Chapitre 17 – Ce qui marche et ce qui marque

« C'est arrivé hier soir », lut-elle d'un œil rapide. « Plusieurs sorciers ont attaqué le ministère de la Magie. Selon nos sources présentes sur le terrain, ces sorciers sont connus des forces magiques pour avoir anciennement participé à la guerre aux côtés du Seigneur des Ténèbres. L'attaque, bien différente des précédentes dans son mode opératoire et ses revendications, vient toutefois confirmer nos soupçons : les Mangemorts sont de retour. Heureusement, le Survivant était présent, ainsi que quelques aurors qui auront réussi à contrer l'attaque. »

Ludivine sentit l'inquiétude la gagner tandis qu'elle sautait plusieurs paragraphes.

« L'état du survivant reste incertain et nous attendons des nouvelles de Ste Mangouste où le Chef du Bureau des Aurors a été emmené en urgence. ».

Cette fois-ci, Ludivine sentit l'air se couper dans sa gorge. Son premier réflexe fut de dévaler les escaliers de son dortoir pour foncer dans celui d'Albus et Scorpius.

Ignorant l'odeur d'alcool fermenté qui régnait dans la pièce non éclairée, elle s'agenouilla près du lit d'Albus qu'elle secoua violemment. Paniqué, le sorcier bondit de son lit, tirant sa baguette de sous son oreiller avant d'essayer de comprendre ce qu'il se passait. Ce ne fut qu'une fois qu'il la reconnut qu'il émit une expiration de soulagement.

— Putain, Lud, marmonna-t-il en passant une main dans ses cheveux, que fais-tu ici ?

Elle ne répondit pas, tendant le journal à Albus. Ses yeux s'habituant à la noirceur de la pièce, elle réalisait que le sorcier était torse nu. Pour la première fois, elle se sentit gênée d'observer son meilleur ami tandis que des flashs incompréhensibles de la veille se bousculaient dans son esprit, et elle se demanda depuis quand elle faisait attention à de tels détails.

— Ils ne nous apprennent rien de plus, soupira Albus en lui rendant le journal.

— Tu étais au courant ? demanda-t-elle avec étonnement.

Albus l'observa avec suspicion avant d'approcher son visage d'elle. Devant sa réaction, Ludivine sut qu'elle ignorait une information capitale.

— Tu te souviens de quoi de la soirée d'hier ?

— Pourquoi ça ? demanda-t-elle en remerciant Merlin qu'Albus ne voie pas son rougissement dans le noir.

— La soirée a été interrompue parce qu'Emily Brive a reçu un flash hibou de sa mère, lui expliqua-t-il sans perdre son regard sceptique. Elle lui annonçait que le ministère était attaqué.

Un éclair de lucidité la traversa, se remémorant certaines scènes de la veille. James qui se tenait à quelques centimètres d'elle, la foule qui lui semblait lointaine, le tissu de la tapisserie dans son dos. Et les lèvres de James. Sur les siennes.

Comment avait-elle pu oublier ? Elle revoyait maintenant James rompre leur baiser. Elle le revoyait, haletant, tentant de calmer sa respiration saccadée. Elle se revoyait, hagarde, tentant de réaliser ce qu'il venait de se passer. Elle le revoyait, hésitant, cherchant ses mots, vrillant ses iris noisette sur son visage. Il l'avait regardé avec tellement de tendresse, mais également de confusion. Elle le revoyait, indécis, ouvrant la bouche pour s'exprimer et mettre des mots sur ce qu'ils venaient de partager.

Il avait commencé à parler, avant d'être interrompu par William qui avait posé une main sur son épaule. Il avait posé un regard soupçonneux sur eux tandis que l'expression de James se fermait et qu'elle pinçait ses propres lèvres. Il n'avait cependant fait aucun commentaire sur l'atmosphère chargée.

— Le ministère a été attaqué, avait indiqué William d'un regard appuyé.

Le corps de James s'était tendu avant de suivre William vers le centre de la pièce où Emily Brive lisait la lettre qu'elle avait reçue. Ludivine aurait pu rester plantée au même endroit durant des heures si James n'était pas revenu sur ses pas, l'interrogeant du regard avant d'attraper son poignet pour la tirer au centre.

L'ambiance festive avait disparu. Ludivine avait parcouru les visages inquiets de ses camarades, réunis en cercle. Elle avait ressenti un nouveau sentiment d'insécurité trancher l'air tandis que les derniers mots de Brive expliquaient que plusieurs aurors, dont Harry Potter, étaient emmenés à Ste Mangouste.

Albus avait passé une main dans ses cheveux, lâchant un juron de colère tandis que Lily avait poussé un cri de surprise. Fred s'était dirigé vers elle, l'attrapant par les épaules pour la rassurer tandis qu'à côté de Ludivine, James s'était raidi. Des murmures avaient commencé à s'élever et les images dans son esprit étaient devenues floues.

Elle se souvenait toutefois avoir discrètement posé sa main sur le poignet de James. Ce dernier avait vrillé un regard glacial sur elle, qu'elle aurait pris pour elle s'il n'avait pas porté son autre main sur la sienne, la serrant une seconde avant de se diriger vers sa petite sœur qu'il enserra de ses bras.

— Tu ne te souviens pas ? demanda Albus en la sortant de ses pensées.

— Ça commence à me revenir, marmonna-t-elle.

— Je vais me doucher, lui signala-t-il en se levant. On se retrouve dans la salle commune ensuite si tu veux.

Ludivine hocha la tête et sortit du dortoir, évitant le regard de son meilleur ami. Elle se dirigea vers un canapé dans lequel elle s'enfonça confortablement. Certains flashs de la soirée commençaient effectivement à lui revenir par vague.

Le vif-pong. Albus qui flirte avec Acca. Scorpius qui rougit. Elle qui danse. Le regard froid de James. James qui l'éloigne de la piste. James qui l'embrasse, elle qui l'embrasse.

Elle sentit une vague de chaleur lui monter aux joues et son estomac se tordre d'émotion. C'était de l'envie qu'elle avait ressenti, du désir lorsque James lui avait montré une ardeur et une passion qui l'avaient enivrée. Étourdie au milieu de toutes ces émotions nouvelles qu'elle découvrait, qu'elle réalisait, Ludivine était perdue.

Après tant de temps à côtoyer le sorcier, elle n'avait compris qu'hier ce sentiment qui la prenait depuis un moment à chaque fois qu'il se trouvait trop près d'elle, à chaque fois qu'il avait un geste affectueux envers elle, à chaque fois qu'il posait ses iris noisette sur elle. Elle était attirée par James Potter, et elle était atterrée de cette découverte.

Elle ferma les yeux, se rejouant une nouvelle fois les quelques moments dont elle se souvenait. Elle réalisa qu'elle s'était endormie quand elle sentit des doigts caresser sa joue avec délicatesse.

— Ma Lud, entendit-elle.

Elle sentit quelques gouttes d'eau lui chatouiller le front, alors elle ouvrit les yeux. Albus portait sur elle un regard éveillé et alerte, tandis que Scorpius s'installait dans un fauteuil, les yeux à moitié clos.

— Raconte-moi tout, demanda-t-elle tandis qu'Albus s'installait à côté d'elle.

— Des Mangemorts profitent de l'inquiétude générale pour semer un peu plus la panique, commença-t-il, et certains d'entre eux ont tenté d'attaquer le ministère hier soir.

— Il étaient nombreux ?

— Une petite dizaine, selon Brive et la Gazette, mais ils ont réussi à n'en identifier que trois.

— Ton père est blessé ? osa-t-elle demander.

Le visage d'Albus se ferma aussitôt, et les muscles de son corps se tendirent. Ludivine n'avait pas besoin d'une réponse formulée, voulant simplement s'assurer qu'Albus n'était pas trop affecté, et sa réaction parlait pour lui. Le regard qu'il posa sur elle était inquiet, mortifié.

— On attend de savoir à quel point, se contenta-t-il de répondre.

— Tu es inquiet, constata-t-elle platement.

— Tant que l'on n'a pas plus d'information, je m'efforce de ne pas l'être, répondit-il en haussant les épaules.

Ludivine refusait d'imaginer ce qu'elle ressentirait à sa place. Elle savait toutefois ce dont elle aurait besoin.

— Je suis sûre qu'il va bien, répondit-elle d'un ton qui se voulait rassurant.

— Ce n'est pas la première fois que mon père finit à Ste Mangouste, sourit Albus.

Ludivine lui rendit son sourire. Scorpius, qui était resté silencieux jusque-là, les écoutant les yeux fermés, intervint.

— Les journaux vont remettre les événements des derniers mois sur le dos des Mangemorts, soupira-t-il. Leur discours est bien différent de celui de septembre.

— Tu en es sûr ? demanda Albus.

— La Gazette a déjà commencé, répondit Scorpius en montrant le journal que Ludivine avait reçu, et il est plus simple de remettre la faute sur une menace que l'on a identifiée et déjà battue, c'est plus rassurant pour la population.

— Et qu'est-ce que ça change ? demanda Ludivine.

— Je te laisserai constater par toi-même les regards que l'on me lancera aujourd'hui, argua Scorpius en se levant de son fauteuil.

Ludivine resta silencieuse, fronçant les sourcils tandis qu'Albus et Scorpius se mettaient d'accord pour prendre leur petit-déjeuner dans les cuisines afin d'éviter les curieux.

C'était comme s'ils connaissaient un monde qu'elle ignorait. Les regards curieux en direction des Potter, les regards méfiants en direction des enfants d'anciens partisans. Ludivine avait grandi trop éloignée de ces mœurs pour les comprendre. Elle savait cependant qu'aucun Mangemort n'avait agi depuis des années, et la revendication des sorciers qui avaient attaqué une école maternelle en septembre, proclamant prendre le flambeau des Mangemorts, n'avait pas été prise au sérieux.

Était-il possible qu'on remette en effet tous les récents évènements sur les Mangemorts ? Pouvait-on changer un discours aussi facilement, en assumant certaines choses qui ne faisaient pas sens ? Elle supposait que oui, au regard inquiet d'Albus et Scorpius. Comme ce dernier venait de le dire, n'était-ce pas plus simple pour chacun de croire une absurdité rassurante que la réalité inquiétante ? Ludivine soupira. Elle ne connaissait pas suffisamment la géopolitique magique pour la comprendre.

Les couloirs commençaient à se remplir lorsqu'ils se mirent en chemin, et Ludivine constatait déjà les quelques regards dans leur direction.

— Ça va jaser toute la journée, marmonna-t-elle.

— Ne t'inquiète pas, lui dit Albus, personne n'a attendu cette attaque pour le faire.

Ils s'aperçurent rapidement qu'ils n'étaient pas les seuls à avoir eu l'idée de se réfugier dans les cuisines. Lily était assise à l'une des tables, en compagnie de ses cousines, Rose et Roxanne. A sa peau métissée, Ludivine supposa qu'il s'agissait de la sœur de Fred, dont elle avait plusieurs fois entendu parler, notamment pour sa langue bien trempée.

Les trois sorcières interrompirent leur discussion lorsqu'ils s'approchèrent, les dévisageant.

— Ne vous gênez pas pour nous, sourit vaguement Albus en passant un bras autour des épaules de Lily.

— Des nouvelles ? demanda cette dernière en touchant sa boucle d'oreille par nervosité.

— Pas de mon côté, répondit Albus en haussant les épaules, peut-être que James en saura plus.

— C'est justement lui qu'on attend, pointa Rose en lisant le journal qu'elle tenait dans ses mains.

— James en sait toujours plus, marmonna Lily en même temps que Rose.

Comme si une pensée venait de lui traverser l'esprit, Lily posa son regard sur Ludivine qui se ferma. C'était la première fois qu'elle avait une quelconque interaction avec la sorcière depuis la fois où elle lui avait aboyé au visage avant de partir en furie, et son entourage lui avait suffisamment souligné l'excès de sa réaction pour qu'elle se sente gênée. Mais il n'y avait aucune animosité dans le regard de Lily qui lui fit un sourire triste, auquel elle répondit avec timidité.

Lily, et vraisemblablement Roxane à la façon dont elle pianotait ses ongles sur le bois de la table, semblaient plus inquiètes qu'Albus. Quant à Rose, son attention était tournée vers l'article de la Gazette, à la recherche d'un quelconque indice supplémentaire.

— Maudite Gazette, vociféra-t-elle, ils ne prennent pas le temps de rassembler tous les éléments avant de les partager.

— Ils veulent juste être les premiers à annoncer la nouvelle, intervint Scorpius.

— Et bien c'est du mauvais journalisme ! siffla Rose en reposant le journal sur la table avant de se tourner vers les trois Serpentard d'un air exaspéré.

Scorpius ne retint pas un sourire amusé, et Ludivine se souvint ! Le geste doux de Rose la veille, le rougissement de Scorpius, son regard paniqué dès qu'il avait réalisé qu'elle avait compris. Comment avait-elle pu oublier ! Scorpius dut comprendre ce qu'il se passait dans sa tête, car il lui jeta un regard préventif, la dissuadant de dire ou faire quoi que ce soit qui pourrait le trahir.

— Cette attente m'exaspère ! s'exclama Lily en tapant le poing sur la table tandis que de la nourriture apparaissait devant eux.

A cet instant, le portrait s'ouvrit, laissant apparaître James et Fred qui avançaient vers eux d'un pas déterminé.

La vision du sorcier troubla Ludivine qui se surprit à vouloir savoir s'il l'avait vue. Elle resta immobile, ne bougeant pas d'un cil tandis qu'il s'approchait. Les sourcils froncés et la mine inquiète, il semblait nerveux.

— Jamie ! s'exclama Lily avec enthousiasme.

Le concerné répondit par un sourire tendre envers sa sœur avant de se tourner vers Rose, ignorant la nourriture qui continuait d'apparaître et Fred qui commençait déjà à se servir.

— Rose, l'interpella-t-il, aurais-tu eu des nouvelles de ta mère ?

— Aucune, soupira Rose, elle ne devrait pas tarder à le faire.

— Des nouvelles de maman ? demanda Albus.

— Elle doit être auprès de papa, grinça James en s'installant sur le banc tandis que Fred remplissait son assiette de muffins, mais on a reçu quelques lignes de la part d'oncle George.

— Il dit que Harry s'en remettra, informa Fred la bouche pleine de haricots blancs. La Gazette a largement exagéré.

Un soulagement parcourut l'ensemble des sorciers. Un juron corsé franchit les lèvres de Rose en direction du journal tandis qu'Albus échangeait un sourire avec Lily. Cette dernière remarqua cependant l'inquiétude de James qui n'avait toujours pas desserré la mâchoire.

— Qu'est-ce qui te tracasse, Jamie ? demanda-t-elle.

Tous les regards se portèrent sur lui, et sa mâchoire se crispa un peu plus à l'idée qu'on devine son inquiétude. Il parcourut silencieusement le visage de chacun jusqu'à poser son regard sur Ludivine. C'était comme s'il remarquait sa présence pour la première fois, et elle se demanda si son cerveau ne lui jouait pas des tours en voyant le regard du sorcier s'adoucir imperceptiblement. Une fois qu'il la remarqua, James ne la quitta plus des yeux.

— Vous avez dû le lire, reprit-il, ce sont des Mangemorts qui ont attaqué.

— Qu'est-ce que ça change ? demanda Albus nonchalamment.

— Ce n'est pas la première fois qu'ils tentent de se reconstituer, compléta Lily en haussant les épaules.

James resta silencieux, toute son attention était portée sur Ludivine, il ne voyait qu'elle. Gênée par l'intensité de son regard, elle détourna les yeux pour les poser sur la première personne qu'elle croisa, Roxanne qui observait silencieusement son cousin. Elle semblait néanmoins comprendre où James voulait en venir.

— Ce n'est pas le ministère qu'ils attaquaient, dit-elle dans un souffle.

— En effet, confirma James, ils avaient une cible bien précise, papa.

— Il a déjà été la cible d'attaques, marmonna Lily qui tentait d'atténuer leurs propos.

— Pas par des Mangemorts depuis au moins dix ans, Lils.

— Ils profitent de la cohue dans le monde sorcier pour poursuivre leur vendetta, intervint Fred.

— Et leur vendetta a pour nom Potter, renchérit James.

Un silence s'installa, et le soulagement partagé auparavant venait de disparaître. Lily se mordit la lèvre tandis qu'Albus passait une main dans ses cheveux.

De son côté, Ludivine ne put s'empêcher de se sentir de trop, contrairement à Scorpius qui restait impassible. Elle était surprise par l'habitude qui se retranscrivait dans leur échange. Discuter des menaces pour leur famille était-il si commun ?

— On a tenté d'aller voir McGo pour en savoir plus, expliqua Fred, mais elle était occupée.

— On a envoyé un courrier à chaque membre de la famille mais seul oncle George nous a répondu pour le moment, compléta James.

— Neville doit bien savoir quelque chose ! s'exclama Rose.

Le regard de James s'illumina et il se maudit de ne pas y avoir pensé plus tôt. Il échangea un regard avec Albus qui hocha la tête avant de se lever, signifiant à tout le monde qu'il allait soudoyer des informations auprès du professeur Slughorn. Quant à James, il fit signe à Fred de se lever. Ils allaient à la recherche de leur directeur de maison.

Ludivine vit les trois sorciers s'éloigner d'un pas résolu, sans autre regard envers elle ou le reste de leur famille, et ses yeux ne quittèrent pas le dos de James. Ce dos qu'il avait tourné sans une pensée pour elle, l'oubliant devant ses problèmes. Elle ne put rester à sa place.

Sans le réaliser, elle avait bondi, se dirigeant d'un pas rapide vers le portrait qui allait se refermer.

— Potter !

Albus n'était déjà plus dans les parages lorsqu'elle mit un pied dans le couloir. Elle vit James s'arrêter et échanger quelques mots avec Fred. Ce dernier sourit avec amusement, portant son regard sur elle un instant avant de s'éloigner. Ce ne fut qu'une fois qu'il changea de couloir que James se tourna vers Ludivine, et elle pouvait sentir sa réticence.

— Peut-on parler plus tard, Hendell ? la pressa-t-il.

Ludivine cacha autant que possible son trouble face à sa distance. Les mains dans les poches, il s'agitait sur ses deux jambes, comme incapable de rester en place. Il était nerveux, mais Ludivine était surtout perturbée par son regard inhabituellement fuyant.

— Je voulais savoir comment tu allais, murmura-t-elle sur un ton hésitant.

— On ne peut mieux ! grinça James avec sarcasme. Hier, je me pensais le roi du monde en franchissant enfin le pas avec la fille qui me plaît et maintenant, je ne suis qu'un adolescent impuissant alors que ma famille est la cible d'une menace vieille d'au moins vingt ans !

Ludivine sentit l'air se couper dans sa gorge, et James sembla réaliser ce qu'il venait de dire car il se figea, fermant les yeux tout en se pinçant l'arête du nez avant de lui jeter un regard en biais. Il n'avait certainement pas prévu de partager de tels sentiments, mais Ludivine ne sut comment les interpréter. Le comportement inhabituel du sorcier, en plus de la confusion qu'elle ressentait depuis qu'elle avait posé son regard sur lui ce matin, renforçait le malaise qui l'habitait.

— Est-ce que je peux faire quelque chose ? demanda-t-elle toutefois, consciente qu'elle ouvrait la porte à un rejet potentiel.

— Pas vraiment, répondit James en haussant les épaules en s'approchant toutefois d'elle, tout ça ne te concerne pas et ce serait égoïste de ma part de t'y impliquer.

A cause d'un simple baiser, il ne l'avait pas dit, mais elle aurait juré l'avoir tout de même entendu. Elle savait qu'il n'y avait pas de mal dans ses propos, mais elle sentait une vague de honte la parcourir. Alors ce fut avec surprise que les prochains mots sortirent.

— On est une équipe, Potter.

— Tu connais mes plus grandes peurs, sourit tristement James en portant un doigt sur sa joue, mais face à elles, je suis seul.

Cette fois-ci, Ludivine se ferma. Le toucher de James ne parvenait pas à compenser la façon dont ses mots la piquèrent à un endroit très particulier. Elle sentait son estomac se contracter, et elle commençait à se demander ce qu'elle faisait ici, à se tourner en ridicule. Il fallait qu'elle y mette un terme.

Elle entendit le portrait s'ouvrir derrière elle, réalisant que leur échange prenait fin alors que James reculait d'un pas, le visage fermé.

— Désolé, Hendell, lui dit-il sur un ton distant, ce n'est juste pas le bon moment.

Pas le bon moment. Parlait-il de cette discussion ou de ce qu'il s'était passé entre eux ? Le sourire d'excuse de James et la façon dont il tourna vivement les talons lui apportèrent une réponse. Ludivine sentait sa poitrine se serrer d'émotion tandis qu'une main chaude se posait sur son épaule, qu'elle reconnut comme celle de Scorpius.

— Scorp, marmonna-t-elle d'une voix étranglée.

— Raconte-moi, murmura-t-il en passant délicatement son bras autour de ses épaules.

— On s'est embrassés, avoua-t-elle d'une voix faible.

Scorpius n'était pas surpris et elle se demanda s'il savait des choses qu'elle ignorait. Elle eut un sourire triste, destiné à elle-même. Face à l'émotion qui la prenait aux tripes devant le comportement distant de James, elle réalisait qu'il y avait certainement beaucoup de choses qu'elle ignorait, même à son propre sujet.

— Ça avait une signification particulière pour toi ? demanda Scorpius avec prudence.

— Je ne sais pas.

C'était un mensonge, et Scorpius eut l'empathie de ne rien dire, de ne faire aucun commentaire. Il posa un regard doux sur elle, la couvant de ses yeux bleus, et Ludivine sentit tout de suite ses muscles se détendre.

— C'est une situation de crise, Lud, lui dit-il doucement.

— Je…, hésita Ludivine avant de finalement murmurer, il m'a ignorée.

— Dans une telle situation, c'est James qui pilote tout, continua Scorpius. Tout ce qui compte à cet instant, c'est de savoir comment va leur père. Il ne faut pas le prendre pour toi. D'autant plus, ajouta-t-il dans un sourire, qu'il avait les yeux rivés sur toi dans les cuisines.

Ludivine pinça les lèvres, silencieuse. Scorpius avait raison, mais elle ne souhaitait pas le reconnaître. Elle ne souhaitait pas non plus essayer de comprendre James. Elle ne se concentrait que sur cette peine étrange qu'elle ressentait.

— Laisse-lui la journée, suggéra-t-il en renforçant le bras qu'il avait passé autour de ses épaules pour la diriger vers leur salle commune, et je suis sûr qu'il reviendra vers toi.

— Tu n'es pas surpris, réalisa-t-elle soudain.

— Je te connais par cœur, sourit Scorpius, je sais reconnaître l'attachement que tu portes à quelqu'un.

Ludivine grogna, ignorant l'éclat de rire de Scorpius. De l'attachement ? Était-ce ce qu'elle ressentait pour James ? Elle n'en savait rien, mais Scorpius la connaissait en effet très bien. Et inversement.

— Depuis quand Rose te plaît-elle ? demanda-t-elle en changeant de sujet.

— Depuis cet été, répondit Scorpius en passant une main dans ses cheveux. On a discuté un soir, durant plusieurs heures. Je lui ai partagé mes peurs : la mort de ma mère, l'emprisonnement de mon père, mon rejet par la société. Et elle m'a écouté sans jamais m'interrompre, même quand j'ai réalisé que je parlais des nouvelles attaques depuis une demi-heure. Je l'ai trouvée si douce.

Un sourire attendri fendit les lèvres de Ludivine. Elle savait en effet que Rose pouvait être cette oreille attentive. Pour un sorcier comme Scorpius, qui avait grandi dans la solitude et qui avait appris à ne jamais exprimer ce qu'il ressentait, elle savait qu'une telle oreille représentait beaucoup. Et il n'avait jamais caché trouver la cousine d'Albus attirante, même s'il ne l'avait jamais dit trop fort pour ne pas subir les foudres de son meilleur ami.

— Tu devrais lui dire ce que tu ressens, lui conseilla-t-elle.

Les joues de Scorpius se teintèrent de rouge à cette idée, et le sourire de Ludivine s'élargit. Il était rare de voir Scorpius Malefoy perdre ses moyens, et cette vision renforça sa conviction que Rose avait dû sacrément le chambouler.

— Lui dire ? répéta-t-il en secouant la tête comme pour chasser cette idée. Tu veux qu'Al me tue ? Tu sais comme il est protecteur envers les filles de sa famille.

— Oui, mais il te fait conf… argumenta Ludivine.

— Hendell, l'apostropha Alina Jones, préfète-en-chef, la directrice te cherche !

Ludivine ne cacha pas sa surprise, cachant sa frustration d'avoir été interrompue. Que lui voulait donc la directrice ? Avaient-ils droit à leur second indice ?

Elle remercia la sorcière avant de commencer à s'éloigner, signalant à Scorpius qu'elle le retrouverait plus tard.

— Et Lud, l'interpella-t-il avec un regard narquois, Albus aussi te connaît par cœur.

Ludivine se sentit rougir devant la remarque implicite. Comme lui, Albus avait compris. Compris quoi, c'était bien ce qu'elle se demandait. La panique la prit à cette réalisation, avant qu'un rire ne franchisse ses lèvres. Avait-elle été aveugle à ce point à son propre comportement ? Elle rougit en s'éloignant d'un pas rapide.

Elle prononça le mot de passe du bureau de la directrice et la gargouille bougea. Ludivine sauta sur la première marche de l'escalier en colimaçon qui commençait à s'élever, et un doute s'installa lorsqu'elle se tint devant la porte, dont provenaient des voix féminines. Un « entrez » s'éleva, la poussant à ouvrir la porte. Mais elle n'aurait jamais pu se préparer à ce qui allait suivre.

— Par Merlin ! s'éleva une voix. Comme disait ton père, j'ai une vraie championne en face de moi !

Les yeux de Ludivine s'écarquillèrent en reconnaissant la voix qui s'adressait à elle. Une voix familière, féminine et élégante. Une voix qui laissait transparaître un accent. Une voix qui l'avait élevée durant tant d'années.

Sans réfléchir une milliseconde de plus, elle se jeta dans les bras ouverts de la sorcière, qui les referma lorsqu'elle s'y nicha.

— Une championne heureuse de voir sa mère, il semblerait, continua-t-elle sur un ton taquin.

Un rire se forma dans la gorge de Ludivine mais il se perdit parmi les larmes qui dévalaient maintenant son visage. Une main délicate vint en essuyer quelques-unes, et Ludivine décida de se détacher et de reculer d'un pas pour observer sa mère qui faisait de même.

— Tu as grandi en quelques mois.

Ludivine ne put retenir un sourire en voyant le regard tendre de sa mère.

Johanne Hendell était encore plus belle qu'elle n'aurait pensé être possible. Elle avait laissé ses longs cheveux châtains dévaler sur ses épaules, son regard brillait d'une malice douce et son sourire était si éclatant que Ludivine avait cru plus jeune que c'était la meilleure arme de sa mère contre les mauvais sorciers.

— Que fais-tu ici ? demanda-t-elle.

— Toujours à en venir au cœur du sujet cependant, sourit Johanne.

Elle échangea un regard amusé avec la directrice McGonagall, dont Ludivine remarqua la présence. Cette dernière lui fit un sourire avant de se diriger silencieusement hors de son bureau.

— Minerva n'a que d'éloges à ton sujet, lui partagea sa mère.

— Que fais-tu ici ? répéta-t-elle en évitant de changer de sujet.

— Je n'ai pas le droit de venir voir ma fille ? s'offusqua faussement sa mère.

— Nous sommes censées nous voir dans dix jours.

Censées, tout était dit dans ce mot. Ludivine l'avait utilisé intentionnellement et la petite lueur qui passa dans le regard de sa mère confirma qu'elle l'avait saisi.

— Tu sais ce qu'on dit avec les services secrets, Ludivine ?

— Qu'ils détruisent les familles ? marmonna-t-elle en fuyant le regard de sa mère pour cacher les larmes qui commençaient à se former.

— Que prévoir est le début du hasard, répondit Johanne d'une voix contrite.

— Raconte-moi, parvint à dire Ludivine dans un souffle.

Le sourire de Johanne se renforça face au ton ferme de sa fille. Il n'était plus possible de mener les discussions comme bon lui semblait, elle en avait conscience. Sa fille ne se laissait plus faire.

— Nous n'avons plus de nouvelles de Rachel depuis cinq jours.

Le cœur de Ludivine se serra subitement. Elle savait que la mère d'Acca était en mission. Qu'elle ne reporte rien durant cinq jours n'était définitivement pas bon signe.

— Où est-elle ?

— En mission, se contenta de répondre sa mère.

Ludivine sentit l'irritation monter. Elle ne pouvait pas faire plus vague ! N'avaient-elles pas déjà franchi ce pas l'été dernier, lorsque Ludivine l'avait accompagnée en mission ? Sa mère dut le comprendre en voyant son regard car elle se résigna à en dire plus.

— Nous avons découvert, commença-t-elle, que le sorcier européen que les aurors ont appréhendé est lié à un réseau que la Coordination connait déjà. Nous y avons donc envoyé quelqu'un pour infiltrer leur réseau.

— Je croyais que les infiltrations, c'était ton rayon, rétorqua Ludivine.

— Il fallait bien qu'un parent rate Noël, sourit tristement Johanne. Rachel est partie pour s'assurer que je n'aie pas à le faire.

Une vague de culpabilité submergea Ludivine, et le sourire doux de sa mère n'atténua rien.

— Rachel a disparu à cause de m…

— Nous sommes des espions, Ludivine, l'interrompit sa mère, nous connaissons nos risques.

Elle savait que sa mère n'avait pas l'énergie de s'apitoyer sur un sort auquel elle ne pouvait rien changer.

— Tu prévois d'aller à sa recherche, n'est-ce pas ?

Johanne se contenta de sourire, et Ludivine retint un soupir. Elle connaissait déjà la réponse. Elle était venue lui dire qu'elles ne passeraient pas Noël ensemble, et son cœur se serra, ne pouvant contrôler ce sentiment d'abandon qui la prenait. Elle aurait souhaité exploser de colère, ou pleurer de caprice, elle qui avait tant attendu de retrouver sa mère. Mais il s'agissait de retrouver celle d'Acca.

— Si tu le souhaites, reprit sa mère, tes grands-parents seront ravis de t'accueillir.

— Et parler français durant deux semaines entières ? geignit Ludivine.

— Tu peux également aller chez les parents de ton père, mais il te faudra cacher ta magie.

— J'ai besoin de m'entraîner, marmonna Ludivine, mais je pourrais rester au château ? suggéra-t-elle.

— Je préférerais, répondit sa mère d'un ton hésitant, que tu ne restes pas seule pour les fêtes. Mais je n'irai pas contre ton choix.

Ludivine hocha la tête mécaniquement et le sourire de sa mère ne faiblit pas.

— Tu pourrais peut-être, reprit-elle avec une malice nouvelle, accepter l'invitation qui t'a été faite.

Ludivine ne cacha pas sa surprise face au regard mystérieux dont sa mère avait le secret. Elle ne demanda pas d'où lui venait cette information, sachant pertinemment qu'elle n'aurait pas de réponse.

Elle ne put cependant s'empêcher de penser que sa mère était belle, d'une patience qui n'avait jamais caractérisé Ludivine, d'une douceur qu'elle n'avait jamais réussi à imiter.

— Je croyais que tu ne les appréciais pas ? demanda-t-elle tandis que Johanne éclatait de rire, feignant la confusion.

— Je ne sais pas d'où te vient cette idée, sourit-elle. J'ai une entière confiance envers les Potter.

Ludivine se mordit la lèvre, retenant la question qui lui trottait dans la tête. Une entière confiance, ce n'était pas peu dire pour Johanne Hendell, et Ludivine ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle les connaissait, d'une façon ou d'une autre. Après tout, comment pouvait-elle être informée de cette invitation ?

Un sentiment d'inconfort la prit soudain. Elle s'était tellement refusée à rencontrer la famille Potter qu'elle ne savait même plus pourquoi elle y était tant opposée. Et à cet instant, face à sa magnifique mère et la pensée d'un James distant et d'un Albus inquiet, Ludivine le savait encore moins.

Devant son hésitation, sa mère la sortit de ses pensées.

— J'ai de nombreux échos de tes performances, lui dit-elle en changeant de sujet, tu en impressionnes plus d'un.

— Je suis bien accompagnée, murmura Ludivine, peu convaincue.

— Je suis fière de ce que tu as accompli jusqu'ici, sourit sa mère, tu le sais j'espère ?

Ludivine hocha la tête tandis qu'un sourire ému fendait ses lèvres et que les larmes lui montaient aux yeux, des larmes qu'elle tenta de retenir. Ludivine faisait tout pour être la meilleure, pour s'approcher de ses objectifs, mais surtout pour rendre sa très chère mère fière. Alors de tels propos, de sa part, représentaient un monde pour elle.

— C'est tout ce qui compte, murmura Ludivine en se réfugiant dans les bras maternels.


Lorsque la directrice revint dans son bureau, Ludivine fit ses au revoir. Elle prit sa mère dans ses bras, lui demandant d'être prudente et de lui revenir au plus tôt. Sa mère essuya ses larmes avec un rire, allégeant légèrement son cœur avant qu'elle ne quitte le bureau.

Ludivine déambula une longue heure dans le château. Perdue dans ses pensées, elle ne fit pas attention au froid qui glaçait ses jambes vêtues d'un simple collant, ni aux sorciers qui murmuraient sur son passage. Elle pensait au sourire éclatant de sa mère, à la réaction d'Acca lorsqu'elle apprendrait la situation, à l'inquiétude qui s'était lue sur les visages de James et Albus, au silence de Scorpius face à la situation stationnaire de sa mère. Il était difficile pour Ludivine de voir le positif à cet instant. Elle se sentait si seule.

Une voix la sortit de ses pensées, s'élevant dans le couloir vide. Elle constata alors que Scorpius était assis sur un banc en compagnie de Liz, et qu'ils s'arrêtèrent de parler en la voyant approcher. Ludivine ne cacha pas sa surprise, tiquant devant l'expression fermée de Scorpius et le sourire chaleureux de Liz.

— Tout va bien, Lud ? demanda-t-elle avec douceur, pliant un parchemin dans sa main.

— Que faites-vous ensemble ? répondit Ludivine avec surprise.

— J'expliquais à Malefoy comment fonctionne la rédaction d'un journal.

Ludivine ne cacha pas son air sceptique, mais choisit de ne pas remettre en cause l'explication de Liz qui, elle le savait, n'était pas capable de mentir.

— Qu'est-ce qu'il t'arrive ? demanda Scorpius dans un froncement de sourcils.

Ludivine haussa les épaules, tentant d'afficher un air totalement détaché. Elle savait que ni Liz, ni Scorpius n'était dupe, mais elle espérait qu'ils feraient l'effort de ne rien relever.

— Walsh !

Ludivine se retourna, constatant que Fred approchait d'un pas rapide. James, qui l'accompagnait, se tendit en posant son regard sur Ludivine, et elle supposa qu'il allait tourner les talons lorsque Fred lui attrapa le bras pour le tirer avec lui. Elle ignora le tiraillement qu'elle ressentait dans sa poitrine.

— Walsh, répéta Fred avec un sourire pour Liz, aurais-tu vu Rose ?

— Tout va bien ? demanda Liz.

— Ma tante lui a envoyé une lettre, répondit-il en sortant l'objet de sa poche, et James est à deux doigts d'envahir la vie privée de notre chère cousine.

— Tu devrais demander aux Gryffondor, lui conseilla Liz, elles en sauront plus.

James grommela quelque chose, faisant rougir Liz qui éclata soudain de rire.

— Je suis touchée que tu fasses l'effort de trouver une bonne raison de me parler, sourit-elle.

— James raconte n'importe quoi, marmonna Fred en tentant de calmer son rougissement.

Le concerné jeta un regard moqueur à Fred qui lui mit un coup dans l'épaule tandis que Liz échangeait un regard amusé avec Ludivine avant de se lever du banc.

— Elle doit être à la bibliothèque, suggéra-t-elle, je peux t'accompagner si tu le souhaites.

Fred s'immobilisa, vérifiant que Liz ne se moquait pas de lui. Quand il croisa son regard doux, un sourire fendit ses lèvres et il ouvrit le chemin pour elle avec une révérence.

Scorpius, qui n'avait pas bougé jusqu'ici, jeta un regard à Ludivine et James avant de se lever, le regard fuyant. Il ne chercha même pas à évoquer une excuse, tapotant l'épaule de Ludivine avant de s'éloigner. Elle en aurait rigolé si elle n'était pas si gênée.

Face à elle, James passa une main dans ses cheveux. Il ne semblait pas vouloir être là et Ludivine sentit son cœur se serrer à cette idée. Son sentiment d'abandon, de rejet, semblait se renforcer et elle se détesta d'y être si sensible.

— Tu peux t'en aller, Potter, je ne t'en tiendrai pas rigueur.

— Pourquoi je ferais cela ? demanda James en posant un regard surpris sur Ludivine qui choisit de détourner le sien.

Elle aurait préféré qu'il s'en aille sans poser de questions, incapable de gérer sa relation avec le sorcier alors que toutes ses pensées étaient tournées vers sa mère. N'était-ce d'ailleurs pas son cas, à lui également ?

— Je sais reconnaître une personne qui n'a pas envie d'être là, se contenta-t-elle de répondre nonchalamment.

— Ne dis pas ça, souffla faiblement James.

Ludivine garda le silence, haussant les épaules pour lui signifier qu'elle n'accordait pas d'importance à cette discussion. Ce n'était pas vrai, mais peu importait.

Les rôles s'étaient inversés depuis hier. C'était maintenant James qui l'évitait. Il semblait embarrassé, et Ludivine se demanda s'il regrettait leur baiser.

Immobile, il enfonça un peu plus ses mains dans ses poches, laissant un silence pesant s'installer.

— Les choses ont rapidement changé depuis hier, constata-t-elle d'une voix faible.

— La matinée a été très compliquée, répondit James, et j'essaie de gérer comme je peux. Cette discussion-là, dit-il en faisant un va et vient de la main entre eux, je ne peux pas l'avoir maintenant.

— Tu peux m'embrasser quand tu en ressens l'envie mais en discuter t'est difficile ? demanda Ludivine avec une pointe de frustration qu'elle ne réussit pas à cacher. Qu'est-ce qui a changé depuis hier ?

— Mon père est à l'hôpital, Hendell, soupira James en passant une main dans ses cheveux, je m'inquiète pour ma famille. Tu me connais suffisamment à ce stade pour savoir que rien ne passe avant cela.

Ludivine tenta autant que possible de conserver une expression neutre. Elle comprenait en effet que l'esprit du sorcier était tourné vers d'autres préoccupations, le sien l'était également. Mais avait-il besoin d'être aussi distant ?

Elle se doutait qu'à ses yeux, elle ne devait pas paraître très compréhensive. Mais lui-même ne comprenait pas. Il ne comprenait pas son trouble. Pourquoi se sentait-elle si triste, à l'idée qu'il soit distant avec elle ? Pourquoi se sentait-elle si seule ?

Elle n'était cependant pas surprise de ces incompréhensions. De l'attirance physique et un baiser ne changeaient rien à leur relation, complexe et conflictuelle.

— Je n'aurais jamais dû te sauter dessus, soupira James après un temps de silence.

Ludivine ferma les yeux, assimilant les propos qu'elle aurait préféré ne pas entendre. Elle comprenait finalement cette peur qui s'était installée en elle, celle d'être rejetée. Il regrettait son geste. Et elle regrettait de lui avoir donné les moyens de la blesser, elle qui faisait tout pour éviter qu'on rejette qui elle était et ce qu'elle avait à donner.

— L'alcool fait faire des choses surprenantes, marmonna-t-elle amèrement.

James sembla vouloir parler mais se ravisa, se pinçant les lèvres comme pour s'en empêcher. Son silence voulait cependant tout dire. Il lui confirmait qu'il s'était laissé porter par l'alcool. Après tout, elle ne l'avait jamais vu porter plus d'attention que cela à sa personne avant ce baiser. Elle n'était que son binôme.

Ludivine se sentait saturée, c'en était trop. Elle se fichait de ces événements extérieurs qui venaient chambouler leur relation. Tout ce qu'elle voyait et prenait en compte, c'était ce que le sorcier lui montrait et lui donnait. Et à cet instant, il ne lui donnait et ne lui montrait rien.

— Oublions cette histoire, suggéra-t-elle, comme tu l'as dit, ça n'aurait pas dû arriver.

— Ce n'est pas ce que j'ai dit, protesta James. Loin de là.

— Mais c'est ce que j'en comprends, s'exclama Ludivine en grinçant des dents. L'indécision et le doute, je n'en veux pas !

Elle tenta autant que possible de ne montrer aucune émotion particulière, mais tout son corps parlait pour elle. Elle ne savait plus quoi faire d'elle et de ses pensées. Elle était perdue et cette idée la faisait paniquer. Et ça ne faisait même pas vingt-quatre heures !

James ne semblait cependant pas l'entendre ainsi. Il s'approcha d'elle, ignorant son mouvement indicible de recul, et posa deux doigts sous son menton pour remonter son visage jusqu'à ce que leurs regards se croisent. Celui de James était conflictuel, et il semblait autant perdu qu'elle. Que renvoyait le sien à cet instant ?

— Il n'y a aucun doute ni indécision de mon côté, lui dit-il d'un ton univoque, laisse-moi juste m'assurer que to…

— James ! s'exclama une voix.

James s'interrompit, serrant la mâchoire d'irritation tandis que William arrêtait sa course effrénée à leur niveau. Le temps qu'il reprenne son souffle, Ludivine se détacha de la prise de James, reculant d'un pas. Il voulut l'en empêcher, mais n'en fit rien car William relevait déjà la tête. Jetant plusieurs regards de l'un à l'autre, il dut sentir que quelque chose n'allait pas, mais comme hier, il ne fit aucune remarque, aucune réflexion, reportant son attention sur James.

— McGo te cherche, dit-il. Ils vous ont autorisés à aller voir votre père.

Ludivine vit la surprise s'installer sur les traits de James avant qu'un sourire soulagé ne fende ses lèvres. William lui signifia que Lily et Albus l'attendaient déjà et James hocha la tête, jetant un regard discret à Ludivine. A ce geste, William sourit malicieusement, faisant un signe de tête entendu à son ami avant de s'éloigner.

— Tu devrais retrouver ton frère et ta sœur, dit-elle avant que James ne puisse dire quoi que ce soit.

— Hendell, commença James, je voulais te dir…

— Tu l'as dit, Potter, l'interrompit-elle en reculant d'un pas, chaque chose en son temps.

Ludivine tourna les talons sans jeter un autre regard à James, s'éloignant avant qu'il ne puisse voir les larmes qui se formaient dans ses yeux et qu'elle ne parvenait plus à contrôler.


Plusieurs heures passèrent. Ludivine s'était installée dans un fauteuil près du feu de la salle commune et n'en avait pas bougé. Elle avait observé les flammes dansantes, ressassant la journée qui venait de s'écouler, bloquant de son esprit les événements de la veille, se triturant les méninges à décortiquer chacune des pensées qui la traversaient.

Elle réalisa, au bout d'un moment, qu'elle n'était plus seule. Albus était assis dans le canapé et lisait son livre. Il dut sentir le regard de Ludivine, car il porta son attention sur elle, et le sourire qu'il lui fit lui réchauffa le cœur. Sans réfléchir, elle se précipita dans le canapé, se réfugiant contre lui tandis qu'il passait un bras autour de ses épaules.

— Comment va ton père ? demanda-t-elle.

— Il a connu bien pire, répondit calmement Albus, on s'est inquiétés plus que nécessaire.

Ludivine ne retint pas son sourire, même s'il était caché dans l'épaule d'Albus. Elle était soulagée d'apprendre qu'au moins un parent allait bien. Elle espérait que c'était également le cas de la mère d'Acca.

— Qu'est-ce qu'il t'arrive, Lud ? demanda Albus doucement.

— Rien de…

— Ne me fais pas l'affront de sous-entendre que je ne te connais pas.

Ludivine pinça les lèvres, retenant un sourire, et l'irritation disparut aussitôt des pupilles d'Albus.

— Ma mère est passée au château, confia-t-elle, la mère d'Acca est portée disparue et elle part à sa recherche.

— Rockwood est au courant ?

— Son père est venu lui annoncer tout à l'heure.

— Elles en reviendront rapidement, la rassura Albus.

— Pas pour Noël, soupira Ludivine.

Albus garda le silence, pensif. Il imaginait la peine de son amie, qui n'osait pas admettre à voix haute que l'éloignement de sa mère lui pesait au quotidien. Il savait à quel point elle attendait de la retrouver. Il savait également qu'elle luttait en ce moment-même pour effacer ce sentiment irrationnel d'être abandonnée.

Il ne put néanmoins retenir un sourire, et elle sut aussitôt ce qui défilait dans sa tête. Elle ne lui laissa pas le temps de réagir.

— Je ne souhaite pas passer Noël dans une autre famille, Al.

— Ma famille est comme ta famille !

— Elle ne me connaît pas !

— Elle n'attend que ça !

Ludivine constata qu'il la fixait d'une lueur étrange, comme s'il pensait chaque mot qu'il venait de prononcer, et que ces mots avaient une signification toute particulière. Un sentiment d'inconfort la fit frissonner, et elle fut prise d'une impulsion soudaine.

— J'ai embrassé James hier soir, lâcha-t-elle dans un souffle.

Albus haussa un sourcil de surprise, mais elle ne lui laissa pas le temps de réagir.

— Si ça peut te rassurer, continua-t-elle, l'alcool l'avait f…

— Impossible, la coupa Albus en se secouant la tête en signe de désaccord, James n'a pas bu d'alcool hier.

— Qu'en sais-tu ? demanda-t-elle avec suspicion.

— Tu le lui as interdit, répondit-il sur le ton de l'évidence, à cause de sa blessure.

Ludivine écarquilla les yeux de surprise. James était-il sobre lorsqu'il l'avait embrassée ? Elle réalisait maintenant qu'il avait failli s'exprimer un peu plus tôt mais s'était ravisé, et cette réalisation lui coupa le souffle. Il l'avait embrassée en toute connaissance de cause.

Albus se pencha vers elle, attrapant ses mains délicatement.

— C'est ce baiser qui te rend si triste ?

— Ton frère m'évite, murmura-t-elle avec une colère qu'elle ne cacha pas.

— C'était une journée compliquée, soupira Albus. James s'est battu pour obtenir des informations concernant l'état de notre père, c'est grâce à lui que nous avons pu aller le voir. Ne prends pas sa distance pour toi.

— Tu penses que je réagis excessivement ? demanda-t-elle avec un pincement au cœur.

— Les Mangemorts sont un sujet important chez nous, Lud, lui expliqua-t-il. Ils ont une vendetta contre notre père et hier, il n'a pas fini à l'hôpital en tant que Chef des Aurors mais en tant que Harry Potter.

Albus se pinça les lèvres. D'un regard, Ludivine lui demanda de continuer, regrettant toutes les fois où elle n'avait pas prêté attention en cours d'histoire de la Magie, ou bien aux discussions autour d'elle. Après un soupir, Albus se lança.

— Lorsque la guerre a pris fin, reprit-il, c'est toute une communauté qu'il a fallu reconstruire. Les aurors ont mis des années à arrêter les sorciers soupçonnés d'avoir soutenu Voldemort. Lorsque les premiers procès ont commencé, on s'est vite rendu compte que les preuves de culpabilité aux yeux de la justice ne se résumaient pas à des témoignages. Il avait fallu des preuves écrites, mais il n'en existait que pour ceux qui avaient intégré le ministère de remplacement. Alors au sortir de la guerre, peu de Mangemorts ont été jugés coupables. Lorsque mon père a compris cela, il a disparu.

Ludivine en avait effectivement entendu parler quelques fois. Marqué par l'inaction de la justice magique, Harry Potter avait disparu après la guerre. Il avait été repéré plusieurs fois, dans différents pays, au Japon, en Russie, en Iran mais également dans plusieurs pays européens, dont la France. Puis un jour, il était revenu, deux ans plus tard, à la surprise de toute la communauté anglaise.

— Lorsqu'il est revenu, mes parents ont rapidement eu James, puis moi. Mon père a monté les échelons chez les aurors en prenant la direction d'une équipe d'intervention pour arrêter les sorciers qui continuaient d'agir au nom de Voldemort. La législation avait changé, attraper un Mangemort sur le fait suffisait. A cette période, il y en avait encore beaucoup qui agissaient.

Albus jeta un regard à Ludivine. Elle l'écoutait avec attention, réalisant qu'elle en savait très peu sur l'histoire des Potter et qu'elle aurait peut-être dû porter plus d'attention au passé de son meilleur ami. Mais à la façon dont il pinça les lèvres, elle sut qu'Albus n'aimait de toute façon pas revenir sur ces événements.

— Lorsque j'avais quatre ans, mon père a été blessé dans une attaque et hospitalisé. La nuit suivante, ils ont attaqué notre maison.

Ludivine afficha une grimace horrifiée. Elle n'osa pas demander ce qu'il s'était passé ce soir-là, Mais Albus la connaissait, alors il répondit à sa question muette.

— Rien de grave ne s'est passé, Lud. Mais, hésita Albus, James a assisté à l'attaque. Ses pouvoirs se sont manifestés pendant que ma mère repoussait les Mangemorts. Elle a été blessée et je sais que cette vision a marqué James.

Ludivine pensa au corps de Lily qui était apparu durant la deuxième épreuve, aux blessures qu'elle avait. Venaient-elles de souvenirs lointains de James ? L'inconfort la prit, et elle pensa aux rues de Paris, au corps blessé de sa mère sur ce canapé familial. Ces images n'avaient jamais quitté son esprit. Elle n'imaginait pas ce que le James de cinq ans avait dû ressentir.

Albus afficha un sourire tandis que Ludivine assimilait tout ce qu'il venait de lui raconter.

— On a tous nos démons, Lud, reprit Albus avec un regard tendre. En ce moment, les pensées de James sont entièrement tournées vers notre famille. Il fait tout pour obtenir les informations qu'on ne nous donne pas. Laisse-lui du temps et il reviendra naturellement vers toi.

— Qu'en sais-tu ?

— Parce qu'il t'adore, sourit Albus comme si c'était une évidence.

Ludivine soupira, s'enfonçant un peu plus dans le canapé. Cette pensée ne la rassurait étrangement pas, quand elle voyait avec quelle facilité James pouvait l'ignorer dès qu'un problème se présentait. Elle se surprenait elle-même, à prendre toutes ces réactions à cœur, elle qui savait habituellement si facilement se détacher des autres.

Elle était de mauvaise foi, elle le savait. Elle aurait réagi de la même manière s'il avait été question de sa famille. Mais elle s'en fichait. Elle avait besoin de se rassurer, de se protéger. Et le plus simple était encore d'en vouloir au sorcier plutôt que d'essayer de le comprendre.

Il y avait cependant une lueur dans le regard d'Albus qu'elle ne parvenait pas à identifier. Alors elle posa la question qui lui brûlait les lèvres.

— Ça ne te dérange pas ? se surprit-elle à demander.

Voilà une discussion qu'ils n'avaient jamais eue. Pourquoi l'auraient-ils eue, Ludivine ne réalisait qu'aujourd'hui que ses sentiments envers James avaient évolué. Evolué vers quoi d'ailleurs, elle n'était pas prête à y réfléchir.

Un sourire amusé fendit les lèvres d'Albus qui s'approcha d'elle, attrapant une mèche de cheveux qu'il replaça derrière son oreille.

— Personne ne t'aimera comme moi je t'aime, Lud, chuchota-t-il, peu importe le type d'amour dont on parle. Alors je te soutiendrai dans tout ce qui te rend heureuse.

— Ça ne me rend pas très heureuse en ce moment, admit-elle à mi-voix.

Ludivine sentit les larmes lui monter aux yeux, et elle ne savait pas si cela était dû à la déclaration d'Albus ou la réalisation que le comportement distant de James, après l'avoir embrassée avec ce qu'elle avait assimilé à de la passion, la blessait. Et bien plus qu'elle ne l'aurait imaginé.

— Comme je te l'ai dit, sourit tendrement Albus en attrapant sa main, laisse-lui du temps.

Ludivine hocha la tête. Tant de pensées se bousculaient dans sa tête qu'elle était incapable d'en faire le tri. Elle savait qu'elle n'était pas une fille parmi d'autres pour James. Elle était sa partenaire, la sorcière qu'il estimait et qu'il élevait à sa hauteur, qu'il respectait. Et peut-être que c'était finalement ce qui l'inquiétait le plus, que ces nouveaux sentiments, peu importe leur signification, ne dévalorisent l'image qu'il avait d'elle. Considérait-il qu'elle n'en valait plus le coup ? Peut-être bien.


Un peu plus tard, Albus accompagna Ludivine retrouver Acca. Ils la trouvèrent grâce à la carte, près de la cabane de Hagrid. Elle était perdue dans ses pensées, et lorsque son regard croisa celui de Ludivine, elle fonça dans ses bras. Aucune larme ne coula, aucun mot ne fut prononcé, mais ils restèrent ainsi tous les trois un long moment.

Lorsqu'Albus porta une main maladroite sur l'épaule d'Acca, la serrant légèrement pour montrer son soutien, cette dernière releva la tête, les yeux brillants, et fit un sourire mince à Albus. Au sourire qu'il lui rendit, Ludivine sut que son meilleur ami était attendri. Elle savait également qu'ils partageaient une peine qu'ils connaissaient tous les deux. D'un regard, elle remercia Albus de soutenir Acca, mais la posture du sorcier lui indiqua qu'il ne s'était aucunement forcé.

Plusieurs jours passèrent, durant lesquels Ludivine s'isola sans réellement s'en rendre compte.

Alors que les fêtes approchaient à grands pas, l'ambiance était particulièrement morose au château. À la suite de la dernière attaque, le ministère avait partagé la possibilité d'instaurer un couvre-feu durant les fêtes, sur tout le territoire anglais. Toutes les activités extra-scolaires avaient été reportées à la rentrée, de la chorale aux matchs. La troisième épreuve était potentiellement décalée d'un ou deux mois. Personne dans le château n'avait réellement une idée de ce qu'il se tramait à l'extérieur et nombre d'élèves était inquiet à l'idée de retourner chez elle.

Pour Ludivine, cela n'avait pas d'importance. Elle ne retournait, de toute façon, pas chez elle. Elle n'avait reçu aucune nouvelle de sa mère, depuis son départ quelques jours plus tôt, et elle savait qu'elle n'en aurait qu'une fois rentrée. Tout ce qu'elle pouvait faire en attendant était de s'inquiéter.

Il avait été décidé, après de nombreuses discussions avec Albus et Scorpius qui avaient usé de tous les stratagèmes imaginables pour l'en convaincre, que Ludivine passerait Noël chez les Potter. Tous ses prétextes pour ne pas venir avaient été rejetés : que les parents d'Albus étaient prévenus tardivement, que la situation était gênante, qu'il n'y aurait pas de place pour elle. Albus n'avait rien voulu entendre, et Ludivine avait cédé. Tout simplement parce qu'elle n'avait pas souhaité se retrouver seule.

C'était le principal sujet de discussion que Ludivine avait partagé avec ses deux amis ces derniers jours car ils n'avaient passé que peu de temps ensemble. Albus s'était réfugié dans les airs, accusant le coup suite à l'annulation des matchs et le potentiel report des auditions de Flaquemare.

Scorpius, lui, avait étrangement passé beaucoup de temps avec Liz, échangeant des messes basses que personne n'aurait pu deviner tant ils étaient précautionneux qu'on ne les entende pas. Si Ludivine avait suffisamment fait attention à eux, elle aurait été suspicieuse devant ce soudain rapprochement.

Acca avait été autorisée à retourner quelques jours chez elle, aux États-Unis et Ludivine ne l'avait pas vue depuis deux jours. Quant à Evelyn, elle avait également trouvé refuge sur le terrain, renforçant le jeu de ses poursuiveurs chaque jour, sans répit.

Ludivine ne s'était pas résolue, lorsqu'elles avaient passé une soirée ensemble, à leur raconter le baiser. Face à Acca qui restait silencieuse, et Evelyn qui fulminait à l'idée de devoir passer quelques jours chez les Nott, elle n'en avait pas eu le cœur. Cela n'avait pas empêché Evelyn de lui jeter plusieurs regards interrogateurs, qu'elle avait fuis autant que possible.

Enfin, James n'était jamais revenu terminer leur discussion. Les septième année avaient dû gérer une salve d'examens juste avant les vacances, et le sorcier s'était entièrement concentré sur ceux-ci. Elle n'avait jamais fait de pas vers lui non plus.

Au milieu de tout cela, Ludivine s'était sentie seule. Mais la solitude ne l'avait pas dérangée. Elle l'avait même rassurée dans cette cohue de mauvaises nouvelles, elle lui avait permis de faire ce qu'elle faisait de mieux, se protéger.

Alors elle avait mis de côté James Potter, avait tenté d'oublier la disparition de Rachel et le départ de sa mère, et s'était concentrée sur la médicomagie. Ses objectifs ne lui semblaient pas difficiles à atteindre si elle y mettait tous ses efforts. C'était une pensée qui la rassurait et la motivait.

Pour cette raison, elle avait un grand sourire sur les lèvres en quittant la bibliothèque après une matinée entière passée à étudier les sortilèges de bandage.

— Hendell !

Ludivine reconnut sans difficulté la voix de James qui avançait vers elle d'un pas trottinant. Curieuse de savoir ce qu'il lui voulait, elle le regarda s'approcher jusqu'à se retrouver à quelques pas d'elle.

Le visage fermé, elle attendit qu'il s'exprime. Elle était surprise, mais ne le montrerait certainement pas.

— Je t'ai cherchée dans tout le château, sourit-il malgré une prudence qu'elle décela.

— Et tu m'as trouvée, répondit-t-elle placidement.

James remarqua facilement son air distant. Il approcha d'un nouveau pas mais s'arrêta en voyant le mouvement de recul imperceptible de la sorcière.

— Albus m'a annoncé que tu passais Noël avec nous, continua-t-il sur le même ton.

Ludivine hocha la tête, et le petit sourire de James se renforça. Sans le réaliser, elle sentit une certaine irritation l'atteindre. Que lui voulait-il donc, à lui parler et lui sourire comme si de rien n'était ?

— Je suis désolé que tu ne passes pas Noël avec ta mère, dit-il d'un ton plus doux, je sais que tu attendais de la retrouver avec impatience.

— Je m'en remettrai, se contenta-t-elle de répondre d'une petite voix.

L'attention de James adoucit Ludivine qui sentait une vague de fragilité l'atteindre. Il avait appris à bien la connaître, c'était indéniable, et il savait quoi lui dire. Elle se força, cependant, à garder une distance avec le Gryffondor qui semblait l'analyser. Il ouvrit la bouche pour s'exprimer mais se ravisa.

— Es-tu venu uniquement pour me dire ça ?

— Je…

James hésita. Il tenta d'attraper son regard, souhaitant comprendre son état d'esprit avant de continuer. Ludivine n'était pas froide, mais n'était pas non plus ouverte à la discussion.

Alors il s'approcha doucement, ignorant sa réticence. Il s'approcha jusqu'à poser ses mains sur ses épaules, et Ludivine se raidit aussitôt. La main droite de James effleura sa nuque jusqu'à ce qu'il ne pose deux doigts sous son menton pour lui relever le visage.

Leurs regards se croisèrent, et Ludivine lut de la perplexité dans celui de James. Ils étaient si proches, que l'électricité qui avait existé entre eux lorsqu'ils s'étaient embrassés menaçait de réapparaître. Mais Ludivine ne pensait qu'à une chose, avoir la fin de son explication.

— Je suis désolé de ne pas être venu te retrouver plus tôt, murmura-t-il.

— Pourquoi ne l'as-tu pas fait ? osa-t-elle demander.

— Je… hésita-t-il de nouveau, j'avais besoin de remettre de l'ordre dans ma tête. Concernant mon père. Concernant les examens. Te concernant.

James fuit instinctivement son regard avant de le reporter de nouveau sur elle. Silencieuse, elle ne savait pas quoi répondre devant l'hésitation et le malaise évident de James. Il était si rare de le voir comme ça.

— Et qu'en as-tu conclu, Potter ?

— Que je ne souhaite pas oublier.

Ludivine accusa le coup. Il faisait référence à leur dernière discussion et la suggestion de Ludivine d'oublier le baiser. Prise d'un moment de panique, elle se dégagea de l'emprise du sorcier, reculant d'un pas. Rien que ce geste lui permit de retrouver une certaine contenance. Le regard de James, cependant, s'alluma d'une assurance retrouvée.

— C'est ce que je suis venu te dire, répéta-t-il avec fermeté, que je ne souhaite pas oublier ce qu'il s'est passé.

— Et bien moi, je préférerais, répondit-elle en croisant les bras.

Le regard de Ludivine était dur, aucune émotion ne pouvait se lire sur son visage. James hésita à parler, mais se ravisa en la voyant plonger un regard déterminé vers lui.

— J'ai passé des années à ériger des barrières très hautes pour ne pas être blessée par les autres, Potter, dit-elle d'une voix douce mais ferme.

— Je sais que tu…

— Ce qui signifie, continua-t-elle sur le même ton en l'ignorant, qu'il est très difficile de m'atteindre. Je rejette et ensuite je réfléchis, j'ai toujours fonctionné comme ça et ne l'ai jamais regretté. Mais toi, tu as réussi à passer au-delà et je ne pense pas être prête à l'accepter encore.

James secoua la tête. Il s'approcha de nouveau d'elle, ignorant sa posture fermée, son immobilité. Pourtant, lorsqu'il tenta d'attraper sa main et qu'elle l'éloigna de sa portée, il n'insista pas.

— Je sais que tu as peur, lui dit-il avec douceur, mais je ne joue pas avec toi.

— Je ne joue pas non plus, répondit Ludivine avec un léger sourire, mais je ne suis pas prête à m'ouvrir à toi. J'ai mis du temps à te faire confiance et à accepter l'idée de confier ma vie à mon binôme, à mon partenaire. Je ne crois pas être prête à te confier davantage.

Ludivine y avait longuement réfléchi. Peut-être avait-elle été naïve de ne réaliser que maintenant son attirance pour James. Cette attirance physique qu'elle avait ressentie lorsqu'elle l'avait soigné, les menant à s'embrasser le soir-même. C'était allé trop vite pour elle qui n'avait jamais su s'ouvrir à une autre personne qu'à ses amis de longue date.

Et les événements du lendemain, la distance de James qui se préoccupait du bien-être de sa famille, la solitude de Ludivine en voyant sa mère partir une nouvelle fois avec la vive hypothèse de peut-être ne jamais la revoir, lui avaient confirmé que tout allait trop vite. Ils avaient bien d'autres choses dont ils devaient se préoccuper. Pour le moment, elle avait encore trop peur d'être abandonnée pour confier cette part d'elle au sorcier.

Face à elle, le visage de James se ferma. Elle tenta d'ignorer l'éclair qui passa dans son regard. Il contenait une colère nouvelle en reculant d'un pas, passant une main dans ses cheveux. Puis il soupira de résignation.

— Tu n'es pas une sorcière facile, dit-il avec fatalisme.

— C'est ce qui te plaît en moi, osa-t-elle murmurer avec un léger sourire que James renvoya en miroir.

— Je dois bien le reconnaître, souffla-t-il en posant un regard doux sur elle.

— Tu comprends, n'est-ce pas ?

— Et bien, soupira-t-il, je ne m'attendais pas à ce que tu me sautes dans les bras, ça c'est une certitude. Que tu répondes à mon baiser m'a déjà beaucoup surpris.

Ludivine eut un petit sourire, que James lui renvoya une nouvelle fois. Leur complicité était toujours présente.

— Mais je comprends, continua-t-il. J'ai passé ces quatre dernières années à concentrer tous mes efforts dans le Quidditch et ma magie. Je n'ai jamais oublié de m'amuser - et j'ai toujours eu du choix, ajouta-t-il d'un sourire carnassier - mais je n'y ai jamais accordé plus de pensées que cela. Mes priorités ont toujours été autres.

Pour la troisième fois, James tenta de s'approcher. Elle ne fit aucun mouvement, de rejet ou d'acceptation, et James était déterminé. Il réduisit l'espace entre eux, jouant avec une mèche de ses cheveux avant de la passer derrière son oreille et de poser un regard doux sur elle. Leurs visages ne se tenaient plus qu'à quelques centimètres, et Ludivine sentit une bouffée de chaleur monter en elle.

— Moi non plus, je n'avais pas prévu que mes sentiments envers toi évoluent autant, continua James. Je pensais encore moins que tu me renverrais un millième de ces sentiments, et peut-être que ce baiser n'était qu'un mouvement dirigé par l'alcool pour toi, mais ce n'était pas mon cas. Je pensais gérer la situation, jusqu'à ce que j'apprenne que des sorciers s'en étaient pris à ma famille.

Ludivine pouvait voir qu'il s'exprimait sans filtre, lui avouant explicitement qu'il tenait à elle. Il semblait tiraillé mais savait parfaitement ce qu'il voulait, ce qu'il était prêt à donner. James avait fait ses choix.

— Je ne veux pas m'amuser avec toi, ce que tu as à donner est beaucoup trop précieux. Mais je quitte Poudlard dans six mois et j'ai besoin d'être entièrement concentré sur mon objectif. Je suis ambitieux, mes objectifs passent avant tout. Et j'aurais peur de te faire souffrir en chemin.

James soupira. Il semblait résigné.

— Je dois me concentrer sur mon objectif, conclut-il pour elle autant que pour lui-même.

Ludivine repensa à la licorne qui avait reculé devant l'ambition de James. Elle avait reculé de peur que l'ambition du sorcier ne soit trop grande et ne la mette en danger. Ce trait de James, Ludivine le connaissait très bien, alors elle n'était pas surprise par son discours. Et il fallait qu'elle se préserve, qu'elle recule également. Au fond d'elle, elle ressentait un certain soulagement face à la tournure de cette discussion. Faire un pas en arrière, reculer avant d'être blessée, Ludivine savait faire.

— On fonctionnait bien jusqu'ici, répondit-elle avec un apaisement nouveau, alors gardons ce qui marche et gagnons ce concours, Potter. Pour toi comme pour moi, il n'y a que cet objectif qui compte.

James vrilla ses iris noisette sur Ludivine, parcourant chaque parcelle de son visage, et elle y lut l'indécision, le combat qui se jouait entre ses pensées. Il voulait refuser sa proposition, tout en sachant que c'était la seule issue de son discours.

— Gardons ce qui marche, murmura-t-il d'un ton hésitant en caressant la joue de Ludivine.

Il semblait avoir tranché, car il se pencha vers elle sans prévenir, posant ses lèvres sur les siennes. Un baiser d'une douceur qui fit palpiter le cœur de Ludivine. C'était comme s'il avait peur de la brusquer, de la faire fuir avec trop d'ardeur. Mais il n'en était rien. Ludivine sentit une vague de plaisir monter en elle. Sans le réaliser, elle se mit sur la pointe des pieds, encerclant le cou de James de ses bras tandis que ce dernier passait un bras autour de sa taille. Le corps de James, large et chaud contre le sien, était étrangement rassurant. Une nouvelle fois, ils s'accrochaient l'un à l'autre.

Ce baiser, doux et profond, se prolongea avant qu'ils ne se détachent. Ludivine sentit ses joues chauffer, fuyant le regard de James sous la gêne. Mais lorsqu'elle posa finalement ses yeux sur lui, elle constata qu'il souriait, d'un sourire amusé et malicieux.

— Je comprends nos raisons à chacun, murmura James en caressant une dernière fois sa joue, mais à mes yeux, ça, dit-il en faisant un mouvement de bras entre eux, c'est une chose qui pourrait marcher.

Ludivine resta silencieuse, un sourire doux sur les lèvres. Elle était apaisée. Apaisée de savoir que le sorcier tenait tout de même à elle, apaisée de savoir qu'ils étaient sur la même longueur d'onde. Ils souhaitaient simplement réaliser leurs rêves, et elle préférait que les choses se passent ainsi.

Ludivine était une sorcière ambitieuse, alors leur décision lui semblait indéniablement la plus cohérente. Ils n'ouvraient aucune porte, mais n'en fermaient aucune également. Au sourire affectueux que lui fit James et au sentiment qui la prit à la poitrine, elle savait qu'ils n'en fermaient définitivement aucune.