Bien sûr, c'est difficile d'expliquer à Tom pourquoi il est passé de la déprime à l'excitation en l'écoutant parler des camps de la mort, surtout sans avouer qu'il a cessé d'écouter à un moment ou à un autre. Et sans parler de voyage dans le temps. Et sans brailler j'avais presque décidé de te tuer et tout allait bien mais maintenant tout est plus compliqué. C'est la pure vérité mais ça n'arrangerait probablement pas les choses.
Distraction. C'est une méthode éprouvée par des générations.
- Cette histoire de répartition, justement… Comment ça a commencé ? Je veux dire, ils étaient quatre magiciens bâtissant une école ensemble, tu vas pas me dire que la gentillesse de Poufsouffle a marqué les générations, non ? Je sais que tous les gryffondors ne sont pas des chevaliers…
- Poufsouffle pratiquait la sorcellerie en fait, pas la magie, répond distraitement Tom à sa question.
(Apparemment, il veut passer une sorte d'examen supplémentaire et accorde sérieusement son attention à ses révisions. Harry devrait le laisser tranquille, mais la réponse à sa question, qu'il a posé de façon toute rhétorique d'ailleurs, le laisse débordant de curiosité.)
- C'est pas la même chose ?
- Qu… ?! Eructe l'autre en relevant la tête, choqué.
Apparemment, sa réponse découvre encore des montagnes d'ignorance chez lui. Harry retient une grimace.
Tom manque casser sa plume, tant il est incrédule et indigné.
- Comment… ! Un jour, il faudra que tu m'expliques comment tu as pu survivre dans le monde magique en en sachant si peu, tu sais.
Un peu calmé, il se détourne pour sécher l'encre de ses notes et considère d'un air ennuyé la montagne de travail qui lui reste.
- Tu es sûr que tu peux pas chercher tes réponses dans la bibliothèque ? grogne-t-il sans trop d'espoir.
Harry lui fait des yeux contrits et se mord la lèvre.
- Je saurais même pas où chercher.
L'autre laisse échapper un gros soupir.
- D'accord pour cette fois, mais après il faut que tu te trouves un tuteur, d'accord ? Y a vraiment trop de trous dans ton éducation, si on peut appeler ça comme ça, et ça va surement revenir te mordre les fesses au plus mauvais moment.
- Promis, assure le brun.
Tom le regarde d'un air suspicieux.
- Un ou une serdaigle, et tu te débrouilles pour le trouver, ok ?
- Sûr, répond Harry d'un air vertueux.
- Mmm…
Après l'avoir toisé un long moment, Tom se lance dans son récit.
- D'abord il faut que tu comprennes que les quatre compères en question n'étaient pas jeunes quand ils ont fondé notre école. Jeunes pour leurs accomplissements, peut-être, je dirais même sûrement, mais si Poudlard peut des vanter d'avoir des personnalités célèbres à ses origines, leur liste de réussites est bien loin de se limiter à une école.
- Huh ? fait Harry, sidéré. Devant le regard furibond de Tom, il s'empresse d'ajouter :
- Non, non, j'ai bien compris ce que tu disais ! Je ne savais pas c'est tout ! Mais tu as raison, c'est plus logique.
- Hmm, fait l'autre, sceptique mais qui reprend sans commenter.
- Chacun des quatre a une histoire inhabituelle, assez d'aventures pour remplir des tomes entiers et une place de choix dans l'histoire de l'Europe.
- De l'Europe ? Pas de l'Angleterre ? coupe son ami que ne peut pas se retenir. Attends, l'histoire de l'Europe ? Magique, tu veux dire ?
Tom lui adresse juste un sourire un peu sadique, sachant que la curiosité dévorante du jeune brun ne lui laissera plus de repos (et qu'il pourra peut-être étudier un brin sans être dérangé - non mais !)
- Certains d'entre eux n'étaient pas à strictement parler anglais… et l'Angleterre en tant que royaume est une réalité assez récente, tu sais.
Non. il ne sait pas. Il veut savoir ! Il veut tout savoir !
- Tom, accouche !
Le fils de… Voldemort lui rit au nez. Harry s'assoit et boude.
- Un des quatre a eu l'idée d'une école, on ne sait pas lequel puis a rencontré les autres et les a convaincus, puis les choses sérieuses ont commencé. Parce qu'ouvrir une école à l'époque c'était pas du gâteau : il fallait avoir des plans bien sûr, un public ciblé, mais aussi des terres, de l'argent et l'autorisation du gouvernement en place, ou de plusieurs s'il fallait franchir des frontières. Poudlard est, ou était, une école européenne, pas anglaise, pas plus que Beauxbatons n'est strictement française. Durmstrang a toujours été censé couvrir les territoires nordiques, mais leur principale différence n'est pas le territoire qu'ils servent mais leurs spécialités.
Il défie du regard l'autre de lui demander des détails. Pas fou, Harry garde la bouche close.
Satisfait, Tom continue d'un ton plus tranquille.
- Ils ont passé des années à faire des plans, à consulter les plus grands esprits de l'époque pour savoir quoi enseigner à qui et comment. Je peux te dire qu'il y en avait des modèles éducatifs à l'époque… Ensuite quand ils ont pensé être prêts, ils se sont dispersés en Europe pour un, se faire une réputation, l'équivalent de la publicité si tu veux et deux, repérer un endroit adéquat. Rien que ça a pris près de quinze ans.
- Heureusement que les sorciers vivent longtemps, souffle Harry, dégrisé par l'idée.
Tom hoche la tête, tout à fait sérieux.
- Mais du coup leurs projets se projettent sur une échelle incroyable aussi. Ce qu'ils bâtissent est censé durer des siècles !
- Sérieusement ? demande le brun qui n'a jamais vécu qu'au jour le jour.
- Chaque sorcier ambitieux se voir bâtir l'Atlantide, confirme le préfet. Pas facilement, non, mais c'est possible. Ça s'est fait. Il faut être bon, c'est tout.
- C'est tout, il dit, râle Harry en regardant du coin de l'œil son très ambitieux ami dont les yeux brillent en contemplant l'avenir.
- C'est sûr que du coup une école n'est plus aussi impressionnante.
Tom revient sur terre juste pour lui adresser un regard maussade.
- Tu n'as pas idée. Après quinze ans passés à établir un réseau et à explorer le continent, ils ont trouvé trois ou quatre endroits adéquats et si l'histoire orale est un peu exacte ça a discuté dur…
- L'Ecosse n'était pas l'idéal, donc ? demande Harry, fasciné.
- Pour l'isolement c'était parfait, rétorque l'autre. Pour les températures, beaucoup moins ! Mais le vrai problème si j'ai bien compris c'est que le roi d'Ecosse de l'époque avait un sale caractère et leur aurait causé des problèmes sans fin, sans même parler de leur offrir des terres sur son territoire.
- Alors ? Qu'est-ce qui s'est passé ? frétille Harry qui est complétement pris.
Le sourire narquois de l'autre ne le décourage pas.
- Souviens-toi que c'est une page obscure de l'histoire et je ne suis pas archiviste… Ce que j'ai compris c'est que Son Altesse Tête de Lard est mort – d'un accident, crois-le ou pas – et que la reine d'Angleterre de l'époque a hérité du trône, étant sa plus proche parente. Ça a probablement joué un rôle dans les accords qui ont été passés : la présence en Ecosse de quatre magiciens de haut niveau complètement dévoués à la reine d'Angleterre… eh bien ça peut en décourager qui auraient joué les rebelles sans ça. Non qu'il n'y ait pas eu de rébellions, mais curieusement, la plupart des magiciens sont restés chez eux.
- Surprise, murmure le plus jeune.
- Ouaip. Donc le quatuor a approché la reine, lui a présenté leurs plans, a plaidé sa cause pendant trois ans…
- Trois ans ! s'exclame Harry, sidéré.
- C'était rapide, pour l'époque. Tu sais combien d'années Christophe Colomb a mis à partir pour les Indes ?
- Je m'en fous, en fait, s'excuse le brun. Trois ans, tu disais ?
Tom soupire.
- Inculte… Après trois ans, Sa Majesté qui avait consulté de son côté pour savoir si c'était une bonne idée ou pas leur a promis des terres… s'ils lui rendaient un petit service. Ou deux. Là aussi ça a duré pas mal de temps, mais le temps qu'ils finissent ils étaient tous familiers avec la cour de la reine et connus comme étant fermement de son côté…
- Maligne, la reine, apprécie le brun.
- Ouais, soupire l'autre ne se passant la main dans les cheveux. Tu peux naitre souverain, mais le rester demande un peu plus de compétence. Ta longévité est la preuve de ta valeur. Elle a tenu parole et les a plus ou moins libérés de son service…
- Sauf en cas de pépin, rit l'autre qui est familier avec les « à peu près ».
- Sauf en cas de gros pepin, acquiesce l'autre. Elle leur a donné des lettres de noblesse à la cour d'Angleterre – c'était comme les faire citoyens, tu pouvais avoir deux nationalités à l'époque aussi - elle leur a donné des villes et des villages, plus une étendue de champs et de mines autour du domaine convoité.
- Autour du domaine mais pas le domaine ? Je comprends pas, fait le brun, le font plissé et l'air assez adorable.
- C'est la forme de richesse de l'époque, enchaine Tom sans se laisser démonter. Des champs pour te nourrir, des paysans pour les cultiver, des mines et des mineurs, du bétail et des bergers… Quand ils ont demandé « des moyens » ils ne voulaient pas dire « des coffres remplis de joyaux » même s'ils n'auraient sans doute pas refusé, mais « de quoi nourrir maisonnées et élèves pour les trois cents prochaines années » Ce qu'elle a accordé. Poudlard est toujours indépendante. Nous n'achetons rien à l'extérieur de la vallée.
Harry pense, sans le dire, que Tom sonne très fier quand il dit « nous ».
- Donc elle leur a donné des terres supplémentaires, un vrai domaine pour financer toutes leurs futures activités. Mais le territoire lui-même, celui qu'ils convoitaient, elle ne pouvait leur en donner que les droits et le titre, pas la possession.
Le regard d'Harry n'est qu'une question brûlante. Pourquoi est-ce que l'histoire n'est pas toujours comme ça ! Binns devrait être pendu ! (Il est sans doute mort pendu maintenant qu'il y pense. Par ses élèves.)
Tom a oublié toutes ses réticences et est plongé lui aussi dans son récit.
- Ce qu'on oublie facilement c'est que le statut du secret n'était pas en activité à l'époque. Tout le monde était plus ou moins au courant que la magie existait. Tout le monde n'y croyait pas mais c'était un peu comme « Très à l'est ils ont des bêtes avec une bosse sur le dos. - Non ?! » Les gens s'en foutaient, ils avaient leur vie à vivre et le monde est bizarre loin de chez toi, point. Certains avaient grandi près d'une famille de sorciers, d'autres connaissaient des druides, ou avaient connu quelqu'un qui… La famille royale, particulièrement, se devait d'être au courant de tout, parce que même ceux qui n'avaient pas la moindre ombre de don avaient hérité de leurs ancêtres les serments de tous ceux qui avaient décidé de résider en Angleterre. Quand le royaume a été finalement complètement uni, je te dis pas le nombre de serments que ça devait faire, je suis étonné que le roi George ait vécu si longtemps… ou peut-être que la magie le retient tant qu'il n'a pas d'héritier viable. La princesse Elizabeth est bien jeune…
Harry, qui ne s'est jamais senti concerné par les personnes qui dirigent le pays, le regarde avec de grands yeux.
- Les citoyens prêtent serment aux ministres, les ministres au roi, les seigneurs directement au souverain quand ils acceptent leurs titres. Personne en Angleterre n'est libre à part les ambassadeurs. On a tous juré d'obéir aux lois et à nos supérieurs.
Voyant que l'autre ne comprenait pas comment ça pouvait marcher, il ajoute :
- Je t'expliquerai plus tard. Revenons-en à nos moutons. La reine leur a accordé le droit d'ouvrir école en Angleterre « sur le terrain de leur choix ». Le terrain de leur choix, malheureusement était occupé par la plus grande tribu de centaures en dehors de la Grèce. C'est là que les serments entrent en jeu. Quand les centaures ont émigré en Angleterre, ils ont prêté serment au souverain de l'époque. Elle ne pouvait donc pas ignorer leurs droits : eux aussi étaient anglais. Restaient à nos héros de négocier avec eux pour une résidence presque permanente sur leurs terres.
- Et ça a marché ? s'étonne Harry qui a rencontré des centaures et ne les a pas trouvés très amicaux. Pas plus que les gobelins, en tout cas.
- Ben, reconnait Tom, soudain moins sérieux, il faut te rappeler que s'il y a une histoire complète je ne l'ai pas lue. Tout ce que j'ai ce sont des fragments de l'histoire orale. J'imagine qu'ils se sont accordés sur la nécessité d'éduquer les jeunes, les centaures sont très sérieux sur la question. En bénéfice il y a le fait que la présence de sorciers accroit la croissance d'un environnement magique.
- Vraiment ?
- Le mauvais côté c'est que ce qu'on crée en cinquante ans, ce qui est un miracle à l'échelle du rythme naturel, on peut le détruire en dix. Les humains, ça va ça vient, c'est passé en dicton. Mais à l'époque, les centaures étaient bien disposés à l'égard des humains…
- Qu'est-ce qui a changé ?
- J'imagine que mille ans de voisinage leur ont fait perdre une ou deux illusions, ironise le préfet. La Grèce est un pays progressiste quant au traitement des créatures non humaines. L'Angleterre, par contre…
- Est remplie de bigots et d'imbéciles qui se prennent pour le centre du monde, complète Harry qui est au courant, merci.
- Après, si tu veux, c'est l'expérience qui parle, atténue son ami. En Grèce, ils ont quatre mille ans de mythologie pas si mythique. En Angleterre, chacun restait chez soi et les vaches étaient bien gardées. C'est la cohabitation qui a agité tout le monde. On était content de s'ignorer les uns les autres. Enfin…
Il se passe la main sur le visage et essaie de retrouver le fil de ses pensées.
- Bref. Ils ont convaincu les centaures, ramené les documents à la reine et commencé à construire. Ça aussi ça a pris vingt ans. Pour le bâtiment principal, je veux dire.
Harry, bouche bée, agita la main.
- Mais ! Magie !
- C'était extraordinairement rapide pour l'époque, remarque Tom, pince-sans-rire. Et j'aimerais pointer qu'ils bâtissaient pour durer, ce qui prend un peu plus de temps. Pré-au-Lard, à l'époque Châteauneuf, a été construit à ce moment-là pour abriter les familles des fondateurs et leurs premiers élèves pendant que les bâtiments étaient construits. Poudlard – qui n'avait pas ce nom ridicule non plus mais je ne peux pas prononcer l'original – a existé en tant qu'école bien avant que le portail d'entrée ne soit construit. Vu les travaux d'agrandissement au fil des siècles, s'ils avaient attendu, l'école ne serait toujours pas ouverte.
Chapitre 15
- Quand même, vingt ans ! répète le brun qui n'en revient pas.
L'autre hausse un sourcil.
- Tu sais combien d'effort ça prend pour bâtir un socle suffisant pour une œuvre de cette grandeur ?
- Gné ?
Tom ferme les yeux et émet un grognement qui ressemble bizarrement à oooooooooom…
- Tu ne sais pas de quoi je parle, hein ? Bon, bon boooooooon…
Il s'assied avec une expression résignée.
- Quand tu veux accomplir un gros ouvrage magique, il faut fournir les ingrédients nécessaires au phénomène et la puissance suffisante à le mettre en route. Ça tu comprends ?
Harry hoche la tête. Tom a l'air franchement sceptique.
- Mouais. Disons que si tu veux créer un feu magique sur une colline, il faudra de la craie pure, des parcelles d'argent, et plusieurs plantes différentes. Et avoir la magie suffisante pour transformer ça en plus que de la boue colorée. Maintenant c'est clair ?
Harry hoche la tête frénétiquement, soulagé.
- Bon. Mais si tu veux rendre ce phénomène permanent, ou au moins durable, il te faut créer un socle.
- Heing ?!
Avec une expression de patience exagérée, Tom continue.
- C'est le terme académique. Un socle, ou une base, ou une limite. Ça peut être un cercle, ou une condition.
- … ?
- Une équation ?
- … ?
- Laisse tomber, je crois pas que je suis fait pour l'enseignement. Un contexte, peut-être, un environnement ?
- Ben au moins je sais ce que ça veut dire, mais le rapport avec la magie ?
- Attends, si j'arrive à t'en faire comprendre un, tout va s'éclairer, tu vas voir.
Harry a quelques doutes, à vrai dire.
- Mmmm… On parlait de feu. Tu es en pleine campagne, un soir de fête, et tu décides de bâtir un feu pour y faire griller des saucisses. Arrête de rire, c'est très sérieux. Si tu n'utilises pas la magie, il te faut quand même des ingrédients : du bois sec, des brindilles, des feuilles sèches, etc… jusque-là tu suis ?
- Tom.
- On ne sait jamais, je ne prends plus de risques. Pour la puissance à fournir, disons des allumettes, un briquet, si tu as une loupe tu peux jouer les scouts, ou alors tu peux frotter deux brindilles jusqu'à ce qu'elles prennent feu.
- Vraiment ?
- Non, ça n'a jamais marché pour moi non plus. Mais tu vois le schéma ? Ou recette, ou procédé. Ingrédients et énergie. C'est ce dont on a besoin pour créer quelque chose, quoi que ce soit. D'accord ?
- D'accord.
- Bon. Mais maintenant tu veux que ce feu dure toute la nuit. Tu vas devoir aménager son environnement.
- Heu…
- Qu'est-ce qui se passe si tu fais ton feu directement sur l'herbe ?
- Eh bien… oh.
- Je vois que la lumière a frappé. Et donc, aménager son environnement, c'est… ?
- Heu. Je sais pas trop, en fait… Creuser une fosse ?
- Oui, creuser une fosse est une possibilité, comme entourer le feu de cailloux, ou d'une limite quelconque.
- Pour me protéger des flammes et ne pas me brûler en faisant la cuisine.
- Mais pas seulement dans un but de protection : si l'énergie procurée par le phénomène se disperse, elle diminue.
- Heing ?
- Si ton feu s'étend dans les herbes, il va probablement s'éteindre et ne pas griller tes saucisses convenablement. Tu es censé contrôler le phénomène, pas juste le provoquer et admirer ce qui se passe.
- Qu'est-ce qui se passe si je ne contrôle pas ?
- Les chances d'incendie sont grandes, et tu risques de crever de faim.
Harry devrait rire, mais… Crever de faim est une affaire sérieuse pour lui.
- On est d'accord ? Bon. Plus longtemps tu veux que le feu dure, plus de temps tu passes à créer son environnement. Un cercle de cailloux ou une forge souterraine, c'est le même principe : le feu ne doit pas s'échapper et il doit rester concentré. Jusque-là c'est bon ?
- Je te suis, confirme Harry qui est passionné.
- Tant mieux. Pour un phénomène magique, c'est exactement la même chose. Tu peux créer des éclairs de lumière d'un coup de ta baguette sans y penser, et des bouffées de chaleur. Pour quelque chose d'un peu plus élaboré, eh bien, tu peux disposer tes bouts de craie, d'argent et de fleurs sur une colline et obtenir un feu argenté très décoratif. Mais si tu veux qu'il dure…
- Il faut créer un socle.
- Exactement. Une limite pour l'empêcher de se disperser. Une condition, une base ou une condition de base, genre : pas de feu hors du cercle.
- Oh.
- Oui, oh. On utilise souvent le cercle pour les phénomènes simples mais puissants.
- Comme invoquer des démons ?
- Dans les romans surtout, et tu sais que c'est du chiqué si l'invocateur ne se fait pas bouffer dans les dix minutes. La force du cercle est basée sur plein de choses mais principalement sur celle de l'invocateur. Si tu crois que n'importe quel zozo peut appeler un démon et s'en sortir comme ça…
- Presque tous les héros le font, pourtant…
- J'imagine que les autres n'ont pas d'histoire à raconter. Vu qu'ils sont morts. Bon, on peut continuer ? On s'éloigne du sujet et tu vas t'embrouiller.
- Je t'en prie, fait Harry un peu sèchement.
- Merci. La limite sépare l'espace normal de celui que tu vas ou as déjà enchanté : les conditions sont différentes dans le cercle. On appelle cet espace un socle, parce que tu l'as préparé pour pouvoir littéralement poser ton phénomène dessus. Si tu veux, c'est le « sol de pierre » que tu as choisi pour y préparer ton feu parce que tu sais qu'il n'aura pas de reactions imprévues. C'est le contexte du feu : un sol de pierre. Si tu le lis quelque part et qu'ensuite l'auteur te parle d'incendie, tu vas tout de suite dire, « impossible : sol de pierre ? Pas d'incendie. » Ok ?
- La limite c'est le cercle. Le contexte, c'est le socle.
- Ok. Et l'équation, c'est simplement les conditions que tu imposes au cercle.
- Je croyais que je suivais mais tu m'as de nouveau perdu, reconnait Harry.
- Disons que si tu as un vrai feu, tu pourrais créer un cercle pour remplacer l'environnement. Tu mettrais le feu sur l'herbe, sans précautions, et tu enchanterais le cercle avec des conditions dans le genre pas en dehors du cercle, ne s'éteint pas, fait des flammes vertes. Le socle est ancré en place (ici dans la terre, c'est pour ça la craie) donc à partir de là ton phénomène est parti pour durer.
- Donc je pourrais avoir un feu qui ne brûle rien mais ne s'éteint pas. Avec des flammes vertes. C'est… incroyable, en fait. Je veux dire, j'ai vu des choses plus étranges, mais l'idée de pouvoir le faire moi-même… !
- Oui, c'est impressionnant. Tu comprends un peu mieux pourquoi on a des cours théoriques, maintenant ? Sérieusement, le tuteur ? Trouve-le vite. Ou tu vas louper la plus belle part de ton éducation.
- Promis. Et pour en revenir au début, que vient faire Poufsouffle dans cette histoire ?
- Le rapport avec Helga Poufsouffle, c'est ça : Poudlard est un phénomène magique.
- Mais… ça le ferait durer…
- Depuis des centaines d'années.
- C'est pas possible. Tu viens de me dire… Rien que l'énergie qu'il faudrait… !
- C'est ça. La quantité de travail, d'énergie rien que pour créer le socle… Toi tu es épaté par les portraits qui parlent et les escaliers qui bougent, mais rien que le fait que Poudlard existe, c'est incroyable.
- Mais comment créer quelque chose d'aussi… immense, dans tous les sens ?
- Tu dois travailler avec les conditions existantes, ou plutôt, il vaudrait mieux. Pour en revenir à notre analogie, tu peux allumer ton feu sous l'eau, mais les efforts dépensés pour le maintenir sont plus que décuplés. Est-ce que ça vaut le coup ?
- Pas vraiment. Les conditions existantes… Quelque chose qu'ils avaient déjà. Avant même de bâtir le… Bien sûr. Ils ont tout basé sur le quatre, n'est-ce pas ?
- Bien observé. Tu veux une médaille ?
- T'as pas besoin d'être désagréable !
- Non, mais tu ne risques pas d'aller loin avec ce genre de remarque. C'est leur originalité qui les a mis à part. Donc quatre, le chiffre pair, symbole du cercle, de l'harmonie et de la balance. Ce qui n'était pas mal pour une école, tu remarqueras. Mais c'était la conséquence, pas la cause. S'ils avaient été sept, par exemple, notre école serait sans doute basée sur la puissance.
- Et il y aurait sept maisons…
- Ou il n'y en aurait pas du tout, ou elles seraient basées sur des caractéristiques physiques…
- Le tout serait de faire un parallèle avec quelque chose existant déjà et ayant de l'importance pour eux quatre.
- Tu as pigé. C'est ce genre de raisonnement intuitif qui est nécessaire. Trouve une idée. Après il faut que tu l'appuie sur la méthode. Donc nos quatre zozos se basent sur le quatre parce que comme par hasard, ils sont quatre. Pigé ?
- Je crois, au moins !
- Mais dans ce genre de rituel, parce que ça va être un rituel, un acte de construction magique, la mise en place d'un phénomène, il faut que les participants soient parfaitement balancés. « Deux hommes, deux femmes » est un des équilibres les plus simples. « Deux magiciens, deux sorciers » est plus rare et du coup plus puissant.
- Pourquoi plus puissant ?
- C'est plus difficile à trouver donc ça rapporte plus de points.
- Oh !
- Oui, oh. C'est rare de trouver des magiciens et des sorciers qui bossent ensemble. Il y a des différences de méthode bien sûr, mais aussi de philosophie et carrément de caste.
- Oui, les priorités sont rarement les mêmes.
- Etonnant. Ça tu comprends tout de suite.
- Expérience.
- Je veux pas savoir, hein ? Bon. Poufsouffle – et elle s'appelait pas comme ça au début, je te l'ai dit ? – et Serpentard – pareil – étaient tous les deux des magiciens mais pratiquaient la sorcellerie.
- Pourquoi ?
- Disons que c'était leur religion et n'en parlons plus. Ils adoraient la Terre Mère…
- Attends, c'était ça la sorcellerie ? Mais, les procès, la persécution ?
- Harry, si tu y réfléchis, toute autre religion que celle du Christ était interdite. Tu n'adoreras pas d'autre Dieu que moi. Les sorciers n'étaient pas des monstres, ils étaient des criminels. C'est pourquoi l'Eglise a quelquefois accepté un magicien en son sein mais jamais un sorcier.
- C'est quoi la différence ?
- L'un ne peut pas s'en empêcher, c'est sa nature, l'autre a choisi.
- Et la solution, c'est le bûcher ?!
- Si tu y réfléchis, les chrétiens avaient appris comment traiter les autres religions sous la coupe des romains. On peut dire que les leçons furent profitables.
- … On peut passer à autre chose ? S'te plait.
- Il y a un autre équilibre basé sur quatre que tu n'as peut-être pas remarqué.
- Parmi toutes les choses que je n'ai pas remarquées jusque-là ? Tu crois que la foudre va enfin frapper ?
- Essaie quand même : basé sur le quatre, qu'est-ce que tu mettrais comme base ?
- Heu… les points cardinaux ?
- Bravo ! Si tu essaie, tu remarqueras que les maisons sont orientées nord, est, sud et ouest. Essaie encore ?
- Quatre, quatre… les quatre saisons ?
- Encore bravo. Poufsouffle a pris l'automne, Serdaigle l'hiver, Gryffondor l'été et serpentard le printemps.
- Je rigolais, en fait… Les saisons ? Ça a de l'importance ?
- Apparemment pour les questions d'études : les théories, l'histoire, l'écriture, etc., bref tout l'enseignement abstrait a toujours pris place en hiver, quand les gens étaient coincés des jours sans rien pouvoir faire. L'été est idéal pour l'enseignement militaire, le printemps fournit les ingrédients pour les potions et plusieurs cérémonies prennent place en automne. Ça n'est pas tout mais en gros c'est leur motivation.
- Les quatre couleurs primaires ? Rouge, vert, jaune et bleu ?
- Non, les couleurs sont seulement une conséquence de la troisième base. Et vert n'est pas une couleur primaire. Essaie encore !
- Les… quatre Cavaliers de l'Apocalypse ?
- Non, ça c'est ridicule, Harry.
- Les... quatre… éléments ?
- Finalement ! Franchement, Harry, c'est ton manque d'éducation magique qui se révèle. N'importe quel sorcier aurait commencé par les quatre éléments. Ils sont importants dans beaucoup de phénomènes magiques, tu sais !
- Excuse-moi d'avoir été élevé moldu.
- Trouve ce tuteur. Vite.
- Promis.
- Donc ils s'étaient identifiés aux quatre éléments. Tu peux deviner qui est qui ?
- Hmm. Si j'essaie de penser aux références magiques, je vais être en rade. Mais tu m'as dit que c'était en rapport avec les couleurs. Donc je prends pas de risque et je dis Gryffondor est feu…
- Effectivement, facile…
- Serdaigle est air…
- C'est pour ça que leur tour est en face du terrain de Quidditch.
- Non, sans blague ?! Serpentard est… eau ?
- Les donjons sont situés sous le lac. Ça t'étonne ?
- Ben, c'est pas vraiment l'élément destructeur.
- Je te dirais bien que ça devrait te faire réfléchir sur tes clichés…
- Ouch.
- Mais l'eau est ce qui change les rochers en sable. C'est aussi un symbole d'éternité et de sagesse.
- Et le serpent ?
- Les dragons asiatiques sont d'eau, les hydres sont un symbole de bravoure, et bien sûr pense au caducée d'Hippocrate.
- Donc il reste terre pour Poufsouffle, mais sa couleur est jaune.
- Au Moyen-Age, le symbolisme des couleurs était différent. Sur un écusson – quelque chose comme la marque de ta famille – jaune était « de sable » – donc de terre.
- …Comment tu fais pour savoir toutes ces choses ?
- Si tu arrivais à un jeune âge dans un monde complètement différent, tu ne te dépêcherais pas d'apprendre tout ce qui est possible avant que ton ignorance se retourne contre toi ?
- … je vais chercher ce tuteur.
- Bonne idée.
Et soulagé, Tom retourna à son travail.
