L'occasion ne se présenta en fait que deux bonnes semaines plus tard, et pour une de ces semaines, Harry eut la ferme impression que Tom l'évitait. Il n'était pas vraiment surpris. Lui et Tom s'entendaient bien (et il n'allait pas penser à ça, non monsieur) mais ils ne se connaissaient pas tant que ça, et puis il comprenait comme c'était dur de déballer certaines choses. Tom le lui dirait ou ne lui dirait pas. Harry pouvait attendre et voir.

Et donc ils se retrouvaient là, un jour de pluie, dans une salle désertée. Tom avait craqué et accepté d'aider Harry

(- Je ne comprends pas comment tu peux être aussi nul. Franchement, je ne comprends pas.

- Mééé, Tom…

- Non.)

qui en avait bien besoin, à rattraper le niveau de la classe où il avait été placé. Ils avaient travaillé dur deux bonnes heures, mais maintenant Harry avait compris et sa plume grattouillait gentiment le parchemin alors qu'il refaisait les derniers exercices et Tom regardait la pluie tomber par la fenêtre. Le son de sa voix brisant le silence fit sursauter son ami.

- Tu sais, quand j'ai pris cet exemple d'oncle…

- Oui ?

- Je pensais vraiment à quelqu'un. C'est pour ça que j'ai réagi un peu brutalement à ta question.

Silence.

- Tu sais, tout le monde sait que je suis orphelin. Tout le monde sait que j'ai grandi dans un orphelinat moldu. Le peu de gens qui s'intéresse vraiment à moi sait que ça s'est plutôt mal passé. C'était dur, mais j'en parle pas, j'ai fait ma paix avec, ou presque. Le plus dur, c'est d'y retourner chaque été. Même maintenant…

Enfin bref. Tout ce que je savais de mes parents, c'est que ma mère était morte en me mettant au monde à l'infirmerie et qu'elle m'avait donné mon nom d'après mon père: Thomas Marvolo Jedusor. L'orphelinat s'est pas donné la peine de chercher, tu penses: ce genre de fille, ça donne n'importe quel nom à ses mômes, comme m'a dit sœur Marie-Angèle.

Ouais, on l'appelait soeur Marie la Démone, ornement de notre petit enfer personnel. J'ai pas envie de parler de ça maintenant.

Bref, je me passais de parents sans problèmes. Et puis j'ai découvert que j'étais l'héritier de Serpentard, et ça m'a foutu un choc, tu peux le croire! Et pas qu'à moi tout seul, d'ailleurs. Certains étaient d'avis qu'on devait rien me dire, pour mon plus grand bien, évidemment. Ça m'énerve tellement quand les gens font ça, pas toi? Ils te cachent des informations qui pourraient changer ta vie et après ils s'étonnent que tu prennes les mauvaises décisions! C'est sûr, si tu l'avais su tu l'aurais pas fait, mais à qui la faute, hein? Pardon, je m'énerve tout seul.

Harry ne dit rien. Il était évident que Tom n'attendais pas de réponse et n'entendait pas non plus que son accent avait changé : plus populaire, plus épais. Harry se rendit compte qu'il était en train de rencontrer Thomas Jedusor Junior, onze ans, et pensa avec conviction qu'il comprenait parfaitement ce que l'autre ressentait.

- Donc je sais pas pourquoi, mais ça a changé ma vue sur la vie et la famille.

Et j'ai décidé de rechercher la mienne. Sans rien dire à personne, tu penses. Je sais pas si je te l'ai dit, mais j'ai un problème avec un des profs, il a … un œil sur moi. Ouais, c'est comme ça qu'il me l'a dit un jour : sachez que je garde un œil sur vous. Et pas dans un bon sens, crois-moi. Bref, deux ou trois magouilles plus tard, j'ai appris à ne jamais dire à tout vent ce que je fais si je ne veux pas que ça tourne mal.

- Mais pourquoi il t'en veut ?

- Aucune idée. Mais bon. Donc je dis rien à personne, et l'été suivant, je me tire de l'orphelinat – non, tout le monde se fout de savoir si tu es là ou pas tant que tu te fais pas prendre – et je trouve mon père tout seul, comme un grand. A se demander si quelqu'un s'est jamais donné la peine d'essayer.

Harry, je sais que tu as des tas de lacunes concernant le monde sorcier, mais là tu me fais mal. Qu'est-ce que tu fais quand tu cherches quelqu'un et que tu n'as que son nom pour t'aider ?

Tu ouvres l'annuaire, idiot.

Bien sur qu'il était dans l'annuaire ! Jedusor, Thomas. Avec l'adresse, et tout.

- Et comment ça s'est passé ?

- Pas terrible.

Il n'était pas content de me voir, je peux te dire. Il m'a sorti des trucs horribles, sur moi et sur ma mère…

Et ça me tuait, parce qu'elle m'a quand même pas fait toute seule, non ?

Et l'idée m'est venue, et j'ai demandé sans réfléchir, s'il l'avait violée.

Et là, j'ai pu en placer une. Parce qu'il en est resté sans souffle et que ses parents sont intervenus.

Oui, ils étaient là. C'est eux qui avaient décidé de me laisser entrer, en fait.

Bien sûr que j'ai frappé à la porte ! Je me suis même fait annoncer, si tu veux savoir. J'ai demandé s'il voulait bien me parler.

Tu croyais que je m'étais faufilé dans les jardins ?

- Oui, en fait.

- Nah, si ça fait bien dans les romans, c'est justement parce que c'est une invitation au désastre. Tu débarques pas sur un type dont tu sais qu'il t'a jamais voulu sans le prévenir un peu à l'avance. Tu essaies de pas en faire un mélodrame.

- Et il a quand même voulu te parler ?

- Non. C'est ses parents qui voulaient. C'est leur maison, c'est eux qui commandent.

Ils m'ont permis de rester. Tout l'été. Chez eux, ouais, mais je me sentais trop mal à l'aise, alors j'ai pris une chambre à l'hôtel.

Héritier de Serpentard, tu te rappelles ? Malgré les efforts de certains pour m'empêcher de toucher mon capital, je touche quand même de quoi payer l'école et quelques autres trucs.

Non, je refuse de payer l'orphelinat. Je leur ai dit que s'ils voulaient me garder là ils n'avaient qu'à payer eux-mêmes.

Je suis revenu deux étés de suite. Je passais toutes les journées chez eux, pour des fêtes, des bals, des dîners, des salons, présentés comme « Thomas Jr ».

Harry n'était pas sûr de comprendre.

- Ils n'étaient pas… embarrassés ?

- En fait, tout le monde savait. C'était - c'est - un tout petit village. Tout le monde savait que Thomas Jedusor avait fait un enfant à la petite Gaunt. Me cacher ne rimait à rien. Depuis le moment où j'ai débarqué à l'hôtel, les rumeurs ont commencé à voler. Quand je me suis présenté à Jedusor Manoir, des paris étaient en train. Et même s'il est possible que l'histoire de mes parents soit encore plus glauque que tout le monde le croit – et tu te doutes que je leur ai pas parlé de ça – ils se sont vraiment mariés. Légalement, je suis vraiment l'héritier de la famille Jedusor : le plus jeune fils.

Harry se souvint que quelque part dans les dix prochaines années, Tom allait probablement tuer toute sa famille, devenant en fait le seul héritier et frissonna.

- Continue, demanda-t-il avec une certaine trépidation.

- Pendant un moment tout est allé bien. J'avais une famille, c'était bizarre, mais ils m'en demandaient pas trop non plus : juste d'apprendre leurs manières, de parler leur langage, et j'ai toujours été bon pour apprendre. Je ne leur ai rien dit sur Poudlard et je n'ai jamais parlé de magie, je ne savais pas ce qu'ils savaient. Thomas senior haïssait mes tripes, pour de bonnes raisons en fait, mais ça je l'ai su que plus tard. A ce moment là, je ne communiquais pratiquement plus qu'avec mes grands-parents et je m'en plaignais pas. Pas vraiment ouverts, les Jedusor, mais corrects, tu vois ? En tout cas, pas le genre à faire des scènes en public. Ils étaient vraiment patients avec moi, et j'ai pensé… bon, passons.

Et puis évidemment, les choses ont commencé à se gâter.

Non, je pense pas que toutes les bonnes choses vont forcément mal tourner je pense que quand ça a l'air trop beau pour être vrai… ben y a toutes les chances que ce soit pas vrai.

Ça a commencé par de toutes petites choses : un service par ci, une course par là… On m'a présenté à des jeunes filles pendant les fêtes, et « va donc danser avec Sonia, mon garçon »… J'aimais pas trop, mais bon, c'est pas vraiment la mort non plus, hein ? Pour faire partie d'une famille, c'est pas trop payer.

Il y a eu « Tom, ne partage donc pas tes opinions politiques si librement, c'est une réunion amicale, voyons » mais pour moi ça sonnait comme « apprends à fermer ta bouche quand on ne te demande pas ton avis ». Tu penses que je l'ai bien pris, surtout qu'avec les événements et les actions de Grindelwald en Allemagne, tu peux parier que j'en avais, des opinions à partager !

Deuxième guerre mondiale, ça te dit quelque chose peut-être ?

Nan, de temps en temps, la profondeur de ton ignorance m'effraye… t'as vécu sous une pierre, ces dix dernières années ?

- Non, dans un placard.

- … Je veux vraiment pas savoir ce que ça veut dire, hein ?

OK.

La situation se dégradait. Je me sentais poussé dans un rôle qui ne me plaisait pas : le fils de la maison, toujours poli mais pas très intéressant, là pour faire danser les jeunes filles, accueillir les grands-mères, servir le punch aux généraux et généralement fermer sa gueule. Tu as peut-être remarqué que ça n'est pas trop mon genre…

- J'ai remarqué, oui.

- Tu peux parler. Bref, ça a commencé à coincer, parce que faire un effort pour m'intégrer en vacances en été, oui. Changer ma personnalité, non. Point. J'avais des choses à dire, je trouvais que les généraux disaient beaucoup de bêtises, et j'ai commencé à soupçonner, avec un certain malaise, que je n'aimerais peut-être pas beaucoup les opinions de mes grands parents sur le côté que l'Angleterre devait prendre dans la guerre. Pour moi on avait plus trop le choix, tu vois, mais il y avait toujours des gens qui traduisaient la guerre en conflit de classes, et…

Tu n'as pas la moindre idée de quoi je parle, hein ?

Non, laisse tomber. Quand tu auras rattrapé tes cours d'Histoire on en parlera.

Le point est que, comme beaucoup de gens, les Jedusor avaient des plans pour leur famille et qu'ils pensaient que je pouvais être utile. Il ne leur est jamais venu à l'idée que je pouvais avoir mes propres plans, parce qu'évidemment, un orphelin n'a pas le choix, surtout le rejeton d'une pauvre fille sans réputation.

Oui, ça a fini par sortir comme ça. Moche, mais à ce point j'étais même plus surpris. Tu veux savoir des choses sur les gens ? Regarde comment ils élèvent leurs enfants. Tom Senior n'est pas devenu comme ça tout seul. Enfin bon, c'était pas toute l'histoire, mais quand même.

Donc ça grinçait et je pense qu'après une scène laide, j'aurais simplement cessé de venir et eux m'auraient discrètement rayé de leur arbre généalogique ou quelque chose comme ça. J'aurais peut-être pris le nom de Serpentard, dans l'énervement, et j'aurais voulu voir la tête des profs après ça !

- Moi aussi. Mr Serpentard, retenue !

- Exactement ! Mais notre grande scène a été déraillée par un acte de rébellion adolescente qui aurait du être sans importance. Ils auraient du s'y attendre. Bon, j'ai jamais été fort sur les confidences, mais j'ai bien dû laisser échapper à un moment où à un autre, que j'étais venu en cachette des autorités compétentes, non ? Bien sûr, l'école a pas grand-chose à dire sur ce que je fais de ma vie, mais y a un monde de différence entre ne pas être légalement responsable et ne se mêler de rien.

- Oui, j'ai remarqué ça, aussi.

- Donc, j'ai bien du leur dire que je m'étais débrouillé pour les trouver par moi-même. Et à partir de là, qu'est-ce qui m'empêchait de le refaire ? Non, je crois qu'ils se sont dit que je serais tellement content d'être accepté parmi eux que j'irais pas chercher plus loin, surtout si ça devais déranger ma famille adorée.

Oui, je suis cynique sur l'affaire parce… là, ça m'a vraiment fait mal. J'y ai vraiment cru, tu comprends ? Au moins un moment. Ça avait l'air réel. Pas comme dans une sorte de conte de fée, mais une réalité merdique quand on essaie de faire avec…

- Et c'était mauvais ?

- Pire. Parce que tu vois, ce que j'ai fait, c'est ce que j'aurais du faire depuis le début, ce que tout le monde aurait du s'attendre à me voir faire : je suis allé voir mon oncle. Le frère de ma mère.

Harry s'étrangla.


A Suivre.