Harry accueillit en fait la distraction avec soulagement. L'été lui avait laissé trop de temps pour penser et les conclusions auxquelles il était parvenu étaient… perturbantes.
Après le choc de voir quelqu'un mourir (pour la deuxième fois), après la culpabilité d'avoir fait tout de travers, après le regret d'avoir raté sa chance de quitter Privet Drive… il n'était pas resté grand-chose. Il avait du se rendre à l'évidence : il ne connaissait pas vraiment Sirius. Ils n'avaient pas eu beaucoup de temps pour échanger des histoires, et quand ils étaient ensemble, Sirius parlait plus volontiers des Maraudeurs. Il vivait beaucoup dans le passé, et même si Harry comprenait très bien le sentiment (le présent n'était pas génial), il avait souvent eu l'impression de jouer les remplacements pour son père. Ce qui ne l'enthousiasmait pas vraiment, l'expérience lui ayant appris que lui et Cornedrue avaient des caractères très différents.
Le résultat, c'est que bien qu'il ait beaucoup aimé l'évadé d'Azkaban, il ne l'avait jamais considéré comme une figure paternelle et n'avait pas avec lui les rapports d'un ami. En fait, il connaissait même mieux Rémus, avec qui il avait passé pas mal de temps au début de sa troisième année. Tout ça pour arriver à la gênante révélation… que Sirius ne lui manquait pas tellement.
Il savait que les autres le pensaient écroulé de chagrin et lui laissaient de l'espace pour son deuil. C'est pour ça qu'il ne leur avait pas écrit.
Enfin, c'était une des raisons. Pouvait-on vraiment être en colère avec des gens pour plusieurs raisons différentes ? Il leur en voulait de ne pas essayer de le voir, alors même qu'il n'avait pas envie qu'ils viennent. Mais l'effort aurait été bienvenu. Il pensait que perdre son parrain dans des circonstances pareilles méritait bien une visite, une lettre ou même un petit coup de téléphone. Il était sûr que Dumbledore leur avait dit de ne pas le contacter, mais après l'année précédente, il pensait qu'il avait clairement fait comprendre ce qu'il pensait de ce genre de raisonnement. En vain, apparemment. Il ne comprenait toujours pas comment l'avis du directeur de leur école pouvait se mesurer à la souffrance d'un ami. Est-ce que leur amitié n'existait qu'avec sa permission ? Il n'osait pas leur écrire, de peur de se mettre à les insulter.
D'un autre côté, il se demandait pourquoi il en était encore blessé. Qu'est-ce qu'ils faisaient qu'ils n'avaient pas déjà fait ? Ils l'avaient toujours négligé dès qu'ils en avaient l'occasion et n'y voyaient rien de mal. C'est comme s'il arrêtait d'exister dès qu'ils le perdaient de vue. Loin des yeux, loin du cœur, c'était ça ? Et donc ses problèmes ne gâchaient pas leur vacances et ils seraient reposés et prêts à reprendre le feuilleton des fabuleuses aventure de Harry Potter dès qu'ils le reverraient, sans sentir qu'il y avait eu une pause. Mais pour lui, tu ne t'inquiétais pas pour les gens par épisodes tu étais là pour eux ou tu n'y étais pas. Point. Et il s'énervait encore.
Redescends sur terre, Potter : ils ne sont pas attentifs, ils ne sont pas attentionnés, ils ne sont pas inquiets pour toi. Ils ne sont pas gentils, ils ne sont pas supportants, qu'est-ce que tu veux ? C'est pas après toutes ces années qu'ils vont se transformer en princes charmants, non ?
Ils n'étaient pas…
Ils n'étaient pas des amis.
Et il le savait depuis des années, et il n'avait pas voulu le savoir, et il ne voulait pas non plus y penser maintenant.
Bref.
Derrière la colère, il y avait encore un autre motif, encore plus embarrassant.
Peut-être que lui ne voulait plus être ami avec eux.
S'il voulait résumer sa réflexion, les événements des années passées avaient exercé une pression terrible sur lui, et c'est au prix d'efforts gigantesques qu'il avait pu conserver un peu d'innocence et agir encore un peu comme un enfant. Il avait pourtant du ignorer les leçons enseignées par les Dursley et ça n'avait pas été facile, mais il avait pensé que ça en valait la peine. L'année précédente l'avait réveillé. Il ne savait pas si les autres s'en était rendu compte, mais quand il avait décidé de partir pour le Ministère il était déjà à bout de nerfs. Il avait eu une année épuisante, avait très peu dormi, très peu mangé, avait servi – encore une fois ! – de spectacle à trois cent crétins sans opinions et sans épine dorsale, avait été harcelé et avait fini brillamment toute une semaine d'examens éprouvants plus une vision. Il pensait qu'une crise d'hystérie aurait été excusable.
Il ne pouvait pas s'empêcher de penser non plus qu'un vrai ami lui aurait flanqué une baffe et lui aurait demandé s'il avait mangé quelque chose le matin.
Comprenez-le bien, ce n'est pas qu'il regrettait vraiment d'y être allé, il aurait refait la même chose sans hésiter. Quoiqu'en dise Hermione, on n'hésitait pas quand la vie de quelqu'un était en jeu même si on n'était pas sûr ça n'était pas le loto, on ne jouait pas avec les pourcentages.
Mais il aurait apprécié l'effort pour l'arrêter si elle avait utilisé des raisons moins pourries.
Est-ce qu'il avait un truc pour sauver les gens ? Non mais c'était quoi cette question ? Un truc ! Comme s'il avait une maladie mentale ! Est-ce qu'elle se rappelait qu'il l'avait sauvée aussi ?
En conclusion, par rapport à tout ça, un petit voyage dans le temps faisait figure de vacances.
A Suivre.
