Harry a du mal à le croire. Sur le papier, sa situation est bien pire que par le passé : il a été projeté hors de son époque, loin de ses amis, loin de la protection (épique il est vrai) de l'ordre du Phoenix, sans argent, sans baguette et sans statut. Un orphelin pauvre.

Et le résultat ?

Cet été, il a trouvé un travail (dur et peu payé mais intéressant) qui va lui payer sa nourriture et son lit et lui permettre de pratiquer et d'apprendre la magie en dehors de l'école. Et il aura même assez de temps pour vagabonder et fourrer son nez dans toutes sortes de choses !

Comment est-ce que ça peut être si facile de trouver un endroit et un moyen de passer l'été alors qu'il a toujours échoué par le passé ?

Une minute. Il n'a jamais échoué par le passé, parce qu'il n'a jamais essayé par le passé. Il a toujours fait confiance aux autres pour s'occuper de lui. C'était si évident pour lui que quiconque voulait son bien l'aiderait à échapper aux Dursley et à établir son indépendance qu'il n'a même pas percuté que personne n'était particulièrement pressé de le voir quitter Privet Drive. Après tout, il est le seul que ça gêne vraiment. Pour les autres, il est casé, protégé, à la fois à portée de la main et loin des tracas. L'idéal. Et oui bon, c'est un peu dommage qu'il soit battu, mais il peut l'encaisser, non ? Après tout, il a l'habitude !

L'idée le fait grincer des dents.

C'est le même genre de raisonnement qui a fait les gens vouloir le jeter dans les bras de Voldemort pour voir si un avada rebondirait sur lui. Après tout, c'est déjà arrivé !

Débiles.

Et encore, il faudrait qu'ils admettent qu'il est maltraité. Apparemment, ça ne se fait pas de parler de choses désagréables, comme du retour de Voldemort. Et Remus, le con, qui vient lui dire que c'est regrettable que les Dursley ne soient pas gentils avec lui. Gentils ! Qu'est-ce qu'il croit ? Qu'ils le privaient de dessert ?

Mais Harry doit accepter la réalité : c'est exactement ce que la majorité croit. Ou veut croire. Et même ceux qui devraient en savoir plus, ou même ceux qui réellement en savent plus… réécrivent la réalité sous les ordres du Grand Manitou, Dumbledore.

Le monde magique est rempli de dupes. Et d'autruches.

Il respire profondément pour se calmer. Tout ça est derrière lui. Ou devant. Peu importe. L'important c'est que cette époque est terminée : il ne compte plus sur personne, il n'a plus besoin d'être sauvé. Il mange à sa faim, apprend tout ce qu'il peut et se fait même des amis. Et il ne va laisser personne, y compris Dumbledore, lui gâcher ça.

En attendant…

- Enchanter des assiettes ?

Tom a l'air enchanté, lui aussi.

Harry qui s'attendait à la réaction inverse, est un peu désarçonné.

- Je sais bien que c'est pas grand-chose, mais…

- Je t'en prie, Harry, le coupe son ami, je sais que c'est la mode de paraître prendre les choses a la légère, mais n'exagère pas, d'accord ?

Devant le regard surpris de son vis-à-vis, il explique :

- Je sais que n'importe quel garçon de notre âge est censé pouvoir enchanter un objet sans aide et sans directions, mais sérieusement, tu penses que combien de nos condisciples en sont réellement capable ? En dehors d'un cadre académique ?

En fait… Harry n'y a jamais vraiment pensé, mais il a beaucoup de mal à imaginer les adolescents avec qui il va en classe utiliser leur magie pour faire quelque chose d'utile. Il a bien dû admettre que même si Poudlard est la seule école magique d'Angleterre, elle n'est pas une école pour tous. Tom et lui n'ont été pris que parce que laisser des sorciers aussi puissants dans le monde moldu sans éducation est très dangereux. Mais si tu est né dans ce monde ci, avec peu de pouvoir, et que tu n'as pas de quoi payer tes études…

- J'imagine qu'ils n'ont pas de raison, répond-il honnêtement en pensant aux petits aristocrates et bourgeois avec qui il va en classe.

- Tu m'étonnes ! s'exclame Tom dont l'accent se fait, un instant, plus dur et plus vulgaire. Mais aussi, reprend-il plus normalement, ils ne sont pas encouragés. Ce qui fait que oui, en théorie, ils savent reproduire ce qu'ils ont vu en classe. Mais en pratique ? Et puis, il ne s'agit pas d'enchanter une assiette, je suppose que tu en es à des étagères, maintenant ?

Abandonnant toute prétention, Harry s'adosse au mur.

- Oui, et je peux te dire que c'est crevant.

Tom hoche la tête d'un air connaisseur.

- C'est à toi de définir tes limites, tu sais. Parce que ton employeur te poussera tant qu'il peut, jusqu'à l'épuisement de ta magie. Et après, il dira que c'est ta faute si tu ne peux pas finir comme prévu.

Harry grogna.

- Mais comment savoir ? fait-il plaintivement. Je ne sais pas combien d'assiettes je peux enchanter avant de m'écrouler !

- Si tu commences à te sentir fatigué, affamé et avec la tête qui tourne, c'est probablement un bon moment pour s'arrêter, fait Tom avec cynisme. A part ça, si tu peux enchanter cinq assiettes sans t'écrouler, tu as plus de pouvoir que la moyenne des sorciers de ton âge.

Harry relève la tête, surpris.

- Vraiment ?! Mais cinq assiettes, c'est…

Il cherchait ses mots.

- Petit ? suggère son ami. La magie est un muscle pour nous, Harry. Rendre des devoirs et pratiquer un sort de temps en temps ne nous prépare absolument pas pour un vrai travail. Les deux dernières années, on apprend des sorts un peu plus élaborés qu'avant, mais l'accent est mis sur la finesse, du genre : « C'est pas grave si vous n'arrivez pas à le faire, personne d'autre n'y arrive non plus. »

- Sauf nous, fait remarquer Harry.

- Sauf nous, admet son ami. Mais les orphelins pauvres sont généralement très motivés, on a déjà une bonne idée de ce qui nous attend. Pour les autres… eh bien, c'est après les ASPIC que chacun décide ce qu'il va faire : les apprentissages sont durs, les boulots accessibles à ce niveau rares, c'est toi qui vois. Mais pour toi, juste là, tu ne pourras pas faire augmenter ton salaire à l'assiette, mais tu peux demander une prime de consistance : chaque fois que tu dépasses, disons, dix assiettes, tu peux avoir une petite augmentation. Crois-moi, ton chef se remboursera largement. Ou tu peux demander une grosse prime par caisse, mais alors tu devras finir les caisses : de deux à trois par jour, et ça c'est crevant.

Harry siffle, impressionné.

- D'autres conseils ?

- Eh bien, fait Tom, si tu as un peu d'argent en plus, investis-le dans un coffre à Gringotts : eux ne demanderons pas ton âge, et si tu prends le modèle moyen, ils t'ouvriront en parallèle un coffre dans une banque moldue. Le résultat, c'est que ton argent sera accessible partout et que les frais de changement de devise seront pris en charge dans les frais de banque et réduits. Mais c'est quand même une somme pour ce que tu gagnes.

- Mais ça vaut le coup ?

- Disons que c'est l'investissement qui coûte le plus. Après, c'est très supportable. Sinon, je suppose que ton boss t'a fait un contrat temporaire ?

Harry hocha la tête.

- C'est pour te tester. Crois-moi, on n'est pas les seuls à avoir besoin de boulot, et les patrons veulent bien prendre des ados au noir mais il faut qu'ils soient productifs. Normalement, si tu as bien bossé, il te proposera un contrat reconductible.

- Et c'est bien ou c'est mal, demande Harry, flairant le piège.

- Tu peux pas savoir ce que je suis content que tu demandes ça, s'exclame Tom. C'est bien parce que ça veut dire que tu es bon. Plus la durée du contrat est vague, plus ça veut dire qu'il ne veut pas te lâcher parce qu'il voit du profit à se faire sur ton dos. Et ça va se savoir, donc d'autres vont te faire des offres.

- Et ma réaction est ? demande Harry.

- Refuse, conseille son ami. D'abord, tu peux pas t'engager si tu as l'intention de retourner à Poudlard. T'es pas obligé, remarque, mais si tu continue, tu dois être libre le 1er septembre.

- D'accord, acquiesce Harry, voyant la logique du raisonnement. Mais entre-temps ?

- Ça c'est personnel, concède Tom. J'ai une sorte d'apprentissage temporaire où je suis logé et nourri et qui augmente mon niveau scolaire, donc je pourrais pas prendre un boulot cet été. Et justement, un des plus profitables commence à la fin du mois. Tu seras libre à ce moment, non ?

Harry acquiesce, curieux.

- La maison Tao Hongjing, lui explique son vis-à-vis, se spécialise dans les potions traditionnelles.

Le plus jeune gémit au mot potions.

- Ecoute, idiot ! Chaque été, ils renouvèlent leur stock, et pour ça, ils recrutent tout ce qu'ils peuvent pour produire des potions. Il suffit d'avoir dix doigts…

- Tom, intervient Harry fermement, je ne peux pas faire ça.

L'autre continue comme s'il n'a rien entendu.

- … pour chasser, récolter, et finalement pour traiter des ingrédients.

Harry cligne des yeux. Il n'a pas compris la dernière partie.

- Tu peux m'expliquer s'il te plait ?

L'autre ne demande pas mieux.

- Trois stages en été, explique-t-il. Le dernier, ils font des potions, effectivement, avec leur département et les plus doués des aides qu'ils ont recrutés. Le second, ils organisent une chasse avec ceux qu'ils jugent capables, pour récolter des ingrédients sur des créatures magiques vivantes. En gros, un cours de camp pratique.

- Oh, fait Harry, impressionné rien qu'à l'idée.

- Et le premier mois, enchaine Tom, est la base. Tout le monde peut se présenter et être testé pour récolter des plantes magiques, les préparer, les mettre en bocal, etc.

- Herbologie appliquée, conclut Harry.

- Exactement approuve son ami. Ça, tu t'en sens capable ?

Il y réfléchit.

- Tu es sûr que je n'ai pas besoin de don en potions pour faire ça ?

L'autre secoue la tête.

- Tout ce dont tu as besoin, c'est d'endurance : c'est crevant et long. Il faut être précis, ils sont très exigeants…

Harry grogne quelque chose qui ressemble à « surement pas plus que tante Pétunia ». Tom ne commente pas.

- Ils t'apprennent les noms au fur et à mesure, en chinois et en latin, et ils te confient plus de responsabilités s'ils voient que tu t'en sors bien. Si tu es bon le premier mois, ils peuvent te retenir pour les suivants, et te demander de revenir l'année prochaine.

- Et ça rapporte vraiment ? demande Harry qui ne veut pas perdre l'essentiel de vue.

- Vraiment, approuve l'autre. Un cran au dessus des autres boulots. Mais c'est un boulot dur et exigeant. Les gens te respectent pour avoir passé un mois chez les Hongjing.

- Uh, fait le brun, un peu ébloui par les possibilités.

- Et, continue le plus vieux, c'est un pratiquement un vrai apprentissage. Je veux dire, c'est impossible de sortir de là et de pas couper plus vite, plus précisément et de pas connaître plus de plantes qu'en y entrant.

Harry lui jette un regard en coin.

- Et tu t'es dit qu'améliorer mes capacités en potions serait une bonne idée.

L'autre hausse les épaules en souriant.

- Si tu peux gagner des sous et devenir meilleur à quelque chose, pourquoi pas ? T'es pas obligé de le faire, tu sais.

Harry rit et ferme les yeux. Bien sûr. Et pas un mot sur le fait que l'autre est offensé par son manque d'éducation en la matière. Mais c'est une bonne idée.

- Bien sûr. Pourquoi pas, fait-il en baillant.

- Bon, conclut Tom. Essaie de ne pas mourir vidé de magie. Ça arrive, tu sais.

Harry reste longtemps à regarder l'autre s'éloigner. Bien sûr que Tom lui dirait la chose la plus importante en partant.

- Allez, au boulot, s'encourage-t-il en gémissant avant de retourner dans la boutique.