- Ça va ?

La question surprit Harry qui sortit brusquement de sa rêverie pour se trouver face aux yeux un peu inquiets de Tom.

Il rougit. C'est vrai qu'ils étaient depuis plus d'une heure et demie dans ce train qui les ramenait vers Londres - et comme ça paraissait curieusement exotique pour lui de prendre ce vieux train de campagne qui s'arrêtait à toutes les petites villes, avec ses fauteuils fatigués et ses fenêtres ouvertes.

(- Prendre le train ?

- Mon vieux, tu crois pas qu'on va revenir à pied, non ? Regarde les choses en face : je sais pas transplaner, tu sais pas transplaner, et le Magicobus est certainement trop cher pour nous. Le train nous ramènera à son rythme, on pourra dormir et discuter et on aura encore du temps devant nous arrivés à Londres ! Et puis j'aime le train. Point.

Harry aimait le train lui aussi. Il était assis confortablement alors qu'il fonçait à toute vitesse vers Londres, sans faire le moindre effort. Il découvrait des paysages, plus qu'il n'en avait jamais vu dans sa vie d'habitant du Surrey. Il pouvait effectivement dormir, ou discuter, ou observer ses compagnons de voiture. Il se sentait un peu idiot : il aurait dû deviner que les sorciers qui n'étaient pas en âge de transplaner devaient trouver un moyen. Quant au Magicobus…

- Ça veut dire que le gallion est supérieur à la livre ?

Il avait parlé bas, pour ne pas attirer l'attention. Il ne pensait pas que qui que ce soit s'intéresserait à deux adolescents parlant de monnaie imaginaire, mais bon…

De même, Tom regarda discrètement autour de lui avant de répondre.

- Plus que le dollar si tu peux le croire !

Harry s'en étrangla. Quelle qu'ait été sa vie avant le voyage dans le temps c'étaient toujours les comparaisons avec la vie « moldue » - Merlin, il détestait ce nom ! – qui lui parlaient le plus. Que le gallion ait une valeur supérieure à la livre passait encore – ça pouvait arriver. Qu'il soit supérieur au dollar…

- De combien ?

- Environ quatre livres pour un gallion. Six dollars, je pense.

Harry eut comme une attaque et exprima son opinion de la seule façon qu'il pouvait.

- Arck.

Tom ne fit qu'en rire.

- Ouais, je sais ce que tu ressens. Je crois que personne à Poudlard a encore saisi comment je peux m'habiller convenablement avec le peu que je peux retirer. Ils pensent sans doute que ma constitution exceptionnelle me permet de manger très peu sans changer d'aspect, et quant à voyager ! Je suis sûr que personne n'y a pensé.

Au regard admiratif de son voisin, il ajouta prudemment :

- Ça veut pas dire que c'est pas difficile et que je dois pas mesurer mes dépenses ! Aller au cinéma, par exemple, est une occasion rare. Aller au restaurant ? Presque inconnu. Mais je suis plutôt au niveau d'un étudiant très pauvre, avec une bourse minuscule. Après c'est une question de priorités. Tu vois comme tu t'organises.

Harry hocha la tête, essayant déjà d'organiser dans sa tête ses prochaines dépenses. La pension donnée par charité par Poudlard était plus que minuscule. Il n'était pas censé avoir besoin d'argent en cours d'année scolaire, et pendant les vacances… eh bien il pouvait choisir de rester. Il n'avait pas pensé que la somme minuscule pouvait être différente côté moldu…

- Et pour les changements de monnaie ? Est-ce que les gobelins ne prennent pas un pourcentage ?

Tom rit.

- Les gobelins ne se dérangent pas pour des sommes aussi petites ! Les gens comme nous s'adressent aux marchands cracmols. Eux connaissent la valeur des choses et savent faire un profit avec.

- Les cracmols peuvent ouvrir des comptes ?

- Ils ont la magie. Ils ne peuvent pas l'utiliser, c'est tout.)

- Je sais pas, avoua-t-il honnêtement. Ça fait beaucoup de choses à avaler en peu de temps.

- Tu veux en parler ?

Il considéra l'offre. Il avait toujours répondu non à cette question particulière, entre autres parce qu'il avait toujours eu l'impression que les secrets qu'il détenait empoisonnaient les personnes qui les connaissaient et qu'il ne voulait pas que les rapports qu'il avait avec ses amis changent. Mais il ne craignait pas ça avec Tom, s'aperçut-il. Tom était tout simplement plus vieux, moins sujet à des changements brusques d'opinions, et assez expérimenté pour ne pas se sentir trahi à chaque nouvelle découverte. Sa vision du monde changeait perpétuellement, et Harry trouvait ça, eh bien, normal. Pour un adulte. Le fait qu'il ait complètement échoué jusque-là à trouver cette attitude dans le monde sorcier…

- C'est surtout que je sais pas trop quoi dire, reconnut-il. Cette cicatrice… elle m'inquiétait depuis pas mal de temps mais elle avait fini par devenir symbolique de pas mal de choses, plutôt mauvaises mais certaines, tu vois ?

- Et maintenant que tu dois considérer que ce n'est qu'une cicatrice, continua Tom, hochant la tête, et que tu peux l'enlever quand tu veux…

- … je dois me demander « et après ? ». C'est ridicule, j'ai toujours détesté qu'on me réduise à l'homme qui portait la marque et maintenant je dois me l'avouer : je ne sais pas trop qui est Harry sans elle.

Un instant de silence où Harry sentit son cœur s'alourdir, et puis Tom reprit d'un ton léger.

- Sans doute quelqu'un de pas très différent.

Harry lui adressa un regard incrédule.

- Ben quoi, tu imagines que dès la marque partie, tu vas devenir un fêtard ou quelque chose comme ça ? Révélant ta vraie nature de dragueur !

Harry rit. Vu comme ça…

- Harry, tout ce que ça libère, c'est tes possibilités. Maintenant que tu sais que comme tu l'avais toujours pensé ta cicatrice n'est qu'une cicatrice, tu peux enfin considérer tes options avec un cœur léger. Plus rien ne t'empêche de prendre des décisions pour ton avenir basées sur ce que tu aimes, ce que tu veux, en bref sur qui tu es plutôt que sur le quoi que tu pensais être. Je m'embrouille un peu là, est-ce que ça a toujours un sens ?

Harry approuva en riant.

- Donc tu peux décider de retourner dans le monde moldu, ou de changer d'école, devenir un guérisseur, un artisan, ou juste prendre une année sabbatique avant de décider quoi que ce soit. Rien ne t'en empêche !

Harry était soufflé par l'éventail des possibilités accessibles.