. Il fallait qu'elle chasse ces idées noires. Un sentiment de panique la prit tandis qu'elle rouvrait les yeux et voyait les pieds fragilisés du viaduc. Elle se mit à secouer la tête machinalement.

— Qu'est-ce qu'il t'arrive, Hendell ? demanda James.

— Je ne traverserai pas ce pont ! scanda-t-elle avec force.

— On n'a pas le choix, s'exclama-t-il d'un ton légèrement impatient

— Le pont va lâcher sous nos pieds, Potter, cingla-t-elle.

— Hendell, siffla James, je ne laisserai pas l'épreuve avancer sans qu'on fasse quoi que ce soit !

Mais Ludivine refusait de l'écouter, sentant sa respiration s'accélérer. Elle continuait de secouer la tête machinalement, décidant finalement de détourner le regard du vide et de fermer les yeux. Il fallait qu'elle se calme, rien ne pouvait lui arriver tant qu'elle restait sur la terre ferme.

Elle passa les mains dans ses cheveux, prête à s'en arracher les racines si cela signifiait faire partir ces pensées de sa tête.

Ce fut le toucher de James, plus que sa voix, qui la calma. Il attrapa ses poignets, d'une douceur qui la surprit mais d'une fermeté qui l'incita à lâcher ses cheveux tandis qu'elle levait les yeux vers le regard prévenant du sorcier.

— On ne tombera pas dans le vide, murmura-t-il. Et même si c'était le cas, je te promets qu'il ne nous arrivera rien.

— Tu comprends bien que je ne suis pas la seule à devoir affronter ma peur, Potter ?

Ludivine sentit la respiration de James s'approfondir, et elle sut qu'il faisait tout pour garder le contrôle.

— Exactement, répondit-il enfin avec un calme qui l'impressionna, ce qui signifie que l'on finira irrémédiablement dans cette eau, toi et moi.

Ils jetèrent un regard à la vallée à leurs pieds. Puis James lâcha les poignets de Ludivine, s'éloignant de quelques pas en passant une main dans ses cheveux, les agrippant comme elle l'avait fait un instant plus tôt. Il inspira profondément, et Ludivine comprit qu'un duel se jouait dans son esprit. Comme dans le sien. Mais le regard de James changea au bout de quelques secondes. C'était comme s'il avait répondu à une question qu'il venait tout juste de se poser.

— Et dans ce cas, lui dit-il fermement, on sautera.

— Pardon ? demanda-t-elle, incrédule. Potter, est-ce que tu réa…

Mais elle n'eut pas le temps de continuer, car James s'était approché d'un pas rapide et avait encerclé son visage de ses mains, plongeant son regard dans le sien.

— Hendell, chuchota-t-il comme s'il souhaitait la raisonner, si on veut réussir cette épreuve, il va falloir que l'on affronte nos peurs. Il va falloir que l'on aille à leur rencontre.

— Je n'en ai pas envie, gémit-elle sans réaliser qu'elle montrait ses faiblesses.

— Moi non plus, sourit James avec douceur, mais on le fera ensemble. Tu me fais confiance, n'est-ce pas ?

James Potter était un sorcier perspicace. Il n'avait jamais posé cette question à Ludivine, car il avait toujours connu la réponse. Il savait, depuis qu'il l'avait rencontrée, qu'elle se méfiait de lui plus qu'autre chose. Mais ce dernier mois, leur relation avait évolué. Et pour deux sorciers comme James et Ludivine, on n'atteignait pas ce niveau de relation sans confiance.

Alors elle fit un mouvement de tête imperceptible, un hochement de tête positif, si léger, si discret, qu'il fallait y prêter attention pour le voir. Et le sourire qui fendit les lèvres de James lorsqu'il retira ses mains de son visage, lui indiquait qu'il l'avait définitivement vu.

— Dans ce cas, allons remporter ce concours.

Ludivine se tourna vers le pont, et lorsqu'elle commença à avancer de quelques pas, elle sentit, malgré la largeur et la solidité du viaduc, que ce dernier ne supporterait pas leur poids. Il avait déjà trop subi. Pourtant, elle continuait de marcher. A côté d'elle, James avançait au même rythme.

Il fallut tout le courage du monde à Ludivine pour mettre un pied devant l'autre malgré les chutes de pierres sous leur poids. Il lui fallut toute l'abnégation du monde pour mettre de côté ce sentiment de terreur qui grimpait du bas de son ventre jusqu'à son sternum, jusqu'à sa poitrine, lorsqu'elle sentit son équilibre se perdre. Elle détesta James Potter de l'obliger à combattre ses peurs, il était tellement plus simple de les fuir.

Le viaduc commençait à s'ébranler. Et tout à coup, ils chutèrent.

La chute sembla durer une éternité. Pour Ludivine, toutes les émotions qu'elle tentait de fuir au quotidien venaient la percuter de plein fouet. Elle perdait le contrôle entier sur son corps, sur son environnement, sur ce qu'elle était et ce qui l'entourait. Elle tentait autant qu'elle le pouvait de se raccrocher à quelque chose, à cette branche d'arbre qui n'existait pas, à ce corps proche qui ne s'y trouvait pas, à cette pensée qu'elle ne formait pas.

C'était elle, sa chute et sa perte de contrôle. C'était elle, sa peur et son affolement. C'était elle qui ne pouvait rien faire pour changer les événements. C'était elle, elle et encore elle. Et Ludivine était terrassée d'effroi.

Alors lorsque son corps entra en contact avec l'eau froide, elle n'eut pas le temps de prendre une inspiration correcte. Perdue dans la vague d'émotions qu'elle tentait de contrôler, perdue dans la réaction de terreur de son corps qu'elle tentait de maîtriser, Ludivine ne réalisait pas qu'elle se laissait maintenant emporter par le courant. Tout ce qu'elle arrivait à se dire, était qu'il fallait qu'elle arrête de tomber. Le vide ne s'arrêterait jamais à ce rythme. Sa chute ne prendrait jamais fin, et elle n'en ressortirait jamais vivante.

Il lui fallut un moment pour comprendre qu'elle ne chutait plus, mais qu'elle était prise dans un courant incontrôlable. Tout ce qu'elle voyait, c'était l'eau qui s'agitait violemment autour d'elle. Tout ce qu'elle sentait, c'était la constriction de sa cage thoracique, à mesure que l'air lui manquait. L'air qui lui avait fouetté le visage pendant une durée interminable, lui était maintenant proprement inaccessible.

Elle commença à se sentir faible, si faible. Si ça n'avait tenu qu'à elle, elle se serait laissé porter par ce courant sans plus lutter. Car privée d'air, sa conscience s'amenuisait.

Alors Ludivine ne réalisa pas directement qu'elle n'était plus seule. Elle ne réalisa pas qu'un bras venait d'encercler sa taille et que des lèvres venaient de se poser sur les siennes. Un sentiment de panique surgit en elle. Elle voulut se débattre mais la personne avait passé une main derrière sa tête et lui maintenait la nuque.

Il n'y avait aucune douceur dans ce geste, aucune affection. C'était un geste vigoureux, rempli de force. C'était un geste de survie, et Ludivine le comprit lorsqu'elle sentit ses bronches se remplir d'air, de beaucoup plus d'air qu'on ne devrait être capable de lui fournir.

A cet instant, elle sentit une nouvelle bouffée d'énergie la parcourir tandis qu'elle retrouvait sa lucidité. Elle croisa le regard de son sauveur. James. Il parcourait son visage d'un air préoccupé, s'assurant qu'elle reprenait vie avant de passer son bras autour de sa taille pour la ramener à la surface.

Ils n'étaient en réalité pas tombés profondément, et si Ludivine n'avait pas perdu ses moyens, elle aurait pu remonter toute seule. Mais elle se laissa faire alors que James la ramenait au bord de ce qui semblait être le lac de Poudlard et l'aidait à sortir de l'eau.

Elle se détacha de James lorsque ses pieds touchèrent le sol, se laissant tomber dans l'herbe en ignorant le vent glacial qui venait cingler son corps mouillé. Elle reprenait son souffle.

— Tu m'as fait peur, lui dit-il en s'installant à côté d'elle, le souffle court.

— J'ai perdu mes moyens, avoua-t-elle silencieusement.

— C'est normal, Hendell, c'était une sacrée chute.

Ludivine garda le silence, fermant les yeux tandis que les événements se rejouaient dans sa tête. Son souffle était court, erratique. Sa tête bourdonnait et le sang frappait ses tempes. Elle ressentait la même adrénaline que deux semaines plus tôt, mais la frayeur qu'elle venait de vivre était bien loin de l'exaltation qui l'avait parcourue sur son balai.

Puis elle repensa à l'air que lui avait insufflé James. Ludivine se permit de dévisager le sorcier. Il respirait fort, la respiration altérée par l'émotion, et ses inspirations soulevaient sa poitrine avec intensité. Ses cheveux étaient mouillés et en pagaille, ses vêtements collés à son corps. Il était particulièrement attirant.

Elle se demandait d'où venait ce traumatisme chez le sorcier, cette peur de l'eau. Comme elle avec le vide, il avait dû vivre un moment traumatisant. James dut voir son regard car il affichait un air embarrassé tandis qu'il tournait son visage vers le ciel.

— Lorsque j'étais plus jeune, lui raconta-t-il, je me suis noyé dans le fleuve qui longe notre maison. Al et moi jouions près des rochers, et Al a glissé. Je me souviens avoir attrapé sa main avant qu'il ne tombe, et en le faisant remonter, c'est moi qui suis tombé à l'eau.

James soupira, jetant un regard rapide à Ludivine.

— Je suis tombé de très haut, reprit-il. J'avais inhalé tellement d'eau lorsque mon père m'a sorti, que je m'étais arrêté de respirer. Il y a des choses que la magie ne peut pas faire, sourit-il légèrement, mais heureusement, mon père a eu de bons réflexes.

— J'en serais aussi sortie traumatisée, murmura Ludivine.

— C'était Al ou moi, sourit James, et je ne me serais jamais pardonné l'inverse.

Pour la première fois depuis qu'elle le fréquentait, Ludivine voyait James comme le grand frère qu'il était, protecteur. Il semblait si irrité, à l'idée que cela eut pu arriver à Albus, qu'elle sentit son cœur s'adoucir. Elle n'avait pas conscience de l'affection et l'amour que les Potter se portaient.

Ils avaient tous l'air si détachés les uns des autres, si indépendants, prêts à chacun faire leur petit bonhomme de chemin. Cependant Ludivine réalisait à quel point ils veillaient les uns sur les autres, à quel point ils se soutenaient.

Pour elle, qui n'avait jamais connu une telle unité, cette réalisation avait une signification particulière. James, comme Albus, était bien plus aimant et protecteur qu'il ne le laissait paraître.

— Tu m'as insufflé de l'air, reprit Ludivine.

— En magie élémentaire, répondit James, on dit que c'est l'élément qui choisit le sorcier. Mais j'ai clairement choisi le mien. Car l'air est le seul rempart à l'eau.

— Qu'es-tu en train de me dire, Potter ? demanda-t-elle. Que tu respires sous l'eau ?

James lui fit un sourire mystérieux qui confirma ses pensées.

— Seulement lorsque je suis proche de la surface, mais j'ai été surpris que tu tiennes aussi longtemps sans air. On a fait un sacré bout de chemin.

Ludivine regarda James avec intensité. Elle devinait que la magie élémentaire était bien plus qu'une simple maîtrise sans baguette. C'était le contrôle d'un élément, la fusion de son corps et de son esprit avec cet élément. Depuis qu'elle avait réalisé que James maîtrisait l'air, elle ne comprenait pas comment elle avait fait pour ne pas s'en rendre compte plus tôt.

Le Gryffondor flirtait avec l'air de façon insolente. Il maîtrisait parfaitement son corps, et n'était qu'un ensemble de particules parmi d'autres. Et il fallait croire qu'il maîtrisait parfaitement son esprit, car il parvenait à faire appel à cet élément même lorsqu'il venait à manquer.

Ludivine pensa à ses quelques morceaux de pierre, qu'elle avait encore des difficultés à assembler entre eux et à faire avancer sans ressentir de l'essoufflement, et elle se demanda si la terre était bien son élément.

Elle souhaitait remercier le sorcier, mais son attention fut attirée par l'oiseau d'argent qui venait de réapparaître au-dessus de leur tête. Il vint se positionner entre eux, et ouvrit ses serres pour faire apparaître deux écussons octogonaux. L'un, jaune, vint glisser dans les mains de James et l'autre, bleu, dans les mains de Ludivine.

— C'est notre récompense, sourit-elle.

— Le bracelet a deux trous, dit James dans un froncement de sourcils, il a l'air de manquer deux écussons encore.

Ludivine fronça également les sourcils. N'avaient-ils pas affronté leur peur, comme le disait l'auror Robards ? Ou bien tentaient-ils de concrétiser plus d'une d'entre elles ? L'oiseau commença à s'agiter, se dirigeant vers le château.

— Suivons-le, dit James en se mettant à courir, suivi de Ludivine.

Le château était vide de présence. Les couloirs étaient sombres, les torches faibles, le sol brillant de propreté comme si nul n'avait jamais foulé son marbre. La chaleur habituelle du château n'existait plus, confirmant qu'ils n'étaient pas dans l'univers qu'ils connaissaient. Et Ludivine le détesta.

Ce fut devant l'infirmerie que l'oiseau s'arrêta. Elle était vide, et la disposition particulière des lits confirma qu'ils n'étaient pas dans leur réalité. Sombre, silencieuse, aucune chaleur ne s'en dégageait, et Ludivine sentit quelque chose remuer en elle. Ce n'était pas le lieu accueillant qu'elle connaissait.

Mais elle n'eut pas le temps de partager sa pensée. James courait déjà vers le fond de la pièce, lâchant un profond juron qui la dérouta. Lorsqu'il s'agenouilla près d'un lit, au fond de la pièce, le sang de Ludivine ne fit qu'un tour en reconnaissant la sorcière qui y était allongée.

— Lils, l'interpella James en attrapant délicatement la main de la jeune femme, Lils ! Réveille-toi !

Il n'aurait pas de réponse, ils le savaient tous les deux. Ludivine n'osait pas s'approcher, alors elle se tint en retrait, observant le corps frêle de Lily Potter. Du sang coulait de plusieurs plaies profondes, de nombreux bleus couvraient ses bras, ses jambes, son visage. Ce qui inquiétait surtout Ludivine, c'était la pâleur de sa peau, et elle n'eut pas besoin de toucher sa main pour savoir que sa température était dangereusement basse.

James serra la main de Lily avec plus de force, portant ses doigts sur la joue de sa sœur. Il n'y avait plus de délicatesse. L'inquiétude avait rendu les gestes de James brusques et imprécis.

— Réveille-toi, Lils ! dit-il dans un grincement de dents.

— Elle est inconsciente, Potter, dit Ludivine à voix basse pour ne pas le brusquer.

Mais James n'écoutait pas. Il ne voyait pas que la sorcière allongée n'était pas réelle, il ne regardait pas tout cela. Il se leva férocement, étouffant un bruit de colère avant de se mettre à fouiller sauvagement les tiroirs près de lui.

— Il faut l'aider, commençait-il à s'énerver, Hendell, aide-moi !

Mais Ludivine ne bougea pas. Au lieu de cela, elle continua d'observer le sorcier qui sortait tout un kit de soin magique d'un tiroir qu'il commença à éparpiller sur le lit pour voir ce qu'il contenait. Ses gestes étaient inexacts tandis qu'il faisait tomber par terre une potion qui s'explosa au sol. Il semblait confus, et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, Ludivine voyait James se faire dépasser par ses émotions. Il y avait une telle alerte, une telle détresse dans son regard, dans ses mouvements, qu'elle sentit son estomac se tordre de compassion.

— Potter, tu ne…

— Aide-moi, Hendell ! l'interrompit-il en examinant une autre fiole avec hésitation.

— Tu ne…

— Si tu ne m'aides pas, intima-t-il, au moins ne me dérange pas.

— JAMES SIRIUS POTTER !

Ludivine réalisa qu'elle avait crié lorsqu'elle croisa le regard surpris de James qui s'immobilisa en plein mouvement. La surprise fut aussitôt remplacée par de la froideur, presque du mépris. Il allait répliquer mais elle l'en empêcha, réduisant l'espace en eux avant d'attraper la fiole qu'il avait entre les mains.

— Elle n'est pas réelle, murmura-t-elle pour tenter de le raisonner.

— Tu n'en sais rien.

— C'est un monde alternatif, Potter !

— Ecoute, Hendell, dit James d'une voix sourde de menaces qui inquiéta Ludivine, je sais que tu es fille unique alors je ne te demande pas de comprendre. Mais, siffla-t-il en s'approchant dangereusement d'elle, ne reste pas sur mon chemin.

Il était implacable, avec son regard froid et ses épaules larges. Sans le réaliser, Ludivine se décala sur le côté mais son regard ne quitta pas un instant James qui récupérait la fiole et se précipitait de nouveau vers sa sœur.

Elle n'était pas vexée, ou du moins elle faisait tout pour ne pas l'être, mais elle n'avait jamais pensé se retrouver un jour intimidée par lui. Il fallut toute l'abnégation en elle pour aller au-delà de ses émotions et essayer de comprendre ce qu'il ressentait.

Devant ses yeux était allongée sa petite sœur, couverte de sang et de blessures, et elle pouvait ressentir la peine du sorcier à l'idée qu'elle ait pu être maltraitée et blessée. Seulement la détresse de James ne venait pas de là, parce qu'il savait très bien que la sorcière allongée devant lui n'était pas réelle. Et Ludivine comprit.

La détresse de James venait de l'impuissance qu'il ressentait à l'idée de ne pas avoir été présent pour sa petite sœur, à l'idée qu'elle ait pu souffrir et qu'il n'ait pas été là pour la défendre, pour la protéger, pour prendre le traumatisme comme il l'avait fait pour Albus plus jeune. Et panser les plaies de Lily, réelles ou non, était la seule façon pour lui de panser les siennes.

Ce fût cette réalisation, ou peut-être celle que rien ne pouvait davantage émotionnellement toucher James Potter que l'idée de n'avoir pas joué son rôle de grand frère, qui la poussa à attraper le flacon d'essence de dictame qu'il n'avait pas identifié pour prendre le relais.

Elle identifia toutes les plaies et y versa quelques gouttes. Elles se résorbèrent en quelques secondes. James, qui réalisait que Ludivine l'aidait et faisait un bien meilleur travail qu'elle avec les blessures, attrapa les bandages, et commença à couvrir les membres foulés.

Ils y passèrent une vingtaine de minutes. Aucun des deux ne parla, ils n'échangèrent pas un regard, chacun était concentré sur ce qu'il avait à faire.

Lorsque les plaies furent résorbées, les articulations bandées, les saignements nettoyés et les gonflements couverts de poches de froid, James s'autorisa enfin à se laisser tomber dans une chaise. Il posa sa tête entre ses mains, soufflant un grand coup, tandis que Ludivine s'asseyait à côté.

— Certaines peurs s'affrontent, d'autres se surmontent, cita James à voix basse. Ils m'ont mis face à mon plus grand traumatisme, mais également face à ma plus grande hantise, confia-t-il.

— Tu as parfaitement su répondre aux deux, le rassura Ludivine.

James leva un regard sur elle et elle sut, à son agitation, qu'il hésitait à dire quelque chose.

— Mes parents, confia-t-il en reposant son regard sur le corps de Lily, ont toujours su qu'ils voulaient plusieurs enfants. Mon père refusait que son ou ses enfants grandissent seuls comme il l'avait été. Alors quand ils m'ont eu, je n'étais pas leur miracle comme pour d'autres, j'étais « le premier ».

Ludivine écouta James s'exprimer, consciente que, comme elle, il y avait des choses dont il ne parlait jamais.

— Être le fils d'un héros, ce n'est rien face à la pression d'être l'aîné d'une famille si importante. Tu dois constamment renvoyer une image de personne respectable – pas de bêtise, pas un mot plus haut que l'autre, pas d'avis inutile –, de personne à respecter – ne pas faire confiance à n'importe qui, paraître inatteignable, montrer que l'on existe uniquement par soi-même –, et dont on respecte les proches – être suffisamment fort pour protéger les autres, toujours veiller sur eux, les faire passer avant soi.

James soupira, comme s'il réalisait ce qu'il était en train de confier à Ludivine. Il posa son regard sur elle, tentant de déchiffrer ce qu'elle pouvait bien penser. Mais ça ne l'arrêta pas, car il exprimait pour l'une des rares fois, ce qui avait toujours pesé sur ses épaules.

— J'ai grandi avec cette pression de devoir montrer l'exemple, de devoir veiller sur les autres et les protéger, elle fait partie de moi, continua-t-il avec plus d'irritation. Je me suis construit une solide carapace pour donner l'apparence que je suis tout ce que je t'ai listé. Et face à la réalisation qu'une telle chose pourrait arriver à ma petite sœur, j'ai paniqué.

— Tu n'as pas laissé la panique l'emporter, intervint Ludivine avec douceur, tu as fait ce que tu avais à faire.

— Tu m'y as aidé, sourit James.

— On est partenaires, Potter, je suis là pour t'aider.

Le regard que James posa sur elle n'était ni reconnaissant, ni chaleureux. C'était comme s'il la voyait pour la première fois. Dans un sens, c'était le cas. Jusqu'ici, il avait dû la voir selon plusieurs angles : la meilleure amie de son petit frère, l'adversaire de Quidditch, la sorcière fière et pénible du quotidien, sa meilleure option pour avancer dans ce concours. Et peut-être d'autres visions encore. Mais aujourd'hui, à cet instant, elle devenait une alliée, son alliée pour avancer face aux difficultés.

Ludivine le vit prendre une grande inspiration, et elle fit de même sous le regard profond du sorcier.

— Je ne voulais pas être désagréable, reprit-il.

— Ne t'en fais pas, dit-elle en balayant ses propos d'un revers de main, on réagit comme on le peut face à nos peurs.

— Quelle est la tienne ? demanda-t-il avec curiosité. Celle que tu dois surmonter.

— Je suppose qu'on le découvrira bien assez vite, marmonna-t-elle platement.

Il y avait un certain sadisme à les confronter à leurs traumatismes, à leurs pires cauchemars. Mais Ludivine supposait que c'était ce que le Ministère entendait par la puissance, qu'un sorcier puissant n'était pas celui qui maîtrisait parfaitement sa magie, mais celui qui identifiait ses peurs et était capable de les affronter. Et il n'y avait aucun doute dans son esprit que James Potter était un sorcier puissant.

L'oiseau réapparut une nouvelle fois. Il vint se positionner sur l'épaule de James avant de s'ouvrir pour laisser apparaître un écusson octogonal vert. Puis, il s'éleva de nouveau dans les airs, se dirigeant vers la sortie.

— Il veut qu'on le suive, dit Ludivine en se levant.

James soupira, posant un dernier regard sur le corps de sa sœur. Il fut pris d'une hésitation, mais s'avança finalement vers elle, embrassant son front avant de se diriger en foulées vers la porte de l'infirmerie.

Ludivine s'était déjà dirigée dans le couloir désertique. L'oiseau d'argent avançait rapidement, et ils comprirent que le temps imparti commençait dangereusement à s'écouler. Il ne restait plus qu'un écusson à trouver, et Ludivine sentit son cœur se serrer à l'idée d'aller à la rencontre de sa plus grande peur.

Ils s'engagèrent vers la cabane de Hagrid jusqu'au parc où l'oiseau arrêta son trajet en haut d'une colline.

Ludivine chercha un indice dans l'horizon. La forêt interdite s'étendait à perte de vue devant eux, très différente de celle qu'ils connaissaient. Elle semblait plus étendue, plus obscure, sous un ciel qui continuait de s'assombrir, et Ludivine se demanda si ce n'était pas un effet du temps qui s'écoulait.

Puis quelque chose attrapa son regard, un rayonnement, un réfléchissement à travers les arbres, qui la transporta. Sans le réaliser, elle dévalait maintenant la colline à une vitesse dont elle ne se serait jamais crue capable. Elle n'entendit pas James l'appeler, elle ne le vit pas la rattraper. Ludivine courait à en perdre haleine.

Ils atteignirent les premiers arbres, dans une tranche de la forêt qu'ils ne reconnurent pas. Elle comprit qu'elle n'existait pas en apercevant la source du rayonnement.

La clairière dans laquelle ils se trouvaient ne reflétait aucune sérénité, aucune joie. Les arbres étaient bas et feuillus, et si l'ambiance n'avait pas été si morose, Ludivine aurait pu en apprécier la vision.

Au milieu de ces arbres se tenait une pierre taillée en rectangle, imposante, avec une inscription métallique. La terre semblait avoir été remuée devant la pierre, mais de l'herbe avait depuis longtemps poussé par-dessus.

Devant cette vision, Ludivine se laissa tomber au sol, se retenant de ses mains. Elle sentait son cœur se serrer, son estomac se tordre, ses jambes vibrer sous l'émotion qui montait en elle.

— Hendell ? demanda James d'une voix hésitante tandis qu'il s'approchait de la pierre.

Mais elle ne l'entendait pas, elle ne le voyait pas. Elle n'avait pas quitté la pierre des yeux, et elle commençait à sentir sa tête bourdonner et ses yeux s'embuer.

James lisait l'inscription, cette inscription qui n'avait jamais existé mais qui semblait si réelle, qu'elle n'avait jamais vue mais qu'elle connaissait par cœur. ,Ces quelques mots qu'elle redoutait d'avoir un jour à former dans sa tête, « Johanne Chloé Hendell, née Leroy. Agent disparue en mission ».

— Hendell, répéta James d'une voix plus douce, parle-moi.

Ludivine n'était pas sûre de le vouloir. Ce qu'elle voyait n'était pas réel, mais le désarroi qu'elle ressentait l'était, tout comme cette boule au niveau de sa gorge qui retenait un sanglot.

Il y avait des choses dont Ludivine ne parlait jamais, des pensées qu'elle se refusait d'avoir, des douleurs qu'elle entassait dans un coin de son cœur, de la tristesse qu'elle n'avait plus la capacité de ressentir. C'était tout cela que cette pierre représentait, et c'était comme si son monde se réduisait en cendres.

Elle sentait qu'il était de plus en plus difficile pour elle d'avoir de réelles inspirations. Sa respiration s'accélérait elle perdait de nouveau le contrôle. Elle était comme plus tôt, sous l'eau, sans air ni secours.

Elle n'eut pas d'autre choix que de se confronter à James lorsque ce dernier s'agenouilla à côté d'elle et posa une main sur son épaule.

— Ce que tu vois, chuchota-t-il comme pour la sortir de ses songes, ce n'est pas la réalité.

Elle s'en fichait. Elle n'en avait rien à faire, qu'il s'agisse ou non de la réalité. Pour elle, rien n'était plus réel que cette angoisse qu'elle ressentait, qui lui disait qu'elle pourrait un jour perdre sa mère comme elle avait perdu son père. Ce jour-là, elle se retrouverait seule, comme elle l'avait toujours été depuis le jour où sa mère lui avait annoncé que son père ne rentrerait peut-être jamais à la maison et qu'elle lui avait expliqué pourquoi. Et jusqu'ici, il n'était en effet jamais reparu.

L'étau autour de sa gorge se resserrait et Ludivine n'avait aucune idée de la façon dont elle formerait ses prochains mots, si elle serait capable de parler à nouveau. Ses yeux n'avaient pas quitté la pierre, mais cette dernière n'était plus qu'une tâche dans son regard.

Elle prit conscience de ses larmes lorsqu'elle sentit les doigts de James les essuyer sur sa joue. Il la regardait avec une telle douceur, une telle inquiétude, que son cœur se serra un peu plus, mais non de douleur. Alors elle parla.

— Elle est tout ce qu'il me reste d'une famille, confia-t-elle d'une voix cassée par les sanglots qu'elle retenait.

James garda le silence, il ne savait pas quoi répondre. Comme elle n'avait pas pu comprendre la peine d'un frère aîné face aux blessures de sa cadette, il ne pouvait pas comprendre la solitude d'une fille unique qui n'avait déjà plus son père.

Pourtant, il restait là, une main maladroite sur son épaule, un regard compatissant sur elle. Cette pensée, autant que la peine qu'elle ressentait au niveau de son thorax, la poussa à se confier comme elle ne l'avait pas fait depuis des années.

— Mon père n'est jamais rentré d'une de ses missions d'exfiltration, expliqua-t-elle, et les souvenirs que j'ai de lui sont si flous ! C'est comme si mon esprit avait tout fait pour oublier ce qui pouvait se rapporter à lui, au lieu de conserver ces images.

— Ton père était espion ? demanda James prudemment, continuant lorsqu'elle hocha affirmativement. Que lui est-il arrivé ?

— Il s'est fait trahir par ses équipiers et n'est jamais rentré, expliqua Ludivine, le souffle court.

— Il rentrera peut-être un jour, la rassura James.

— Pas au bout de sept années. Ma mère cherche encore des réponses, mais elle ne le cherche plus lui.

Sa mère n'avait jamais laissé son histoire personnelle impacter son métier, même si ce dernier signifiait qu'elle pourrait, un jour, ne jamais rentrer à la maison. Comme son mari.

Johanne avait rejoint la Coordination, créée dans la confidence par le Ministère qui souhaitait avoir un organisme de renseignement extérieur après la chute de Voldemort. Le père de Ludivine, moldu, avait, lui, rejoint les services secrets extérieurs anglais. Ils avaient travaillé ensemble sur plusieurs missions avant de se marier.

Lorsque son père avait disparu au cours d'une mission, les services moldus n'avaient apporté aucune explication tangible. Alors sa mère était partie chercher la sienne. Il n'y avait aucune chance, après tout ce temps, que son père soit toujours en vie, mais Johanne n'avait jamais arrêté de chercher des réponses. C'était probablement ce qui la retenait de faire complètement son deuil.

La vie d'espion impliquait des sacrifices, et Ludivine avait le sentiment de les avoir tous connus. Elle avait perdu un membre de sa famille, n'avait connu que le secret, vivait dans l'inquiétude constante de se retrouver un jour seule.

Les larmes continuaient de couler sur son visage, mais malgré son regard embué, elle attrapa le regard profond de James. Il semblait comprendre tant de choses à son sujet. C'était comme si la méfiance, l'hostilité de Ludivine, son agressivité ponctuelle prenaient sens et elle ne doutait pas que, comme elle dans l'infirmerie, il réalisait qu'ils n'étaient pas si différents que cela.

Ce fut peut-être pour cette raison qu'il s'autorisa à se pencher vers elle et lui attraper délicatement la main.

— Ça ne veut pas dire que ça t'arrivera, murmura-t-il avec douceur.

— Je prends toutes les précautions pour.

C'était la première fois qu'elle l'admettait à haute voix. Ludivine se fermait aux autres par peur de se faire trahir, par peur d'être déçue, par peur d'avoir un jour la confirmation qu'il valait mieux rester seul pour ne pas être blessé.

Peut-être qu'à ce moment, elle réalisait qu'elle avait réellement accordé sa confiance à James, car les larmes se mirent à couler de nouveau sur ses joues et un sanglot s'étrangla dans sa gorge mais elle continua de parler.

— J'ai peur de me retrouver seule, avoua-t-elle à bout de souffle, j'ai peur d'un jour avoir à pleurer ma mère et ne pas savoir vers qui me tourner. J'ai…

Elle s'interrompit, expirant un grand coup pour calmer ses émotions. Cette pierre éveillait tant de craintes qu'elle ne parvenait pas à surmonter, tant d'inquiétudes qu'elle refusait d'admettre et qu'elle faisait tout pour bannir de son esprit, tant d'obstacles qu'elle s'assurait d'empiler entre le reste du monde et elle. Tout pour ne pas souffrir.

Et elle détesta le ministre de la Magie, l'auror Robards, ou encore la directrice McGonagall pour lui faire admettre cela. Une fraction d'instant, elle détesta James pour assister à sa démonstration de faiblesse. Mais peut-être que tout se trouvait dans cet instant justement, où elle acceptait d'admettre ses peurs et ses faiblesses. Peut-être saurait-elle faire de ces faiblesses une force.

— J'ai peur de ne pas être à la hauteur, se força-t-elle à formuler en fuyant le regard de James, et que les gens que j'aime me quittent parce que je n'aurais pas fait suffisamment, parce que je n'aurais pas été suffisamment.

James resta silencieux, hésitant sur sa réponse. Il n'y avait cependant rien à dire, ils le savaient tous les deux.

Au lieu de cela, il réduisit l'espace entre eux et passa ses bras autour des épaules de Ludivine. Comme leur baiser un peu plus tôt, ce câlin n'était pas un geste d'affection, il n'y avait aucune douceur. C'était un geste de survie ! Il visait à montrer à Ludivine que dans ses pires moments de doute, dans la réalisation de ses pires craintes, il pouvait être une personne vers qui se tourner, son allié.

— Pott…

— Je ne peux pas prétendre comprendre ta peine, avoua-t-il, car je suis entouré d'une famille unie et étendue. Mais je comprends cette solitude, qui t'interroge sur ce que tu as à donner et ce que tu dois recevoir des autres. Et je pense que tes barrières te protègent, mais te feront également souffrir.

— Je viens de t'expl…

— Ton histoire familiale, reprit-il en jetant un regard à la dalle de pierre, a construit qui tu es. Et tu es peut-être la sorcière la plus pénible de Grande Bretagne, dit-il avec un sourire, mais tu as parfaitement su t'entourer de gens qui t'aiment et en qui tu peux et dois avoir confiance.

Un silence s'installa, durant lequel James lui porta un regard si pénétrant qu'elle se demanda s'il parvenait à lire ce qui se cachait au plus profond de son esprit et son cœur. Alors elle se permit de poser une question qu'elle n'aurait jamais imaginé voir quitter ses lèvres.

— Est-ce que tu comptes parmi ces personnes ?

— Ça, sourit James avec affection en essuyant une larme sur sa joue, c'est à toi de me le dire.

Ludivine sentit ses joues chauffer. James ne fit aucun mouvement vers elle. Il se contenta de la fixer, et elle sut qu'il ne ferait aucun geste envers elle. Ce n'était pas à lui de le faire.

Ludivine hésitait. Elle aurait aimé prendre le sorcier dans ses bras, nicher son visage dans sa nuque, se protéger du reste du monde avec son corps. Mais elle n'en était pas capable. Il y avait des choses qu'elle n'était pas encore en mesure d'admettre, même à elle-même.

Alors elle se contenta d'un sourire affectueux et reconnaissant tandis que l'oiseau se frayait un chemin pour se poser au-dessus d'eux. Lorsqu'il ouvrit sa serre, Ludivine attrapa l'écusson octogonal de couleur rouge qui en tomba.

— On les a toutes, souffla-t-elle.

— Ça tombe bien, sourit James, le temps imparti est écoulé.

Et sur ces mots, le décor autour d'eux changea. Les arbres disparurent, la tombe s'effaça comme un mauvais rêve, et ils se relevèrent parmi une centaine de sorciers qui réalisaient, comme eux, qu'ils n'étaient plus dans ce monde alternatif.

D'un regard circulaire, Ludivine comprit que nombre d'entre eux avaient souffert de leur affrontement avec leurs peurs. Il n'y avait aucune animation, aucune excitation à l'idée d'avoir fini cette épreuve. Elle remarqua quelques sorciers prostrés, immobiles, plongés dans leurs pensées. D'autres chuchotaient entre eux, comme s'ils ne voulaient pas que les autres les entendent, comme s'ils ne voulaient pas s'entendre eux-mêmes.

Puis, une pensée la traversa en remarquant une sorcière pleurer. Scorpius. Elle savait que les démons de son ami étaient multiples ces derniers temps. Ludivine signifia à James d'un regard qu'elle revenait rapidement avant de regarder hâtivement autour d'elle.

Lorsqu'elle repéra Scorpius, assis au sol avec Acca qui avait posé son front sur son épaule, les yeux fermés, elle se sentit voler jusqu'à eux. Elle posa ses deux genoux au sol et attrapa la main de Scorpius.

— Je vais bien, Lud, lui dit-il avant qu'elle n'ait pu dire quoi que ce soit. C'était quelque chose que je devais voir.

— Tu sais que ce n'est pas réel.

— Oh les larmes étaient réelles, sourit-il, mais j'étais bien accompagné.

Ludivine sourit de soulagement, échangeant un regard entendu avec Acca qui avait relevé la tête et lui souriait avec douceur. Aussi étrange que cela puisse paraître, Ludivine n'était pas inquiète pour Acca. Elle avait une idée des démons de cette dernière, similaires aux siens, et elle savait que son amie les gérait depuis toute petite, refusant de les fuir comme Ludivine l'avait fait.

Fred et William s'approchèrent d'eux, ainsi que James, d'un pas désinvolte. Il ne souhaitait pas montrer que cette épreuve l'avait affecté, et Ludivine ne put retenir un sourire. Elle avait vu les peurs les plus profondes de James Potter, elle l'avait vu les affronter mais également les subir. Alors elle savait que l'air débonnaire qu'il affichait à cet instant n'était qu'une grande façade.

Les trois sorciers échangèrent un regard entendu, comme s'ils s'assuraient que chacun allait bien. Malgré leur silence, ils hochèrent tous les trois de la tête.

Ludivine voulut dire quelque chose à James lorsque leurs regards se croisèrent mais elle n'en eut pas le temps car une bourrasque de cheveux blonds s'agita devant ses yeux avant qu'elle ne se trouve enserrée de bras frêles mais puissants.

— Je suis contente de te voir, murmura Liz dans son oreille.

— Et moi de constater que tu es toujours bien plus solide que tu ne le laisses paraître, sourit Ludivine tandis que Liz rigolait avant de la lâcher et de se tourner vers Acca qui se relevait.

— Jeunes gens, s'exprima l'auror Robards après avoir appliqué un sortilège d'amplificatum, cette deuxième épreuve est terminée.

Les participants se tournèrent vers l'estrade où se tenaient le corps professoral et les agents du ministère.

— Cette épreuve a été particulièrement intense pour la plupart d'entre vous, reprit l'auror d'un ton bienveillant. Certains sorciers fuient leurs peurs toute leur vie jusqu'à leur mort, ce n'est pas votre cas. Pour cela, je vous salue. Certains d'entre vous ressortiront de cette journée avec des séquelles. Néanmoins, continua-t-il d'une voix plus forte, je peux vous assurer qu'elle vous servira un jour. En situation difficile, vous saurez surmonter la terreur, imaginer l'inimaginable et rester fort. Vous sentirez votre monde s'écrouler, mais vous continuerez à avancer.

Ludivine pensa au moment où elle avait réalisé qu'elle serait obligée de chuter du pont, à sa chute, ou encore à la vision de cette tombe qui pouvait détruire tout ce qu'elle était. Elle avait mis des mots sur ce qu'elle n'avait jamais avoué, avait exprimé à voix haute ce qu'elle enfouissait au fond d'elle. Peut-être que cela lui servirait un jour. Peut-être.

— Nombre d'entre vous ont récupéré des écussons, à chaque fois qu'ils ont affronté ou avoué une peur. Pour cela, je vous félicite sincèrement. Le système de points n'en sera pas modifié, vous conservez la place que vous aviez auparavant. Néanmoins, pour chaque écusson récupéré, un indice non négligeable vous sera attribué pour la troisième épreuve.

Plusieurs sorciers échangèrent un regard curieux, il était évident que personne ne comprenait réellement les propos de l'auror. Mais ce dernier semblait se délecter de cette confusion.

— Dans nos métiers, reprit-il, nous avons plus souvent des questions que leurs réponses. Tout vient à temps. Et jeunes gens, conclut-il avec malice, laissez-moi vous dire que vous serez heureux d'avoir affronté vos peurs quand viendra la troisième épreuve. Félicitations à tous.

Un silence s'installa tandis que l'auror descendait de l'estrade et que les agents se mettaient à redistribuer les baguettes.

Quatre écussons, pensa Ludivine, quatre avantages. James et elle restaient premiers, et ils faisaient partie des équipes avec le plus d'indices. C'était une victoire, mais elle n'en avait pas le goût. Elle ne parvenait pas à se réjouir de la situation, mais elle se doutait qu'elle aurait encore le contrecoup de ce qu'elle venait de vivre durant plusieurs jours.

Son regard croisa celui de Logan Rowle, qui la fixait d'un regard neutre, et elle sentit un malaise la gagner. Elle n'eut cependant pas le temps d'y réfléchir car Acca se tournait vers elle avec un regard déterminé.

— Je viens de voir ma mère me hurler dessus parce que j'avais été trop faible durant une mission tandis qu'elle couvrait de terre le corps de mon père. Autant te dire que j'ai besoin d'oublier tout ce que je viens de traverser.

— Preneuse de l'oubli sans fin, marmonna Liz.

Ludivine hocha la tête, approuvant sans hésitation. Elle allait leur proposer de s'éclipser à Pré-au-Lard, mais elle se tut à la pensée des événements de la semaine précédente. C'était sans compter sur Scorpius.

— Albus et moi avons ce qu'il faut dans notre dortoir, les informa-t-il, si vous voulez noyer vos soucis dans une salle de la tour d'Astronomie.

Acca poussa une exclamation de contentement et Scorpius échangea un regard entendu avec Ludivine tandis qu'un sourire espiègle s'installait sur ses lèvres.

— Je vais en parler à Al, dit-il en s'éloignant.

Lorsque Acca et Liz suggérèrent de retourner au château, suivies par Fred, Ludivine se tourna vers James. Et elle se fit violence pour s'approcher de lui.

— Tu as été incroyable durant cette épreuve, Potter, lui dit-elle timidement.

— Je te renvoie la remarque, Hendell.

Ludivine cacha son rougissement en détournant la tête. Devant eux, Fred tentait de faire rire Liz et le sourire de Ludivine se renforça.

— Je suis désolé, Hendell, reprit James.

— Pourquoi donc ?

— Pour ton père, souffla-t-il avec douceur, et ce que ta famille a traversé.

Ludivine sentit son cœur se serrer. Elle réalisait à cet instant que James faisait maintenant partie de ces rares personnes qui savaient tout d'elle. L'espace d'un instant, elle se demanda si elle pouvait lui faire confiance, mais le regard empathique qu'il avait posé sur elle lui donna une première réponse.

— Merci, Potter.

Le sourire de James était sincère, et elle ne put retenir un rougissement devant l'intensité de son regard.

— On en a beaucoup appris l'un sur l'autre aujourd'hui, lui dit-il.

— Tu fais étonnamment partie des quelques personnes qui savent tout de moi, sourit Ludivine.

— Oh, je suis sûr que j'en ai encore beaucoup à apprendre, répondit-il avec taquinerie.

— Peut-être bien.

Le sourire qu'ils échangèrent était complice, rempli d'une connivence nouvelle. Ludivine se sentait fragile, consciente que l'épreuve l'avait secouée, réveillant des émotions qu'elle avait tant de fois enfouies au plus profond d'elle. Pourtant, le sourire de James la rassurait. Elle sentait qu'ils pouvaient remporter ce concours et aller au bout de leur objectif respectif.

Et quand elle constata qu'Albus l'attendait près de la cheminée de la salle commune, et qu'il ouvrit les bras en la voyant s'approcher, elle s'y précipita sans réfléchir. Il lui murmura combien il était fier d'elle, et Ludivine autorisa quelques larmes à couler qu'il fit semblant de ne pas voir, de ne pas sentir dans son cou tandis qu'il resserrait son étreinte.

La seule chose dont elle était réellement sûre, à cet instant, était qu'elle était loin d'être seule.