Peut-être parce qu'il n'a jamais passé ses vacances dans un endroit où il peut être lui-même et pas Le Garçon Qui A Survécu (Venez Le Voir, Soyez Au Premier Rang !), le retour à l'école à la fin des vacances d'hiver est plus dur qu'il ne s'y attend.
Ou c'est peut-être la convocation « amicale » initiée par un professeur Dumbledore aux yeux plus pétillants que jamais. Bien que les cheveux auburn et le début de barbe sont une différence assez voyante pour qu'il ne s'y trompe pas, la ressemblance avec l'Albus de son époque est difficile à manquer.
Et considérant ses sentiments actuels pour le directeur de son école… ça le rend peut-être un peu plus agressif que nécessaire. Ce qu'il essaye de ne pas perdre de vue.
Mais quand même, être entrainé sous un prétexte quelconque dans le bureau d'un professeur qui ne vous a pas adressé une seule fois la parole depuis le début de l'année, a plusieurs fois exprimé sa méfiance par rapport à votre apparition soudaine dans le monde magique et qui a dans l'école un club d'admirateurs plus grand que celui de Slughorn, mais dans lequel ni Harry – ni aucun autre serpentard - n'a été invité…
Ça le fatigue, en fait. Le bon côté de tout ce bordel, c'était de prendre des vacances, de mettre la politique de côté et de se consacrer à son éducation, bien négligée jusque-là.
Et voilà que les dieux de l'Olympe soudain l'admettent gracieusement en leur présence.
Mais je vous ai demandé quelque chose, moi ?
La conversation commence déjà mal. Dumbledore remarque qu'ils ne se sont jamais parlé jusque-là, mais sur un ton qui en fait la faute d'Harry qui sans doute aurait dû supplier à la porte qu'on lui accorde une audience. Ensuite, ce type – qui est virtuellement un inconnu ! – commence à critiquer tous les choix d'Harry, que ce soit en matière de cours optionnel ou de sujet de dissertation. Quant à ses amis…
- Je ne suis pas sûr que vous devriez fréquenter Tom Jedusor et ses proches, M. Evans.
Et je te parle de Grindelwald, moi ?!
- Il y a des choses que vous ignorez sur eux. Des choses qui vous feraient reconsidérer votre décision. Des choses graves.
Mais toi et moi on se connait ?! Oooooom… Je ne vais pas crier sur le professeur de transfiguration, je ne vais pas crier tout court, oooooooom…
- Pourriez-vous être plus précis, professeur ? Je ne peux accuser personne sans preuves, après tout.
Même si toi ça ne te gêne pas, visiblement.
- Il y a des secrets dans cette école, M. Evans, des secrets sinistres. Je ne peux pas vous les révéler, bien sûr, mais faites-moi confiance, il vaut mieux pour tout le monde que vous preniez vos distances.
Trelawney a bien dû apprendre ses manières de quelqu'un, effectivement. Et ça impressionne sûrement les gosses de onze ans, mais…
- En gros, vous me demandez de faire confiance à un homme que je ne connais pas, avec qui je n'ai eu aucune conversation et qui ne répond pas à mes questions mais que j'ai entendu porter des jugements très rapides et très publics à la fois sur ma personne et les gens que je fréquente ? C'est bien ça ?
Oh oh. Le sourire a disparu.
Bien.
- Vous devriez me prendre au sérieux, M. Evans. Nous vivons une époque dangereuse, après tout et vos choix pourraient vous entrainer sur des routes périlleuses.
C'est une menace ? C'est une menace.
- Heureusement que vous n'êtes pas celui qui les jugera à la fin, n'est-ce pas ?
Parce que vous n'êtes pas Dieu, Dumbledore.
Oh qu'il n'aime pas ça.
- J'essaie seulement de vous aider, M. Evans. Même un serpentard a des chances de rédemption. Ne manquez pas la vôtre.
Et là Harry est très très énervé. Même un serpentard ? Non mais quel…
- Je suis sûr que les Inquisiteurs disaient la même chose à nos ancêtres avant de les brûler vifs. Une chose au moins est sûre : les héritiers de Serpentard sont moins bigots que vous !
Là il sort en trombe - il n'est pas rappelé - et s'en va porter plainte auprès du Directeur de cette époque, M. Dippet.
Pour le bien qui en sort, il aurait aussi bien pu aller en classe.
- Je suis désolé, mon jeune ami. Ce n'est pas la première fois qu'Albus laisse ses convictions l'emporter sur ses manières. Il sera réprimandé, je vous le promets.
Réprimandé, pense Harry incrédule. Combien de fois Albus a-t-il été réprimandé ? Combien de fois a-t-il été blâmé pour s'être laissé emporter par ses convictions ? Jusqu'à ce que quelqu'un le croie ? Jusqu'à ce que cette première victime aide à propager les rumeurs avec une intime conviction de choses qu'il n'a jamais vues ? Et de là, c'est la descente vers l'enfer, jusqu'à ce que la balance s'incline et que les serpentards soient damnés à la naissance. 70 ans calcule-t-il, jusqu'à mon époque. C'est possible mais ça veut dire que ça a commencé maintenant.
Et, se demande-t-il, est ce que ça ne veut pas déjà dire quelque chose, que ça ne gêne personne que les convictions d'Albus le conduisent à accuser sans la moindre preuve les élèves qu'il est censé protéger ? Ses manières ?! Depuis quand la justice est une question de manières ?
Décidément, pense Harry, quelle que soit l'époque, le monde sorcier est toujours mal fichu. Il a probablement été bâti par des bigots et des chasseurs de sorcières incognito.
Ça expliquerait certainement beaucoup de choses.
Décidant que l'étude de la société lui donne mal à la tête, Harry va se coucher.
Et s'il fait un détour pour geindre dans le bureau de Tom (qui essaie de travailler et n'est pas particulièrement enchanté de le voir) eh bien… personne ne le connait ici, il peut râler s'il le veut !
Une fois que son condisciple est convaincu qu'il ne bougera pas sans avoir au moins un semblant d'explication pour la façon dont les choses se sont passées dans le bureau du Directeur – des directeurs ? – il se résigne et s'installe plus confortablement dans son fauteuil.
- Prend une chaise. Non, sérieusement, je ne sais pas combien de temps il va me falloir pour faire entrer ce concept dans ta tête alors autant t'installer confortablement.
Harry proteste à peine, en fait. Que Dumbledore soit sûr de sa cause et du Plus Grand Bien, il s'y attendait – même s'il a beaucoup moins de patience pour ça que, disons, quand il avait douze ans. Ce qui parait logique, en fait. Mais que Dippet ne se rende pas compte du genre de conséquences qui va forcément suivre le relâchement des règles de l'école en faveur d'une moralité qui est toujours dépendante de son porteur…
Il ne voit pas, non. Comment sont choisis les directeurs de Poudlard, déjà ? Pas pour leur compréhension de la nature humaine, c'est clair.
- Tu m'écoutes, oui ? fait Tom qui n'est vraiment pas content d'avoir été dérangé.
- Je t'écoute, fait respectueusement Harry qui veut vraiment savoir ce que son ami pense de tout ça.
- Ce que tu dois comprendre premièrement, commence le préfet des serpentards, c'est que Dippet et Dumbledore sont tous les deux des serdaigles. Et ça compte. la maison où tu es réparti ne détermine pas seulement ton attitude et le regard que les autres portent sur toi, c'est aussi un bon indicateur de ta philosophie de vie, que les années et ton entourage ne feront que renforcer. Les serdaigles, continue Tom, sont ceux pour qui la carte est le territoire et les gens des pions ou des petits traits sur un parchemin. Tu as entendu la rumeur sur les camps de la mort en Allemagne en ce moment ? Je suis sûr qu'il y a quelques serdaigles, là-bas, calculant combien de gens ils peuvent tuer par jour sans user trop de carburant. Rapport prix/rendement, tu vois ? Et ils sont maitres du slogan publicitaire ! « Pour La Cause ! » « Pour le Plus Grand Bien ! » « Pour un Monde Meilleur ! » Et qui va les contredire, hein, quand tous leurs opposants sont morts (et c'était déjà probablement des traitres pour commencer, on ne peut pas prendre en compte l'opinion de ses gens-là, ni de leurs parents, qui sait ce qu'ils se transmettent.) Et toi, tu dirais qu'ils sont des monstres à cause de ce qu'ils font mais pour eux, non, ils Font les Choses Bien, et de là il n'y a qu'un pas à se dire qu'ils font les Bonnes Choses. Qu'est-ce qu'ils pourraient faire d'autre, hein ? S'ils ne le faisaient pas, d'autres le feraient, avec moins de soin, sans leur attention au détail et la bonté intrinsèque qui les fait se pencher sur ces petits, petits détails… Les bouchers abondent, te diraient-ils et l'époque est bien triste mais eux sont des ingénieurs, et ils ne peuvent pas sauver tout le monde, évidemment, des sacrifices sont nécessaires et bien sûr qu'ils sont les mieux placés pour choisir lesquels !
Harry a envie de vomir. Surtout parce qu'il entend bien Hermione lui sortir quelque chose comme ça, parce qu'elle l'a déjà fait. Et il a toujours cru qu'elle savait qu'elle faisait quelque chose de mal et essayait (vraiment maladroitement) de se justifier, mais… est-ce qu'elle y croyait vraiment ? Est-ce qu'elle pouvait vraiment y croire ?
- A partir de là, continue Tom, c'est facile de se persuader que s'il y a un Plan, et que c'est un Bon Plan, les gens vont suivre le Plan.
- Gné ? s'étrangle Harry.
- Oui, moi aussi ça m'étonne, reconnait le serpentard. Je trouve qu'en général les gens ont plutôt tendance à faire le contraire de ce que l'on attend d'eux et à merder en de nouvelles et merveilleuses façons. Par contre, tout le monde est rassuré de savoir qu'il y a un Plan. Pas besoin de connaitre les détails, non : il y a un Plan Et Donc Forcément Tout Ira Bien. Ici, Dumbledore et Dippet ont tous les deux un plan - probablement pas le même. Dippet est en position de pouvoir, il est directeur de Poudlard, c'est lui qui décide comment les choses vont se passer pour les trente prochaines années et c'est très bien comme ça. Je peux même te dire que c'est un excellent directeur qui croit sincèrement que la jeunesse c'est l'avenir et qui ne s'investit pas plus dans notre vie quotidienne parce qu'il a de gros problèmes de santé.
Harry, qui vient de se rappeler qu'à son époque Dippet est mort de façon inattendue et subite, hoche juste la tête.
- Dippet pense qu'il maitrise la situation. Oui, Dumbledore est quelquefois pénible, croit qu'il sait tout et cause des problèmes mais ça n'est pas grave : ça lui passera, lui aussi fait partie du Plan. Que peut-être ces actions sont délibérées et qu'il est en fait en train de saboter ce fameux Plan ou simplement de se servir de lui pour ses propres fins, ça ne viendrait jamais à l'idée du directeur qui est un brave homme… mais limité. Comme je te disais, pour Serdaigle trois points font une ligne, trois lignes font une carte et la carte est le territoire, point. Si c'est écrit, c'est que c'est vrai, surtout si tu l'as écrit toi-même. De son côté, Dumbledore pense probablement qu'il est un petit malin de passer inaperçu comme ça en exécutant sa Grande Œuvre, et un Brave Homme parce qu'il est sûr que son Plan est le meilleur : C'est Pour Le Plus Grand Bien. Et clairement Dippet a perdu de sa finesse avec les années, sinon il verrait bien que Dumbledore a raison !
Harry a envie de vomir.
C'est la première fois depuis son voyage imprévu qu'Harry réalise vraiment la situation dans laquelle il est. C'est stupide. Dans toutes les histoires qu'il a lues, la première chose que fait le sorcier – ou le moldu déplacé dans le temps, c'est se demander s'il va changer l'histoire ou pas. Il a pensé à tuer Tom, avant. Il ne sait toujours pas s'il aurait le cran, mais il s'est posé la question.
Mais maintenant qu'il sait que Tom n'est pas le problème, que ça a toujours été Dumbledore – ça ou il est vraiment dans un univers parallèle… il doit accepter le fait que s'il change les choses, le monde dont il vient est perdu. Pas seulement différent, marqué par l'absence des Mangemorts, meilleur, mais entièrement remplacé. Peut-il vraiment accepter ça ?
Il y réfléchit. Vraiment.
Plus de Ron, plus d'Hermione… Non, il ne peut pas les faire disparaître comme ça… Même s'il ne les regrette pas, ne les a pas regrettés une seconde depuis qu'il est parti, ils ne méritent pas de voir leurs existences effacées.
Sauf que. Ça n'est pas vraiment ça, n'est-ce pas ? Il n'a pas ce pouvoir. Contrarier les plans de Dumbledore changera beaucoup de choses, mais à moins qu'il ait aussi organisé tous les mariages des soixante-dix dernières années… (c'est possible, Harry le croit capable de tout) La résultat, c'est : plus d'Hermione, plus de Ron pour Harry.
Mais juste pour lui. A moins que leurs parents décident de pas se marier, et l'effet papillon est trop compliqué pour lui, ils ne perdront rien.
Seulement une amitié dont ils ne connaitront jamais l'existence.
Et lui ne perd rien. Seulement eux.
Ses amis. Remus. L'ordre du Phoenix.
… ça fait vraiment court, comme liste.
Il se fiche un peu de l'Ordre du Phoenix, à vrai dire. S'ils survivent sans le Garçon Qui A Survécu… il ne tient pas particulièrement à revoir McGonagall. Il peut se passer de Tonks. Bon sang, même Bill n'est pas encore né !
Remus… eh bien, Remus est un peu dans le même sac que Sirius. Le potentiel est là, ou au moins sur papier, mais… Sirius a au moins l'excuse d'avoir passé dix ans à Azkaban. Remus a eu l'occasion de faire partie de l'entourage d'Harry, mais il n'a jamais eu l'air particulièrement intéressé. Bien sûr, être un loup-garou excuse beaucoup, mais… Harry pense qu'il aurait bien accepté un parent, un mentor, même un ami à mi-temps, et entre être en danger une fois par mois et être maltraité régulièrement par les Dursley… Ben y a pas photo. Mais malgré toutes ses protestations, Remus le traite de la même façon que tout le monde traite les orphelins : beaucoup d'ordres et de reproches, très peu de conseils et d'aide réelle. Quand il pense qu'il a passé les cinq dernières années pratiquement en haillons et qu'aucun de ces gens qui attendent tout de lui ne semble s'en préoccuper… Bref.
Remus. Remus est bon pour les sermons mais pas pour les exemples. La façon dont il se comporte avec Rogue est embarrassante mais curieusement c'était Harry qui « doit faire des efforts », comme d'habitude.
Non, Remus ne lui manquera pas et il doute de lui manquer.
Il n'a que deux amis proches. Et même eux…
C'est un peu terrible, comme, en prenant de l'âge, on se rend compte que des choses qu'on a cru gravées dans la pierre sont en fait bâties sur le sable.
Il a toujours su, quelque part, que Ron avait été placé à ses côtés, dans un but ou en récompense, et que s'il n'y avait pas été fortement encouragé, il ne serait peut-être pas resté un ami si longtemps. Il avait juste espéré qu'ils pourraient avoir quelque chose en dehors des adultes… mais ça n'est jamais arrivé.
Hermione… la chose étonnante c'est qu'ils ne sont jamais devenus amis, ou du moins il n'a aucun souvenir d'un moment précis. Après que Ron et lui l'aient défendue contre le troll, elle est les a rejoints et ne les a plus quittés. Ont-ils dit qu'elle était la bienvenue ? A-t-elle demandé ? Non, mais après tout, Ron a déclaré à tout l'univers qu'il était le meilleur ami d'Harry Potter après un après-midi en train et ne lui a jamais demandé confirmation. Et lui n'a jamais protesté.
Oui, il a ses problèmes, il sait. Et l'amitié qu'il a tant voulue, qu'il a trainée par les cheveux pour la faire durer malgré les obstacles… en reste à cette base médiocre. Comme quoi on ne peut pas forcer les choses.
Le seul bon côté de cet… échec pitoyable, c'est que du coup ce n'est pas un grand sacrifice d'y renoncer. Rien ne le rappelle dans ce monde. Il est libre, libre de tout laisser derrière lui et de se faire une nouvelle vie, meilleure.
Il ne s'est jamais senti plus excité.
